‹ Histoire de LilleChapitre 39 sur 47 · LILLE SOUS LOUIS DE MALE · texte numérisé non relu

LILLE SOUS LOUIS DE MALE

plumes d'autruche; ils ne tenaient compte que de l'or, de l'argent et des joyaux ; ceux qui venaient après eux ramassaient le reste. On établit des espèces de marchés où l'on vendait le butin aux gens de Lille, de Douai, de Tournai, de Messines, etc.; on donnait une pièce de drap pour un florin (\).

La bataille de Rosebecque est célèbre dans l'histoire de la Flandre. Il ne nous appartient pas d'en parler davantage ici.

Louis de Maie mourut à St-Bertin. Ses restes furent ramenés à Lille et inhumés dans l'église St-Pierre.

Doué de belles qualités , ce prince fit beaucoup de mal et peu de bien. Il était brave , éclairé , ne manquait pas d'habileté , mais il était adonné à une grande licence ; il ne voyageait que suivi de jongleurs, de baladins , etc. On peut juger de l'excessif désordre de son temps, lorsqu'on sait que dans Gand et la banlieue , 0 se commit en peu d'années plus de quatorze cents meurtres dans les maisons de jeu et de débauche.

Les comtes de Flandre proprement dits finissent avec Louis de Maie. Une nouvelle maison , celle de Bourgogne , va , durant un siècle environ , régner sur nos provinces.

(1) M. De Barante, p. 156 et suivantes.

JLes Homnicii et les Choses sous les comtes

de Flandre.

e chapitre présente sur les mœurs du temps des détails, complément de ceux que nous venons de soumettre au lecteur. A défaut de faits accomplis dans l'enceinte de nos murs , nous pouvons acquérir, de ce qui s'y passait, une idée très-rapprochée , en voyant ce qui avait lieu dans le reste de notre province. C'est là le but de tous les chapitres intitulés Hommes et Clwses.

D'ailleurs le sujet est par lui-même d'un intérêt particulier pour nous. Les mœurs offrent des contrastes si prononcés , qu'on les croirait inconciliables. Trouver la foi simple et naïve en contact avec une licence extrême ; la fidélité et la générosité chevaleresque en face de l'oppression et de la violence ; la faveur accordée aux lettres , au milieu de troubles incessants et profonds ; le développement du commerce et de l'industrie pen- 1 dant que frémissent , sans repos , des guerres tant in- \ térieures qu'extérieures , assurément , c'est pour les hommes du XIX e siècle , un sujet d'étonnement et de méditation.

L'invasion des barbares , de ces hommes venant on ne sait d'où ; la chute de ces avalanches qui traversèrent toute la Gaule en y faisant

retentir leur marche comme un tonnerre; l'arrivée des Normands qui venaient périodiquement répandre sur nos côtes l'épouvante et la dévastation , sont des événements de la plus haute importance , mais sur lesquels nous avons peu de documents locaux; nous nous bornerons donc au peu que nous en avons dit (1).

Les souverains de la Flandre eurent différents titres , ainsi qu'on a pu le voir : forestiers, marquis, comtes...; on trouve même la qualification de satrape fsatrapa morinorum). Plusieurs des écrivains qui se sont occupés de l'histoire de notre province se sont arrêtés avec complaisance à énumérer les titres de prééminence de nos princes et les distinctions honorifiques qui attestent leur noblesse. II faut donc les consigner ici , ne fut-ce que pour mémoire.

Ainsi que le roi des Français , le comte de Flandre s'intitulait par la grâce de Dieu ; comme ce monarque , il avait quatre souverains officiers. Aussi bien que celles du Roi, ses ordonnance avait force de loi; comme lui , il pouvait pardonner à tout criminel ; comme lui , encore , il donnait des lettres de privilèges et d'affranchissement ; comme lui , il pouvait battre monnaie d'or ou d'argent et en fixer le titre.

Au sacre du roi, nos comtes portaient son épée; leur noblesse n'était pas moindre que leur dignité, jamais il n'ont vidé l'estoc de Charlemagne et les rois de France n'y sont eux-mêmes rentrés que par le bénéfice de la maison de Flandre. Aussi notre province n'étaitelle sujette à aucun apanage et jamais on n'y exécuta les régales.

La conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie, est sans doute un des événements politiques les plus importants de cette période , et qui a pour les Lillois un titre spécial à leur souvenir.

On a vu (2) de quelle manière le bâtard préludait à la conquête d'un cœur et la façon peu courtoise avec laquelle il était venu à Lille faire , à la comtesse Mathilde , la déclaration de son violent amour. C'est par suite de cette entrevue que la fille de Bauduin de Lille devint reine d'Angleterre et que son époux , en reconnaissance des secours d'hommes et d'argent qu'il avait reçus du comte de Flandre , s'en déclara le vassal et s'engagea à une redevance annuelle pour en servir de témoignage ; c'est alors aussi que les Flamands et Wallons, com-

(1) Ci-avant p. 29, 36 et suivantes, 181 , 185, 186. («) Pages 188 et 189.

Les Croisades.

pagnons d'armes de Guillaume reçurent leur part dans la distribution des soixante mille fiefs tracés sur le sol de l'Angleterre conquise ; c'est alors que se formèrent des deux côtés du détroit les homonymes dont nous avons parlé en traitant des noms de lieux (4) ; c'est là aussi l'origine de la similitude d'un si grand nombre de mots des deux langues (2).

Sans nous arrêter davantage à ces considérations, nous dirons seulement que le nom de l'Angleterre figure à la fois dans la légende de Lydéric (3) et dans le récit plus positif des guerres qui eurent lieu dans la châtellenie de Lille (4).

Les Croisades . immenses mouvements qui agitèrent l'Europe et l'entraînèrent vers l'Orient, ont eu d'éloquents historiens. Dans ces récits , les Flamands occupent une place honorable (5). Letalde et Engelbert de Tournai parurent les premiers sur les murs de la cité sainte , enlevée d'assaut (6) ; le nom de quelques compatriotes se trouve en compagnie de celui deTancrède. Le sire de Wavrin rapporta de Jérusalem le Saint-Sang que conserve depuis si long-temps la ville de Bruges. Un grand nombre d'habitants de notre châtellenie prirent la croix et abandonnèrent le pays pour se vouer à ces périlleuses entreprises. Bien loin de ralentir l'ardeur de leurs époux , de leurs frères , de leurs fils , les Flamandes les excitaient à la Crtisiade : elles envoyaient des quenouilles à ceux qui préféraient les douceurs du foyer aux périls de la sainte milice.

Aujourd'hui , et les pièces du procès sous les yeux , nous pouvons apprécier les conséquences de ces guerres gigantesques qui ont absorbé tant de millions d'hommes et de numéraire , et qui , en définitive , ont laissé aux mains des infidèles les saints lieux dont elles tentaient la conquête ; mais alors la foi et l'enthousiasme se faisaient seuls entendre ; au cri de Dieu le veut , les populations tout entières se levaient. Abusant de cette pensée que , pour arriver aux plus vastes

(1) Page 44.

(2) Page 149.

(3) Page 184.

(4) Page 242.

(5) Des sept croisades, les deux qui obtinrent d'heureux résultats furent dirigées par nos princes flamands.

(6) Orderic, III, p. 606.

résultats , Dieu peut employer les plus faibles instruments , des armées d'enfants , de femmes , de moines se mettaient en route , sans regarder ni devant , ni derrière ; la mortalité et ta famine venaient en aide au glaive des musulmans pour moissonner ces troupes imprudentes. Le soin des mœurs força d'ailleurs d'écarter des milices les femmes qui se pressaient à la suite des armées. Toutefois , les habitudes guerrières survécurent, et l'histoire de ce temps nous montre, mainte fois, la défense des place fortes, la conduite même des détachements confiées à des femmes (J).

Mais les fidèles restés au pays s'y exaltaient à la pensée des succès infaillibles que leur garantissait leur pieuse imagination. Ceux que l'âge, les infirmités, des liens insurmontables attachaient à la maison, ne voyaient pas d'oeuvre plus haute , ni plus méritoire , que le vœu d'envoyer en Palestine un représentant. Princes , princesses , artisans, grands seigneurs , jeunes ou vieux , tous tournaient leurs vues de ce coté comme un moyen certain d'expiation. Les archives de Lille renferment une grande quantité de titres qui témoignent du sentiment qui régnait alors en Flandre.

Peu à peu la réalité chassa les illusions , et il paraîtrait qne la disposition des Lillois était bien changée , puisqu'ils poursuivirent et maltraitèrent jusqu'à effusion de sang les moines qui , dans l'église St-Étienne , étaient venus prêcher la croisade d'Arragon.

Avant d'en venir à cette extrémité opposée, l'esprit public passa par toutes les phases intermédiaires. Quelques circonstances inattendues , une maladie , le refroidissement de l'enthousiasme mirent souvent obstacle à l'accomplissement de téméraires vœux. On chercha alors des compensations (2). Dans le testament de Michel d'Auchy (3), trois cents livres parisis sont offertes à celui qui irait en Palestine pour tai et sa femme. A défaut d'hommes de bonne volonté , il nomme son fils aîné Michel pour acquitter cette dette sacrée. A défaut de son fils, H nomme une deuxième personne ; à défaut de celle-ci , une troisième. Puis il complète ses dispositions suprêmes par des legs k Manon , Dodine , Margot , et deux autres bachelcttes.

(1) Voyei Riche* et son époque, I, p. 113, 131 , 203; II, p. 127.

(2) Voyez M. De Baraxte , Histoire des Ducs de Bourgogne , I, 205.

(3) inventaire des Archives de la Chambre des Comptes de Lille , année 1288

Les Pèlerinages. 259

Guy de Dampierre offrait , dans son testament, une somme de huit mille livres à celui qui , dans le cas où le Comte ne pourrait accomplir son vœu d'aller en terre sainte , ferait pour lui ce pèlerinage.

Le départ des Croisés enlevait au pays ses chefs , ses magistrats . ses défenseurs ; aussi , en résulta-t-il de grands abus. Les villages , les villes mêmes étaient infestés d'assassins et de malfaiteurs dont les crimes restaient impunis. Au XIV e siècle, on voyait encore dans la châtellenie une foule de gens sans aveu , organisés en bandes de pillards , sous le nom de Pourcelets (i) ; Gand avait à sa solde plusieurs de ces compagnies (2).

Ces voyages lointains étaient alors accompagnés de fatigues et de dangers dont on ne peut aujourd'hui se faire une idée. Ceux qui les avaient éprouvés durent , selon nous , avoir les premiers la pensée d'infliger des pèlerinages en punition de délits ou de crimes. La menace de mort n'était pas alors le moyen préventif employé par la loi. Le code n'exigea long-temps que des amendes pécuniaires en expiation du meurtre ; le taux varia de vingt à neuf cents sols (3) , suivant la qualité des victimes ; ce ne fut que plus tard que la peine du talion fut introduite. L'échevinage ordonnait donc des voyages à St-Jacques en Galice , à St-Gilles en Provence , à Rome , en Chypre , à Ste-Marie- Madeleine d'Avignon , à St-Nicolas , au mont St-Bernard , à Notre- Dame-de-Putte, à Notre-Dame-de-Lubeke, etc., à tous ceux qui avaient injurié, blessé , tué , scandalisé le prochain (4).

Arrivés au terme de leur course , les pèlerins devaient accomplir une pénitence , réciter des prières , faire des offrandes et se munir d'un certificat qui attestât leur présence au lieu indiqué.

Lorsqu'ils étaient volontaires, ces longs et périlleux voyages n'étaient permis qu'au plus petit nombre des fidèles que leur âge , leur santé , leur fortune , mettait en état de les accomplir. Pour les autres , la piété trouva des lieux plus voisins. Dans le département du Nord , on conserve encore actuellement la pratique de foire un pèlerinage à une

(1) C'est de là que vient le nom d'une courette de Lille, qui va de la rue du Bourdeau à la rue du Vieux-Marché-aux-Moutons.

(2) M. De Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne , I, p. 187.

(3) M. Guizot, Essai sur l'Histoire de France.

(4) Les Archives de la Chambre des Comptes possèdent un grand nombre de titres relatifs à des affaires de ce genre.

chapelle consacrée à un saint et où Ton se rend pour obtenir la gnérison de certains maux. La tradition a conservé le nom d'un grand nombre de fontaines , dont les eaux rendaient aux enfants la vigueur qu'ils avaient perdue, ou les délivraient des écrouelles, de la fièvre, etc.

Nous pourrions citer la chapelle de Looberghe , celle de Millam, de Welverdinghe , où l'on allait demander la guérison de la fièvre. A Pecquencourt se trouvait une eau grégorienne qui chassait les démons ; à Auchy, la fontaine Ste-Berthc guérissait les dartres des enfants ; au faubourg d'Esquerchin , à Douai , une source rendait aux estropiés l'usage de leurs membres ; les fontaines St-Quirin , à La Gorgue , de St-Laurent , à Anstaing , recevaient la visite des enfants languissants ; celles de la Ste-Vierge , à Merris , de Notre-Dame-du-St-Cordon , à Masny et Mondiaux, deSt-Firmin, à Morbecque , celle de Pitgam, celles de Ste-Hictrude , à Trélon , de St-Laudelin , à Crespin , de St- Chrysole, à Verlinghem , de St-Piat , à Secliu , de Sl-Thomas , à Lille , avaient la réputation de guérir la fièvre ; d'autres , comme celles de Ste-Aldegonde , à Maubeuge , de Ste-Remfroie, à Denain , guérissaient les maux d'yeux ; celle de St-Léonard , à Spycker, était visitée pour les maux de reins.

Ces chapelles , ces fontaines , dont nous abrégeons la liste , recevaient, en don, des aumônes, des ex-volo qu'y apportait la pieuse libéralité des fidèles. Dès le IX e siècle , la quantité d'or et d'argent qu'on voyait dans les églises surpasse toute croyance (1). Nos comtes se distinguaient en ce genre et envoyaient leurs présents jusqu'en Espagne. Yolende, dame de Cassel, expédiait , en 4340, à St-Jacques-de-Compostelle, et pour être conservées à toujours dans l'église , trois images d'argent : l'une, celle du bienheureux S t- Jacques ; les deux autres , son propre portrait et celui de sa mère , pour être mises auprès de la grande image de Si-Jacques , que Sanche, roi de Castille, avait donnée à cette chapelle (2).

De toutes les chapelles qui étaient ainsi visitées, nulle, dans la châtellenie de Lille , ne fut plus célèbre que celle de Loos. Aujourd'hui même que la foi s'est affaiblie, Notre-Dame-de-Loos reçoit un nombre presqu'infini de pèlerins. Ce sont des mères qui viennent prier pour

(1) M. De Chateaubriand, Etudes historiques, III , p. 63.

(î) Archives départementales , inventaire des titres de la Chambre des Comptes.

Notre-Dame-deJa-Treille . 261

leurs jeunes enfants ; des adolescents qui accomplissent des promesses pieuses. Il n'est pas rare de rencontrer sur les sentiers qui avoisinent la grande route des personnes riches et délicates marcher les pieds nus pour faire le trajet. A certains jours de Tannée, la foule est si grande que le chemin est entièrement couvert de pèlerins , et qu'il est fort difficile d'y circuler. Il est vrai de dire qu'alors la majorité se compose de promeneurs , de curieux , et la journée n'est pas bien avancée qu'on rencontre parmi eux des hommes ivres , ou très-peu édifiants , qui vont là pour rire et gausser.

A Lille , la Vierge était invoquée sous le nom de Notre-Dame-de-la- Treille. Son image , déposée à St-Pierre , était en effet entourée d'un treillis. Quelle est l'origine de cette particularité ? nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit , le culte de Notre-Dame~de-la-Treille s'étendit rapidement. On l'appela Notre-Damc-de~Lille et elle fut considérée comme patronne de la ville. Une procession solennelle , et dont nous parlerons dans la suite , fut organisée par la comtesse Marguerite. De pieux pèlerins venaient à St-Pierre déposer leurs prières et leurs offrandes , et celte pratique s'accrut tellement , que Tournai envoya en son nom une députation de plusieurs milliers de personnes présenter ses hommages à Notre-Dame-de-Lille. La Révolution de 4789, en interrompant cette pratique, ne l'a pas éteinte ; et de nos jours , en 4844 , une députation de dix-huit artisans de Tournai est venue renouveler la dévotion oubliée pendant un demi-siècle (4).

A propos de pèlerinages , nous devons consigner ici un récit que nos mères nous ont fait, à tous, dans notre enfance. Un bourgeois de Lille , voisin de la collégiale de St-Pierre , rentra un Dimanche , à midi précis , et demanda la soupe , qui , à cette heure sacramentelle , était ordinairement sur la table. Par suite d'un concours fâcheux et inoui , sa femme n'était point en mesure ; elle le prie de vouloir bien attendre quelques instants. Il reprend sa canne , sort en disant qu'il va jusqu'à St-Pierre et qu'il reviendra directement ; cette parole calme les angoisses delà ménagère. Elle s'empresse; et bientôt, le dîner est servi. On attend le chef de famille , c'est en vain ! Une heure sonne , il n'a point encore paru. On s'informe avec inquiétude ; pas de nouvelles ! le bourgeois ne se retrouve pas ! Des jours , des semaines , des mois

(I) Nous reviendrons sur ce sujet.

s'écoulent , sans que cette mystérieuse disparition ait trouvé une explication satisfaisante. Enfin, un beau jour, un Dimanche , que la veuve , en deuil , était entourée de ses enfants et prenait le repas , le mari , si long-temps attendu , arrive à midi et demi.... Il revenait de St-Pierre de Rome ; il avait accompli son vœu.

On conçoit quelle puissance avait alors , au sein des populations fidèles , la crainte de l'excommunication qui les mettait hors de l'église.

L'excommunication , dont alors on usait et on abusait , était encourue pour plusieurs causes : non-seulement pour hérésie , sacrilège et profanation , mais aussi pour usurpation , empiétement de juridiction , infidélité à l'exécution des promesses , des contrats.

Henri Hukedieu, avait été dénoncé par Robert , de l'ordre des Frères prêcheurs , à Lille , et signalé comme hérétique , pour avoir mal parlé de la foi. Il fut assigné (1298) à comparaître pour se justifier; ce que n'ayant pas fait, il fut excommunié lui et ses fauteurs (1). En 1352 et 1370, on a des exemples de villes et de chatelleniesjtout entières mises en interdit, parce que les échevins, outrepassant leurs pouvoirs, appelaient à leur tribunal des prévenus qui avaient reçu les ordres. La Flandre fut plus d'une fois sous le coup de ces condamnations. Nos comtes, en s'engageant envers le suzerain , convenaient que la violation de leur promesse entraînerait leur excommunication et celle de leurs états. Cette pratique descendit ensuite dans les contrats des particuliers. Un sieur Croke-Vilain chargé d'acheter des terres pour les Béguines de Lille , fit insérer dans l'acte de vente la clause , que l'évéque pourrait excommunier les vendeurs s'ils contrevenaient aux conditions du marché. Les dames de l'Abbiette , à Lille, avaient obtenu de Clément VI et de Clément XI des bulles qui frappaient d'excommunication tous ceux qui leur retiendraient quelque bien (2).

De telles pratiques sont, à nos yeux, une preuve de la mauvaise foi, alors familière. Si l'on admet dans un homme le sentiment de l'honneur

(1) Inventaire des Archives de la Chambre de» Comptes de Lille, II , p. 49.

(S) Hais od rétendit bien plus loin, car cette peine fut prononcée contre les femmes dont les vêtements laisseraient les épaules découvertes, ou accuseraient les formes, ne couvriraient pas la poitrine jusqu'au cou elle bras jusqu'au poignet ; contre ceux qui useraient de Ubac à l'église , contre ceux qui enlèveraient une feuille de musique aux archives de la chapelle pontificale. Lettres de Pie Y, Paris, 182G, p. ùc.

Les Excommunications. 263

et de la justice , l'habitude de la probité , il n'est assurément pas besoin d'aller sceller ses promesses à une fibre qu'on va ainsi chercher au fond de son cœur.

Cette mesure extrême était nécessaire pour contenir la cupidité des grands et la brutalité des petits ; il n'est pas illogique de déclarer que ceux qui violent la justice se mettent hors de l'église qui en prêche le maintien.

Il y avait dans l'interdiction plusieurs degrés (1) que mentionne la loi de Westfrise (1289). « S'ils n'observent pas les lois, dit-elle, l'évêque pourra les excommunier ; s'ils persistent six mois dans l'excommunication , toutes leurs chapelles seront interdites ; si l'interdiction dure six mois , on pourra leur refuser le St-Chrême , jusqu'à ce qu'ils se réconcilient avec l'église. »

L'autorité législative se confondait , comme on le voit , avec celle de l'église , et les excommunications ainsi portées , avaient , en quelque façon , le caractère d'une loi purement civile. Au surplus , pour mettre ordre aux abus qui avaient pu se glisser, le Pape ordonna (1 4 Mars 1 253) à l'évêque et à l'archidiacre de Tournai de suspendre toutes les sentences d'excommunication portées par l'abbé de Fuld contre notre pieuse comtesse Marguerite, à cause de ses démêlés avec l'empereur d'Allemagne. Guy, en concertant avec l'évêque de Tournai des mesures pour aider à l'exécution des sentences de Fofficialité , en fait d'interdiction , avait soin de convenir que leur juridiction respective n'en était pas atteinte ou modifiée; et lorsque le roi de France, Jean , voulut (1554) nous donner une preuve signalée de sa bienveillance, il chargea Philippe , évéque de Tournai , et Regnauld , de Maliues , secrétaire royal , de poursuivre , à Rome , la levée des excommunications et autres peines prononcées contre nous à la requête des rois de France (2). En effet, deux mois après, Philippe, évéque de Tournai , et Raymond , évéque de Thérouanne , délégués par le pape, levaient tous les interdits lancés contre les Flamands pour n'avoir pas exécuté les traités faits avec les rois de France. Benoit XI , en 1205 , et Clément V, en 1305 , révoquèrent aussi toutes les bulles que Boniface avait fulminées contre la France (3).

(1) Inventaire des Archives de la Chambre des Comptes <h Lille , V, p. 219.

(2) Ibid, VIII, p. 183.

Tablettes historiqttes de Lknglet-Dvmesmot.

Les serfs ne pouvaient prendre les ordres , ni même recevoir la tonsure sans la permission de leur seigneur (1) ; celui-ci, à son tour, ne pouvait lever de dîmes sans en obtenir l'autorisation du Pape (2). Telle était la règle ; mais la pratique y fait voir plus d'une exception. De même , la bonne réputation que Ton a faite à nos aïeux aurait à souffrir si nous descendions dans un examen un peu approfondi.

Pour nous borner à un spécimen extrait des chroniques locales, disons qu'un sieur Jacquemont le Wautier, de Douai, avait obtenu pour son fils , âgé de sept ans , les provisions pour une chapelle dans l'église St-Pierre.

En i265, le peuple d'Arras s'empara d'une boîte contenant des reliques , qui était déposée à la chapelle Notre-Dame sur le marché. Il se promena par toute la ville , profanant ces restes vénérables et insultant le Magistrat.

En 1287, le Souverain-Pontife Honorius , à qui le comte Gny avait porté des plaintes , écrivait aux évêques d'Arras et de Cambrai , en leur mandant de punir sévèrement les clercs de leur diocèse qui commettaient des homicides , des vols et beaucoup d'excès dans les terres dudit comte (3).

En 1345, tel seigneur, irrité de l'évasion d'un prisonnier qu'il croyait avoir été mis en liberté par l'évêque de Cambrai , écrivit à ce dernier que, pour le punir, il lui prendrait tant de biens et de ceux de ses gens que lui et sa mère en seraient satisfaits.

Au surplus , tandis que t'évéque était ainsi opprimé par un seigneur, son protecteur naturel , les privilèges et libertés dont les clers jouissaient à Lille étaient si complets , que Robert avait accordé comme récompense, à l'église St-Donat, à Bruges, les mêmes libertés et privilèges que ceux dont jouissait l'église de Lille (4). Les religieux vivaient chez nous d'une manière frugale , réglée , laborieuse. A partir du règne de Thierry d'Alsace , l'abbaye de Phalempin et celle de Cysoiog qui avaient subi une réforme et avaient été soumises à la régularité , présentaient le même spectacle. Tout ce qui se faisait de bien alors naissait sous l'inspiration de la pensée religieuse.

(1) Inventaire des Archives de la Chambre des Comptes, IX.

(2) /ta*, X, p. 352.

(5) Ibid, IV, p. 106.

La Police correctionnelle. 265

Afin de se mettre à l'abri des inconvénients qui résultaient des interdits, nos princes avaient un autel portatif qu'ils transportaient avec eux dans leurs voyages et sur lequel ils avaient été autorisés à faire célébrer la messe à huis-clos (1). Le comte Louis de Crécy avait un confesseur muni du pouvoir du Saint-Siège pour tous les cas (sauf ceux spécialement réservés au Souverain-Pontife) et pouvant lui donner, o l'heure de la mort, pleine rémission de ses péchés. Le comte, son épouse et sa fille étaient autorisés à manger de la viande les jours défendus , toutes les fois que le médecin le déclarerait nécessaire et que le confesseur le permettrait, Yolende de Bar, dame de Cassel , avait obtenu la dispense de jeûner pendant le carême et autres temps. Une bulle de Clément VII l'autorise à donner de la viande aux religieux mendiants qui viendraient en son hôtel (2). Les grands , comme on le voit , ne se croyaient pas au-dessus des lois de l'église.

Dans la vue de comparer les mœurs de cette époque à celles de la nôtre nous avons cherché à réunir les sentences de ce temps-là , analogues à celles de la police correctionnelle de nos jours (3) , et, nous devons le dire, nous y avons rencontré bien des cas d'injures aux autorités , de meurtres , de coups , de désobéissances , de promenades déraisonnables (sic) , de sorties à heure indue , de sorties pendant la nuit , de paillardises , ôeputeries....

Les coupables de ces divers délits étaient bannis trois , quatre , cinq ,

dix, vingt, cinquante et même cent ans !.... Cent ans et un jour

Nous consignerons deux cas particuliers : l'un pour mauvaise garde de son feu; l'autre pour avoir mal gouverné la ville de Dammel En France , on ne bannissait pas les intendants qui géraient mal les finances , on les pendait (4).

(1) Bulle de Clément VI, Avignon, 21 Novembre 1349. Archives de la Chambre des Comptes.

(2) Ces bulles se trouvent, en original, aux Archives départementales.

(3) Par les Coutumes de la châtellenie de Cassel, il y avait amende de 15 livres pour la première fois; 30 livres pour la deuxième et peine arbitraire pour la troisième, contre ceux qui commettaient l'adultère. Jurisprudence de Flandre ,V ,206.

Suivant Moktlmot, p. 331 , aux XII» et XIII» siècles, le meurtre s'absolvait pour 100 sols; le parjure , le faux témoignage, l'adultère pendant une année, par une amende , et la fornication pour toute la vie moyennantuo quartautde vin. Montlinot n'a cité aucnn titre à l'appui de son assertion.

(4) De 1315 à 1483, on en compte onze qui finirent de la sorte.

Dans l'état où elle était alors , notre bonne Flandre se montrait donc , sous plus d'un rapport , supérieure à ses voisins et plus avancée en civilisation. N'allons pas, toutefois, lui donner une approbation sans réserve; voyons, auparavant, comme la justice y était administrée.

Lorsque deux bourgeois de Lille avaient un dûTérend devant le tribunal, ils devaient tous deux faire, en présence du juge, le serment que leur cause était juste. Pour cela, ils tenaient d'abord dans la main droite quelques reliques et offraient d'aller à saints; si c'étaient des femmes qui étaient en cause, un homme faisait cette offre pour elles.

L'offre acceptée , chaque partie , étendant la main , tenait les doigts allongés , serrés et immobiles , le pouce en dessous des autres doigts. Le demandeur jurait lui seul , mais le défendeur devait le faire , lui troisième , dans sa cause. Cette différence de position de l'attaque et de la défense est bien marquée dans le tarif des honoraires de l'avocat ; il ne recevait que seize deniers s'il parlait pour le demandeur, et il avait onze sous s'il plaidait pour le défendeur.

Quand les femmes faisaient serment , l'avocat plaçait sa main sous leur poing, pour ce que , dit la loi , femme est de hâtive et de voilage corageplus que li hom (1).

Toutes ces particularités étaient alors d'une telle importance que l'inobservation d'une seule d'entre elles faisait perdre le procès à celui qui était trouvé en défaut.

Les prescriptions légales accomplies, chacune des parties disait à haute voix : « J'ai clamé à droit (telle chose) , que Dieu et les Saints me soient en aide, » L'autre : t Tu a* clamé à tort (telle chose) , que Dieu et les Saints me soient en aide. »

Les échevins, usant alors de toute leur sagacité, cherchaient à discerner le vrai du faux , le juste de l'injuste. Ils exerçaient une autorité si souveraine, qu'un démenti donné à l'un d'eux était puni d'une amende de 60 livres pour lui , plus 10 livres pour chacun des échevins présents. C'est le double de l'amende que la même loi imposait pour avoir frappé et blessé quelqu'un avec une dague ou un fauchon. La loi pénale varia avec le temps ; celle que nous compulsons actuellement , et qui se rapporte au XIV» siècle, condamne le voleur à 60 livres

(I) Roisin, p. 31.

Les Querelles bourgeoises. 267

d'amende; le voleur avec violence à 100 livres. Le viol était puni de mort; le coupable devait avoir la tête tranchée avec un ais (1).

D'ailleurs , le juge pouvait, à défaut de convention , demander le sentiment de l'assistance , et se réglant sur le résultat de cette enquête , prononcer un verdict comme le jury le fait de nos jours. (2).

Les différends ne se jugeaient pas toujours aussi paisiblement ; souvent les armes décidaient du bon droit des adversaires. Chacun croyait devoir se faire justice ; petits ou grands , on engageait dans sa querelle ses enfants , sa femme , ses amis , ses clients. Nos rues étaient trop souvent témoins de ces rencontres, où deux groupes nos-, tiles se précipitaient l'un contre l'autre , luttaient et combattaient à outrance. Des coups , des blessures , du sang , des morts en étaient la suite ordinaire.

Les lois n'opposaient à ce désordre qu'une faible barrière. La coutume de Lille n'imposait, pour tous les sévices, qu'une amende de 15 deniers à 10 sols. Celui qui avait blessé un bourgeois devait payer cette somme à chacun des parents, jusqu'aux cousins du troisième degré. En cas de mort l'amende était doublée.

Dans ces sortes d'affaires , qu'un Lillois eût tort ou raison , sa femme et ses enfants pouvaient lui prêter leur concours sans se rendre justiciables du magistrat. Il n'en était pas de même quand , dans une injuste querelle , le père ou la mère aidaient les enfants majeurs ; la loi s'opposait à ce que les autres individus, qui avaient pris part à la bataille, fussent poursuivis pour ce fait. Bien plus, si un bourgeois , attaqué par un forain, criait : Bourgeoisie ! tous ceux qui avaient entendu

(1) Roisin , édition Brvn-Lavainne.

(2) Une assemblée tenue a Arras, sous Bauduin VII , ordonnait la peine de mort pour la violation du domicile pendant la nuit, pour l'incendie et le meurtre volontaires; le talion pour les blessures. Le prévenu était tenu de se justifier par l'eau et le fer ardent. Vers 1300, les usages de l'Artois consacraient trois chapitres pour les appels susceptibles d'être décidés par bataille. Les lois féodales de la Cour de Bruges traitent soigneusement du duel judiciaire; le combat devait avoir lieu en plein jour; les nobles combattaient à cheval, bien cuirassés. Apres un premier assaut, il y avait tentative de réconciliation ; de même après le deuxième assaut ; après cela, le combat était à outrance. Quand un champion était tué, on l'attachait à un poteau avec son bouclier derrière lui. Celui qui s'avouait vaincu, ou qui fuyait , avait la tête tranchée ; son corps était pendu et ses biens confisqués. [Archives historiques et littéraires du Nord de la France, etc. , I , p. 80. )

ce cri étaient obligés de lui prêter main-forte , sous peine de perdre pour toujours , et comme parjures , le droit de bourgeoisie et tous les privilèges qui y étaient attachés.

La fréquence de ces collisions força l'autorité à intervenir. La peine du talion fut appliquée : Membre pour membre, mort pour mort (1). Telle fut la mesure qui sembla équitable. Le Magistrat s'emparait des prévenus et portait la sentence. Le parent de la victime d'un meurtre avait le droit de trancher la téte au condamné , sinon le châtelain devait pourvoir à l'exécution.

Le clergé s'opposa , autant qu'il le put , à ces usages barbares et contraires à l'esprit du Christianisme. Il obtint d'abord que le Dimanche, jour réservé au Seigneur, on suspendit toute hostilité ; c'était une trêve- Dieu» On y ajouta une portion du Samedi , puis le Samedi tout entier, puis encore le Vendredi. La semaine se trouvant ainsi partagée , l'esprit de haine se calma peu à peu. On fit des trêves d'une semaine entière...; on en vint à les maintenir un mois, plusieurs mois....

La législation constata ce fait et le régularisa. On fit légalement des trêves qui duraient jusqu'à la Noël ; ou , si la Noël était passée depuis peu , on reportait la trêve jusqu'à la St-Jean.

De cette façon , toutes les trêves ou truiwes, comme on disait alors, expiraient le même jour. Ce jour-là, quand venait la nuit , le Rêvait et deux échevins allaient par toute la ville , au domicile des particuliers, et leur faisaient renouveler les armistices conclus.

Les trêves devenant de plus en plus respectées , on travailla à les rendre définitives. D'abord , on en fit deux dans l'année : l'une de Pâques à Noël ; l'autre de Noël à Pâques. De telle sorte que les passions, enfermées dans un cercle de miséricorde , finirent par se calmer et se laisser mettre le frein.

Pour arriver là, il fallut composer avec les habitudes. D'abord, H était permis de rompre les trêves; mais cette rupture exigeait tant de formalités (2) , faisait intervenir tant de fonctionnaires , que l'élan de la vengeance était retardé et que les agresseurs renonçaient à exercer leur droit, qui finit par devenir purement nominal.

Toutefois , si malgré les efforts des conciliateurs , l'agresseur péril) Roisift, p. 114.

(2) Ibid, p. 101 et suivantes.

Les Trêves bourgeoises. 269

sistait, il devait prévenir de la rupture , laisser écouler un certain laps de temps avant de commencer les hostilités. Le faible pouvait alors se mettre en sûreté.

Le Rewart fut enfin chargé d'imposer les trêves et d'infliger aux récalcitrants des amendes qui s'élevaient jusqu'à cent marcs d'argent (somme énorme comparée aux dix sous qu'on exigeait antérieurement), de les bannir même pour dix ans et dix jours.

Ces détails de mœurs trouveraient des analogues dans les villes voisines : à Ypres , à Cassel , etc. Au milieu du XIV 0 siècle , il paraîtrait que, dans cette dernière ville, les mêlées ou batailles avaient encore lieu (1). Chez nous , la civilisation était plus avancée ; et, à l'avènement des ducs de Bourgogne , tout cela n'était plus qu'une tradition qui vint en s'affeiblissant jusqu'à nos jours. Le duel , heureusement de plus en plus rare , en est le dernier vestige.

Les collisions avaient lieu parfois entre des groupes appartenant à des villes différentes. En 1287 , une dispute s'était élevée entre des Douaisiens et des Lillois. C'était le temps de la foire , et ces derniers avaient été à Douai enlever pendant la nuit des chaudrons , lanternes , poulies, etc., appartenant à leurs adversaires; c'était une hostilité et non pas un vol. Les Douaisiens avaient poursuivi les Lillois et avaient jeté à l'eau un des agresseurs qu'ils avaient atteint près de Lille. Dans cette mêlée, un homme eut le poing coupé ; un autre, une bonne partie du bras emporté ; un autre, les doigts abattus , etc.; un sieur Adenez , de Douai , enfoui et tourmenté violemment , et pour ce fait , condamné à 20 liv. parisis d'amende , justifia un proverbe , le désespoir des battus. Phaleskiaus, Jean Plentel, Bridelete, Hanicote Destrées, Wautier Nusard , Pierre Pourcelet , Jean Roietiaus , Huon Molet , Aliaume Morant et autres roturiers de cette trempe , s'étaient distingués dans cette affaire.

Peu à peu on vint à sévir; car, en 1386, à l'occasion d'une bataille semblable , le meurtrier était condamné à payer mille livres , à faire un voyage en Chypre , à faire dire tous les jours , pendant trois ans , une

(1) Ackcrman avait trente ou quarante valets d'armes , le duc de Bourgogne ayant défendu de marcher en armes dans les villes de Flandre. Le bâtard de Herzecle le tua de sa propre main, et on le laissa se retirer sans rien dire.

(M. De BARANTE,I,p.SOÎ.)

messe pour l'ame du défunt , à fonder un obit perpétuel à quarante sous parisis , au Heu où reposait le corps ; un autre devait aller à St-Mathias , un autre à St-Nicolas.

Chez les seigneurs , les choses se passaient selon le cérémonial de la chevalerie. En 4356 , le roi Jean avait fait prisonnier, pour la deuxième fois , Charles-le-Mauvais , roi de Navarre ; Philippe de Navarre écrivit à Jean des lettres de défi , lui mandant que , puisqu'il persévérait à en vouloir à son frère , il lui rendait la foy, féauté et hommage, et lui promettait de lui porter dommage le plus qu'il lui serait possible. Neuf chevaliers et seigneurs faisaient une semblable déclaration. Ces pièces sont déposées à nos archives. La vengeance était comme une vertu, parce qu'elle suppléait parfois à l'action de la justice ; elle se léguait comme uii héritage, et c'en était souvent la partie la plus sacrée.

Les gens riches engageaient dans leurs querelles des spadassins de profession, et convenaient d'un prix par coup porté ou reçu.

Lorsque de pareils principes étaient admis par la généralité , on conçoit qu'il ait pu s'établir un usage comme celui de YArsin. La corn* mune s'était individualisée et il devait lui être permis de se venger à l'instar des particuliers.

On sait que l'on appelait droit d'Arsin (du latin ardere, brûler, ardre) le privilège que la coutume avait concédé à la Commune de réduire en cendres la maison de celui qui , ayant blessé un bourgeois de Lille, refusait de se soumettre au jugement des échevins. L'origine de cet usage n'est point assigné par un titre particulier; il a du prendre naissance à une époque où l'action de la justice était trop restreinte pour envelopper les prévenus d'une force imposante ; c'était une sorte de pis-aller qui ne pouvait s'appliquer qu'à des temps étrangers à la civilisation et qui devait disparaître devant elle. C'était une maladie du temps, comme la lèpre. Au surplus, il ne s'agit pas , pour nous, de justifier ou de condamner cet usage, il n'est question que de consigner ici que du temps de Guy, on en fit application à un sieur Gilles Mantiaus, d'Esquermes. Cet individu avait tué Paskain Mantiellc, bourgeoise de Lille , et n'avait point comparu à la sommation des échevins. On résolut donc d'ardre sa maison. Le coupable se croyait en sûreté , parce qu'il était hôte de St-Pierre , c'est-à-dire qu'il occupait une terre appartenant au Chapitre de Lille , et que ce Chapitre était puissant et avait alors le pas sur le Magistrat ; néanmoins, les

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Exécution d'un Àrsin. 271

échevins et le prévôt exécutèrent la sentence le Dimanche , devant le Quarmiel des prêtres, 1280 (1). Les bannières delà commune furent déployées (2) ; le ban fut crié de la façon ordinaire pour convoquer tous les bourgeois et manans à venir avec le Rewart et le conseil exécuter la vengeance de la ville. La cloche du ban et la petite cloche sonnèrent trois fois, de manière qu'avant la fin de la troisième volée ils fussent sortis de la ville; la troupe marcha en bon ordre, paisiblement et sans que personne s'écartât des enseignes. Arrivé à la maison de Mantiaus, le bailli l'appela trois fois à haute voix, afin qu'il vînt se soumettre au jugement des échevins. Si , alors , le prévenu s'était décidé à sortir de chez lui , le Magistrat l'aurait reçu et placé au milieu de l'assemblée pour le conduire sain et sauf à Lille, le constituer dans la prison du Rewart et faire une information contre lui. Il aurait pu même être mis aussitôt en liberté , s'il avait donné promesse de se rendre à l'Hôtel-de-Ville au jour indiqué et fourni caution suffisante.

Gilles Mantiaus était chez lui , avec sa femme et ses enfants ; il ne répondit rien , espérant toujours être à l'abri sous le patronage du Chapitre St-Pierre. Voyant son silence , le bailli fit approcher le roi des Ribauds et lui ordonna de mettre le feu aux fagots amoncelés contre la porte.

Dès que l'incendie se Ait déclaré , le malheureux sortit de sa maison s' efforçant de sauver ses bestiaux et ses meubles. La foule le laissa faire, ne s'attaqua pas à lui, mais détruisit tout ce que le feu laissa subsister de la maison. La loi ne voulait pas que la Commune repartît avant d'avoir achevé cette exécution.

Les prescriptions légales accomplies, chacun se remit sous ses bannières sans emporter quoi que ce soit. Le Rewart ramena alors la Commune dans le même ordre qu'à sa sortie.

Il y a sans doute quelque chose de barbare dans ces errements ; mais il faut y admirer ce respect de la liberté individuelle qui laisse intact et sans violence personnelle un homme au milieu d'une foule qui eût pu s'en emparer, le frapper, le tuer.

Quand la justice ne suivait pas la ligne droite , elle s'en rapprochait du moins par l'aveu fait en lettres authentiques : que ce qui était passé ne fondait pas un droit pour l'avenir et ne détruisait pas le droit

(1) Roisin, p. 295.

(2) Ibid, V . A.

existant ; ces actes s'appelaient : Lettres de non- préjudice. Ainsi, le Chapitre St-Pierre ayant fait valoir ses privilèges et immunités, l'Arsin, dont nous venons de parler , fut suivi de lettres de non-préjudice que le Rewart délivra au Chapitre (1) St-Pierre.

Puisque nous avons nommé les lettres de non-préjudice , qu'il nous soit permis d'en citer quelques exemples assez curieux , et qui prouveront que tout n'était pas barbarie dans nos mœurs d'alors.

Hues , châtelain d'Ypres , et Jean Tristan , de Malinghem , chevaliers, étaient en prison à Lille pour dettes (2) ; le Comte pria les échevinsde les relâcher pour qu'ils pussent le servir dans son armée , promettant de les réintégrer en prison quinze jours après la campagne terminée, ht Magistrat y consentit; mais le Comte donna des lettres de non-préjudice. La campagne finie , les chevaliers revinrent en prison. De tels actes nous paraissent peu croyables aujourd'hui ; alors c'était dans les choses ordinaires , et Guy lui-même nous a donné l'exemple d'une pareille fidélité en retournant mourir dans un cachot d'où il était sorti sous sa parole.

Pierre Magres et Arnous, son frère, avaient tué ou fait tuer Devillers et Jean Gomer ; le Comte les avait fait saisir et mettre à mort. Cet acte était contraire aux privilèges de la ville ; car aux échevins seuls appartenaient le droit déjuger les bourgeois ; il en fut également expédié des lettres de non-préjudice (3).

Et ces lettres n'étaient pas une vaine formalité. Des faux monnayeurs ayant été arrêtés à Lille , leurs biens avaient été confisqués ; mais Guy, pour observer les privilèges, en ordonna la main-levée par des lettres datées de Douai (4).

Dans ses différends avec les princes voisins, Guy avait fait une expédition en Hainaut ; il voulut reprendre le Quesnoy occupé par Jean d'Avesnes. A cette occasion, tous les hommes capables de porteries armes furent convoqués, mais le châtelain de Lille était absent ; c'était à lui qu'en revenait le commandement. Thomas de Lille , qui n'était pas chevalier, le remplaça. Cette dérogation aux coutumes fut accompagnée d'une lettre de non-préjudice. On ne peut qu'approuver ou ce respect

(1) Roism, p. 295.

(2) lbid,p. 291.

(3) Ibid.p. 320.

Les Moulins à vent. 273

des privilèges de la commune , ou cette prudence scrupuleuse allant au-devant du mécontentement qui pourrait résulter de leur suspension , même momentanée , qu'amenaient d'impérieuses circonstances.

Nos archives nous fourniraient beaucoup de traits en témoignage du soin que prenait le souverain de prévenir tout sujet de plaintes. L'abondance de ces matériaux est telle que nous devons nous borner à les signaler sans tenter ici d'en donner l'analyse.

Nous sommes également dans la nécessité d'abréger considérablement l'immense quantité de documents relatifs au commerce. Nous croirions , néanmoins, manquer à nos lecteurs lillois, si nous omettions de leur dire que c'est à l'époque des comtes de Flandre , distante déjà, de cinq siècles , qu'il faut rapporter la construction de ces nombreux moulins qui nous avoisinent du côté du midi , et dont les grandes ailes rouges , se mouvant avec bruit et rapidité , donnent un aspect si particulier aux abords delà ville. Les voyageurs qui viennent de France s'étonnent, la première fois qu'ils voient des centaines de ces machines tournées au vent et pivotant à mesure qu'il change lui-même de direction , semblables aux recrues qui s'initient aux exercices militaires , et qui , à la voix du chef, tournent à droite ou à gauche , s'arrêtent ou se meuvent à son gré.

Les moulins à vent nous ont été rapportés d'Orient (1). Dans les titres qui concernent notre localité , nous n'en avons pas vu citer avant le XIII e siècle. Le plus ancien que nous trouvions est mentionné comme existant à Loos en 1227. Quinze ans après , il y en avait déjà un certain nombre sur la plaine de Wazemmes. C'est donc encore au règne bienfaisant de Jeanne qu'il faut reporter l'origine d'une industrie qui , depuis si long-temps , attire l'abondance dans nos campagnes et y produit tant de richesses (2).

Les propriétaires de ces moulins devaient payer, à l'Hôpital Comtesse, le droit de vent; ceux qui en possédaient sur la rivière payaient le droit d'eau. Cet Hôpital avait le monopole de la mouture dans toute la châtellenie, et l'on ne pouvait construire un seul moulin sans en avoir obtenu l'autorisation et sans payer une redevance. L'Hôpital

(1) Voyez Patod. — Olivier de Serbes, édition de 1804, S vol. in-4». (f) Des titres de 4227 constatent l'existence de moulins à vent, à Marquette; de 1267, à la porte St-Sauveur; de 1281 , à Canteleu; de 1285, à Fives.

Comtesse était parfois très-sobre de permissions , et il en résultait de graves inconvénients , surtout en temps de guerre ou de siège.

Nous avons trouvé dans des actes du XI e siècle la mention de moulins à eau. Le tordoir à huile ne s'est pas présenté à nous avant 4288. En admettant cette date comme la plus ancienne , on serait autorisé à dire que l'huile qu'on y fabriquait était de lin , de chanvre , ou d'autres graines oléifères , à l'exclusion du colxat et de YcetUette; car, la première de ces plantes n'a été introduite dans notre arrondissement qu'au commencement du XVII e siècle, et la deuxième n'y a été connue qu'entre 4698 et 1730 (1). Le moulin à eau du faubourg de la Barre rut donné en 1236 (2) à l'Hôpital Comtesse par Jeanne ; sous la date de 1588 , nous trouvons cité un moulin à papier (3).

L'agriculture avait adopté alors l'assolement triennal avec jachères. Outre les céréales , on cultivait en grand la garance et le pastel , alors appelé wedde à Lille , et le Magistrat prohibait toute teinture qui ne serait pas provenue de plantes récoltées dans la châtellenie (4).

La valeur vénale des terres variait considérablement. Nous consignerons ici, pour mémoire, qu'en 1374, deux bonniers situés à Verlinghem furent vendus 149 francs d'or de France (5), ou 74 francs l'un; en 1396 , la même mesure valait, près de Lille , 92 francs ; environ un siècle après, à Lezenne, on la vendait 200 livres parisis.

Le rendage des fermiers se payait en denrées ; un bail de 1387, à Ferrières , louait à raison de dix razières par bonnier, à charge de tenir la terre neuf ans en blé , neuf ans en semis de Mars , et neuf ans en jachères. A Lille, au faubourg St-Pierre, des terres se louaient au même taux (6).

(1) Extrait des intéressantes notes de M. N. Guerxonpbez.

(2) Dans les lettres de fondation de la Comtesse (Février 1236), on ne trouve que la donation du Metz du Froidmets avec ses vastes édifices. Ce serait donc là le nom ancien de cette usine.

(3) Dans le rapport et dénombrement que fit Jehans de Poucques, etc...., Titres de la Chambre des Comptes, on trouve, sous la date de 1388, quatre mollins diauwe: deux à bled, un à papier, un dolle (d'huile).

(4) Ancien registre aux Ordonnances de police, 9 Octobre 1382.

(5) Le bonnier équivaut à 1 hectare Ai ares 77 centiares.— Le franc d'or valait quarante sous parisis de Flandre et diminua ensuite jusqu'à trente-trois sous. [Mémoire inédit de M. Bruh-Layainke.)

(6) Mémoire inédit de M. Brun-Lavainne.

Les Drapiers. — Les Lombards. 275

La journée de travail était à deux sous et demi , en 1384 ; dix ans après elle était à cinq sous et augmenta progressivement jusqu'au XVIII e siècle.

A Lille la principale branche du commerce de fabrication était la draperie. Au XII e siècle , on expédiait ces tissus dans toute l'Allemagne ; mais celte faveur ne se soutint pas , et au commencement du XIV e siècle, le Magistrat, voyant la décadence de cette branche d'industrie, faisait venir en halle deux compagnons marchands pour faire l'épreuve d'une nouvelle draperie. Cinq ans après , il envoyait à Tournai deux artisans pour faire une apprise de foulon et étudier comment on se déduisait des draps qui rompent en liche (1). Cette année la perche aux draps plomba deux mille huit cents pièces.

Sous le pouvoir de la France, Lille vit languir son commerce, et la décadence de sa fabrication de draps fut telle que , graduellement , elle finit par être réduite à cinquante pièces. En 1567, lorsque Lille revint à la Flandre , les échevins , de concert avec les drapiers , choisirent six hommes capables d'aviser et prendre conseil sur l'amendement de la draperie , et , dès cette année , huit à neuf cents pièces furent confectionnées ; les choses prospérèrent tellement qu'en 1448 , sous Philippe-le-Bon , il en fut fabriqué dix mille pièces (2).

Le commerce d'argent , ce qu'on appelle aujourd'hui la banque , était alors le plus lucratif de tous les négoces. Les Lombards en avaient le monopole ainsi que le privilège de l'usure. Nos Comtes leur donnaient des autorisations pour trafiquer et séjourner dans leurs bonnes villes pendant un espace de temps déterminé. D'abord , ils les encourageaient par des avances d'argent ; mais , bientôt , ils en exigèrent d'eux; ce qui ne les empêchait pas de faire des fortunes scandaleuses.

Lille fut gratifiée d'une nombreuse famille du nom Garet, qui obtint, en 1369, une patente pour six ans; en 1375, ils la renouvelèrent pour quinze autres années , à l'exclusion de tous autres.

Dans une autorisation donnée en 1281 aux Lombards Jakemon , Li Kavelos et Bernard Roger, Guy leur permet tout genre de commerce , excepté l'usure manifeste. Cette singulière recommandation nous autorise-t-elle à penser que l'usure cachée ou modérée était admise?... Du moins les Lombards en profitèrent , et , pour échapper à la vindicte

(1) Mémoire inédit de M. Brun-Lavainxe.

(2) Jbid.

publique , ils se décidaient parfois à des semblants de restitution fort curieux : Thomas Paldus et ses associés s'étant livrés à l'usure manifeste, en conçurent un vif remords et avouèrent en 4282 (40 Février) avoir fait un commerce si usuraire , avoir pris tant d'argent aux sujets du Comte , pendant qu'ils avaient demeuré dans ses états , que t toits leurs biens n'étaient pas en état de les payer. » A la demande des habitants et en vertu du concile de Lyon, le Comte confisqua leurs propriétés pour en distribuer la valeur aux parties lésées. Quant aux Lombards repentants, ils promirent de ne jamais réclamer cet argent (i). Pour achever de nous édifier, nous aurions voulu savoir si , au-dehors de la province et en sus de la somme restituée , les pénitents n'avaient pas quelque réserve en espèces ou en terres.

Pour apprécier le bénéfice de ces honnêtes gens , il suffira de rappeler que la comtesse Jeanne devant fournir la rançon de Ferrand , emprunta à 20 pour cent (2). En 4374 , la comtesse de Bar, dame de Cassel , souscrivait à un intérêt de 54 et même 72 pour cent par an (3). Oudegherst cite des Lombards qui avaient porté 2 millions d'intérêts pour un capital de 400,000 fr. (4).

En prêtant à un pareil taux, les usuriers avaient tout à cramdrepoor leur capital ; aussi fallait-il les nantir d'objets précieux qui leur assurassent leur mise de fonds. Les couronnes des seigneurs , leurs vases d'or, leurs pierreries allaient souvent au Lombard (5).

C'était pour s'opposer aux exactions de ces pirates que le Comte exigeait de ceux qui voulaient leur emprunter de l'argent une déclaration préalable et une autorisation. Une lettre de Guy permet à un particulier d'emprunter 4,500 liv. de qui que ce soit. Le même Guy nomma , en 4294, six bourgeois de Lille , pour exercer dans notre ville les fonctions de cliangeurs. C'était sans doute pour éviter les concussions des étrangers qui étaient devenus odieux par leurs richesses

(1) Archives de ta Chambre des Comptes , III, p. 445.

(2) Milun , Antiquités nationales.

(3) Les titres de ces prêts sont mentionnés à l'inventaire général des archives de la Chambre des Comptes, t. X, année 1374.

(4) Tome II, p. 207.

(5) Nous avons à Lille une vaste maison nommée le Lombard et qui a donné son nom à la rue où elle est située. Pendant quelques années on l'a consacrée au dépôt des archives départementales. La construction de l'hôtel des archives ra depuis laissée vacante.

Les Émoluments des Fonctionnaires. 277

et leurs exactions. On les désignait à Lille par une épithète qui est devenue une grosse injure et qui est bannie du vocabulaire des gens bien élevés (1).

A côté des fortunes scandaleuses des usuriers, il faut placer en contraste la modicité du traitement des premiers fonctionnaires de la maison des princes.

Ainsi le dépensier de notre comtesse Jeanne recevait par jour 1/2 muid d'avoine, un lot de vin, 18 deniers et cinq chandelles, dont deux grandes. Il avait par an , pour son vêtement, 133 sols , et de plus , comme casuel, le son de la boulangerie et les vieilles serviettes quand on venait à les remplacer par des neuves.

Le sommelier de la panneterie de Marguerite avait 100 sols de pension annuelle. Deux sols par semaine , telle était la récompense qui suffisait pour payer de longs services. Le cuisinier du comte Louis avait une pension de 2 livres de gros ; Bauduin , maréchal héréditaire de Flandre et huissier du Comte , avait journellement deux lots de vin , de l'avoine pour cinq chevaux, dix coupons de chandelles et 3 sous, monnaie de Flandre, pour ses gages; de plus deux paires de draps par an (2). Le chapelain de Guy avait aussi, par chaque jour, de l'avoine pour deux chevaux ; 16 livres pour ses draps, et 20 livres de pension annuelle. VÉpicier en titre de la dame de Gassel s'était engagé à faire le service de son hôtel pour les épices etl'apothicairerie ; elle lui accordait , pardessus lès fournitures , 30 liv. une fois payées , et deux robes toutes les fois qu'elle donnait pleine livrée. Notre châtelain de Lille , moyennant une redevance de 60 sols douisiens que lui payaient les moines de St- Vaast , accepta la charge d'avoué du village de Mons-en-Pévèle. Il avait de plus le droit d'y lever des hommes et des chevaux.

Les plus grands personnages ne dédaignaient pas d'entrer dans les plus minces détails du service de leur maison. On a vu la reine de France venir faire sécher le linge du roi au Riez de la Madeleine ; la comtesse de Bar, dame de Cassel , écrivait a ses fournisseurs de délivrer à ses valets de la graisse et autres choses nécessaires au trai-

(1) Le registre aux comptes de la ville porte cette mentiou : « Une taille qu'on fist sur les gens prestant sur gaiges qu'on appelle bougres parecqu'ils avoient reçu l'assize de le ville qu'ils n'avaient raie rendu. » xxxvij liv. x s. [Mémoire inédit de M. Brun-Lavaijibe).

(2) Inventaire des Archives de la Chambre des Comptes , III , p. 437.

tement de ses chevaux. Elle demanda < du sagn (sain-doux) à l'effet d'engrosser les jambes d'un rocin malade... » plus , une bouteille de vin blanc pour laver les jambes d'un autre cheval qui boite. » Elle recommande de faire chauffer le vin et d'y mettre un peu de graisse , afin « que le valet ne le boive pas. » Un des domestiques de cette princesse s'appelait Baudet-U-Mol ; était-ce lui qui aimait si fort le vin blanc?

Le gardien de la Salle, à Lille, avait pour gages un muid de froment , deux muids de farine , 100 sols pour ses draps et 20 sols pour un bacon.... C'est ainsi qu'on appelait un porc engraissé.

Le testament de nos souverains montre aussi leur bonhomie , leur simplicité , leur bonne foi. Celui que Jeanne signa le 4 Décembre 1244 , mérite d'être signalé. D'abord , dans les dispositions suprêmes de notre comtesse, on voit que , si elle ou ses prédécesseurs ont pris injustement quelque chose, elle veut qu'on restitue et elle lègue à cet effet 5,500 livres. Quand cette vertueuse princesse n'aurait d'autre titre pour se justifier, elle serait à nos yeux parfaitement lavée des imputations odieuses qu'on lui a jetées S'il se fait des réclamations qui

paraissent douteuses , elle veut aussi qu'on y satisfasse , et lègue pour cela une somme de 6,000 liv. Elle recommande surtout une prompte justice, afin que son âme ne souffre pas de retard. Or, cette femme timorée , qui sentait la mort l'atteindre et qui expira effectivement le lendemain , ne dit pas un mot de son prétendu parricide !... Elle veut pourtant solder des dettes même douteuses !

N'oublions pas de mentionner ici un des bienfaits de cette princesse :

Les Croisades avaient répandu en Europe une affreuse maladie qui y régna près de cinq siècles , la lèpre. Elle fut si générale qu'on comptait en France jusqu'à deux mille léproseries. L'évéque Lietbert est le premier qui en ait établi une dans nos pays du Nord. Il la fit construire en 1064 dans un des faubourgs de Cambrai et lui assura entr'autres revenus, celui de deux moulins. Au XII e siècle, Gand, Douai, avaient des maisons de ce genre. Ce ne fut qu'au XIII* siècle, et sous la comtesse Jeanne , que Lille en eut à son tour. C'est alors que fat établie la maladrerie, la bonne maison des Ladres-Bourgeois... maison qui a donné son nom à un faubourg, à une porte , à une rue de notre ville (1). L'admission dans la bonne maison était un des plus beaux

(1) La rue, la porte, lu faubourg rfe* Malades aujourd'hui de Paris.

Libéralité des Princes, 279

privilèges de la bourgeoisie. La protection des princes ne pouvait dispenser du titre de bourgeois, et plusieurs de leurs protégés ne purent, malgré les instances royales, parvenir à s'y faire recevoir. Vers le milieu du XVI e siècle , ces maisons , devenues sans usage , furent converties en établissement de charité et appliquées à d'autres besoins.

Le testament de Marguerite, soeur de Jeanne, est aussi à remarquer ; elle lègue des terres aux Béguines qu'elle a fondées , dit-elle , avec la comtesse Jeanne sa sœur, en l'honneur de Dieu et de madame Stehabelle ; elle donne aux moines des Wastines à défricher. Outre le paiement de ses dettes, acquit d'un devoir de justice, elle fait des donations à l'abbaye de Loos , aux Frères prêcheurs de Lille , à l'abbaye de Marquette, à l'hôpital Comtesse, à la collégiale St4>ierre, à l'hôpital St-Sauveur, à l'hôpital St-Nicolas , à l'hôpital St-Nicaise , situés à Lille ; à ces donations elle en joint plus de 350 autres pour divers monastères , prieurés , abbayes ; elle n'oublie pas de faire un don as mésiaus (aux lépreux) de Lille et demande que , par reconnaissance , on prie pour le repos de son âme.

Le comte Guy, fils de Marguerite, arrête des dispositions testamentaires tout-à-fait analogues ; il lègue 30,000 liv. pour réparer ses torts; il fait des dons à l'abbaye de Loos , à celle de Phalempin , aux hôpitaux Comtesse , St-Sauveur, Seclin , et à plus de 280 maisons religieuses.

Nous pourrions rapporter ici des détails de ce genre sur la plupart de nos grands seigneurs. Ces renseignements nous mettraient en état d'apprécier les hommes qu'on a souvent dépeints fort légèrement et sous d'odieuses couleurs. Nous avons cité un grand nombre de traits de bonté, de libéralité, de justice ; c'est au contraire assez rarement qu'on trouve les châtelains changés en chefs de brigands , dévalisant les passants sur la route, abusant de la force pour vexer le pauvre.

L'homme aux éperons dorés a usé peu fréquemment du droit de prélibation et de celui de faire battre le marais pour imposer silence aux grenouilles qui troublaient son sommeil.

Il serait facile au contraire de rassembler des traits touchants de bonté , de modération , dans nos coutumes locales et dans la vie intime de nos chefs. Vu l'impossibilité de les rapporter tous , nous prenons le premier qui nous tombe sous la main.

Dans la châtellenie de Lille et suivant la loi écrite des Pcrs dou Castel, le seigneur s'engageait le premier par serment à protéger

son vassal ; le serment réciproque étant fait , les parties contractantes s'embrassaient loyalement et le chef donnait à son subordonné son propre manteau comme pour sceller les mutuelles promesses (1). Les nobles de cette même cbâtellenie ne dédaignaient pas de stipuler parmi leurs droits et de consigner, dans le livre des coutumes, le privilège défaire danser et menestrander les jeunes gens du village le jour de la féte patronale ; celui de donner une rose à la jeune fille qui danserait le mieux, etc. Le droit d'asile était accordé aux charrues (2) comme il Tétait aux églises. La qualité de nourricier du pays était-elle donc aux yeux de ces barbares un titre au respect et à la protection?

On pourrait citer bien des exemples d'un grossier sensualisme; mais on trouve, à côté, de beaux traits de désintéressement et de modération. Le fief deMollemont, à Houplkies-sur-Ia-Lys, était cédé sous la redevance d'une paire de gants blancs, à la mort du titulaire (3). Uneemphytéose, constituée par les moines bénédictins doSt-Procur, exigeait , pour hommage féodal , la fumée d'un chapon cuit.

(1) Voici comment s'exprime la Loi des pers dou Castel du Lille, manuscrit du XII* siècle, de la bibliothèque de M. Barrois, p. xu, verso. Noos croyons devoir citer ce document inédit et curieux :

« Chest chou que on doit dire et faire quant on vient en hommage du signeur :

Ly homs doit joindre ses mains et mettre en les mains du Signeur et ly sires doit dire chy devenes vos mes homs a Dieu foy. A le voe de tel fief et le doit nomer ly quels ly est esqueus de tel home ou que vos accatastes a telle personne et de deffendres et warders men corps men honneur men héritages et le mien ainsy que ly homs doit faire a son Signeur et je vous prumest a warder vous et le fief dont vous venes en mon bornage et consillier que se le vous ay dit le me prumetes vous a faire bien et loialment en aussi voles vous tenir en mon hommage et ly homs doit dire sire voire. Et aussi vous voel jou rechevoir et sur le promesse que je vous ai faitte et sur le promesse que aves faitte ainsy je vous rechois dont doit mettre li homs se bouq vers sen Signeur et li sire vers sen home et se doinet entrebaisier en foy et en loiaulte en aftremant les promesses et les parolles qu'ils ont dittes. Che fait, ly sires doit prendre sen TourtUquiel et le doit baillier a sen homme, en disant : je vous rench che fief qui git la et le doit nomer qui vous est esqueus de telle personne ou que vous acatastes a celui a tenir de Dieu et de my aux us et coustumes quely des fiefs me doit et salues tou droits et vous enjoing et comande que vous en cest fief wardes le droit de Dieu et de saracte Eglise. Les juges que vo court les sous eagiez, les vefues, les orphennes, et le loi us et coutumes de vo fief et de tous ceux qui auront a faire en vo court. »

(3) Obdxric, III, p. 471.

[3) Registre des fiefs tenus de la Salle de Lille, Chambre dtt Comptes.

Les Hommages féodaux. 281

Chaque année , à l'époque indiquée , le fermier de l'emphy téose s'approchait de la table de l'abbé , et portant un chapon retiré de l'eau bouillante, couvert avec soin, il découvrait alors le plat de manière que la fumée pût s'en élever. Et cela fait , il se retirait en emportant le chapon.

Nos comtes et nos souverains se montraient souvent indulgents pour les écarts des Flamands. On a vu qu'après la mort de Bertrand de Rains , Jeanne délivra aux Lillois des lettres de pardon (1). Guy fit de même lors de la punition infligée à l'échevinage pour lui faire expier la mollesse avec laquelle il avait traité l'attentat commis contre ces prédicateurs de la croix d'Arragon ; et à propos de ce prince nous citerons, pour preuve de sa bonhomie, la lettre qu'il écrivait, en 4284 , aux gens de son comté pour leur demander des aides. Après avoir promis de rendre a jour marqué , il les prie de vouloir bien lui prêter de façon à contenter le roi et à ne pas agir comme autrefois quand ce même roi leur en avait fait la demande et qu'ils n'avaient seulement pas voulu lui répondre (2).

Le lecteur a sans doute présents à la pensée les traits de modération que nous avons rapportés en parlant du roi Jean et du roi Charles (3).

Notre contrée que la fertilité du sol , la débonnaireté des princes , le caractère des habitants , la richesse du commerce concouraient à rendre heureuse et paisible , fut , néanmoins , continuellement remuée par les guerres et les voyages. On a vu la Flandre wallonne agitée , soit que les rois de France et autres souverains , par une agression souvent immotivée , nous amenassent leurs armées ; soit que les communes turbulentes de la Flandre flamingante , que les princes avaient d'abord appelées au secours de leur autorité, levassent l'étendard contre elle,

(1) Voici ces lettres : Joanna Flandriae et hannonioe comitissa dilectis suis Baillivo , Scalbinis et omnibus illis de insulâ salutem. Noverit universitas vestra quod ego divini amorti intuitû vos et omnes illos quos odio habebam occasione Bertami de Rains qui se patrem meum fecitappellari de omni rumore etforefacto quod mihi fecistis quittos clamo libéré et absolutè excepto eo de quo fueritis ergo alium vel alios quàm ergà me, excepto tantummodo corpore Bertami pradicti. undè rogo vos quatenùs ad Dominum pro me intercedere faciatis. Datum Insulis feriâ quintâ ante festum sancti Hichaelis anno Domini 1235.

(2) Inventaire des archives de la Chambre des Comptes de JUlle , III.

(3) Pages 246 et 250.

ou se jetassent dans les luttes de détail; soit enfin que nos compatriotes allassent au-delà des mers combattre les infidèles. Ajoutons à cela les migrations volontaires qui faisaient sortir du pays de nombreux artisans pour les diriger vers l'Allemagne, l'Angleterre, le Portugal ; celles que les révolutions géologiques et les inondations rendaient nécessaires ; celles que la victoire ordonnait, lorsque, par exemple , tous les Lillois vendus comme esclaves par un roi cruel , étaient expédiés au loin après avoir été marqués du fer brûlant de la servitude , et Ton s'étonnera que , soumise à l'action prolongée de ces causes de ruine, notre châteilenie ne soit pas devenue déserte. C'est une chose merveilleuse qu'un si petit fragment de territoire ait pu, malgré tout, être le théâtre de tant de grandes choses et offrir constamment à l'histoire quelques-unes de ses pages les plus intéressantes.

Il ne faut pas s'imaginer que nos ancêtres ne fussent que des batailleurs, ou des marchands; il se trouvait parmi eux des hommes d'intelligence et de cœur ; seulement l'état général offrait de notables différences avec ce qu'il est de nos jours.

Deux choses qu'on n'oserait plus aujourd'hui mentionner dans l'énumération des connaissances d'un homme, la lecture et l'écriture, avaient alors toute l'importance possible. De grands seigneurs, uniquement guerriers , ne savaient parfois ni l'une ni l'autre. Les prélats ne dédaignaient pas l'office de scribes , et l'on mentionne comme une circonstance digne de remarque que Jeanne fit transcrire en sa présence , par l'évéque de Thérouanne , les lettres de fondation de St-Pierre de Lille , lettres qui tombaient de vétusté. Les originaux ou les copies authentiques des chartes, diplômes, etc., avaient en effet une haute importance; les dépôts d'archives étaient conservés avec un soin religieux. C'était là que l'on confiait les lettres-patentes , les chartes , ce palladium des libertés publiques. On les y gardait dans des coffres de fer à triple serrure ; quelquefois dans des tours uniquement construites en pierres. C'est ainsi que ces titres ont traversé des siècles pour arriver jusqu'à nous. Le plus ancien manuscrit qui nous soit resté est de 744 ; il provient de l'abbaye St- Berlin, à St- Omer (4). Il compte donc onze siècles d'existence!

Les livres étaient chose rare et précieuse , lorsque cent cinquante

(I) .Warkkœiug, I, p. 19.

Les Sciences mathématiques et naturelles. 283

volumes formaient la collection la plus nombreuse qu'un roi de France eût pu réunir. Néanmoins, l'abbaye de Cysoing avait déjà au IX e siècle une belle bibliothèque dont le catalogue nous a été conservé (1). Dès les premiers temps , le chapitre St-Pierre possédait une collection que les hommes lettrés des villes voisines se plaisaient à enrichir de leurs dons (2).

Par le conseil des grands clercs de ses états , Bauduin IX fit réunir, en forme de manuel , un recueil des histoires depuis la création du monde jusqu'à son temps. Ces compilations, rédigées en français, furent appelées Histoire de Bauduin. Il chargea les mêmes clercs de mettre par écrit les Coutumes du Hainaut et de la Flandre (3).

Les sciences mathématiques et naturelles avaient peu de développements. On regardait comme des avertissements célestes des phénomènes naturels , tels que la pluie de sang ( en 945 ) et le tremblement de terre qui, vers cette époque (en 925), se fit sentir dans le Cambresis. Gerbert avait bien composé une sphère où l'on trouve indiqués les cercles polaires, les tropiques, l'équateur, le zodiaque (4). On avait aussi en 1274 (5) une carte géographique assez importante ; mais on trouve aussi le Pas-de-Calais désigné sous le nom de mer inconnue. Cependant les Croisades avaient entraîné nos compatriotes au loin et le chevalier du Fay de Tournai avait combattu sous Tamerlan (6) .

La littérature a dans notre province des noms qu'on peut citer à ses amis et à ses ennemis. Alain de Lille , le docteur universel ; un autre Alain de Lille , qui fut évéque d'Auxerre ; André de Marchiennes , Philippe de Comines, ont été pour ceux qui sont venus après eux des modèles qu'ils s'honorent d'avoir suivis (7).

(1) Par dom Loc d'Achéri, dans le t. XII de son Spicilege.—M. le D r Le Glat, Programme d'Etudes historiques, p. 110. — Vanderhaer en cite plusieurs dans le testament de St-Evrard.

(2) En 1212 , Guillaume, archidiacre de Valcnciennes, donnait huit volumes de théologie. — En 1289, Pierre de Munio, chanoine de St-Omer, lui faisait don de plusieurs livres de droit canon, etc.

(3) Warnioehig, I, p. 213.

(4) Richer, H, p. 55.

(5) De Bast, Recueil d'antiquités romaines et gauloises, 1808 , in-4«.

(6) M. De Baraxte, II, p. 43.

(7) Parmi les personnages remarquables de celte époque on pourrait citer Lietbert, chanoine de la première fondation de St-Picrrc à Lille et qui devint évéque

Une discussion sur les principes de la philosophie occasionna une querelle qui prit , comme on sait , une chaleur désordonnée.

Dans les controverses qui s'élevèrent entre les Réalistes et les Nominaux , Roscelin et Raimbert , tous deux de Lille , se distinguèrent par leur talent à soutenir Porphyre , Aristote et les Nominaux. A cette époque, Oudart, écolâtre de Tournai, était au contraire réaliste, et tous les clercs de la Flandre et des pays voisins accouraient en foule pour l'entendre. On raconte qu'un chanoine , nommé Gualbert , voulant avoir une conclusion définitive que les arguments successifs des philosophes ne lui permettaient pas de prendre , consulta un devin à Tournai ; ce devin était sourd et muet , et dès lors parfaitement en dehors de l'esprit de parti... Après avoir reçu la consultation , il leva un doigt, puis le fit aller comme le soc d'une charrue qui fend la terre et regarda l'école d'Oudart ; on pensa que c'était pour signifier que sa doctrine était bonne à suivre ; puis, se tournant vers l'école de Lille, il souffla en signe de mépris. L'affaire fut ainsi jugée sans appel.

Le genre humain serait bien heureux si toutes les disputes analogues avaient une issue aussi pacifique et aussi prompte !

Dès cette époque le monastère de St-Amand cultivait avec succès la musique. Le peuple avait adopté des chants en vogue et qui, pendant longtemps , se sont transmis comme une tradition. Nous en donnons ici deux que nous avons extraits d'un manuscrit de la bibliothèque de Lille.

L'architecture brilla pendant cette époque. Le moyen-âge comptait les monuments par millions (i). Lille conserva jusqu'en 4792 la magnifique collégiale St-Pierre qui remontait au XI e siècle ; l'église St-Etienne, de la même époque ; l'église des Récollets, du XIII e siècle; une jolie tourelle octogone qui se trouvait à l'hôpital Comtesse , rappelait les minarets de l'Orient , au souvenir desquels elle avait probablement dû son origine ; le palais de la Salle , bâti par Bauduin Y, a depuis longtemps disparu , ainsi que le beffroi tout-à-fait pittoresque

de Maguelone; il écrivit le Flores Psalmorum. Jean, fils de Guy, comte de Flandre et prévôt de St-Pierre , qui fut élevé au siège de Meta, et devint le 43« évêque de Liège, après St-Lambert; Jean van Ryssel (de Lille) , qui fut châtelain de Ropelmonde, etc.

(1) M. De Chateaubriand , Eludes historiques.

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V Architecture. 285

de l'hôtel échevinal ; la porte St-Pierre du XIV 4 siècle n'a plus qu'un dernier vestige dans une tour crénelée qui s'absorbe peu à peu dans le sol et dans les constructions voisines. Rappelons encore la maison, dite des Templiers , rue St-Etienne , et qui portait la date de 4279 (1), et la ferme de Lomme qui a , dit-on , appartenu a cet ordre.

Dans plus d'un village de notre arrondissement , il reste des tronçons d'édifices qui s'abaissent chaque année , des anciennes tourelles , des châteaux forts de la féodalité. Quelques-unes de ces demeures seigneuriales offraient de ces particularités que l'avide curiosité parcourt avec effroi dans les romans qui les ont amplifiées. Au commencement de ce siècle, une commission , nommée à cet effet, fit une visite judiciaire aux ruines du château de Montigny et de l'abbaye d'Anchin , tous deux dans notre voisinage. Dans l'un on trouva à l'angle d'une vieille tour, une chambre voûtée et une ouverture étroite où l'on ne pouvait passer que de côté. Cette ouverture conduisait à un couloir de 66 centimètres de largeur où se trouvait un trou circulaire d'un diamètre de même dimension formant l'ouverture d'un puits. C'était l'entrée d'un souterrain de 7 à 8 mètres de longueur et de profondeur, mais qui n'avait que 66 centimètres de largeur dans toute son étendue !.... un soupirail de 3 centimètres de largeur et de 33 centimètres de hauteur était la seule ouverture qui éclairât ce cachot affreux autant que bizarre, et dont le fond se trouvait au niveau de l'eau des fossés qui entouraient le château; on a retiré de cette tour un instrument de torture qui est actuellement au musée de Douai (2).

A Anchin , c'était plus lugubre encore ! Derrière le quartier de l'abbaye existait une tour dans laquelle on ne pouvait s'introduire qu'en passant par plusieurs petits corridors secrets. Quand les commissaires de la République voulurent y avoir accès , il fallut recourir au marteau du serrurier. Sur une plate-forme , pratiquée à l'un des étages de cet édifice , on remarqua une trappe munie de nombreux verroux ; la trappe levée on aperçut un caveau bâti en cône tronqué , au fond duquel se trouvait une autre trappe qu'il fallut également forcer. Alors l'œil put plonger dans un cachot profond et obscur... où se trouvait une sorte de siège en pierre ; auprès , étaient placés des objets qu'on ne distinguait pas bien. On descendit donc ; on trouva un

(1) Page 109.

(2) Voyez Statistique du département du Nord, par M. Bottin , 1805, 1 , 121.

crâne et des ossements humains... Sur le mur était cette inscription gravée avec la pointe de quelque instrument :

« Chy a esté enfermé dom Robe. »

Quel était ce malheureux ? Était-ce un sujet justicié ou une victime de la vengeance? c'est ce que nous ignorons... Le château de Clisson (Loire-Inférieure), renfermait des oubliettes encore bien plus terribles, et nul n'a visité ces ruines sans frémir à la vue de ces puits sans fond , de ces énormes crochets, à l'aide desquels on y empalait les condamnés. Heureusement tout cela est probablement passé pour toujours.

L'inventaire des monuments de cette époque qui ont survécu jusqu'à nos jours dans le département du Nord, n'est pas bien long. A Erquinghem , des fragments de 1007 et 1032 ; à Baudignies , quelque chose de 1029 ; à Auchy, une ogive byzantine de 1111 ; à La Gorgue , quelques restes d'une abbaye de Bernardines de 1121 ; à Chéreng, une église de 1145 ; à Morbecque , des restes d'architecture romane de 1154 ; à Anor, de 1170; Solrinnes possède des constructions de 1292 ; Larouillie de 1300 environ ; Aibcs de 1327 ; à Templemars et à Seclin, on trouve des cryptes, mais qui n'ont rien d'intéressant (1). En somme, c'est encore l'arrondissement de Lille qui , sous ce rapport , est le plus riche du département.

Le ciment de tous ces édifices était confectionné avec la chaux que l'on faisait dans nos environs. La charte de Tournai, en 1189, nous fait voir que les fours à chaux y étaient établis déjà depuis long-temps. La houille était employée en 1049 (2). Les carrières de Lezennes et autres sont ouvertes depuis un temps immémorial. L'art de cuire les briques est aussi ancien que le peuple flamand lui-même. On leur donnait des dimensions un peu plus considérables qu'aujourd'hui et on les cuisait au feu de bois; ce qui leur faisait prendre une couleur particulière. On y moulait parfois des figures , et cette coutume s'étendit surtout dans les siècles suivants. Les charpentiers avaient sans doute quelques secrets pour la conservation du bois ; car la charpente de la tour St-Pierre , qui compte plusieurs siècles , est dans un état de conservation aussi parfaite que si l'on venait de la poser. On remarque

(1 ) Extrait des questionnaires de la Commission historique du département du Nord. (2) Amusements philosophiques , p. 450.

Les Objets d'art, — Les Sceaux.

avec surprise que les araignées n'y vont pas attacher leurs toiles et que les insectes ne la piquent pas ; ce qui tient peut-être à quelque procédé d'injection analogue à celui que M. Boucherie a découvert de nos jours.

Les objets d'art sont aussi rares que les monuments eux-mêmes. Cependant M. Gentil-Descamps a, dans son riche cabinet, un Coquemar très-curieux du IX e ou du X e siècle ; c'est un lion sur le dos duquel s'est attaché un autre animal qui le mord et forme l'anse du vase ; il a aussi des chenets de cette époque et qui ont été faits dans la chûtellenie ; à Wylder se trouve un plat plus ancien encore , portant la date de 739 avec une inscription répétée dans le pourtour.

On voit à Chéreng une cloche fort remarquable sur laquelle se trouve en relief une danse macabre; Landas en a une de 1235. Parmi les antiquités de notre pays , figurent le baptistère de Chéreng et celui de Gondecourt qui remontent à une époque très-reculée. On trouve , dit-on , à Avelin , une inscription celtique ; nous n'avons pas été nous en assurer.

Comme les seigneurs ne savaient pas écrire et qu'ils devaient néanmoins passer des actes on y suppléait au moyen des sceaux ou cachets.

Dès que la gravure en creux fut devenue un travail lucratif, elle fit des progrès remarquables et ce fut en Flandre qu'elle atteignit la perfection .

Déjà sousBauduin IX, certains titres étaient revêtus d'empreintes en cire ou accompagnés de bulles d'or. Mais après le XIV e siècle , comme l'écriture devenait plus familière , l'art cessa d'être rétribué , il tomba. Si l'on compare les gravures aux lignes naïves , gracieuses , du XI 9 siècle avec celles des XV e et XVI e siècles , on y trouve une distance immense. Les produits des graveurs français de la même époque ne peuvent , en aucune manière , supporter la comparaison avec ceux des artistes flamands du règne de Guy de Dampierre et de ses fils.

Les couvents et les abbayes avaient aussi leurs sceaux ; les meilleurs de notre province sont ceux de l'abbaye de Loos. Quand nos villes obtinrent des lettres de franchise ou furent érigées en communes , elles prirent à leur tour des sceaux et des armoiries. Le sceau de notre ville , sous Jeanne de Constantinople , ne brille guère par son élégance.

Peu à peu les bourgeois , de simples artisans , des laboureurs même adoptèrent l'usage , alors de bon ton , d'avoir un cachet, une devise ;

d'y insérer armes , noms, initiales , outils , etc. Une collection de plus de trois cents exemplaires de ces pièces historiques de notre châtellenie, se trouve entre les mains de M. Edmond Brun; on peut y voir l'habileté d'exécution et la grande diversité d'invention des artistes de ce temps.

Outre leurs dimensions considérables, les sceaux des princes avaient un caractère spécial ; c'était leur attache ordinairement en soie ; les sceaux moins importants étaient tenus à des bandelettes de parchemin. Les actes émanés des papes eurent long-temps une empreinte en plomb appendue à un morceau de ficelle.

Le prince , pour garantie des traités faits avec les communes , tenait le scel échevinal. L'importance de cette pièce tenta la cupidité des faussaires , et les actes importants furent revêtus d'un contre-scel ou deuxième scel qui venait attester l'authenticité du premier et était imprimé au revers.

Sous Louis de Maie , la gravure , en conservant sa netteté , commença à perdre de son élégance. A mesure que l'écriture se répandait , les cachets perdaient de leur valeur ; aussi , à la fin du XV e siècle , sont-ils très-pauvres d'idée et d'exécution.

Avant Charles VI les rois de France ne signaient que par monogramme. Nos archives ne renferment pas de signature de Philippe-le- Hardi et de Jean-sans-Peur. Les premières que l'on y rencontre sont de Philippe-Ie-Bon et de son fils Charles-le-Téméraire.

La toilette tient de bien près à l'état des arts ; elle dépend évidemment du goût plus ou moins épuré qui règne dans les esprits. Quelques détails sur la manière de s'habiller de ce temps ne seront pas déplacés.

La mise des artisans , celle des gens de qualité , celle des guerriers, offrait des différences notables. Pour les uns , c'était une sorte de tunique descendant à mi-cuisse, un chaperon ou bonnet plat , un haut de chausse allant aux genoux , une cape et un mantel court ; la chaussure était d'une peau , grossièrement préparée , attachée autour de la jambe par des courroies. Les femmes étaient vêtues à peu près comme les hommes (1) , seulement elles avaient la tunique plus longue , et au lieu de cape une espèce de laticlave. Les grands seigneurs et les premiers dignitaires avaient le privilège de porter des bandes d'écarlate

(l) Revue du Nord, VI , p. 57 .—Voyez VadeMecum du peiotre , par M. Destines.

La Toilelle des Dames. 289

dans les plis de leurs vêtements , et de tenir la chevelure longue. Les ecclésiastiques irréguliers la portaient rabattue sur le front, et étaient couverts d'une soutane noire ou brune. Les serfs et le commun du peuple étaient astreints à garder les cheveux courts.

Les bourgeoises et les dames de qualité avaient plus de recherche dans leur accoutrement. Qu'il nous soit permis d'en dénommer les principales pièces.

Nos Lilloises avaient déjà l'usage de ce vêtement que la pruderie anglaise refuse de nommer et pour la désignation duquel les dames d'Outre-Manche ont emprunté a la langue française le mot clwmise; les hommes n'en portaient pas encore.

Au-dessus venait le surcot, puis un tournikiel, puis un tablier avec une pièce carrée qui s'étendait sur la poitrine et qu'on nommait bavette. Les coiffures étaient variées , et nous ne saurions pas bien assigner la différence qui distinguait Vkuve de Yhuvette 9 du keuvrcchief ; la cappe du capron; le cappiel du chapelet.... Lorsqu'elles sortaient, elles se munissaient d'un meulekin (voile) , ou d'un pliehon, d'un mantiel, ou quelques autres affulures de futaine blanche ou noire.

Les bijoux les plus ordinaires se composaient iïaffikés ( épingles , broches) d'or ou d'argent; d'amei* de même métal, de chicrcles (bracelets) ; de {remaux ou fremails (boucles), plus ou moins enrichies de pierres , de perles , etc.; d'une chainture plus ou moins brillante , et qui serrant la taille en dessinait les formes; d'aumônière (sac) où elles enfermaient leur patnotre, leur coutiel , leur ploucoir et autres menus meubles. Les dames de qualité tenaient surtout à avoir un beau missel ou livre d'heures (1).

Les ménagères portaient à leurs ceintures le trousseau des clefs les plus importantes de la maison ; c'était là le signe de l'autorité domestique. Aussi quand une veuve voulait renoncer à la communauté, elle se rendait solennellement sur le cimetière où étaient les restes de son mari ; là , elle déliait sa ceinture et la déposait , ainsi que les clefs , sur la terre fraîchemeut remuée. Un dicton qui subsiste encore dans plusieurs villes de la Flandre rappelle cet usage : « Elle a déposé les clefs sur la fosse. »

(1) Voyez Roism , p. 156, 157. — Les Lois des Pers dou Castel de Lille, de 1286 à 1416, manuscrit de la bibliothèque de M. Barrois, p. xxvij.

S'il n'était pas trop indiscret de nous introduire dans la chambre de ces dames , nous vous y montrerions leur lit qui se composait principalement d'une couchette, d'un kiute ou matelas , d'un canechel (couvrepieds), d'un estret (traversin) et d'un oreiller. On couvrait le tout de Uncheux (draps) bien blancs, puis enfin, d'un couvretoir de vair ou de gris (fourrures). Des angles du lit s'élevaient quatre colonnes supportant un baldaquin , ainsi nommé de l'étoffe qui le couvrait et qui venait de Baldac (Bagdad) , et que nous nommons perse ou damas. Des gourdines ( rideaux ) entouraient complètement le lit. L'étoffe en variait suivant la fortune des particuliers. On n'avait d'autre place pour le pot de kenvre (chambre) que le dessous du lit.

Parmi les objets qui garnissent l'appartement , remarquez ce cophère (coffre) , cet escrign (écrin , armoire) en chêne , ornés de riches sculptures , meubles où la dame enferme les hardes ; des estaux (traiteaux) supportaient la taule (table) que l'on couvre d'une nappe. Une bachyn et un pot y sont mis à côté d'un estandart (essuie-main). Autour de la pièce, voici des chayèrcx (chaises), des bancs.

Vous ne refuserez pas de venir à la cuisine?... Voyez ces larges cheminées , dont le fronteau est à deux mètres du sol , et qui se trouve garni d'un pan d'étoffe, comme on en remarque encore aujourd'hui dans nos campagnes ; des crémillies (crémaillères) y sont suspendues , un andier (chenét) y supporte le bois ; on y append des pots de fer, des caudrons , des rostiers (grils) , la saimoire (broche) avec ses poids de fier y fait déjà figure ; sur des rayons , voici des pots d'estaing , des payelles (poêles à frire) ; plus loin , un bahut sculpté plus ou moins richement, où figurent des louches (cuillers), des plats, des drageoirs , des tasses , les hanaps , le morsier et son pestiel (mortier et pilon ) , et tout ce dont l'éclat métallique peut flatter l'œil. Dans un coin se trouve le grauwet (croc), où l'on suspend la viande fraîche ou le gibier; dans un autre, le met (pétrin), etc.

De la cuisine , passons dans la salette. La table est mise , elle est couverte d'une nappe ; chaque convive a une toualle ou serviette. A midi précis , le repas commence , parce que nous sommes chez des gens aisés; les artisans font leur repas une heure plus tôt. La plupart des mets se préparent avec de l'huile , de la graisse ou du lait (1) ;

(1) Histoire des Ordres religieux, V, p. 107, citée par Montlijcot, p. 41.

Les Harnais de Guerre. 291

tes plats sont nombreux . En 1310 un abbé réunit, dit-on , six mille convives devant trois mille plats (1) ! Le pain de farine de froment était alors d'un grand luxe (3).

La boisson la plus commune ici , c'est le vin ; on consommait alors de ee liquide quatre fois plus que de nos jours. La bière est connue sous la dénomination de cervoise (cervisia) ou de goudale (3). L'hydromel est nommé dans des titres de 1163.

Quant aux jeux qui amusaient les loisirs des Flamands , nos ancêtres , nous ne pouvons citer que ceux de dés, de quekebarde , helsiede , dobbestole, dont nous avons rencontré les noms sans en connaître aucunement la valeur.

Pour les hommes de guerre , le premier vêtement est le surcot , au-dessus duquel ils mettent le tournikiel , le pelu ( sortes de manteaux ) le plickon ( robe fourrée ) , une houche ou schlouf (espèce de paletot) un blanquet... . Le bonnet est un tabart ou cloche (calotte). Cet accoutrement coûtait à un fils de France jusqu'à 16 livres ^0 sous, et la garde-robe entière 107 livres.

Le harnais de guerre exige qu'on endosse, d'abord , un gasigan; puis, au-dessus, un pourpoint ou hoqueion. Le haubiert descend jusqu'aux genoux , le haubergeon est plus court ; ils sont tous deux en cotte de mailles. Un bassinet préserve la tête, des cauchons (chaussons) de fer leur couvrent les pieds , des gambarts , des cuissarts protègent les jambes et les cuisses. Les armes sont diverses , suivant les besoins : tantôt c'est une pique , un arc et des sayettes ; tantôt un arcqbalestre , puis une haclie d'armes , une macque écantelée (sorte de pieu garni de pointes), une espée , un couteau à pointe, un brachem^r (épée courte Ct large ) , un fauchon ( épée recourbée ) , un glave ( saj(>re ) , une dagne , un poignard nommé miséricorde, etc., etc.

Nos pères , pieux et vaillants , aimaient les passe-temps de l'esprit , et plusieurs de nos compatriotes obtinrent dans la littérature des succès prodigieux ; notre pays brilla d'un éclat fort honorable. Pe toutes les provinces au-delà de la Loire , c'est la Flandre qui , au XUI a siècle , compte le plus d'écrivains en vers , et ces écrivains étaient

(1] H. ©e Chateaubriand, Études hittoriques , III, p. 204. (2) Orderic, Histoire ecclésiastique, III, p. 121. (S) Peut-être de l'anglais good-cle.

estimés comme les meilleurs du temps ; leurs ouvrages ont servi longtemps de modèle (i). Il est digne de remarque que , depuis Malherbe , ce beau feu s'est éteint et qu'il n'a plus paru chez nous un poète remarquable.

Les premiers essais de l'art dramatique sont de cette époque. Les Flamands ont toujours aimé la représentation des mystères; on y rencontrait plus d'une invraisemblance, et on y trouvait des choses plus ou moins inconvenantes. D'abord , on choisissait presque toujours des sujets tirés de l'histoire sainte : Adam et Êve y étaient dans le costume qu'ils avaient au paradis terrestre ; la femme de Noé donnait des soufflets à son mari , etc. (2) Les spectateurs étaient fort bruyants et fort peu mesurés , à en juger par les ordonnances que la police promulguait alors.

La rime était en usage dès le IX* siècle.

Le goût de la poésie était populaire a Lille , et vers la fin du XIV* siècle , c'était un usage encore suivi de lutter paroisse contre paroisse , rue contre rue , à qui s'acquitterait le mieux ou à jouer des mystères, ou à rimer quelques dicts. Le lieu du rendez-vous choisi , on plantait des arbres à l'entour, et l'assemblée se faisait là au milieu de la rue ; c'est ce qu'on appelait les jeux sous Vormel. Les princes ne dédaignaient pas ces doux passe-temps ; les prélats et les gens lettrés y prenaient part et formèrent ces jmys, palinods, cours d'amour. Le goût en était devenu si vif, qu'en 4382 il fut publié une défense déjouer au moyen de personnages , de rimes , de faire assemblée de paroisse contre paroisse , ni de rue contre rue , ni de planter arbres en la rue pour faire assemblée , excepté h la procession de Lille prochaine (5).

La plupart de ces sociétés littéraires se plaçaient sous le patronage de Marie, la divine Vierge , ou , comme on disait poétiquement alors , de Notre-Dame, C'est sous cette inspiration que se formèrent les bans poétiques , la cour de rhétorique , les confréries , etc. La fête du prince de Rhétorique se célébrait avec grande pompe à Douai.

Les premiers rimeurs chantaient la guerre et l'amour ; l'éloge de la Vierge , lorsqu'elle commença à figurer dans les productions des

(1) Archives historiques et littéraires du Nord de la France , III , p. 145.

(2) M. De Chateaubriand, Études historiques, III, p. 204.

£5) Pour la littérature en Flandre, voir Histoire des villes de France , III , p. 307.

Les Trouvères lillois, 293

poètes, se trouvait parfois en assez mauvaise compagnie. Il y a des louanges de la virginité qui sont très-propres à effaroucher la pudeur.

C'est dans ces concours que la langue romane prit peu à peu une extension imprévue; c'est là que se prépara la prépondérance qu'elle va acquérir sous les ducs de Bourgogne. Il y avait déjà alors plus de rimeurs français que de poètes latins.

Dans l'énumération des officiers d'une cour d'amour, nous avons vu citer cinq cents personnes des plus illustres seigneurs de France , de Bourgogne et d'Artois ; parmi les chevaliers de la cour se trouvent des grands-veneurs , des trésoriers des chartes ; parmi les auditeurs, des maîtres en théologie, des chanoines ; parmi les conseilleurs était le grand fauconnier de France , un des riches financiers de l'époque; parmi les maîtres de requête, des chanoines de Paris , Tournai , Lille (1) ; parmi les substituts du procureur général, des chanoines de St-Pierre , etc.

Les trouvères lillois les plus célèbres sont : Li rois de LUle, Richard de Lille (2) , Pierre Leborgne, Jehan Fremaux, qui vivaient au XIII* siècle ; Jacquemars Giélée, auteur du Renard, roman qui se répandit dans toute l'Europe et fut si souvent imité par les écrivains des siècles suivants. On ne peut comparer sa vogue qu'à celle qu'obtint , de nos jours , Walter-Scott, ou à celle que possède dans ce moment Eugène Sue. Marotte ou Marie Dergnaux, dont nous avons parlé page 140 , fut une muse (vieux style) de ce temps ; Gaultier de Lille, qui vivait au XII e siècle , est l'auteur d'un poème très-remarquable et qui eut tant de vogue que , dans le siècle suivant , on l'expliquait dans les collèges comme une production du siècle d'Auguste (3).

Aujourd'hui , notre Flandre a perdu le sceptre littéraire qu'elle a tenu pendant de longues et glorieuses années ; mais les hommes de zèle , de labeur, n'y sont pas rares. C'est par des nuances souvent imperceptibles que les nations passent de la barbarie à une haute culture intellectuelle ; c'est également par des nuances insaisissables qu'elles descendent. Sachons gré à ceux qui , parmi nous , retiennent la société sur ces pentes glissantes et la préparent à se reporter vers le sommet. S'il était permis d'employer cette comparaison, nous dirions

(1) Essai sur les cours d'amour, par Dietz , traduction du baron Roisin , V.

(2) Trouvères .Jongleurs et ménestrels du Nord , etc., par M. Arthur Diiuux, IL

(3) Archives historiques et littéraires du Nord de la France, III, p. 241.

qu'ils sont comme les humbles artisans qui extraient le gaz qui éclaire nos villes et y combat l'invasion des ténèbres. Sans doute , ce n'est pas là une lumièrè comparable à celle du soleil ; mais ne faut-il pas leur savoir gré de tels efforts ? Ne faut-îl pas avoir un mouvement de sympathie pour ceux qui , ayant prévu leur obscurité et l'oubli inévitable qui les attend , ont , néanmoins , employé la chaleur de leur ame , la force de leur intelligence, le temps de leur vie à élaborer pour nous ces notions , dont la valeur nous échappe en raison même de l'extrême facilité qu'ils nous ont donnée de les saisir!

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