I. L'ORIGINE ROMAIHE DE LILLE
Jf|f^$jfc] ILLE ♦ affirment quelques critiques , n'existait pas du temps j^-B iEK: d es R° mams ' — Un château ou une citadelle qui y aurait été élevée par Jules-César, est une chimère. — Les récits des chroniqueurs sur cette demeure des Dargnel, des Lydéric, des Phinaert sont des fables. — Aucun auteur contemporain de la domination romaine dans les Gaules n'a parlé de Lille ni de la forteresse qui y aurait existé.
Telle est la sentence portée par des écrivains plus empressés que prudents.
Nous répondons avec M. Brun-Lavainne (\) :
Ce silence des auteurs n'a pas la valeur qu'on lui suppose ; il ne prouve rien. Entre les historiens contemporains qui se taisent , ignorent, oublient.... et les chroniqueurs du moyen-âge qui répètent ce qu'ils ont appris par tradition , il n'est pas facile de prononcer d'une manière sage et équitable. S'il ne restait sur Charlemagne d'autre livre que l'histoire merveilleuse de ses conquêtes , par le bon archevêque Turpin , faudrait-il en conclure que Charlemagne n'ait jamais existé ?
— Si le nom du fameux Roland ne se lisait plus que dans les vers de l'Ariostc , devrait-on le considérer comme un héros fabuleux ? Un scepticisme outré est , en histoire , aussi blâmable qu'une excessive crédulité. N'a-t-on pas élevé des doutes sur les Forestiers de Flandre ?
— N'a-t-on pas même nié hardiment leur existence?.... Elle est pourtant démontrée aujourd'hui. — Montlinot affirme que Lille a pris nais-
(t) Voyez son Rapport sur les fouilles exécutées lors de la construction du Palais de Justice , à Lille. Revue du Nord , t. V, p. 305.
Origine Romaine. 181
santé en 1007; mais Buzelin et le P. Ghesquière , dont l'autorité est d'un bien autre poids , signalent l'existence de cette ville dès 660. — Si le château du Bue est renvoyé , par Vanderhaer, au pays des chimères > Meyer, le Tacite flamand, raconte des événements qui s'y sont passés.
La question n'est donc pas résolue , et la lice reste ouverte.
Et en effet, si un monument du temps des Romains, et incontestablement leur œuvre, était exhumé de ce sol qu'on prétend n'avoir jamais été touché par eux , il faudrait bien donner raison aux récits des chroniqueurs contre le silence des historiens.
Or, ce monument existe; après avoir été 800 ans enseveli sous l'église collégiale de St-Pierre, il vient d'être mis au jour par des fouilles récentes (1). De savants archéologues ont résolu affirmativement la question de l'origine romaine du ciment de l'édifice; ils ont déclaré que l'on n'en retrouve point de semblable dans aucune des constructions du moyen-âge.
C'est sur cette donnée positive d'une construction existant à Lille et conservée d'une manière si remarquable sous un temple élevé eu 1052 , qu'une commission spéciale , nommée pour examiner ce point litigieux , s'est prononcée pour l'adoption de l'origine romaine de ces ruines. La partie inférieure leur a paru remonter aux premiers siècles de l'ère chrétienne ; ce qui viendrait corroborer cette assertion d'un chroniqueur anonyme, disant que ce fut l'empereur Alexandre-Sévère, et non Jules-César, qui , passant dans nos régions , aurait ordonné l'érection d'un château à l'emplacement où est la ville de Lille. Ainsi se trouverait expliqué le silence de l'itinéraire d'Antonin , lequel ayant précédé de près d'un siècle le règne de Sévère, n'aurait pu mentionner un château construit par ordre de ce dernier.
Cela admis , et il n'y est pas fait d'objection , l'origine de la ville se dégage de l'obscurité qui l'enveloppa jusqu'ici. — On peut raisonnablement admettre qu'à l'abri de ce poste, formé pour la sûreté des maîtres du pays, s'élevèrent nos premières habitations... Le débordement des barbares conduits par Attila passe sur notre pays , et c'est , peut-être , de là que date la première destruction de notre monument , destruction dont il porte d'incontestables preuves. A une époque plus
;l) En 1835.
182 LILLE SOUS LES FORESTIERS , LES MARQUIS t ETC.
ou moins distante , il a été ruiné une seconde fois , peut-être par les Normands. Enfin , au XI e siècle , il fut enseveli sous les remblais dont il vient d'être dégagé , sinon pour résoudre , du moins pour raviver une controverse que Ton avait présomptueusement déclarée morte ou insoutenable.
Il ne nous appartient pas de nous montrer dans une lice que d'autres , plus diserts , ont tenue avant nous et mieux que nous ne saurions le faire. Nous ajouterons seulement que la motte du Cirque , cette élévation où la tradition place le château du Bue , est une production naturelle. Ce n'est point un monticule élevé de main d'homme ; ce n'est point un tumulus celtique. Cette argile , compacte et primitive, ne permet pas d'admettre l'idée d'un remblai ou rien d'analogue ; des lors celte éminence > au milieu d'une plaine unie , a dû être choisie pour y élever un fort que défendaient d'ailleurs tout naturellement les eaux larges , rapides et profondes qui en baignaient le pied. Car ce serait se tromper étrangement que de se représenter l'état de notre rivière , à cette époque lointaine , d'après celui des canaux fangeux qui ceignent aujourd'hui la motte en question (1).
Sans nous arrêter à discuter cette matière , continuons à explorer la tradition , et de l'époque romaine transportons-nous au VII e siècle , alors que régnait la descendance de Mérovée.
Ici encore la chronique , celle de Christian Masseeuw (2) , raconte de merveilleuses aventures dont il faut se faire l'écho , au risque de mêler la fable à l'histoire.
Sous le règne de Qotaire II , vers l'an 620 , les troubles qui régnaient en Bourgogne avaient contraint plusieurs seigneurs à quitter ce pays. Parmi les émigrants se trouvait un noble et vertueux personnage , Salvaert , prince de Dijon. Parent du roi d'Angleterre , il songea à lui demander asile et secours , et se mit en route avec sa femme dont le nom (3) (Jardin du Paradis) présageait déplus heureuses destinées. Cette princesse était alors enceinte.
(1) Voyez notre Notice sur la Motte-Madame, Bulletin de la Commission historique du département du Nord , t. II , p. 78.
(2) Né a Warneton, le 15 Mai 1469.
(3) On trouve ce nom écrit : Emengart, Emelgaide, Emergarde, Emelgarde , Hemelgœrde. Nous avons adopté ce dernier dont la traduction nous a paru plus facile.
Naissance de Lydéric. 183
Le cortège parvint au pays du Bue , dans une forêt non loin de Lille ; fbrét fameuse par les massacres qu'on y avait commis et qui en avait reçu le nom de Bois-sans-Merci.
Le pays du Bue était gouverné , sous la suzeraineté du roi des Français , par un méchant homme nommé Phinaert , tyran adonné à toutes sortes de vices et qui détroussait les voyageurs et les faisait mourir.
Averti de l'arrivée du prince de Dijon , Phinaert l'attendit , tomba à Fimproviste sur lui et les siens , et en fit un massacre général. Hemelgaerde et une de ses femmes parvinrent seules à se sauver dans la forêt.
En relevant les morts , l'assassin remarqua l'absence de la princesse. Ne doutant pas qu'elle n'allât demander vengeance à quelque prince voisin , il fit battre soigneusement le pays, persuadé qu'elle ne pouvait lui échapper»
Après une longue marche , Hemelgaerde s'était arrêtée au bord d'une source nommée la fontaine del Saulx ou du Saule. Un ermite nommé Lydéric lui offrit des consolations et quelque nourriture. La princesse ne tarda pas à s'endormir. Elle fut, pendant son sommeil , favorisée d'une apparition miraculeuse ; Marie , sous la figure d'une femme majestueuse , lui prédit que le fils qu'elle portait serait un homme vaillant qui vengerait la mort de son père et régnerait dans le pays , lui et ses descendants.
A son réveil , la princesse mit au monde un bel enfant qu'elle enveloppa de quelques langes et qu'elle ne pouvait se lasser de regarder, tant il était agréable et bien formé, dit Oudegherst.
La suivante d'Hemelgaerde étant montée sur un tertre pour découvrir s'il n'y avait pas dans le voisinage quelque habitation où sa maîtresse pût se rendre , aperçut une troupe de gens armés , parmi lesquels elle reconnut le meurtrier de Salvaert. Pour soustraire son fils à une mort inévitable et se confiant au Ciel dont elle avait reçu un miraculeux avertissement , sa mère cacha sous une haie ombrageuse l'enfant auquel étaient promises de si hautes destinées. Les satellites de Phinaert s'emparèrent des deux femmes , et le pauvre petit resta seul , confié aux soins de la Providence.
Le nom de Lydéric (roi patient ou souffrant) convenait bien à cet orphelin que l'ermite ne doutait pas être l'enfant de l'infortunée princesse.
Le père nourricier apprit à son pupille les premières vérités de la?