‹ Histoire de LilleChapitre 27 sur 47 · I 96 LILLE SOUS LES FORESTIERS , LES MARQUIS , ETC · texte numérisé non relu

I 96 LILLE SOUS LES FORESTIERS , LES MARQUIS , ETC

Henri et ses alliés assiégeaient Douai. Pendant quatre années consécutives la châtellenie de Lille fut mise à contribution , pillée , saccagée par les Hennuyers (i) et autres partisans qui infestaient les campagnes.

II n'y avait plus de sécurité pour personne. Les chanoines de Phalempin , les religieux, des diverses communautés désertaient les abbayes et les presbytères; les terres éloignées des châteaux restèrent sans habitants.

A tant de calamités , les éléments ajoutèrent leur influence désastreuse. En 1088, la Flandre fut ravagée par des ouragans impétueux , des tremblements de terre , des inondations dont nous avons déjà indiqué les traces sur le sol de toute la province. En 1093 la pluie ne cessa de tomber depuis le mois d'Août jusqu'au mois d'Avril. Selon la croyance alors commune , le Ciel ne pouvait envoyer de tels fléaux sans en donner avis par quelque signe éclatant. Aussi avait-on vu un dragon volant dans les airs et vomissant des flammes (2).

A leur retour de la Terre-Sainte plusieurs des seigneurs se trouvant privés de leurs anciennes ressources , devaient s'en créer de nouvelles. Ils se mirent donc à établir des droits de péages , des impôts de diverses natures ; quelquefois même on en voit qui se livrent au vilain métier de dévaliser les voyageurs.

Jusqu'ici, Lille n'avait encore payé au Comte aucune espèce d'impôt régulier, ni de ces contributions qu'on a appelées ensuite des aides. La nécessité va bientôt entraîner les princes à les demander, d'abord à titre gratuit et comme pure libéralité ; puis , ensuite , à les exiger avec une rigueur qui devint funeste à tout le monde.

Robert est le dernier qui ait pris le titre de Marquis de Flandre; il y joignait celui de Prince de Flandre, après Dieu.

Sous son règne trois chanoines de notre collégiale, hommes éminents en sagesse , donnèrent un bel exemple de leur mutuelle affection.

Les diocèses d'Arras et de Cambrai étaient alors sous la juridiction du même évéque. Gérard, qui occupait le siège de Cambrai, étant venu à mourir, les Artésiens demandèrent un évéque particulier. A l'assemblée qui devait élire le nouveau prélat , notre collégiale députa Jean-

(1) ff<mnuyer«, habitants du Hainaut.

12) Lkgroux : Histoire de la Flandre wallonne, an 1093, manuscrit de la Bibliothèque de Lille.

Charles4e-Bon

de-Comines , Clarembaut et Lambert , dit de Guines ; ce dernier obtint la majorité des suffrages , mais le Souverain-Pontife put seul le décider à accepter une charge dont sa modestie lui exagérait le poids. Le nouvel évéque, sacré à Rome le 12 mars 1094, revint à Lille, et choisit, pour ses archidiacres , ses deux co-députés , dont l'un fut ensuite appelé au siège de Thérouanne (1).

Bauduin-à-la-Hache , fils de Robert II , dut son surnom à la sévère justice qu'il exerça contre ceux qui opprimaient le peuple. On dit qu'un chevalier ayant dépouillé une pauvre femme , il le fit jeter tout armé dans une chaudière d'eau bouillante. Il fit pendre à une poutre de sa grande salle plusieurs seigneurs qui avaient pillé des marchands.

Il avait saisi, près d'Aix-la-Chapelle, des biens appartenant au chapitre de St-Pierre , à Lille , et qui avaient été légués aux chanoines par Bauduin-le-Pieux. Jean , évéque des Morins , accompagné de Lambert , évéque de Noyon et de Tournai , vint à Lille pour faire de justes remontrances à Bauduin , qui restitua aussitôt les biens en question.

Gomme son prédécesseur, il fut blessé en combattant pour le roi de France. Il se hâta de faire reconnaître , pour son successeur, Charles de Danemarck , fils de saint Canut , et mourut le 17 juin 1119 , signalé par son énergie et son impartialité.

Avec lui s'éteignit la branche flamande de la descendance masculine de Bauduin I er .

IL ULU SOCS Cil ARLES -LE-BON.

harles de Danemarck, surnommé le bon, le saint, dut combattre un bâtard de Robert-le-Frison , qui lui disputait le pouvoir.

Une famine cruelle exerçait ses ravages ; le Comte s'occupa sans relâche à y parer. Une partie des grands le haïssait à cause de sa piété

(i) Buzeljx. — De ItOSNY, p. 36.

et de sa sévère justice. Plusieurs de ceux qui avaient aspiré a la succession de Bauduin fomentaient les mécontentements , et cela leur devenait facile dans un temps où régnait la disette.

Charles faisait fabriquer des pains et en envoyait aux villes les plus nécessiteuses : Ypres en reçut en un jour sept mille huit cents.

Quelques riches particuliers avaient fait des approvisionnements de blé qu'ils soustrayaient à la communauté. Le Comte en dépouilla les accapareurs , le fit vendre à bas prix ou le distribua gratuitement aux indigents.

Cette conduite exaspéra contre lui quelques familles puissantes , à Bruges. Ce grief, joint à plusieurs autres de même nature, fit naître une conjuration. Le Prince rat assassiné dans l'église de St-Donat, an moment où il distribuait ses aumônes (1).

A la nouvelle de ce crime tous les amis de Charles appellent le pays à le venger. Les meurtriers se retirent dans la forteresse de Bruges. De tous les points de la Flandre arrivent des soldats conduits par les châtelains , dont le pouvoir s'était consolidé peu à peu. La comtesse de Hollande, Louis VI, roi de France , se joignent à eux. Les coupables, forcés dans leur asile , sont bientôt pris et successivement condamnés à mort.

Burchard ou Bordsiard , qui avait porté le coup fatal , s'était enfui, et , déguisé en paysan , il errait dans le pays. Reconnu par Bernard et Hugues de Roubaix , ses oncles , à qui il demandait du pain , il fut livré à Roger, châtelain de Lille.

En apprenant cette nouvelle , les habitants s'étaient portés en foule sur la route par laquelle il devait passer. On le vit s'acheminer revêtu d'une méchante tunique , les pieds en sang , le teint pâle , les yeux hagards. Une escorte de trente vassaux de la terre de Roubaix l'accompagnait. Conduit au pied de l'échafaud dressé devant le palais de la Salle , il dit qu'il n'existait pas de supplice assez cruel pour l'expiation de son crime. On l'attacha à la roue ; on lui arracha les yeux avec les ongles ; après quoi la roue fut hissée sur des pieux hauts de vingt pieds.

(1) Suivant Parckoocke, c'est le 2 Mars 1127; suivant Oudegherst, c'est en 1126. En réalité, c'est le 2 Mars 1125 avant Pâques, ou 1126, suivant noire calendrier.

Exécution du meurtrier de Charle$4e-Bon. 199

Le malheureux resta dans cette horrible situation depuis la neuvième heure du jour jusqu'au lendemain au lever du soleil. Plusieurs fois il demanda de l'eau pour étancher la soif qui le dévorait ; les gardes montèrent pour lui en donner. Enfin , par compassion , ils l'achevèrent à coups de flèches.

Dès qu'il eut rendu le dernier soupir on le détacha de la roue , on le suspendit par les pieds en dehors de la porte St-Pierre , où il resta exposé pendant trois jours (4).

Le prévôt de St-Donat fut aussi pendu , après avoir souffert les tortures les plus affreuses , par l'ordre même de Guillaume d'Ypres , qui espérait , en ordonnant ces rigueurs , détourner les soupçons qui planaient sur lui , depuis que le chef du complot , au milieu de son supplice , l'avait hautement accusé. Il ne put éviter, du moins , la peine du bannissement qui hit prononcée contre lui. Plus de cent cinquante seigneurs, convaincus de conspiration , furent décapités. Louis VI, en appuyant cette sévère punition , servait habilement les intérêts de sa politique.

La mort de Charles -le -Bon, dont le meurtrier fut exécuté à Lille , comme nous venons de le dire , a fourni le fond d'une légende très-répandue dans le pays. A la fin du siècle dernier on prononçait encore , dans l'église de Bruges , les anathèmes formulés six siècles auparavant contre l'assassin du Prince. Charles fut regardé comme un martyr et son corps fut précieusement conservé dans un reliquaire (2).

Après le tragique événement qui enlevait ce prince à ses sujets , la Flandre retomba dans l'anarchie dont il avait voulu la faire sortir. La présence des troupes rassemblées pour punir les coupables amena dans le pays une foule de gens sans aveu et qui comptaient sur l'impunité. La licence, un instant contenue, déborda de nouveau; tous les malheurs qui accompagnent l'absence d'un chef fondirent sur nos provinces. La rivalité des prétendants à l'héritage de Charles ne fut pas une des moindres causes du désordre.

Ces prétendants étaient Guillaume d'Ypres, Arnould le Danois,

(1) Voyez Sucer (Vit. Lud.), cité dans V Atlas de Lille de M. Bron-Lavaixke , p. 15, et la note de M. Lbbox, d'après une chronique du XIU« siècle.

(2) Warskœnig : Histoire de la Flandre, t. I, p. 178.

Bauduin du Hainaut , Henri d'Angleterre , Guillaume de Normandie et Thierry d'Alsace, qui, d'après le droit féodal, était le seigneur et l'héritier naturel de la terre de Flandre.

Page 1