III. LILLE SOUS GUniAUME-LE-NORMAlTO
hierry avait pour lui le droit alors en vigueur ; mais Louisle-Gros , roi de France , avait intérêt à ce que ce titre fiit méconnu. Il le fit considérer comme douteux et appela, pour juger la question, les vassaux et feudataires de la Flandre, et les hommes des villes principales. L'assemblée eut lieu à Arras ; on s'y prononça pour Guillaume de Normandie.
Les Lillois avaient embrassé son parti. Louis VI , accompagné d'une nombreuse et brillante escorte et de forces imposantes , leur amena son protégé (1). Les autres villes de la Flandre le reconnurent successivement.
Aidé des Français , il assiégea , dans sa propre ville , Guillaume d'Ypres, qui dut fuir, laissant le vainqueur et l'incendie étendre leurs ravages. Le Normand s'empara de son rival, le tint quelque temps enfermé au château de Lille , d'où il fut assez heureux de pouvoir s'évader.
Une fois sa puissance établie , Guillaume de Normandie oublia bien vite ceux qui la lui avaient assurée. Il se montra hostile au clergé et favorisa la résistance des sujets de St-Pierre qui refusaient de payer aux chanoines les redevances échues. D'ailleurs , il ne traitait guère mieux le peuple et soulevait partout des murmures. Un jour, pendant la foire de Lille , il voulut saisir et faire pendre un serf qui lui déplaisait ; les Lillois s'y opposèrent , coururent aux armes , se portèrent au logis du Comte et le chassèrent , lui et ses gens , jusqu'au-delà du faubourg, en blessèrent plusieurs , les repoussèrent dans les marais , etc.
Pour châtier cette révolte , le Comte réunit ses troupes et revint vers Lille qu'il assiégea. Après s'en être rendu maître, il imposai»
(1) pAacKOucKE, p. 94, dit : que le roi fit le siège de Lille; c'est une erreur. L'ancien Guide de l'étranger à Lille, p. 6, donne à cette entrée la date de 1128; en réalité, c'est 1127.
Les Lillois chassent Guillaume4e-Normand. 201
ville rebelle à quatorze cents marcs d'argent , somme équivalente à soixante-dix mille francs de nos jours.
Le succès augmentant son audace et l'entraînant à mille excès intolérables , plusieurs des bonnes villes de Flandre lui adressèrent des remontrances , lui représentèrent combien étaient criantes les violences et rapines qu'il avait commises à Lille. Bruges se joignit aux mécontents et Thierry d'Alsace rat proclamé comte. Les Lillois suivirent ce mouvement ; et un jour que GuiUaume-le-Normand voulait rentrer dans leur c ville , ils luy fermèrent leurs portes à son nez , disants qu'ils n'enten- > doyent estre régis ny gouvernez de la façon dont il les avoit com- » mencé traicter (4). »
Cette révolte populaire est la seule que nous présente l'histoire de notre ville. Dans toute circonstance nous la verrons calme , prudente et se placer dans une sphère plus élevée que les passions où les mouvements tumultueux prennent leur source.
Cette initiative entraîna une guerre civile. La province rat mise en interdit pour avoir ainsi dépossédé Guillaume (2). Celui-ci réclama l'appui du roi de France , qui convoqua , à Arras , le clergé et la noblesse du comté , pour délibérer auquel des deux compétiteurs il fallait porter secours ou faire opposition. L'assemblée se prononça contre Thierry.
Celui-ci était entré dans Lille avec de bonnes troupes et on l'y avait bien accueilli. Il ne crut donc pas devoir obtempérer à la citation que lui adressa l'évéque d' Arras. Sur ce relus , une sentence d'excommunication fut lancée contre lui et tous ceux qui lui donnaient secours , aide ou protection. On leur y interdisait l'eau et le feu avec toutes les imprécations usitées en pareille cérémonie (3).
Le roi et son protégé ne tardèrent pas à venir assiéger Thierry dans Lille , et pour l'y forcer ils avaient réuni tout ce que l'art militaire de cette époque possédait d'engins et de machines de guerre. Les galeries couvertes , les béliers s'approchaient des remparts pour y faire des brèches; mais l'art des ingénieurs y avait pourvu : les murailles, épaisses de plusieurs mètres, pouvaient braver long-temps le choc des poutres suspendues qu'on balançait contre elles. Dans les parties plus
(1) OODBGHERST, I, 589.
(2) PAftCKOCCKE,96.
(3) Les Sept Sièges de Lille, par M. Bruh-Lavmnne, p. 16 et 17.
faibles la vigilance y suppléait. A peine un mur était-il écroulé qu'un nouveau mur s'élevait par-derrière. Les échelles que les assaillants plantaient contre les murs étaient à l'instant renversées , enlevées „ broyées , et les soldats écrasés par d'énormes pierres , etc.
Après bien des attaques, toujours vaillamment repoussées, Louis voulut tenter d'autres voies. II essaya de corrompre les Lillois, fit faire de brillantes propositions à quelques habitants , s'engageant à traiter le peuple avec douceur et à oublier les offenses ; tout fut inutile. Le Roi dut prendre le parti de lever le siège (1).
Échappé à ce danger, Thierry sortit de Lille et livra bataille à son adversaire, près d'Axel. L'issue du combat ne lui fut pas favorable, et Guillaume, le poursuivant à son tour, le força de se renfermer dans Alost , où il l'assiégea encore une fois. Toutefois le Normand , grièvement blessé à l'épaule , mourut bientôt , laissant à Thierry le pouvoir contesté.