L LILLE SOUS MARIE DE BOUBGOGό
harles-le-témér aire était mort devant Nancy, plutôt comme un brave soldat que comme un habile général. Ses affaires étaient tout-à-fait compromises , tant par les suites de sa défaite que par le mécontentement qu'il avait soulevé contre lui chez les Flamands. A l'âge de vingt ans, sa fille Marie se trouva tout-à-coup héritière de ses provinces et des embarras où il s'était fourvoyé. Habile à profiter de cette bonne fortune , Louis XI ne tarda pas à
revendiquer l'héritage de Bourgogne ; il tenta de foire donner l'orpheline au dauphin de France; mais ce mariage était trop odieux aux Flamands pour qu'il lut possible de l'accomplir. Ils n'aimaient guère Charles de Bourgogne , mais ils détestaient encore plus la domination française , et ils sentaient bien ce que seraient devenus leurs privilèges entre les mains d'un puissant seigneur tel que Louis XI.
Fidèle à sa politique , le roi excita des troubles à Gand. Le chancelier Hugo-net, dévoué serviteur de Marie, fut décapité. Ni les larmes, ni les supplications de la Princesse ne le purent sauver ; il périt sur l'échafaud le 28 Février 1477 (1). Le sire d'Imbercourteut la même fin; mais ces pertes , qui affaiblissaient le parti de Bourgogne , n'affermissaient guère celui du roi de France.
La jeune duchesse était venue à Lille pour y concerter, avec son Conseil , sur les moyens de déjouer les intrigues de son ennemi, lors que Frédéric III , empereur d'Allemagne, la demanda en mariage pour son fils Maximilien , alors âgé de dix-neuf ans. La députation fut honorablement accueillie , et la proposition agréée. Cette union , qui ne tarda pas à se célébrer, porta à l'Autriche les Pays-Bas et la Franche- Comté. C'est ainsi que les Lillois furent quelque temps les sujets de l'Autriche. Trois siècles après , nous les retrouvons aux prises avec les mêmes Autrichiens. Mais n'anticipons point.
L'année suivante naissait Philippe , qu'on a surnommé le Beau.
Le mariage de Marie de Bourgogne (Juin 1478 ) contrariait les vues de la France; de là, une nouvelle guerre. Les troupes françaises font irruption dans l'Artois et le Hainaut. Les villes de Douai , St-Omer, et surtout Lille se préparent à une vigoureuse résistance. Les débris de l'armée de Nancy s'y étaient réfugiés et formaient un corps assez respectable ; néanmoins les Lillois , loin de confier à ces troupes la garde de leur ville , faisaient personnellement le service sans vouloir jamais composer sur ce point. Maximilien , reconnu à Bruxelles pour époux et tuteur de Marie, vint les encourager à faire bonne et généreuse résistance ; il leur amena des renforts et des munitions. D alla ensuite agir de même à Douai et à Yalenciennes.
Connaissant l'amour des Lillois pour leurs institutions municipales , il s'occupa de l'Échevinage , donna une nouvelle sanction à cette clause
(1) M. Gachard, Rapport sur les archives de la Chambre des Comptes.
Lettre de Louis XL 37$
que le rewart et le mayeur fussent nés à Lille ; il étendit la juridiction du Magistrat et attribua à ce corps la répression de l'adultère , que Tévéque prétendait être de sa compétence.
Des particularités de cette guerre , il faut en tirer une qui est de notre ressort : Arras , investie par les Français , avait envoyé à Lille des députés pour demander du secours ; le sire de Vergy se mit à la téte de seize cents hommes qui partirent le jour même. Voici comment Louis XI , dans une lettre à M. de Bressière , rend compte de cette expédition (1).
c Les garnisons de Lisle , de Douai , d'Orchies et de Valenciennes » s'estant assemblées pour se mettre dans Arras et estant bien cinq » cents hommes à cheval et mille à pied , le gouverneur du Dauphiné
> qui estoiten la cité en fut averly et alla au-devant; et n'estoient
* point de nos gens plus haut de six vingts lances qui donnèrent
> dedans en effet , ils les vous festoierent si bien qu'il en demeura » plus de six cens sur le champ , et de prisonniers ils en amenèrent six » cens à la cité , et ont esté tous , les uns pendus et les testes coupées , » et le reste gagna la fuite. Ceux dudit Arras estoient assemblez bien » vingt-deux ou vingt-trois pour aller en ambassade devers mademoi- » selle de Bourgogne ; ils ont été pris et les instructions qu'ils portoient, » et ont eu les testes tranchées 11 y en avoit un entre les autres ,
> Maistre Oudard de Bussy , afin qu'on connust bien sa teste , je l'ai
* fait atourner d'un beau chaperon fourré et sur le marché d'Hesdin » là où il parviendra. »
Par représailles , Maximilien envoya au gibet Raimonet d'Ossagne. Le roi renchérissant à son tour, fit pendre cinq cents Flamands en face des villes de l'Archiduc; dix d'entr'eux furent ainsi suppliciés devant Lille. Les paysans de la châtellenie , fatigués des exactions des pillards français , se précipitèrent un jour sur les traînards , en massacrèrent un grand nombre et en ramenèrent un nombre plus considérable encore chargés de fers. Les années suivantes présentent ainsi une série de troubles sans cesse renaissants : tantôt unis a l'Archiduc , tantôt s'élevant contre lui , les Flamands sont toujours en armes et dévastent la châtellenie de Lille.
Cette lutte fatiguait le peuple, qui finit par s'en prendre à la Duchesse.
(!) Mémoires de Philippe de Couines, liv. V, ch. 15.
En divers lieux des partis s'élevèrent contre elle. A Lille même, cette ville si sage, si réservée, la révolte avait trouvé des partisans. Le Magistrat, méconnaissant l'autorité qu'il avait respectée jusque la , refusa les aides demandées. Le 22 Janvier et le 13 Mai 1479 , il réitéra son refus. Le registre aux Résolutions porte cette brève et significaure mention : c Ne pas accorder d'aides à madame de Bourgogne (1). >
Maximilien demanda que les écbevins lui donnassent du moins en prêt ce qu'ils lui refusaient comme aides (2).
Était-ce pour prendre sa revanche, qu'en 1481, il ordonnait à tous les hommes valides de Lille et de sa châtellenie , âgés de dix-huit à soixante-dix ans , de prendre les armes , de se vêtir à leurs frais d'unpaktoi blanc et sanguin avec une croix de Saint-André blanc derrière et devant, de se munir de douze flèches et d'une lance de dix-huit pieds (3) ? non , c'était parce qu'il comptait sur leur courage et leur patriotisme. L'Échevinage , voyant en effet la nécessité de son concours, vota (20 Octobre ) les aides demandées (4 ) ; le Prince de son côté fit ressource de sa vaisselle, il engagea pour 15,000 écus un riche drageoir orné d'or et de rubis. C'est aussi parce que Louis XI connaissait bien l'esprit public , qu'il défendit à ses ambassadeurs de se rendre à Lille où était la douairière , avec qui ils avaient pourtant à traiter.
Après la prise d'Arras un grand nombre d'ouvriers quittèrent la ville et se dirigèrent vers Lille ; ils y furent bien accueillis et l'Archiduc leur donna des lettres-patentes. C'est là l'origine des sayetteurs, dont l'industrie resta jusqu'au siècle dernier le principal commerce de notre ville. D'ailleurs il est bon de remarquer que la guerre n'interrompait pas le négoce et que les marchands , munis d'un sauf-conduit, transportaient leurs marchandises d'Arras à Lille et réciproquement, et traversaient ainsi les postes ennemis établis à Béthune et ailleurs.
A peine âgée de vingt-quatre ans, Marie fit, le 28 Mars 1482, une chute de cheval qui la conduisit au tombeau. Une pudeur excessive l'empêcha de faire au médecin une confidence qui l'eût peut-être sauvée. Elle laissait deux enfants : Philippe , qui lui succéda sous la tutelle de Maxi-
(1) Tome II.
(î) Ibid. p. 51.
(3) Archives de la Mairie, registre F. 55; registre C, f° ±84. — Pakceoicse, p. 500 , effrayé de la longueur des lances , les a réduites à douze pieds.
(4) Registre E, f« 298.
Réorganisation des Canonniers, 375
milien, et Marguerite, qui fût deux ans fiancée au Dauphin depuis Charles VIII. Toutefois ce mariage projeté n'eut pas lieu , car Marguerite épousa en premières noces Jean, infant d'Espagne, et en deuxièmes noces Philibert de Savoie.
La guerre continuant toujours , Lille leva de l'argent pour acheter du blé; il valait alors 68 sous la rasière. La compagnie des coulevriniers, ou canonniers, fut réorganisée et reçut des lettres-patentes; c'est de là qu'on lait dater la première institution du corps des canonniers sédentaires dont notre ville se glorifie à si juste titre. Mais nous avons déjà fait voir, pages 351 et 337 , et nous montrerons encore plus loin , que les Lillois manœuvraient le canon cent trente-cinq ans auparavant.
Maximilien ayant fait avec Louis XI le traité d'Arras (23 Décembre 1482), abandonna l'Artois et la Bourgogne. Le roi de France renonça de nouveau à toute prétention sur Lille , Douai et Orchies, qui restèrent ainsi attachées à la Flandre.