‹ Histoire de LilleChapitre 17 sur 47 · I.i<h..l-R..IlecftC**B · texte numérisé non relu

I.i<h..l-R..IlecftC**B

Des Eaux de la ville, 125

arrête pour faire tourner le moulin Comtesse. Près le pont de Weppes le canal des Poissonceaux traîne lentement ses eaux , tantôt d'un sens , tantôt d'un autre , suivant la différence de niveau qu'établit la dépense du moulin dont nous venons de parler, et du moulin du Château , qui reçoit le restant des eaux de la ville.

L'entrée de l'Hôpital-Militaire conduit les eaux à l'abreuvoir dit des Jésuites, au pont des Molfonds, au pont de Connues, où elle reçoit le Becquerel , au canal des Sœurs-Noires et à l'abreuvoir St-Jacques. Là , une partie de l'eau fait tourner le moulin du Château ; l'autre va rejoindre la Basse-Deûle par le canal de Flandre qu'on aperçoit au pont de la rue de Gand.

L'entrée du canal des Hybernois passe le long du jardin des Capucins et rejoint une bifurcation qui les conduit au pont de Comines ; c'est là aussi qu'arrivent les eaux de Fives , après s'être réunies au ruisseau du Becquerel.

Enfin , pour inonder à volonté toutes les fortifications , il règne un petit fossé qui , de la porte de Béthune , aboutit aussi à la Basse-Deûle au dehors de la porte d'Eau. C'est la Cunette, dont les eaux, mal-àpropos soustraites au courant général, font actuellement tourner un moulin sous le pont de la porte de Gand.

Tel est le système des eaux de la ville : dans les circonstances les plus favorables , il faut quinze jours pour la grande inondation.

Les canaux de Lille sont en partie couverts ; ils offrent partout des impasses, des jonctions à angle droit, disposition la pire de toutes ; ils reçoivent l'eau des égoûts et s'emplissent de vase ; des usines et jusqu'à des fosses d'aisances contribuent à en faire de véritables cloaques où une eau noire et infecte couvre à peine la fange qui obstrue le lit de la rivière.

De fréquents barrages empêchent la navigation , arrêtent le courant et servent ainsi à bâter l'envasement (1).

La suppression de plusieurs de ces canaux serait une chose avantageuse , en ce qu'elle ferait disparaître des foyers d'infection et qu'elle reporterait vers des branches utiles des eaux qui se perdent actuellement dans une foule de ramifications où la police ne peut veiller à l'exécution des ordonnances, et pour lesquelles on se trouve entre

(i) Annuaire du département du Nord, année 1830 , page 68.

deux extrémités également fâcheuses : les laisser s'envaser sans limites, ou les curer difficilement et à grands frais , ce qui compromet ou la santé ou la bourse des habitants.

Il faut avoir vu par soi-même l'état de ces canaux pour se faire une idée de ce qu'ils présentent de dégoûtant et de hideux , surtout dans les étroites rigoles qui traversent le quartier méridional ; là , en effet, rien ne compense le préjudice qu'ils causent par leurs miasmes pernicieux.

La ville est privée des avantages de la circulation qui s'opérerait sur les quais bordant les canaux intérieurs , avantages qu'on peut apprécier en considérant le rivage de la Basse-Deûle , qui deviendra , avant peu , un des plus beaux quartiers de la ville. Or, en supprimant le moulin Comtesse , ou en le plaçant convenablement ailleurs , en reportant l'écluse qui l'avoisine à l'entrée de la Baignerie , on pourrait , au moyen de quelques travaux, prolonger le quai de la Basse-Deûle à travers un des quartiers les plus commerçants de la ville ; en reculant aussi le moulin du Château vers la rue de Roubaix , on étendrait de ce côté un quai aussi utile qu'agréable.

Pour élever le niveau de l'eau et en activer le courant , l'administration municipale doit fréquemment engager les habitants à construire des puisards avec emprise qui , en rétrécissant la rivière , la rendent aussi plus rapide. L'amélioration obtenue par ce moyen diminuera graduellement, et l'on en viendra alors à un nouveau resserrement qui amènera un jour la suppression totale des cours d'eau.

En reportant dans deux ou trois canaux principaux les eaux que fournit la Deûle, on ne ferait donc qu'anticiper de quelques années une opération inévitable. On rendrait le courant plus rapide et le curage moins fréquent. On ne serait plus dans la nécessité, pour les canaux latéraux , de demander les constructions riveraines qui resserrent si fort ces canaux , leur ôtent toute l'utilité que le commerce pourrait en retirer, et les rendent une gêne inutile.

Nous avons à dire un mot du Becquerel qui apporte à Lille les eaux de la Chaude-Rivière. En sortant par la porte de Fives on trouvait autrefois une église dédiée à Notre-Dame et un prieuré célèbre où le roi Charles V tint une assemblée de princes ecclésiastiques et séculiers que présidèrent l'évéque de Tournai et le comte Oldéric. Dans les jardins de ce prieuré , détruit pendant la révolution de 1793 , se trouvaient

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des sources forées , de quinze mètres environ de profondeur. Les eaux qui en provenaient ne gelaient jamais qu'à une distance assez considérable du point de départ (4). C'est de là que leur vient le nom de chaudes eaux et de chaude rivière. Ces eaux étaient réputées pour leur efficacité contre les ophtalmies. Une pieuse croyance leur attribuait une puissance toute particulière le Vendredi!....

On ignora long-temps l'origine de ces chaudes eaux ; il n'y a qu'un siècle environ qu'on l'a découverte.

Chacun sait qu'à Lezennes existe , de temps immémorial , des carrières d'où l'on extrait de la pierre à bâtir et des moellons pour les fours à chaux. Ces cavités , très-considérables , sont devenues le réservoir des eaux de pluie qui filtrent à travers les couches des terres environnantes. Ces eaux, ainsi rassemblées, se sont frayé un chemin en glissant entre les feuillets du terrain qui s'incline jusqu'à Fives , de sorte que les eaux de Fives ont véritablement leur source à Lezennes. Le magistrat de Lille a lait constater ce fait en 4723 (2). Le terrain des carrières est de seize mètres trente centimètres plus élevé que le sol de Fives à l'endroit des sources ; et la pente des eaux de la carrière excède de trente centimètres environ celles des eaux de Fives.

Ces sources ont éprouvé de fréquentes variations ; elles ont considérablement diminué depuis qu'on a donné un nouveau cours à la Marque. Elles ont complètement tari au milieu du XVIII e siècle et au commencement du XIX 6 ; au moyen de l'écoulement que les eaux ont trouvé, les carrières sont devenues exploitables en toute saison, ce qui n'avait pas lieu auparavant.

Dans certaines aimées, il y a surabondance. Alors les eaux, n'ayant pas d'issue , inondent les prairies. Pour parer à ces inconvénients on leur a creusé un canal et on les a introduites en ville par des tuyaux ou buisses, qui ont donné leur nom à une caserne et à une rue voisine. Ces canaux sont étroits et ne peuvent être parcourus en bateaux. Cette circonstance, qui en rend la surveillance difficile, a occasionné plusieurs accidents ; par exemple : en 4804 , les eaux de la chaude-

(1) Voyez Séances publique* de la Société d'Amateurs des Sciences et des Arts de Lille, f .er cahier, page 21 et suivantes.

(2) Les travaux exécutés lors de l'achèvement de la voie ferrée ont mis au jour quelques autres sources.

rivière ne pouvant s'introduire dans la ville , parce que des tanneries obstruaient de leurs résidus les canaux, inondèrent les blanchisseries de Fives.

Nous avions l'intention de donner ici une indication des pièces ou titres relatifs aux canaux de Lille; mais, en poursuivant nos recherches , nous en avons vu une si grande quantité que nous avons dû renoncer à notre projet, sous peine de former de ce chapitre un livre très-volumineux.

Dans nos contrées nous tirons généralement de la terre l'eau nécessaire à la consommation. Les puits, les fontaines, les pompes , nous la fournissent. A Roubaix et à Tourcoing on réunit dans des citernes les eaux pluviales.

Après avoir traversé les couches superficielles , les pluies s'arrêtent à une couche imperméable et s'amassent dans les réservoirs qu'on y a creusés.

Ces eaux dissolvent quelques-uns des principes de la couche qu'elles ont traversée ; or, comme dans notre pays la couche calcaire occupe tout le bassin de Lille, toutes les eaux contiennent du carbonate de chaux. Ce sel est souvent avec excès d'acide , de sorte que la plupart de ces eaux sont bonnes à boire et favorisent la digestion. On conçoit que le voisinage de matières hétérogènes peut changer la qualité des eaux dans quelques localités.

Une seule source , située à la citadelle , contient en abondance du fer à l'état d'oxide. Cette eau convient donc aux personnes affectées de chlorose et en général de maladies analogues. Son niveau est à deux ou trois mètres du sol ; on y arrive par quelques degrés disposés à cet effet. Comme il est loisible à chacun de s'y désaltérer ou d'en faire provision , plusieurs personnes en font habituellement usage.

Les puits proprement dits sont des creux verticaux et cylindriques • qu'on forme dans le sol par l'extraction des matières qui les constituent; ils sont revêtus de parois de maçonnerie et ont de un à trois mètres de diamètre. Leur profondeur varie en raison de la nature du terrain et du niveau de l'eau.

Ces puits sont garnis au-dessus du sol d'une margelle qui empêche la chùte des corps dans l'intérieur ; cette margelle a un mètre environ de hauteur ; elle est plus ou moins ornée. La Commission historique a conservé la curieuse margelle du puits de l'abbaye de Loos : c'est un

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monolithe. On en trouve un dessin dans le premier volume de la Revue du Nord.

A sa partie supérieure la margelle oflre souvent un support pour une poulie , dont la gorge laisse passer une corde ou une chaîne à chaque extrémité de laquelle est attaché un seau , dont l'un monte tandis que l'autre descend. Ce support est composé d'un ou de deux , quelquefois de trois , même de quatre montants en fer ou en bois plus ou moins ornés. D'autres fois ,- au lieu d'une poulie, c'est un treuil, autour de l'arbre duquel s'enroule la corde. On a aussi recours , pour puiser l'eau , à un chaudron suspendu à une perche , laquelle est ellemême attachée au bout d'un levier qui a son point d'appui au milieu et un contre-poids à l'autre extrémité.

Les puits ouverts étaient à la merci des indiscrets et des empoisonneurs, ainsi qu'on en a des exemples. Aussi, lorsque l'on connut l'ascension de l'eau dans les tuyaux vides (1), on ferma bientôt par une voûte l'ouverture des puits et l'on y fit descendre le tube d'une pompe aspirante. Ce n'est plus qu'à la campagne que l'on trouve des puits découverts , qui sont à la fois dangereux et incommodes.

Saint Thomas de Cantorbéry vint à Lille au XII e siècle et logea dans une maison de la rue d'Angleterre , sur l'emplacement de laquelle a été construite celle qui porte actuellement le N° 8 et qui appartient à M. Delespaul, député. Suivant la tradition populaire, le Saint aurait donné aux eaux du puits de cette maison une vertu efficace pour guérir la fièvre et beaucoup d'autres maladies. Cette croyance s'est conservée jusqu'aujourd'hui et a survécu aux guérisons qu'on attribuait à la fontaine miraculeuse.

Plusieurs des premiers saints qui ont habité la contrée ont laissé des souvenirs semblables ; par exemple : Saint Piat , à Seclin ; on parle à Rousies d'une fontaine qui jaillit sous le pied de Sainte Aldegonde qui avait soif (2); à Pitgam, non loin de la chapelle de St-Folquin, on montre un puits près duquel le Saint s'est reposé et dont les eaux guérissent aussi de la fièvre.

La fontaine de Saint-Pierre, dite le Puits-Doré, existait à Lille en

(1) Il est à remarquer que l'on construisait à Lille des pompes aspirantes dans Tannée même (1646) où Pascal fit connaître la cause de ce phénomène, (i) Annuaire du département du Nord , 1838 , page 40.

1 30 TOPOGRAPHIE Dîï LA VILLE DE LILLE.

4 275 (4 ). En 4 285 , la ville ayant acquis les eaux de Fives , du Becquerel et de la Chaude-Rivière , fit construire huit fontaines publiques , qui, à proprement parler, n'étaient que des cuvettes ou réservoirs que Ton entretenait avec tout le soin qu'exige la propreté flamande. La plus célèbre de ces fontaines était située sur la Grande-Place , au lieu où est actuellement la Bourse ; c'était la Fonta'me-au-Change ; jaugée en 4554, elle fut trouvée contenir 244 minettes (2). Non loin de cette fontaine se trouvait la chapelle des Ardents et les échoppes de plusieurs vendeurs, surtout des marchands de pain. Les Juifs, qu'on appelait aussi Lombards , y tenaient comptoir.

Aux puits et aux fontaines , on a substitué de simples forages de un à deux décimètres de diamètre ; c'est ce qu'on appelle puits artésiens. Ce moyen est à la fois moins dangereux , plus facile , plus prompt , plus économique et donne l'eau nécessaire à l'alimentation. Mais , vu l'exiguïté du réservoir, il ne fournit jamais une grande quantité d'eau dans un moment donné , puisqu'après avoir épuisé l'eau , il faut attendre un temps plus ou moins long pour en avoir de nouvelle ; ce qui est d'un grand inconvénient , surtout dans les incendies. Les anciennes maisons ont des puits en maçonnerie , recouverts d'une pierre carrée , munie d'un anneau (5). Cette pierre est au niveau du sol de la cave. Dans les maisons modernes on ne fait plus que des puits artésiens. Le plus ancien puits de ce genre que nous connaissions est de 4 426 ; il existe à LiUers. On reporte à cette époque l'origine du forage.

A l'Hôpital-MUitaire de Lille , un puits artésien , récemment foré , a montré , par son intermittence , l'influence que la pression des marées exerce sur le mouvement des eaux souterraines. C'est un résultat remarquable constaté par l'officier chargé de surveiller cette opération. Il a déposé dans les collections de la Société royale des Sciences de Lille les échantillons des diverses couches traversées par la sonde (4).

( I ) Ud cabaret, sous l'enseigne du Puits doré, existait encore il y a peu de temps rue au Péterinck. Cette maison a conserve sur sa façade la représentation , assez bien sculptée, de l'épisode de la Samaritaine, avec ces mots : av pvits doré, 1710.

(2) Nous ne connaissons pas le rapport de la minette au litre.

(3) On a remarqué que les eaux des maisons voisines de quelques remparts sont plus ferrugineuses que les autres. Quelques personnes pensent que cela est dû aux terres remaniées qui, s'étant ensuite décomposées, s'inflltrent dans les puits voisins.

[A] Lv puits creusé à Paris, dans l'abattoir de Grenelle, démontre à quel degré

Des Eaux de la ville . 131

Nous ne saurions , sans manquer de fidélité , omettre la fontaine Delsaulx (1) , près de laquelle la tradition populaire place Thermitage du bon Lydéric. Fondé ou non , cet épisode de notre histoire primitive est arrivé jusqu'à nous avec le souvenir du premier Forestier qui porta ce nom. Il a passé dans le domaine de la foi publique ; c'est désormais une chose qu'il faut admettre. Et , après tout , pourquoi ne l'admettrait -on pas? Vrai, nous devons nous ranger devant lui; fruit de l'imagination , manque-t-il de couleur et d'intérêt? Si vous en doutez , lisez Né relie (i).

Mais , cher lecteur, êtes- vous désireux de connaître cette fontaine? Êtes- vous de ces gens qui pratiquent le culte des souvenirs ? il est

temps Vite , partons ; suivons le sentier à droite, en sortant de la

porte de Béthune ; voici ce qu'on appelait autrefois le chemin de Beaufremetz et qui, aujourd'hui, a nom Blanc-Balot (cheminée blanche). Arrivés à un coude , demandons la fontaine Delsaulx ; hélas ! elle est tarie ! elle est délaissée ! A peine en trouvons-nous quelques vestiges. Seulement , voici quelques-uns des saules autrefois si nombreux en cet endroit; c'est de laque vient le nom du moulin del Sauch, usine située dans le voisinage, sur un bras de la Deûle.

Une rue de la ville , tracée en 1600 sur le même territoire , fut appelée de la Halloterie, à cause des hallots (saules) qu'on en dut extirper.

La fontaine était d'abord isolée dans les bois; à partir de il 00 chaque siècle laissa près d'elle une habitation nouvelle , de sorte qu'au XVII e siècle il y avait cinq à six maisons dans les environs.

Lorsqu'en 1670 Louis XIV fit exécuter des travaux de fortifications , la modeste fontaine dût paraître d'un bien mince intérêt à des ingénieurs qui n'étaient pas Lillois. Elle fut pourtant respectée ; mais , depuis cette époque , on cessa d'en faire mention sur nos cartes.

Le Maire de Wazemmes , soigneux de conserver une tradition dont sa commune aurait pu se prévaloir auprès des Lillois , le Maire de Wazemmes , disons-nous , ne pouvant ressusciter la fontaine dessé-

on a porté ce genre de travail; car la sonde qui perçait les dernières couches «le terrain avait plus de cinq cents mètres.

(1) Del Saulx (du Saule).

(2) Mrelle,ou l'origine de Lille , roman pastoral de Pélard , in-18. (Lille, Lcleux, 4810.)

chéc , a voulu en conserver le souvenir ; il a fait graver en tête de ses papiers administratifs une source ombragée par un saule. C'est aussi dans le dessein de préserver de l'oubli un fait jusqu'ici populaire qu'un membre de la Commission historique du département du Nord a proposé de faire établir sur l'emplacement de la fontaine Delsaulx une pierre , dont l'inscription rappellerait en substance l'histoire du premier Forestier de Flandre. Quoique favorablement accueillie , cette proposition n'a pas encore eu de suite.

Élude du Dialecte lillois.

i le langage populaire de notre ville se rattache au Roman et au dialecte Picard , ce que nous Ifl HT " aurons à en dire ne lui est pas tellement particulier qu'il ne puisse s'appliquer également au patois de quelques autres localités.

Nous nous bornerons donc à quelques considérations sur cette matière.

Et d'abord : Quand a-t-on commencé à parler le français dans notre ville ?

Tous ceux qui ont fait des recherches dans les archives lilloises ont dû remarquer la grande ressemblance qu'il y a entre le style des actes du XVII e siècle et les locutions de nos ouvriers filtiers , de ces artisans dont le type , de plus en plus rare , ne se retrouve plus que dans quelques greniers de la paroisse St-Sauveur.

En 1285 on parlait français à Lille. L'historien de Philippe-le-Bel se félicite d'être enfin arrivé dans un pays où il retrouve sa langue maternelle (I). Vanderhaer nous assure (2) que de son temps , au commencement du XVII e siècle , on parlait à Lille comme on le faisait vers

(1) Demùm nativœ eognovimus organa vocis.

p) Vaisperhalr : Histoire des Châtelains de Lille, p. St.

ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

l'an 800 , sous Bauduin-Bras-de-Fer. Nous serions ainsi reportés à mille ans de l'époque actuelle : c'est déjà beaucoup.

Toutefois le roman (1) formé du celte, du tudesque et du latin, remonte à peu près jusque-là. Au XI e siècle, il était déjà porté en Pouillc , en Calabre , en Sicile , en Espagne , en Angleterre ; c'était la langue que parlait Godefroi-de-Bouillon (2) , et ce n'est pas un petit honneur ! On peut donc , sans témérité , en conclure qu'on la parlait aussi chez nous au X e siècle. Cependant le teuton ne disparut pas tout d'un coup; et en 1149 Saint Norbert, préchant dans le pays, pouvait y employer sa langue maternelle et le roman.

C'est en Belgique et au XI e siècle que se sont faites , en roman , les premières traductions des auteurs latins (3). C'est en Flandre et au monastère de Sl-Amand , non loin de Lille , que , dès le IX e siècle , on écrivait en roman le plus ancien monument de son genre : la Chanson de Ste Eulalie (4). Admettrons-nous qu'on parlAt alors à Lille cette même langue? Si nos ancêtres l'employaient dans les relations de la vie , du moins ils ne l'ont admise que bien plus tard dans les actes publics.

Les Romains avaient tout dompté dans nos provinces ; ils avaient brisé la force , ils subjuguaient l'intelligence. Une longue domination avait placé leur idiôme aussi haut que leur pouvoir. Tous les hommes lettrés du temps délaissaient leur propre langue pour employer dans leurs écrits celle des maîtres du monde. C'est là un triomphe plus complet que tous les autres. Une nation que la contrainte domine n'est pas vaincue , lorsqu'elle a , à elle , sa pensée et la forme qu'elle lui a donnée ; mais, lorsque la parole elle-même fait partie de la conquête, lorsqu'elle a pris les livrées de la servitude , le peuple a perdu sa personnalité ; U est véritablement vaincu.

Jusqu'au X e siècle tous les actes solennels de notre pays sont écrits en un latin plus ou moins corrompu. Déjà depuis long-temps Rome avait perdu le prestige de sa gloire, et les Romains avaient disparu de

{\) Ce nom lui vient des rois francs qui appelaient Romains leurs sujets gaulois obéissant aux lois romaines. (Voyez Histoire littéraire de France , tome I, pages vij, 35, 42, 44.)

(2) Histoire littéraire de France , pages vij et suivantes.

(3) lbid.

4) Elnoncnsia. — Monument des lamjues romane el tudesque au IX' siècle, par J.-K. Wiu.r.Ms. Cuml, 187.7. in-i<\ page 11.

Premiers Actes écrits en français. 135

la province , que , dans les occasions importantes , on parlait encore leur langue. Suivant Borel (1) , le premier acte en français est de 940. C'est une bulle d'Adalberon , évéque de Metz. Dans quelques écrits du X e siècle on aperçoit des traces de la langue romane. Guillaume-le- Conquérant la porta au-delà de la Manche et en 1489 Henri II, roi d'Angleterre , écrivait en français son testament (2). C'est sous la glorieuse Jeanne de Constantinople , que , dans notre pays , on rédigeait les premiers actes en français , bien avant même qu'on l'eût fait à Paris (3). La première charte rédigée en flamand remonte à 4239 et à Henri de Brabant (4).

Suivant les actes des Records , le français était employé en Angleterre au XIII e siècle. La domination lui était arrivée par droit de succession. Ce ne fut qu'en 1360 qu'on l'écarta des actes authentiques ; mais les savants l'y cultivèrent plus long-temps. Aujourd'hui nos fiers voisins ont conservé de la langue d'une nation rivale , qu'ils prétendent avoir dépassée en tout , les légendes de leur blason et les discours d'apparat de la couronne.

C'est au XII e et au XIII e siècle que , dans notre Flandre , les édits ce mandements écrits jusques-là en une langue morte , furent généralement traduits en langue vulgaire (5). Ainsi , pendant plus de six cents ans , nos pères avaient oublié que les maîtres étaient partis et qu'il leur était loisible d'écrire leur propre langue !

Une bien remarquable coïncidence est à signaler ici : l'apparition des kœures, chartes , libertés , privilèges , affranchissements, dont nos princes dotaient si libéralement les villes de nos provinces , prélude à ce revirement ou à cette progression du langage. Ces concessions dues à la prudence ou à la générosité des souverains sont pour la démocratie un triomphe qui nous semble n'avoir pas été suffisamment apprécié. Le peuple s'était élevé d'une manière inattendue lorsque les chefs avaient résolu d'écrire comme il parlait lui-même et s'étaient décidés à abaisser

(1) Préface de son Trésor des Recfierckes et Antiquités gauloises et françaises , cite dans V Histoire littéraire de France, Vil, 59.

(2) /Wd,XVI, 115.

(3) M. le D r Le Glay : Programme d'Études sur le département du .\ord , p. 92

(4) Warskoenig : Histoire de la Flandre.

i.5) M. Brux-Lataiiske : Revue du Xord , VI, 58,

ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

sous les pieds de la foule une barrière qui l'avait si long-temps séparée des grands.

Un grand nombre de villes en Flandre ont ces titres datés du XII e siècle (1) ; Lille avait dès-lors ses franchises consacrées par la coutume ; mais la charte qui les confirme est de 1235. Elle est d'ailleurs rédigée en latin.

Au XIV e siècle le latin continua d'être la langue officielle; le roman , devenu populaire , fut appelé la langue des laïcs (2). Les employés , les salariés des princes reçurent l'ordre d'apprendre le latin. C'était la constatation de sa déchéance ; aucune loi de police n'ordonne ce qni se ferait spontanément. Néanmoins il survécut : on parla latin dans les écoles. En 1665 , lorsqu'il était question de foire dans notre collégiale de St-Pierre le panégyrique de Philippe IV, roi d'Espagne, notre souverain récemment défunt , on annonçait , dans des billets spéciaux , que le discours serait prononcé en français.

À partir de la conquête de Louis XIV, la langue parlée à Lille s'épure de plus en plus en s'approchant du français proprement dit. L'impulsion était irrésistible et les corps religieux enseignants y avaient obéi. Les P. Jésuites et les autres communautés de Lille avaient admis le français comme classique ; et c'était souvent en cette langue que les élèves et les instituteurs s'exerçaient à chanter les louanges des princes et des grands.

Ce n'est pas que le peuple eut alors adopté sans réserve le français ; car, en 1790 , dans certaines communautés de notre ville, on prêchait encore en flamand (3). Et un décret du 13 Thermidor an II défendait qu'aucun acte fut écrit autrement qu'en français sur tout le territoire de la République.

Aujourd'hui il règne sans conteste. Toutefois le peuple et même les personnes d'une éducation soignée conservent un accent tout particulier qui les fait reconnaître au loin (4).

(1) Fumes, 1109. — St-Omer, 1127. — Poperinghe , H47. — Nieuport, 1165. — Ypres, 1174.— Gand, 1176.— Hesdin, 1179.— Aire, 1188.— Bruges, 1190, etc.

(2) M. le B* Le Guy : Mémoires de la Société royale des Sciences de Mie, 1835, page 346.

(3) Au compte des dépenses de cette année , nous remarquons une somme de 215 florins payée pour cet objet aux Récollets.

(4) 11 existe dans quelques localités de notre arrondissement un timbre indéû-

Caractères du patois. i 37

Ce qu'on peut dire , en général , c'est que le langage populaire , à Lille , a des nasales très-sourdes qui pourraient être un vestige du celte dont elles rappellent la graphie (1); des voyelles inqualifiables , comme dans certains infinitifs (2) ; un bruit sans analogue pour remplacer a , t,ou (3) ; la présence d'articulations fortes où le français en a de douces (4); et, enfin, l'absence des liquides ou mouillées dans les finales (5).

Du reste ce langage, tout arriéré qu'il est sous le rapport de l'harmonie , a des caractères qui intéressent le philologue. Ici ce sont des racines latines qu'on ne retrouve plus ailleurs (6); là ce sont des tournures qu'avec un peu de bonne volonté on reporterait au grec (7) ; ce sont des emprunts, plus ou moins considérables, à des langues plus modernes ; comme, par exemple, l'anglais (8), le celte (9), le flamand (40), l'allemand (14).

nissable aussi désagréable qu'on peut l'imaginer. Roubaix et Tourcoing, surtout, sont remarquables sous ce rapport. Leur accent a des nuances que l'oreille saisit , mais qu'il ne serait pas possible de représenter par l'écriture. Jusqu'ici, du moins, il n'y a pas de signes pour les sons étranges qui s'y rencontrent.

(1) Comme dans saeson (saison), resouen (raison), etc.

(2) Par exemple : Purga (celte) purger, lillois purjaè ;

Grimpa (celte) grimper, lillois grimpaè.

(3) Surtout à Tourcoing dans tabac, malade , instruit , roux , etc.

(4) Obliche pour oblige ; cafe pour cave ; kar pour char ; chaisse pour chaise ; achs, anche pour âge, ange, etc.

(5) Onke pour oncle et ongle; mouke pour mouche, etc.; boutel, batal, solel pour bouteille , bataille , soleil.

(6) Par exemple : Idoine (de idoneus), propre à, disposé à; apiers (de apis), éleveur d'abeilles; panieurs (de panis), faiseur de pain, boulanger; fournier (de fornix), boulanger, qui se sert de four; rechener (de recamare), faire le goûter, repas entre le dîner et le souper; fair el prangere ( de prandium agere ) , souper, faire le repas du soir.

On disait et l'on écrivait eiaux (de coi), eux; ajuwe (de adjuvare), secours; joutent (dejuventus) , jeunesse; speuse (de spansa) , épouse ; espier (de spicarium) , mot sans analogue en français; kasi (quasi) , comme toudi (de dies) , toujours, etc.

On ajoutait aux adjectifs la finale ecime, du superlatif latin issimus, etc.

(7) Par exemple: J'ai feier pour j'aime (CjMoy Eort /uot) ; le mot a*«*'(Aw) pour exciter les chevaux à marcher, etc.

(8, 9, 10, 11) Ces notes, que leur étendue a fait reporter à la fin du présent chapitre, y sont reprises sous les lettres A , B, C, D.

ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

L'espagnol , malgré une domination d'un siècle et demi , n'a pas laissé de traces dans le langage populaire.

Ce langage n'est pas dépourvu d'expressions heureuses, naïves (1), pittoresques (2); il a conservé des mots qui manquent au français (5); il a des dérivations plus logiques que les nôtres (4) et consacre des distinctions très-délicates que nous devrions renoncer à exprimer sans le secours des périphrases (5).

Après cette justice rendue à un dialecte qui pâlit chaque jour et va bientôt s'éteindre (6), félicitons-nous d'avoir, pour exprimer la pensée, la langue française , que sa nature et ses qualités destinent à dominer un jour sur tout le genre humain civilisé et montrons par quelques extraits les phases diverses qu'elle a parcourues pour arriver au point où elle se trouve aujourd'hui.

Le monument le plus ancien de la langue Romane , est , comme nous l'avons dit , la chanson de Sainte Eulalie. Elle est du IX e siècle et fut écrite à St-Amand. Elle commence ainsi :

Buona pulcella fut Eulalia

Bel auret corps bcllczour anima

(1) Pour apprécier celle vérité, lisez lespasquilles de Brûle-Maison : poésiesqu'il ne faut pas confondre avec les chansons grossières qu'on a publiées sous son nom.

(2) Nous ne savons comment on rendrait exactement en bon français le sens de cette proposition : ch'est eune infenoul! c'est-à-dire une personne qui est affairée pour les plus petites choses.

(3) Par exemple : Paraître (beau-père) ; marâtre seul est resté ; bestial , singulier de bestiaux, etc.

[A) Fournier est préférable à boulanger; goudalier (faiseur de goudale) à brasseur, cordwannier, artisan qui emploie le cordouan (cuir de Cordoue), est très-rationnel; cordonnier, qui semble se rapporter à cordon, ne l'est pas du tout.

(5) Par exemple: il a un mol pour désigner la volonté, qui agit spontanément, et un autre pour la volonté, qui adhère et consent; on dit, dans le premier cas,«'tï vivlt (s'il veut , s'il exige), et dans le second s'il voet ( s'il veut bien , s'il ne s'oppose pas).

(6) Signalons dans ce dialecte la forme des désinences à l'imparfait et au condi-

tionnel :

Ej (euje) volos

(je voulais; .

Ej (ou je) vodros (je voudrais).

Te volos

(lu voulais).

Te

vodros (tu voudrais}.

1 volot

(il voulait'.

vodrot (il voudrait).

Nous volimes

(nous voulions; .

Nous

vodrimes (nous voudrions'

Vous volutes

(vous vouliez).

Vous

vodrôtes (vous voudriez].

1 volotenl

ils voulaient,.

vodrotent (ils voudraient^

Transformations du roman. 139

Voldrent laueintre H Deu inimi Voldrent la faire diaule servir.

Traduction.

Eulalic fut une vierge accomplie ;

Elle avait un beau corps et une ame encore plus belle ;

Les ennemis de Dieu voulaient l'attirer,

Ils voulaient la vouer au service du diable.

X e Siècle. — Extrait de la traduction du Symbole attribué à

Saint Athanasc.

Kikumkcs vult salf estre, devant totes choses besoing est qu'il tienget la comune foi

Laquelc si caskun entière e neent malmisme ne garderas sans dotanec par durablement périrai.

Traduction.

Quiconque veut être sauvé , avant toute chose , doit tenir la commune foi ; Si chacun ne la garde entière et sans mélange , sans aucun doute , il périra pour toujours.

XI e Siècle. — Dialecte méridional.

Nos e raolt libres o troban Legendis breus esse gran marriment Quant ela carcer avial cor dolent.

Traduction.

Nous trouvons en plusieurs livres, soit légendes, soit brefs, qu'elle était dans une grande souffrance quand, dans la prison, elle avait le cœur dolent.

L'abbé Ledoedf.

L'épitaphe de Bauduin de Lille était ainsi conçue :

« Chy gisl très baus, très nobles et très puissans princes, Baudewins li debon- » naires, jadis contes de Flandres li onzimes (1) qui funda ceste église et trespassa » en l'an de grâce mil LXVII. — Dites vo pater n« pour lame.

(Milmn : Ântiq. nat., \, 46. — Oudegherst : 1 , 253).

1 ; F.n icaliti- il ne fut que lo VIII*. — Oim.gmi.hsî, 1 , 227.

ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

XII e Siècle. — Extrait de la loi des Pers don Caste l.

La dame aura pour sen vefuet couronne ou cappiel pour mettre sous sen

quief, et s'yl y a couronne cl cappiel elle prent lequel que elle veut des deux. Item. — Une huve, un keuvrequief et les affulures tant que pour se parer une

f01S manuscrit UUoù).

Ces deux citations , quoique d'un style inusité de nos jours , ne nous paraissent pas avoir besoin de traduction.

XIII e Siècle. — Couplet par Marotte Dergnaux, trouvère lilloise.

Moult m'abelist quand je vois revenir

Yver, gresill et gelée aparoir

Car en toz tens se doit bien rejoir

Bcle pucele et joli cuer auoir.

Si chanterai d'amor por miex valoir

Car mes Gns cuers plains d'amorous désir

Ne mi fait pas ma grand'joie faillir.

Traduction.

Je me réjouis, môme en voyant revenir

L'hiver avec le grésil et la gelée ;

Car en toute saison doit se réjouir

La jeune et jolie fille et avoir la gaieté au cœur.

Je ferai chanson d'amour pour plaire davantage

Et tant que mon cœur aimant conservera ses amoureux désirs

Ma douce joie ne m'abandonnera pas.

Dans un contrat passé en 1271 , Jean , Châtelain de Lille , accorde , moyennant 1500 livres, de faire un fossé c .... qui viegne de le Bassée » treschi Haubourdin et un autre fossé tout en autel point et de largeice

a et de profondeice et doit faire paix à tous coux qui moulins ont

» moulans de cele riuiere si avant que li riuiere portera que on n'en de- » modéra nient à le ville de Lille.... »

XIV e Siècle. — Préface du Livre de Roisin.

« Trois enozes sunt de droit desqueles tout boin jugeur et droiturier doivent » user et selonc eiaus jugicr; s'il est assauoir : honiestement vivre, autruy nient » blechicr et donner a cascun chou que sien est. Lequel troi commandement sunt > contraire au tort et a gillc et a barat qui dou tort naissent. *

La Flandre, berceau de la Langue française. 141

XV e Siècle. — Ordonnances sur les fêtes de l'Épinette.

Primo. — Geluy qui sera esleu Roy sera tenu de prendre l'espinette au Riez et de faire souper en la manière accoustumée.

Item. — Ledit Roy sera tenu de faire une colasce le Jeudy 11 e jour de quaresme pour illecq terminer et décider les difficultez qui souvent sourdent entre les jousteurs en diverses manières.

A partir du XV e siècle, une révolution s'opère avec rapidité après s'être préparée avec lenteur. Les écrivains s'étaient exercés à produire des fabliaux , des histoires de chevalerie qui , depuis , ont reçu le titre de Romans, du nom de la langue dans laquelle elles ont été écrites. Ces histoires étaient souvent rimées et la versification , quoique bien imparfaite , était vivement goûtée ; le nombre des rimeurs était considérable , et Ph. Mouskes écrivit en prose rimée sa chronique.

C'est dans ce siècle que le dialecte picard acquit une prépondérance formelle et que de transformation en transformation il devint la langue du grand siècle , la langue française.

Il y avait bien alors quelques ouvrages marquants écrits en d'autres dialectes, soit normand, soit champenois; mais aucun mouvement prononcé ne portait les auteurs vers un point plutôt que vers un autre. Pour ne citer que des historiens , Villehardouin , Joinville au XIII e siècle , Guillaume de Nangis au XIV e , avaient déjà écrit leurs mémoires sans qu'il en résultât rien dans le monde littéraire. Sous les Ducs de Bourgogne , et en Flandre où ils résidèrent souvent, il s'opéra au contraire un travail très-actif. En protégeant les lettres en général, ces princes magnifiques et libéraux firent naître la prépondérance du roman- wallon qu'ils parlaient. Dans le dessein de leur plaire les écrivains ne manquèrent pas de le choisir. Dès que des productions estimées eurent paru en cette langue , la balance pencha ; les auteurs l'adoptèrent et négligèrent celle des troubadours. Le duc Philippe-le-Bon contribua pour sa part à ce résultat. Il fut un des principaux rédacteurs d'une série intitulée les Cent Nouvelles et qui fut composée à sa cour. Un seul écrivain illustra la prose française de cette époque; c'est notre compatriote Philippe-de-Comines.

C'est une chose bien remarquable assurément que de voir la monarchie française avoir son berceau en Flandre et la langue française y produire ses premiers actes , ses premiers chefs-d'œuvre , et sortant de

142 ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

là comme un faible ruisseau , devenir ensuite un fleuve immense et profond qui va s'étendant par toute la terre.

Au XVII e siècle Yanderhaer nous dit que « .... Au règne de Charles- » le-Simplc et ses prochains successeurs.... le royaume de France estoit » en telle confusion qu'on peut mieux présumer qu'entêdrc par les hu- » toires. Chacun qui avoil quelque puissance commença de pescher comme » en eauc trouble et s'accommoder de ce quilpeut (de ce qu'il put). »

Au XVIII e siècle Lille appartenait à la France et les formules de la localité n'avaient plus rien qui les distinguât de celles des autres provinces. La langue était fixée ou du moins se mouvait dans les limites qu'il n'était plus permis de franchir.

Finissons cette rapide revue par quelques considérations sur les noms propres du pays ; parlons de leur formation , de leur âge , de leur dérivation. Pour offrir sur cette matière quelque chose qui soit particulier à notre ville , nous ne citerons que des noms de famille donnés par le livre des adresses des habitants de Lille ; c'est donc une revue de cette liste que nous allons présenter.

Chez tous les peuples, uue même méthode semble avoir présidé à la formation et à l'imposition des noms propres. Les hommes ont pris dans les productions de la nature les premiers moyens de se distinguer entre eux. Les végétaux (1), les animaux (2) ont fourni des signes appellatifs très-nombreux ; les qualités corporelles viennent ensuite (3);

[1) Par exemple : Casse, Chardon, Cresson, l'Epine, Fleur, Foret, Froment, Hyacinthe, Jasmin, Lavainne {l'avoine), Lin, Narcisse, Olivier, Poirier, Pronier (prunier)...., Bruyère, Racine, Rameau, Rose, Rozier, Sapin, Verdière, la Violette.

Et avec la préposition : Delahaie , Delaunc , Delavigne , Delépine , Delorme , Dcsgroseiliers, Dubois, Dubreuil, Duchesnc, Dufresne, Dugauquier (du noyer),

Dugazon, Dumetz, Dupin, Duquesne, DutiJloy , Caudavainc, Champd'avoine ,

Midavaine , etc.

(2) Becquart, Cahillaux, Herreng (hareng), Merlan, Merlin, Raie, Sorez, qui sont probablement de la lisière maritime.... Brame, Dubrochet, Goujon, du voisinage d'une pièce d'eau.

Laigle, Butor, ne sont pas des indigènes; mais Agache, Corbeau, Coulon, Gos-

selin (petite oie), Lacaille , Lecocq , Plouvier, Poulet, Poussin , Rossignol ,

Bourdon, Griffon, Mouque (mouche), pourraient bien être règnicoles ainsi que : Biche, Cheval, Cochon, Lanne, Leboucq, Lebœuf, Lecat, Lcchat, Leccrf, Lelièvre, Leloir, Leveau, Mouton, Mulle, Rat, Renard, etc.

'X Par exemple : Bancal, Basset, Beau, Bossu, Camard, Camus, Cornu, Court.

Les Noms propres. 143

celles du caractère se placent après (1). Le nom.du lieu de naissance a souvent servi à désigner les individus (2). La parenté (3), la profes-

Courteaux , Courtecuisse , Courtegambc ( courtejambe ) , Courlevillc, Gentil, Joly, Lebas , Lebcau , Lebègue , Leblanc , Leblon , Leborgne , Lebrun , Lecamus , Lefort , Legrand, Legros, Lehaut, Lejosne { le jeune), Lelong, Lcnoir, Lerond , Lerouge, Leroux, Lesourd, Manchot, Petit, etc.

(1) Bonenfant, Bonhomme, Capon, Lamoureux, Ledoux, Léger, Lesur, Sauvage, Vaillant, etc.

(2) Par exemple : Aubry, Bachy, Bauvin, Beugnies, Baillcu), Bcaucamps, Beaufort , Beaumont , Beaurain, Beaurepairc, Bcauvaîs, Béthune, Béthencourt,Blaringhem, Blécourt, Blois, Bouchain, Boulogne, Bruay, Caestre, Capelle, Carvin , Cateau, Catillon, Choisy, Clairfayts, Comines, Condé , Crespin , Crévecœur, Croix, Denain, Douay, Douchy, Feron, Fretin, Gonnelieu, Gravelines, Gruson, Hazcbrouck, Lambre, Landas, Lécluse, Marly, Marquette, Marquillies, Montigny, Mon treuil, Neu villes, Obin, Phalempin, Pommerœul, Pradelles, Preseau, Preux, Baimbeaucourt,Bainsart, Reumont , Sailly, Salomé...; et en ajoutant la particule: Dalennes, Danchin, Dannœullin , Darras , Dartois, Daveluy, Défîmes, Defrctin , Degand, Delannoy, Delezenne , Delille , Deloffre, Demalines , Demarbaix , Demarcy, Demaulde, Demcaux, Demonchy, Dcmouveaux, Deneuville, Denglos, Denoyclles, Deperne , Depronville , Derenty, Derode , Deroubaix , Derouvroy, Desailly, Desante , Despinoy, Devienne, Devîllers, Dewattine, Dewavrin, Dewemy, Dhellemraes , Dhem, Dhénin , Dhoudain , Dillies, Doignies, Dorcbies, Dorsinval, Duhem , Dumaisnil, Dumouslier, Duplessis, Duqucsnoy, Duriez, Durieux, etc.

Si nous voulions prendre la préposition flamande van, nous citerions Vanhasselt, Vanlokeren, Vanloo, Van-Mœris, Vantourout, etc.

A ceux-ci on pourrait joindre les adjectifs indiquant les qualifications de nation :

Langlois, Lallemand, Lespagnol Barrois, Breton, Bourguignon, Flament,

Français , Gantois , Lombard, Manseau, Morin , Normand, Picard , Prusse , Saraziu , Suisse...., et peut-être môme Parsy , peut-être même Verbicst, titre d'un fonctionnaire arménien.

Les noms qui doivent leur origine à des circonstances locales pourraient se diviser en plusieurs séries; par exemple: Delafontaine, Delafosse, Delarive, Delbecque (de le becque) , Deleau , Delecluse, Delemar, Delemer, Desmaretz, Duflot, Duponchel (petit pont), Dupont, Dupuis, Marais, Rivière... Delemotte, Delvallée, Duchcmio , Dumont, Duparc, Duval , Delatour, Delemazure, Dufonr, Dumoulin.... Dugardin,Dujardin, Dupré... Dcleplacc,Delerue... Deleville , Dubourg , Ducastel , Dufort, Duhamel, Dumouslier, Dclachambrc , Dclecambre, Duriez, Delacroix, Delachapelle , Deléglise , Duportail. . . Beauchamp , Beaucourt , Beaulicu , Beaumetz, Beauval, Bellechasse, Bellcgarde , Bellcrive.

(3) Par exemple : Cadet, Cousin, Frère, Lainé, Legcndre , Lenfant, Lepère, Lhéritier, Neveu, Parent.

144 ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

sion (1) , les dignités (2) , les emplois, les outils (3) même ont fourni des noms propres aux familles qui en sont les plus fières; quelques noms patronymiques sont devenus des noms de famille (4).

Ces désignations, véritables sobriquets, étaient susceptibles de genre et de nombre. On trouve dans beaucoup de titres des qualifications analogues à celle-ci :

c .... Jean le roux et Marguerite la rousse.... Ledit le roux et ladite » la rousse. . . Jacques le fort et Marie la forte. . . Jean et Louis les forts. . . » leurs enfants... », etc.

Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs perdu toute signification , par suite de l'oubli où tombe la langue qui les a fournis (5).

(1) Barbier, Berger, Boucher, Boulanger, Bouvier, Brasseur, Carbonnier, Caron (charron), Carton, Charpentier, Cordier, Cordonnier, Couvreur, Cuvelier (faiseur de cuves), Faucheur, Fondeur, Foulon, Fournier, Le Glay ( maçon ), Lefebvre , Lepeintre, Lequeux (cuisinier), Lhote, Marchand, Masson, Mercier, Meunier, Potier, Tellier (tisserand), Tonnelier, Tuilier.

(2) Léchevin, Mayeur, Rcvoirc (Rewart), Schoutteten..., Bailly, Lavocat, Prevot,

Procureur, Prudhomme , Capitaine, Lamiral, Lempereur, Leprince, Leroy,

Maréchal, Sergent...., Cardinal, Doyen, Leclercq, Lecoutre, Lemoine, Leprètre-, Lcveque, Lhermite, Pape.

(3) Bac, Balai, Baratte, Batiau, Boisseau, Bonnet, Botte, Boulet, Cabaret, Catcl (meuble), Catoirc (ruche) , Caudron , Chitte (chaussure indienne) , Couteau , Delattre (de l'âlrc), Delepée , Dupot , Dusoulier, Hache, Lahousse, Maillet, Marteau, Patelle, Palette, Rabot, Varlope, etc.

(4) Par Exemple : Barthélémy, François, Jacques, Louis.... D'anciens prénoms sont devenus des noms : Allard , Baude , Bauduin , Collard , Godefroy, Luc , Mathis ,

Pasquier, Wallerand Et à ce propos citons des prénoms, autrefois très-usités,

aujourd'hui tombés en oubli : Odon, Piére , Piéron, pour les hommes; Ode, Odette, Péronne , Piéronne , Pierette, Sara, Sarre, pour les femmes.

La graphie de plusieurs de ces noms a complètement changé : Gérard s'écrivait Grard , Guérard.

Gautier — Wautier, Watier.

Joire — Joris, Jore.

Froidmont — Fromont.

Lcjeune — Lejosne.

Vincent — Vinchant.

Castel — Castiel.

(5) Par exemple : Bertaut (châtré); Bigorgne (louche, affecté de strabisme); Blocquet (block-head, dure tête); Gobelin (loup garou ) ; Guillebert (prompt à la course) ; Pajot (coq sans queue) ; Plaetevoet (pied plat) ; Reboux (rétif).

Les Sobriquets. 145

Si nous entrions dans un examen détaillé des noms de notre pays , nous pourrions vous faire voir la cause de la multitude de ceux qui commencent par D, par L, par V (1) ; nous vous montrerions qu'il est souvent possible de déterminer leur âge relatif (2) ; nous y trouverions de ces jeux de mots aujourd'hui à la mode (3).

Les sobriquets ne s'appliquaient pas seulement aux hommes d'une condition infime ; nos souverains en ont été pourvus tout comme de simples mortels. Il semblerait que la postérité voulût , par cette espèce de verdict , montrer que la puissance des grands ne peut lutter contre elle (4). D'ailleurs les paroisses (5), les bourgades, les villes même ont eu souvent leur sobriquet (G). N'a-t-on pas infligé aux Lillois une

(1) Ceux qui ont l'initiale D, la doivent soit à la préposition française de, soit à la corruption de l'article anglais, soit à la présence de l'article allemand ; la préposition von , van , a fourni un contingent analogue dans les langues du Nord.

(2) Voir la note E à la fin de ce chapitre.

(3) Un particulier nommé Duquesne (du chône) avait épousé une demoiselle Brame. Sur l'épitapbe des époux on avait gravé une Brame (poisson) suspendue à une branche d'un chêne 1.... Les Français avaient Boileau, Boivin; les Lillois ont un Boicervoise (boit bière). — Quel Lillois ne connaît le loueur de voitures Brûle- Pavé, le trouvère Brûle-Maison?.... Dans l'église des Grands-Auguslins, a Paris, ctsur la porte de la chapelle oh fut inhumé noire compatriote, l'historien Philippede-Comines, mort en 1509, on avait sculpté en relief un globe et un ebou cabus pour signifier : Le monde (n'est) cabus. Qu'en diront nos faiseurs de rébus?....

(4) Tantôt ces épithètes sont une louange : le sage, le grand, le sain', le bienheureux , le père du peuple tantôt c'est un simple signe : le chasseur, le noir,

le vert, le rouge, le blanc, le bref: Humbert aux blanches mains, Régnier au long col.... tantôt c'était une moquerie : le maladif, le renforcé, tête d'étoupes, gâte-blé c'était une censure : tête de fer, batailleur, simple.... c'était une flétrissure : le bâtard, l'impuissant, le mauvais, le méchant, le fainéant....

En nous bornant à nos souverains, nous trouverions le bon, le pieux, le malheureux, le jeune, le vieux, le hardi, le téméraire, le fri?>n, le normand....

Parmi les sobriquets roturiers que nous fournissent les titres, nous en trouvons d'analogues dont plusieurs sont grossiers et môme orduriers : de Pircnotc (trèsmal noté), Pain-Mouillé, Robert de Satanas (c'est l'équivalent de Robert le Diable), Platemusc, Riquier Mus, dit : Chie- es-Poix

(5) Ainsi la paroisse St-Ëtienne,à Lille, est encore aujourd'hui désignée comme la paroisse auxpe*t7*-jHeek;St-Sauveur la paroisse des oches-à-moule (os à moêlle); St-André la paroisse à carottes.

(6) Chacun sait qu'on dit les sots de Lille; mais pourquoi? Une anecdote toutà-fait apocryphe en attribue l'origine à Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne. 11

146 ÉTtttE DU DIALECTE LUI OIS.

injuste et insultante épithète. Ce qui la fait justement apprécier, c'est qu'on a recherché , infructueusement jusqu'ici , quelle a pu en être l'occasion.

Les enseignes sont en quelque façon des noms propres donnés aux maisons. Et il est remarquable que les mêmes vicissitudes leur sont communes avec les noms d'hommes. Il en est qui ont traversé les siècles et se trouvent encore sur le mur où on les avait originairement sculptées; ce sont les notabilités du genre (4) ; d'autres , peintes sur bois , sur toile , gravées sur des plaques métalliques ou des portions de sphéroïdes, sont transportées de rue en rne : c'est la plèbe.

Il paraîtrait que les croisades et les pèlerinages , en motivant des déplacements fréquents, contribuèrent surtout à faire établir ces distinctions pour les hôtelleries. Les motifs pieux des voyages firent adopter des dénominations religieuses ; et les pèlerins se reposaient volontiers sous les auspices de St-Michel , de St-Martin , de St-Louis , de St-Georges , de St-Jacques , de St-Pierre , de St-Jean , de St-Antoine, de St-Hubert , etc. Quand ces maisons eurent changé leur première

paraîtrait qu'en 1 431 , dans un do ces splendides banquets dont le souvenir est arrivé jusqu'à nous, le Magistrat aurait fait servir au prince , un énorme pâté dont le fond avait une ouverture correspondant avec une issue ménagée dans la table, et d'où seraient sortis une douzaine de valets habillés en fous, ou en sots, comntf on disait alors. Le prince, en passant le lendemain sur la place, aurait vu «s mêmes valets sortir de la Fontaine-au-Cbange et y rentrer, en manière de seaux que faisait mouvoir une machine cachée , et se serait écrié : Voilà les sots de FMlt' Telle serait l'origine fort suspecte de ce dicton qui s'est perpétué d'âge en âge

El à propos de sobriquets parlons de ceux qu'on donne a quelques localités plu* on moins voisines : les promeneurs de Montdidier; les mangeurs de pain d'épi**»' de Reims; les buveurs du Mesnil; les mangeurs d'agourmiaux de (ïoulomniers; les mangeurs de soupe de Rosny ; les mangeurs de gaudichons de Rélhel ; les endormis de Bazuel; les brûleurs de fer deLaFèreenTardenois; les brûleurs de noir deCharleville; les malfaire de Forest; les têtes de sots de Cambrai ; les hiboux & Meulan; les coucous de Pommereul; les mouches d'Avesnes; les chats du Mans; les chiens de Mantes; les beyeurs (gobe-mouches) de Soissons; les breyarts ( pleureurs) de St-Dizier; les gouailleurs d'Avisé; les foireux du Cateau, etc.

(I) Parmi les enseignes sculptées aux façades, citons : les Quatre-Fils-Aymon, rue de la Barre ; le Sacrifice-d'Abraliam , rue des Prêtres ; le Dragon , rue des Augustins; le Château - de- Namur, rue du Vieux-Marché-aux-Moutons; la Cotoirt i ruche ), rue de Paris; le Chef-d'œuvre-de-Paris , rue du Sec-Aremhault; l* s Chats-Bossus que nous avons si souvent admirés dans notre enfance et qui s° n '

Les Enseignes. 147

destination , l'enseigne icsta.Voilà pourquoi nos cabarets sont encore, pour la plupart , décores du nom de quelque saint personnage parfaitement étranger aux habitués de la maison.

Ici , comme pour nommer les hommes , on a eu recours aux végétaux (1), aux animaux \2) ; là , on a emprunté aux localités leurs titres (3) ; les ustensiles, les profes&ions , les meubles , les vêtements, les écussons, la terre, le ciel , tout a été mis à contribution (4).

Les bons mots s'y font voir également : Ainsi , pour ménager aux maris trop surveillés par leurs femmes , une excuse toujours prête , on a inventé l' Audience, l'Aventure (vieille et nouvelle), ma Campagne , etc. Qu'y a-t-il de moins suspect que daller à l'Aventure? que de se rendre h l'Audience? à sa Campagne? — Quelques enseignes empiètent plus formellement sur le ralem bourg ; par exemple : le Cygne-de-la-Croix ;

tombés dernièrement sous un marteau sacrilège; la Poire-d'Or, rue du Ser-Arembault ; le Chevalier-Vert , rue de la Clef; les Trois- Mortiers , place des Guingans ; le Puits-Doré , rue au Péterinek; le Saumon , Marché-aux-Poissons; la Victoire, rue Neuve; la Barque-d'Or, rue des Manneliers, et n'oublions pas les deux façades des petites Boucheries devenues le Passage parisien.

(1) Exemples : le Tilleul, la «ose, la Poire-d'Or, la Pomme-d'Or, le Coing, le Romarin , la Vignette , la Grappe-de-Raisin , ete.

(2) Le Dragon , le Brochet , la Carpe, le Saumon, les Trois- Anguilles , le

Pélican, le Canard, le Cygne, le Moineau, la Poule, le Coq, le Pigeon , le Paon ,

le Faisan, l'Aigle , les Sept-Agaches , la Levrette, le Chat, le Renard, le

Mouton, le Porc, le Cheval, la Vache, le Bœuf, le Tigre, le Lion Ce dernier

type est mis en toutes couleurs : blanc, rouge, noir, bronze, argent, or....

(3) Exemples : la Ville de Bruges, d'Ypres, de Nieuporl , d'Ostende, de Courtrai, d'Orléans, du Quesnoy, d'Amiens, de Dordrecbt, d'Amsterdam, de Cologne,

de Philippeville, de Turin, d'Aire , les hôtels de Flandre, d'Angleterre, de

France, de Brabant, du Nouveau-Monde...., le Chinois, l'Indienne, la Flamande, le Maurieune, le Parisien, la Lilloise.

(4) Exemples : la Payelle (poêle à frire), la Bouilloire, la Truelle, les Trois-

Marteaux le Laboureur, le Chasseur, le Postillon, le Fermier, le Maréchal, le

Charron...., le Pèlerin, la Pèlerine, le Moine , l'Hermitc, le Templier...., le Chevalier, le Canonnier, le Grenadier, le Pompier , la Fileuse, la Tricoteuse , la

Dentellière On trouve même la Duchesse, la Reine, le Roi, l'Empereur, le

Cardinal, les Trois-Rois, le Pape de Rome

Quelques fois on rencontre des noms historiques : Jeanne-Maillottc, la Pucelled'Orléans, le Comte-d'Estaing , le Comte-dc-Saxc...., mais ils sont rares.

Puis la Grosse-Botte, la Botte-de-Paille, le Chapeau-Vert, Rouge , d'Or , le

Ballon, la Chaise, la Chaîne, le Galion, la Corvette...., le Bouton-d'Or, la Cloche-

|48 ÉTUDE DC DÎAI.ECTIi LILI.OIS.

Y Entre-Pots (homme assis entre deux pots de bière) ; le Cat-Bam-, chat (en patois cal) sur lequel se trouve appliquée une barre ; le Salut,

indiqué par deux amis qui se saluent Que peut-il y avoir de plus

édifiant que de se rendre tous les soirs au Salut ?

Puisque nous nous sommes permis de citer quelques enseignes de cabaret , signalons , pour clore la liste , quelques-unes d'entre elles où l'on remarque les traces d'un goût que nous laissons au lecteur le soin de qualifier. On les trouve dans le canton de Tourcoing ; c'est le Paradis, le Purgatoire, Y Enfer, le Vert-Baudet (l'âne vert) , le Mal-de-Ventrel... le Rcpos-du-Chcvalicr, représenté par un cheval dont un palefrenier tient la bridb. Quant au chevalier, on ne le voit pas; ce qui permet de supposer qu'A se repose au cabaret.

d'Or, la Coupe-d'Or , l'Écu-d' Artois , la Fleur-de-Lys, rÉpéc-Royalc, la Couronne...., la Lune, les Étoiles et surtout le Soleil....

Quelques enseignes sont des allusions : la Liberté (cabaret érigé sur remplacement d'une ancienne prison), la Tranquillité, les Bons-Amis, le Bien-Venu, la Belle-Vue, la Plate-Bourse

Le Cygne et le Cheval-Blanc , au faubourg de Paris, sont antérieurs à 1584.

Notes complémentaires du Chapitre III.

(A) L'affirmation awi (oui) dérive de l'anglais. Un mot si remarquable mérite bien quelques explications.

En Angleterre , lors de la célébration du mariage , on adresse aux futurs époux les mêmes questions que prescrit le Code français. Chacun doit, en marque d'adhésion, répondre J tcill (prononcez atout/), comme nous disons oui. Or J tetff s'écrit et se prononce par abréviation J' II; c'est presque notre mot atrt; il n'en diffère que par le l flnal; notre patois ne pouvait manquer de le retrancher; c'est ce qu'il a fait.

Nos anciens auteurs romans écrivaient d'ailleurs ce l final :

« Et dit Corsubles, di me tu vérité ?

— » Oïl, voir sire, par Manon 'mon Dé.

Baoul de Cambrai : édit. Edvo. Le Glay, p. 300. » Dit l'Empereur : Oïl par St-Denis.

Carik le Loheraixs . édit. Paulin - Paru, I, 53. • Oïl, dira chius.... (oui, dira-t-il.)

Roisin : édit. Brun- Lavainne , p 29- Au XII« et au XIII* siècle on écrivait même Oiil. •

Notes

Nous ne pourrions dire avec une égale certitude l'origine de l'affirmation si fait! ou de la négation nou fé 'non fait, !

Nous ne donnerons pas ici la liste complète des mots passés de l'anglais en roman ; cependant il nous serait difficile de n'en pas citer quelques-uns.

Erlouker (regarder), berlouck (louche), dérivent de to look, regarder; brouette nous semble une altération du participe borrowed (porté) ; surgien (chirurgien) est la tradition de surgeon qui a le même sens ; physicien , physieus (médecin) , celle de physician; cayère (chaise, stalle), celle de quire{ prononcez quou-aïre); on pourrait dire la même chose de aehe (douleur), candie (chandelle), etc.

Goudale (bière qu'on fabriquait à Lille) vient de good aie qui a un sens identique en anglais cl qui a produit le root populaire godailler (faire orgie) ; parchon (dot) est presque la prononciation figurée de l'anglaisparfttw qui signifie la même chose.

Finissons cette note par une remarque sur le nom de quelques jours de la semaine.

Les Danois disent Wonsdag, les Flamands Woensdag, les anglais Wednesday , pour désigner Merke-di (Mercredi), le jour de Mercure; or Oudin, Woden était le Mercure du Nord; Mercure était le grand dieu des Belges selon César (1), et ils lui érigeaient beaucoup de statues. N'est-il pas bien remarquable que le paganisme, au Midi et au Nord de l'Europe, ait consacré à la même divinité (Mercure), quoique sous deux noms différents, le même jour de la semaine ?. Mais voici qui ne l'est pas moins : Friday (prononcez Fraï-dé) désigne en anglais le Vendredi {Veneris dies) ; or Freya était la Vénus du Nord , chez les Goths ; Vendredi , en patois Fer-di , Verdi, est donc aussi un jour consacré à Vénus. Choquante anomalie qui nomme ainsi , dans le Christianisme , le jour où le Sauveur mourut pour racheter les

hommes ! Les Anglais, pour désigner le Vendredi-Saint, emploient l'épilhète

de bon , le Bon-Vendredi : Good-Friday ; or, à Lille , de nos jours encore , le peuple ne désigne pas autrement le Vendredi qui précède Pâques.

Nous arrêterons-nous après cela à vous parler en détail des locutions : Fourte ! fourte (au loin ! au loin) ! en anglais forth! — Allez en voie (retirez-vous) ! en anglais go away ! — Avoir du snack (être fin , rusé) , en anglais snatch , finesse; — Single pour simple ;—SingUton pour un seul ;— Tovcel , toaille (d'où toile) pour serviette ; — Courtines (rideaux), en anglais curtains , etc.

(B) Les mots qui servent à désigner l'homme, la femme, les principaux animaux domestiques, les instruments les plus usuels en dérivent évidemment.

(C) Lorsqu'on recherche les mots patois désignant les maladies, les vices et choses analogues, on remarque qu'un assez bon nombre d'entr'eux sont empruntés au flamand ; tandis que plusieurs des termes qui ont trait à la culture de l'esprit ont été pris par le flamand au français et aux langues méridionales.

(D) Nous avons emprunté aux Germains leur manière de compter par nuit et non par jour (2). Ainsi nos ordonnances déclarent que telle chose est permise ou défendue de la nuit de tel samedi à la nuit de tel antre. Pour désigner une chose qui ne

(l)C.mmc«fanï,lib VI.

l«) Tacite : De Moribut Germnnorttm , rap. XI.

ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

devait plus cesser, on disait : A toujours et à toute» nuiets. Les adjectifs possessifs . ces mots les plus intimes de l'homme, ceux qu'il apprend les premiers et oublie les derniers, ces mots sont germains et rappellent la graphie allemande : mein , tein , sein; notre paour (paysan) est une dérivation de bauer; voire (vrai) vient de wahr; kruaut (mauvaise herbe) vient de kraut ; coisat de kohl-saat (graine de chou; . Nos paysans, de même que les paysans de l'Allemagne, disent toubac (tabac) ; snuff (tabac à priser), etc., etc.

(E) Ainsi Ackerman (laboureur) , s'il est indigène, est pins ancien que Acreman, graphie incorrecte, mais qui figure la prononciation ; Acremant est le même mot qui a pris les livrées françaises et perdu son caractère primitif. Disons, en passant , que c'est par une mutilation semblable qu'on a fait Treifous de Drey fuchs (trois renards) ; Tausend du mot allemand qui signiûe mille.

Derode , racine germanique, est plus ancien que Dnsart, racine wallonne, qui a le même sens. Delebecque est antérieur à Duriez ; Delval à Duval. Il est évident que ces parallèles, pour avoir quelque valeur, doivent n'embrasser que des noms vraiment indigènes.

Delatour, Dumoustier, Dueastel . sont certainement antérieurs au X1X« siècle; Delécluse, Duportail, Delacroix, sont postérieurs à l'établissement du Christianisme.

Bourgeois , Castelain , Champion , Chevalier , Fiévet , Franchomme , Libert , Lenoble, Vilain, etc., rappel lent diverses phases du moyen-âge , toutes antérieures au XVille siècle. Lemaire est antérieur à Revoir t. Lempereur, Leroy , Leprince , peuvent reculer leur origine jusque» dans la nuit des temps. Ijeduc , Txcomte , Baron, doivent en rabattre de moitié. Zimmermann , Timmermann , Carpentier, Charpentier, désignaient tous quatre la même profession; mais celui qui porta le premier de ces noms dans notre localité était un Allemand ; celui qui porta d'abord le deuxième un Flamand; le troisième un Wallon; le quatrième un Français. On peut dire que l'antiquité de ces familles suit Tordre de cette énuméralion.

Parmi les noms des Lillois d'aujourd'hui, il s'en trouve de plusieurs origines dont nous donnons ici une liste assez étendue.

i u Du Flamand.

Baes, le bourgeois , l'hôte , U maitre. — Behaegen , pied de la haie. — Beuzelin , bagatelle. — Bloeme, (leur. — Bode, Baude, messager. — Bogacrde, verger. — Bloot, Blot, nu y découv erf.— Braerat, l'épine , ronce.— Brandt, brûlé.— Brouwer, brasseur. — Bruyne, De Bruyn, le brun. — Dael, vallée. — Deconynck, le roi. — Desmetz, Desmedt, de la forge. — Egger, herse. — Eyccken, chêne, du chesne. — Gadenne, Gade, pareil. — Grau, Graw, gris , le gris. — Gysels, Gyzelaer, ôtage. — Ham, Hammaker, jambon ,jambonnier. — Hamel , mouton. — Uandel, commerce.

— Hannequand, Haenekan , crête de coq. — Helder, clair, transparent. — Hertz, sœur. — Hespel, nèfle. — Jouffroy, demoiselle. — Kant , dentelle. — Kluyt, motte.

— Lesser, moindre. — Lievin, Lieven, aimé. — List, ruse, finesse. — Maes, Meuse (fleuve) . — Ha us, souris. — Molmen, vermoulu. — Mourment, Maure. —

Noies. 151

Noot, Vandernoot, noix, de la noie. — Peer, carotte. — Praet, discours — Quanonne, canon. — Happyg, Rapy, rogneux.— Reys, Reess, voyage. — Roer, Roure, /"uni , gouvernail. — Seheppers . créateur , batelier. — Scbocuen , chausser. — Sehwartz, te noir. — Smet, facta, souillure. — Smelh, forgeron. — Spitsncus, Spyneux ,n« pointu. — Spraet,Sproit, tache de rôtisseur. — Sterveling,Steverling, mortel. — Sloorder, importun. — Stonn , orage. — Taelryck, Talrick, éloquent. — Treffel, honnête. — Vanackere, du cliamp, des camps. — Vandacl, Vandal, de la vallée, du val. — Vandenbogaerde, du verger. — Vandercruysse , de la croix. — Yanderhaghen , de la haie. — Vandergracht, du fossé. — Vandcrstraeten , des rues , de la rue. — Vandewynkel , de l'angle, du coin. — Vanstraelen, des rayons.

— Verstraeteo , des rues, de la rue. — Vogel, oiseau. — Vogelsang, chante-oiseau.

— Zevendagen , sept épées.

Au \e siècle, la langue flamande était en usage dans notre cantou et jusque dans la Picardie. Le moiue Herulphe, qui écrivait à peu près à cette époque, dit qu'on y chantait partout des vers teutoniques pour célébrer la victoire que Louis, Gis de Louis-le-Bègue . remporta sur les Normands eu 88! .

2" Du Roman-Wallon.

Baron , nielle des blés. — Baudc , ânesse. — Bazier, baiser. — Bidon , lâche , paresseux. — Bécu, qui a un bec. — Bécbu, Bécu, nez long. — Bedel, Bedu, veau. — Becquet, qui a long bec.— Berbi s, mouton.— Betremieux, Barthélémy.— Uonnicr, mesure de terre. — Bosco, bossu. — Bosquillon, bûcheron. — Bougenier, fabricant de bougeons. — Calvin, Cauvin, chauve. — Candelicr, faiseur de chandelles . — Carrier, charron.— Chapuis, charpentier. — Corbineau, petit corbeau. — Delsaux, du saule. — D'Escarne, coquille d'œuf. — Dubreuil, broussailles. — Dugardin, du jardin. — Du mon cheau, petit mont. — Fabre, Favrc, Fèvre , ouvrier. — Flament, jetant des flammes. — Fouan , taupe. — Fourdrinier, prunier. — Fourmantel, lupin des prés. — Gauguier, noyer. — Gastelier, pâtissier. — Gorlier, faiseur de colliers. — Gouvion , goujon, petit poisson. — Groulois, grondeur. — Guelton , repas de glouton. — Guernon , moustache. — Halletle, petite halle. — Hochart, qui secoue. — Ilouzé, houzète guêtre) — Hurez, Hurée crête). — llutin, querelle. — Lainicz , ouvrier en laine. — Lebigre, titre d'un ancien officier forestier. — Lefebvre, l'ouvrier. — Lemire, le médecin. — Lestrain , paille. —Loriot, oiseau. — Louchet, bêche. • — • Mailloche, sorte de maillet. — Marcotte, belette. — Marlin, poisson. — Massart , trésorier. — Malhon , sorte de fromage. — Mazée , dépôt de terre. — Macquet , sorte de dard. — Meunier, Mouuior, mécanicien. — Morel, Maure. — Mortain , sorte de laine. — Mouque, mouche. — Neve , bac. — Niquet, somme. — Ourdeaux , ourdoir. — Parmenlier, lustreur. — Picavez, fagot à deux liens. — Pîedana , pas d'âne. — Pilot , pieu. — Planchon , bouture de saule. — Pocheux , médecin de village. — Porion , poireau. — Pruvost, Preuvost , prouvost. — Queva , cheval. — Ravenel , hanneton. — Ravez, tout , détour. — Revoire. renart. — Rokt , toile de tin. —

ÉTUDE DU DIALECTE LILLOIS

Rotué, rosée. — Sarliaux, tailleur. — Soille , seigle. — Soyez, scier. — Sproit, choux. — Tarin , pièce de beurre. — Tordeux , ouvrier d'une usine à extraire l'huile. — Touquet, garde. — Tourton , raton. — Trachin, traire. — Vero, porc mdle. — Verou , vert. — Warin,^ar^r.— Waro«iuier,ar7)enf«<r.— Wartel^Varton, Watte , gâteur. — Werquin , petit verre. — Wilmot, sorte de mauve.

3° D'Origine douteuse.

Baligand, lourdaud. — Barrou , adjectif pour désigner une monnaie. — Bassée, les brebis galeuses ou inférieures. — Becarl, famille du saumon. — Bourdon , tige d'un chou. — Cambier, brasseur. — Canonne, sorte de triangle en bois. — Daru, chasse aux oiseaux. — Fourdrain, sorte de prune. — Gaudin , eau de la cuisson. — Ghesquière, jachère. — Haudon , palonmcr. — Hernu, orageux. — Hordous, sale, vilain. — Malo, grondeur.

Esquisse tic* Moeurs lilloises*

NTRETENin une ville de ses qualités bonnes ou mauvaises , c'est , bien certainement, une tâche fort épineuse , et nous nous tiendrons pour bien ^ adroit si nous finissons ce chapitre sans avoir encouru Tépithète de flatteur ou celle de pamphlétaire. En effet , à chaque énoncé général , combien de gens vont voir ici des personnalités offensantes , là des éloges sans motif ! A chaque censure ne va-t-on pas citer des exceptions ; à chaque louange faire des réserves ?

Faut-il donc s'abstenir de tracer même un simple croquis? nous ne le pensons pas.

Quand on veut contempler un monument et en étudier l'harmonie , on ne va pas se traîner au pied des murs ou des contreforts pour en mesurer consciencieusement les dimensions. Dominé par la masse de l'édifice , on n'apercevrait que des traits confus. On s'éloigne , au contraire ; on prend une position qui permette au regard d'embrasser l'ensemble , d'en suivre les grandes lignes , sans perdre toutefois de vue les particularités les plus considérables. C'est alors qu'une analyse de détail n'est plus incompatible avec les considérations de l'intelligence. Sans nous arrêter au danger bien réel que nous avons signalé , laissons donc aller notre plume. En trouvant , au commencement de notre livre , un résumé que nous avons déduit de l'ouvrage tout entier,

Digitizec

le lecteur pourra en faire l'appréciation à mesure que les événements vont se dérouler devant lui.

Dans l'histoire de nos provinces , chacune des villes de la Flandre se distingue par quelque trait saillant : Bruges , par sa fabuleuse richesse ; Gand , par son activité et sa turbulence ; Anvers , par ses désastres ; Liège, par son ardeur guerrière.... Lille se fait remarquer à la fois par sa force et sa sagesse.

Oui : le principal caractère du peuple lillois , celui qui domine son histoire, c'est un calme, un flegme tout particulier, iudices de la force morale bien plus que celui de l'indifférence ou de l'apathie. Lillois du XIX e siècle, vous verrez que nos ancêtres , dans les jours les plus difficiles , se tiennent constamment en dehors des mouvements d'uu zèle exagéré ; non qu'ils manquent d'énergie et de chaleur (ils en ont souvent et glorieusement montré ) , mais suivant une très-juste et trèsnaïve expression , ils n'ont d'enthousiasme que quand il en faut. Jamais l'anarchie et l'impiété n'ont trouvé d'appui chez eux ; mais jamais les passions religieuses ou les haines politiques ne les poussent bien avant dans des mesures que la réflexion désavouerait. La raison est chez eux plus puissante que le sentiment. Fidèles catholiques , ils ont toujours repoussé l'inquisition. Généralement monarchiques, ils ont toujours affectionné les franchises originaires et primitives de nos communes. Le magistrat (4), lors même qu'il était choisi et délégué par le souverain , s'est montré constamment l'expression de cette disposition toute particulière des esprits. Nous en trouverons de mémorables preuves sous le comte Guillaume , sous Philippe-le-Bon , sous l'archiduc Mathias et , surtout , pendant les guerres dites de religion.

Un second caractère non moins constant que le premier, c'est rattachement des Lillois aux doctrines religieuses. Depuis que les porteurs de la bonne nouvelle , Piat , Chrysole et Eubert , sont venus féconder ce sol généreux de leur parole et de leur sang , à travers une série de dix siècles , une trace non interrompue nous montre le sillon du soc évangélique s'approfondissant de plus en plus. Nulle part ailleurs les nobles et saintes doctrines qui épurent le cœur et la raison n'ont fait naître plus d'institutions charitables , pieuses , libérales , prévoyantes , et n'ont laissé de plus touchants souvenirs. Une heureuse

\i) On appelait ainsi l'échevinage de noire \ilk\

Haine de la Servitude. i 55

émulation semble s'être emparée des princes aussi bien que des sujets. Sous les comtes de Flandre , les ducs de Bourgogne , les rois d'Espagne et , surtout , nos bons archiducs Albert et Isabelle, on les vit éclore à Fenvi. Sous les rois de France, la ville fut même, par nos magistrats, placée sous la protection de la Heine du Ciel ; chaque maison conservait une image de Notre-Dame de la Treille, patronne de la ville, et qu'on venait , de près et de loin , invoquer sous le nom de Notre-Dame de Lille. C'était une sauve-garde , une sorte de palladium pour la pieuse confiance de nos aïeux.

A ces traits principaux , on peut en joindre un troisième . c'est la haine de la servitude.

A Lille, pas plus que dans toute la Flandre, l'esclavage n'exista jamais. Un esclave était libre dès qu'il mettait le pied dans notre ville ; la loi l'avait ainsi déclaré. Mais ce n'est pas de cette servitude que nous voulons parler ici , c'est de l'aversion prononcée , énergique , active , contre tout ce qui blesserait la justice en général et la dignité humaine en particulier. Ce sentiment n'est pas ce qu'on appelle ailleurs l'amour de la liberté ; ce n'est pas cette activité turbulente qu'on trouve si souvent au moyen -âge dans les autres cités de la Flandre; c'est une sorte d'indépendance native ; une volonté à la fois forte et raisonnable qui s'oppose spontanément à l'arbitraire. C'est comme un ressort puissant qui n'agit que lorsqu'on le touche et sans que le temps en détruise l'énergie. Ce n'est point une doctrine , formulée , transmise ; c'est encore moins une fanfaronnade , une fougue propre seulement aux hommes jeunes encore , ou que des circonstances éclatantes éveillent un moment pour la laisser sommeiller ensuite ; c'est le fond même du tempérament que rien ne saurait changer tout-à-fait. L'amour de la liberté est éminemment expansif , taquin , bruyant ; ici c'est au contraire une disposition calme , qui n'impose à personne la tyrannie , mais qui met aussi un obstacle à ce qu'elle s'établisse. On amuse l'un avec des mots sonores , des apparences mensongères ; l'autre est un instinct qu'on ne trompe pas et qui tend toujours à posséder la réalité : on le verra dans la suite de cette histoire. Que l'opposition des Lillois soit calme et mesurée comme elle l'est chez les gens de bien ; qu'elle prenne la forme de l'émeute dans l'autre partie de la population ; la menace est , auprès de tous , un mauvais moyen de persuasion. Ce que d'équitables procédés obtiendraient infailliblement , l'apparence seule

de la violence eu ferait naître le refus , une résistance spontanée s'élèverait de toute part. On peut encore dire des Lillois d'aujourd'hui ce qu'on disait des Flamands leurs ancêtres : « Par renommée sont fiers » et par douceur les convient attraire. »

L'esprit démocratique , comme il existait en Flandre au moyen-âge , subsiste encore chez nous presque complet. Il parait surtout avoir pris un caractère de plus en plus apparent depuis un siècle environ. Cet esprit revêt des formes religieuses et monarchiques sans perdre sou propre fonds. Quels que soient les accessoires extérieurs , il conserve toujours sa nature qui se trahit ça et là dans la série des événements. Nous aurons l'occasion de le voir se confondre avec l'amour des Lillois pour le souverain , marquis ou comte , duc ou empereur, roi par droit divin ou par droit d'élection ; mais il s'isole graduellement à mesure que les circonstances deviennent purement affectives ou personnelles. Ce que le peuple lillois aime avant tout , c'est sa nationalité , son indépendance, son individualité , sa municipalité, si l'on peut se servir, en ce sens, de ce mot.

Ce qu'il faut signaler encore , c'est la disposition générale du peuple lillois à la moralité. Il y a sans doute chez nous des choses blâmables , mais il est vrai de dire qu'elles constituent l'exception et non la règle. Au sein de ces infortunés que la misère dégrade , parmi les désordres même que l'excessif dénuement de quelques-uns contribue à faire naître , on est surpris de rencontrer des traces inattendues de ce caractère porté au bien. Il y a telle paroisse populeuse où , parmi des femmes indigentes , il ne se rencontre pas un seul cas d'adultère. En général le séducteur se porte spontanément à épouser la fille qu'il a entraînée , eut-elle , après un premier oubli , commis d'autres fautes dont il ne devrait pas se considérer comme responsable.

Sous une enveloppe parfois un peu rude , les Forts du Rivage , communément dénommés Bkageois , recèlent un grand fonds de droiture et de bon sens.

Les habitants des campagnes de notre arrondissement ont, dans les mœurs, une simplicité, un désintéressement qui donne un beau démenti aux désolantes peintures qui nous représentent la société en proie à une flagrante démoralisation. Dans telle commune populeuse , les annotateurs des faits locaux consignent, dans leurs éphémérides, que deux exécutions criminelles y ont eu lien, Tune il y a deux sièoUs , l'autre en 1783.

Fidélité, Bienveillance. 157

On rencontre dans nos bons villageois un grand nombre de serviteurs qui ont vieilli au service dans une môme maison ; des serviteurs qui comptent ainsi quarante , cinquante et soixante années de travaux non interrompus. Un tel résultat prouve , entre les maîtres et les subordonnés , des rapports d'affection mutuelle , de bonté , de fidélité , d'indulgence et de dévoûment qui font l'éloge de nos populations bien mieux que les plus éloquents discours.

Cette douceur de caractère n'exclut pas l'énergie. Qui ignore que nos ancêtres se sont, à toutes les époques , montrés braves et ardents à soutenir l'indépendance nationale? 11 nous suffira , sans doute , d'indiquer ici en général les mémorables sièges qu'ils ont soutenus , leur conduite dans les sanglantes querelles des Armagnacs et des Bourguignons , et dans les circonstances si nombreuses où ils défendirent à la révolte et à l'agression étrangère de pénétrer dans nos murs ; dans ces expéditions lointaines que réclamait la sûreté du territoire; sous le Consulat et l'Empire , lorsque les Anglais , impuissants à résister à Napoléon sur les champs de bataille , voulaient du moins inquiéter le littoral de la France agrandie. Le lecteur trouvera à leur place , et convenablement développées, les preuves de ce que nous ne pouvons qu'indiquer sommairement ici.

Ce que nous tenons encore à constater, et ce qui rentre dans l'ordre des considérations qui nous occupent , c'est le droit de la femme à revendiquer sa part de l'honneur national.

Dans les pages qui vont suivre , nous la verrons active , généreuse , dévouée en même temps que pieuse , patiente , énergique , comprenant tous les sacrifices , se plaçant au sommet de ses devoirs sans se traîner sur leur pente. La Flandre doit à des femmes les plus beaux moments de sa gloire et de sa richesse , de même que le foyer leur doit journellement la paix , l'éclat paisible de l'ordre , de l'honneur, des vertus domestiques. Si nous voulions offrir ici des types , nous nommerions Jeanne et Marguerite de Constantinople , assurant les franchises municipales et faisant fleurir le commerce , fondant partout des asiles pour la prière et la charité ; la sœur de Charles-Quint , la fille de Philippe H , notre bonne Isabelle conduisant sagement les affaires dans des jours bien orageux ; la vaillante épouse de Montluc, dit Balagny, soutenant l'assaut dans Cambrai; la princesse de Lalaing défendant Tournai contre le prince de Parme , un des habiles généraux

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de sou temps ; et dans des temps plus modernes , les demoiselles Fernig , aides-de-camp du général leur père ; dans un rang inférieur Jeanne Maillotte repoussant les Hurlus ; Madeleine Caulier bravant le prince Eugène de Savoie ; Antoinette L'Espérance méritant , dans les troupes françaises , où elle s'était engagée , ces distinctions dont on était alors si avare ; Virginie Ghesquière faisant prisonniers des

officiers anglais , et tant d'autres qui ont figuré dans les rangs des

immortelles armées de la République et de l'Empire.

De même que la débonnaireté du peuple s'allie avec une sage énergie qui ne fait jamais défaut , de même cette virilité de l'ame accompagne, chez nos Flamandes , toutes les vertus particulières à leur sexe. Leur modestie s'est personnifiée dans la cape , le mantelet , la faille ; leur réserve est proverbiale ; et Boussingault disait d'elles qu'elles se conservaient au milieu de la licence des repas avec lu même intégrité que la Salamandre dam le feu.

Ce n'est pas là seulement que se borne l'inventaire des mérites de la femme. Dans les autres carrières elle a souvent tenu une belle place. L'art dramatique doit à notre pays ses deux plus éloquentes interprètes. Au lecteur qui répudierait ce genre de gloire , nous montrerions Antoinette Bourignon s'asseyant parmi les docteurs et entraînant les populations à sa suite ; Mariotte Dergnaux que , sur une simple relique de quelques vers ménagés parle temps , l'on a mise au nombre des plus harmonieux trouvères. Faudra-t-il parler des fondations d'hôpitaux , de maisons de charité si nombreuses dans nos provinces? Disons du moins avec assurance (puisque nous l'avons constaté sur les titres originaux) que , parmi les bienfaiteurs des pauvres , le nombre des femmes est égal à celui des hommes. Rappelons que dans le sanctuaire de chaque famille , la femme est généralement chez nous fidèle épouse , active intendante , compagne des travaux de son mari , apôtre domestique de la Religion

Oui , voilà ce que la femme apparaît dans notre histoire ; voilà ce que chaque Lillois ne peut pas ignorer, doublement heureux s'il trouve dans sa mère , sa sœur, son épouse , sa fille , quelque trait de ressemblance avec de si chers et si glorieux modèles ; mais revenons à l'être collectif dont nous essayons de peindre le portrait.

Le peuple lillois semble emprunter au flamand sa lenteur et au français sa tendance au progrès. Il est plus solide que brillant , a plus

Amour du posilif.

de constance que d'impétuosité , de ténacité que d'impulsion. Gall lui eut peut-être trouvé quelque part une protubérance de la posiiivetc. C'est ainsi qu'au dire de l'auteur de la Philippéïde (i), nous travestissons l'aptitude au gain , notre qualité dominante.

Peu inventif, le Lillois sait perfectionner ; la nature le dispense de beaucoup de choses en lui rendant tout facile. Au centre du plus riche arrondissement , du plus fécond département de la France , dans une contrée où tout est uniforme et paisible , il est devenu l'un et l'autre. Sous le rapport de l'agriculture et de l'industrie , il marche au premier rang. Nos fertiles campagnes sont une école où la France entière envoie l'homme des champs se former aux bonnes méthodes. Des diverses parties de l'Europe , et même de l'Amérique , on consulte nos agronomes. Nos industriels des siècles antérieurs ont fait connaître le nom lillois dans toutes les parties du monde ; nos industriels s'efforcent de les suivre dans cette voie devenue plus diflicile par suite de la diffusion du travail.

L'amour du positif, qui garantit les Lillois des écarts des passions , devait les laisser froids et peu sensibles lorsqu'il est question des choses de l'intelligence. La plupart des mots qui s'y rapportent sont effacés du vocabulaire d'un trop grand nombre de ceux qui pourraient les comprendre. Habitué à un résultat que Ton peut palper et compter,

le commerçant s'accoutume à n'en plus envisager d'autres et à regarder en pitié tout ce qui ne tend pas à un but semblable. La valeur de

(i) Guillaume Le Breton nous qualifie de : « Gens calHda lucra aeqvendo. u

chaque chose doit, pour lui , s'exprimer en francs et centimes ; sinon, c'est une chimère. Les grosses nécessités de la vie assurées , tout le reste est de superflu : t Cela fait-il bouillir la marmite ? » demande-t-on a ceux en qui on soupçonne quelque velléité pour les Arts ou la Littérature. Tout est là ! la marmite , telle est la hauteur que ne veulent pas songer à dépasser une foule de gens très-estimables d'ailleurs. Ils ne peuvent comprendre qu'on s'efforce d'aller au-delà.... Que veut-on ? Prenez-les pour modèles ! N'ont-ils pas toute l'aisance désirable? Des terres? Des rentes sur l'État? Et l'on prétend faire mieux qu'eux.C'est une folle ambition , effet d'une imagination creuse , extravagante. La sagesse consiste à se contenter de ce qu'on a , à rester ce

qu'on est Pour eux ils connaissent cet adage , ils le pratiquent , ils

le répètent à tous ceux qui se plaignent !

Chez ceux que la fortune n'a pas encore favorisés , l'amour du positif entraîne d'autres inconvénients. L'honneur est un sentiment qui se rattache à l'idéal ; il en est de même de la délicatesse , nous pourrions ajouter la probité , quoique d'un étage inférieur ; rien ne s'oppose plus que cela à un positivisme constant. Or, si l'on n'envisage que le but des affaires , le positif, Yargent, puisqu'il faut l'appeler par son nom , on est exposé à passer légèrement sur le reste. La nécessité de composer avec des hommes qui n'ont d'autre titre que celui de consommateur, la nécessité de ne pas heurter la vanité de ceux dont on sollicite la pratique et dont on accepte les dédains , entraîne peut-être ceux qui se livrent au négoce , à perdre de vue ce qu'exige ou que permet le soin d'une juste dignité. La plupart conviennent de l'influence de celte abnégation morale , mais ils s'en consolent en ramassant ce qu'elle leur procure. D'ailleurs ils se dédommagent parfois de l'humiliation qu'on leur a jetée , par les dédains qu'ils jettent à leur tour à ceux qui viennent aussi faire le triste rôle de solliciteurs.

L'amour du positif entraîne après soi deux vices contraires , le sensualisme et une sordide économie. Nos ancêtres , appartenant à la classe aisée , ont laissé des souvenirs de la somptuosité , ou plutôt de la plantureuslé de leurs festins ; ils absorbaient , et ils s'en faisaient gloire , une notable quantité des meilleurs vins de France. Tout était rond chez eux , leurs caractères , leurs personnes , leurs trésors.

Aujourd'hui l'habitude des repas a diminué de moitié , mais elle n'a peut-être trouvé ailleurs qu'une trop triste compensation Pour la

Économie. 161

généralité elle ne laisse échapper aucune occasion de festiner, de boire et de danser.

Les Lillois aiment beaucoup les réjouissances gratuites ; les plaisirs sont estimés en raison inverse de ce qu'ils peuvent coûter. Nous n'entendons pas blâmer cette disposition d'esprit , nous la signalons ; nous dirons même que nous approuvons cette patriarchale simplicité qui fait que tel riche négociant borne son ambition à posséder, dans un des faubourgs , quelques mètres carrés de terrain qu^il appelle sa campagne, et que là , dans la belle saison , il va se délasser des calculs de

la journée , rejoindre sa femme , ses enfants , prendre un costume rustique ; et après avoir lu quelques pages du roman à la mode , il revient paisiblement chez lui se préparer à faire , du lendemain , un jour semblable à tous les jours qui l'ont précédé.

On peut encore dire de beaucoup de Lillois ce qu'on a dit de leurs ancêtres : qu'ils arrivent , par une très-sévère économie intérieure , à paraître avec éclat au-dehors et qu'ils prennent sur le nécessaire pour se faire un superûu. La parure de plus d'une de nos dames est , dit-on , le fruit des privations qu'elle impose à ses subordonnés.

Cependant, le Lillois sait être libéral et donne souvent. Il ouvre

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