‹ Histoire de LilleChapitre 19 sur 47 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

Époque de l'évacuation des hôpitaux de l'année h Lille.

Époque du choléra.

D'après la mortalité commune, 1/41, notre population de-

vrait être de 98788; la mortalité est donc plut forte*

Lillo que dans le reste du pays. La plupart des conscrits

nés en 1816 , impropres au service : effet de la disette.

En calculant d'après la mortalité de Paris , 1/18 , Lille de-

vrait avoir 98608 habitants.

Les naissances varient par année : minimum 2055 en 1 813.

maximum 2874 en 1799.

107497 depuis 50 ans.

moyenne 2445

Les mariages varient par ann<

Se : minimum 270 en 1800.

maximum 720 en 1816.

moyenne 555

Les décès varient par année :

minimum 1627 en 1797.

maximum 5176 (guerre de 1814).

» 3992 (choléra 1852).

» 3180 en 1829 ordinaire.

moyenne 2628

111200 sau

is guerre et eholéra » 2527

Depuis 50 an

moyenne des naissances . . 2443

1 Différence annuelle.

Nous dirons un mot du régime alimentaire qui devient chaque jour de plus en plus insuffisant et hors de la poçtée du pauvre , et nous signalerons Fabus des boissons fermentées.

Aujourd'hui que Ton a retranché du calendrier le plus grand nombre des jours d'abstinence et de jeûne qui y figuraient autrefois , il semblerait que la nourriture annualisée , la plus convenable aux travailleurs , eût dû aussi devenir plus commune ; mais il n'en est rien et nous n'aurions qu'à transcrire ici les documents statistiques que chacun a déjà vus passer sous ses yeux dans les journaux, pour démontrer que, depuis le siècle dernier, la consommation commune de la viande est diminuée de plus de moitié.

Aussi les fatigues et les travaux des armées de la République et de l'Empire , séparés de nous par un espace de moins de cinquante années , pourraient-ils déjà paraître des fables ou des exagérations des temps héroïques.

Mais c'est encore là le moindre mal. L'abus de la bière et surtout des boissons alcooliques entre dans la balance pour un poids bien plus considérable encore.

Depuis cinq cents ans la consommation de la bière a suivi une progression tellement croissante , qu'en prenant pour unité le chiffre de Tannée 1318 , par exemple (1) , on trouve, de demi-siècle en demisiècle , une augmentation du double et au-delà , et l'on voit avec surprise que Lille consomme, en 1840, soixante-dix fois plus de bière que sous Louis-de-Crécy. Et en admettant que la population soit aujourd'hui sept fois plus considérable qu'alors , il n'en serait pas moins établi que la quantité relative est décuplée (2) !

(1) 1746 hectolitres.

(2) Voici la marche de cet accroissement, dont les chiffres nous sont fournis par un mémoire inédit de M. Brun-Lavainne :

En 1318 — 1,» { 1746 hectolitres).

En 1365 — 2,2 ( 3893 » ).

A celle dernière époque la consommation reste presque sUtionnairc pendant

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Consommatirn de la Bière. 173

Et , ce qui doit surtout fixer notre attention , c'est que ce revirement est contemporain d'une ré * lutioi, correspondante dans les productions de l'esprit. Avec le vin disparaisse * la poésie , les exploits chevaleresques. A mesure que les temps avancent, plus de jeux sous l'ormel, plus de cours d'amour, plus de cercles poétiques , plus de ces institutions qui avaient illustré la Flandre et avaient fait de notre ville une pépinière de trouvères , de littérateurs ; Lille comptait alors , parmi ses enfants , des romanciers d'une réputation qu'égalent à peine les plus célèbres de nos contemporains. Mais cette auréole semble s'éteindre à mesure que la bière voit son règne s'étendre et s'affermir (1). Depuis lors,

quelques années; ensuite elle fléchit un peu; puis, à partir de la domination française, elle reprend sa marche progressive jusqu'à nos jours. Ce qui prouve, disons-le en passant, que ce ne sont pas seulement les Flamands qui aiment la bière.

En 1603 la consommation est 56,5 fois celle de 1518 ( 64548 hectolitres).

En 1654 » 19,1 » ( 55500 » ).

En 1671 . 55,» » ( 61514 » ).

En 1698 » 51,5 » ( 89852 > ).

En 1790 » 66,1 . (115200 « ).

En 1850 » 69,. ■ (121654 > ).

En 1840 » 70,» » (122571 . ).

(1) Les Flamands qui ont la réputation de consommer tant de bière, buvaient, au contraire, bien moins de cette liqueur qu'ils ne consommaient de vin. Sous les comtes de Flandre, le peuple, à Lille, buvait des vins d'Espagne, du Rhin, de Bourgogne en grande quantité, mais peu de vin de Champagne et peu, ou pas du tout, de liqueurs fortes.

L'expédition de ces vins se faisait en Septembre et Octobre; des mesures sévères étaient prises pour empêcher les taverniers d'encaver les vins nouveaux avant la St -Martin, afin de ne pas compromettre la santé des buveurs. Pour éviter tout mélange, chose rigoureusement prohibée, on ne pouvait loger, dans la même cave, les vins vieux et les vins nouveaux ; il était défendu de mêler les vins d'Espagne avec les vins de France, etc., etc. Aussi, en 1584, les Lillois avaient bu 1251,700 litres de vin contre 9870 tonneaux de bière ! Les seigneurs de la cour du roi de France, alors en ville, en avaient eu leur bonne part, soit! mais ce n'est que deux siècles après que la bière prend le dessus, et cela, pendant le glorieux règne de Philippe-le-Bon. En 1444 Lille absorbe 15000 tonneaux de bière et ne boit que 1900 pièces de vin; c'est la proportion de 8 à 1. Le Duc voyant un semblable état de choses qui compromettait ses vignerons de Bourgogne , accorda exclusivement à Arras et Valenciennes Yestaple de tous les vins de France. Le Magistrat fit de vives réclamations; ses remontrances pourraient même passer pour des menaces.

]74 ÊSQUISSE DES MCEURS LILLOISES.

cet arbre , long-temps fertile , a vu sa sève s'arrêter, et l'on signale avec sarcasme son impuissance à produire des fleurs qu'aucun soleil ne fait éclore.

Mais si nous parlons ainsi de cette boisson , que dirons-nous des liqueurs fortes dont les pauvres font un si déplorable abus (1) ?

En 4840, Lille en consommait 228,600 litres ; en 1841 , cette quantité s'élevait à 245,400 ; en 1842 , à 288,800 ; en 1843, à 365,800 ; plus de 1000 litres par jour ! Cette même année, les vingt distilleries de Lille et des environs avaient produit 900,000 litres de ce liquide (2) !

Comme elles restèrent sans effet, il baissa le droit d'assis de la bière et, alléguant la cherté du vin, il diminua la quantité qu'il avait jusques-là offert en présent. II fit défense à ceux qui donnant repas aux gens d'église et autres privilégiés, de souffrir que ces conviés apportassent avec eux plus d'un lot du vin de leur cave , etc. Qu'arriva-t-il de là? c'est que, trente ans plus tard, Lille consommait 22000 tonneaux de bière contre 1400 tonneaux de vin; disproportion qui n'est rien moins que de 15 à 1. C'est sous les princes français que s'opéra cette métamorphose; et ce qui est digne de remarque, c'est que, sous la domination de la maison d'Espagne, deux fois la consommation de la bière a le dessous et suit une marche rétrograde. Le cidre était alors consommé en assez notable quantité 0 , sous Charles-Quint (1501) et sous Philippe III (1654) , tandis qu'à partir du règne de Louis XIV la bière prend un ascendant de plus en plus marqué.

(1) Il parait que, lors de l'apparition des liqueurs alcooliques, le peuple flamand s'y adonna avec fureur. Une ordonnance de 1610, publiée à Tournai, défend de vendre « du brandevin à cause que plusieurs s'enivraient et mouraient sans con- • fession. » Pour ne pas contrevenir à la défense de vendre , des hommes et des femmes portaient du brandevin sur le marché , s'en faisaient réciproquement cadeau et s'excitaient à boire. Il fut alors défendu d'en donner, sous peine de bannissement; puis d'en fabriquer. Quand, malgré ces précautions, l'usage de l'caude-vie fut devenu général , le Magistrat songea à en tirer parti. Des ordonnances de 1674 et de 1682 défendent aux Lillois d'aller boire de l'eau-de-vie hors de la ville ou banlieue. Le lecteur verra, par la suite, les différends qu'il eut, en cette occasion, avec les baillis.

Les distillateurs ont été , dès l'origine de leur industrie , sévèrement observés par le fisc. Le siècle dernier, dans les moments de disette , on leur enlevait leur alambic. Ils ne pouvaient môme, sans une autorisation spéciale , distiller de l'eau de fleurs d'oranger.

L'usage des alcools a reçu, depuis lors, une augmentation considérable, dont il faut s'affliger.

(2) Les cafés ne datent pas de bien loin ; ce fut sous le règne de Louis XIV que

(*) Voyei RegUtre aux Mtolution» , VII, de 1CI3 à 1CS3.

Concurrence commerciale. 175

Il ne nous appartient pas d'entrer plus avant dans une discussion de ce genre ; mais nous avons cru qu'on nous pardonnerait d'avoir fait parvenir jusqu'ici un écho des douleurs du pauvre et d'en avoir indiqué l'origine.

Terminons cette esquisse rapide en empruntant h l'optimiste , aussi bien qu'à son adversaire , ce qu'il y a de vrai dans leurs opinions contraires sur les temps où nous vivons et sur ceux qui les ont précédés.

Chaque siècle a sa part de honte et de gloire , ses phases d'ombre et de lumière. Notre âge , le meilleur pour nous , notre âge partage cette destinée commune ; mais , somme faite , il nous parait qu'il a peu à envier à aucune des époques précédentes. Nous le savons , il fut des jours où l'on donnait plus d'ascendant à la foi ; aujourd'hui , on parait vouloir en accorder davantage à la raison... . Mais de même que la foi de nos pères n'excluait pas la raison , de même la raison d'aujourd'hui n'exclut pas la foi. Ces deux lumières de l'ame n'ont pas fait divorce ; elles brillent chacune sans cesser d'éclairer toutes deux. Autrefois on visait peut-être plus au beau ; aujourd'hui on penche peut-être plus

vers l'utile Mais l'utile n'est-il pas souvent la réunion du bon et du

beau ? N'est-ce pas un progrès que de posséder deux choses en une ? Les libertés politiques étaient plus franches , plus sérieuses ; mais la vie était-elle plus calme , plus assurée? Ce que les libertés ont perdu en étendue , ne l'ont-elles pas regagné en solidité ?

Un point sur lequel le passé l'emporte peut-être sur le présent , c'est la paix que les affaires laissaient à nos aïeux. Ils savouraient la vie , nous l'absorbons sans la sentir. Le commerce , dans certaines branches , est surtout dégénéré en concurrence ; c'est ainsi que l'on appelle la guerre de chacun contre tous et de tous contre chacun ; c'est une sorte de poursuite aux bêtes fauves où le chasseur, toujours à l'affût , sans relâche , l'œil au guet , court sans repos dans les sentiers

le premier cafetier fut admis à Lille. L'autorisation n'était que provisoire , parce que le Magistrat avait une répugnance extrême à recevoir ces sortes d'industrie qui menaçaient de déranger la marche des choses et de diminuer l'octroi de la bière. En 1742, il refusa d'admettre un café avec billard. Seize ans après, son antipathie n'était pas éteinte ; une ordonnance défendit de vendre , à l'avenir, thé ou café sans une patente spéciale ; et en 1764 le café moka fut formellement prohibé, par ordre de la compagnie des Indes. En 1772, un autre édit fixait à seize, au plus, le nombre des cafés; nous avons aujourd'hui à peine les 2/3 de ce maximum.

j76 ESQUISSE DES MOEURS LILLOISES.

battus (l'un bois où un rare gibier se tient tapi sous les broussailles. La faim et le désappointement changent les sentiments naturels et sociaux ; la bienveillance devient un nom inconnu , la probité une duperie. Chacun y sacrifie l'avenir au présent , s'habitue à calculer sa vie sur la destruction de celle des autres. Or , un tel état est évidemment contraire à la société et tend à sa destruction. De là cet isolement qui gagne les diverses classes , ces dispositions d'hostilité et d'agression que dissimulent à peine quelques formules d'une politesse sans valeur ; de là ces affections puissantes qui désorganisent en quelques jours , qui précipitent au tombeau tant d'hommes que leur âge semblait réserver encore pour long-temps à la vie.

Ces luttes , dont souffrent les riches , se font surtout sentir chez les pauvres. Ils souffrent plus et plus long-temps. Leur conscience et leur raison , que nous nous efforçons de développer, sont de concert pour leur faire voir qu'il y a là un vice caché , un vice qu'il faut extirper. Ils se plaignent et ils ont raison ; ils murmurent et ils commencent peut-être là à avoir tort, car c'est la faute de tous et ce n'est celle de personne. Mais enfin ils murmurent; l'incertitude qui trouble nos regards quand nous sondons l'avenir, ils la trouvent dans leur existence d'aujourd'hui , dans celle de demain; l'anxiété est donc partout, la paix n'est nulle part. C'est un état violent auquel il faut un dénouement ; il est de l'intérêt de tous d'y bien songer.

Dans les vallées profondes , on voit souvent les eaux se réunir et monter lentement ; elles s'élèvent en silence , elles prennent peu à peu une puissance de plus en plus redoutable ; et lorsqu'enfin elles se sont quelque part frayé un passage , toute la masse s'y précipite , porte dans les champs voisins la désolation et l'effroi , entraîne tout dans un torrent impétueux et irrésistible. Àu lieu de ces plaines, tout-à-l'heure florissantes , on n'aperçoit plus alors sur son passage que des débris informes couverts de limon , où l'œil retrouve à peine les vestiges de tout ce qu'on admirait il n'y a qu'un moment. Ne l'oublions pas : les lois de la nature sont invariables.

Pour nous distraire de ce que ces idées peuvent avoir de sombre , nous devrions, ami lecteur, vous présenter le côté moins sérieux de notre ville , vous rappeler les usages locaux , des particularités curieuses et les solennités consacrées par la coutume, le jour des Étrcnnes, le Parjuré, le jour des Rois, la Chandeleur, les jours gras, le Lœlare ,

Karmesses et Fêtes patronales. 177

le Broquclet et autres fêtes. H nous faudrait aujourd'hui quelque moderne Teniers pour nous retracer nos ducasses et nos karmesses traditionnelles et si religieusement conservées , qui se pressent dix , vingt et trente à la fois un même Dimanche , et se partagent les affections des amateurs du festin ou de la danse (1) ; et les fêtes des corps et métiers : saint Arnould, pour les brasseurs; saint Éloi, pour ceux qui emploient le marteau ; saint Clément , pour les laboureurs ; sainte Dorothée , pour les jardiniers ; saint Crépin , pour les cordonniers ; sainte Anne , pour tous ceux qui manient l'aiguille et le rabot ; saint Honoré , pour les boulangers ; saint Barthélémy, pour les tanneurs ; saint Luc , pour les peintres....; puis la fête des jeunes garçons à la St-Nicolas d'hiver ; celle des jeunes filles à Ste-Catherine ; celle des musiciens à

Ste-Cécile , des canonniers à Ste-Barbe Ayez patience , ce Teniers

se présentera peut-être bientôt.

Si , en attendant , vous désirez une véridique peinture du bourgeois de Lille, soit qu'il assiste aux séances de la police correctionnelle , soit qu'il se transporte à la cour d'assises pour y exercer les hautes fonctions de juré ; si vous voulez une physiologie exacte du gamin de Lille; si vous aimez à faire un voyage en Béotie , sans sortir de notre département , nous vous renverrons aux pages qu'a écrites un de nos plus spirituels concitoyens(2). Nous n'oserions , après lui , toucher à sa palette , ni essayer de mélanger les teintes délicates qu'il y a délayées. Nous sentirions bientôt ses pinceaux se briser sous nos doigts inhabiles

Nous aimons d'ailleurs à déclarer au lecteur que l'appréciation du caractère lillois est conforme à ce qu'ont publié tous ceux qui ont écrit sur cette matière , et que nous avons consultés après avoir rédigé nos propres observations.

Cette opinion collective peut se résumer ainsi : le peuple lillois est froid , réservé , tenace , courageux. Ami de l'indépendance communale , il subit les événements politiques extérieurs ; il ne les provoque

(1) En 1786 Joseph II avait, par un édit, commandé que partout , dans le Plat- Pays, toutes les fêtes et karmesses répandues dans toute l'année, se tinssent toujours le deuxième Dimanche après Pâques et une fois pour toutes. Jamais décret impérial ne fut plus complètement et plus ouvertement inobservé.

(2) M. P. Legrand, Revue du Nord, 1,180; 11,35; IV, 241; V,129; *rfh>, II, 5. — Écho du Nord , 1833, N« 160.

pas. Il s'en émeut ; mais il ne s'en trouble pas. Il n'épargne ni son sang , ni sa fortune , pour le bien être , la puissance , la gloire de la patrie.

Apre au gain , défenseur opiniâtre de l'intérêt privé , il aime l'argent ; il a en lui l'instinct du travail plutôt que de l'industrie ; il est naturellement propre au négoce.

Probe , prudent, il sait éviter les désastres financiers qui ruinent le commerce. Il aime par-dessus tout son comptoir, son bureau. Ami du foyer, bon, simple, honnête , économe , il concentre ses affections sur sa famille. Aimant l'ordre , la propreté , l'aisance , le luxe, il sait allier la libéralité au désir d'accumuler.

Charitable , compatissant , fidèle à sa croyance , exact à la messe sans préjudice au cabaret ou à l'estaminet , il aime les plaisirs , la table , les fêtes publiques , la pompe des solennités.

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