Z. CONSIDÉRATIONS GÉOLOGIQUES
'il est une notion devenue vraiment populaire, c'est celle des révolutions géologiques; et nous nous croyons permis de commencer notre étude par ce genre de considérations auxquelles, aujourd'hui, personne n'est étranger.
A l'époque tertiaire, M. Élie de Beaumont nous montre tout le terrain de la Flandre caché sous les eaux d'une vaste mer méditerranée qui avait environ deux cent cinquante lieues de l'Est à l'Ouest ; et vingt-cinq , du Nord au Midi. Les emplacements où l'on a bâti, depuis, Paris, Londres,
Flandre antédiluvienne. 17 Bruxelles et Lille, étaient sous les flots de ce lac. Les lieux d'Oxford de Francfort, de Luxembourg, de Nantes, de Cherbourg, étaient émerges et sur un même continent. Le Pas-de-Calais n'existait pas encore Un même plateau exondè avait, à ses extrémités, le lieu de Laon et celui de Béarnais. En face de remplacement où est, aujourd'hui Dunkerque, s'élevait une île qui n'était pas l'Angleterre. (Voir la Carte ci-jointe et la Note 1).
Pendant les longs siècles que subsista cet état de choses , la mer déposait graduellement, sur le point qui, après son soulèvement, devint le Mont de Cassel, ces nombreuses espèces de coquillages dont on a dressé les catalogues et dont plusieurs sont aujourd'hui perdues tandis que d'autres ne se retrouvent plus que dans des mers lointaines.
Le secret de ces révolutions aussi étonnantes qu'elles sont incontestables nous a été révélé par la science: c'est par l'effet du soulèvement des terrains qui constituent l'écorce solide du globe, et par l'affaissement qui lui succède dans un temps plus ou moins long que se sont opérées le* invasions des mers sur les continents, ou la retraite des eaux dans un bassin inférieur. C'est par là que des terrains d'abord cachés sous les eaux sont ensuite exondês, et que d'autres sont engloutis. Pendant une ou plusieurs de ces époques, une végétation v^oureuse s'est établie dans notre latitude; on y aurait vu vivre alors, et l'on y retrouve aujourd'hui, à l'état fossile (2), des végétaux sans analogues dans l'état actuel de nos contrées; des palmiers, des arbres au caoutchouc, aujourd'hui relégués au Pérou, des cassia fistula confinés entre les tropiques ; ces arbres gigantesques étendaient leurs longs bras sur le bord des lacs. Là, un détritus abondant venait
( 1) On entend par Époque tertiaire, une des grandes divisions que la Géologie a faites, des temps qui ont précédé la création de l'homme. La première est celle où la ère incandescente du globe s'est solidifiée à la surface par l'effet du refioidisset; la seconde est celle où des produils divers se sout déposés sur cette prem.ère be: il n'y avait point alors d'êtres organisés; la troisième comprend les temps où les mollusques, les premiers végétaux ont apparu sur la terre. C'est à cette époque dont nous sommes séparés par un grand nombre de siècles , qu'il faut se reporter pour l'intelligence de la Carte ci-jointe.
( 2 ) Plusieurs personnes possèdent des fragments plus ou moins considérables de plaotes fossiles qu'on trouve dans nos houillères et qui ne végètent plus actuellement que sous les tropiques. On en a retiré un tronc de palmier encore entier; nous avons, dans noire cabinet, un fragment de bananier devenu une pierre rougeâlre et siliceuse. — A Provin on trouvé des arbres pétrifiés.
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chaque année, s'ajouter aux dépôts des années précédentes ; des siècles innombrables préparèrent ces couches qui sont aujourd'hui les h ou il - Itères, sources de tant de richesses , trésor plus précieux, pour l'industrie, que l'or lui-même (1). Des débris analogues mais plus récente, préparent des tourbières , raines futures d'un charbon fossile que la nature n'a pas encore suffisamment élabore. Au sein des forêts où Ton n'entendait pas encore la voix de l'homme, vivaient des animaux devenus ignorés ; ou, du moins, qu'on ne retrouve plus que sous les latitudes lointaines et voisines de l'équateur ; des cerfs bramaient le long des eaux ; des éléphants gigantesques parcouraient ces forêts perpétuellement vierges et dont personne ne leur disputait l'empire (2).
De nouveaux mouvements dans les portions de 1 ecorce terrestre ayant amené de nouvelles révolutions à la surface du globe, la mer envahit de nouveau des plaines qu'elle avait du abandonner et laisser à sec ; les lacs sont comblés ; des bancs de galets, de sable marin sont roulés sur des plaines autrefois verdoyantes. C'est à travers un nombre indéfini d'alternatives semblables que le fragment de territoire qui est devenu la Flandre, tendait graduellement à prendre la physionomie qu'il présente de nos jours.
Le soulèvement des hauteurs du Hainaut est le quatrième dans la série de ceux dont la science a déterminé l'âge relatif ; il s'étend du Mansfield au Pembrokshire à travers la Belgique ; et détermine un
(1) Le département du Nord a quatorze mines de charbon qui produisent, par an, une valeur de neuf à dix millions de fraucs, ( Rapport du Jury départemental du Nord, KcBLMAirs:l844, page G 4.) et une dizaine de hauts fnurnaux pour la foute, produisant quatre-vingt dix à cent mille quintaux métriques (Ibid. p. 6D). La l r « et la 2« fonte produisent environ quinze à seize mitions de francs. Les cendres fossiles, qu'on trouve en abondance^ Sars-Poteries (Nord), ont une origine qu'on n'a pu encore assigner d'une manière certaine. On commença à les exploiter en 1 77 7. On en lire actuellement environ deux mille mètres cubes chaque année.
(2) Nous sommes possesseurs de restes fossiles assez considérables et qui ont été extraits d'une exploitation de galets prés des Fontinettes, non loin d'Arqués et de Saint- Orner. On y remarque des molaires d'éléphant parfaitement conservées , des fragments de défense du même animal , des portions de fémur d'une dimension considérable et qui suppose à ces pachydermes une taille colossale ; des os de cerfs , de tapirs, s'y trouvaient pêle-mêle avec d'autres débris et des oursins fossiles, etc. Nous y avons également recueilli un morceau de bois de quarante centimètres environ, qui avait été entouré de sulfure de fer mêlé de silice , à l'épaisseur d'un décimètre environ ; l'empreinte du bois est parfaitement prise ; la matière ligneuse s'est carbonisée dans cette enveloppe et la braise qui s'y est formée est à l'état fossile.
La Motte du Cirque. 19
çrand nombre de failles; replie, brise, contourne souvent, de la manière la plus bizarre, toutes les couches existantes. Cette série de dislocations s'étend surtout de Lille à Liège (1).
C'est après ces révolutions diverses que les dépôts de craie, si abondants dans nos environs, s'étendaient, de la Normandie, dans la Picardie, l'Artois, la Belgique, la Champagne , l'Auxerrois : entourant, de toute part , le bassin de Paris. Le calcaire carbonifère connu sous le nom de calcaire de montagne, de calcaire métallifère et qui est très développé en Angleterre, ne Test pas moins en Belgique et dans le département du Nord. C'est lui qui fournit les marbres de Flandre dont le plus connu est la pierre d'Ecaussinc auquel on peut joindre le St-Anne.
Non-seulement le sol fut soulevé par le feu intérieur qu'il recouvre, mais après que Técorce eut été brisée, des éruptions de matières argileuses et des substances qui composent le sol de notre fertile pays, s'effectuèrent à travers les interstices. Ce ne sont pas seulement ici, comme en beaucoup de localités, des dépôts argileux : ce sont des éjaculations qui se sont faites , du sein de la terre, à travers les couches supérieures et qui se sont constituées en masses coniques qu'on retrouve ensevelies sous le dépôt de limon qui, depuis, a nivelé le plateau ; ces cônes, aujourd'hui tronqués , apparaissent à la surface des plaines comme des taches d'une étendue plus ou moins considérable. Ailleurs , des fentes énormes se sont produites et il en est sorti des quantités considérables de matières sablonneuses et ferrugineuses. Les travaux récents qu'ont occasionnés le tracé et le nivellement des voies ferrées, a permis de constater de la manière la plus certaine ces résultats insolites (2). C'est à cette cause que nous reportons l'élévation de notre Motte du Cirque, à Lille.
Il est d'autres phénomènes plus apparents et dont les traditions ont conservé le souvenir. Par exemple, celui qui a donné naissance au Pas-de-Calais. Ce détroit paraît postérieur aux temps historiques. L'examen des lieux ne laisse pas douter que les deux rives de la Manche ne soient deux fragments d'une même masse brisée par une puissante secousse. A droite et à gauche , les couches qui forment la
( i ) Bkodabt: Éléments dé Géologie, page 220.
(2 ) Voyez le passage intéressa ut doul M. d'OauLius dHALLO* a fait lecture eu Janvier 1842, i l'académie des sciences de Bruxelles. On pourrait, peut-être , rapporter à la cause qu'il «igoale, l'origine de la moue nommée Mont Vanoite , près de Comines.
ÉTUDE DU SOL DE LA FLANDRE
côte «ont absolument les mêmes, pour Tordre, le gisement, l élévation, la direction , l'inclinaison , la nature de leur composition , la correspondance des angles rentrants et saillants; s'il fallait même en croire quelques témoignages, il exiaterait, sur les deux points les plus rapprochés du détroit, une chaussée autrefois unique, aujourd'hui séparée en deux fragments, dont les flots n'ont pas encore fait disparaître les extrémités qui se regardent.
Des révolutions non moins étonnantes et de beaucoup postérieures à celles-là, se sont opérées dans les portions de territoire qui nous entourent et qui nous touchent. On serait tenté de considérer comme un chapitre des Milhet une Nuits le récit de ces merveilleux et inexplicables changements dont on s'est à peine occupé. Tant il est vrai que la curiosité humaine est elle-même inexplicable et capricieuse , poursuivant des bagatelles et dédaignant les sujets les plus graves et les plus saisissants.
Qui pourra nous dire comment le sol tourbeux qui est aujourd'hui profondément enfoui au-dessous du cours de la Sensée, a été sillonné de voies romaines, a porté des édifices, des camps où se pressaient de nombreuses armées, et s'est vu tout-à-coup, autre Pompéia, englouti sous une épaisse couche de tourbe , qui s'est recouverte à son tour d'une couche de terre végétale, actuellement le territoire d'Arleux, de Lécluse, etc., entre Douai et Bouchain? Et, sur cette surface envahissante, la Sensée a creusé son bassin , plus élévé aujourd'hui que le lit de l'Escaut et de la Scarpe, où il déverse ses eaux. C'est sur ce terrain, récemment soulevé, qu'elle a étendu les marais, approfondi les tourbières, d'où nous extrayons, avec étonneraent, des médailles, des poteries et autres témoignages incontestables du séjour des Romains sur un sol aujourd'hui abîmé.
Plus près de nous encore : à St-Amand, au-dessous du cours des sources sulfureuses qui réunissent les oisifs et les malades, un événement fortuit n'a-t-il pas fait découvrir, il n'y a pas bien long temps, des bains romains , des centaines de colossales statues en bois, des bronzes , et tout ce qui est l'accessoire et l'agrément d'un séjour prolongé et brusquement interrompu?
Si vous êtes curieux, allez à Wallers , à Auberchicourt, à Fressin , à Bollezeele, à Watten, à Bugnicourt, à Cantin, à Werwick, à Seclin, à Phalempin , à Annapes : vous y entendrez raconter comment des trouvailles analogues ont rempli d'étonnement ceux qui foulaient, indifférents, un sol si mystérieux. Allez, surtout , à Flines : c'est là qu'une mare assez profonde dite la Mer de Flines , a abandonné
Invasions de ta Mer. 21
aux efforts persévérant» des curieux , deux bateaux de plus de douze mètres de longueur et faits d'un seul tronc d'arbre, comme les façonnent, de nos jours, les sauvages; et comme la mémoire des hommes a perdu tout-à-foit le souvenir qu'on en ait fait dans ce pays; des haches de silex, couvertes d'hiéroglyphes. Et après qu'une révolution eut, pour ainsi dire, scellé ce pays sous une couche épaisse de terrain, les Romains y vinrent bâtir un temple, des habitations. Us y avaient laisse des médailles, des meubles, des objets d'art, lorsqu'une nouvelle mutation abaissa le terrain et en fit une vallée sans issue où s'amassèrent des eaux stagnantes qui, aujourd'hui, cachent avareraent ces curieux débris. Toutefois, elles ne les couvrent pas si bien, qu'on ne leur enlève, par milliers, des monnaies, des bronzes, des statuettes.
A Fives et dans les environs de notre ville, il n'y a qu'à creuser le sol pour y trouver des traces de la mer : ce sont des sables, des galets, dont les couches s'épaississent à mesure qu'on avance vers le Nord.
Meyer nous dit que le fossé nommé les Crêtes -Ic-Comt» allait de La Bassée jusqu'à la mer. Or , ce fossé n a guères que trois lieues de longueur; on n'en voit plus aucun vestige du côté de Béthune, ni audelà : on ne le retrouve distinctement que depuis La Bassée jusqu'aux marais de Cuincy. Ces marais sont-ils les restes d'une ancienne mer? Ce qui est, du moins, incontestable, c'est que , dans les tourbières voisines, on trouvait encore, en 1600, quantité de gros chênes enfoncés dans la terre et devenus entièrement noirs , que les ébénistes et les menuisiers employaient comme bois d'ornement. (1 ) A Salomé , près de La Bassée, on rencontre des masses de coquillages fossiles.
A Lille même, notre Palais de Justice occupe l'emplacement de l'ancienne collégiale St-Pierre que l'on avait aussi bâtie au-dessus d'un ancien édifice dont la destination n'a point été bien déterminée.
C'est ainsi que nous avons d'incontestables preuves de ces changements mystérieux dont la pensée nous étonne. Le sol de notre pays, cette couche uniforme où l'œil court sans être arrêté, cache encore le feu qui l'a bouleversée tant de fois. 11 est maintenant plus calme qu'autrefois, mais il n'est pas moins puissant. De temps à autre, il semble vouloir nous en donner des preuves ; il soulève avec une sorte de nonchalance et de lenteur ce qui n'est qu'un jouet qu'il pourrait briser s'il le voulait. Il nous donne avis de sa permanence par des témoignages non équivoques, il secoue la terre , renverse nos édifices,
(1) Extrait des Notes inlémsanles de M, Antoine Caideme*, maire de La Baisée.
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tarit nos rivières ou en change le cours ( 1 ). Plus loin la mer, repoussée par le fond qui la porte, ou attirée par l'effet naturel de la pesanteur, gagne les surfaces qui s abaissent en dessous de son niveau; elle dépasse les digues que les hommes lui opposent (2); ici, elle forme des îles (3); là, elle engloutit des cités (4), des contrées tout en-
(1) En 1755, lors du fameux tremblement de Lisbonne, le mouvement s'étendit le long des côtes de France. Deux villages de Bretagne furent bouleversés; la côte de Douarnenez ressentit d'effroyables agitations. La terre s'entrouvrit et se referma, la falaise s'écroula; on aperçut, dans la mer, la pointe d'un nouveau rocher. En Flandre, les puits et les fontaines tarirent partout. Tous les canaux de notre ville , la Basse-Deûle, la Marque, la Lys, se ressentirent de cette commotion. Les bateaux s'entre-choquèrent, ce qui occasionna des disputes entre les bateliers. Des gens dignes de foi attestèrent avoir vu le lit de la Deûle. à Quesnoy , et d'autres celui de la Lys à Warnelon , ainsi qu'un grand mouvement des eaux à Weivick. L'année suivante, ou ressentit encore à Lille un tremblement de terre de quelques secondes (Loi de Lille , manuscrit in-folio, appartenant à M. Vajtdercruysse}. On ressentit la secousse à Liège; en Allemagne, des lacs débordèrent. Daus un village près de Condé, l'agitation de la terre fut sensible et détermina l'oscillation des lampes et de tous les corps suspendus (Voyez Journal historique et physique des tremblements de terre, t756, page 25).
(2) M. Bylasdt compte trente-cinq submersions plus ou moins considérables qui ont eu lieu de 1003 à 1570. Les chroniques de Flandre nous rapportent des inondations delà Flandre et du Brabant en 1042 ; en 1377, dix-sept villes furent inondées. Dans le recueil des Historiens d'Angleterre, par Richard, on voit que la mer fit irruption dans le comté de Kent et y submergea plusieurs villes, en 1014 et 1099. Mathieu Paris cite une inondation de 1250. En 1251 , les flots envahirent la Frise et y séjournèrent quarante jours. Le Zuyderzée fut formé par une irruption de la mer en 1225. En 1421 les flots rompirent les digues de Dordrecht : sept lieues de terrain, soixante-douze villages, cent mille habitants disparurent sous les eaux. En 1495, autre inondation en Flandre, en Zélande et en Hollande : la mer dépassa, de quaire pieds, toutes les digues (Ann. eecle's. II — 403). (Voyez aussi la Guerre de Flandre, par Famien Strada). La mer ronge la côle de Boulogne en certains endroits: après s'être retirée loin des tours de la haute ville, qu'elle baignait autrefois, elle revient sur elle-même. Ce sont ses empiétements qui firent crouler, en 1644, la tour d'Ordre.
(3) Les îles de la Zélande : Walcheren, Zuyt-Beverland, furent détachées du continent en 938. Les rivages de Walcheren, aujourd'hui très-profonds, ne l'étaient pas au XII' siècle (Vakderhaer).
( 4 ) West-Cappelle était, en 1616, à une lieue et demie sous les eaux ( Vawdbrhaer, page 58). Ardenburg fut envahi de même; Scboouvelde, vis à vis l'embouchure du Zwyn, n'est plus, aujourd'hui, qu'un banc de sable. Au XIII» siècle cette ile comprenait le village de Schoonvdde , iiue église, une maison de plaisance, etc.
Soulèvements du Sol.
tières(l), elle comble desports(2), couvre des forèU (3), chasse au loin les habitants des plaines (4), met à sec des bassins quelle avait inondés (5), en occupe d autres quelle avait abandonnés (6). 11 est donc probable que, dans un certain nombre do siècles, la Flandre présentera , à l'observateur étonné , une physionomie toute différente de celle qu'elle a aujourd'hui , et ces changements inévitables ne sont encore que le prélude de ceux qui attendent le globe daus les âges futurs.