III. LILLE SOUS CHARLES-LE-TÉMERAIRE
harles, duc de Charolais, que la postérité a surnommé le Téméraire , et que ses contemporains appelaient le travaillant , succéda à son père. Il parcourut d'abord ses provinces. Lorsqu'il vint de Valenciennes à Lille , il y fut reçu avec cette somptuosité qui nous était devenue familière. Les échevins lui firent représenter, entr'autres mystères qui furent joués publiquement et en plein air , le jugement de Paris, On avait choisi pour le personnage de Vénus, une grande et énorme femme qui pesait plus de deux quintaux; Junon était de même taille , mais toute sèche et maigre ; Minerve était
(1) Parmi nos compatriotes, fonctionnaires du duc, citons P. Joris, P. de la Zjpe, Simon de Hont, Fierabras, inhumés à St-Pierre, et dont les dalles funéraires nous rappelaient les noms. Antoine de Lamoral était serviteur intime du prince; Libcrl, son secrétaire; Hector de Mailly, son chapelain ; Jean Canard , son chancelier; le prévôt de St-Pierre, chef de son Conseil. Jean Marchand, confesseur de Philippe, était ducouvent des Dominicains de Lille. Et puisque nous citons des noms lillois, pourquoi laisser en oubli celui de Jean Canct, barbier du comte de Suflblck, qui s'entremit dans les négociations pour la rançon du duc d'Orléans? (Voyez M. De Barante, V., p. 31.)
Charles-le-Téméra\re à Lille. 335
bossue par-devant et par-derrière ; les trois déesses étaient nues et portaient de riches couronnes. Le prince rit beaucoup à cette vue, dit Meyer (i).
Après avoir passé une seule journée à Lille , le Duc partit pour Bruges , où il devait tenir le Chapitre de la Toison-d'Or , cérémonie qui n'avait pas été célébrée depuis sept ans.
Le joyeux avènement de ce prince était le signal d'une offrande à lui faire (2). Le Hainaut lui offrit 500,000 livres ; les Pays-Bas , 500,000 écus ; Lille vota sa quote-part. Le prince reconnaissant abandonna à nos échevins le droit de conférer certains offices de police.
Le Duc n'avait eu garde d'omettre la cérémonie du serment de respecter nos libertés , et il avait reçu en échange la promesse ordinaire de fidélité. Pendant tout le temps qu'il habita notre ville , outre le travail de sod cabinet, il rendait publiquement la justice deux fois par semaine.
Cependant , la mort de Philippe-le-Bon avait ébranlé l'édifice que sa sagesse avait consolidé. Charles, arrivé à Gand, dut faire des concessions à l'émeute qui le menaçait ; il supprima un impôt odieux, nommé Cueillette , qui se prélevait sur les céréales. 11 eut grand' peine à contenir les soulèvements que le comte de Nevers excitait dans le Hainaut. D'un autre côté , Louis XI , se jouant de la loyauté de son vassal , animait contre lui les Liégeois , qui furent cruellement punis. Ces entreprises , et celles qu'il tenta contre les Suisses , qui le battirent à Granson et à Morat , où ils édifièrent le célèbre ossuaire qui porte le dernier de ces noms , firent pâlir l'étoile de Bourgogne jusques-là si brillante.
Au milieu des embarras de la guerre , le prince ne perdait pas de vue l'administration de ses provinces.
Dans son ardeur pour la réforme commencée par son père , il supprima la recette générale de Flandre , ainsi que les recettes particulières du comté , et les remplaça par trois receveurs pour les quartiers de Gand, Bruges et Ypres. Cette troisième division comprenait les chàtellenies d'Ypres, Bailleul , Cassel , Lille, Douai , Orchies, Courtrai. A la mort de Charles , on en revint à l'ancien ordre. 11 prit beaucoup
(1) Voyez aussi M. De Barante, VII, p. 175.
(2) M. Gachard, Rapport sur les Archives de Lille, p. 59.
d'autres mesures dont on conteste l'opportunité, et qui , d'ailleurs , ne sont pas de notre ressort.
Le mariage du Prince avec Marguerite d'Yorck eut lieu en i468. A cette occasion , le bon pays de Flandre offrit à la princesse une aide de 40,000 redders de 48 gros (4).
C'est vers ce temps-là que notre compatriote, le célèbre historien Philippe de Couines , passa au service de Louis XI, et qu'un de nos concitoyens , le généreux Gantois , se chargea de nourrir, lui seul , toute l'armée que le Téméraire avait conduite en Normandie , et a laquelle le bourgeois de Lille fit passer, à ses propres frais , un immense convoi de biscuits (2) . C'était à Lille que le Duc avait réuni une superbe artillerie et de grands équipages pour le service d'une nombreuse armée (3).
On sait jusqu'où allait la licence des mœurs ; on sait qu'alors aussi la corruption des consciences était un scandale trop commun. Un scrupule vint à l'échevinage : les Gard'orphènes plaçaient à 7 pour cent l'argent des enfants mineurs. Le Magistrat en fit la remarque au Prince, <ir, de l'avis des docteurs en théologie , cette coutume était usuraire. T)es consultations faites à Louvain et à Gand n'avaient pas suffi pour rendre le cas parfaitement clair. Le Duc, pour éviter toutpéché, abolit cet usage suspect ; mais il permit aux Gard'orphènes d'acquérir des rentes héritières au denier 16 ( c'est-à-dire un peu plus de 6 et demi pour cent) , ou de les confier à des marchands honnêtes qui les fissent profiter dans leur commerce et en rapportassent le bénéfice.
Cependant les guerres continuelles que faisait Charles rendaient très-fréquentes les levées de soldats. Le Registre aux Résolutions nous montre que Lille envoyait au Prince ici des archers (4), là des picquenairet , puis des arbalétriers , puis des arquebusiers...., puis de l'argent pour l'armée de terre , pour celle de mer.... (5), puis , encore les bourgeois , appelés à foire la garde de leur ville , devaient abandonner les travaux de leur profession. Jean Leborre fut chargé d*entre-
(1) M. Gachard , Rapport tur les Archives de LUle , p. 100.
(2) Histoire des villes de France, III, p. 210, article Lille, par M. Ed. Le Glat.
(3) M. De Barante, V1H, p. 28.
(4) L'échevinage vendit 1,600 livres de rente pour le paiement des frais de cette expédition. (Voyez Archives de la Mairie, registre B, f» 129.)
(5) Voyez le Rapport de M. Gachard , p. 100.
Lille refuse des subrides à Charle$-le-Téméraire. 337
tenir et de diriger l'artillerie des remparts (4); on n'avait plus le moyen de les réparer ; la plupart de nos rues n'avaient même pas encore de chaussée (2).
Dès que le danger parut s'éloigner, cette surveillance extraordinaire diminua , et l'Échevinage s'ingénia à trouver de l'argent. Parmi les ressources auxquelles il eut recours , figure l'arrentement des terrains bordant le cimetière St-Étienne; il en ût des lots qu'il adjugea sous condition d'y bâtir. C'est là l'origine de la plupart des maisons du massif limité par la rue du Curé-St-Éticnne , la rue des Prêtres , le Marchéaux-Fromages , la Grand'Place et une partie de la rue Esquermoise. pourra juger s'il était urgent d'amener l'argent dans la caisse échevinale , lorsqu'on saura que la recette régulière ne s'élevait pas au tiers de la dépense , et que , de cette dépense totale , ia moitié , et plus , était absorbée par l'armement des gens de guerre et par les munitions envoyées au Duc.
L'année suivante Charles-le-Téméraire adressa encore une nouvelle demande. Cette fois le Magistrat remontra combien grandes étaient les charges de la ville , et X envoi ne fut pas fait ; on n'eût point agi de la sorte sous Philippe-le-Bon.
Et en effet , le mécontentement de la Flandre se formulait de toute part ; le clergé faisait entendre des plaintes fondées. Le besoin d'argent avait forcé le Duc à lui demander des aides et à le comprendre dans les taxes (3). Il y en avait une surtout qui excitait l'indignation des ecclésiastiques : c'était l'amortissement. Comme les terres de l'église et de toutes les fondations pieuses étaient d'ordinaire exemptes d'impôts, afin d'acheter ce privilège et compenser la perte qui en résultait pour les revenus du Prince , il fut réglé que toutes les fois que le clergé acquerrait par une voie quelconque une propriété , il paierait un droit relatif à la valeur. En outre , on fit remonter à soixante ans la recherche de tout ce que l'église avait acheté ou reçu par testaments , donations ou fondations. L'enquête qui se fit à ce sujet donna lieu aux murmures
(1) C'est une des cent preuves que l'institution des CaDonniers lillois est antérieure à 1483.
(2) On pava alors, pour la première fois, la rue Basse et larueSt-Sauveur (1473). Le magistrat offrait 10 sous de la verge à ceux qui voudraient paver cette dernière.
(5) Le Chapitre St-Pierrc donna à la ville 900 livres en compensation des aides fournis par elle au Prince. — Registres aux titres M N 0 , f° 107.
les plus amers. Le clergé remontrait que c'était une véritable profanation ; on avait fouillé dans tous les monastères , chapitres et autres pieux établissements , afin d'y trouver des titres et contrats ; on avait fait rendre compte du bien des pauvres ; on avait marchandé jusqu'au luminaire des églises et aux ornements de l'autel ; on avait reçu des dénonciations et écouté des calomnies. Après une exaction si impie , fallait-il s'étonner, disaient-ils , que la faveur divine eût abandonné un prince qui reconnaissait si mal ce que la providence avait fait pour la grandeur de sa maison. On sait que Charles fut tué devant Nancy.
Olivier de la Marche nous dit que l'enfance de ce prince ne respirait que les jeux guerriers; il cultiva la musique, la danse , les joutes, l'équitation , la lutte et les exercices violents de son siècle. Il remporta à dix-huit ans le prix dans un tournoi célèbre qui se fit à Bruxelles en 1451. c II étoit chaud, actif et despit, et désiroit, en sa condition enfantine , à faire ses volontez. Son passetems estoit de voler à esmér illions et chassoit moult volontiers ; il tiroit de l'arc et plus fort que nul de ceux qui estoient nourris avec lui ; il jouoit aux barres à la façon de Picardie , et escouoit les autres par terre et loin de lui. i Du reste , il vécut toujours chastement , défendit le duel sous les peines les plus sévères , et administra la justice avec une extrême rigueur.
En la personne de Charles s'éteignit la descendance mâle de l'illustre maison qui gouvernait alors la Flandre et qu'il avait portée à un si haut point de prospérité; en lui s'éteignit pour la France, dont il était le redouté vassal , le règne de la féodalité. Sa fille porta une partie de ses états à la maison d'Autriche ; c'est une nouvelle et courte domination dont nous traiterons dans le chapitre IX e .
A our donner une idée de l'époque fameuse dont nous avons parlé dans le chapitre précédent , nous aurions à répéter et à développer plusieurs des traits de l'époque des comtes de Flandre ; nous devrions en ajouter de nouveaux dont la plupart inspireraient l'horreur et la tristesse , et seraient un puissant correctif à ces éloges de convention que plusieurs personnes sont toujours prêtes à donner à tout âge qui n'est pas le nôtre ; mais ce serait embrasser un sujet trop vaste pour notre cadre. A celui qui voudrait faire une étude sérieuse et approfondie des mœurs d'alors, nous indiquerons le bel ouvrage de M. de Barante ; il pourra voir ce qu'était alors la doctrine de la plupart des prélats et des clercs , les mœurs des grands et des particuliers , les opinions et les usages généralement admis ; il verra ce que peuvent produire de maux l'anarchie, l'abus du pouvoir, la substitution de la force au droit ; il verra quelles étaient les souffrances et les misères du pauvre peuple , la violence et la rapacité des fonctionnaires. Il est vrai que la Flandre était alors dans une situation bien préfé-
rablc à celle de la France. Le pays était riche, le commerce florissait , malgré les mouvements perpétuels des gens de métier ; mais on y ressentait le contre-coup des commotions des provinces voisines et des troubles religieux qui y avaient leur foyer ; on peut apprécier tout ce qui nous concerne , en se reportant à l'ouvrage que nous venons de signaler.
N'ayant ni le talent ni la volonté de toucher à un tableau fait de main de maître , nous nous bornerons à indiquer l'état des lettres et des arts, afin de montrer que cette rénovation qu'on appelle la renaissance , ne se concentre pas dans les limites qu'on lui a assignées et qu'elle a pris son mouvement bien avant le règne de François I er .
L'aperçu que nous donnons ici n'est pas une esquisse complète. Quand nous aurions compulsé avec soin les catalogues de la Bi&Kothèque protypographiqw. , édités par notre compatriote M. Barrois; quand nous y joindrions ceux de M. Peignot ; ceux qu'on a publiés à Bruxelles pour les archives de Bourgogne; ceux que M. le docteur Le Glay a mis au jour ; quand nous y ajouterions quelques faits glanés ça et là dans nos lectures , nous serions encore loin , sans doute , de posséder des matériaux suffisants. Jetons donc ici de simples traits , que de plus doctes pourront étendre et coordonner.
Il ne paraît pas que les sciences exactes fussent généralement cultivées au XV e siècle. L'astrologie (4) avait plus d'importance que l'astronomie elle-même. Avec l'astrologie, la science des songes (2), la divination (5), la magie (4)... A côté des traités sur ces matières, on pourrait ranger les descriptions de ces monstrueuses merveilles dont les bizarreries remplacèrent longtemps toute l'histoire naturelle (5).
Les livres d'astronomie alors connus semblent empruntés aux Arabes (6). Les Croisés les avaient probablement rapportés de l'Orient.
(1) Voyez les Nos \m , 2286, 1623, 278, 447 , 254 , 296, 287, 1063, 209 de U Bibliothèque protypographique*
(2) /Wd., 1397, 55, 456.
(3) Ibid., 311.
(4) lbid., 2278, Démonologie.
(3) Ibid., 536, en espagnol.
(6) À en juger par les noms de Albumazar, Alcabissos, etc.
Les Sciences. 34 î
La géométrie était très-peu avancée ; le jeu des échecs était une partie importante de l'élude des combinaisons ; c'était le passe-temps favori des seigneurs , auxquels il rappelait jusqu'à un certain point la tactique et la science de la guerre. Le jeu de dés , quoique moins relevé , avait aussi ses règles et ses profondeurs; on en écrivait des traités. La médecine (1) se confondait avec la physique; la chirurgie (2) parait plus répandue. Toutefois, un empirisme aveugle tenait trop souvent lieu de science.
La botanique, la zoologie étaient dans l'enfance, et l'on ne voit guère en ce genre que le Bestiaire, la Nature des oiseaux et autres ouvrages de cette force. Le livre de la Propriété de toutes choses fut , dit-on , acheté, par Philippe-le-Hardi , pour 400 écus d'or. Ce livre, écrit en 1572, avait du moins le mérite d'être en quelque façon l'encyclopédie du XIV e siècle , et d'ouvrir la voie à ces publications encyclopédiques dont notre siècle s'honore à juste titre (3). Pour faire juger de la hauteur des connaissances du XV e siècle, il suffira de rappeler ce que dit Jacques de Vitry : « Dans certaines parties de la Flandre , il y a des oiseaux » qui naissent des arbres mêmes , et qui y demeurent attachés et sus* » pendus par le bec. Le temps de leur complet développement arrivé , » ils tombent des branches , et se mettent aussitôt à voler comme les > autres oiseaux...» Puis il ajoute : < Ceux qui voient ce fait ne songent » nullement à s'en étonner... Us mangent , en carême , la chair de ces » oiseaux (4) ».
L'agriculture n'était encore qu'une pratique aveugle, et qui ne différait pas de ce qu'elle était sous les comtes de Flandre. Le plus important des marchés pour les céréales était à Douai ; venait ensuite celui d'Ârmentières. Il ne paraît pas que celui de Lille théritât d'être cité. Le meilleur blé nous était fourni par les territoires d'Annapes , de Lesquin, de Ronchin.
La science spéculative avait produit plus de livres que toutes les autres sciences ensemble. La philosophie consistait surtout dans les traités d'Aristote. Les théories psychologiques étaient peu débattues ;.
H) Bibliothèque protypographique , No» 361, 1037, etc. (2) Ibid, 28, 179, 163, 169, 21 , 496.
(5) Voyez Catalogue de* manuscrits de la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, t. II, p. 38.
(*} Mémoires de l'Académie de Bruxelles, l. XIV, p. 10.
c'était surtout de la morale qu'il s'agissait , et si le siècle ne la pratiquait pas trop scrupuleusement , il en parlait du moins beaucoup ; elle se confondait d'ailleurs avec la Religion.
Les livres de morale religieuse et les enseignements qui en dérivent , étaient plus nombreux que les livres de pure théologie (1). Les missels, les psautiers, les bréviaires étaient plus multipliés encore et ornés avec tout le soin possible. C'étaient la les bijoux a la mode ; chaque dame avait le sien. Dans ces livres , nous remarquons des extraits de saint Augustin, de saint Bernard.... des explications de l'apocalypse , des commentaires plus ou moins singuliers sur l'Antéchrist ; des recueils de prophétie , plus ou moins apocryphes , de quelques modernes rêveurs.
Le blason , qui n'est plus guère connu que de quelques-uns de ceux qui s'aventurent à travers la poussière des archives , le blason constituait une science spéciale , fort à la mode , et par conséquent sans laquelle l'éducation des gens de qualité était toujours incomplète.
L'histoire est, sans contredit, l'étude dont on s'occupait le plus alors; mais les ouvrages de ce temps se bornaient au genre biographie et chronique. La philosophie de l'histoire ne constituait pas une science à part. Cependant , on avait des traductions de Tive-Live , de Jules- César et de plusieurs bons auteurs latins. Plusieurs traités misaient remonter l'histoire à la création et même au-delà (2).
La géographie avait fait peu de progrès. Il existait bien une description de toute la mer....> de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe (3) ; mais elle était loin de remplir ce qu'elle promettait. Les voyages des Croisés auraient dû , ce semble , donner à cette science beaucoup de relief; il n'en* fut rien. Les voyages autour de l'Afrique ne prirent de l'importance et de la suite que vers le milieu du XV e siècle et le commencement du XVI e . Ce n'est que sous Charles-Quint que nous rencontrons la charge de cosmographe du roi (4). Les Mes Açores, dé-
(1) Le catalogue des manuscrits de la bibl. de Bourgogne, cite (II, p. 133) on Miroir de la Salvatùm , écrit à Lille en 14*3.
(2) La bibliothèque protypogaphique cite sous le N° 1697 « un autre grant volume » couvert de cuir noir a tout deux clouans de leton ou est par-dessus escript le nom » de Lille. > Était-ce quelque histoire de notre ville?
(3) Voyez Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Bourgogne, II , p. 83.
(4) Rapport de M. G\chard, p. 528.
Les Sociétés littéraires. 343
couvertes en 1448 , avaient aussi reçu le nom d't/e* flamandes. La duchesse de Bourgogne y envoya beaucoup de monde et des artisans de toute profession. Pendant deux ans, elle fit distribuer aux colons tout ce qui leur était nécessaire (1). Dans les catalogues de nos ducs, nous ne voyons mentionner qu'une seule Nappemonde fort fygurée.
Les littérateurs s'exerçaient surtout à produire des histoires de chevalerie qui , depuis , reçurent le titre de romans, du nom de la langue en laquelle ils étaient écrits. Les romans étaient souvent rimés. Parmi les ouvrages les plus estimés en ce genre , il fout citer Perceforest , les Aventures des héros de la table ronde , le Miroir de chevalerie, etc.
Venaient ensuite les ballades, les fabliaux, les chansons; les contes de Bocace charmaient le loisir des dames....
L'étude des langues étrangères ne parait pas avoir eu beaucoup d'adeptes. Cependant , la bibliothèque de nos ducs , outre les livres en français ou Roman wallon, avait des ouvrages en gascon ou languedoc, en thiois , en flamand , en allemand , en anglais , en lombard , en portugais et surtout en latin. Y en avait-il en grec, en arabe et en quelque idiome asiatique ? c'est ce dont nous n'avons pu nous assurer.
Nous avons déjà signalé ce fait très-remarquable , que c'est en Flandre et sous les ducs de Bourgogne que la langue française, partant du roman picard ou wallon, prit une direction définitive. 11 existait alors à Lille des sociétés littéraires, entr'autres une compagnie qui s'était intitulée le Puy du mois. Ce mot Puy, qu'il faut traduire par mont , colline , faisait sans doute allusion au Mont-Parnasse ; Puy du mois signifiait, probablement , Société littéraire qui se réunit une fois chaque mois. Cette assemblée était composée de gens de bien de la ville. On y lisait des discours , surtout des vers. Chaque année , on en nommait le prince ou président : c'était ordinairement celui qui , dans le cours de l'année précédente , avait écrit la production la plus remarquable . soit en vers, soit en prose. Le jour de la fête de la Conception, la société faisait célébrer une messe solennelle dans une chapelle qui lui appartenait. Le prince et tous les membres, après s'y être rendus, assistaient à un repas (2).
(1) Académie de Bruxelles, XIV, Belgique et Portugal, par M. De Reiffemberg.
(2) Voyez le 3« cahier, p. 9, note du Recueil des travaux de la société des amateurs des sciences et des arts de Lille.
Outre Philippe de Comines , que nous nous plaisons à nommer encore , cette époque avait vu Froissart ; Pierre Wyart , de Lille , avait écrit une Chronique de France , d'Angleterre et de Flandre , de Lille et de Tournai (\) ; la bibliothèque de Bourgogne (2) possède un ouvrage de ce genre dû à la plume d'un Lillois. Un chanoine de Lille , Jehan Miellot , nous a donné le Livre de Romuléon , ou histoire abrégée des faits des Romains , depuis la fondation de Rome jusqu'à ConstantinAe- Grand (3) ; et un autre ouvrage que mentionne le catalogue publié en Belgique (4). Dans la prélace, notre compatriote déclare avoir compulsé Tite-Live , saint Augustin , Valère-le-Grand , Salluste , Suétone , Helius Spartonius , Justain (sic), Lucain , Orose , Yegère , Eutrope et plusieurs autres. Il existe des traductions de César, faites à Lille à cette époque (5). Le catalogue des Ducs mentionne des traductions de Sénèque, Ovide, Boèce, Quinte-Curce, etc. Lille n'était pas encore en dehors du mouvement littéraire. Parmi les translateurs appelés par les Princes , brillait Jehan de Montreuil , chanoine de Lille , qui fut assassiné à Paris par les Bourguignons, pour le punir de s'être attaché à Charles VI (6).
Dans les abbayes de notre province, les moines cultivaient la poésie et entretenaient une louable émulation. Douai prenait la prééminence littéraire sur Lille ; Jehan Durpain écrivait , à Vaucelles , l'Evangile as femmes. Adam de la Halle , dit le Boçu , y tentait les premiers essais dramatiques (7). Marot apprenait de Jehan Lemaire de Bavay l'art des vers où la césure est marquée, l'élision faite à propos , l'hiatus évité, les rimes alternées, art que Marot a trop négligé (8). Le célèbre grammairien Despautère vivait en Flandre ; il fut inhumé à Comines
(1) Bibliothèque protypographique , N° 18S8.
(2) Cronike de Flandre. — Voyez Catalogue des manuscrit* , etc., t. III , p. 1Î7.
(3) Bibliothèque protypographique, N° 2215.
(4) Sons la date de 1455. — Catalogue des manuscrits , t. II , p. 80.
(5) M. le docteur Le Glay, sur les bibliothèques publiques et particulières du département du Nord , p. 63.
(6) Lebok , Notice sur les historiens de la Flandre.
(7) M. le docteur Le Glay , Nouveau programme d'études historiques et archéologiques sur le département du Nord , etc., p. 115.
(8) Ibid.
Les Bibliothèques. 345
sous un calembourg (1). C'est en Flandre qu'il faul aussi rapporter le premier emploi des chronogrammes (2).
Par suite de la culture des lettres, les livres devinrent très-estimés; un amateur vendit sa métairie pour acheter un Tive-Live qu'on lui proposait pour 120 écus, et il se félicitait de ce marché! Philippe-le- Hardi en paya un exemplaire 500 écus.
L'hôpital Comtesse avait , outre son riche mobilier, une belle collection de livres. Malheureusement ils furent dévorés par l'incendie qui réduisit en cendres cette maison , en 1397. La bibliothèque de la collégiale St-Pierre contenait cent soixante-cinq volumes , où l'on remarque deux histoires scholastiques , une chronique , les étymologies d'Isidore , un livre de Bucoliques , un d'arithmétique , un de musique , cinq livres de morale, une partie des œuvres de saint Augustin , de Hugues , de saint Victor, de Claudius, etc.
La bibliothèque des ducs de Bourgogne était incontestablement la plus riche qui existât alors. Les deux mille volumes qui la composaient peuvent être regardés comme un spécimen de ce que l'esprit humain avait produit de plus remarquable en Europe , et que la main du scribe avait tracé sur le vélin.
Les bibliophiles apprendront avec intérêt combien était grand le soin qu'on mettait à conserver leurs bons amis ; comment ils étaient préservés, conservés, choyés, vénérés....
Et d'abord , le garde de la librairie recevait , pour honoraires , une rente annuelle de 54 liv. 15 s.; c'était donc plus par dévouement que par intérêt qu'il acceptait ses fonctions. Pour revêtir les livres d'une splendide couverture, le relieur recevait 25 sous (1). Les volumes n'étaient pas alors comme on les voit trop souvent aujourd'hui, drapés d'une simple percale ; ils étaient serrés entre deux ais bien solides , revêtus à leur tour de cuir rouge , blanc, noir, brun , jaune... ou bien de damas ouvragé, de drap précieux, de velours vermeil.... de satin moiré.... Les ais étaient garnis de cloansde métal, non seulement en fer ou en laiton , mais quelquefois en argent et en or ; ces fermails ( ou fermaux ) de même matière , les rapprochaient et conservaient la
(1) Si notre mémoire est Adèle, c'est de lui qu'on a dit, que, malgré sa science grammaticale , Non potuit declinare tumulum.
M. Peignot en cite un à Aire de 1080 [Amusements Philologiques, p. 80). (3) Rapport de M. Gacharp, p. 29<>.
planitude du vélin. À ces fermoirs étaient enchâssées des pierres précieuses , des rubis , des émeraudes ; ils étaient ciselés tantôt en forme de serpent, tantôt en fleurs de diverses espèces ; quelquefois ils étaient remplacés par un simple bouton ou pippe formé parfois d'une grosse perle ou d'un diamant.
Outre leur mérite intrinsèque, les livres avaient donc alors une valeur vénale quelquefois très-considérable. Sous les ducs de Bourgogne , le prix moyen d'un livre , tenant le milieu entre les simples opuscules et les volumes surchargés d'ornements et de peintures, pouvait équivaloir aux choses qui coûtent aujourd'hui 4 à 500 fr. (1).
Philippe-le-Hardi conclut avec les frères Marcel , à raison de 20 s. par jour, pour parfaire les histoires d'une belle el notable bible, commencée par eux. Six cents livres furent données à M e Jehan Durand, son physicien , pour être employé ès écritures et perfection d'icelles(%). L'écriture de deux antiphonaires coûtait 60 livres (environ 420 fr.). Pour enluminer, florir d'azur et vermillon traare et relier iceux, 80 liv. (environ 570 fr.). La légende dorée fut, dit-on, achetée 500 écus d'or (7,500 fr.). Au XI* siècle, Grécie, comtesse d'Anjou, pour un recueil des homélies d'Halberstat, avait donné un muid de froment, un de seigle , un de millet , trois peaux de martres et deux cents brebis.
Des livres à un tel prix ne pouvaient être bien nombreux dans une même bibliothèque. Les ornements dont on les chargeait à l'extérieur, les pierreries, la semence de perles dont ils étaient parfois entièrement couverts, empêchaient qu'on les logeât à l'étroit, et qu'on les mît à la presse comme on le fait aujourd'hui. On les couchait donc sur le plat , et le rayon qui les portait, au lieu d'être horizontal comme aujourd'hui, était incliné de 45 degrés environ, afin de présenter à l'œil toutes les richesses qu'on y avait étalées ; le titre du livre était inscrit sur le plat et non sur le dos. Le rayon de la bibliothèque était garni d'un rebord. Chaque volume de prix avait une gaine ou fourreau en étoffe , dont on se servait pour le garantir de la poussière ou des autres ennemis que les livres ont toujours eus en grand nombre.
Parmi les bibliophiles, il se glissait déjà des abus. A la naissance de l'imprimerie , il devint de bon ton de n'avoir que des manuscrits.
(4) Journal des Savants, mars 1819.— Cilé bibliothèque protypographiq ue, p. xij (2) Ibid.,p. xv.
La Typographie. 347
Les grands dédaignèrent longtemps les productions de la presse. Depuis 1441 , les typographes prenaient toutes les précautions possibles pour que leurs imprimés ressemblassent aux beaux manuscrits, et ils y ont réussi à ce point , qu'aujourd'hui même des yeux exercés y sont encore trompés; mais le grand nombre ignorait l'usage et ne sentait pas le besoin des livres. Les imprimeurs travaillaient donc clandestinement et tiraient à petit nombre. Une presse était établie à Alost, en 1473, et, quinze ans après, on ne voyait encore aucun imprimé dans la bibliothèque de nos princes. On a des brochures et ouvrages édités a Valenciennes, vers 1500 (1) ; à Cambrai , vers 1523 ; ceux qui parurent la première fois à Lille, sont de 1556 (2) ou peut-être de 1520 (3). 11 avait donc fallu près d'un siècle pour que cette admirable invention se fit jour de Strasbourg jusqu'en Flandre. Disons en passant que la bibliothèque de la collégiale St-Pierre possédait des éditions du XV e siècle : un Jean de Janna, des sermons de Maillard, une traduction d'Hérodote et plusieurs autres ouvrages.
Le mouvement littéraire en Flandre contribua à y faire fleurir les arts , la statuaire , l'architecture , la peinture , la musique. Le pays se couvrit de monuments dont Lille eut aussi sa part , mais dont elle a été plus tôt privée par suite des guerres , des sièges , etc. Il ne reste guère chez elles , des choses du moyen-âge , que l'esprit d'indépendance de ses habitants , et leur amour des institutions municipales : c'est aussi un beau monument.
Millin nous a conservé les dessins de quelques ouvrages exécutés à Lille sous les ducs de Bourgogne ; nous en dirons ici quelques mots.
Le plus remarquable était , sans contredit , le tombeau de Louis de Maie , achevé sous Philippe-le-Bon.
C'était un sarcophage en bronze, dont le pourtour renfermait vingtquatre statues représentant les princes et les princesses de la descendance du défunt. De plus , aux quatre angles se trouvaient les quatre évangélistes. Chaque personnage était posé sur une base où était figuré l'écusson de ses armes.
Sur le tombeau, Louis de Maie était étendu entre Marguerite de Bra-
(1) M. le docteur Le Glay, \ouveau programme , etc., p. 120.
(2) Archive» historiques du Xord , etc., 1 , p. 11 .
13) Revue du Xord, V, p. 290; Archives historiques , III , p. 283.
bant, sa femme, et Marguerite de Flandre, sa fille. Deux anges aux ailes déployées portaient le cimier. Le prince était armé de toutes pièces ; il avait une cotte de mailles, une cuirasse; les cuissards étaient formés de pièces de métal qui se rejoignaient en se recouvrant. Il n'avait pas de cotte d'armes ; un ceinturon portait à gauche son épée ; à droite , sa dague ou miséricorde. Sa toque était ornée d'une pierre précieuse entourée de perles. Le lion de Flandre était figuré sur sa poitrine ; il avait les deux pieds sur un lion, au-devant duquel se trouvait l'inscription suivante :
c Cette tombe a fait le ts excellent et ts puissant prince Phelippe, • parla gce de Dieu , duc de Bourgne , de Loisir, de Brabnt et de Lem- » bourt , conte de Flandres, Danois et de Bourgne, Palatin de Haynau, » de Hollande , de Zeellande et de Namur, marquis du Saint-Empire , » seignr de Frise , de Salins et de Malines , en ramenbrance de ses > pdicesseurs en sa ville de Bruxelles, par Jaques de Gernes, bour- » geois d'icelle et fu parfaite en l'an MCGCGLV. »
A la droite du prince était Marguerite , sa femme , morte en 1586. Elle avait un ample surcot sur sa cotte hardie, et par-dessus le tout un large manteau; elle était coiffée d'un voile avec des nattes d'un volume remarquable; à la gauche était sa fille, décédée en 1405, âgée de 55 ans.
Avant de mettre au cercueil les restes mortels de la princesse, on l'avait étendue sur un lit de vingt-cinq livres de coton , et enveloppée de douze aunes de toile cirée. La première enveloppe , de bois d'Irlande , fut alors recouverte d'une lame de plomb, et déposée dans le tombeau (1).
Outre le monument de Louis de Maie , la statuaire avait encore à la collégiale St- Pierre des œuvres assez estimés. La chapelle Notre-Dame de la Treille était ornée de riches et délicates sculptures
(1) Disons ici que le médecin, ou plutôt le physicien du comte, avait 64 liv. de traitement annuel , et son confesseur 120 liv., et que lors desobsèques des princes, les ornements de l'église et les dépouilles du défunt revenaient au clergé officiant et aux serviteurs qui se les partageaient. A celui-ci la tenture de la chaire, à celui-là la draperie de l'autel ; à l'on la couronne déposée sur le cercueil, à l'autre les insignes qui ornaient le catafalque, etc. Les pièces les plus riches étaient nécessairement les plus convoitées, et le partage dégénérait parfois en scènes fort peu édifiantes.
La Statuaire. 349
et de marbre précieux. On cite une statue de Notre-Dame des Sept- Douleurs.
Devant un des piliers de la même collégiale se trouvait une colonnette surmontée de deux figures en relief. L'une représentait Philippe de Bourgogne reconnaissable à son écusson ; le prince était à genoux , les mains jointes, le téte nue , couvert de son armure , son casque était à ses pieds. Derrière lui Sl-Philippe , son patron , se tenait debout et paraissait présenter à Dieu son royal protégé. Le groupe était surmonté d'une campanille. Au-dessous on lisait :
< Anno Domini MCCCCXXXIV, Philippus, dux Bourgundiae , cornes » Flandrioe, et Isabella ejus uxor filia Joannis régis Portugallise. » (4)
Il paraîtrait que le prince avait demandé qu'on l'inhumât dans le chœur de l'église ; mais cette distinction ne s'accordant qu'au fondateur, le chapitre formula un refus. Philippe voulut que , du moins , son effigie fût assez élevée dans l'église , pour être vue de ceux qui étaient dans le chœur (2).
Le tombeau de Gilles du Chatcl , officier de Philippe-le-Bon , se trouvait dans la même église et présentait un bas-relief intéressant (3); il en est de même du monument funèbre du sire des Obeaux (-4).
Tous ces tombeaux ont été stupidement détruits à la révolution de
(1) Hilun fait, à cette occasion, une erreur palpable : après avoir nommé Philippc-le-Bon , il donne une biographie de Philippe d'Alsace, et parle plus loin de 1734. Or, Philippe-le-Bon vivait en 1454, Philippe d'Alsace en 1154. Et de plus, le style de ce monument ne rappelle en rien le XVIII* siècle.
(2) Millm , Antiquités nationales , t. V, ch. LIV, p. 81 .
(3) On y voyait le père Eternel couronné et vêtu du manteau impérial ; il posait la couronne sur la tête de son Fils bien aimé, qu'il semblait associer à son pouvoir, et qui était assis sur le môme trône; en face était Gilles du Chatel, armé du haubert, de la cuirasse, de l'épée et de la dague. Il était à genoux, les mains jointes. A gauche était saint Michel , à droite saint Georges, tous deux armés de pied-en-cap, qui paraissaient les patrons ou défenseurs du chevalier; ils avaient chacun un monstre qu'ils foulaient aux pieds.
(4) Le tombeau du sire des Obeaux ou des Aubaux (au singulier, de l'Aubel ou de l'Obel) présentait un entrelacs d'un certain arbre que nous présumons être l'origine de ce nom. Les deux épouses du défunt sont à ses côtés, perdues dans des robes d'une ampleur démesurée , et qui ne laissait voir de tout le corps que le nez, la bouche et les yeux. — La société est ainsi faite que les contrastes s'y forment spontanément. L'extrême licence des mœurs générales produit, chez ceux qui ont su s'y soustraire , une réserve outrée et déraisonnable.
1793; mais on conserve encore à Fretin, près de Lille, celui de Jehan Hinguette , mort en 1459. Ce monument offre une grande correction de dessin , et groupe assez heureusement ses trois personnages.
Les catalogues des richesses des ducs de Bourgogne nous montrent que les artistes de ce temps faisaient des images de St-Michel , de St-Georges, de Notre-Dame et de certains personnages, en ivoire, en ambre, en albâtre, en jaspe, en chalcedoine, en agathe, en corail, etc.
Philippe-le-Bon bâtit , à Lille , le palais de Rihour, au lieu où se trouve aujourd'hui l'Hôtel-de-Ville , et sur lequel M. Brun-Lavainne a publié une brochure à laquelle nous engageons le lecteur à recourir, pour savoir tout ce qu'il y aurait à dire sur ce sujet.
C'est encore à cette époque que l'église St-Maurice reçut les deux nefs latérales qui complètent les cinq nefs que nous lui voyons aujourd'hui. Plusieurs détails de l'architecture sont pleins d'élégance et dignes d'intérêt (2).
On sait quelle célébrité Van Eyck, peintre de Philippe-le-Bon , a obtenue dans le monde artistique , pour l'invention qu'on lui attribue de la peinture à l'huile ; mais il faut relever ici une erreur trop accréditée.
On cite des tableaux à l'huile existant à Rome au XIII e siècle; on attribue à Thomas de Mutuis , gentilhomme Bohémien , l'emploi de l'huile dans les couleurs, en 1292 (3). On parle même d'un manuscrit de Théophile, peintre Lombard, de la fin du X e siècle ou du commencement du XI e (4) , où l'on trouve décrite avec clarté la manière de préparer les couleurs à l'huile ; mais il existe pour nous un document local tout-à-fait authentique et décisif : c'est le registre aux comptes de notre ville , qui , à l'année 1383 , époque où Van Eyck atteignait sa treizième année , porte ce qui suit :
c A Jehan Mauvain , pour peinture à Ole, 53 liv. 4 s. (4) »
Une somme si considérable , à l'époque où les frères miniaturistes
(1) Voir notre notice sur l'église St-Maurice , Bulletin de la Commission historique du département du Nord, t. 1.
(î) Voyez l'ouvrage intitulé Essay on Oilrpainting , by E. Rasp.— London, 1-782, in-4o.
(3) Voyez l'ouvrage intitulé Théophile, prêtre et moine, essai sur divers arts. — Paris, 1844, in-4», par MM. Gcichard et Escalopier.
(4) Environ 800 fr. de notre monnaie actuelle. — M. Brun-Lavaikne , Mémoire inédit.
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ne gagnaient que 20 sous par jour, laisse bien voir que cette peinture, qu'on exécutait à l'église St-Sauveur de notre ville, était chose nouvelle ou regardée comme difficile. De 1580 à 1410, le même registre signale encore comme peintres à Ole , Miquiel Morel , Jehan Queval , Jehan Desbometz , etc. Cette manière de peindre était donc déjà bien répandue , et si Van Eyck a droit , en ceci , à une mention particulière , c'est peut-être à quelque heureuse application de la méthode ; mais assurément ce n'est pas à l'invention de la méthode elle-même.
En 1380 la place de pointeur (peintre) du duc valait 20 liv. par an; vingt ans après , elle était payée 300 liv.; en 1477, nous trouvons une autre pension de pointeur marquée 480 liv. (1)
Après avoir dressé une liste de 130 tableaux de cette époque , nous voyons que, indépendamment des miniatures et du portrait, on cultivait déjà cette manière qu'on nomme aujourd'hui le genre; on s'occupait beaucoup des animaux. Le genre histoire se bornait presque aux tableaux de piété ; ils étaient très-nombreux.
Les artistes travaillaient sur la toile, le bois , l'ivoire et autres surfaces polies ; quelques tableaux se divisaient en trois compartiments nommés volets.
Parmi les peintres de cette époque, il s'en trouve plusieurs que les biographies ne mentionnent pas, et dont les noms sont révélés par les inventaires , par exemple : Jacques de Brabant, Jans Huelle, Jérôme Bosch , M* Michel , M e Rogier, M e Hans, M* Maillardet, etc.
Les tableaux de ces artistes n'étaient pas tous des chefs-d'œuvre, à en juger du moins par ceux qui sont parvenus jusqu'à nous. Plusieurs nous rappellent ce peintre dont parle Millin , qui , ayant à représenter Ste- Geneviève gardant son troupeau , et ne sachant peindre que des porcs , avait pris le parti d'écrire au-dessous : Ces cochons sont des moutons.
Il serait difficile de donner une idée précise de la valeur vénale des tableaux. Nous consignerons seulement qu'en 1476, un tableau pour la chapelle de l'échevinage de notre ville fut payé 16 s.; en 1535, un portrait de la reine valait 13 liv. Celui de la duchesse de Milan , de grandeur naturelle, 30 liv.; une Notre-Dame, 66 liv. 8 s. Nous voyons aussi figurer dans les comptes deux tableaux pour 1600 liv. (2).
(1) Voyez le rapport de M. Gachard, p. 73.
(4) Rapport de M. Gachard, p. 264, 327.
La peinture sur verre avait fourni à la collégiale St-Pierre des vitraux fort remarquables, entr'autres ceux de la chapelle Notre-Dame de la Treille, dont Millin nous a conservé quelques fragments et des inscriptions , parmi lesquelles nous remarquons celle-ci :