VTII. LILLE SOUS JEANNE DITE DE CONSTANTWOPLE
i Bauduin est avec raison appelé de Constanlinople , sa fille Jeanne , au nom de laquelle on ajoute le même titre , devrait plutôt , à notre sens , être désignée comme Jeanne de Lille , puisqu'elle releva notre ville des ruines dont il semblait qu'elle ne dût plus sortir; qu'elle y résida souvent; qu'elle y répandit toute sorte de bienfaits ; qu'elle y termina sa vie , et que ses restes y dormirent près de six cents ans, jusqu'à ce qu'en 1793, ce peuple, dont elle s'était toujours montrée la mère , vint jeter ses cendres au vent. C'est, à nos yeux , une sorte de réparation qui lui est due , et il serait trop douloureux de penser que , dans un pays où l'on retrouve presque à chaque pas des témoignages persistants de son inépuisable charité , on ne conservât pas , ne fût-ce que par un mot , le regret d'un acte de vandalisme ? À notre avis , Lille doit à Jeanne un monument expiatoire. Si , depuis six siècles , chacun des infortunés qui ont vécu dans les asiles qu'elle leur a assurés avait déposé son obole , ce monument pourrait s'élever aujourd'hui somptueux et durable. Il attesterait à l'avenir que la vertu des souverains n'est pas seulement comptée au ciel , mais qu'elle laisse aussi parmi les gens de bien des vestiges qui ne s'effacent pas de leur mémoire.
L'époque à laquelle est arrivé notre récit est celle que tous les historiens s'accordent à signaler comme la plus remarquable pour la Flandre. La liberté , sagement combinée avec les principes delà féodalité , et un bien-être général , produit par la richesse du commerce , firent , de notre pays , l'état le plus puissant et le plus heureux de l'Europe. Deux femmes , deux sœurs , Jeanne et Marguerite , secondèrent ce bon mouvement , et l'histoire de leur règne nous semble un des plus beaux arguments du plaidoyer en faveur de la femme , plaidoyer que le siècle daigne parfois écouter avec l'attention que commande sa haute justice.
Oui , les deux filles de Bauduin ont affermi , dans notre ville , le
régime municipal; elles ont ouvert des asiles à toutes les misères; elles ont assuré à nos pères les plus solides conditions du bonheur : la Religion et la Liberté. Honneur à elles !
Et ce bien qu'elles ont fait n'a été édifié qu'à travers mille obstacles : inondations , incendies , guerre , famine ; troubles intérieurs excités par un imposteur ambitieux qui voulait usurper le pouvoir et le nom de Bauduin IX ; troubles extérieurs qu'un roi injuste et cruel répandait pour servir sa politique envahissante.
Un fait important se dessine et s'isole au milieu de tous les événements qui se croisent et s'accumulent. Ce n'est plus seulement les seigneurs que le suzerain appelle en garantie des promesses du comte; c'est le peuple , c'est les communes , et ces nouveaux témoins viennent apposer leur sceau à ces traités qui les délient du serment de fidélité envers leur souverain , au cas où celui-ci serait lui-même parjure à ses promesses. Le peuple de la Flandre , ainsi placé entre deux rivaux qui voulaient se l'attacher, obtenait d'eux toutes sortes défaveurs. Les rois de France , pour s'attirer l'affection des communes , leur faisaient les concessions les plus libérales. Leur bienveillance se fait surtout remarquer à l'égard de notre ville , à qui l'on voulait probablement faire oublier la fureur qui l'avait réduite en cendres ; cendres dont elle était miraculeusement ressuscitée. De leur côté nos seigneurs sentaient bien où l'on voulait les entraîner, et c'est par des faveurs semblables à celles qui leur subtilisaient l'amour de leurs sujets qu'ils s'efforçaient de se le conserver. De là cette profusion d'avances et de concessions de tout genre dont les communes se voyaient gratifiées ; de là cette fierté , cette turbulence qu'elles montrent si souvent dans le XIII e et le XIV e siècle ; de là cette lutte terrible qu'elles entreprennent avec la noblesse qu'elles prennent au corps pour l'étouffer. Pendant ce temps , • les comtes, qui sentent leur pouvoir compromis , vont chercher un abri sous le principe même qui tend à les affaiblir, et la royauté , exploitant à son profit ces diverses circonstances , s'agrandit de ce que chacun des antagonistes vient à perdre.
Bauduin IX , expirant au loin , laissait orphelines deux filles en bas âge. Jeanne , l'aînée , avait sept ans (1). Elles furent d'abord confiées
(1) On n'est pas d'accord sur l'âge de Jeanne ni sur celui de Marguerite; on a
Jeanne prisonnière
a la tutelle de Mathilde, leur tante, veuve de Philippe d'Alsace. Le roi de France , prévoyant que leur mariage avec des princes étrangers aurait pu lui enlever une province qu'il convoitait , réclama , comme suzerain , la garde noble des deux filles de Bauduin. Les deux enfants furent donc conduites à Paris , où elles restèrent prisonnières pendant dix ans.
Les Flamands murmuraient de voir leur comtesse éloignée d'eux , et le Roi crut devoir la leur renvoyer : il la maria d'avance à Ferrand de Portugal , que l'on dit fils de Sanche I er , mais que Pb. Mouskes prétend être le fils adultérin de la reine de Portugal et du roi de France (2) . Une des clauses du contrat spécifia la cession contestée d'Aire , de St-Omer, etc., que la Comtesse abandonnait à la France.
Pendant que les nouveaux époux prenaient le chemin de leurs états , Louis, fils du Roi, les devança, les retint à Péronne ; alla s'emparer d'Aire , de St-Omer, et y mettre garnison , et leur laissa alors la liberté de continuer leur route.
Jeanne étant tombée malade à Douai, Ferrand la confia à Mathilde , et vint seul visiter les Lillois. La disposition des Flamands à l'égard de ce prince n'était pas très-favorable ; il fut reçu froidement dans plusieurs localités. Les Gantois , qui avaient refusé de le recevoir, le poursuivirent même jusqu'aux environs de Courtrai. Revenu à Lille , il concerta les mesures que réclamait sa position ; approvisionna la ville , fit de même pour Douai , se disposant à demander raison de la conduite qu'on avait tenue envers lui. Cependant , déférant au conseil de Jeanne , il se borna à négocier avec le Roi : un traité fut signé dans un village entre Lens et Pont-à-Vendin. Les villes en litige furent abandonnées au Roi ; Ferrand lui fournit pour cautions le châtelain de Gand et celui de Bruges.
Accompagné de sa jeune épouse , notre comte rat alors reçu dans Gand; il y confirma l'organisation municipale, où il introduisit l'élec-
dit que notre comtesse avait dix-sept ans à la mort de son père, mais ce n*est pas probable. Jeanne , retenue à Paris pendant dix années, se serait donc mariée à vingt-sept ans? Peut-on admettre que cette princesse, dans sa position, ait dû attendre jusque-là?
(2) Mémoires de l'Académie de Bruxelles, t. XIV, art. Belgique et Portugal, par M. De Briffenbf.rg.
tion annuelle des échevins. Les Gantois conservèrent cette constitution jusqu'à Charles-Quint, qui les en priva pour les punir de leurs révoltes continuelles.
Le roi de France , préparant une expédition contre Jean-sans-Terre , convoqua ses grands vassaux , qu'il trouva disposés à lui prêter leur concours. Ferrand , profitant de la circonstance , ne voulut accorder le sien qu'à condition de recouvrer les villes qu'il avait cédées malgré lui. Pour lever momentanément cet obstacle , Philippe offrit un dédommagement , mais Ferrand refusa.
Cependant , par suite de négociations entamées , le roi d'Angleterre s'était accordé avec le Pape , et l'expédition avait été ajournée. Tournant alors contre la Flandre toutes les forces qu'il avait rassemblées , Philippe s'empare d'abord de Gassel , d'Ypres et de tout le pays jusqu'à Bruges. Une flotte de douze cents barques pénètre dans le port de Damme, alors réputé le premier du monde; la flotte de Ferrand ayant osé les y attaquer, Philippe quitte le siège de Gand , vient fondre sur son adversaire , brûle le reste de ses propres vaisseaux , livre à l'incendie la ville de Damme, ravage tous les alentours , revient s'emparer de Gand» arrive à Lille , qu'il investit et qu'il prend après trois jours de siège (1).
Avant de retourner en France, le Roi fit construire, sur remplacement compris entre la rivière du Marché-au-Ffl-de-Lin , le contour Str Maurice et la place des Reigneaux , un fort qui donna son nom à cette dernière place. Le fossé était alors la limite de la ville, et ce terrain était extrà-muros. Ce fort fut bâti en pieux et palissades chevillés et croisés ; une porte donnait du côté de la ville et une autre vers l'extérieur. Philippe y laissa une garnison que commandaient le Prince royal (depuis Louis VIII), Gauthier, comte de St-Pol , et plusieurs de ses plus braves chevaliers.
A peine le Roi s'était-il retiré , que Ferrand , sortant des îles de la Zélande où il s'était réfugié, reparut à la téte d'une armée , et s'empara des villes que Philippe avait conquises si rapidement. Louis de France n'avait pas cru devoir rester à Lille, et s'était retiré, ne laissant que deux cents hommes dans le fort.
D'Ypres, Ferrand s'était rendu au château d'Erquinghem , où,
(1) Voyez Denis Sauvage , p. 29 ; Oudecherst ; Montlinot, p. 90.
Sac de LiUe par Philippe-Auguste. 21 1
malgré ses efforts , il n'avait pu entrer. Il vint alors à Lille , et, pendant quatre jours , il fit d'inutiles tentatives pour s'en emparer. Les Lillois tinrent bon , soit qu'ils repoussassent effectivement le Comte , soit qu'ils voulussent sauver du moins les apparences auprès du Roi. Ferrand s'arrêta devant Tournai et s'en rendit maître ; mais les Lillois , continuant leur rôle, avaient poursuivi son arrière-garde, lui avaient tué quelques hommes et fait prisonnier un gentilhomme, Alard de Bourghelles, qui fut ramené en ville. Quelques chroniques locales disent que, satisfait de ce qu'il prenait pour du zèle en sa cause, le Roi, pour montrer aux LiUois son contentement de leur belle conduite, leur laissa la garde de leur ville et en retira toute garnison.
Ferrand avait abandonné au pillage la ville de Tournai , et l'évéque avait lancé contre lui une sentence d'excommunication pour avoir pris ce qui était du droit de l'église (4).
Surmontant alors sa fatigue , et malgré la fièvre qui le tenait , ce prince revint dans notre châtellenic, et les Lillois lui ouvrirent leurs portes. Était-ce la crainte d'un traitement semblable à celui qu'avait éprouvé Tournai? Était-ce le terme d'une feinte qu'ils avaient gardée jusque-là 1 Était-ce inconstance ou versatilité? c'est ce que le lecteur pourra décider. Mais si la nature de la faute est incertaine , la punition en fut terrible.
Irrité de cet attentat , Philippe accourt de nouveau vers la Flandre. Guillaume-le-Breton rend compte de cette expédition où notre ville fut détruite de fond en comble.
Sans se mettre en peine d'investir la ville, les troupes du Roi y entrent par la porte du fort qui regardait l'intérieur, et dont elles s'étaient emparées. Lille devient une seconde Troie : les ennemis se répandent dans les rues , mettent le feu aux maisons, dont la plupart étaient construites en bois. Le vent étend l'incendie qui se propage rapidement ; les vieillards et les femmes , renfermés dans leurs demeures , y périssent d'une mort affreuse ; quelques-uns cherchent , mais inutilement , leur salut dans la fuite , ils tombent presque tous sous les coups d'un ennemi furieux. Un brouillard épais , qui vint à s'élever, arrêta seul la poursuite des vainqueurs. Presque tous les habitants furent tués en combattant, massacrés ou faits prisonniers pour
(1) Lkp.rol'x: Manuscrit de la Bibliothèque publique île Lille, t. I.
être marqués du fer de la servitude et vendus comme esclaves ; ceux qui échappèrent durent s'expatrier. Le Roi, irrité et voulant faire disparaître une ville qui l'avait offensé, aida au ravage des flammes ; tout ce qu'elles épargnèrent fut renversé par les machines de guerre. Le fort Dargnel ou des Reigneaux disparut lui-même dans cette destruction générale. Les brasiers , amoncelés sur remplacement des maisons, avaient échauffé la terre tourbeuse , à l'endroit où sont aujourd'hui la rue Basse et la rue de la Grande-Chaussée , de telle sorte , que le sol brûlait encore plusieurs jours après la destruction. La fumée qui s'élevait dans les airs formait un nuage épais qui répandait dans la campagne , à plus de trois lieues sous le vent , une odeur de tourbe (1).
Tel fut le châtiment de ce que les amis du prince appelaient la perversité des Lillois (â).
Ferrand s'était rendu en Angleterre, et là , avec le roi Jean, avait noué cette ligue devenue si célèbre dans l'histoire de l'Europe , et dont le but était le partage de ia France. Philippe-Auguste, dans les plaines de Bonvines , à quelques pas de Lille , déjoua tous ces projets (3).
On connaît les péripéties de cette mémorable journée. La milice de Lille, comme celle des autres villes delà Flandre, y combattit vaillamment la chevalerie française , dont le premier et terrible choc donna sur le corps d'armée du comte Ferrand. La mêlée , de ce côté , dura trois heures , et , pendant trois heures, elle fut effroyable; il s'y passa des scènes homériques. Les chefs flamands, pour encourager leurs soldats , les haranguaient tout en frappant d'estoc et de taille. Tour-atour ils parlaient des aïeux et de leurs exploits ; ils rappelaient les femmes et les enfants laissés au foyer domestique; puis, évoquant les cruels souvenirs de l'incendie de Lille et de l'invasion française , ils appelaient la vengeance par des clameurs de mort. Un chevalier de la châtellenie de Lille , Eustache de Marquillies , auquel les historiens du temps donnent une stature gigantesque , se faisait remarquer par son indomptable furie ; seul , au milieu des rangs ennemis , il bondissait comme un lion , s'excitant lui-même en criant : Tue ! tue î Et , en effet ,
{i) Vatoerhaer, Moktlinot, Lebou, etc., d'après Guillanme-le-Breton , dans la PkUippMe, chant IX.
(2) Malitiam inhabitantium in eâ.
(3) Voyez la remarquable description de cette bataille dans V Histoire des Comtes de Flandre, par M. Edw. Le Glay, et Histoire des villes de France, III, p. 205.
Bertrand de Rains au pilori. 213
)a terre , autour de lui , se jonchait de cadavres , jusqu'au moment où une épée française, plongée dans sa gorge, le renversa mort du haut de son destrier.
Philippe - Auguste rentra victorieux à Lille. Les seigneurs et ses ennemis rappelèrent Grand, et sa royauté fut désormais raffermie. Ferrand , fait prisonnier, fut conduit à Paris , ou-, pendant treize ans , il resta dans des cachots malsains qui ne s'ouvrirent que le 6 Janvier 1227.
Pendant ce temps-là, Jeanne, restée seule, dut pourvoir aux soins du Gouvernement. Elle releva d'abord de ses ruines notre malheureuse ville qui , grâce à ses soins , prit une importance qu'elle n'avait pas auparavant.
Jamais , pourtant , les circonstances ne s'étaient montrées plus difficiles. La guerre avait ravagé le pays ; les migrations avaient pris leur cours pour fuir le fléau ; les Croisades , les expéditions pour le Portugal attiraient au loin les Flamands. Ce fat à tel point que , dans la Flandre wallonne on vit, en quelques endroits, la terre rester plusieurs années sans culture.
Et comme si ce n'était pas assez de tant de calamités , un imposteur nommé Bertrand de Rains , empruntant le nom de l'empereur Bauduin IX, voulut exploiter la ressemblance de figure qu'il avait avec ce prince. Jeanne faisait bâtir à Lille l'hôpital , aujourd'hui connu sous le nom de St-Sauveur, et qui était dédié à St-Jean , lorsque le faux Bauduin se présenta pour réclamer l'autorité souveraine. Trompés par les apparences et entraînés par l'exemple de plusieurs villes, les Lillois se tournent contre leur bienfaitrice et accueillent l'étranger. Ne se trouvant plus en sûreté chez eux , Jeanne s'enfuit au Quesnoy , et l'infortunée comtesse est réduite à invoquer le secours de Louis VUS. Convoqué à Péronne pour justifier de son identité , Bertrand , le fourbe , ne put répondre aux plus simples questions ; par exemple : en quel temps et eii quel lieu il avait épousé Marie de Champagne ? Se voyant découvert , il prit la faite ; mais le sire de Castenay l'arrêta et le livra à Jeanne pour 400 marcs d'argent (20,000 francs). L'imposteur, dépouillé de cette cape d'écarlate , descendu de ce haut palefroi , à l'aide desquels il avait séduit le peuple, fut mis à la torture où, comme on peut s'y attendre, il avoua tout ce qu'on voulut. On [le lia sur un âne et on le promena en cet état dans les principales villes de la Flandre. 11 fut mis au pilori , à Lille , entre deux chiens noirs , ce qui était une marque d'ignominie ;
il fut traîné sur la claie , roué vif devant la maison échevinale et pendu à la justice de Loos , au lieu nommé Dure-Mort (4), où les oiseaux le mangèrent.
Cependant, pour qu'aucune douleur ne manquât à la vertueuse Jeanne, le peuple s'était ému , et quelques voix l'avaient accusée d'un crime affreux , d'un parricide. Ignorant la procédure régulière qui avait convaincu de mensonge le prétendu Bauduin ; oubliant que fille qui voudrait tuer son père , n'irait pas faire promener dans ses provinces la preuve de son forfait , en y faisant voir partout sa victime ; on hasarda une calomnie , et l'écho qui l'a répétée l'a grossie au point que des hommes consciencieux discutent encore aujourd'hui cette accusation que nous repoussons de toutes nos forces , avec la plupart de ceux qui ont étudié notre histoire.
Jeanne avait offert 50,000 livres (2,500,000 francs) pour la raneou de Ferrand ; et pour réunir cette somme considérable, elle avait emprunté à ses sujets. Notre chapitre St-Pierre lui avait offert 500 livres ( \ 5,000 fr. ) (2) ; le chapitre St-Donat , à Bruges , lui fournit sept sous de Flandre par feu de ses hôtes , etc. Jeanne donna des lettres par lesquelles elle déclarait que ce don était de pure grâce.
Et pourtant on l'accusa aussi d'être une mauvaise épouse et de prolonger la captivité de son mari !
Notre vertueuse princesse répondait à ces accusations par des bienfaits nouveaux. Les villes qui l'avaient méconnue reçurent des lettres de pardon ; celles qui furent données à Lille sont conservées dans nos archives (3). Elle fonda des lieux de prière et de charité (4). Lille vit ainsi s'élever le couvent des Récollets au lieu où est actuellement le musée ; par des lettres datées de Lille , elle dota les Frères mineurs de Valenciennes , leur fit c moult de biens , à cascun elle donna une
(1) On attribue ce nom aux souffrances qu'endura le malheureux Bertrand. Nous pensons qu'il y a erreur; que c'est un paronyme et qu'il faut adopter le nom de Thur-Moer, porte du marais, parce qu'en effet le gibet était près de la porte qui conduisait au marais , et que dans des titres du siècle précédent, on voit citer un sieur de Duretnort (ou Thurmoer), a l'occasion de l'abbaye de Loos. ( Voye» Buzelin et de Roshv, Histoire de l'Abbaye-de-Looi.
(2) Panckoucke dit 300 marcs.
(3) Registre 14, FM.
(4 Voyez St-Genois, I, 'io.%.
Bienfaits de Jeanne. 215
» grise robbe avecques le chaperon et un blanc sans chaperon , tous » les ans tant qu'elle vesquit pour aquerir la miséricorde de Dieu (1).» Du fond de sa prison Ferrand nous envoya les Dominicains; le pré-
vost de St-Pierre les accueillit avec empressement , et leur donna un terrain sur lequel on a tracé , depuis , la rue des Trois-Anguilles, aujourd'hui rue de Voltaire. u ^ j; j t „vj. . ,ï J t .
A l'exemple du Souverain , les riches particuliers se plaisaient à fonder des établissements de charité et de bienfaisance. Nous devons au châtelain de Lille un hospice pour les femmes en gésinc, et qui donna son nom au pont St-Jacques , près le jardin botanique. C'est aussi à cette époque qu'il faut placer l'origine de la maison des Bons-Enfants, qui était près la place aujourd'hui nommée Vicux-Marché-aux~Poulet$ , et dont une cour a conservé le nom. C'est alors aussi que Jeanne fit construire l'hospice que le peuple a dénommé d'une manière si brève et si expressive en le désiguant sous le nom de Comtesse (2). Ainsi , comme on le voit , sur le sol encore nu de notre ville , la bonté de la Princesse avait planté des jalons , et les habitants n'y avaient pas encore relevé les demeures incendiées , que déjà sa charité leur y avait préparé des asiles !
C'est , sans doute , à cette bienveillance notoire qu'il faut attribuer la subite réapparition de Lille , qu'on aurait pu croire à jamais abattue, et l'activité prodigieuse qui y éleva tant d'établissements divers ; car c'est alors , encore , que fut construite une magnifique maison pour les lépreux , et qui donna son nom à un faubourg , a une porte et à une
N'oublions pas , daus cette énumération des bienfaits de Jeanne , les fontaines publiques qu'elle fit construire pour procurer aux habitants de Lille une eau salubre et toujours à leur portée ; ni la fondation de l'abbaye de Flines que l'on attribue généralement à Marguerite, sa sœur (4). /.\ ... •
Telles étaient les occupations par lesquelles la pieuse fille de Bauduin diversifiait les soins d'une administration vigilante , lorsqu'après treize
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(1) Histoire du Hainaut , t. XV, p. 320. i
(2) On l'appelait VJÉospital Notre-Dame; Hospital le Conlc en costé de le Salle.
(3) La rue des Malades, aujourd'hui rue de Paris.
(4) Voyez M. le D' Le Glay : Notice sur les Archives du département du Nord; Annuaire du département , 1839, p. 41.
ans de captivité Ferrand sortit enûn de sa prison. La reine Blanche, mère de Louis IX , exigea pour sa rançon 25,000 livres comptant et 25,000 livres à terme , ponr lesquelles Lille , Donai et Lécluse Ini restaient en garantie.
Dès que le prisonnier fut rentré dans ses états , Grégoire IX ordonna a Farchevéque de Reims de lever la sentence d'interdit qu'il avait fait mettre sur la ville de Lille par l'évéque de Tournai (4) ; mais le Prince, rendu à la liberté, et que la réflexion avait peu mûri, employa son temps à des guerres sans motif, et termina son orageuse carrière sans avoir rien fait pour notre ville , que Jeanne entourait de tant de sollicitude. Attaqué de la gravelle, il mourut à Noyon. Ses restes furent déposés à Marquette , dans l'abbaye que la Comtesse y avait érigée.
Louis IX avait succédé à Louis VIII. Le nouveau Roi exigea , sans délai , l'hommage du comté de Flandre. Les seigneurs et les communes furent appelés en garantie du traité , et , suivant la coutume , ils étaient déliés du serment de Ûdélité envers la Comtesse, au cas où elle violerait ses promesses envers la France.
Dans un acte solennel , et qui a rendu son nom populaire , Jeanne fixa l'organisation de notre échevinage. Depuis long-temps , Lille avait une administration communale, mais ce n'est qu'en 4355 que cette importante institution fut définitivement constituée. Le mérite de cette œuvre de sagesse et de libéralité revient à Jeanne toute seule : c'était la quatrième année de son veuvage et deux ans avant la nouvelle union qu'elle contracta avec Thomas de Savoie.
On sait que le chiffre de ce prince, placé dans quelques ornements des fenêtres à l'hôpital Comtesse , a donné lieu à une plaisante bévue. Quelques-uns des ennemis de la mémoire de Jeanne , prenant ce T pour une potence , y ont vu une marque de repentir du jugement porté sur Bertrand de Rains !
Dès que Thomas eut pris possession du comté , Louis IX demanda à nos échevins assurance contre leur nouveau seigneur (2). Dans l'engagement signé à cette occasion , Jeanne et son époux reconnaissent devoir encourir V excommunication pour eux et leurs successeurs , et V interdit sur toutes leurs terres , au cas d'infidélité envers le roi de
(1) Archives de la Chambre des Comptes de Lille. Bulle du 2 février 1228.
(2) Koisin, édiL. Jtrun-Lavainne , p. 216.
Jeanne compleUe les libertés publiques. 217
France (1). G'était devenu un protocole ordinaire, et Marguerite r lorsqu'elle parvint au pouvoir, engagea elle-même le Magistrat à y souscrire (2).
Thomas ne s'écarta pas de la ligne de conduite que Jeanne avait suivie jusque-là , et Ton aurait pu croire qu'elle continuait à gérer seule les affaires. Grand nombre de villes reçurent d'elle des kœures ou privilèges ; plusieurs villages furent élevés au rang de ville (oppida); Seclin eut les mêmes franchises que Lille , etc. En un mot , la fille de Bauduin compléta les libertés politiques de la Flandre (5) et se montra un modèle de sagesse , de piété , de libéralité (4).
Jeanne mourut en 1244 et fut inhumée à Marquette , à côté de son époux Ferrand.
L'amertume a rempli sa vie , ses ennemis ont voulu ternir sa mémoire , le peuple a violé son tombeau. A qui élevera-t-on , chez nous , un monument expiatoire, sinon à la fille de Bauduin , à Jeanne de LiUe ?