UI. LILLE SOUS PHILIPPE-LE-BOH
hilippe , qui avait porté jusque là le titre de comte de Charolais , succéda à son père à l'âge de vingt-trois ans. C'était, pour un si jeune homme , une position difficile, que l'assassinat du duc Jean rendait plus épineuse encore.
(1) Registre C, f° 209.
(2) Archives de la Mairie , registre D, f° 3.
(3) Registre D,fo 39.
Philippe4e-Bon à Lille. 313
Les choses , en France , étaient dans une inexprimable complication. Le Dauphin et ses troupes commettaient des déprédations qui excitaient des murmures universels. Le Roi avait fait à son fils la sommation de venir combattre les Anglais (4) ; mais le Dauphin traitait secrètement avec eux. La cour en ayant été informée , écrivit le 1 3 Mars 1419 à l'échevinage de Lille de ne pas obéir au Dauphin (2).
Philippe avait juré de venger la mort de son père ; il ne tint que trop ce serment. Son alliance avec les Anglais devint, pour la France, la source de désastres jusque là sans exemple pour elle.
Le duc de Bourgogne se rendit dans ses bonnes villes de Flandre qu'il savait tout disposées à le seconder. Le 25 Septembre 1419 , quinze jours après l'assassinat de son père , il était à Lille , où il reçut les députés de Paris. La nouvelle de la mort violente du duc Jean avait indigné les Lillois , aussi accueillirent-ils avec enthousiasme Philippe, leur nouveau souverain. Ils lui offrirent deux queuwcs de vin, 600 livres de vaisselle d'argent , sans compter 320 livres distribuées à ses grands officiers (3). Philippe , satisfait , comme il le dit lui-même , de ce que le clergé , le Magistrat , les manants et habitants l'avaient si grandement et libéralement reçu , donna des lettres spéciales pour la confirmation des privilèges et franchises de la ville (4). 11 obtint du roi de France une nouvelle renonciation au droit de rachat de Lille, Douai , Orchies, qui lui restaient enfin sans qu'il eût à craindre de les perdre.
Les Lillois levèrent aussitôt pour le Duc aulcuns hommes idoines au faict de la guerre (5). Massin Dubosquet, Luc le Borgne, avec une compagnie d'arbalétriers , sous les ordres du châtelain de Lille , allèrent au siège de Roye, qui fut bientôt enlevée aux troupes du Dauphin. Les capitaines bourguignons prirent plusieurs places aux Français. L'histoire de cette époque donne un éclatant témoignage de la bravoure des chevaliers flamands. On y voit souvent reparaître les noms de Colart de Gomines , Jean de Roubaix , Guillaume de Halluin , etc., et surtout celui du châtelain de Lille , le sire de Luxembourg. On conserva long-temps , et l'on montrait comme une chose curieuse
{\) Archive* de la Mairie, registre C, f° 2.
(2) Ibid., registre K, f«> 87.
(7>) lbid. , registre K , f° 40.
(4) Archive* de la Mairie , registre B , f° 402.
(5) Atlas de Lille, par M. Brun-Lavmnne, I, f« 227, p. 54.
dans la collégiale St-Pierre de Lille , la gigantesque armure du chevalier Jean-de-Vilain , qui eut l'honneur, au combat de Mons-en-Vimeu , de faire reculer le vaillant Saintrailles.
Parmi les serviteurs les plus dévoués de Philippe , il faut citer Henri Goethals , doyen de Liège, élu prévôt de lacollégialeSt-Pierredenotre ville (1) et qui devint chef suprême du Conseil de Flandre. Il s'était initié aux affaires sous le règne de Philippe-le-Hardi et de Jean-sans-Peur. C'est par ses soins qu'une assemblée eut lieu à Arras , et que les seigneurs , capitaines et gens des bonnes villes promirent de tenir le parti du nouveau duc et de lui bailler confort (2). C'est ainsi qu'il s'attacha Philippe de Morvilliers , et que , par la suite , le prince d'Orange vint en aide aux Bourguignons avec un corps de six mille hommes.
Le bailli de Uainaut, prévenu de tout ce mouvement et craignant qu'il n'en résultât quelque dommage pour sa province , envoya un messager à Lille pour s'y informer de l'état des choses. Il y apprit que nos gens d'armes étaient déjà partis pour Roye. On lui rendit compte de l'élan avec lequel la population se portait pour le Duc. On avait donné à chaque arbalétrier « une robe vermeille » ; les pavoteurs , messagers , porte-bannières, varlets, etc., avaient été coiffés d'un chaperon de drap rouge avec une fleur-de-lys en drap blanc , afin qu'on sut bien que c'était Lille qui les envoyait. Le jour du départ, on leur avait présenté le vin blanc ; une messe avait été chantée à St-Étienne ; les ménestrels et les trompettes avaient jué devant eux et les avaient précédés à la sortie de la ville, où les échevins en personne et une foule considérable de manants les avaient accompagnés (4).
Cela ne rassura que médiocrement les intéressés ; le mois suivant, les gens du Conseil du duc de Brabant, à Mons , envoyèrent une seconde fois à Lille , pour dire au duc de Bourgogne qu'ils avaient appris que son intention était de se mettre en armes pour aller en France et de traverser le Hainaut , ce qui causerait de grands dommages à ce pays ; qu'ils le priaient donc de l'avoir pour recommandé. Us écrivirent dans
(1) Le 4 septembre 1418.
(2) Monstrelet, ch. III, p. 204. Edition Buchon. Investigateur, 99« livraison, in-8o, 1842, p. 371.
(3) Cette expédition coûta 578 livres, ce qui équivaut à peu près à 8,000 francs de notre monnaie actuelle
Les Lillois embrassent le parti Bourguignon. 31 5
le même sens à Jehan de Luxembourg, au sire de Roubaix et à Hugues de Lannoy, à qui les Lillois avaient prêté vingt-cinq pièces de canon. Philippe et ses amis donnèrent au messager des lettres-patentes par lesquelles il mandait à tous les capitaines de n'entrer ni laisser entrer leurs gens au pays de Hainaut (1).
Le Duc avait choisi Lille pour le dépôt des prisonniers de guerre (2). Il y envoya le gouverneur de Zevenberg, qui y mourut de ses blessures et accablé du poids de ses chaînes. C'est dans notre ville qu'il traita avec le Dauphin pour conclure un échange ; c'est encore à Lille qu'il reçut une députation de ses amis qui l'appelaient en Bourgogne (5). La Duchesse, qui avait eu une entrevue avec le Prince à Arras, passa quelque temps à Lille , en se rendant à Gand (4). Nos échevlns l'accueillirent avec l'empressement et l'affection qu'ils avaient déjà montrés pour Philippe. Quand cette princesse mourut inopinément et à la fleur de l'âge , l'opinion ne manqua pas d'attribuer à quelque sorcier cette perte douloureuse. Les officiers du Duc firent des informations à Lille , à Arras , à Dijon. Le sire de Roubaix se trouva compris dans les accusations , et fut même condamné au bannissement par contumace.
Le zèle pour la cause Bourguignonne ne se borna pas à de simples protestations : beaucoup d'hommes de la châtellenie s'enrôlèrent volontairement , et lorsque Bauduin de Lannoy , nouveau gouverneur de Lille , y vint avec le châtelain , comte de St-Pol , qui avait fait les levées pour le Duc , un grand nombre de bourgeois et manants allèrent au-devant d'eux jusqu'à Haubourdin avec le Magistrat. Celui-ci, outre une queuwe de vin vermeil, leur offrit dix marcs de vaisselle d'argent. Par une juste réciprocité , qu'ils savaient bien être agréable aux Lillois, ces officiers prêtèrent le serment d'observer les privilèges de la ville ; de plus , ils exemptèrent le Magistrat de toute corvée de guerre, moyennant de défendre cette ville (5).
Ces mouvements divers , la différence des opinions politiques , sans avoir les profonds effets qu'on observait en France, mettaient les Lillois dans l'obligation d'être toujours en armes. Ils ne sortaient plus de leur
(1) M. Gachard, Rapport y etc., p. 415.
(2) Monstrelet, lib. I-CCLXI. De Barame, t. IV, p. H».
(3) Ibid. , CCLX1Î.
(4) Ibid. , CCLXIV.
(.-) Registre C, f° 209.
ville, ils ne traversaient pas même les rues, sans avoir au côté une dague ou une rapière. Il en résulta des inconvénients si nombreux , que le Duc fut contraint de défendre le port d'armes dans l'intérieur de la ville (1).
Cependant les Anglais continuaient à envahir la France , dont ils regardaient la conquête comme assurée. Le duc de Bedfort , un de leurs chefs les plus habiles, vint à Lille pour conférer avec Philippe , son allié ; notre ville reçut aussi la visite d'un célèbre prédicateur d'outre-mer , nommé Thomas Connecte. Quelques chroniques locales rapportent qu'il logea chez les Templiers. Si le fait était certain , on verrait la preuve d'une chose jusqu'ici douteuse : l'existence à Lille d'une maison de cet ordre fameux.
Quoiqu'il en soit , le prédicateur anglais monta en chaire à St-Étienne, en présence du Duc et d'un nombreux auditoire que sa réputation avait attiré. L'église devenant trop étroite , il prêcha en plein air, devant plus de douze mille curieux. Il séparait ordinairement l'assistance en deux parties , d'un côté les hommes, de l'autre les femmes; et il faisait tendre entre deux une longue corde , pour ce qu'il disait avoir vu entre eux aucune fausseté. Ce qui lui attirait surtout grande réputation parmi le peuple , c'est qu'il déclamait contre l'ivresse et le peu de chasteté des clercs dont aulcuns tenaient femme en leur compaignie (2). Il voulait commencer la réforme des mœurs des dames par la suppression des chapeaux fort élevés qu'on appelait henins ou cornes. Au sortir du sermon , les polissons armés de crochets tiraient ces bonnets et les jetaient dans la boue. Le prédicateur eut d'ailleurs assez de crédit pour déterminer plusieurs de ceux qui avaient en leurs maisons, tabliers, échicquiers, cartes, quilles, dés, et autres instruments dont on pouvait jouer à quelques jeux de plaisance à les lui apporter. II en faisait jeter dans un grand feu , avec les henins des dames.
Il paraîtrait que des hérétiques nommés Turlupins avaient des adeptes dans le pays ; un prêtre de Valenciennes s'était fait l'apôtre de leur secte ; des conciliabules fort bruyants se tenaient au faubourg Morel , à Douai; plusieurs Lillois s'étaient rangés parmi les turlupins.
L'inquisiteur Lambert de Campo fit condamner au bûcher un certain nombre de ces individus , y ajoutant la clause de la confiscation de
(1) 27 Mai 1424.
[2) Voyez Monstrelet, lib. 2*, eu. LUI.
Lille subit la domination anglaise. 317
leurs biens. Or, la non-confiscation était garantie par les privilèges de Lille. Le Duc annula sur ce point la sentence. Le traité par lequel l'inquisiteur, l'évéque et le Duc renoncent de nouveau à confisquer des biens appartenant à des Lillois , est du 24 Mai 1429. A partir de cette époque , les accusations d'hérésie furent rares pendant quelque temps. Néanmoins , le prêtre , les six turlupins et leurs livres avaient été brûlés à Douai, le 25 Mai 1420. Pour la commodité des curieux , on avait dressé sur la place , et de chaque côté du bûcher, des estrades : l'une pour les laïcs , l'autre pour les clercs. Celle-ci trop chargée vint à s'écrouler, et le peuple regarda cet accident comme une marque de la réprobation céleste.
Lille subit aussi la domination anglaise qui gagnait peu à peu la France. Par lettres du 11 Mai 1429 (1), Henri, roi de France et d'Angleterre, proposait, en sa qualité de suzerain de notre ville, un arbitrage au procès alors pendant entre le bailli de Lille et les échevins , au sujet du Wal de Quesnoy. Nous signalons ce titre comme le seul , à notre connaissance , ainsi fait à l'égard de cette ville.
Le soin delà guerre, le travail de l'administration, les tentatives pour enlever à la princesse Jacqueline de Bavière la province du Hainaut , n'empêchaient pas Philippe de songer à un troisième mariage (2) ; 11 avait jeté les yeux sur Élisabeth , princesse de Portugal.
Pour demander la main de cette nouvelle épouse, il envoya une ambassade composée de Jean de Roubaix , Bauduin de Lannoy, gouverneur de la ville de Lille , le sire de Roubaix , de Noyelles et plusieurs autres personnes de confiance (3), parmi lesquelles le peintreVan Eeck, qui reçut mission secrète (4). Embarquée le 19 Octobre à l'Écluse, l'expédition était arrivée le 11 Décembre à Bayonne et le 16 à Cascaès , à cinq lieues de Lisbonne. Toutes les négociations se firent en latin (5), ce qui embarasserait aujourd'hui plus d'un diplomate.
A l'occasion de ce mariage, le Duc reçut de la Flandre une aide de
(1) Registre D, f° 10.
(2) Il avait épousé en premières noces Michelle de France , et en deuxièmes noces Bonne d'Artois, fille de Robert d'Artois. —Voyez Ocdegherst, t. Il, p. 649; et M. De Baraxtb, t. IV, p. 88.
(3) M. De Bararte, t. IV, p. 109.
(4) M. Gachard, Rapport, etc., p. 268.
(5) Mémoires de l'Académie de Bruxelles ,De Reiffemberg, Belgique et Portugal.
720,000 livres. 11 institua aussi l'ordre de laToison-d'Or, dont le premier chapitre fut tenu à Lille , dans l'Eglise de St-Pierre. Le Duc , en sa qualité de grand-maître, prit au chœur la place du prévôt de St-Pierre , et les trente-un chevaliers nobles de quatre quartiers occupèrent les stalles des chanoines ; l'église resta ornée des blasons de ces illustres seigneurs. Cinq ans après , ils revinrent dans ce même local y tenir leur cinquième chapitre ; jusqu'à la Révolution leurs armoiries figurèrent dans le chœur.
La Toison-d'Or devint l'œuvre de prédilection du Prince; on retrouve , sur les édifices qu'il a fait bâtir ou restaurer, le Briquet qui figure au collier de l'ordre. L'hôtel de ville en porte des traces dans l'escalier qui conduit au beffroi ; le chiffre de la dernière épouse do Duc , ce chiffre , formé de deux E entrelacés , se voit encore près du bureau de l'état-civil et dans une ancienne chapelle attenante au Conclave ; la salle des Gardes et d'autres parties de l'édifice qui viennent d'être démolies, avaient conservé jusqu'aujourd'hui quelques vestiges des armoiries du Duc ; l'église St-Maurice en a dans la corniche où ils sont encore reconnaissables malgré leur état fruste.
Des fêtes qui durèrent huit jours eurent lieu à cette occasion. Pour donner une idée de leur proportion homérique , il suffira de dire qu'on fit rôtir un bœuf entier dans la salle du festin ; la tradition ajoute que sur la table on vit figurer un énorme pâté, d'où sortirent douze hommes habillés en fous ; c'était de bonne et fine plaisanterie.
La Princesse ne se montra pas moins favorable aux Lillois ^rae son époux ; elle fonda le cloître Ste-Claire et donna à cet effet un terrain de la rue des Malades , estant de dorelot (1), ou se faisait beaucoup de maux et péchés. Elle mit pour condition que , quant au temporel, le couvent serait subject de la loi , c'est-à-dire sons la juridiction du Magistrat.
C'est vers ce temps que parut sur la scène du monde cette jeune
(1) Dorelot est un vieux mot dont le sens ne nous parait pas indiqué avec une précision suffisante dans les lexiques que nous avons consultés. — Se Dorloter, qui est resté dans notre langue , nous met sur la trace du sens de dorelot : il y a moleste, recherche, sensualité, volupté... Les dorelots étaient toujours des lieux écartés où se pouvaient faire des rendez-vous Il y avait de ces lieux peu fréquentés, même près de la Grande-Place de Lille. 11 existe encore à Arras une petite ruelle , obscure et malpropre, nommée Cour du Dorelot.
Lettre de Jeanne-d'Arc à Philippe4e-Bon. 319
fille merveilleuse qui sauva la France , en chassa les Anglais , et raffermit la couronne sur la téte d'un roi presque détrôné. Jeanne-d'Arc adressa au duc de Bourgogne une lettre , dont l'original existe aux Archives du département du Nord , lettre où elle lui disait en substance :
Jésus, Maria,
a Haut et redoublé prince , de par le roi du Ciel , son souverain Seigneur, Jeanne-la-Pucelic vous requiert de faire avec le roi de France une paix solide et qui dure long-temps. Voulez-vous guerroyer ? exercez votre ardeur contre les Sarrasins. Prince de Bourgogne, je vous en supplie et je vous en requiers, faites retraire vos gens du royaume de France. Croyez-bien que vous ne gagnerez plus de batailles contre les Fiançais; en combattant contre eux, vous combattez contre Jésus, le roi du Ciel ; croyez-le bien, quelque nombreux que vous veniez contre nous, vous ne l'emporterez pas, et ce sera grand pitié que de verser ainsi tant de sang (4). »
Tandis que Lille s'était montrée ouvertement pour les Bourguignons , les villes flamandes s'étaient tenues fort réservées et ne voyaient pas volontiers la chaleur que les Lillois avaient manifestée. L'Artois désirant se retirer de la guerre trop longue où le Duc se trouvait engagé , voulait lui adresser une ambassade à ce sujet ; il crut prudent de s'assurer auparavant du sentiment des Lillois.Ceux-ci en écrivirent au Conseil échevinal de Gand, qui répondit au Magistrat de notre ville comme s'il eût ignoré tout ce qui avait été fait, l'engageant du reste, à ne pas se séparer des bonnes villes de Flandre dont Lille était la quatrième , et à ne prendre aucune part à une guerre dans laquelle la province s'était jusqu'ici tenue neutre (2).
Les cauteleux Gantois avaient à garder beaucoup de réserve avec le
(1) Archive* départementales du Nord , dans le registre aux lettres missives.— M. Bbun-Layaisne Ta publié dans la Revue du Nord.— M. De Barante, IV, p. 189.
(2) Cette lettre, peu connue, nous semble mériter d'être transcrite; la voici : « HonorabIesetsaiges,et très-grands amis. Sur ce que votre messaiger, porteur
» de ceste , nous aves signifié touchant l'ambassade que ceux du pays d'Artois
» sont en propos de faire devers notre très redoublé Seigneur et Prince , pour
» avoir trêve et abstinance de guerre comme ses pays de Bourgogne ont par de là ,
> en nous demandant notre conseil et advis ; combien que grand bien y dépand,
Duc, et cette lettre montre qu'ils ne l'avaient pas oublié. D'ailleurs r les bonnes villes de Flandre déclarèrent qu'elles voulaient garder la trêve (i).
Soit que le Duc ait eu connaissance de cette lassitude qui rendait cette guerre odieuse à ses sujets , soit que la lettre de Jeanne ait achevé de le déterminer, il se prononça pour la paix , et quand Charles de Bourbon et Louis de Vendôme vinrent le trouver à Arras et se jeter à ses pieds , Philippe , touché de cette démarche , leur assura qu'il était résolu de pardonner. Sa réconciliation avec le roi de France fut , pour les Anglais, un coup décisif qui renversa tout ce qu'ils avaient fait jusque là.
Sur ces entrefaites, Philippe, duc de Brabant, étant mort (empoisonné à ce qu'on croit), sans laisser d'héritiers directs , trois branches prétendirent à la succession. Les états se montraient disposés pour le duc de Bourgogne, le plus redoutable des prétendants. Marguerite de Hainaut avait bien aussi ses amis; mais alors, comme toujours, quel
» par aussi qu'il faut eutretenir saintement et deuement , vous plaise sçavoir,
* puisque vous êtes du pays de Flandre et une des cinq villes principales d'icelui,
> comme vous écrivez et vérité est et aussi pour telle, tenons et connaissons la
> ville de Lille et qu'elle est la quatrième en Tordre. Vos bonnes discrétions » peuvent as£ez concepuoir se vous vous joigneriez en auicunes choses avec ceux » dudit pays d'Artois, qu'il emporterait une estrangelé et semblait que vous vole-
* riez partir et séparer dudit pays de Flandre, qui, jusque à ores, ne s'a mêle » aucunement de la guerre de France , mais tenu et porté neutral et d'autre part » il se fait a considérer se ceux qui ne se sont meslez de icelle guerre, ont besoin » d'en avoir trièves ou abstinanec et ce , par ce en temps à venir l'on polroit » maintenir qu'il s'en fussent meslez, et ainsi les bouter en ladite guerre donlils » se demouroient paravant dechergiez. Mais lequel parti soit meilleur, ou de vous
* joindre avec lesdits d'Artois, ou de tenir quoy (coi) et attendre jusqu'à ce que
> ledit pays de Flandre se meue, communément de ladite matière , et sur ce, » prend aulcune conclusion, laissons à vos bonnes discrétions eslire fermement, » tenant qu'elles saurant bien discerner quel coste est la plus droite et que de
> l'un ou de l'autre desdits costez polroit sourdre ci-apres , de quoy nostre » Seigneur vous doinst la grâce a choisir le plus convenable pour le bien de ladite
* ville de Lille et ieelle a donc bien gouverner.
» Escript le 26 e d'Octobre l'an 31 , ainsi souscript échevins et conseil de la ville » de Gand , prests pour vous complaire. » Sur le dos était écrit : « A honorables
> et saiges nos très chiers et grands amis les échevins et conseil de la ville de
> Lille. »
(1) M. De Barante , Histoire des Ducs de Bourgogne , t. III , p. 61 .
Philippe-le-Bon au siège de Calais, 32 1
droit pouvait balancer celui du plus fort? Comme il fut décidé que le Duc avait le meilleur , et il était disposé à le prouver par les armes , Marguerite céda , et Philippe se rendit de Lille à Malines, où il reçut le serment des États.
Par prévoyance , il avait fait des levées d'hommes et d'argent ; il avait mis aussi en réquisition les cerisiers et serviteurs des communautés religieuses et du clergé. Les prélats de la Flandre , pour se délivrer de ces corvées, firent offrir au Prince une aide de 20,000 deniers ou Philippus d'or ; il accepta cette offre (4). D'ailleurs , il agissait avec le clergé d'une façon très-cavalière. Ainsi, lorsque Jean d'Harcourt, évôque d'Amiens , eut été nommé à l'évêché de Tournai t qu'il avait sollicité auprès du Pape (2) , le duc de Bourgogne , qui voulait voir à ce poste son conseiller Jean Chevrot, refusa d'admettre d'Harcourt. Il défendit à ses sujets de le reconnaître, et fit saisir les revenus de l'évêché. Appuyé de la sorte, Chevrot dut l'emporter; d'Harcourt se désista. Notons , en passant , que l'évéque favorisé du Duc avait à Lille une très-belle maison, rue Esquermoise, et une campagne de plaisance, à Wazemmes.
Cette manière de terminer rondement les affaires était commode et fréquemment en usage; ainsi, il existe de cette époque un ordre du Gouverneur de tuer tous les gens de guerre qui se trouveraient fourrageant dans la châtellcnie après le terme assigné pour leur sortie (3).
Héné d'Anjou , duc de Bar, fait prisonnier à la bataille des barons de Lorraine contre Pierre de Luxembourg , qui commandait l'armée de Bourgogne , avait été amené à Lille , où il resta jusqu'à ce qu'il eût donné ses fils pour otages. Mis en liberté sous cette condition , il était loyalement revenu se constituer prisonnier après que les négociations entreprises eurent échoué. Étant ensuite devenu roi de Naples , par le legs de la reine Jeanne , il fit demander sa liberté au duc de Bourgogne , par l'entremise de son ami le Connétable ; celui-ci trouva Philippe tout occupé des préparatifs du siège de Calais (4). Depuis long-temps , on n'avait rien vu de si grand que cette entreprise ; les bonnes villes de
(1) Voyez M. Gachard, Rapport sur les Archives de Lille, p. 99.
(2) M. De Baratte, Histoire des Ducs de Bourgogne , V, p. 23.
(3) Registre C, f» 33; Montlinot, p. 309.
(4) Monstrelet, lib. II, cap. CXCVII , Mémorial historique du Pas-de-Calais, II p. 25. — M. De Baraute , Histoire des Ducs de Bourgogne.
Flandre y avaient étalé toute leur puissance et leurs richesses. Il semblait que rien ne leur eût jamais tant tenu à cœur que de prendre Calais sur les Anglais, surtout les Gantois, qui craignaient peut-être d'être châtiés de leur tiédeur pour le Duc , et de leur lettre aux Lillois. Mais tout ce grand zèle n'était qu'une vaine parade, et, au moment décisif, les Flamands abandonnèrent Philippe, qui fut obligé de se retirer. Les Anglais se répandirent alors dans le pays , et le Duc , contraint de mettre ses propres forteresses en défense , revint à Lille , et y manda les gens d'armes de tous ses états ; il y tint plusieurs conseils pour concerter à ce qu'il avait à faire en cette fâcheuse occurrence.
Gand et Bruges , mécontentes de se voir mises en jeu , se soulevèrent ; Philippe essaya de les ramener par la persuasion ; mais ce n'était pas chose facile. Tandis qu'il était en perplexité là-dessus, il apprit que les nobles de Bourgogne qu'il avait mandés à Lille , y arrivaient ; il parla donc avec un peu plus de fermeté , demandant la punition des rebelles. Les Brngeois lurent sourds à sa voix ; ils étaient persuadés qu'un de leurs compatriotes, un certain Maurice de Vassenaere, était une créature du Prince ; ils lui reprochaient d'avoir été , ainsi que son frère Jacques , trouver le Duc à Lille pour les accuser auprès de lui (1). Ce ne fut qu'à grande peine qu'il se sauva de leurs mains.
Le Duc irrité résolut donc de châtier ces incorrigibles. Les séditieux ayant appris à quel parti il s'était arrêté , lui adressèrent des députations avec des paroles très-humbles. Instruit par le passé , Philippe les reçut d'abord fort mal ; ils eurent alors recours aux gens des nations ; c'est ainsi qu'on appelait les marchands étrangers (2). Ceux-ci arrivèrent à Lille pour intercéder auprès du Duc ; ce prince leur répondit qu'il passerait par Bruges en se rendant en Hollande. Il s'y rendit en effet ; mais il faillit y être la victime de la fureur des Flamands. H en sortit cependant , se rendit de nouveau , et pour la cinquième fois , à Lille, afin d'y aviser aux moyens de réduire Bruges. Il barra les rivières et canaux ; les Brugeois , affamés , firent des courses dans le pays (3).
Pour amener une paix dont tout le monde sentait le besoin , les Gantois élurent un homme de bien nommé Onredene , et l'envoyèrent
(1) M. De Rarakte, Histoire des Ducs de Bourgogne, t. V, p. 121.
(2) Ibid., p. 125.
(5) Ibid., t. V, p. 126.
Lettre de Philippe-le-Don aux Lillois. 323
à Lille, où le Duc faisait sa résidence, pour offrir le concours des Gantois ; Philippe se laissa toucher et accueillit ces offres (4). Après deux ans de troubles , Bruges dut se soumettre. Le sire de Rasse , que le Prince avait nommé Capitaine des Gantois , fit le serment de fidélité a Lille , en présence des membres du Conseil.
Une famine , qui fut horrible en certaines localités , vint à la suite de la guerre; le commerce de grains fut aussi un nouveau sujet de querelles entre les populations. La prudence ou l'agiotage de certains marchands laissait leurs greniers remplis , et les blés n'arrivaient plus au marché , ce qui poussait encore à la hausse. Le Duc contraignit tous ceux qui , dans la châtellenie , avaient en leur possession des céréales , à ne les vendre que sur le marché de Lille ; il défendit de faire des approvisionnements particuliers , de vendre à terme ou à livrer, etc. (2).
La bienveillance et la condescendance de Philippe pour ses sujets , et en particulier pour les Lillois , se révèle par une foule de traits dont nous aimons à citer quelques-uns.
Son prévôt avait arrêté quelques malfaiteurs et les avait condamnés aux galères d'Anvers. Ces hommes étaient ou avaient été bourgeois de Lille; leur condamnation par un tribunal étranger à l'échevinage mécontenta les Lillois. Le Duc en ayant été informé leur écrivit en substance :
Très-ehers et bien aimés ,
« Il est venu a notre connaissance que vous êtes mal contents de ce » que notre prévôt ait pris en votre ville quelques individus et les ait > condamnés aux galères , mais c'était des gens inutiles et même » dangereux ; vous savez assez la cause pour laquelle nous les avons » fait arrêter. Nous vous prions donc bien affectueusement et instam- » ment d'être contents, et de souffrir que notre prévôt remplisse la » charge que nous lui avons donnée. Et puisque vous croyez que les » privilèges de vos bourgeois sont enfreints , et que nous ne voulons » pas qu'il en soit ainsi , ni que pour l'avenir cela puisse tourner à » aucun préjudice pour notre ville de Lille , ni pour ses franchises ,
(1) M. De Barakte, Histoire des Ducs de Bourgogne, p. 127 . (S) Registre J, f» 224.
» libertés et privilèges , nous en ferons donner, s'il convient, nos > lettres de non-préjudice , suivant la forme due (1). »
Le Duc avait autorisé des particuliers à couvrir en paille certaines maisons en ville; le Magistrat , qui avait dans ses attributions la police des édifices, avait porté des ordonnances contraires (1445) ; il fit donc arracher les toits des contrevenants. Ceux-ci se plaignirent au Duc qui , après s'être informé de l'état des choses , ne balança pas à donner de nouvelles lettres (22 Juin 4447), par lesquelles il confirmait l'ordonnance du Magistrat , proclamait le droit de ce corps , et mettait au néant les autorisations contraires qu'il avait données lui-même. C'est une noble conduite !
Il se conduisit avec une semblable déférence dans l'affaire de Jehan de Maubeuge , dont il avait vainement sollicité l'admission dans la maison des Ladres bourgeois (2).
C'était par de telles concessions que le Prince assurait sa puissance et s'attirait l'attachement des Lillois. Aussi en 1448, quoique les recettes de la ville fussent de 7 à 8,000 livres inférieures aux dépenses , le Magistrat , au lieu de refuser ou de marchander des aides au Duc, lui en accordait même pour le voyage qu'il devait faire en Luxembourg (5). Ce n'était pourtant pas d'une absolue nécessité , à en juger par l'équipage du Prince , qui avait pour lui dix-huit superbes chevaux couverts de velours noir aux armes de Bourgogne , et ornés de clous d'or ; dontles pages brillaient d'or et de perles; dont une seule salade (4) coûtait cent mille écus d'or. Ses armes et les harnais de son cheval étincelaient de pierreries (5) , etc. Les livres de comptes de notre ville relatent beaucoup de rentes créées par elle pour le service du Duc. Lorsque la Duchesse se rendit auprès du roi de France, l'échevinage lui offrit une somme de 11,000 livres parisis. Dans les lettres données à cette occasion (18 Août 1445) , Philippe déclare que ce don est sans préjudice , et que les États pourront lever les deniers comme ils avaient accoutumé.
(1) Datée de Courtrai, 29 mars. — Registre G, f° 45.
(2) Voyez, dans la Revue du Nord, t. II , p. 347, la lettre qu'il écrivit à ce propos aux Échevms.
(3) M. Gachard , Rapport sur les Archives de Lille , p. 102.
(4) Partie de l'armure des chevaliers.
(5) De Smet, t. I, p. 309.
Loterie pour amortir la dette de la Ville. 32o
C'est pour la première fois que nous voyons employer à Lille un moyen dont les autres villes de la Flandre s'étaient déjà servies : rétablissement d'une loterie particulière (21 Janvier 1445) pour amortir la dette de la ville (1). Le gros lot était de mille francs et le billet d'un écu au moins.
Les meurtres et les assassinats devinrent si fréquents que le Duc défendit ( 3 Mai 1448 ) de donner des robes de livrée à tout autre qu'aux domestiques et officiers, et interdit à qui que ce fût de porter haches d'armes, langues de bœuf, longues dagues, rapières , etc. (2).
Les Gantois s'étant de nouveau révoltés , des troupes de partisans venaient semer l'effroi dans la plaine de Lille. Philippe envoya contre eux Adolphe de Clèves. Pour se garder de leurs attaques , il fallut encore augmenter le ghet; faire garde jour et nuit; remettre les herches aux portes ; développer les ouvrages de défense ; faire des bollewerks (3) à la porte St-Sauveur, etc. Un recensement général de tous les habitants fut ordonné ; tous les hommes valides , même les religienx, furent organisés pour composer une milice sédentaire. Ces mesures n'étaient pas du goût de tout le monde , et le Magistrat dut revenir à la charge ; il lit mettre sur les remparts les canons et bombardes de la ville (4), rompit une digue à Haubourdin , fit fermer tous les arques (5), etc. Notons que c'est à partir de cette époque que le Magistrat de Lille commença à tenir le registre de ses résolutions ; du moins, le premier que nous ayons actuellement ne remonte pas au-delà. C'est à cette source authentique et irrécusable que nous avons puisé la plupart des renseignements qui vont suivre dans cette histoire.
Le parti de la paix finit pourtant par prévaloir chez les Gantois (6) , et ils se montrèrent disposés à écouter des conditions. On leur en proposa d'assez onéreuses, et on leur enjoignit d'envoyer cinquante députés à Lille , où se tiendraient les pourparlers. Ils en envoyèrent effectivement cinquante ; mais en les faisant assister de M' Jean de Popincourt , avocat au parlement de Paris , ennemi du duc de Bourgogne. Aussi
(1) Registre L,fo 167.
(2) Registre aux Titres, M , f° 6.
(3) Bollewerks , boulevards ou bastions.
M) Registre aux Résolutions, 1. 1, p. 61 , 62, etc.
(5) Arque» ou portes d'eau.
(6) Nonstrelet, édition Buchon , t. X , p. 390.
Philippe refusa-t-il d'abord de se trouver aux conférences ; commencées le 29 Juillet , elles durèrent plus d'un mois. Le Duc consentit enfin à y présider et il y imposa de dures conditions à la paix.
Lorsque les hérauts venant de Lille eurent fait connaître ces conditions au peuple assemblé sur la place du Marché, à Gand , ce fat un cri universel d'opposition. On sonna les cloches, on déploya les bannières. » C'est la destruction de nos privilèges, s'écriait-on; mieux vaut qu'il » ne reste plus pierre sur pierre de notre ville , etc. (1). »
Pendant que les Gantois étaient dans ces émotions , le bon Duc et les ambassadeurs de France restaient à Lille en attendant leur réponse. Les derniers, pleins d'impatience , envoyèrent un second héraut. Il arriva comme la ville était encore en grande agitation ; descendu dans une auberge , il demanda à qui il devait remettre la lettre dont il était porteur. L'hôtelier eut pitié de lui : Vous ne savez donc pas ce qui se passe, lui dit-il; c'est fait de votre vie, si l'on vient à connaître l'objet de votre message ! Il lui aida à se sauver. Le héraut retourna sa cotte d'armes , afin de cacher les fleurs de lys qui , loin de le garantir, l'auraient grandement compromis. L'hôtelier lui donna un garde , le fit passer pour un marchand étranger (2) ; le héraut se sauva à Lille en toute hâte.
Les Gantois exaspérés portèrent leurs plaintes au roi de France, et recommencèrent leurs courses dans le pays. Quinze cents Anglais vinrent leur prêter main-forte , et la guerre semblait interminable.
Le peuple finit par murmurer. Il voulait bien soutenir le duc de Bourgogne , mais les tailles augmentaient sans cesse , personne n'en était exempt ; on avait beau payer, les choses n'en allaient pas mieux ! On parlait du faste de la cour ; de cette belle vaisselle d'argent de plus de mille marcs que le Duc venait de faire confectionner à Tournai; on glosait avec commentaires sur la richesse scandaleuse de quelques receveurs et des officiers qui savaient flatter le prince , etc.
Le luxe de Philippe était un exemple que chacun s'efforçait d'imiter : le prince d'Épinoy avait dans son château du Riez douze cents assiettes d'argent, neuf cents plats du même métal, trente-trois plats et aiguières d'or massif. L'inventaire qui nous révèle ces détails, mentionne, en outre , 47,000 pistoles , 5,000 souverains, 75,000 patagons, 25 ducats
(1) M. De Harante , Histoire des Ducs de Bourgogne , p. 70.
(2) Olivier de la Marche, liv. I; M. Dr Barante, t. VI, p. 71.
Le comte de Charolais envoyé à Lille. 327
d'or massif pesant chacun 3 livres, etc. (1). Il serait facile damasser beaucoup de traits analogues.
Tout cela ne pouvait se faire sans que les deniers publics fussent détournés ou dilapidés. Le mécontentement fut tel , qu'un jour Lille fut gravement exposée : un malveillant jeta un brandon allumé dans le magasin à poudre du château dit de Courtrai , et sans de prompts et intelligents secours , il en serait résulté une explosion qui aurait pu détruire une partie de la ville.
Pour mettre à l'abri le comte de Charolais , son unique fils légitime , qu'il affectionnait beaucoup , Philippe l'avait envoyé à Lille ; et pour tromper l'ardeur bouillante de ce jeune homme , qui devint par la suite Charles-le-Téméraire , il feignit que c'était pour s'y informer de la santé de la Duchesse dont il se montrait très-inquiet. Quand le prince , arrivé auprès de sa mère , apprit qu'elle n'avait pas même été malade , il vit bien que son père avait voulu l'éloigner. Son désir de se trouver à une bataille , que tout annonçait devoir être rude et sanglante , ne fit que s'accroître. Sa mère tenta inutilement de le retenir auprès d'elle , à Lille , il partit tout seul , à cheval ; il fallut bien lui envoyer une escorte.
La victoire de Gavre couronna les efforts du Duc. Malgré l'avantage qu'il venait d'obtenir, il proposa de faire un traité semblable à celui qu'il avait offert à Lille , lors de la prospérité des Gantois. L'abbé de St-Bavon , le prieur des Chartreux et les principaux bourgeois de Gand , vinrent chercher les conditions imposées par le Prince. Ce furent en effet les articles rédigés à Lille , mais portant des amendes plus fortes. Le peuple alla au-devant du Duc lui demander miséricorde ; le Prince répondit . c Puisqu'on me demande miséricorde , on la » trouvera en moi; à ceux qui seront bons sujets, je serai bon » prince. »
A l'occasion de celte victoire , le Prince donna à Lille des fêtes brillantes (2) , qui furent cependant encore effacées par celles qui eurent lieu par la suite , et qui sont si célèbres sous le nom de repas du faisan.
Ce fut à Lille que le comte de Charolais épousa Isabelle de Bourbon,
(1) Voyez le manuscrit de Toissai.nt-Carette , Bibliothèque de Lille.
(2) Renouvellement de la Loi , aunée 1771. — Pahckoucke , p. 269.
sa cousine germaine. Ce n'était alors , par toute la Flandre , que réjouissances et festins. Cinquante-neuf villes envoyèrent des arbalestriers à la fête de Tournai ; le bâtard de Bourgogne accompagna les Lillois, qui s'y rendirent et s'y distinguèrent par leur magnificence, non moins que par leur adresse. Ils y gaignèrent une tasse d'argent du poids de huit onces.
Une fois tranquille dans ses états , Philippe revint à un projet qu'il avait ajourné jusques-là.
Depuis dix ans , il avait souvent tenté d'engager les rois de France et d'Arragon à s'entendre avec lui pour sauver Constantinople du joug qui la menaçait. Le pape Nicolas V le pressa de réunir tous les rois de la chrétienté dans un commun effort contre les Turcs (1). Un chevalier, venu de la part du Pontife, arriva à Lille pour annoncer qu'Amurat avait pris la capitale de l'empire. Le Duc résolut donc de donner un grand éclat à l'entreprise guerrière et religieuse dont il voulait être le chef (2); il tint à ce sujet plusieurs conseils. Le Magistrat, pour seconder les intentions du Prince, décida qu'il fournirait une aide à Monseigneur le Duc pour son voyage en Turquie (3).
On faisait courir à Lille le bruit que le Pape était menacé par les Sarrazins , et qu'il avait reçu du Grand-Turc un défi conçu en termes fort singuliers (4) ; c'était pour préparer l'opinion publique. Pour les chevaliers, on y met plus de recherche. Dans un magnifique et incomparable banquet , dont nous parlerons plus loin , ils firent des vœux dont l'ardeur de leur zèle n'avait pas mesuré la portée, et dont Olivier de la Marche nous donne le récit dans ses mémoires.
C'est au milieu de cet appareil que Philippe reçut des Grecs une ambassade qui venait implorer son secours , et le saluer comme le Grand Duc des Occidentaux!
Le goût des fêtes donnait un grand éclat à la réception des personnes
(1) M. De Barante , Histoire des Ducs de Bourgogne, VI , p. 9i . (S) La Marche, liv. I, ch. 28.
(3) Résolutions, I, p. 144.
(4) Voyez V Histoire des Ducs de Bourgogne, par M. De Barante , VI, p. 91. Ce prétendu défi commence par ces mots :
t Hobresant , Hopresant et ses frères Collabilabra , chevaliers de l'empire d'Organt, seigneur d'Achaie, au Grand-Prêtre de Rome, notre bien-aimé s'il te mérite.
« II est venu à notre connaissance , etc.
Procès pour Vauderie. 329
royales , et le luxe étendait beaucoup l'habitude de leur faire des présents. Nos chroniques locales rappellent avec complaisance l'arrivée de la reine d'Angleterre (4) , qui logea à l'hôtel de Roubaix , rue Basse ; celle de Louis XI , qui fut reçu par deux mille Lillois munis de flambeaux , et par douze cents jeunes filles , à la tête desquelles marchaient les échevins. Le roi de France, en passant par Seclin, avait agréé l'offrande traditionnelle d'un boisseau d'avoine , de douze chapons et de deux pains. Lorsque le comte de Gharolais visita notre ville , l'échevinage lui offrit douze vases dorés à Vémail (2). Le 4 Novembre 1464 , ce môme prince vint à la téte de cent gentilshommes et de six cents chevaux. Quatre cents chevaliers de la ville et de la chatellenie allèrent au-devant de lui en criant Noëll Le lendemain , le chancelier de France et l'archiduc de Narbonne , ambassadeur du Roi , venaient aussi à Lille. Pour le duc Philippe on fit des fêtes plus somptueuses encore.
Depuis quelque temps , on n'entendait plus parler de troubles religieux , lorsque l'on vit s'élever en Flandre , et surtout en Artois , des procès pour Vauderie ; c'était une vague accusation , où se trouvaient mêlés des faits d'hérésie et de sorcellerie. Demselle et quatre femmes de folle vie furent impliquées dans une affaire de ce genre. Mises à la question , elles s'accusèrent de vauderie ; elles nommèrent comme complice Jean Laville, abbé de pau de sens. Pour se mettre , à ce qu'il croyait , dans l'impossibilité de répondre , le malheureux se coupa la langue. Contraint par la torture , il fit des aveux par écrit. Les vicairesgénéraux d'Arras, Gilles Cartier et Grégoire Nicollas, voulaient arracher les Vaudois à la mort ; mais Gilles Flament et Mathieu Paille , avocats de Beau vais, l'emportèrent, et les infortunés furent livrés au feu (3).
A Lille , un nommé Alphonse , habillé en forme d'hermite , disent nos chroniqueurs , avait été condamné à périr sur le bûcher , au milieu de la Grand -Place. Soit calcul , soit conviction , il prétendait se moquer du châtiment, et disait que le feu qu'on allumerait autour de lui ne le saurait ardohr ; mais il mentit, ajoutent-ils , car sitost que le feu fust bouttist ès fagots, U fut subitement ardset bruslé.
(1) Revue du Nord, III, p. 365.
(2) Registre aux Résolutions, I, p. 98.
(3) Archives historiques et littéraires du Nord de la France, 111 , p. 413, 414.
11 en est des populations comme des individus : les excès amènent le repentir , l'âge nous rend à la réflexion qu'avait refoulée la fougue* de la jeunesse. Le bon Duc se faisait vieux ; il avait usé largement de la vie, ses sujets avaient suivi son exemple. La vie et les finances éprouvaient certains embarras ; c'était le moment de se réformer. Le souverain et le peuple se convertirent en même temps ; ce dernier , moins sincèrement peut-être que l'autre.
Dans les dernières années de sa vie , Philippe-le-Bon , devenu valétudinaire , habita souvent le palais de Rihour, à Lille. C'est là qu'il se réconcilia avec son fils ; c'est là que le roi de France demeura lui-même assez longtemps; c'est là que ce roi lui envoya en ambassade le comte d'Eu , Pierre de Morvilliers et l'archevêque de Narbonne , pour l'affaire du bâtard de Rubempré (1) ; c'est là enfin que vinrent le trouver le duc de Bourbon, la duchesse douairière , sa mère , et le duc de Gueldres, lors des discordes qui troublaient la maison de Bourgogne.
Pendant les guerres qui s'étaient succédé , le couvent des Frères prêcheurs avait été incendié ; la Duchesse le fit réédifier. Philippe dota les Chartreux de Dijon et érigea à Jérusalem une chapelle ; il orna splendidement son oratoire particulier, y fit apporter des reliques , des images d'or et d'argent ; outre son premier chapelain , il avait vingt-un chapelains inférieurs , un aumônier, un sous-aumônier, etc.
C'est alors que fut fondé à Lille l'hôpital St-Jacques , d'abord destiné aux pèlerins de Galice, et ensuite consacré aux femmes en gèsine; l'hôpital des Ladres, près le Pont-de-Canteleu, expiation d'un trésorier infidèle (2) ; l'hospice des Repenties , et celui auquel Jean Delecambe , dit Gantois, donna son nom. Il était destiné à treize vieillards qui y auraient été soignés par six religieuses au moins , et huit au plus ; cet hospice subsiste encore aujourd'hui rue de Paris.
N'oublions pas qu'alors les dépenses municipales dépassaient les recettes (3) ; que l'on comblait cette différence par la création de
(1) BL De Baraktb, VU, p. 8 , 37, 59 et suivantes, 48 , 50, 56, 1S6, etc.
(2) On en voit encore les restes près d'un four à chaux non loin du Pont. Voyea notre Notice sur les Léproseries dans le Bulletin de la Commission historique du département.
(3) Les unes étaient il e 26,000 liv., les autres de 23,000 liv. seulement; c*est environ l/8« de délieit. C'est comme si aujourd'hui Lille s'endettait annuellement de 125,000 fr.
Réformes dans les dépenses de la Ville. 331
rentes non acquittées par la suite , et que le Prince empruntait au Magistrat de Lille 50,000 livres , etc., etc.
Pour remédier au déficit des finances lilloises , Philippe prit beaucoup de mesures dont il faut approuver la prudence , toute tardive qu'elle était. Il décida, entr'autres choses , que Ton n'entreprendrait à l'avenir aucun ouvrage sans la délibération du Conseil échevinal tout entier ; il supprima les commis , appelés Comptes de la Hanse , et les remplaça par un argentier, aux gages de 120 livres ; il ajourna les procès et défendit d'en entreprendre aucun avant d'avoir épuisé tous les moyens d'accommodement ; il modéra les dépenses de bouche de l'Hôtel-de-Ville , qui étaient devenues excessives ; il réduisit pour six ans les frais de robes données au Magistrat par la ville, à un maximum de 312 livres; il ordonna la mise en ferme de la taille des bourgeois , et abolit le chapitre des aumônes , ainsi que la pension des chirurgiens de la ville , à l'exception du plus ancien qui recevait 10 livres par an; il réduisit le nombre des présents de vin ; il supprima le muid de vin que l'on donnait au roi de l'Épinette ; il fit donner en loyer les tours des portes et tous les lieux habitables qui appartenaient à la ville ; il annula la commission qui se payait à deux échevins pour l'approvisionnement des tourteaux, etc., etc.
Il abolit le souper de Bêhouri et les dîners de la féte de Lille et de la procession , qui devaient être remplacés par des repas à peu de frais ; les dons honorables furent également suspendus pour six ans. Les paletots des arbalétriers et des coulevriniers (1) de la ville , au lieu d'être renouvelés chaque année , ne devaient plus l'être que de deux ans en deux ans , ce qui montre bien que la création du corps des Canonniers Sédentaires de Lille est antérieure au 2 Mai 1483. Il fit adjuger, au profit de la ville, la ferme du nettoiement des immondices du marché, etc. (2) .
11 est fôcheux qu'à des mesures aussi sages que légitimes , il en ait mêlé d'autres qui ne l'étaient pas autant, par exemple, l'ajournement à six ans des rentes dues par la ville. Il est fâcheux aussi que la prodigalité qui avait occasionné le tort n'ait pas été seule mise à contribution , et que le Prince n'ait pas vendu une partie des 60,000 marcs d'argent dont il était alors possesseur.
(1) Les Coulevriniers étaient les canonniers de l'époque.
(2) Il donna alors des lettres patentes touchant le remboursement de 50,000 livres que les échevins lui avaient prêtées pour la construction du Rihour.
Le bon Duc ne survécut pas long-temps à ces heureuses réformes , et mourut a Bruges en 1467, âgé de 72 ans. On lui fit des obsèques dignes de lui (1).
Philippe-le-Bon était le prince le plus riche de son temps , mais il faut déduire de son trésor les dettes qu'il laissa après lui ; et , de plus, il fout dire qu'il fit souffrir les créanciers de l'État et les rentiers dont il connaissait pourtant bien la détresse. Il eut recours à des ruses indignes de lui : les loteries même qu'il autorisa tentaient déjà la cupidité du vulgaire; la création des rentes dont on avait usé jusque-là , devint un véritable abus; on en fit à 40 et 12 pour cent, pour avoir moyen de faire face momentanément, et aux dépens delà foi publique , besoins qui renaissaient bientôt sous une autre forme.
Philippe fut sans doute un grand prince ; mais l'histoire impartiale ne peut ôter de sa vie une souillure qu'il y a attachée lui-même : c'est la licence de ses moeurs.
Gomme les princes de sa maison , il a été un disciple anticipé des St-Simoniens ; il en a pratiqué la doctrine en leur laissant la difficulté d'en fonder la théorie. Louis de Mule avait eu cinq enfants illégitimes ; Jean-sans-Peur, onze; Philippe en eut dix-sept; d'autres disent dixneuf..... Aussi la qualification de bâtard de grand seigneur était-elle devenue un titre dont on aimait à se parer. La Duchesse , avec une résignation qu'on ne conçoit plus aujourd'hui , prenait beaucoup de soin de ces enfants illégitimes. Les mœurs des officiers subalternes et d'un grand nombre de financiers, celles du peuple ne devaient pas être plus louables que celles du prince. On trouve , dans les pièces du temps , les mesures que nos échevins durent prendre contre les adultères publics.
Son ambition le porta à dépouiller sa famille pour augmenter ses propres richesses; sa politique , à dépouiller les villes de Flandre de leurs privilèges , pour étendre son autorité.
Si l'on consent à oublier tout cela et à perdre de vue l'animosité qui lui fit livrer sa patrie à l'étranger, pour venger l'injure paternelle, animosité qu'il abjura d'ailleurs sans restriction , nous trouverons en lui la matière d'un éloge que peu de princes ont mérité. Ami de la justice , il obéissait le premier aux lois et acquérait ainsi le droit d'y
(1) Le compte de ces obsèques se trouve aux archives de la Chambre des Comptes, Voyez le Rapport de M. Gachard, p. 51.
Richesse de Pkilippe4e-Bon. 333
faire obéir les autres. Noble, ardent, généreux, magnifique, libéral, prodigue même , il obtint de la postérité un titre dont elle est avare : celui de Bon. 11 fut homme lettré , guerrier habile, administrateur actif et entendu , négociateur adroit ; et s'il exigeait beaucoup de son peuple , il savait du moins , en échange de ses sacrifices , répandre l'or qu'apportaient le commerce, l'éclat de sa gloire et la somptuosité de ses fétcs.
Il laissa 400,000 écus d'or, 72,000 marcs d'argenterie , de somptueuses tapisseries , des bagues , de la vaisselle d'or garnie de pierreries, une riche bibliothèque , et , pour conclusion , 2,000,000 d'or en meubles seulement (i).
Sans considérer dans son vaste ensemble ce règne d'un demi-siècle , pendant lequel la Flandre (ut le pays , malgré tout , le plus riche et le plus libre de l'Europe , nous pouvons , en nous bornant à ce qui concerne spécialement notre ville , dire qu'à aucune époque antérieure Lille n'avait atteint le degré de splendeur où elle arriva; que jamais le commerce , les arts n'y avaient jeté pareil éclat , et que jamais elle n'avait obtenu l'importance politique que lui donna le séjour habituel du plus grand prince qui existât alors ; jamais on n'y vit ensuite ces fêtes splendides et merveilleuses qui y attiraient les plus hauts personnages , ni les combats chevaleresques, dont la mémoire présente encore aujourd'hui cet intérêt tout spécial que ne saurait éteindre la réprobation que leur imprime la froide raison.
Si Fétat de l'agriculture laissait quelque chose à désirer, on peut , du moins , le trouver bien satisfaisant, quand on le compare à ce qui avait lieu alors en France , où le peuple était tellement appauvri par les taxes , que les terres restaient sans culture. On rapporte, et des titres le prouvent , qu'il y eut des cantons dans le Valois qui demeurèrent trente ans sans être labourés (2). Au contraire , pendant trente ans , la Flandre sembla une terre de promission ; nul pays de la chrétienté ne connaissait un tel luxe , ni une si grande dépense. Les habillements étaient magnifiques pour les riches , et commodes pour les pauvres ; les fêtes et les banquets étaient continuels et splendides (3).
(1) OUDEGHERST, II, p. 692.
(î) M. De Baravte, II, en 1400.
(3) Ibid.y VII, p. 63.
C'est sous le règne de Philippe-Ie-Bon que fut achevé le palais de Rihour ; que l'église St-Maurice prit ses cinq nefs d'égale hauteur; que la collégiale St-Pierre fut embellie par des chefs-d'œuvre de l'art statuaire ; que la peinture reçut une extension inattendue par l'emploi de l'huile dans les couleurs, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant. La gravure et la taille des pierres fines, l'art de l'émailleur, l'orfèvrerie, le tissage des étoffes précieuses, le travail delà laine et de la soie, étaient arrivés à un point de perfection que l'on ne trouve généralement plus aujourd'hui.
Philippe aimait les Lillois , il les favorisa ; il en appela plusieurs aux dignités les plus éminentes, et même à l'intimité de son Conseil privé (1). C'est donc à double titre que ce prince doit occuper, dans notre histoire, une place distinguée.