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I. LILLE SOUS PHILIPPE-LE-HARDI

hilipi'e de Rouvre, duc de Bourgogne et de Franche-Comté, avait épousé Marguerite de Flandre, fille de Louis de Maie.

En 1 86! , il mourut sans enfant. Une partie de ses états passa à Jean , roi de France , une autre partie à Jean, duc de Boulogne, comte deMontfort, qui eut l'Auvergne ; la veuve eut l'Artois et la Bourgogne. Ces provinces jointes à ses autres biens la rendaient la plus riche héritière de son temps.

Elle épousa en secondes noces Philippe-le-Hardi. Ce mariage, fruit de sept années de négociations, était dans le sens de la politique française. La cérémonie eut lieu à Gand. De là, les deux époux vinrent visiter notre ville. C'est ainsi qu'à la mort de Louis de Maie nous passâmes sous la domination de ce nouveau seigneur.

Philippe-fo-J7ar<f i, ainsi nommé à cause de la valeur qu'il déploya à la bataille de Poitiers , une fois maître des provinces de son beau-père , lui fit faire de somptueuses obsèques , et déposa ses restes mortels dans un

Obsèques de Louis de Mole, 297

tombeau de bronze, qui fut érigé en notre église de St-Pierre, et auquel travaillèrent les premiers artistes de l'époque (1).

Ce monument remarquable sous plusieurs rapports , et dont Millin nous a donné la description (2), n'a pas été épargné par la Révolution, n a passé au creuset en 1793. A en croire des personnes qui se prétendent bien informées (les entrepreneurs de la démolition de l'église), il aurait été vendu à un riche espagnol , qui l'aurait fait transporter dans son pays.... Du moins est-il à craindre qu'il soit h jamais perdu pour Lille.

Philippe-le-Hardi était le prince le plus puissant de la chrétienté ; mais jamais riche propriétaire ne vit sa bourse plus dégarnie. À son joyeux avènement y chacune de ses provinces lui fit le présent le plus utile pour lui, des aides en espèces. Dans cette contribution, on voit figurer Orchies pour 200 liv., Douai pour 3,000 , le Plat-Pays de Douai et d'Orchies pour 800 liv., Lille pour 3,600, et sa châtellenie pour 2,000 (3). Ces chiures nous donnent une indication de l'importance relative des trois localités.

Pendant la guerre civile qui se prolongea encore deux ans après la bataille de Rosebecque , Lille acquit une grande importance qu'elle dut à une triple cause : sa position géographique qui en faisait un point de facile accès entre la Flandre et la France ; la force de ses murailles qui la rendait un asile assuré contre les surprises des partisans; et, enfin, la disposition des habitants, également calmes et énergiques , qui savaient tenir à distance les bandes qui infestaient le pays. C'est pour cela que Louis de Maie , ne pouvant entrer à Gand , fit souvent sa résidence dans notre ville ; le duc Philippe et ses successeurs firent de même. Aussi , dans les mémoires contemporains , on trouve fréquemment le nom de Lille mêlé au récit des événements qui se passèrent en Flandre.

Aux dons volontaires des bonnes villes , le Duc ajouta , de son côté , les contributions qu'il exigea des communes révoltées contre Louis de Malc. Réduites par la force , elles reconnaissent avoir commis de très-grandes et horribles rebellions et désobéissances , par tant de fois et

(1) Voyez M. De Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne, I, p. 181 .

(2) Antiquités nationales, V.

(3) M. Gachard, Rapport sur les Archives de Lille , p. 66.

en tant de manière*, que c'était grand merveille et horribUkè à dire. Elles avaient donc bien justement encouru la perte de leurs franchises et privilèges. Toutefois , montrant une bonté toute paternelle , le prince , par des lettres datées de Lille , consentit à leur pardonner, pourvu qu'elles lui payassent une taxe qui serait employée à la défense du pays contre les traîtres et les rebelles de Gand , Audenarde et autres adhérents, et qui durerait aussi long-temps que ces deux villes ne seraient pas rentrées dans l'obéissance. Cette taxe ne fut levée que pendant quatre mois (1).

Le Duc s'occupa de remédier à un abus qui soutirait une partie des revenus de notre ville. Les dames de Comtesse , de l'Abbiette et le chapitre St-Pierre vendaient ou laissaient vendre , en leurs celliers , une grande quantité de vins qui y était entrée sans droits» et, d'après leur privilège , pour leur consommation seulement. Un maximum fut fixé pour chaque maison : aux dames , quinze queuwes (2) par an ; aux frères mineurs, six; à l'hôpital St-Sauveur, trois (3).

Pour régler les comptes de sa maison et de ses domaines , et a6o d'assurer le service public pendant les voyages fréquents que nécessitait l'état des affaires , Philippe institua dans Lille une chambre supérieure qu'on nommait , à l'origine, les gens de monseigneur le Comte, ou Consil de monseigneur le Duc ordonne en Flandre, Elle étendit successivement sa juridiction et devint une cour de première importance , sous le nom de Chambre des Comptes. Elle subsista à Lille jusqu'en 4 667, qu'elle fut transportée à Bruges. Les archives restèrent à Lille , où elles forment le fonds le plus riche de toutes les collections de province. Notre hôtel des Archives offre le buste de ce prince dans un des médaillons de la façade (4).

Les Gantois étaient fort remuants , et les Anglais prêtaient mainforte aux divers partis , comme si leur but n'eût été que d'entretenir la guerre. Lille vit alors arriver dans ses murs les plus illustres personnages de la cour de France. Le Roi voulait repousser les insulaires et

(1) Elle produisit 51,559 fr., Rapport sur les Archives de Lille, p. 67.

(2) Registre C, fo 262. — Les lettres sont de 1397.

(3) ibid, f«»208, 261.

(4) La Chambre des Comptes fut d'abord installée dans le palais de la Salle, dont l'emplacement n'était pas loin du palais de justice actuel. (Voyei l'ancien Guide des étrangers à Lille, p. 16, à la date de 1388.)

Charles VI à Lille. 299

les attaquer dans leur pays même. Dans ce dessein, il avait fait préparer, à Lille et à Douai , une grande quantité de biscuits , et confectionner les équipements pour les vaisseaux. Croyant avoir tout disposé à souhait, il vint à Lille. Notre duc alla au-devant de lui jusqu'à Arras et Tarnena chez nous , en passant par le Pont-à-Vendin ; on n'avait pas encore vu en ville tant de gens de qualité. Le Roi était accompagné des ducs de Bourgogne , de Bourbon , de Lorraine et de Bar ; des comtes d'Armagnac , de Savoie , de Dauphiné , d'Auvergne , de Genève , de St-Pol , d'Angers et de Longue ville, et d'un très-grand nombre de chevaliers.

Voici comment Froissard rend compte de cette visite : c Adonc vint le roi de France à Bapaumes, à Arras, à Lille , et toujours avaloient gens de tous côtés, si grandement, que tout le pays en était mangé. Les laboureurs qui avoient rempli et recueilli leurs grains n'en avoient que la paille , et s'ils en parloient , ils étoient battus ou tués. Les viviers étoient péchés , les maisons abattues pour faire du feu ; ne les Anglois , s'ils fussent arrivés en France , ne peussent point faire plus grand exil que les troupes de France y faisoient. Là, les maudissoient les pauvres gens , mais les maudissoient entre les dents , disant : Or, allez en Angleterre , que jamais n'en puisse-t-il revenir pièce. »

Malgré tout cet appareil, l'affaire étant venue à échouer, le roi dut reprendre le chemin de ses états (1).

Pendant toutes ces marches et contre-marches, notre duc, craignant quelque coup de main contre les villes de son comté de Flandre , écrivit de Gand à notre Magistrat que, pendant le passage de l'armée destinée contre l'Angleterre , il ne fallait laisser entrer en ville qu'un très-petit nombre de gens d'armes , et de manière à ce que nos bourgeois, sur la fidélité desquels il comptait, demeurassent toujours les plus forts (2). Le peuple était en effet porté pour Philippe , et toutes les villes lui en donnèrent des preuves éclatantes. Lors de la guerre qu'il fit au duc de Gueldre, on vit Malines, Anvers, Lille, Douai, Orchies, lui offrir spontanément des aides. Notons ici que les plus anciens Comptes d'aides, que nous possédions , remontent aux ducs de Bourgogne et à l'année 1394 (3).

(1) Meter, Histoire de Flandre, Lil). XIV, ad ann. 1386. — Panckoucke, p. 223.

(2) Registre 0, f« 183.

(3) M. Gachard, Rapport sur les Archives de Lille, p. 90.

C'est vers ce temps que l'on trouve chez nous les premières traces de troubles religieux. Pierre d'Àussagne , évéque de Tournai , étant décédé à Paris , Louis de la Tremouille fut , à la demande de notre prince, mis au siège de notre évéché , par Clément. Il y eut contre le nouveau titulaire une répulsion bien prononcée. Les Flamands voulaient rester fidèles à Urbain VI ; de son côté , le Duc voulait les contraindre à reconnaître Clément. Un certain Pierre Van Rousselaere (ou De Roulers) , de Bruges, c homme d'un grand crédit auprès des

> siens , prêchait que tous ceux qui tenaient le parti du pape Clément j> étaient excommuniés. » Il en était résulté de grands mouvements dans la population brugeoise. Philippe le mit en prison au château de Lille et lui fit trancher la téte. Un autre seigneur, Messire Jehan de Heyle , ou de Hule , fut aussi conduit à Lille pour la même cause , et il y mourut bientôt de déplaisir, dit Oudegherst (1). C'est encore au château de Lille que le duc fit enfermer Jean-de-Chàlons , qu'il voulut y faire escorter par Guillaume de la Trémouille et Philippe de Bar (2).

Malgré ces exemples si propres à effrayer les récalcitrants, la Flandre wallonne resta fidèle au pontife de Rome. Meyer dit que le Duc reçut 00,000 écus pour laisser les Flamands tranquilles sur leur foi. Pendant ces entrefaites, Clément étant mort à Avignon, Pierre de Luna le remplaça et le schisme continua dans l'église.

Jean , fils de notre duc , et qui reçut le surnom de Sans-Peur, tentait une expédition en Hongrie pour secourir Sigismond contre Bajazet. Il fallait des aides , et le prince demanda à la Flandre 60,000 réaux d'or; l'entreprise manquée , il fallut encore des aides. Plusieurs des considérants des lettres que nous écrivit le Duc , méritent d'être rapportés : c Comme nous avons envoyé , dit Philippe , notre très-amé

» fils Jehan de Bourgogne ès marches de Turquie avecq et en la

» compagnie du roy de Hongrie, auquel voyage il a reçu et prias

> l'ordre de chevalerie pour lequel il nous a convenu et convient de » jour en jour supporter très-grands frais , missions et dépens , tant » pour luy quérir et maintenir son estât plus honorablement et gran- » dément comme droit est, qu'il n'avait accoustumé d'avoir au temps » passé, paravant qu'il rechut ladite ordre. Comme autrement et

(1) Voyez Annales (I'Oudegherst, II, p. 606.

(2) M. De Barante , Histoire des Dues de Bourgogne, 1 , p. 243.

Les Arbalétriers. 30 i

> autres manières nous ne pouvons bonnement soustenir ne supporter » sans la bonne ayde de nos gens et subiects , nous avons ordonné.... » que les chastellenies de Lille , Douai et Orcbîes nous feront présen- » tement ayde de la somme de 2,500 nobles d'or (4). » C'était une demande fort singulière et une cause fort contestable. Mais Lille ne se borna pas a ces avances courtoises , elle voulut contribuer aussi à la rançon du duc de Nevers ; 12,000 francs furent fournis à ce titre; Douai et Orchies donnèrent 3,500 francs (2).

C'est à cette époque que remonte l'institution des arbaleslriers lillois; la plupart des villes de Flandre en avaient établi chez elles. On vit depuis lors ces compagnies figurer dans les solennités et les fêtes. Déjà , à l'époque dont nous parlons , on leur proposait pour prix d'adresse des vases d'or ou d'argent. Tournai célébra l'inauguration de ses arbalétriers par une féte magnifique. Quatre cents hommes des localités voisines s'y rendirent en grande pompe. Lille , Dooai , La Bassée y envoyèrent chacun dix représentants. On sait que chez nous les arbalétriers formaient un des quatre serments ou corps armés de la bourgeoisie. L'arbalète a résisté à tout ce qui aurait dù la faire disparaître. Cette arme incommode et peu puissante est encore maniée aujourd'hui par des confréries d'amateurs qui forment une des curiosités de nos fêtes publiques.

Les communes de la Flandre étaient souvent en émoi et en courses ; ce qui nuisait doublement aux affaires. Lille, au contraire, se maintenait toujours dans une grande tranquillité, et l'on s'y trouvait exempt des inquiétudes qui existaient partout ailleurs. Il faudrait pourtant tenir compte de quelques incendies occasionnés par la malveillance , et qui étaient alors fort redoutables , parce que bien des maisons étaient construites en bois. De plus les toits étaient couverts en chaume, et les pignons triangulaires des façades leur permettaient de se toucher sans intermédiaire; ce qui propageait le feu avec une effrayante rapidité. Hors de là , le commerce allait bien et le peuple était content.

Les bourgs des environs de Lille ne pouvaient s'empêcher de remarquer ce contraste ; Us voyaient que c'était toujours dans cette ville que le Duc venait chercher asile; Us se sentirent portés à imiter cette

(1) Lesbrodssarts, notes d'Oudegkerst, II, p. 608.

(2) M. De Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne, II, p. 48.

sage conduite des Lillois. Nous avons vu , en effet , dans les registres du Magistrat , qu'à cette époque , les échevins de La Bassée , Raimbeaucourt , Comines , Pont-à-Vendin , Seclin , St- Arnaud , Bouvines , Camphin , etc., venaient successivement consulter les nôtres , comme leurs supérieurs naturels. Le Magistrat offrait courtoisement les vint de la ville aux députés qui lui étaient ainsi envoyés.

Les archives de la Chambre des Comptes contiennent une foule de pièces de cette époque , documents pleins d'intérêt , et qui prouvent combien le commerce était alors l'objet de la sollicitude du souverain. Des pourparlers, des conférences, des traités, des trêves marchandes étaient prolongés, renouvelés, conclus; des sauf-conduit étaient accordés , offerts aux trafiquants pour se rendre d'Angleterre en Flandre, et réciproquement; les principaux personnages du pays étaient employés à ces négociations. Un grand nombre de lettres et de titres datés de Lille et autres villes de Flandre en font foi. Tandis que les princes se disputaient entre eux , ils avaient le bon esprit de permettre à leurs sujets d'entretenir des relations productives, et le génie flamand , essentiellement mercantile , trouvait dans ce système une compensation surabondante aux troubles par lesquels les populations se trouvaient sans cesse émues. 11 ne faut pas chercher ailleurs la cause de l'affection dont les ducs de Bourgogne furent ici l'objet.

Il faut toutefois se garder de juger sur ses apparences brillantes le règne des ducs de Bourgogne. Le désordre qui régna dans les finances de toutes les administrations est un puissant correctif à l'enthousiasme. Pour ne pas sortir de notre ville , constatons qu'en 4365 les revenus de Lille ne dépassaient pas 10,000 livres , et qu'ils étaient suffisants pour faire face à tous les besoins ; même pendant le règne orageux de Louis de Maie , le dernier des comtes de Flandre , au milieu des troubles perpétuels des communes, on ne levait que 50,000 livres qui laissaient un excédant de receltes de 4 à 5,000 livres. A partir de 4384, cet état prospère change tout-à-coup; le bilan de la ville présente un revenu de 26,000 livres et une dépense de 46,000. C'est de là que datent les emprunts , les levées de rentes viagères , etc. La ville , alors beaucoup plus petite qu'aujourd'hui , ayant pour principale industrie la fabrication du drap , percevait un revenu équivalant 500,000 francs de nos jours. En 4386 , pour 22,000 livres de recettes se trouvent 26,000 livres de dépenses, et ainsi de suite pour les

Le Châtelain de Lille fait la guerre aux Anglais. 303

autres années. Alors , on ne connaissait pas ces particularités ; on se laissait entraîner par l'éclat des fêtes ou l'esprit aventureux et chevaleresque qui était a la mode.

Notre ville en offrit un curieux exemple : Wallerand de Luxembourg, comte de St-Pol , châtelain de Lille , en apprenant la mort de Richard , roi d'Angleterre , accusa Henri de Lancastre d'avoir fait périr son beau-frère ; il lui écrivit une lettre de défiance (défi) , le provoquant à un combat singulier, le menaçant, au cas de refus, de piller et ravager ses terres. N'ayant pas reçu de réponse , il déclara la guerre à l'Anglais et tenta effectivement de porter la guerre dans la Grande-Bretagne. Un hiver très-rigoureux vint y mettre obstacle ; les rivières furent gelées , les communications devinrent difficiles. Au dégel , la débâcle emporta les ponts ; il fallut ajourner ce projet. Le châtelain n'oublia pas sa vengeance ; mais , en attendant , il maria sa fille au comte de Rethel ; lors des épousailles , les échevins de Lille offrirent aux deux époux < dix-huit écuelles d'argent. »

Philippe-le-Hardi mourut à Halle , dans une hôtellerie qui portait alors et qui a encore aujourd'hui l'enseigne du Cerf. Le corps du défunt transporté d'abord à Lille , accompagné des princes , ses fils , et de toute sa noblesse , fut ensuite dirigé sur Douai , d'où il partit pour Dijon. Marguerite , sa femme , ne lui survécut que de onze mois ; elle finit ses jours à Arras. Ses restes mortels furent déposés avec pompe dans l'église de notre collégiale St-Pierre.

Philippe-le-Hardi fut un prince remarquable, qui non-seulement gouverna la France pendant vingt années , mais qui établit la puissance de sa maison d'une façon qu'on n'avait pas encore vue jusques-là ; nulle part ailleurs on ne rencontre , se succédant les uns aux autres , quatre princes aussi distingués que le furent les quatre ducs de Bourgogne ; et , pour sa part , jamais notre ville n'eut une si longue période de richesse et de paix , d'éclat et de gloire , de prospérités et de plaisirs.

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