K. 553, XVII
6} Dunois conservait toujours le litre de lieutenant- général d'Asti : il Ûgure encore, avec ce titre, dans un acte d'Asti, du 6 avril 1487 (Moreau, 406, 155).
170 HISTOIBE DK LOUTS XII
la nouvelle du départ de Louis et de son mariage imminent : d^Albret n'en fit que sourire. Il s'en ouvrit à Louis d'Orléans, et lui déclara, dès ce jour, cesser sa poursuite jusqu'à ce que Louis s*assurAt de Tinanité de la sienne ^ A Nantes, Louis trouva un excellent accueil : dès Clisson, il rencontra le prince d*Orangc, venu au-devant de lui, avec une partie de la maison ducale. Ne se croyant pas surveillé, le prince d'Orange eut l'audace d'adresser au roi, le 14 janvier, un rapport sur l'arrivée du duc d'Orléans, comme pourrait le faire un ambassadeur fidèle*. La cour chargea son beau-frère, le duc de Bourbon, de lui signifier ce qu'on pensait de sa conduite, et Bourbon ue ménagea pas les expressions : « Maintenant, estre sitost changé sans le vous escripre et faire savoir, cela vous fait regver », écrivait-il*. Après l'arrivée de Tarcbevèque de Bordeaux, les barons bretons recommencèrent à s'agiter. Le versatile vicomte de Rohan, avec Taide du comte de Laval ^ et du sire d*Avaugour, auquel il promettait la main d'une de ses filles, prit la tète des mécontents; il poursuivait toujours sa pensée de marier son fils à Théritière du duché. Il contracta avec ses Jeux associés un étroit accord, dans le but précis de chasser Lescun, le prince d'Orange, le cardinal de Foix, et de prendre leurs places. La cour de France encouragea ouvertement le complot : elle envoya même à M. d'Avaugour le collier de Sainl-JVIichel ; le maréchal de Rieux, toujours mécontent, toujours méconnu à son sens, ne tarda pas à entrer dans la conjuration et à lui donner un chef véritable*. Dès le premier jour, Louis d'Orléans se heurta à ces difficultés;
4) Déposition de Saint-Maurice.
2) Godefroy, 506.
3) Fr. n. acq. 1232, f» 1 (orig. à Saint-Pétersbourg).
4) Partisan du sire d*AIbret.
5) Le maréchal de Rieux avait aussi en France des biens, qu*il craignait de voir saisir, et qu'en efTet on saisit plus tard (not« Joursanv.f 3025),
bientôt les barons se livrèrent à de telles démonstrations que 1g duc François en prît peur; il craignit, ou feignit de c^^aindre, pour la vie de son hôte et il obligea Louis à faire, le 17 janvier, dans l'église des Cordeliers de Nantes, devant une grande assemblée de barons, d'ecclésiastiques et de notables, une protestation formelle contre toute idée, contre toute « espérance » d'épouser l'héritière de la Bretagne*. On prétend même que Louis dut compléter par un serment cette pénible démarche, mais il l'a toujours nié'. Guill. de Soupplainville, bailli de Montargis, agent de M"* de Beaujeu, qui, quelque temps après, se mit à la solde du duc d'Orléans, avait fort habilement préparé cette démonstration, que, dès le 7 janvier, il laissait espérer à M"* de Beaujeu*.
Le 9 février 1487, Charles VIII quitta Paris avec Tarmée commandée par le maréchal de Gié, et, oubliant provisoire ment la Bretagne, se porta sur Chinon, puis dans la direction de Bordeaux. On s^altendait à le voir attaquer Parthenay : l'armée royale, au contraire, marcha droit sur la Sainlongo et l'Angoumois, où se faisaient des préparatifs : elle prit ces deux provinces au dépourvu. Odet d'Aydie, frère et capitaine du sire de Lescun, le tout-puissant mattre de la Guyenne, se trouvait avec cent lances à Saintes, pour y concentrer les forces du comte d'Angoulème et de son beau-père, le sire de Pons. Il suffit aux maréchaux de Gié et de Saint-André de quelques coups de canon pour l'en déloger; Odet s'enfuit à Pons*, à demi abandonné de ses soldats, et de là il écrivit au roi une
1) Arch, de la Loire-Inférieure, E, 13, cass. 5, publiée par M. Pélicier 128, Tï. 2. Louis d'Orléans indique bien qu'il fait cette d(^claralion pour apaiser les « murmures des gens de tout état », et complaire à sa cousine.
2) Procès de divorce, interrogatoire de Louis XII.
3) Godefroy, 505 : ordre personnel du roi de pi ver la pension de Soupplainville, 30 nov. 1486, fr. 20432,13.
4) Lettre de Graville, 20 février : fr. 2923, f. 5.
lettre toute pleine de la plus vertueuse indignation : On le traitait indignement ; on s*était emparé par surprise du pont de Saintes, on l'attaquait, on se défiait de lui ! — a Je ne puis, disait-il, me rendre & Tinstant près du maréchal de Gié, comme vous me Tavez ordonné. Mais je suis prêt à me justifier de toute accusation. Vous n'avez pas de plus loyaux serviteurs que nous : mon frère est votre vrai sujet et serviteur *. » Sans répondre, Saint-André continua son mouvement. Odet, abandonné du reste de ses troupes, ne put que se réfugier à Blaye, qu'il venait de mettre en très bon état de défense et où il tenait trois ou quatre cents lances. Saint-André et Gié Vy suivirent de près, et, dès le lendemain de leur arrivée, rartillorie royale battit en brèche les remparts. La présence du roi au camp, avec M"^ de Beaujeu et le sire de Graville, déconcertâtes assiégés, bien plus que lesefl'orts de Tartillerie: nul ne se souciait d'une insurrection contre le roi, dont les grands seigneurs eux-mêmes mettaient toujours, avec le plus grand soin, la personne hors du débat. Le sire d'Albret, qui procédait à de grands armements, n'était pas prêt; Odet d'Aydîe, mal soutenu, se vit obligé de capituler.
Le sire de Lescun, qui avait débuté dans la carrière comme simple hommes d'armes, du temps de Charles VII, était arrivé par une suite ininterrompue d'intrigues, en Bretagne, dans la guerre du Bien public, près du duc de Berry, à une puissance telle que la cour devait compter avec lui et le ménager ; Louis XI ne lui avait point mesuré les faveurs : Fronsac, le comté (le Comminges, la charge d'amiral pour la Guyenne, le gouvernement de cette province, la capitainerie de presque toutes les places avaient fait de Lescun une sorte de vice-roi, plus puissant en Guyenne que le roi. M"* de Beaujeu profita
(i N. acq. fr. 1232, fo 72 (Pons, 24 février).
de la circonstance pour lui enlever tout. Odet d'Aydie dut s*engager à remettre toutes les places de son frère et présider personnellement à cette remise. L'amirauté de Guyenne fut supprimée. Le 7 mars, Bordeaux reçut le roi avec une grande solennité ; la cour y demeura huit jours et ne partit qu'après avoir proclamé sa victoire et solidement repris possession de la Guyenne *. Pierre de Beaujeu garda pour lui cet important gouvernement'; il retira aussitôt à Lescun la sénéchaussée de Guyenne et la donna à Gaston de FoiK^ Le roi donna Fronsac au maréchal de Gié et déclara le comté de Gomminges réuni à la couronne. M"® de Beaujeu se trouva hors de pair, par suite du succès foudroyant de cette campagne. Rien ne se faisait plus sans son avis \ Elle avait déposé dans les mains de M""* du Plessis-Bourré, femme du capitaine
d* Angers, avant de quitter Paris, tous ses menus bijoux% et elle mena la campagne en personne comme un soldat.
De Bordeaux , le roi manda le comte d'Angoulème par
Jacques de Luxembourg et le sire de Mouy. Le comte, tout
ébahi, dit Saint-Gelais, « pris comme une gaufre entre deux
fers )>, n'espérait plus que dans le sire d'Albret. Il se transporta, « en rechignant », à Montlieu et à Cognac; le roi passa par Cognac pour recevoir sa soumission^. Le duc de Bourbon vint, de son côté, retrouver la cour" .
1) Lettre du roi, 9 mars : fr. 2923, f. 6 : Leroux de Lincy, Vie d'Anne de Bretagne, III, 175-177.
2] Jaligny.
3) Niort, 29 mars {TiL Foix, 203).
4) Jaligny.
5) Ces bijoux ne furent repris en son nom que le 6 octobre suivant, par le prévôt de Tbôtel du roi, Lanceiot de la Varenne, et par un fourrier de M. de Beaujeu, le peintre Jean de Paris. Ils sont très modestes : ils se composent de quelques diamants, quelques menus joyaux, un coffret d'ivoire et un de fer, deux seings fort enrichis de diamants, une ceinture de quaranteneuf pa^eno^res d'or, dix-neuf patenôtres d'or, de corail, de cristal, degetZy d'ambre, de cassidoy ne, ornées de perles fines, d'émaux, de signets d'or ^ etc.
6] Saint-Gelais.
7) Jaligny.
174 MlSTOlRJfi DB LOUIS XU
Danois avait commencé par prendre des allures de matamore, par se plaindre que le roi passât si près de lui sans Tattaquer. Il croyait le gouvernement engagé dans une sérieuse partie contre MM. do Lescun, d'Albret et d*Angoaléme. Le duc d*Orlcans devait, pendant ce temps*là, marcher sur Paris ; Dunois manda au gouverneur d'Auxerre d'avancer, de suite, avec ses troupes sur Guise et Soissons^ et de passer TOise au-dessus de Compiègne. D'autres troupes fournies par le duc de Lorraine devaient entrer par la Champagne et la Brie, et ces forces combinées occuperaient
Paris*.
Beaucoup de seigneurs, dans le royaume, attendaient le signal de se soulever*. Louis d'Orléans, par son inaction, déjoua ce plan si hardi. En vain, Dunois, outré de colère, lui écrivit, en termes très énergiques et très amers, « avant dNHre détruit », disait-il, pour lui reprocher son silence, que personne ne comprenait. Personnellement, il risquait tout: son cousin allait-il donc le laisser dépouiller de ses biens, de son honneur, sans rien faire? Dunois avait partout engagé la parole du duc d'Orléans, « car, sous vostre ombre et puissance, les choses se peuvent conduire, et non autrement » : il le pressait d'agir « en prince d'honneur et de vertu... Il est temps:... les matières requièrent que nécessairement les choses icy se fassent*... ».
Rien ne vint... A la nouvelle du retour offensif du roi victo-
1) Guise appartenait au comte d^Arinagnac, SoissoDS au duc d'Orléans.
2) Godefroy, p. 507.
3) Jaligny. On comptait aussi, sans l'avouer, sur Maxiinilien, avec qui Dunois correspondait, et qui signa, le 16 mars seulement, un traité avec les princes (Preuves de dom Morice, ï, 757 : Policier, p. 130, n. 3, d'après les Mémoires de V Académie des Inscriptions , A. I., t. XLIII, p. 669).
4) Godefroy, 508.
rieux, Dunois gagna Nantes, confia Parlhenay, avec toutes 868 troupe», au sire de Joyeuse. L'armée royale parut bientôt, et envoya dans les faubourgs quelques coups de canon : le jour de l'arrivée du roi, les assiégés commencèrent à parlementer et rendirent la ville avec le château, sous la seule condition du pardon du roi et des bagues sauves. Dès le 30 mars, des lettres, datées de Parthenay même, notifièrent aux bonnes villes les succès du roi et le pardon qu'il accordait aux gens de Parthenay à la requête de M"* de Dunois, « très desplaisant des choses que ledit sieur Dunois, son mary fait »*. L'armée royale s'avança ensuite vers la frontière de Bretagne; le roi passa le mois d'avril à Thouars, et se rendit au commencement de mai à LavaP.
Que devenait Louis d'Orléans à Nantes...? 11 perdait le temps le plus précieux, les instants les plus décisifs, à lutter contre les intrigues et la faiblesse du gouvernement breton. Partout régnaient la désorganisation, la confusion, la trahison dans le duché. Les barons mécontents s'étaient réunis en désordre à Ghàteaubriaut , chez le sire de Ghâteaubriant, autour de la comtesse de Laval : le sire de Maupertuis, chargé de négocier avec eux, embrassa leur cause. Sur les appels énergiques de Dunois, on voulut, du moins, tenter une action vers Parthenay; le sire d'Avaugour, propre bâtard du duc, refusa à l'armée ducale l'entrée de Clisson et introduisit les Français. Le 11 mars, le duc dut faire appel au ban et à l'arrière-ban de l'évêché de Nantes pour réduire ce nouvel insurgé ' et résolut de marcher en personne contre lui ; mais il fallut encore y renoncer.
Dès le 10 février, malgré tant d'obstacles, le duc d'Orléans
1) Lettre à Reims, publiée par Pélicier, p. 270.
2) Jaligny : Itinéraire de M. Pélicier.
3) Dupuy, II, 104 : Pélicier, 133, n. 2.
176 HISTOIRE DE LOUIS Xn
lança courageusement une longue proclamation, une « lettre au roi », qui résumait tous les griefs, anciens et nouveaux, contre M. et M™*" de Beaujeu : dévouement des princes du sang, méconnu; engagements envers les États, violés; gouvernement du roi, usurpé par de téméraires incapacités... Les gouverneurs du roi chassent les princes, accaparent les places, suscitent la guerre, accablent le peuple de tailles, renvoient les serviteurs indépendants, menacent le duc d'Orléans et Taccablent. Quand le duc est parti pour la Bretagne, ne Ta-t-on pas fait poursuivre et outrager? Les roi et prince de Navarre, les ducs d'Orléans, de Bretagne, de Bourbon et de Lorraine, les comtes d'Angouléme, de Dunois et d'Albret, le prince d'Orange, viennent enfin de s'unir pour assurer la paix et réunir les Etats. Le duc finissait en sollicitant Tagrément du roi. sur l'entourage duquel il rejetait la responsabilité de la rupture *. Mais loin d'adhérer activement à la ligue*, le duc de Bourbon donnait, comme connétable, l'ordre aux troupes de rester dans leurs garnisons'. Le prince d'Orange continuait son système de mensonges : le 49 février, il écrivait au duc de Bourbon pour protester hautement contre les soupçons de
i) Ms. Dupuy, 657, fo 30 : fr. 15537, f«» 201-203, iM. Pèlicier (p. 266) en a donné le texte d'après une copie sous date du 10 février 1484, dont la signature, « Loys, duc d'Orléans », est fausse. Louis a toujours signé Loys, comme prince de maison souveraine; ses qualités précèdent sa signature, au lieu de la suivre. Le litre de duc de Milan y est toujours mentionné, et habituellement celui de duc tic Valois. Une Histoire manuscrite de Charles VIII, écrite au xvii" siècle (fr. 17519, f=>» 40-53), rapporte le texte de la même lettre, mais elle lui donne la date du « 10 juillet 1488 ». Un document, si souvent interpolé et corrigé, ne peut être admis sans réserve.
2) René d'Àlençon, également, se tint en dehors, et le roi lui rendit son Échiquier (Bry de la Clergerie, p. 352).
3) K. 73, 39, lettre à Boffile de Juge : « II se fait de grandes assemblées de gens d'armes de l'ordonnance de monseigneur le Roy et aultres par le royaulme, sans le sceu dudit seigneur, et ne scet on a quelle intencion, ne pur quel adveu. »
GUEBBE DE BRETAGNE 177
trahison. Il jurait n'avoir pas varié; personne n'était plus que lai dévoué au roi ; les gens qui Taccusent d'être « cause de Talée de M^ d'Orléans et de rassemblée qui se fait par deçà..* ont faulcement et deslealment menti, et le peult Ten veoir par ce que M^ d'Orléans mesmes en a escript et mandé au roy » *. Impossible d'imaginer plus de confusion et d'anarchie. Le duc prescrivit Tarmement et le ravitaillement de Nantes, de Redon et d'Auray : il convoqua pour le 1*' avril ses forces militaires. La levée se fit incomplètement et mal. Les seigneurs bretons de l'armée ducale prétendaient élire leurs chefs : les autres allaient rejoindre les barons'. Le découragement et le désarroi empiraient chaque jour. Louis d'Orléans perdait confiance : il avouait au sire de Lis-Saint-Georges qu'il s'estimerait heureux d'abandonner au roi le duché et l'apanage d'Orléans, à M. elM"*^' de Beaujeu ses biens personnels, Blois, Coucy, pour obtenir leur adhésion à son mariage. U leur offrirait même de rendre hommage pour le duché de Bretagne*. Il renvoya encore à Rome son hérault Valois, avec une nouvelle supplique rédigée par le secrétaire Cotereau, et une recommandation pour un camérier secret Jérôme de Harlequin, astesan d'origine. Valois prêta serment de ne trahir, en aucun cas, le secret de son voyage : il accomplit heureusement sa mission, et les gens au courant de la menée se crurent, encore une fois, sur le point de réussir \ Dans son trouble, le gouvernement breton essaya de reprendre les négociations avec la France. Comme le gouvernement français
1) N. acq. fr. 1232, f» 1 (orig. à Saint-Pétersbourg). Cf. Ilist. man. de d'Aubery, f • 73.
2) Dupuy, II, 105.
3) Déposition de G. Bertrand, seigueur de Lis-Saint-Georges.
4) Procès de divorce y dépositions de Valois, Cotereau, G. de Montmorency et autres.
maintenait, avant tout, les droits du roi à la couronne ducale, on ne put pas s'entendre : la guerre devint inéluctable. Le duc fit approvisionner Nantes, réparer les murs deBr«>5S activer les levées*. Ses agents pressaient l'Angleterre, TEspagne, le roi des Romains d'intervenir. Maximilien avait trente et un ans, il était veuf; on lui parla encore d*Anne de Bretagne et on lui envoya des scellés de mariage*. Maximilien, en guerre avec la France, promit facilement son appui : mais l'Angleterre et TKspagne ne se décidèrent pas à sortir de leur neutralité. Anne de Beaujeu ne voulait plus garder de ménagements. André d'Espinay et du Bouchage allèrent en son nom à Chàteaubriant trouver les barons; ils protestèrent de rintér^t du roi pour la Bretagne et de son amour de la paix ; pour arriver à la paix, il fallait chasser de Nantes le duc d'Orléans et ses amis, notamment un certain capitaine Jacques Guibé, neveu de Landois et haï comme tel' : le roi offrait d'aider h l'entreprise. Certes, les barons bretons sentaient bien qu'il y allait de l'indépendance de leur pays; ils se rappelaient hî Uallé Je Montargis et n'ignoraient point les projets du roi. Ils auraient pu , comme Gié et d'autres bretons notables, se rallier franchement à celte pensée et voir dans l'union de la Bretagne à la France une nécessité politique de premier ordre, la meilleure garantie d'existence, la plus solide défense contre les convoitises extérieures. Mais non : ils entendaient rester bretons, rien que bretons; et ils obéissaient à des misérables ou à des traîtres, comme Rohan, ou comme les Laval, acquis aux intrigues du sire d'Albret. Ils conclurent avec les ambassadeurs de France le traité, dit de ChAteau-
1) Dupuy, II, U)5.
2) .laligny. Cet historien parle mOme du scellé de Louis d'Orléans, mais la suite prouve le contraire.
3) Nie. Gilles.
GDKftRE m BRlbTAGNE 179
briant, où Toq arrêta comme il suit le plan de campagne : l*' le roi de France enverra en Bretagne quatre cents lances el quatre mille hommes de pied; il ne dépassera pas ce chiffre sans la demande des seigneurs; 2® il n'élèvera, du vivant de François II, aucune prétention sur le duché : il n'attaquera pas le duc, ni une place où il se trouve ; 3^ il n'assiégera ville ni château sans l'assentiment du maréchal de Rieuxet des seigneurs; 4® il retirera ses troupes dès que le duc d'Orléans aura quitté la Bretagne. Les parties stipulèrent aussi que l'armée royale ne commettrait aucune violence, paierait sa nourriture, etc. François II était mourant, et ce traité pouvait parfaitcmcnl' suffire à la cour, puisqull écartait son cauchemar, le mariage de Louis d'Orléans. Charles VIII s'empressa de le ratifier*.
On se faisait, du reste, si peu d'illusion sur son résultat qu'Anne de France s'adjugea, dit- on, d'avance, le comté de Nantes. L'historien breton d'Argentré croit que les barons se montrèrent assez naïfs pour accepter loyalement une pareille convention; ils hésitèrent, suivant lui, à la signer, par crainte de se montrer « insensés et mal loyaux », en se détruisant les uns les autres au profit de Charles YIII, et les garanties stipulées au traité purent seules les rassurer, encore qu'on ne vit guère ce qui les garantissait elles-mêmes. La vérité est que les hésitations apparentes sauvaient la forme et couvraient simplenient un marchandage. Les barons furent les premiers à réclamer un supplément de troupes françaises, pour obtenir le paiement de leur trahison. Dans une lettre adressée de Châteaubriant au roi le 21 septembre, leurs trois chefs, Rohan, Rieux et Pierre du Pont *, remercient le roi des instructions apportées par du Bouchage : ils demandent un
1) Alain Bouchard.
2) Le maréchal de Rieux, fils d'une Rohan, et le sire du Pont, tuteur des enfants de Bohan-Guéméné et beau-père de l'un d*eux {Procéd.poL , p. xix el suiv .) *
180 HISTOIRE DE LOCTS Xll
supplément de deux cents arbalétriers et quatre canons : Rohan et Rieux réclament, avant tout, le don.des compagnies de cent lances , que le roi leur a personnellement promises ; quant à du Pont, déjà titulaire de trente lances royales, il demande de l'argent. Envoyez du NÎn, disent-ils aussi au roi : car le vin manque^ et les « Bretons ne sauroient faire bonne chiere sans vin » ; envoyez-en largement, cent pipes par terre, et d*autres par mer, à Vannes et à Conq*- Voilà le mot du traité, l'expression dernière du patriotisme des Rohan.
Le duc d'Orléans commençait à trouver un peu excessif le temps mis à Rome à lui délivrer les brefs qu*on lui laissait toujours espérer ; il envoya au sire de La Monta, en ce moment à Asti, des blaiics-seings pour les réclamer. La Monta fit de son mieux, envoya messages sur messages, et n'obtint aucune réponse. Dix ans après, il ignorait encore les motifs de ce silence*. Anne de Beaujeu avait, tout simplement, pris ses précautions. On se souvient peut-être que, lors du mariage de Louis d'Orléans avec Jeanne, Louis XI écrivit au comte de Dammarlin, employé à cette affaire, une lettre des plus cyniques, où il se moquait des refus de Louis et de l'impuissance de sa future femme \ Dammarlin garda, avec soin, ce papier compromettant ; aussi Louis d'Orléans et la cour rivalisaient d'égards envers lui*. Pour le brouiller avec Louis,
1) N. acq. fr. 1232, 218(orig. à Sainl-Pétersbourg).
2) Procès de divorce, déposition de La Monta. ^) Ci-dessus, p. 3.
4) Nous avons une lellre 1res affeclueuse de Louis d'Orléans à Dammarlin, datée de Blois, 16 avril. Il le traite de cousin, le remercie de ses assurances de bon vouloir envers lui « et mon cousin le duc ». 11 résulte de cette lettre confulenliolle que Dammarlin était entré tout à fait dans la ligue des ducs d*Orléans et de Bretagne (orig. fr. 2913, f» 36). Font&nieu, qui en n conservé copie (porlef. 182-183) pense qu'il s'agit, non du duc de Bretagne, mais de Maximilien, C'est fort improbable.
GUERRB DS BRETAGNE 181
Anne lui donna, en 1485, le gouvernement de Paris et de l'Ilede-France ', et le roi lui écrivit, le 23 avril, une lettre pressante et affectueuse, pour le prier de venir à la cour, avec tous les documents qu'il pourrait avoir sur le mariage de Louis d'Orléans'. Le vieux Dammarlin était élève de Louis XI, lui aussi; il reçut le gouvernement de Paris, et ne rendit pas la lettre '.
Le roi confirma ^ la mise sous séquestre des terres et biens du duc d'Orléans et de Dunois; il fit raser les fortifications de Parlhenay *.
M°** de Dunois reçut une provision pour vivre, elle et ses enfants*. Quant à Jeanne de France, elle se trouvait dans une douloureuse situation. Les besoins du trésor obligèrent à ramener sa pension au taux primitif de 10,000 livres, et encore cette pension subissait-t-elle parfois des retards \ qui plongeaient la princesse dans le plus cruel embarras. Nous la voyons écrire à du Bouchage, pour solliciter 2,000 francs encore dus, le 15 décembre, sur sa pension de Tannée précédente, et avouer qu'elle doit à son trésorier 3,000 francs *. Elle continua, à ce qu'il semble, d'habiter Montils-les-Blois*. Le 22 et le 23 avril,
1) Anne de France, Charles VIII, en 1489, le recommandent vivement au parlement pour un procès contre le procureur général, pour des terres s'iFes à Moret, Crécy, Gournay, Vendôme (X»*9319. 121, 127).
2) Nous avons publié cette lettre, Jeanne de France, p. 204.
3) La lettre en question ne fut produite que plus tard, au cours du procès de divorce. Cf. fr. 2898, p. 87.
4) Le séquestre, quoi qu'en dise Jaligny, durait depuis lafuitedeLouis, comme on peut voir par les réclamations des fournisseurs ducaux au parlement.
5) Jaligny : Saint-Gelais.
6) Jaligny.
7) Jeanne de France, p. 217. Les 2,000 francs de supplément lui furent servis pour la dernière fois en 1488 (Comptes de Charles VllI).
8) Lettre publiée dans Jeanne de France, p. 217.
9) Quittance de H. Le Wissel, écuyer tranchant de la duchesse, capitaine de Montils-les-Blois, 12 juillet 1487 {CoU. Herald., n* 487).
482 HISTOIRE DE LOUIS Xtl
le roi envoya au prévôt de Paris Tordre réitéré de faire démolir les maisons de Denis Le Mercier et des autres complices de Louis d'Orléans, sans autre forme de procès, comme après une condamnation de lèso- majesté *. La colère de la cour ne connaissait plus de bornes.
Il fallait de Targent. On n*osait pas augmenter les tailles, déjà montées à 1,850,000 livres.
Le premier soin du roi, en arrivant à Laval, où il venait surveiller la guerre et le comte de Laval, fut de contracter sur les recettes parliculiëres un emprunt de chiffre indéterminé, afin « d'alléger nos pouvres sujets », disait l'ordonnance'. Les sujets ne jouirent pas longtemps de ce répit : deux surtaxes, Tune de 300,000 livres, Tautre de 516,333 livres, vinrent bientôt écraser le pays, en vue d*un effort décisif contre la Bretagne, « refuge et retraite des malveillants et adversaires delà couronne* ». Le roi fit partout lever des francs-archers, notamment en Normandie \ et, dès le mois de mai, sans souci de la parole donnée à Chàteaubriant, trois corps d'armée français franchirent la frontière. Il ne fallait pas être prophète pour comprendre le sens des évédements. « ... On dira: Bretaigne si fut cy. » Ainsi concluait une prophétie bretonne qui courut les chaumières\ On racontait aussi que François dePaule, le pieux ermite de Plessis-les-Tours, annonçait des changements
1) Fr. 2i717, f 197 : CoUecUon Delamarre, i73 : K. 76, n« 21.
2) Laval, 5 mai 1487 : Tr. 25716, no 70.
3) K. 73, n^« 52, 54 : Emprunt sur les receveurs de Normandie, 25 mai 1487, K. 73, n» 50.
4) K. 73, 41 : Jaligny.
5) M. delà Pilorgerie (Campagne et bulletins de la grande armée, pièce 1 bis) a conservé le texle de celle prophétie, qui annonçait la conquête de TÂrmorique par les fils de l'Aquilon :
Les (iiz de Brut et toute leur lignie, En ung conflit feront crier leurs noms, Kt la serjL grant bataille establief etc.
GUERRK DE BRETAGNE 183
majeurs, qu'il avait même écrit au roi *. La peur acheva Tœuvre commencée par Tinlérêt, et poursuivie par la superstition.
Le comte de Montpensier, chef de la branche cadette de Bourbon, reçut la mission d'attaquer par mer*. Saint- André pénétra en Bretagne par la frontière terrestre, à la tête de quatre cents lances et de cinq mille hommes de pied (l'armée promise par le traité). Le golivernement breton avait équipé une escadre, réalisé un emprunt à Nantes et réclamé des paroisses une avance de fouage. Le 9 mai, il proclama une amnistie pour tons les rebelles qui viendraient à Nantes, dans le délai d'un mois, prêter au prince d'Orange serment de fidélité ^ Le duc et la duchesse, émus, affaiblis, exténués, ne semblaient plus qu'une ombre : Dunois, Lescun et le duc d'Orléans entraînèrent François II à Rennes, puis à Malestroit, ville forte où devaient se concentrer les Bretons. Le prince d*Orange resta à Nantes avec la duchesse, Marguerite de Foix, qu'il vit expirer le 15 mai.
Quant aux barons, ils marchèrent sur Ploërmel, comptant venir aisément à bout de cette partie de la Bretagne, où la maison de Rohan possédait une grande influence. Ils enlevèrent Guéméné, malgré la belle défense de Charles du Parc, qui périt les armes à la main, et s'avancèrent vers Ploërmel, pour joindre Saint-André. Autour de François II, se trouvaient réunis six cents lances et seize mille hommes de pied^ : mais, à Tordre de marcher sur Ploërmel , pour empêcher la jonction de l'ennemi, cette troupe, si considérable, parut frappée de stupeur, Maurice du Mené, capitaine des archers, prononça
1) Procès de canonisation de saint François de Paule, conclusions de Claude Barsaulx. — Le pieux docteur ajoute que François engageait le roi à épouser Anne de Bretagne, mais que le démon traversa d'abord ce projet.
2) Barthélémy de Loches.
3) Dupuy, u] «08.
4) Capitaines Guillaume Lemoine, seigneur de Beauregard; Jacque?; Lemoine ; François de Boiséon, seigneur de Coëtinisan ; Jean de Tierceul.
une harangue contre les princes français, qui «menaient » le duc. Ces lâches paroles donnèrent le signal de la désertion. On cria à la trahison, tout se dispersa : à peine s'il resta au duc quatre mille hommes fidèles. Ploêrmel, après trois jours de canonnade, subit Tassaut, et, malgré son énergique résistance, tomba au pouvoir de Tennemi. Les vainqueurs la pillèrent, rasèrent ses murs et mirent à rançon la garnison*. Louis d'Orléans payait vaillamment de sa personne; il faisait tout pour mériter la confiance et l'affection même des troupes : il se multipliait, visitait le soldat*^ s'occupant, en personne, des soins à donner aux blessés*. A la nouvelle de la catastrophe,* il entraîna le duc de Bretagne à Vannes, pour essayer de défendre au moins cette ville. Le prince d'Orange, de son côté, accourait par mer, avec quelques vaisseaux, ramassés à la hâte devant le Croisic et Guérande. L'armée française suivait de très près. Unie aux barons, elle s'avança sur Vannes. Louis de La Tremoïlle vint la rejoindre, h la tète d'un nouveau contingent, non pas d'un contingent personnel (par une faveur singulière, le roi venait de le dispenser personnellement de tout service de ban et arrièreban*), mais bien d'une nouvelle armée royale. « Vous savez qu'êtes mon parent, et que tenés de la bande de gueules* », lui écrivait Charles VllI. Tout souriait en effet à ce jeune* favori
1) Dupuy, II, 109.
2) Saint-Gelais.
3) Collection Baslard, 942 ; 25 mai 1487, Jean Boudet paie à M» Aliborun, chirurgien du duc, 75 s. t., pour avoir pansé et habillé deux hommes d'armes prisonniers blessés.
4) Fr. 23987, n» 2, et fr. 23986.
5) Le Chartrier de Thouavs^ par M. le duc de la Tremoïlle, p. 38.
6) Il était né le jour de la S.iint-Michel 1460 (Certificat du 27 juin 1489 : Archives de M. de la Tremoïlle). Cf. notre livre : Les Origines de la Révolution française au commencement du xvi« siècle, La veille de la Héforme^ p. 254.
nemcnts et du bien-être du soldat. Il savait ce qu'il fallait à chacun de farine, d'œufs, de lard, de vin, d'huile, de fromage, de suif, de chandelle, de pois et de fèves. Avant rinstallation d'une garnison, il faisait dresser, sous ses yeux, d'abord Tétai des approvisionnements nécessaires, puis la note exacte de l'artillerie et des munitions, puis un tarif du prix des denrées, de manière qu'aucune surprise ne pût se produire. Aussi, sa générosité aidant, était-il l'idole du soldat.
Les ducs d'Orléans et de Bretagne ne purent que traverser Vannes, et le lundi 4 juin, à H heures du soir, ils s'embarquèrent précipitamment, avec Dunois, Lescun, Coêtmen, et deux ou trois mille hommes', tandis que Jean de Coëtquen, capitaine deDinan, et AmaurydelaMoussaye, àlatétéde deux, mille huit cents hommes à cheval, sortaient et essayaient d^ regagner le nord de la Bretagne. Les gens de pied, qu'ils laissèrent à Vannes, sous les ordres de Jacques Lemoine, n « tentèrent aucune résistance Ils offrirent, la nuit même, de s« rendre et passèrent au service des barons. La ville se déclara sujette du roi : l'armée française l'occupa, et s'empara même d'une partie des bagages des princes, oubliés dans la confusion du départ. Dans le nord, un parti de barons bretons, sous les ordres de Rohan, menaçait et saccageait. Le pays de Léon servait de quartier-général à ces brigandages : Tréguier, Lannion se soumirent; Guingamp, placé plus loin, résista et réclama du secours. Coëlquen s'installa à Dinan; La Moussaye aurait pu marcher sur Guingamp, mais il reçut l'ordre de se replier sur Nantes, où les ducs d'Orléans et de Bretagne venaient d'arriver. Il rallia, en passant à Rennes, Philippe de Montauban, et les deux capitaines parvinrent à traverser encore
1) «En grant désarroy. » Le bruit courut môme qu'ils partaient pour la Flandre (Marchegay, Lettres missives de Charles Yllly 4, 5 : Rapport du sire de Ciiampéroux, 5 juin : ordre du roi, 6 juin).
GUERRE DB BRETAGMB 187
la Bretagne. Ils ne se trouvaient qu'à cinq lieues de Nantes^ à Joué, lorsqu'ils se heurtèrent au gros de l'armée royale : Adrien de THospital' tomba sur eux à l'improviste et les écrasa. Cinq ou six cents Bretons seulement purent s^enfuir. Ce fut le coup de grâce. Du reste, dès le début, les Bretons comptaient sur une suite d'insuccès : de là, leurs défections.
Les ducs d'Orléans et de Bretagne tentèrent, le 24 juin, un suprême effort pour la paix. La présence du duc de Bourbon à Farmée royale leur inspirant un vague espoir , ils écrivirent à M. et M"*" de Beaujeu pour proposer le duc comme arbitre. Le prince d'Orange et Lescun écrivirent dans le même sens au duc lui-même*. Jean de Bourbon, vieux, fatigué, désolé de n'avoir pas d'enfants légitimes , ne songeait plus qu'à la conservation de sa race : deux fois veuf , il se remariait, en ce moment', avec une toute jeune fille, Jeanne de Vendôme , et les choses de son hyménée le préoccupaient infiniment plus que sa charge de connétable, qu'il croyait pourtant exercer. Il ne fit rien, et mourut, sans enfants, le 1" avril 1488 ^
L'armée royale campait, depuis le 15 juin, devant Nantes ; elle avait ouvert le feu le 9. Le siège commença sérieusement vers la fin du mois. Il n'était plus question de limiter les troupes, de ne pas attaquer le duc en personne. Un corps d'armée, commandé par Gaston du Lion et MM. deBressuire, d'Aunay et de Malicome (ces trois derniers capitaines, traîtres
1) Adrien de i'Hospilat, chambellan et capitaine de cent lances, gendre du maréchal Rouault, était un des seigneurs les plus importants de TOrléanais etpetit-Gls de François de THospital, chambellan dévoué de Louis !«' et de Charles d'Orléans (V. not. dom Morin, Hist. du GastinoiSf p. 139 : iat. 17059, 147 : iat. 17061, f» 42» : Tit. Orléans, etc.).
2) Godefroy, 508 (sous la dale inexacte de 1486).
3) Juin 1487 (Jaligny). Le contrat avait été passé le 12 avril (Godefroy).
4) Sa veuve se remaria deux fois, avec de jeunes gentilshommes d'Auvergne.
à la cause de Louis d'OrléaDs, et le dernier fort méprisé), occupait les ponts et coupait les vivres* : les sires de Cbampéroux\ de Saint-André et de La Trémoïlle, commandaient le front d^atlaquc, du côté de TErdre, au nord de la Loire. Les communications de la ville avec la côte restaient libres : les assiégés en profitèrent pour requérir tous les navires de Nantes et de Saint-Nazaire, et même ceux de Saint-Pol et de Morlaix. Le duc envoya partout des ordres de mobilisation, et ordonna à Tamiral de Bretagne d'amener d'abord à Nantes les contingents des pays du vicomte de Rohan (Comouailles et Léon) ^ François II avait abandonné le château, cible naturelle de Tartillerie française, pour se cacher dans une maison particulière : Louis d'Orléans cherchait à relever son courage*, chose difficile, car le malheureux prince redoutait plus ses sujets que ses adversaires; le 19 juin , les batteries françaises avaient donné le signal d'une nouvelle insurrection, dirigée cette fois contre le cardinal de Foix et Lescun; les deux conseillers du duc, comme jadis le patriote Landois, s'enfuirent au château; le prince d'Orange entrant alors dans la chambre du duc : « Monseigneur, dit-il tout bouleversé, les bourgeois de votre ville veulent tuer M. le cardinal votre frère et M. de Comminge : mettez y remède !» — « Qu'ont-ils fait? répliqua le duc apeuré : ce n'est point sans cause. Je ne saurois qu'y faire. » Séance tenante, François II, abandonnant son beau-frère et son premier serviteur aux fureurs d'une lâche populace, avait expédié secrètement à Clisson, son chapelain, pour faire passer au roi, par le sire d'Avaugour*, l'offre d'une
1) Ordre du roi, défendant d'envoyer des vivres en bas Poitou et sur la Loire : 6 juin (Marchegay, Lettres missives de Charles Vllly 4).
2) Dupuy, II, 111.
3') Nie. Gilles.
4) Le sire d*Avaugour , fils naturel de François II , s*était vendu au roi moyennant une indemnité de 12,000 écus pour le comté de Montfort, et
entière soumission K Le cardinal put échapper à la tourmente, mais il s'en alla à Rome^iù il fut reçu avec honneur ^
Les pourparlers, si brusquement engagés, continuèrent pendant tout le siège '. Anne de Beaujeu, voyant Taiïolement du duc, les suivait sans intérêt. Il fut question du renvoi en France du duc d'Orléans, auquel on offrit une paix séparée '. Louis refusa nettement. Dans l'affaissement général, au milieu des trahisons^, il payait seul de sa personne et portait, à vrai dire, tout le poids du siège. Le péril le rendait à lui-même; il se reconnaissait à la voix du canon. Ce prince, si faible, si inconsistant dans les intrigues de cour, apparaissait comme un autre homme dans la fumée des batailles. Il courut de grands dangers. Jour et nuit il se montrait sur le rempart, au fort de la batterie et, à plusieurs tentatives d'assaut, il combattit sur la brèche. Il inspectait les guets et les arriëre-gucts, avec une infatigable vigilance *. Sa valeur l'honora, même aux yeux des Bretons. Il réussit à tenir en échec l'armée française ; mais il lui aurait fallu au dehors un appui qu'il ne trouva pas.
Nous avons dit qu'au mois de décembre, d'Âlbret se mettait en mouvement, et que le roi, le gagnant de vitesse, lui ferma la route du Poitou dans sa campagne de février. La cour de Bretagne pressait alors d'Albret d'agir, et lui envoyait les
six hommes d'armes pour ciiacuoe de ses places. Il reste plusieurs lettres de lui, sollicitant Texécution de ces promesses, rappelant ses services envers Louis XI, G jliicitant une haute situation en France (Ms. de Saint-Pétersbourg, n. a. fr.l231, fo- 46, 68).
1) Lettre du sire d'Avaugour, Clisson, 19 juin, six heures du soir (Ms. de Saint-Pétersbourg, n. a. fr. 1232, f» 52).
2) Bertr. Heliae Appamiensis, Historiœ Fuxensiumy lib. IV : Burchard, Dtartum, t. I, p. 283. L*arrivéo du cardinal à Rome ne fut annoncée qu*en janvier 1488.
3) Alain Bouchard.
4) La comtesse de Laval et Tévôque de Nantes passaient pour entretenir des relations avec les Français (A. Bouchard).
5) ^Saint-GeJais.
190 HISTOIRB DK LoUlb Xlt
scellés du duc, du prince d'Orange, de Dunois, de Lescun et de la comtesse de Laval, pour sonlhiariage. A vrai dire, de ces scellés, celui de la comtesse seul était sincère, et Louis dOrléans refusa de se prêter à la comédie. Néanmoins, d'Aïbret y ajouta foi : il annonça son arrivée ' : à la fin de mai, Louis, pour le hâter, envoya* Raoulet du Refuge, puis Am. de Lôme, et Dunois Técuyer Lancement\D'Albret attendait celle démarche de Louis d'Orléans. Sa compagnie était à Nootron.U mit sur pied un grand nombre de gens de guerre, Espagnols, Navarrais et autres, qu'il concentra sur les frontières de ses domaines : trois à quatre mille se massèrent à Sainle-Bazillo et Chastel-Geloux, d'autres à Millau et sur d^autres points : puis il se tira avec ses forces jusqu'à Nontron^. Là, il trouva en face de lui M. de Candale, le nouveau lieutenant de Guyenne, M. de Bressuire et les sénéchaux du roi. L'administration royale avait eu le temps de lever le ban et l'arrière -ban du Poitou, et lui opposait une barrière sérieuse. Alain fit des ouvertures au sire de Candale, le 28 mai. Candale, étonné de recevoir « les plus belles parolles du monde », s'y laissa prendre assez
1) Le roi envoya au sire d'Albrel, nu mois de mursj une ambassade, composée du bailiide Gisors, de Phil. Baudot et de Chariot Bâtard. Le sire d'Albret, le 12 mars, répondit par de bonnes paroles. Mais, le 12 avril, il lança un roaniFeste violent : « Aucuns petis personnages », disaîl-ii, se sont de leur autorité « ingérés » de prendre le gouvernement du roi et du royaume, en éloignant les princes; de là le différend dont les gens d'église, les nobles et le pauvre peuple souffrent. D'Albret déclarait la guerre à MM. de Narbonne et «le Candale, qui veulent lui prendre le royaume d6 . Navarre, dit-il : « Ce sont des pillards. Mes gens sont bons sujets du roi^ ne demandent qu'à labourer et à gagner leur vie » (Ms. de Saint- Pétersbourg, n. a. fr. 1232, fo« 12, 74).
2) Barthélémy de Lochos.
3) Procéd. polit,, p. 335, 291.
4) Procédures politiques, p. 231. Cf. Clément Simon, Alain éPAlbret (1874, in-8), p. 22.
A Nantes, on fut consterné de révénement; à Laval, on ne cacha pas un vif dépit ^ Le roi adressa, le 4 juin^ une injonction très brève au sire de Bressuire, de remettre ses troupes au sire du Fou, pour défendre le Poitou contre les Nantais'. Quelque temps après, d^AIbret sollicita et obtint une pension. Le sire de Bressuire était un ancien et rude serviteur de Louis XI, qui se croyait des droits au franc-parler avec le roi ; il s'inclina pourtant et revint vers Nantes '.
Du côté de la Flandre, des Querdes et Gié, à court d'argent et de forces, se trouvaient dans une situation bien difficile \
Heureusement le vieux des Querdes avait de Taudace: de très hardis coups de main lui livrèrent Saint-Omer et Thérouanne : deux jours après son entrée à Thérouannei il surprit, avec Gié, une colonne commandée par le duc de Gueldre et le comte de Nassau, qu ils enfoncèrent et firent presque entièrement prisonnière avec ses chefs, ce qui termina la guerre. Le roi reçut ces excellentes nouvelles à Ancenis, où il campait depuis le 23 juin, et où il passa le mois de juillet : à Nantes, les« approches » étaient telles qu'on pouvaitse parler d'un camp à Tautrc ; aussi les assiégeants se hâtèrent d*informer les Nantais. Les ducs d'Orléans et de Bretagne demeurèrent « ébahis )> de tant de malheurs ^ La victoire de Béthune courut toute la France ^. Peu à près, les communes
1) Lettre de G. Briçonnet à du Bouchage ; Tours, 2 août (Porlef. Fonla- Dieu, 146, p. 114).'
2) Laval, 4 juin (Marchegay, 3).
3) Le 14 mai, au moment des levées générales opérées en Poitou, il écrivait : « Sire, si je osoye bien parler a vous comme je fasoie a vostre père, je vous diroie ung mot, s'est que Ton a james de voz nouvelles... Par ma foy, vous ne vousaymés pas tant que je vous ayme»(M8. de Saint-Pétersbourg, n. a. fr. 1232, 178).
4) Jaligny.
5) Ms. de Saint-Pétersbourg, n. a. fr. 1232, p. 102 et suiv.
6) Jaliprny.
flamandes se mutinèrent el mirent rarchiduc hors d'étal de nuire.
Pendant le mois de juin, le roi envoya le sire d'Urfé, Tancien ambassadeur breton de 1484, s'emparer de Coucy, où se trouvaient les gens d*armes levés jadis pour attaquer Paris. En huit jours, Coucy fut pris et le Vermandois pacifié *.
Les armes françaises, victorieuses ainsi de toutes parts^ brillaient d'un tel éclat qu'à Ancenis même» en pleine crise, le roi reçut une ambassade hongroise sollicitant son alliance contre le duc d'Autriche '. Une autre ambassade vint offrir l'annexion de Gènes. L'offre des Génois sembla toucher le roi, mais il fallait gagner du temps et régler, avant tout, les affaires de Bretagne •. Le roi envoya, néanmoins, une ambassade traiter de la capitulation. Les négociations avec Gênes avaient d'ailleurs l'avantage de tenir en échec le duc de Savoie^ toujours à l'affût des embarras de la France, et en cela, comme pour les affaires de Milan, l'allié naturel du duc d'Orléans ^
Anne de France s'engagea aussi à solliciter, près du pape, rinvestiture de Naples pour le duc de Lorraine : à condition de rester sourde aux vœux en faveur du rétablisement de la Pragmatique, elle pouvait beaucoup à Rome. Elle y envoya Jacques de Beauvau. Au fond, le succès de l'ambassade lui importait médiocrement : elle donna comme secrétaire à Beauvau un homme de sa confiance, Jean Ami, qui reçut ver. balement ses véritables instruclions. M"* Anne pensait que le duc d'Orléans et probablement Dunois, durant son exil d'Asti,
1) Jaligny : Dom Toussaints du Plessis, Histoire des seigneurs de Coucy ^ p. 110.
2) Jaligny. Un inventaire fait mention de « deux couppes que les Hongreg donnèrent a Madame Ung chapeau de Hongrye » (fr. 20490, fo« 60, 61).
3) Mandrot, Imbert de Bntnrnay, p. 147, pièces no» XXVI et XXVII. Angers, 14 juin ; Ancenis, 24 juin; fr. 2923, f°» 4, 41, 49.
4) TU, La Tour, 8,
avaient engagé à Rome des négociations pour le mariage avec Anne de Bretagne : elle chargea coofidenliellemenl Ami de les contrecarrer, de parler fermement au pape et au cardinal Balue, pour lesquels elle lui remit des lettres de créance personnelles. Elle insista sur Timporlance de cette mission et fit appel à tout le dévouement dont Ami avait donné au feu roi tant de preuves. Bulue, mieux que personne, connaissait la question : dès le premier mot, il avoua à Ami qu'en réalité il ne croyait pas les dispenses sur lesquelles reposait le mariagd do Jeanne de France bien valides, mais il déclara se charger de les faire régulariser. Ami n*eut pas la peine d'insister V
En Espagne, en Angleterre aussi^ les émissaires de Bretagne réclamaient une intervention ou une diversion. Après la bataille de Stocke (16 juin 1487), Charles VIII, de son côté, adressa à Henri VII une ambassade de félicitations, comme contrepoids aux objurgations bretonnes. Ses envoyés réclamèrent l'alliance ou, au moins, la neutralité de l'Angleterre; ils représentaient la guerre de Bretagne comme un acte de politique tout intérieure, comme une leçon donnée à des princes rebelles. Henri VII crut habile d'envoyer à Nantes un délégué, nommé Urswick^ pour jouer le rôle de médiateur. Dans les deux camps, Urswich trouva un cordial accueil; mais à Taudience ducale, dès qu'il ouvrit la bouche pour parler de conciliation, le duc dOrléans se récria énergiquement : « Il ne s'agissait point de médiation, il s'agissait d'action. La question était bien simple : Charles VIII voulait conquérir la Bretagne. L'Angleterre approuvait-elle ou non ce projet*?» Dunois et Olivier de Coëlmen reçurent la mission d'aller
1) Procès iie dirorcCy 'lêposilion de J. Arui. Jean Ami, notaire-secrétaire du roi, ancien iilfid*} de Louis XI, joua un rôle important dans les affaires confideiiliolles. 11 avait épousé Germaine de Thienville (X** 1485, f« 30).
2) Dupuy, Hist. de la réunion de la Hretayne.
GUERRi: DE BRETAGNE I9S
trouver Henri VII. Ils s'échappèrent de Nantes. Leur voyago à cheval, la nuit, dans les bois, s'eOeclua au milieu de milk* périls, de privations, de fatigues de toute sorte : Dunois souffrait cruellement d'un mal à la jambe. Une nuit, les deux hommes, assaillis par un violent orage et par une trombe de pluie s'égarèrent dans une forêt. Après avoir erré sans lin, Dunois, mourant de fatigue et de douleur, dut descendre de cheval; il eut un moment de désespoir : il s'assit sons un chêne et pleura...*. Ils finirent par arriver à Saiiil-Malu, et voulurent s'embarquer. La mer était rude : trois fois la lompiMc les rejeta à la côte ; on dut renoncer à toute tentative !
Dunois reirouva, dans ces épreuves, toutes les ressources de son activité. Quelques troupes se levaient dans les paroisses bretonnes, au nom de l'indépendance du pays; malgré les tentatives du vicomte de Rohan pour les isoler, elles se réuni rentau commencement de juillet. Dunois profita de sa présence pour les organiser à la hâte, el marcha ainsi dans la direction de Nantes, à la tête d'une masse, confuse el très sommairement équipée, d'environ huit ou dix n)ille hommes de crmimune ; il réussit à pénéirer dans la ville sans coup férir, un peu avant la mi-juillet. Cet heureux incident rendit courage aux Bretons, surtout au duc : après tout, les fortifications de Nantes, en parfait état, ne redoutaient aucun assaut*. Ou apprit aussi l'embarquement en Flandre d'un contingent de 4,500 lances de troupes flamandes ou allemandes, envoyées par le roi des Romains, sous les ordres du bâtard Baudouin de Bourgogne. L'armée française n'avait pu établir de blocus effectif, et consumait un temps précieux sans rien gagner. De nombreuses sorties suivirent l'arrivée des nou-
1) Al. Bouchard : Barthélémy de Loches*
2) Jaligny : colonel Allard, Sotice sur le château de A'an/tî.s'.
velles troupes : dans une de ces sorties, les francs-arcbers de Guérande infligèrent même des pertes sérieuses aux assiégeants. En sentant l'espoir revenir aux assiégés, les contingents bretons de Tarmée française s'émurent. 11 y eut des désertions'. Les chefs de Tarmée royale décidèrent de lever le siège.
La cour s'appliqua, avec un grand soin, à pallier TeSet de cette retraite; elle publia qu'on avait laissé entrer Dunois à Nantes, parce que tous ces geus de commune ne pouvaient qu'encombrer la défense *. Une circulaire royale annonçait mème^ en termes ambigus, que Dunois « s'était replié » sur Nantes \.. Les Français ne se fiaient pas beaucoup au sire d'Avaugour, qui avait trahi son père. Le roi se rendit à Clisson le 2 août; il y laissa une forte garnison, et revint à Ancenis le 6 ; le matin de ce même jour, l'armée commença à se retirer sur Joué. Le sire d'Avaugour ne tarda pas à se rendre ouvertement à Nantes*...
Le roi quitta Ancenis le 13, avec M. et M"" de Bourbon; il alla inspecter ses troupes, et se mit à leur tète jusqu'à ChAteaubriant où il s'arrêta pour la fête de Notre-Dame*. Les capitaines royaux voulaient gagner Fougères pour y concentrer les trois corps d'armée de La TrémoïUe, Saint- André et Champéroux, les troupes des barons, jusque-là éparpillées dans le nord-ouest du pays, sous les ordres du vicomte de Rohan, de Pierre de Rohan-Pontchàteau, de Jean
1) Le contingent allemand du bâtard de Bourgogne entra dans Rennes le 1*"' août (M. de la Borderie, Notes et Documents.,,, publiés par la Société de l'Histoire de France, 1884, p. 260 etsuiv.).
2) Nicole Gilles (qui dil cinquante mille) : Alain Bouchard (soirante mille) : Barthélémy de Loches.
3) Péiicier, p. 138.
4) Jaligny.
5) Jaligny.
de Rieux, de Jean Blosset et de Robert de Balsac, seigneur d'Entragues, et pour adopter un plan d'ensemble, dont l'échec de Nantes faisait comprendre la nécessité , jusqu'à présent la division des forces n'aboutissant qu'à ravager la Bretagne.
Les difficultés de se ravitailler ralentirent leurs mouvements. L'arriëre-garde française, commandée par Gilbert de Hontpensier, ne quitta Joué que le 15 août au soir'. D'autre part, les barons bretons restèrent plus de huit jours inaclifs à Messac'. La retraite de Nantes inspirait tout à coup ^ leur armée des scrupules patriotiques : leurs hommes semblaient hésitants, divisés: le 19 aoùt^ le vicomte d'Âunay, dont ils contestaient Tautorité, écrivait au roi pour lui faire part de ses alarmes'. Le gros de l'armée royale s'établit pourtant près de Fougères dès le 16 août et se mit à vivre sur le pays.
A Châteaubriant, le roi reçut une bonne nouvelle : celle de la soumission pleine et entière du duc de Savoie, qui fut solennellement déclarée le 20 \ Après de fréquents conseils de guerre avec les barons, il se décida, sur leurs instances, à occuper Vitré, forte place dont la garnison bretonne se tenait dans une sorte de neutralité, son chef^ le sire de Laval, ne voulant pas se compromettre. Le roi envoya au sire de Laval l'ordre de venir à Châteaubriant : le baron obéit après beaucoup d'hésitations. Le roi lui demanda Vitré ; Laval résista d'abord, puis céda, à condition que la garnison serait libre. Vitré fut donc évacué le l*' septembre et le roi y fit son entrée. L'armée française s'y fixa : pour vivre, elle ravagea le pays jusqu'aux portes de Rennes. Le roi en partit le 17 septembre, et se retira à Laval où il resta jusqu'au 22 octobre.
1) Lettre de Gilbert de Montpensier (Ms. de Saint-Pétersbourg, n*» 185).
2) Lettre des barons {id., n»* 183, 188).
3) Ms. de Saint-Pétersbourg, p. 128 v».
Orig. fr. 2923, ^ 22.
Les ducs d'Orléans et de Bretagne auraient bien voula mettre à profit ce répit précieux : ils se débattaient toujours contre les mêmes obstacles. La discorde des troupes obligea le duc de Bretagne à disséminer ses forces dans les villes et à (U'iter toute bataille; il leva sur Nantes un emprunt de 1,200 marcs d'or, et réclama des emprunts analogues dans les domaines du vicomte de Roban. Il confisqua les domaines de lloban et de Rieux, et \ par coutre, créa barons les sires de C.oëlmen'el de La llunaudaye; il convoqua les Etats à Nantes pour le 8 novembre. Sur ces entrefaites, le commandant de Uedon déserta la cause ducale : en toute hâte, Louis d'Orléans leva dans le pays quelques troupes improvisées et s*empara de Red(m. Il trouva dans la ville la jeune et jolie femme du sire de Laval : il l'envoya à François II, qui, sur la demande directe de Charles VIII, la renvoya à Ancenis, avec ses bagages\ Mais Rieux, demeuré à Ancenis, après le départ des Français, sous prétexte d'assiéger Machecoul, la garda et exigea, pour la laisser aller à Champtoceaux, le serment de son mari de ne pas la conserver plus de huit jours, ce qui parut assez élrantre à celui-ci*.
Louis d'Orléans s'établit à Redon, avec Dunois et le prince •d'Orange, que la comtisse douairière de Laval vint voir, au su de son fils et du roi\
De Redon, où nous le trouvons le 1*^ septembre, Louis activait les levé<»s de troupes à Rennes et à Saint-Malo, les envois par mer, <'l donnait des ordres en véritable souverain. Il s(» [iroposait de suivre l'armée royale et se préoccupait surtout du s(»rl lie Vitré: à chaque instant, on annonçait sa
1; Du pli y.
2) rt seploinl»rp (Bouj^ouin, Notice sur Ir chiUcau de. Nantes).
3) .laligny.
i) Plainte du siro de Laval au roi (Ms. de Saint-Pétersbourg, p. 68). 5) M?, de Saint-Pélershourcr, {^ 08.
marche en avant ^ : il ignorait le pacte du sire de Laval et le
jour même où Vitré se rendit sans combat, il envoyait à
M. de La Morandaye Tordre d*en prendre les clefs et de faire
une énergique défense'. Malgré son activité et Ténergie de
ses soldats, Louis luttait contre une sorte de fatalité...
L*armée royale s'empara facilement de Saint-Aubin-du- .Cormier et de Dol, défendus par de faibles garnisons. Les forces ducales eurent facilement raison d'une velléité d'attaque du vicomte de Rohan contre Guingamp; mais Tarmée française, qui courait les champs sans obstacle sérieux et ne semblait travailler qu*à la ruine complète du pays, alla s'emparer d'Auray, point désigné pour la concentration des nouvelles troupes; elle échoua devant Hennebont^ où Olivier de Keraudren réussit à sauver les magasins de vivres. Le prince d'Orange, à la tète de nouvelles levées, entreprit de son côté le siège de la Ghèze : mais, abandonné par ses Bretons indisciplinés, il dut se replier sur Moncontour, puis sur Guingamp, où il arriva sans autres troupes que ses anciens gens d'armes et les auxiliaires allemands*. Le vicomte de Rohan ne réussit qu'à prendre Elvcn, défendu par une poignée de quatre-vingts hommes. Charles VIII s'empressa de le féliciter de ce facile succès; il remercia le vicomte d'avoir délivré la Bretagne de gens a qui faisoient de bien grans maulx et oppressions a nostre peuple \ » car, sur les ruines fumantes du duché, le roi se posait en souverain et en pacificateur.
On ne saurait peindre l'atroce misère et le découragement de la Bretagne ; l'armée française occupait les points princi-
1) Ms. de.Saint-Pélersbourg, lettre du 19 août, fo 128 V.
2) Lettre de Louis, Ms. de Saint-Pétersbourg, n«" 52, 49 : Bibl. «le rinstilut, ms. Godefroy, 291, fo 32,
3) Dupuy.
4) CataL ffatUogr., Klionne Charavay, 13 mai 1R86 : n° 52.
paax; sur Icscôles, les bateaux normands faisaient la course... Le gouvernement, aux abois, engageait la vaisselle personnelle du duc, pressurait ce qui lui restait de sujets, multipliait les emprunts forcés, invoquait Tappui du roi d'Angleterre, dont il n'obtenait qu'une nouvelle ambassade. Le 23 septembre, il offrit, une fois de plus, la main des deux héritières du duché à Maximilien et à Philippe le Beau^ avec la place de Saint-Malo en garantie, pourvu que Maximilien expédiât de suite une armée. On faisait h Nantes des efforts désespérés. Les gens du pays de Rais venaient de livrer MachecoulaQi Bretons : uncomplot analogue allait aussi livrerClisson, quand le sire de Bressuire en fit arrêter les auteurs ^ Mais le 30 novembre, jour où la cour de Bretagne apprenait Fincidenl de Clisson, une émeute militaire éclata à Nantes : des gens d'armesdetouslcscorps^mème desarchers de la garde ducale, parcoururent les rues avec de violentes clameurs^ défoncèrent les portes du chiVleau^ firent sonner le tocsin et menacèrent, tout haut, de tuer Dunois, le duc d'Orléans et les autres étrangers'... La saison rendait toute campagne impossible : le roi, satisfait de tenir les clefs de la Bretagne, quitta Laval le 22 octobre, alla faire un pèlerinage de trois jours au Mont Saint-Michel, et parcourut toute la Normandie, dont il tenait k s'assurer. Il arriva le 1 4 novembre à Rouen, présida lui-même les États, aux demandes desquels il promit de faire droit pour la répression des gens de guerre et le régime des monnaies'.
Le duc de Bretagne, traqué par ses propres sujets, sollicitait toujours la paix. Chose singulière, les encouragements à la
i) Lettre du sire de Bressuire (Ms. de Saint-Pélersbourg, n. a. fr. 1232, p. 151).
2) Dupuy.
3) Remerciements des États, du 6 avril (Ms. de Saint-Pétersbourg, p. 100).
résistance lui venaient d'un des barons ralliés à la France, le maréchal de Rieux , lequel , depuis la confiscation de ses domaines en Bretagne, restait à Ancenis fort maussade et accusait Charles VIII d'aller trop loin, de violer le traité de Chàteaubriant, d'attaquer la Bretagne elle-même. Le maréchal de Rieux poursuivait seulement , il le disait du moins , Texpulsion du duc d'Orléans : le retour au projet d'alliance avec Maximilien lui donnait satisfaction, et Témeute de Nantes correspondait à ses vues. Au contraire, la paix n'avait pas de plus ardent apôtre que Louis d'Orléans. Ému, lui aussi, des ouvertures à Maximilien, et craignant une réponse favorable, il aurait voulu trniter avec la France avant la réponse. Comme nous l'avons dit, il se flattait de séduire peut-être M"^* de Bourbon par une combinaison où elle trouverait des avantages privés. En cela^ il se trompait : Anne, jusque-là réduite à vivre (assez largement , il est vrai) des pensions du roi^ aimait sans doute l'argent, mais, malgré les prédictions trop avisées de quelques mauvaises langues, elle ne tira aucun profit de la guerre, sauf l'attribution, bien justifiée, du gouvernement de Guyenne à son mari. — Louis fit donc demander à la cour des passeports pour une ambassade dirigée par le sire de Lescun, et l'on convint que le maréchal de Rieux enverrait, de son côté, un agent spécial.
Le nom du principal ambassadeur suffit à exciter l'ombrage du conseil royal : M. et M"' de Bourbon, Tamiral de Graville, soutenaient qu'on no pouvait rien attendre d'un personnage aussi connu que Lescun pour sa duplicité et ses intrigues ; d'avance, ils condamnaient sa mission, et le roi écrivit même, le 2i novembre, au parlement de Paris pour le remercier de poursuivre la procédure contre les ducs d'Orléans et de Bretagne'.
\) X'* 9319, 8. Le 2 décembre, il donne ordre aux conseillers de Bellefay
Néanmoins on accorda les passeports demandés, pour ne pas paraître opposer une hostilité systématique. Le roi partit de Rouen le 7 novembre, et arriva le 10 à Pont-de-l'Arche, où il reçut Tambassade. 11 la traita bien. En réalité, Anne de France ne se souciait point de négociations, et préférait aller jusqu'au bout. La prétention de Lescun de discuter fut jugée impertinente, déraisonnable. Vainement, Lescun s'appuya sur l'envoyé du maréchal de Rieux, qui rappelait au roi le programme primitif de Tentrée en campagne, et se refusait à aller « jusqu'au bout », c'est-à-dire jusqu'à la conquête de son pays. Anne répondit péremptoirement; le roi donna congé à Lescun, et partit le 18 novembre pour Louviers. Le jour même, en arrivant dans cette ville, Lescun tenta une dernière démarche : il fit remettre au roi une lettre où il déclarait n'être (( ni anglais, ni espagnol, mais bon serviteur et bon français*. » Le roi continua sa route.
Alors, Rieux, donnant raison à ses scrupules, livra Ancenis au duc de Bretagne, et s'en alla à Chàteaubriant^ où son gendre, le comte de Châteaub riant, tenait encore pour le roi. Il entra dans la ville avec un corps de cavalerie qu*on lui avait envoyé de Nantes, et mo-nta droit au château : « Le roi, dit-il à son gendre, viole absolument le traité conclu ici même, dans ce chAteau. Je lui ai olTert, conformément au traité, de lui rendre le duc d'Orléans et les personnages spécifiés. Il refuse; ce qu'il veut maintenant, c^est la Bretagne; dans ces conditions-là, soyons bretons. » Cette harangue, appuyée de . la présence d'une bonne troupe, produisit son effet : le lendemain matin, les gens du parti français évacuèrent la ville*.
et de Sainl-Père-Avy, d'ouvrir une information sur cerlaioes paroles « que on nous a dit estre profTerées par aucuns parsonnaiges estans eiHcelle ville (d'Orléans) » (v/., 28).
1) Ms. de Saint-Pétersbourg, p. 153.
2) Alain Bouchard.
La cour trouvait, déjà, de fort mauvais goût les représentations
d'un homme qui recevait 40,000 livres de pension, argument
jusqu'alors irrésistible ; à plus forle raison cria-t-elle à la
trahison. Le maréchal rentra en possession de ses biens en
Bretagne, et reçut le commandement de Tarmée bretonne,
avec le prince d'Orange. Le gouvernement breton, reprenant
quelque courage, ordonna encore une levée d'hommes et la
mise à la mer d'une escadre destinée à bloquer Vannes ; il
envoya Tanneguy de Liscoat renforcer la garnison de Brest,
Jean de Kerazret organiser un corps pour veiller sur le
vicomte de Rohan, qui continuait, lui, à gagner sa pension.
Le duc d'Orléans put se procurer quelque argent par des
emprunts et prit personnellement à sa solde une hando
d'Allemands*.
Au mois d*août de cette année 1487, le duc d'Orléans venait de perdre sa mère. Cet événement passa presque inaperçu. Depuis plusieurs années, Marie de Glèves vivait extrêmement retirée, au château de Chauny. Elle y avait fait transporter une petite bibliothèque de romans et de livres de piété* ; elle s'était installé un intérieur modeste, mais confortable, avec beaucoup de tapisseries, de dais, de carreaux de toute sorte,
1} Dupuy. Il n'acheva de rembourser ces emprunts, comme on verra, qu'en 1494.
2) Voici les titn^s de ses livres : Quatre volumes du « Miroer Ystorial », dont M. de Dunois a Tun ; les Métamorphoses d'Ovide ; la Légende dorée : la Naissance de toutes choses ; la Vie des Pères ; la Somme le lioy^ ou des vices et vertus, et la Vie de saint Denis; le Livre des ÈvawjUes (avec miniatures); la Bible ^ avec les Actes des Api'itres et l'Apocalypse ; les Commandements^ vices cl vertus, « ystorié a la vielle fasson »; \q Livre delà Passion (probablement celui que nous avons encore, où se trouve son portrait) ; les Voyes de Dieu ; le Chapelet de virginité ; le Livre de « Tristran » (2 vol.) : Cléradius et Méliadice ; les Épitres de « Mofon » ; le Livre des quatre danses ; les Livres du Petit Saintré^ de Bonnes d'Autone, de Lano'loty des Filles^ de Troylus ; ie Débat de maître Jean de Meung; le Livre du Dé ; le Livre des Ballades,
de couvertures fourrées*. Elle avait fait orner, par exemple, son oratoire d'un mobilierd'argent, et de trois courtines provenant de Tancien oratoire de son mari. Sauf ces délassements artistiques, elle passa dans la tristesse et Tisolement ses derniers jours, tourmentés encore par le spectacle immédiat de la guerre. Entourée de deux médecins, de son confesseur, de quelques rares serviteurs, au premier rang desquels brillait Claude de Rabodanges, éloignée de tous ses enfants, elle languit, et elle vit arriver la mort, car, dès le 6 juillet 1487, elle Ht procéder sous ses yeux à l'inventaire exact de ses biens, c'est-à-dire de son mobilier. Le 23 août, elle rédigea un testament où elle désignait pour sa sépulture Téglise des frères mineurs de Blois et nommait principal exécuteur testamentaire son cousin le maréchal de Gié ^ Elle mourut sans doute le 21 août, car le 25 on opéra le règlement de sa succession, en tirant une expédition authentique de l'inventaire prescrit par elle un mois plus tôt'. Le maréchal de Gié garda en dépôt ses diamants ^.
i) Quatre de ses chambres, dites de la Héronnière, des joutes, d^Angleterre, de verdure, des étoiles, étdient tendues de tapisseries, une autre de drap d'or, une de velours cramoisi. La duchesse aimait fort les tapisseries : elle en possédait deux représentant saint Louis et Charlemagne, quatre rhistoire de Thésée, six des bûcherons, deux appelées « les Sacrements ». Elle avait des tapisseries à larmes et chantepleures^ pour la tenture d'une salle et d'une chambre à coucher, en vingt-deux pièces {Inventaire de Chauny, cité ci-après).
2) Ms. de Nantes, 1809, p. 297.
3) Fr. 22^35, fo" 253-265 : Laborde, Les ducs de Bourgogne, III, 433 : Lecocq, Et. hUt. sur Marie de Clèves.
4) Procédures politiques f p. 675.