‹ Histoire de LilleChapitre 45 sur 47 · ROMA CAPUT MUNDI. — ROMA CAPUT FIDEI · texte numérisé non relu

ROMA CAPUT MUNDI. — ROMA CAPUT FIDEI

Dans les environs de Lille , on retrouve quelques fragments de la peinture sur verre de cette époque ; M. de Gontencin les a conservés et dessinés dans le premier volume du Bulletin historique du département du Nord.

Les tapisseries de Flandre , déjà si célèbres , ne perdirent rien de leur réputation , et prirent même un nouvel essor. Il semblerait que l'histoire fût réservée aux haute-liceurs ; car c'est presque toujours à elle qu'ils empruntent le sujet de leurs travaux.

En 1397, après la bataille de Nicopolis, Bajazet stipula , surtout des tapisseries de Flandre , pour la rançon de Philippe d'Artois , du comte de Bar et autres seigneurs ; en 4446 , Jean-sans-Peur donna aux ambassadeurs de l'Empereur et à ceux que le roi de France avait envoyés à Lille , une tapisserie de 57 aunes , et une de 24 aunes où étaient représentées des scènes de chevalerie ; souvent la bordure était relevée d'or et d'argent. Bruges égala Arras dans la confection de ces produits; Valenciennes marcha sur leurs traces. On assure même que c'est Jean de Bruges (4) qui fonda les Gobelins à Paris. Sous Maximilien , les haute-liceurs d' Arras vinrent pour la première fois s'établir à Lille (4497).

Quant aux sujets exploités parles artistes tapissiers, nous trouvons, dans le récit du célèbre banquet du faisan , la mention des douze Travaux d'Hercule ; parmi les pièces de Marguerite d'Autriche nous voyons Y Histoire d'Alexandre , celle d'Esther, du Cid, de Ste-Hélène; les Sept Sacrements , la Cité des Dames , huit pièces de l'apocalypse ; six de la bataille de Rousebecque, quatre de YEmpereur Octavien, etc. (2)

On n'ignorait pas alors l'usage des riches tentures de cuir , et les inventaires que nous avons sous les yeux citent du maroquin rouge

(1) De Smet, 1. 1, p. 320.

(2) Voyez M. De Barante, ch. I, p. 237-293-294; ch. VIII, p. 103.

Les Manufactures, 353

orné de reliefs dorés. et coloriés. Sur les étoffes dites draps d'or étaient ouvrés des animaux , des fleurs , etc. En 1418 , Jacqueline de Bavière avait , dans son appartement , une tapisserie de ce genre portant des papegais , semée et figurée de damoiselles juwant de le harpe.. Dans sa chambre verte , la tapisserie représentait des chasses.

L'art du tisserand s'était placé très-haut. Marguerite de Flandre avait des serviettes ouvrées d'or et d'argent, brodées de branches d'ancholie en or. Elle avait des taies d'oreiller et des coiffes de nuit confectionnées de la même manière et fort incommodes dans leur magnificence.

Les manufactures lilloises produisaient peu de ces choses curieuses ; mais en revanche , elles expédiaient au loin des milliers de pièces de drap, de camelot, de futaine, de damas, de baldaquin; elles fabriquaient des étoffes de lin , quelquefois d'or et d'argent , des draps de soie, du satin bleu, vert , rouge, violet , moiré , des velours de toutes couleurs ; ce qui prouve que l'art du teinturier avait marché de pair avec celui du tisserand.

La somptuosité des princes , la richesse générale et l'adresse des ouvriers se faisaient surtout remarquer dans les bijoux, les joyaux , les pièces d'orfèvrerie, etc. Huart Duvivier, de Lille, avait mérité, par son habileté , la préférence que lui donna le duc de Bourgogne , en le nommant fournisseur de la cour.

Les grands et même de simples particuliers ornaient leur chapelle, leur salle d'apparat , d'un grand nombre de statuettes d'argent (1) dont quelques-unes pesaient 20, 30 et 40 marcs (2).

Le catalogue des reliques , bijoux , livres , etc. , de la collégiale St-Pierre à Lille, en 1397, est fort curieux à consulter (3); nous en disons autant de celui des ex-voto de Notre- Dame-de-la-Treille (4).

(1) Celles que nous retrouvons sont : i<> Notre-Dame , 2° St-Pierre , 3° St-Paul , 4o St-Jean-Baptiste, 3° St-Louis, 6° St-Chrysostome, 7° St-Antoine, 8° St-Pui)ippe, 9o St-Jacques, 10° St-Barthelemy, 11© St-André, 12° St-Georges, 13° Ste-Barbe, 14°St-Martin, 15° St-Eloi, 16° St-Nicaise, i7°St-Ladre, 18° La Madeleine, 19» Ste-Marguerite , 20° Ste-Berthe.

(2) Dans un inventaire contemporain , vingt-huit d'entr'elles pèsent 600 marcs.

(3) 11 se trouve aux archives de la Mairie.

(4) 11 est aux archives départementales : on y remarque beaucoup d'Agnus-Dei, d'images de Notre-Dame , de St-Michcl ; d'anneaux d'or ou d'argent ; des croi*. des vases précieux, des diamants, etc.

L'exploration de ces documents procure parfois des notions inattendues , et révèle des usages oubliés. C'est pour dédommager ceux qui ont la patience de les lire (1).

Pour l'usage des palais et le service des festins, c'était une profusion de nefs , drageoirs , pots , tasses , ècuelles , flacons , esguières , bassins, tranchoirs d'or ou d'argent. La vaisselle de Philippe s'élevait à plus de 60,000 marcs ; ce qui fait au-delà de trois millions de francs pour le prix du métal.

Charles-le-Téméraire fit fondre une partie de ces richesses ; Maximilien dit Sans-Argent , engagea, dispersa les trésors et les inestimables collections amassées par ses prédécesseurs.

Un bijou qu'on retrouve souvent dans les inventaires, c'est le fermait (au pluriel fermaux). Le goût des ouvriers le faisait varier à l'infini. Quelquefois , ce n'était que du laiton doré ; d'autres fois c'était de l'argent , soit doré , soit émaillé. 11 était aussi orné de pierres précieuses , d'émeraudes , de rubis ou de perles. Huart Duvivier fournit à Antoine , bâtard du duc Philippe , un fermail d'or garni de trois grosses perles, un rubis, un diamant , avec chanellcs pendantes dessous, chaque chaneUe de six perles , et qui lui fut payé 270 salus d'or (environ 4 à 5,000 francs de notre monnaie ). Ces sortes de fermaux pendaient au collier des dames et resplendissaient sur leur poitrine.

Pour faire ces bijoux , ces statuettes , ces meubles , les artistes employaient non-seulement l'argent , mais l'or ; de ce dernier métal , ils faisaient aussi des coupes, des drageoirs. La dame du Chastel avait une image de St-Jean, en or, qui pesait A marcs. Philippe-le-Bon possédait une coupe d'or du poids de 5 marcs ; dans sa couronne était entré pour environ 8,000 fr. de ce métal , et dans son sceau l'ouvrier en avait mis près d'une livre. Les comptes de l'orfèvre de la cour, qui avait fourni les colliers de la Toison-d'Or , établissent que chacun de ces insignes

(l) Dans un inventaire de 1472 (Echo du monde savant, XI e année, N° 11J, on voit mentionné « ... un plat d'albaslre à grands bords d'argent, pour mettre à communier ceux qui veulent être communiés au grand autel le jour de Pasques. ....Item... un petit plat de cristal martellé, avec un bord doré et au-dessus un cercle d'argent à bandes aussi d'argent, tirant du milieu jusqu'au bord, pour couvrir ledit plat où l'on met lesdites hosties avec une cuiller d'argent doré, pertuisée au fond de petits permis pour prendre lesdites hosties et un huchet d'argent pour boire après la perception »

La Joaillerie.

coûtait une somme équivalente à 10,000 francs de notre monnaie.

On conçoit qu'avec de pareilles richesses, nos ducs aient dû créer un garde des joyaux. Ce fonctionnaire, sur la probité duquel on devait avoir de si fortes garanties , n'avait pourtant que 200 liv. de traitement (1). L'usage des métaux précieux étant si répandu, on sentit la nécessité d'en augmenter la masse en circulation ; on s'occupa beaucoup de la recherche des mines d'argent ; l'Amérique ne tarda pas à déverser sur l'Europe les trésors que l'avidité des Espagnols venait lui arracher.

Le goût des perles et des pierreries était si prononcé que le manteau de notre Duc en portait un poids qui atteignait 7 marcs , près de 2 kilogrammes. Deux robes du duc de Lancastre avaient 31 marcs d'or dans leurs ornements (2).

On faisait aussi des drageoirs en calcédoine, des flacons et des vases en cristal. Les princesses avaient de nombreuses bagues avec saphirs, améthystes , rubis, diamants, et des perles par centaines. Ces pierres étaient taillées à facettes comme on le fait aujourd'hui , et portaient les mêmes noms de roses, brillants, pointes , etc.

Suivant M. Peignot (3), ce ne serait qu'en 1475 qu'on aurait trouvé l'art de tailler le diamant. On cite pourtant Agnès Sorel comme s'étant parée de ces pierres. On en voit même qui remontent à 1390 , 1389 , 1386 (4). Philippe-le-Bon en avait un très-grand nombre.

Il nous serait difficile de préciser la valeur vénale de tous ces ornements. Nous savons seulement qu'un diamant offert par notre duc à M m * de Namur, fut payé 64 liv. (environ 1,000 fr.) , et qu'un rubis donné par le même aux joûtes de Bruxelles, fut compté à Huart Duvivier pour 13 sains d'or. Le célèbre Sancy appartenait à Charles-le- Téraéraire; c'est un des plus beaux que possède l'Europe; on l'évalue, si nous ne nous trompons pas , à 12,000,000 de fr. On peut dire que les joyaux de la maison de Bourgogne représenteraient aujourd'hui une somme si élevée qu'on la prendrait pour une fabuleuse exagération.

Si nos élégants ont des lorgnons, des binocles, le duc avait des

(1) Rapport de M. Gachard, p. 279.

(2) Ibid, p. 272.

(3) Amusements philologiques , p. 454.

(4) Archives Jowsauvautt , I , p. 120.

œillet d'or (lunettes) (1). C'est au XIV* siècle qu'on en avait découvert l'usage. Philippe s'en servait pour lire ; il avait une custode d'argent aux ais de la couverture de ses livres , afin de les avoir toujours sous la main.

Les horloges étaient déjà assez répandues, puisqu'on en trouvait par dizaine dans les cabinets de notre souverain. Une d'entr'elles sonnait les heures et les demies. Ce ne fut qu'au XVI* siècle qu'elles devinrent portatives et qu'on fit des montres (2).

Les horloges adaptées aux édifices publics étaient alors chose rare et précieuse, puisque le Duc, pour punir les Courtraisiens de leur révolte, leur enleva l'horloge du beffroi , et la fit transporter à Dijon.

Lorsque les glaces mises au tain n'étaient pas encore connues , nos princesses consultaient des pièces d'acier poli enchâssées dans un cadre de bois, ou de métal. Quant aux ressources auxquelles les dames d'alors avaient recours , pour seconder la nature et relever leur beauté , il ne nous appartient pas d'en parler. C'est un secret réservé à ceux qui

pénètrent dans le sanctuaire de la toilette nous voulons respecter

les mystères disons seulement que les plus grandes dames n'avaient

pas d'habillements en profusion. La comtesse de Bar envoyait de Paris à Cassel pour demander ton corset et tet cotte*. Ses robes d'apparat étaient garnies de deux royet, et elle mettait par-dessus une couverture d'hermine dont le drap était d'or

Les mains de nos belles châtelaines comptaient déjà sur l'art des gantiers de Paris. Les gants de la duchesse de Bourgogne coûtaient 9 sous la paire. Le Prince portait des gants de daim gris , violets... il en avait aussi pour jouer à la paume.

Si le siècle a fait un progrès incontestable, c'est dans l'élégance du costume des dames; il suffit, pour s'en convaincre, de regarder la mise des princesses que nous trouvons , dans Miltin , rangées autour du tombeau de Louis de Maie et du sieur des Aubeaux.

Les robes avaient de longues manches à une ou deux percées pour laisser les mains et les bras libres. Mais ces manches étaient d'une ampleur outrée avec de lourds lambrequins et autres ornements de ce

(1) On a trouvé dans l'Escaut une médaille où sont représentées des lunettes: est-ce une production de cette époque, ou bien est-ce antérieur?

(2) Macquériau en portait une lors , de l'entrée de la Gouvernante des Pays-Bas a Cambrai. Histoire générale de l'Europe , Macquériau , t. II, xxvij.

La Toilette. 357

genre. Quelquefois aussi les bras étaient complètement dégagés , et , même , les manches étaient courtes et restaient au-dessus des coudes ; d'autres fois , ces manches se prolongeaient comme des mitaines , et se fermaient d'un grand nombre de boutons.

Le manteau enveloppait parfois toute la personne de manière à ne laisser à peine voir la forme , ou bien il s'attachait au col et se résumait en une courte draperie ; il était même simplement attaché à l'épaule.

La coiffure était lourde et disgracieuse. C'était parfois une sorte de gros coussin accompagné de draperies pendantes. On y adaptait deux ailes qu'on couvrait d'une pièce de linge carrée. Jeanne deConstantinople a été ainsi représentée. Sans contester à cet agencement ce qu'il peut avoir d'historique , nous le trouvons peu avantageux , et rappelant même les types de l'Egypte. La femme et la fille de Louis de Maie avaient sur la tête une masse détresses, que nous ne savons comment qualifier, et qui les lait ressembler à des cercueils de momies. Une des princesses représentées autour du tombeau portait déjà la coiffure appelée depuis à la Marie-Stuart.

Quelques-uns de ces portraits nous montrent des femmes avec la guimpe des religieuses , qui ne laisse voir ni le cou ni la poitrine. D'autres en accusent les formes et les dessinent d'une manière analogue à celle que nos dames ont adoptée aujourd'hui.

La taille disparait sous l'ampleur des vêtements , ou bien est saisie par une large bande placée le plus haut possible , comme on l'a fait depuis sous l'Empire. Une seule de ces figures se rapproche de nos modes actuelles. Les princesses portaient des colliers , des perles , des croix.

Sauf quelques nattes qui encadrent la figure , les cheveux sont entièrement cachés. Le portrait de Marie , épouse du comte Louis de Maie, nous offre un genre de coiffure peugrâcieux , mais qui n'est pas sans intérêt. Ce portrait qui se trouve au musée de Lille ne rappelle , d'ailleurs , en rien la statue qui est sur le tombeau.

Les hommes avaient une mise qui présente des contrastes analogues. Tantôt, ils étaient surchargés de leurs manteaux; tantôt, ils avaient une simple tunique à mi-cuisses etdes hauts-de-chausses en tricot serré. Leur coiffure, empruntée , sans doute, au turban des Orientaux, se développait de différentes façons. Quelquefois une pièce d'étoffe tombait du côté gauche , passait sous le menton , et venait se poser de nouveau

sur la masse générale ; d'autres fois , cette pièce d'étoffe , ornée de festons , partait de l'épaule , tombait sur la poitrine , et passant sur la tête , retombait sur l'oreille ; ou bien , posée sur le chapeau , retombait à droite et à gauche , d'un côté plus que de l'autre , de manière à arriver jusqu'à terre. On devait la tenir à la main pour l'empêcher de balayer le parquet. C'étaient aussi des toques simples , garnies de festons ou de pierreries. Les cheveux étaient coupés circulairement et à plat.

Les manches des habits d'homme offraient les mêmes particularités que celles des dames. Une ceinture serrait la tunique contre la taille. Des brodequins étaient la chaussure générale ; les hommes portaient aussi des espèces de socques.

Pour ceux qui aiment à faire des comparaisons , nous donnons ici quelques notions extraites des comptes de la cour.

Le paletot de Monseigneur exigeait six aunes et demie de drap , et coûtait 7 livres 8 sous. Son manteau , huit aunes; ce qui faisait une dé* pense de 16 livres. Sa robe était fourrée de deux cents martres zibelines, à 30 sous pièce (c'était 4 à 5,000 francs de fourrures). Sa robe à relever de nuit en avait trois cents , qui valaient i 50 livres. Enfin, son chapeau coûtait 40 sous, ses souliers 3 sous.

Outre ses habits ordinaires , le Duc avait une robe de drap d'or, et il la prétait au roi de la Fève.... Il ne feutpas nous étonner de ce trait de popularité ; le Duc tirait même parfois à l'oiseau , et quand il abattait le papeflai/, il acceptait le titre de roi de la confrérie, et arrosait copieusement sa royauté en fournissant à boire à volonté.

Le service de la table se faisait avec une somptuosité en rapport avec la magnificence de la vaisselle. Au repas du Faisan , dont il va être question , quarante-huit plats composaient chaque service , et chacun d'eux était voituré sur la table au moyen d'un chariot d'or. Le buffet était chargé de vases plus recherchés les uns que les autres, où les pages s'approvisionnaient pour verser à boire. Le vin de Beaune , l'hypocras , figuraient au festin. Dans son ordinaire , le Duc avait deux espiciers et deux aides qui lui fournissaient tout ce qui était de leur compétence, même aux cérémonies publiques. L'Épicier apportait au prince le drageoir ; le premier chambellan prenait le drageoir des mains du même épicier, qui s'était assuré du contenu , et il le passait alors aux personnages que le Duc recevait. Le convive rendait le drageoir au chambellan , qui , à son tour, le remettait à l'épicier. Ce

Les Fêles et les Jeux. 359

fonctionnaire était chargé delà confection des dragées» des confitures, de l'hypocras, etc. (i)

Les repas des particuliers n'étaient pas si somptueux , mais ils avaient un luxe de mets et de boissons qui ne serait pas de bon genre aujourd'hui. Par exemple, la table du Prévôt deSt-Vaast (1432) avait, outre les accessoires ordinaires , un plat de necp lapins destinés à un pareil nombre de convives; de plus, trois loignes (longes) de vul (veau), dix-huit pouchains (poulets) , quatre cappons (chapons) , trente-six pigeons , etc. La bière avait , selon sa nature , le nom de forte cervoise , goudale , leauquin, mie , douce cervoise , bremart... Les vin deBeaune, de Mâcon, arrivaient en abondance.... le safran était employé dans l'assaisonnement des mets, les épinards galinga figuraient sur la table.

Si le pain servi sur cette table ressemblait à celui que le fournier de la collégiale St-Pierre fournissait aux chanoines de Lille, les doubles grandes blances miches devaient peser deux livres , être bien cuites , bien ouvrées , et de manière à en faire dix au havot ; tels sont les termes du contrat passé. Les singles (simples) pesaient moitié moins.

Pendant le carême , il n'était pas rare de voir des Lillois manquer à la loi de l'abstinence , surtout aux jours de Behourt. On avait déjà imaginé de considérer comme maigre la chair de certains oiseaux aquatiques , dont le suc était huileux , et ne se prenait pas en gelée. On verra au chapitre où nous parlons des fêtes de l'Épinette, comment nos aïeux avaient trouvé le moyen de passer fort grassement le carême.

Nous ne dirons rien ici de ces tournois et joutes chevaleresques ; mais nous consignerons que l'origine de nos concours aux fêtes publiques des prix d'arc, d'arbalète, etc., remonte jusques-là.

A l'époque où ces réjouissances devaient avoir lieu , un sergent du duc de Bourgogne allait dans les bonnes villes annoncer qu'il devait y avoir des jeux, qu'on y distribuerait des prix. Ces jeux consistaient à improviser ou à lire une réponse à une question donnée. En 1431 on avait proposé celle-ci : pourquoi la paix ne venait pas en France ? Le premier prix était une paix (patène) en argent du poids de huit onces , et le second un agneau du poids de six onces. Un pot et un bouc étaient promis aux deux acteurs qui joueraient le mieux le rôle de

. (1) Olivier de la Marche, État de la maison de Bourgogne, cité Bibliothèque protypographique , p. 525.

sage et celui d'ivrogne; une couronne à celai qui prononcerait le mieux; une aUouelte au meilleur chanteur; un falot d'honneur à celui qui allumerait (illuminerait) le mieux et à peu de frais; un ours à celui qui continuerait le plus les jeux de vespres, etc. Les ordonnateurs de la féte n'avaient rien oublié de ce qui pouvait la rendre complète; ils avaient promis jusqu'à un prix d'éloïgnement pour lequel une rote d'argent était annoncée , et enfin , pour fiche de consolation , à ceux qui avaient concouru sans obtenir de prix , un agnelet d'argent.

Cette année là, Hesdin emporta la paix et fe bouc ; Cambrai, l'agneau, le pot et VaUouette; Douai, la couronne ; St-Quentin, le falot; Valeociennes, l'ours; M on treuil, lu rose (1).

Sous les ducs de Bourgogne , il paraît que les fêtes n'étaient pas rares à Lille ; la prospérité du commerce nous en explique suffisamment la raison. Monstrelet , témoin oculaire de quelques cérémonies qui eurent lieu à l'arrivée des princes qu'il accompagnait , nous en rend compte avec une admiration toute naïve, qui ne saurait déplaire aux Lillois. Nous lui emprunterons donc quelques lignes. C'était le 8 juillet 1462. Philippe-le-Bon , parti de Bruges le 6, devait arriver à Lille : Voici , nous dit-il , plus de quatre cents hommes portant une longue torche de chyre allumée en sa main, ils précèdent le prince, depuis la porte de Courtrai jusqu'à son hôtel.... Partout on a lait de pareilles alumeryes de chyre ici en manière d'arche ils sont les torches ou candelles compassées par degrés toutes ardentes ; et es quatre fours et en plusieurs autres lieux grands fier ardent et jœux de personnaiges qui ne font que des signes de mystères.... Chacun mestier de la ville fait une alumerye devant une maison par ou il doit passer avecque mystère et esbattement. Les brasseurs de cervoise mettent une queuwe de vin de viane devant leur alumerye et à la venue du Duc , voilà qu'ils la perchent (percent) à trois lieux et enpeult boire qui veult... est dessus ladite cuve avoient fait écrire cette parolles :

Ceux doibvent bien donner le vin Qui vendent eauwe à leur voisin.

Le Duc entre en ville bien tard , et ne le voit on goutte , sinon lesdites torches et alumeryes brief c'est la plus riche chose qu'on peut voir car moi

(1) Manuscrit sur les abbés de Liesse , qui a appartenu à M. Ducs*.

Louis XI à Lille. 361

qui les mets par escript les voix et la vérité dire pour la grande multitude desdites torches et candelles allumées par comparaison on polrait comparer à la clarté du paradis et ce const moult à ceux de la ville (1 ).

Laissons encore notre chroniqueur nous raconter comment les Lillois reçurent Louis XI en 4463. Le 8 Février nous vîmes le roy Loys se partir de Tournai et s'en aller à Lille, lequel jour , il éloit le quatrième jour de caresme muit de Behourdy que lors on a accoustumance à ladite ville de jouster , et avoità ce jour duré ladite fête bien deux cent ans et y a moult belles joustes et belle et riche feste et aussi à le jour la ville de Lille estant tenue une des villes ou il y avoit plus de riches gens, de richesse et de grandeur, et y avoit grand peuple, hommes et femmes moull gente- - ment habillés, et pour pieux aussi dévot et un peuple moult aumosnier, et fut ledit roy logier asséprés des frères Mineurs en la maison d'un nommé Bocquet de Laltre, maistre d'hôtel du comte de CharoUois. Ce propre jour aussi vint à la ville de Lille le duc de Bourgogne avec luy sa soeur , la duchesse de Bourb durant qu'ils y furent y oit belles joustes , et durèrent depuis le Dimanche jusqu'à Vendredi , et le bourgeois de la ville qui estoit roi de l'épmette estoit nommé Baudechon Gommer, de Vage de vingt ans. Le roi Loys en partit le Vendredi (2).

Mais que sont toutes ces fêtes comparées aux merveilles féériques du repas du Faisan ? Pour cette solennelle occasion, le duc Philippele-Bon fit préparer dans le palais de Rihour un très-riche banquet , où il se rendit en compagnie de princes, chevaliers , dames, damoiselles. La salle était vaste et recouverte d'une tapisserie représentant la vie d'Hercule ; on y entrait par plusieurs portes gardées par des archers vêtus de robes mi-parties de drap noir et gris; plusieurs gentilshommes et chevaliers dirigaient l'ordonnance du banquet. Les chevaliers avaient un pourpoint de damas, et les écuyers, de satin , également noir et gris, pour conserverie souvenir du deuil de Jean-sans-Peur : quant au Duc, pour la première fois, depuis longues années , il n'était pas tout en noir; il portait sur sa personne des pierreries pour plus d'un million d'écus d'or. On remarquait dans la salle trois tables couvertes. Sur l'une , figurait en guise de surtoutou entremets , une église où se trouvaient

(1) MoitSTRXLET, XIV.

(2) M. Gentil -Descamps de notre ville possède un coffret recouvert en cuir, orné de reliefs très-élégants, et qu'on pense avoir appartenu à Louis XI , dont il porte la devise.

une cloche et quatre musiciens. Ailleurs , un petit enfant nu sur un rocher, et qui jetait de l'eau de rose. Un autre représentait un vaisseau marchand ancré , rempli de marchandises , monté par des marins , et garni de tous ses agrès ; un autre une fontaine partie en verre, partie en plomb avec de petits arbrisseaux de verre ; dans la prairie se trouvait un St-André ayant sa croix devant lui ; de l'un des bouts de sa croix sortait un jet d'eau d'un pied de hauteur qui retombait dans la prairie , où les eaux se perdaient sans qu'on vît ce qu'elles devenaient.

Sur la table la plus longue , était d'abord un énorme pâté renfermant vingt-huit musiciens qui , chacun à leur tour, devaient jouer de quelque instrument. Un château où la fée Mélusine se trouvait sous la figure d'un serpent formait le second surtout ; de deux petites tours jaillissait , à volonté , de l'eau d'orange qui tombait dans les fossés. Le troisième surtout se composait d'un moulin-à-vent sur sa motte ; le volant portait une perche au bout de laquelle se tenait une pie qu'une foule d'archers et d'arbalétriers s'efforçaient d'atteindre ; le quatrième un tonneau contenant deux breuvages , dont l'un était doux et agréable , et l'autre amer et repoussant ; sur ce tonneau , était assis un personnage richement vétu , tenant à la main un billet avec ces mots : qui en veut en prenne. Le cinquième représentait un désert où un tigre luttait avec un serpent ; le sixième , un sauvage monté sur un chameau ; le septième , un homme qui battait un buisson plein d'oiseaux ; non loin de là , sous une treille , se trouvaient à table un chevalier et sa dame qui se riaient de ce travail inutile ; le huitième , un fou monté sur un ours parcourant un pays rempli de frimas et de glaçons. Le neuvième un lac environné de villes et de châteaux : une barque y voguait à pleines voiles.

Sur la troisième table, qui était la plus petite , on voyait une forêt indienne parcourue par des animaux féroces qui semblaient marcher d'eux-mêmes. Le deuxième entremets était un lion mouvant attaché à un arbre au milieu d'un pré , devant lui se trouvait un homme battant un chien. Le troisième , était un colporteur chargé d'une hotte pleine de merceries.

Dans chaque service entraient quarante-huit espèces de mets. Les rots étaient portés sur des chariots d'or et d'azur. Près de la table se trouvait un haut buffet chargé de vaisselle d'or et d'argent , et de vases de cristal garnis d'or et de pierreries.

Au milieu de la longueur de la salle , contre la muraille, on avait

Le Repas du Faisan. 363

élevé une colonne sur laquelle était placée une statue de femme presque nue , ses longs cheveux tombaient par derrière ; elle portait une banderolle où se trouvaient tracées des lettres grégeoises. Pendant tout le repas , elle jeta de l'hypocras par la mamelle droite. Auprès d'elle , sur un échafaudage , était tenu à une chaîne de fer un lion vivant au-dessus duquel on lisait cette inscription : ne touchez à ma dame.

La noble compagnie visita toutes ces merveilles, ceux qui ne voulaient pas prendre part au repas s'assirent sur des gradins qui présentèrent un assemblage curieux de costumes divers ; car la plupart de ces seigneurs venus de loin à cette féte avaient adopté des travestissements. Les autres ayant pris place à table , la cloche de l'église du surtout sonna , et trois voix d'enfants , accompagnées d'un ténor , chantèrent une très-douce chanson. Quand elle fut terminée , un berger du pâté joua de la musette avec un art qu'on ne connaissait pas encore. Peu de temps après , entra, à reculons , un cheval couvert de soie vermeille et sur lequel étaient assis dos à dos deux trompettes vêtus dejournades de soie noire et grise , qui sonnaient de leur instrument pendant que le cheval traversait la salle. Alors, on entendit jouer les orgues dans l'église , et dans le pâté un solo de cornet d'Allemagne. Entra alors un lutin ou monstre , moitié homme, moitié griffon , portant en équilibre , sur la tête , un homme ayant les pieds en haut. Le lutin était lui-même monté sur un sanglier couvert d'une housse de soie verte. Puis ceux de l'église chantèrent , et l'on joua au pâté d'un nouvel instrument. Comme cette sorte d'intermède se renouvelait aux autres services, nous cesserons de le mentionner.

Au bout de la salle se trouvait un grand rideau de soie verte derrière lequel était construit un échafaudage destiné aux représentations dont nous allons donner le détail.

Des clairons s'étant fait entendre , le rideau fut tiré , et l'on vit Jason armé de toutes pièces, qui allait à la conquête de la Toison-d'Or. Des bœufs monstrueux ne tardèrent pas à fondre sur lui en jetant feu et flammes par les narines et la bouche ; la lutte fut longue ; Jason abandonna enfin la lance pour ne combattre que de l'épée; mais à l'aide d'une liqueur enchantée, que Médéelui avait donnée, il dompta sur-lechamp ces furieux ennemis.

Entra ensuite un cerf blanc d'une admirable beauté ; ses cornes

étaient d'or (1); il portait un jeune garçon habillé de velours cramoisi , coiffé d'un chaperon noir découpé. L'enfant ayant commencé à chanter, le cerf continua , et fit avec lui un duo que les assistants écoutèrent avec beaucoup de faveur.

Vint alors le second acte de l'histoire de Jason. Cette fois , il fut attaqué par un épouvantable serpent qui jettait par la gueule du feu , des flammes et des venins très-puants; le deuxième combat se passa comme le premier, mais Jason, vainqueur, coupa la tête au serpent, et lui arracha les dents qu'il mit dans sa gibecière.

Après ce mystère, un dragon volant traversa la salle et disparut sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Parut ensuite un héron , puis deux faucons qui abattirent le héron au milieu de la salle. Cet oiseau fut alors présenté à Monseigneur.

Vint le troisième acte des aventures de Jason. 11 parut cette fois guidant à la charrue les bœufs qu'il avait domptés. Quand il eut labouré, il les abandonna, prit les dents du serpent et les sema. Aussitôt, on vit sourdre de terre des hommes armés qui se ruèrent bientôt les uns contre les autres , et quand ils se furent tous occis , le rideau fut tiré.

Entra enfin un géant tel qu'on n'en a jamais vu ; vêtu d'une longue robe de soie verte , coiffé à la manière des Sarrasins de Grenade , ayant à la main gauche une vieille guisarme. De la main droite , il conduisait un éléphant couvert de soie , et portant un château où était une dame vêtue comme une religieuse ; le géant s'arrêta devant la table de Monseigneur le Duc , et là, la dame qui était la Sainte Église , commença une complainte en vingt-deux strophes , où elle implorait le secours du Prince et des seigneurs contre les entreprises des infidèles.

Toison-d'Or, héraut d'armes , entra alors portant un faisan vivant orné d'un riche collier d'or, garni de pierreries et de perles. Après lui venaient deux dames conduites par deux chevaliers de la Toison-d*Or. Le héraut fit alors au prince cette harangue.

€ Très-haut et très-puissant prince et mon redouté Seigneur, voici > les dames qui , très-humblement , se recommandent à vous ; et pour » ce que c'est la coutume et a été anciennement , qu'aux grandes fêtes » et nobles assemblées , on présente aux princes , aux seigneurs et aux

(1) Il parait que le cerf était un ornement à ia mode, on le voit Ggurer dans tes fêtes publiques du temps, à Paris et ailleurs.

Le Repas du Fai$an. 365

» nobles hommes, le paon, ou quelqu'autre oiseau noble pour faire » voeux utiles et valables , elles m'ont ici envoyé avec ces deux damoi- » selles , pour vous présenter ce noble faisan , vous priant que vous les » veuillez avoir en souvenance. »

Ayant alors regardé l'Eglise , le Duc tira de son sein un bref contenant le vœu qu'il faisait d'aller secourir la chrétienté. Il le donna à Toisond'Or qui en fit la lecture à haute voix. Sainte Eglise remercia alors le Duc ; le géant continua sa marche avec son éléphant.

Dès ce moment , chacun se mit à faire son vœu en y ajoutant des particularités plus ou moins significatives , selon la chaleur de son zèle , et l'effet du vin sur son cerveau. Olivier nous a conservé la formule de ces vœux qui , en définitive , n'aboutirent à rien , puisque l'entreprise projetée n'eut pas lieu.

Après le repas, les tables disparurent ainsi que les entre-mets, sauf la fontaine de verre , etc. Les convives entamèrent des conversations particulières.

Elles furent interrompues par l'arrivée d'une dame accompagnée de gens portant des torches. C'était Grâce-Dieu; douze chevaliers la suivaient menant chacun sa dame par la main ; ces seigneurs avaient des pourpoints cramoisis et des paletots bicolores noir et gris , décorés de plaques d'argent travaillées ; des chapeaux de velours noir, ornés de la même manière. Les dames vêtues de satin cramoisi et de toile transparente , étaient coiffées à la portugaise. Grâce-Dieu harangua de nouveau le Duc, lui présenta ses compagnes Foi, Charité, Justice , Raison, Prudence , Attrempance , Force, Vérité , Largesse , Diligence, Espérance , Vaillance. Chacune d'elles avait un couplet à lui débiter. La cérémonie faite , Grâce-Dieu se retira et les vertus redevenues des créatures humaines commencèrent à danser en guise de momeries et à faire bonne chère.

Telles étaient les splendides récréations par lesquelles notre Duc (1) charmait ses loisirs.

Le superflu , qui est si nécessaire aux gens aisés , devait être un des premiers besoins dans une cour comme celle des princes Bourgui-

(1) Le N° 2242 de la bibl. protyp., de M. Barrois, est intitulé Ordonnances du Banquet que fist en la ville de Lille Philippe, duc de Bourgogne, en 1453, le il Février, avec le vœu des Seigneurs de Flandre, pet. in-fol-, environ 200 feuillets.

gnons; aussi parait-il que plusieurs fonctionnaires cherchèrent par des malversations à s'enrichir plus vite et plus fort. Monstrelet nous apprend qu'en 4464 , M* Thomas , de la Chambre des Comptes , et qui avait fait une fortune scandaleuse , fut arrêté et mis au château de Beaurevoir. Son frère fut aussi emprisonné au château de Lille. Ce dernier fut exécuté. L'autre fat réintégré dans ses fonctions. Nous avons déjà parlé de la léproserie du Pont-de-Canteleu , expiation d'un dépositaire infidèle. Du reste, n'en disons pas davantage là-dessus; dans ce temps-ci , cette matière pourrait déplaire à bien du monde. Revenons à la cour de Philippe-le-Bon.

A la suite du Prince , on voyait figurer des nains , des fous ; manie qui, du souverain, passa chez le peuple. Les Lillois avaient leur évêque des fous. Guillemot de l'Espine, décédé en \ 501, fut revêtu de ce titre , qu'on n'a pas dédaigné de mentionner sur son épitaphe dans l'église St-Pierre (1).

Pendant trois jours , le nouvel élu se parait d'habits épiscopaux , avec des sandales rouges ; il portait une crosse d'argent, dont le bâton était noir ; il avait sur la téte tantôt une couronne d'or qui valait 41 sous (2), tantôt un coussin au lieu de mitre , et dans cet attirail , il donnait des indulgences en répétant des formules diverses qui parodiaient celles de l'Eglise. Pour faire cette féte , sire Matthieu , évéque des fous à Lille, reçut un subside de 9 livres 10 sous (3), et un de ses ministres en eut un autre pour boire avec lui à la féte des Innocents.

Philippe avait des jongleurs : un joueur de l'épée à deux mains nommé Georges ; un joueur de farces nommé Mathelin ; un fou nommé Platiau ; un nain nommé Coquinet. La robe de Coquinet , faite à l'imitation de celle du Duc, était bordée de dôme peaux d'agneau, à 5 sous. L'évéque de Cologne avait deux nains. La Duchesse avait une folle. Un personnage ayant pour titre le Philosophe , et qui , en cette qualité , se contentait de 3 sous de gages par jour, était de la suite du Prince. La plupart des villes avaient leur fou en titre , on l'appelait aussi le sot.

A tout cela , il faut joindre les gardeurs d'ours , de lions , de bêtes

(1) Millw, Antiquités nationales, t. V, ch. LIV, p. 54.

(2) MO.NTLIHOT, p. 541.

(3) M. Gachard, p. 270.

La Musique. 367

farouches. Parmi les hôtes de la ménagerie , nous voyons figurer une licorne, des vaches sauvages,de& chameaux, desautruches , et autret étranges bêtes (1).

De tous les arts cultivés par nos aïeux , la musique est sans contredit celui qu'ils affectionnaient le plus.Nos princes et nos princesses n'étaient pas en dehors de ce goût national. Philippe-le-Hardi et Jean-sans-Peur avaient auprès d'eux plusieurs ménestrels dont le chef s'appelait le roi d'Artois. Marguerite d'Autriche jouait de plusieurs instruments. Elle composa des chansons , aux paroles desquelles plusieurs compositeurs de son temps adaptèrent leur musique.

Grâces aux poètes et aux romanciers , les ménestrels du moyen-âge apparaissent à notre souvenir comme des types de l'élégance , et leurs chants comme l'idéal de l'harmonie ou de la mélodie. Si nous venions à les entendre en personne , leur réputation pourrait bien y perdre , sans que notre plaisir eût à y gagner. Voici du reste une liste de quelques-uns de leurs instruments : vieille-micanon , naquart, chevrettes rubeshe, cistole, trompe, doucine, guiterne, psaltérion, orgue, cymbales, leu, harpe, cornemuse, clochette, morache, tambour, flagcots , timbre , flûte , behaigue , cornet d'Allemagne, fistule , pipe, monocorde, etc.

Près de l'orgue , sous le clocher de l'église St-Pierre , on voyait un ange portant un instrument dont on ne trouve nulle part le nom ni la description, pas même dans l'essai sur la musique de Laborde (2). Cet instrument est percé de trois trous et se joue par-dessous.

La collégiale St-Pierre avait huit à dix enfants de chœur et un grand nombre de musiciens gagés pour exécuter des motets dans les grandes solennités (5). La bibliothèque de Cambrai renferme des manuscrits du XV e siècle qui contiennent des chants à plusieurs parties , des messes, motets, chansons, où le contre-point se dessine très-nette-

(1) M. Gachard , Rapport star les Archives de Lille , p. 200.

(2) Millin, Antiquités nationales , t. V, ch. LIV, p. S.

(3) Dans l'acte de fondation nous remarquons les passages suivants : « «..en > reconnaissance des grâces temporelles que Jésus-Christ nous a faites , et afin qu'il » lui pleust par les mérites et intercession d'iceluy, monseigneur St-Pierre, prince » des apôtres et chef pasteur de notre mère sainte Eglise , nous faire grâce » d'avoir et de laisser de nous lignée en postérité légitime et de prospérer en nos » affaires, avons fondé, etc.

ment. À l'entrée de Jean de Bourgogne à Cambrai, les enfants de chœur firent preuve de leur talent d'exécution ; au départ de Philippe-le-Bon deux d'entre eux contèrent une canchonnette de laquelle un de* gentilshommes du Duc tint la teneure. Les mêmes manuscrits citent de cette époque plusieurs compositeurs de Douai et de Valenciennes.

Jossekin Desprets fut le musicien le plus célèbre et le plus populaire du XV e siècle ; c'était le Rossini de son temps. Nicolas Gombert , dont la famille habite depuis longtemps Lille, était son élève (4). L'art de la musique comprenait le chant , le contre-point et le deschant...

La bibliothèque publique de notre ville possède un manuscrit du XIV e siècle où se trouve une espèce de drame , en prose latine rimée, d'Adam de la Bassée, il porte pour titre : Ludus Adœ de Basseiâ canonici insulis super anti-claudianum ; il contient un grand nombre de mélodies sacrées et profanes. Parmi ces dernières , plusieurs semblent avoir été populaires aux XIII e et XIV e siècles. Nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs en leur traduisant , autant que cela est possible , leplainchant d'alors en notre musique d'aujourd'hui. Nous avons pris les deux suivantes comme spécimen le plus curieux (2).

La chasse était alors un plaisir de roi , en ce sens que les roturiers en étaient privés. Nos comtes s'étaient réservé le droit de chasser le cerf dans les forêts. Philippe-le-Bel leur avait cédé à eux et leurs héritiers VEpervier féodal sur l'Artois , sous la simple condition de le tenir toujours en hommage lige des rois de France. Il y mettait toutefois la condition de pouvoir s'en servir une fois par an et d'être présent à la chasse qui s'en ferait. Ils avaient aussi acheté en certaines localités le droit exclusif de tendre au héron.

Dans ces exercices , les princes avaient des cornets d'ivoire , dont celui qui était à St-Pierre peut nous donner une idée. C'était le cor

(1} La bataille de Marignan, par Clément Janekin, musicien du XVI e siècle, a été remise à exécution par la société des Comtes, à Paris, en Avril 1844. C'est un chœur sans accompagnement, comme on le faisait alors, où les bruits de la guerre, le tumulte de la mêlée, l'ivresse du combat, la joie du triomphe, sont peints avec une vérité et un éclat extraordinaires. Cet ouvrage, qui suffirait à établir la réputation d'un compositeur d'aujourd'hui , a été écrit sous le règne de François I« {L'Illustration, N« 60, p. 415).

(2) Voyei la première page de la lithographie donnant des mélodies du XIII e siècle que nous avons citées page 284.

La Chasse. 369

traditionnel des Danois et des Ecossais , et que nos romanciers ont rendu si populaire , quoiqu'il ne fût assurément ni sonore ni harmonieux. Il servait à réunir les chiens et les chasseurs. Il était fait en corne d'Unis ou de dent d'éléphant. C'était en donnant une corne semblable que l'on confirmait la propriété d'un fief ou d'un domaine, (i) Les faucons étaient le moyen dont se servaient les dames et les seigneurs pour chasser aux oiseaux. Les gerfauts, les tercelets, les hagards d'Islande étaient admis à l'honneur de figurer sur le poing des châtelaines ou des damoiseaux. Ils coûtaient 75 livres pièce. Les plus robustes venaient de Norwège. Les rois s'en envoyaient en présents. Nos princes firent plusieurs fois cette courtoisie au roi de France.

On coiffait ces oiseaux d'un bonnet qui les privait de la lumière et qu'on leur ôtait à volonté. Ces bonnets ou couronnes étaient appelés becs de faucon. On les ornait de houpes, d'aigrettes , du chiffre du prince ou de son écusson. Ils coûtaient jusqu'à 60 livres.

Les chevaux , les chiens étaient d'autres accessoires importants de la chasse. Les uns et les autres étaient tenus avec soin. Dans les cérémonies publiques , les coursiers qu'on appelait dextrier, palefroy, haquenée, amblard, étaient couverts de longues housses qui pendaient jusqu'à terre. Les armoiries du seigneur y étaient représentées. L'or, les pierreries n'y manquaient pas. Quand la housse était absente, la courroie que nous nommons ventrière , et qu'on appelait alors penchette (de panche, panse , ventre) , était de drap d'or. Quand le duc donnait des housses aux gens de sa maison , il employait deux à trois cents aunes de drap. Il était souvent précédé de quelques sergents sonnant la trompette. À cet instrument était suspendu un carré d'étoffe qu'on appelait baille ou pennon. On y peignait à l'huile les armes du prince , on l'entourait d'une frange en or fin.

Dans les expéditions militaires , les ducs de Bourgogne avaient un nécessaire d'armes : c'était une sorte de grande malle en cuir qui pouvait servir de lit et renfermait un matelas de crin , et ce qui est convenable pour dormir. Le matin on repliait le tout et on l'emportait comme une valise.

Pour se foire une idée de l'excessive richesse déployée dans les

(1) Millin, Antiquités nationales, t. V, cb. 54, p. 73.

équipages de ces princes, il faudrait lire l'inventaire du butin fait sur Charles-le-Téméraire à la bataille de Granson.

Finissons ce chapitre comme nous l'avons commencé , en faisant remarquer que cette époque est l'adolescence de la Flandre , où si l'on veut sa jeunesse ; elle s'y montre belle , riche , forte , polie et intelligente. Nous verrons bientôt les orages qui traversèrent son âge mûr.

Les quarante années qui s'interposent entre l'époque des ducs de Bourgogne et la domination espagnole, sont un moment de transition moins remarquable pour nous par les événements qui lui sont propres que par les choses qui s'y éteignent et par celles qui s'y préparent. La seule institution importante pour Lille , c'est l'établissement des sayetteurs et celui des bourgeteurs , dont l'industrie fut, pendant deux ou trois siècles, le principal commerce de la ville.

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