‹ Histoire de LilleChapitre 24 sur 47 · I 88 LILLE SOUS LES FORESTIERS , LES MARQUIS , ETC · texte numérisé non relu

I 88 LILLE SOUS LES FORESTIERS , LES MARQUIS , ETC

Le château ou la citadelle du Bue qui était la résidence des Châtelains de Lille, dont un compatriote a écrit l'histoire (i), reçut alors une illustration nouvelle.

Godefiroy, duc de Lorraine , était en guerre avec l'empereur Henri IIP. Bauduin ernt devoir prêter main-forte à Godefroy, son parent. La Flandre ne tarda pas à en porter la peine. La famine qui suivait toujours les armées y exerça de cruels ravages. On vit les hommes exhu^ mer les morts pour s'en faire une horrible nourriture. L'empereur, qui s'était jeté sur notre province , y mit tout à feu et à sang. Il s'empara de Lille, massacra un grand nombre d'habitants pour leur faire expier le tort d'être les sujets d'un homme qui lui avait déplu (2) k

Lambert , comte de Lens , que son ardeur avait emporté hors des remparts , fut blessé au pied du château du Bue ; mais cette forteresse servit de boulevard à Bauduin et à sa noblesse , jusqu'à ce qu'un synode tenu à Cologne (4037) eut enfin négocié la paix par l'influence du pape Victor et du roi de France.

Il se passa alors , dans ce même château , une scène d'un autre genre dont la bizarrerie est remarquable et que nous consignons , d'ailleurs , parce qu'elle appartient au terroir (3).

GuUlaume-le-Bâtard, duc de Normandie, avait conçu une passion violente pour l'ainée des filles du comte de Flandre , nommée Mathilde.

II la fit demander en mariage à son père. Mathilde eut l'imprudence de répondre devant l'envoyé du Duc qu'elle ne voulait pas d'un bâtard pour mari. Outré de colère en apprenant le propos sorti de la bouche de celle qu'il aimait , Guillaume monte à cheval , court jusqu'au château de Lille , suivi de quelques serviteurs , et pénètre seul , à l'improviste , dans l'appartement où se tient la comtesse avec ses filles. Saisir la jeune Mathilde par les tresses de sa longue chevelure , la traîner à travers la salle , la fouler sons ses pieds est , pour lui , l'affaire d'un moment. Puis , il sort , remonte sur son palefroi et regagne la Nor* mandie. Une guerre à mort semblait inévitable entre le comte de

(1) Floris Vaxderhaer.

(2) Panckoccke, pages 54 et 38, semble dire que Lille ait été prise alors deux fois consécutives, d'abord en 1047, puis en 1053. — Voyez Montlinot, p. 49.

(3) Voyez Histoire des villes de France, 1. 111 , p. 201, art. Lille , par M. Ed. Le Glay^ et Histoire des Comtes de Flandre, I, 156, par le même.

Collégiale St-Pterre. 189

Flandre et le brutal Normand ; il n'en fut rien , cependant ; et , chose étrange , ce rat Mathilde elle-même qui appaisa son père. Par un de ces caprices qui sembleraient impossibles , elle s'était éprise du duc au moment où elle était l'objet de ses brutales violences. Elle le lui fit connaître et le mariage fut célébré. Savez-vous, disait la Duchesse , pour justifier sa singulière préférence , que celui-là est un fier baron qui ose venir battre une fille jusques dans la maison de son père ! Et , en effet , le fier baron plaça sur la tête de Mathilde la couronne de reine et lui donna Londres et les vieux palais saxons en échange du manoir de la Deûle (i) !

Dans l'enceinte qu'avait fortifiée Bauduin, et au lieu où se voit aujourd'hui le Palais-de-Justice, existaient plusieurs sources d'eau vive dont on avait tiré parti du temps des Romains pour en faire des bains publics , appelés thermes, ou bien qu'on avait utilisées pour un temple. Un bâtiment , de dimensions assez restreintes et dont on trouve la description dans le tome V de la Revue du Nord, par M. Brun-Lavainne , avait été construit à proximité. Ces sources, comblées au XI e siècle, ont jailli de nouveau4ors des travaux qui les ont mises à découvert en 1833. Bauduin releva le terrain par des remblais , au sein desquels disparut l'édifice en question , et sur ce sol , nivelé et aplani , il se bâtit un palais qu'on nomma la Salle et où s'installa le siège de la cour féodale de la Flandre. Il y jeta aussi les fondements d'une magnifique collégiale, en l'honneur de saint Pierre. Onze ans après, en 1066, il en fit la consécration en présence de Philippe 1 er , roi des Français , et alors son pupille , des évêques d'Amiens , de Thérouanne et de beaucoup de personnages éminents du clergé et de la noblesse. Pour ajouter à l'éclat et à la sainteté de la cérémonie , les monastères des environs y apportèrent leurs plus précieuses reliques. L'enceinte de la ville ne pouvant contenir la foule des seigneurs accourus a la solennité , on fut obligé de leur dresser des tentes au-dehors.

Cet acte mémorable fut consacré par une charte souvent citée et

(1) D'après Richer (chap. V, p. 159) c'est en 1047 que Guillaume épousa Mathilde. — Suivant le môme auteur c'est le â Novembre 1083 qu'elle mourut {Ibid , p. 195). — Son épilaphe existe encore aujourd'hui dans le chœur de l'Abbaye-aux- Dames. — On sait que Mathilde eut quatre filles et trois fils : le deuxième fils, Guillaume-le-Roux, fut roi d'Angleterre; le troisième, Henri , lui succéda; la quatrième fille fut mère d'Estienne , qui monla aussi sur le trône d'Angleterre.

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qui est, en effet, un titre important , non-seulement pour notre ville, mais pour l'histoire générale de la Flandre. Le prince enrichit le chapitre de plusieurs bénéfices , entre autres le revenu de l'église de Wazemmes.

La collégiale St-Pierre a acquis une certaine célébrité ; elle fut l'ornement de la ville jusqu'à la fin du XVIII e siècle. Elle avait donc traversé sept à huit cents ans, pour tomber enfin sous le marteau des démolisseurs et disparaître pour toujours avec tous les chefs-d'œuvre de l'art qu'y avait successivement ajoutés la piété des princes et des fidèles ! La rue de la Deûle traverse diagonalement l'emplacement de la vaste et belle église qui y fut élevée au-dessus de l'édifice romain dont nous avons parlé ; l'extrémité de cette même rue , la plus voisine de la rue d'Angleterre , est précisément au-dessus de l'angle nord de cette antique construction. L'élévation du sol de la place du Concert qui donne une pente assez rapide à la nouvelle rue , n'est donc pas un accident naturel de terrain , c'est l'effet des remblais amassés par ordre de Bauduin V et qui ont enseveli les restes des édifices antérieurs (I).

Adèle de France , épouse de Bauduin, fit élever à Messine un superbe monastère (2); Saswalon, le premier des Châtelains de Lille, avait érigé, en J039, la célèbre abbaye de Phalempin (3) : respectables monuments qui ont aussi disparu.

On sait que la motte du Châtelain , au sommet de laquelle se trouvait le château du Bue , formait , avec quelques portions du territoire environnant , un fief dépendant de la cour de Phalempin. Ainsi , soit qu'on accepte la tradition qui place sur la colline lilloise un fort élevé par les Romains , soit qu'on se place à cinq ou six siècles de là pour en faire la demeure du premier Forestier, soit qu'on recule encore jusqu'à

(1) Avis aux promeneurs.

(2) Les archives de cette abbaye donnent pour l'événement qui a motivé la procession de Messine, trois dates différentes : Tune le 14 septembre 1064; l'autre 1074; la troisième 1084.

(3) Vanderhaer, page 153, nous apprend que Saswalon en fondant l'abbaye de Phalempin , était : ... succenstts cœlesti amore et territus peccatorum suorutn imtwnsitate.... On cite , comme ayant précédé Saswalon , un certain Phalamj»a q<» aurait donné son nom à Phalempin ; d'autres considèrent le mot comme une corruption du nom latin fanum pini , tiré d'un temple païen où se trouvait un f xn consacré aux idoles.

Cruauté de Richilde. 191

l'époque historique de nos Châtelains et qu'on diminue ainsi de moitié la série des dix-neuf siècles que l'amour de l'illustration locale aimerait à lui voir assurés , ne lui rcste-t-il pas une antiquité fort respectable et un droit certain à notre vénération? Et pour emprunter aux légistes un terme qui leur appartient , n'y a-t-il pas , pour lui , possession d'état, et peut-on être admis à la lui disputer au tribunal de l'opinion?

Outre le palais de la Salle, à Lille, résidence favorite du prince , il avait , près de St-Omer, un château nommé de Rihoult qu'il ne faut pas confondre avec le palais de Rihour, à Lille. Ce dernier n'existait pas alors et ne fut bâti que quatre siècles après.

Bauduin de Lille fut vaillant, pieux , bon administrateur. On avait de sa sagesse une si haute opinion qu'on le nomma tuteur du jeune fds de Henri I er , roi des Français. Il favorisa notre ville qui était déjà assez importante pour avoir un atelier monétaire. Il mourut en 1067, universellement regretté ; ses restes mortels furent inhumés à St-Pierre qu'il avait fondé. Nous avons donné, page 139, l'inscription qui s'y trouvait gravée sur une plaque de bronze.

Après Bauduin V régnèrent Bauduin VI , dit de Mons , et Arnould III.

D'après les traités jurés , ce dernier prince devait , à la mort de son père , gouverner sous la régence de Robert , son oncle. Bauduin , frère d' Arnould, devait avoir le Hainautsousla tutelle de Richilde, sa mère (1) .

Cette princesse , ambitieuse et cruelle , voulut régner aussi sur la Flandre ; et , pour y parvenir, elle eut recours aux armes. D'abord , elle repoussa Robert jusques dans la Hollande. Fière de ces succès et forte de la protection du roi de France , protection achetée , dit-on , 4000 livres d'or, elle ne mit plus de bornes à ses penchants dominateurs. Elle épousa un anglais nommé Osbern qu'elle voulut donner pour Comte aux Flamands. Les Sires deMailly et de Coucy, en qui elle avait une aveugle confiance, vexèrent ses sujets et excitèrent contre elle un mécontentement général.

Plusieurs hommes de bien , députés de la ville d'Ypres , s'étaient , sur son invitation , rendus à Messine pour lui faire des représentations. Elle les fit saisir et décapiter eux et leurs serviteurs , au nombre de

(I) Jacques rte Guise; Jacques Mrykr; Marchant, etc.

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