l'urkf. Fontani.'u, li7-liS : fr. 24u5'.\ r« 296, vo
.'i) Saiiit-Ciolais et autres, iiK^nu» Jean Bouchet.
i) r.oulîiric, bïstitutions militaires^ p. 328.
5) Oct. de SaiiiL-<jelais, S(^jour dlionncur.
FIN DE LA GUERRE DE nRETAGNE 225
pourtanlsi grands, de la journée : le 30juillei, dans ses chaleureuses félicitations à LaTrémoïUe, le roimentionnait, outre la prise de « nostre frère d'Orléans » (que maintenant, en effet, il gardaitpourfrère),Iamort dusire d*Albret, «tué, avecplusieurs autres, dont fusmez 1res joieux *». D*Albret, si cavalièrement enterré, vivait, à telles enseignes qu'il ne larda pas à devenir Tami du roi ; c'est le capitaine de ses arbalétriers qui avait été tué, pendant que le sire « fuyait vaillamment » jusqu'à Dinan, avec deux cents lances et le maréchal de Rieux ^ La renommée publique renchérit encore sur les exagérations de la Cour ; on parlait de trente mille Bretons mis en bataille, de huit ou dix mille chevaux sous les ordres du prince d'Orange, de onze mille trois cent cinquante-sept morts restés sur le champ de bataille, sans compter » ceulx quy furent occis en la cache quy dura plus de trois lieues, yceulx estimés plus de cinq mille hommes », de deux mille prisonniers « de bonne et grande maison'».
Louis d'Orléans avait vu vaillamment périr à ses côtés trentesix gentilshommes de sa suite *. Quelques-uns, Aimar de Prie, Georges d'Auxy, le sire de Tinteville, parlagèreat sa captivité. Le capitaine qui s'était chargé de garder le duc d*Orléans, de le défendre contre les menaces et les outrages de la basse soldatesque, Louis de THospital, un français et un 'Orléanais, mena leprince à Saint-Aubin-du-Cormier ; à peine arrivés, leur maison fut cernée par une multitude de ces archers et gens de pied, à tenue débraillée S sur lesquels La Trémoïlle n'avait pas osé compter pour la bataille, qui venaient réclamer le prisonnier, et criaientqu'ils Tauraientmort ou vif. «Louis, dit
1) Correspond, de Charles VIII, p. 195.
2) La desconfiture des Bretons, dans le Recueil de Jean Nicolaïet Molinet, fr/ 24052, ^ 396 et s. : Oct. de Saint-Gelais.
3) Fr. 24052, fo 395.
4)Id.
5) Boutaric, p. 330.
le duc d'Orléans à son gardien, donnez-moi votre épée, que je me défende contre ces vilains : je ne veux point tomber dans leurs mains ! — Monseigneur, dit L'Hospital, il n'est point d*usage de donner un b\ton à un prisonnier, mais laissez-moi fiiro : s'ils nous att iquent, je vous défendrai, ou je mourrai ici 'y. Les mutins Finirent par se disperser. La TrémoîUe traita convenablement ses prisonniers : il ne leur épargna pourtant pas une rude émotion. Le soir de la bataille, il fit les honneurs de sa table aux principaux d'entre eux : il mit les deux princes à la place d'honneur, s'assit en face, et plaça près de lui deui prisonniers d'origine française. Au moment où le souper commençait, deux franciscains entrèrent dans la salle. A cette vue, un frisson d'horreur court toute l'assistance. La Trémoïlle, s'adressant alors aux princes, leur déclare, sur un ton très dur, que, pour eux, il n'a point mission de les juger et quil les remettra à la justice du roi, et, se tournant vers ses deux voisins : u Quant à vous, vous êtes des traîtres. Voici deux franciscains. Préparez-vous à la mort ! » Alors se produisit une scène indescriptible; les deux condamnés hurlaient de désespoir, suppliaient les princes d'intervenir. Les princes, muclsd'épouvante, restaienttorrifiés: toute la sallefrémissait. On entraîne les condamnés, et on les exécute. «Pour consacrer le souvenir d'un tel exploit, ajoute le chroniqueur Barthélémy, La Ti cmoïUe fit élever une pyramide sur le lieu de l'exécution. » Cette exécution sommaire n*ctait, sans doute, que l'application de la loi martiale, à l'égard de rebelles qui ne sont pas des belligérants; elle répugnait d'une manière horrible au caractère chevaleresque et fraternel des hommes d'armes. L'éclat étrange que voulut lui donner un soldat aussi calme que La ïrémoïllc, trahit Texaspération de la cour, où l'on refusait aux Bretons même la qualité de belligérants*. Le
1) Al. Bouchard.
2) Corre^i^ondance de Charles VJll, N. Barlliélemy de Loches ne donne
PIN DE LA GU£KRl!: DE BRETAGNE 22\
chroniqueur, très royaliste, qui nous raconte cette scène trentedeux ans plus tard, Nie. Barthélémy, ne cherche point à dissimuler l'indignation qu'il éprouve encore à l'écrire. Dans la pensée qu'un pareil récit trouvera des incrédules, il tient à indiquer son répondant, un certain Nicolas de la Yiéville, témoin oculaire '.
Charles VIII envoya du Verger, Raoul de Lannoy, sieur de Morvilliers, et son capitaine de la garde Jacques de Silly à La Trémoïlle, pour prendre les princes et les gentilshommes du duc d'Orléans. Le lieutenant de La Trémoïlle, pour plus de précaution, se joignit à l'escorte qui arriva le 6 août à Angers, où elle remit au roi les prisonniers. Quant àceuxque le roi n'avait pas réclamés, La Trémoïlle les mit à rançon comme butin, ce dont Charles VIII se plaignit vivement, le conseil du roi persistant à les traiter en rebelles ^ Le prince d'Orange fut mené dans un des cachots du château d'Angers, sous bonne garde, parmi les huées et les outrages de la populace ; Louis d'Orléans fut expédié au château de Sablé ^
pas les noms des prisonniers exécutés; mais non récit montre qu'il s*agissait de prisonniers de marque, probablement deux des gentilshommes frappés par Tarrôt de lèse-majeslé du 23 mai précédent (ci-dessus, p. 219).
1) Nie. Barthélémy de Loches, ms. du Valican. Plusieurs hit^toriens ont parlé, à ce sujet, d'un massacre général, légende qui a fait l'objet d'une dissertation de M. de la Borderie, Légende du souper de /« Trémoïlle, Nous avons rétabli les faits dans une communication i l'Académie des inscriptions (séance du 14 février 1889)... Le roi donna ordre de garder les prisonniers au château d'Angers, où on ne savait plus comment les loger. Bourré, capitaine du château, se plaint de l'encombrement dans une lettre. (V. les Pièces annexes, à la fin du tome III.) C'est le 12 avril 1490 seulement que Charles VIII autorisa la remise de Georges d'Auxy à François de Béarn et à G. de Chémerecourt, qui le réclamaient comme leur prisonni?r (^r. 20432, 17). Le roi était tellement rigoureux, que Jean Thiercelin, sg' de la Brosse, qui cherchait à s'entremettre, grâce à un sauf-conduit signé de Saint-André et de Champéroux, arrêté tlans la bagarre et rigoureusement incarcéré, n'obtint que difficilement sa liberté, sur les démarches^et les justifications sa femme, le 28 août (fr. 20432, 107).
2) Corresp. de Charles Mil
3) Jaligny.
Lors de cette catastrophe, Danois et Lescun se trouvaient encore à Angers, comme ambassadeurs bretons ; le roi leur semblait bien plus chevaleresque, bien plus conciliant que M. et M"" de Beaujeu ; M"'' de Beaujeu venant d*aUer, en Bourbonnais, prendre possession des immenses domaines échus à son mari S une légère détente se produisait et les négociateurs espéraient même une paix honorable, quand survint la nouvelle : ils partirent aussitôt.
La Bretagne, atterrée, essaya encore de tenir tête; Rennes repoussa une sommation de capituler, mais La Trémoïlle emporta Sainl-Malo,Diaan,etbientôt le gouvernementbreton dut se rendre à discrétion '. Par la paix conclue au Verger le
20 août, il s'obligea à renvoyer tous les étrangers et à ne plus jamais accepter leur appui ; à ne marier les filles du duc qu'avec l'agrément du roi. Le ducdonnait, comme gages de l'exécution du traité, Saint-Malo, Dinan, Fougères, Saint-Aubin, et une hypothèque de 200,000 livres ; il se reconnut vassal de la couronne : on convint, de part et d'autre, de restituer les biens confisqués. Le duc François II, à bout de forces, ratifia le traité, le 31 août, et mourut le 9 septembre, léguant au maréchal de Rieux la tutelle de ses filles. Le roi s'arrêta le 20 et le 21 août à Sablé «, où il signa Tinstrument définitif du traité * ; il se rendit ensuite à Paris, et renvoya le duc d'Orléans au château de Lusignan en Poitou, sous la garde d'une bonne troupe d'archers. Un maître d'hôtel du roi, Philippe Guérin, homme très rude et énergique, fut chargé
1) V. notre notice sur Anne de France.
2) Une complainte sur ces événements, transcrite en Flandre, estime à « quinze a seize mille » le nombre de morts bretons. Elle traduit le désespoir de la Bretagne.
3) IlMr, de Félicier.
4) Xi* 9319, 90; avis du roi que, hier au malin, la paix a été signée u a noslre 1res granl honneur et advanlage comme il appartenoit >> (Sablé,
21 août) : id.f 91, recommandation pour le procès du sieur de la Haye, un des ambassadeurs de Bretagne (même date).
du service*. Charles VIII avait reçu d'abord avec une certaine hauteur * les demandes de soumission des partisans des princes, transmises en bloc par La TrémoïUe : il réclama, le 9 août, un état nominatif ; « car, disait-il, il y en a d'aucuns que nous vouidrions bien qui fcussent par deçà, et aussi beaucoup d'autres que nous aymerions mieulx de delà '. »
Le duc de Bretagne sollicitait .vivement une amnistie ; en expirant, le malheureux prince répélait encore cette supplication *. M. et M"" de Bourbon, revenus à Tarmée, étaient repartis pour le Bourbonnais, où les rattachaient désormais des liens puissants. Charles VIII se laissa toucher; en septembre 1488, il accorda l'amnistie au sire d'Albret, à Dunois, à Lescun , aux serviteurs du duc d'Orléans et du prince d'Orange*. Il envoya le prince dOrange à Riom, où M. et M"* de Bourbon permirent à leur beau-frère de vivre à la cour, prisonnier sur parole; ils l'admirent aux fêtes et aux banquets et^ sans se préoccuper des propos encore assez peu soumis qui lui échappaient après boire, Anne lui rendit bientôt sa liberté et l'envoya guerroyer contre les Anglais. Le roi ne garda en prison que Louis d'Orléans ; il s'agissait de l'amener à récipiscence dans une matière bien plus ardue que les matières politiques ; il fallait le décider à reprendre sa femme et
1) Arch. municip. de Bourges, E, 5. Philippe Guérin était un ancien maître d'hôtel de Louis XI, qui remploya quelquefois en missions. En 1472, Louis XI l'envoie à M. de Chatillon, pour les affaires de Bourgogne (Vassen, Catalogue du Ponds Bourré, 776, 778).
2) 11 traita avec beaucoup de hauteur les Bretons eux-mêmes. V. not. sa lettre aux habitants de Troyes, publiée par M. Stein, Bulletin de la Sociéti^ de VHUtoire de France y 4888, p. 202.
3) Corresp., p. 207 : X«a 9323, f» 66. — Sur l'ordre du roi, le parlement lui envoie tous les noms et Furnoms a de voz rebelles et desobeissans Bubgectz qui s*estoient retirez en Bretaigne, lesquels ont esté declairez et condempnez par vostre court de parlement »; 18 septembre (1488).
4) Dupuy, p. 150.
5) Portef. Fontanieu. Il n'apprit que le 2 septembre la ratification du traité de Sablé {Remie de Bret. et Vendée, 1877).
rendre, à Tavenir, tout projet de divorce impossible. On s y prit pnr la rudesse. Guérin enferma Louis, d^abord dans un des b/iliments de la basse-cour de Lusignan, puis dans le donjon ; il fit diminuer le menu de ses repas, qui lui parurent trop somptueux, une cruche d eau et un morceau de paio, avec une tranche de lard ou de bœuf, suffisant bien, disait-il, pour un prisonnier ^ Un jour que le duc se plaignait delà faim, un archer lui répondit, en ricanant, qu'il n'avait qu'à manger des araignées *. Dans ce rude cachot, apparut Jeanne de France, avec son angélique douceur, avec son abnégation, avec son amour. Louis d'Orléans la reçut fort mal. L'écuyer qui accompagnait Jeanne, L. de la Pallu^ prit le duc à part, et lui insinua la nécessité de mieux traiter la sœur du roi, pour préparer les voies à la délivrance. Jeanne obtint ainsi de partager pendant plusieurs jours le cachot de son mari \
Les amis de Louis voulurent d'abord, sous main, poursuivre sa délivrance. En février 1489, on arrêta un émissaire breton, un cordelier, envoyé à Lusignan pour essayer de parler au duc*. Louis fil solliciter du roi, par le comte d'Angoulême, un traitement pareil à celui du prince d'Orange. Le comte d'Angoulémc, tout en blâmant la témérité de son cousin, prenait pitié de sa situation *. Il envoya au roi le sire de Saint-Gelais. Charles VIII ne voulut rien décider et renvoya
i) Procès (le divorce^ déposition du sire de Vatan.
2) Déposition de Brézilles.
3) Procès de divorce y déposition de La Palud, înterr. de Louis XIL
4) Journal de Foulquart^ cité p.ir Pélicier, p. 177.
5) En 1489, le comte d'Angoulême fil campagne avec le maréchal de Gié, sur la frontière du Nord (Jaligny). Voici ce que dit de Louis Octovien de Saint-Gelais, serviteur du comte d'Angoulême :
« D'iceulx fut chief Loys, duc d'Orléans.
Pas ne le dy pourtant pour vitupère, Mais grief me fut le veoir a lors liens, Fuyant son bien pour estrange repaire...
PIN DE LA GUERRE I>E BRETAGNE 23 i
sîmplementà Riom le messager : là, Saint-Gelais trouva le meilleur accueil ; on le convia à toutes les fêtes, on lui parla de Tobjet de sa mission en termes extrêmement obligeants ; mais il n'obtint rien, pas même une promesse *.
Salomon de Bombelles entreprit alors de sonder Jeanne de France sur le concours qu'elle serait disposée à donner pour Télargissement de son mari. La bonne Jeanne entama des démarches près du roi et à la cour, sans grand succès; elle n'obtint que le transfert du duc. Louis quitta donc Lusignan» après un séjour de près d'une année : il fit une halte assez prolongée à Poitiers ', puis au château de Meung-sur-Yèvre, où il reçut la visite de sa femme. Probablement, il se plaignit encore de cette nouvelle prison, car on l'incarcéra, au mois de juillet i489, dans la Grosse Tour de Bourges, la plus solide des prisons d'État de France. A cette occasion, toute une compagnie d'archers écossais, sous les ordres du capitaine de la tour, Patrice Mac Alaran ^ vint camper militairement dans l'intérieur des gros bastions carrés, à larges fossés, édifiés par Philippe-Auguste... Plus tard, elle s'installa dans deux maisons voisines transformées en caserne *.
Avec le transfert, Jeanne de France obtint encore une légère satisfaction sur un autre point. Son mari étant frappé d'une sorte de mort civile, elle se trouvait dans le cas de réclamer le douaire stipulé par son contrat de mariage, c'est-à-dire la
« La encor est en la tour principalle (de Bourges) ; Je pry a Dieu que hrief en soit hors mys,
!t que les siens et luy soyent amys
)t serviteurs, comme a droit doibvent eslre, Du noble roy, sans plus le mescognoistre. »
1) Saint-Gelais. Dunois promit à Philibert de Vere quatre mille écus, au comte de Nassau trente mille, si le roi des Romains obtenait de Charles VIII la liberté du duc. (Pélicier, p. 178.)
2) Nicole Gilles.'
3) Ou Patrick Macanan. V. Jean d'Auton, t. I, p. 281, n. 2.
4) Raynal, Hht. du Berry, 111 ,163.
jouissance d'un ou deux châteaux convenables, et une pension de 6,000 livres. Il lui fallait de l'argent pour travailler àlali> bérationde son mari. Elle s'était déjà endettée dans ce but; elle demandait simplement une assiette de 5,200 livres de rente, inférieure à la somme stipulée. Le roi ne signa que le 23 mai U89, les patentes qui répondaient à sa réclamation. Jeanne no recevait pas satisfaction ; on ne lui donnait que la jouissance des châteaux de Châteauneuf et de Montils-les-Blois, avec un revenu de 4^000 livres à peine ; et encore les lettres royales trahissent-elles une extrême mauvaise humeur ;elle^ rappellent les réclamations bien plus élevées de Marie deClèves et mentionnent, assez ironiquement, « la grant despence » que Jeanne « a faicte et fait par chascun jour a poursuivre la délivrance de nostredit frère le duc d*0rleans », comme si là se trouvait Tobstacle à une justice plus complète*.
Lors de leur retour à Amboise, Claude de La Châtre, capitaine des gardes, et Jacques de Silly, capitaine des archers de la 'garde t'cossaise, qui avaient commandé Tescorte chargée d'amener Louis à Bourges, furent reçus par le roi en présence de M. et M"" de Bourbon, et lui répétèrent les plaintes dont Louis les avait chargés contre Guérin; ils déclarèrent que le duc d'Orléans se plaignait aussi de Bourges, qu'il y manquait de vue et d'air '; cette fois, le roi fit la sourde oreille...
A mesure que s'éloignait Tinfluence de M"' de Bourbon, les gens de la maison du duc, tous ceux que son éloignement privait de revenus ou de profits, continuèrent pourtant à répandre des rumeurs, parmi lesquelles on ne po]^vait pas facilement discerner l'exacte vérité. Selon certaines personnes, Louis subissait des vexations de toute nature, soit du fait de ses gardiens, soit par l'ordre du roi ». 11 pouvait tout
1) K. 74, 15 (Amboise, 23 mai 1489).
2) Déposition de La Palud.
3) Dép. de Guierlay, Dupuy, Viart, etc.
craindre, même le poison, et lui-même ie disait'. Guérin Tempèchait d'écrire ', lui refusait un médecin, le privait de tout, par exemple, de souliers neufs, sous prétexte que les siens n étaient pas suffisamment percés ^ Assurément, Louis souffrait de la vie de prison; comme le dit Jeanne de France, « ung homme prisonnier n'est pas bien aise » ^ . Il put aussi souffrir des intempéries, car Thiver de 1490 fut exceptionnellement rude et long, la glace dura trois mois continus, et, au mois de mai, il y eut encore des gelées exceptionnelles ^ En fait, Louis d'Orléans ne subit aucune rigueur spéciale : son médecin ordinaire, Salomon de Bombelles, habitait la tour avec lui et pouvait sortir librement •. Louis entretenait avec le sire de La Monta, probablement par les soins de Bombelles, une correspondance régulière sur les incidents de la cour\ et le sire de Vatan raconte même avoir causé du dehors avec lui».
Jeanne de France continuait à montrer sa tendresse magnanime ; elle venait à Bourges, et elle n'y trouvait que des dégoûts ^ En vain, La Monta faisait passer à Louis l'avis
1) Dép. de Gaillard.
2) Dép. de S. Caillau.
3] C'est à 1490 que M. deLamothe rapporte (nous ne savons pour quel motif) l'exécution du beau missel d'Heures de la Vierge, Horœbeatœ Virginis, orné de vingt-huit grandes miniatures et de soixante petites {Bibl. de l'École des Chartes, série 5, t. V, p. 163), qui appartient à la Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg.
4) Interr. de Jeanne de France.
5) Chronique de Jean Batereau, publiée par J. Havet.
6) Dép. de P. Dupuy, de S. de Bombelles.
7) Dép. de La Monta.
8) Dép. de P. Dupuy.
9) Interr. de Louis XII ; dép. de Gaillard. Elle faisait même venir d'Asti, pour son mari, des provisions délicates, comme en témoigne une quittance du 12 mars 1490, pour « deux mulletz faulves, chargés de deux barriz de huille d'olif, de sept potz de confitures liquides et de deux panniers d'orenges : desquelles huilles, confîctures et orenges a esté retenu a Bourges la moitié pour mondit seigneur, et l'autre a esté receue ycy pour nous » (Orig., Titres France, n® 52).
pressant de bien la recevoir ; sur ce point, Louis ne répondait
pas, il ne pouvait surmonter son aversion. Pendant un séjour
do Jeanne à Bourges, les archers, trouvant le duc très pâle,
glosaient, et en parlèrent même à Salomon de Bombelles.
Le lendemain, Salomon, dans sa visite au duc, fit allusion
aux suppositions des gardiens ; Louis avoua que sa pàlenr
provenait peut-être d'une fatigue physique, mais il ajouta
qu'il ne pouvait vraiment pas considérer Jeanne comme sa
femme, et il entra à cet égard dans les détails médicaux les
plus circonstanciés. Salomon essaya plusieurs fois d'inspirer
courage au duc^ de lui montrer Turgente nécessité de bien se
conduire avec la princesse : Louis répétait avec désespoir qu'il
ne savait que faire, qu'il donnerait bien 10,000 livres de
rente pour épouser la plus pauvre demoiselle du royaume *.
L'ombre de Louis XI planait encore sur cette scène... Salomon
demanda à Jeanne elle-même si elle ne voudrait pas essayer,
un jour comme le vendredi saint, de se jeter aux genoux du
roi et d'obtenir grâce pour son mari : il ajoutait que son mari
lui en saurait gré et Taimerait davantage. Jeanne répondit
avec chaleur qu'elle ferait tout ce qu'on voudrait, mais que
probablement elle n'y gagnerait rien : k Ha, maistre Salomon,
ajoutait-elle ! je n'ay pas personnage pour ung tel prince'! »
Elle quitta Bourges, en proie à une vive douleur*. Elle
faisait pourtant tous ses efforts, la pauvre femme, et par
là, comme dit Brantôme, elle se montrait bien vraiment
femme ! Elle multipliait les démarches, elle écrivait les lettres
les plus touchantes à sa sœur et au roi, surtout à Anne qui se
montrait inflexible*. « Par continuelles prières», dit un
1) Dép. de S. de Bombelles.
2) Id.
3) Dép. fie Calipel.
4) Godefroy, p. 584 : fr. 3924, p. 21 : fr. 15538, n*»" 206, 209. (La leUre attribuée, fr. 3924, f° 11, à Jeanne de France, duchesse d'Orléans, est de Jeanne de France, duchesse de Bourbonnais).
chroniqueur \ elle obtint quelques adoucissements. Louis d^Orléans fit même acte de prince, dans une circonstance assez singulière. Au plus fort do la guerre de Bretagne, la capitainerie de Blois vint à vaquer par la mort de Jean Hurault, et le roi, par ordre adressé le 13 juillet 1488, aux commissaires du séquestre, désigna pour ce poste Michau de Villebresme, maître d'hôtel de la duchesse de Bourbon ; Yillebresme prit possession de la capitainerie et la gérait encore en 1490. Louis d'Orléans se montra particulièrement froissé de voir la garde de son propre château remise à un serviteur de M"* de Bourbon, et à un traître ', car tous les Yillebresme vivaient, depuis de longues années, des bienfaits delà Maison d'Orléans : il nomma Salomon de Bombelles capitaine de Blois. L'intervention de Jeanne de France amena une transaction sur ce point: Louis renonça à son choix fantaisiste, la cour au sien, et Ton convint de nommer capitaine de Blois un certain Mathurin ou Malhelin Viart, époux de Jeanne de Morvilliers. Le prince prisonnier délivra, pour cette nomination, des lettres patentes régulières, contresignées de son chancelier Le Mercier^ et mentionnant la démission de Salomon de Bombelles. Ces lettres, datées de « Bourges », le 25 novembre 1490, portent, en guise de la mention habituelle du conseil» la formule suivante : « Par le commandement exprès de Monseigneur, le capitaine Patrix Machelaran, garde du corps du mondit seigneur^ et autres presens ^. »
Jeanne de France obtint aussi le rappel de Patrice et de sa compagnie, qui fut remplacée par un détachement d'hommes d'armes de la compagnie du sire de Champéroux, sous les
1) Gaguin, La mer des Histoires.
2) Michau ou Michel de Villebresme, garde des clers de Blois, était déjà maître d'hôlel d'Anne de Beaujeu en 1485 {Tit. Villebresme, 89, 95). 11 avait soutenu un procès contre le duc. V. tome I, p. 348 note.
3) Bibl. de Blois, n<»« 1537, 1528, 1535, 1536.
236 HISTOIRE DE LOUIS Xlt
ordres d'un nommé Le Bascle *. Louis d*Orléans éprouvait, à toul instant, la crainte de passer la nuit dans une des cag-es de bois, inventées sous Louis XI pour assurer la garde des prisonniers : une de ces cages se trouvait dans la tour; c'était une sorte de cabanon de bois, haut de huit pieds, garni de fortes ferrures '; mais il en fut quitte pour la peur. Grâce à un gentilhomme de la nouvelle compagnie, il entra en correspondance secrète avec son fidèle serviteur, le sire de Lis- Saint-Georges ; il lui envoya des plaintes très vives sur le compte de Guériu, sur le délabrement de sa santé, qui rendait périlleuse, disait-il', une prolongation d'emprisonnement'. La Monta^ Rabodanges, M""' de Fontevrault, beaucoup de gens de la maison du duc, voyant la bonté de Jeanne, concevaient de vives espérances, et faisaient répéter, mais en vain, au prisonnier, Tavis de bien la traiter^. Jeanne conservait ellemême si peu d'illusions qu'elle fit rechercher, sans pouvoir les retrouver, les bulles qui constataient la validité de son mariage ^ Sur ses instances, cependant, le roi donna ordre à I la ville de Bourges ^auménaiger et utanciller la tour de tous
les meubles nécessaires ; la ville fit acheter une grande marmite de fonte, deux broches et deux rôtissoires, emprunter \ divers objets de ménage, nettoyer les tapisseries de la tour,
j regarnir et refaire tous les lits de plume '. Le roi rappela
! aussi Guérin, le disgracia, et le remplaça par un clerc des
finances \ En 1491, Jeanne vint encore voir son mari, et coucha à la tour, ainsi que ses demoiselles *. A son retour,
1) Dép. de La Palud, Viarl, Guieriay, Gaillard.
2) Raynal, Hist. du Berry, III, 163.'
3) Déposition de Gilb. Bertrand.
4) Dép. de Rabodanges, de La Monta.
5) Dép. de l'évêque d'Orléans.
6) Achat du 25 avril 1490, Guérin étant encore mattre d*hôtel (Arch. municip. de Bourges, E, 4).
7) Dép. de Dupuy, de Gaillard.
8) Jeanne ik France, p. 216.
elle tenta près du roi un suprême effort. L'occasion était favorable. M"' de Bourbon ne se trouvait pas là *. Georges d'Amboise, sorti de ses embarras personnels, s'était lié avec les jeunes amis du roi*, et commençait à suggérer que le prince ferait acte de volonté personnelle en délivrant son cousin, qu'il gagnerait ainsi son amitié, que peut-être il trouverait en lui un aide pour épouser Anne de Bretagne. Le mariage d'un neveu de Georges d'Amboise, le sire de Chaumont, avec une fille du sire de Graville, donnait du poids à ses conseils : ses suggestions fructifièrent. Gravîlle avisa Georges d'Amboisc que tout effort près d*Anne de France serait inutile, qu'il fallait s'adresser directement au roi ^ Jeanne de France vint donc se précipiter un jour aux pieds du roi, et le jeune Charles se laissa fléchir *. Plus tard, Louis d'Orléans a méconnu et même nié l'influence de Jeanne en cette circonstance ° : mais il n'oublia point le service de Georges d'Amboise.
Le soir du 27 juin 1491 % Charles VIII quitta le Plessisles-Tours, en simple équipage de chasse, pour aller coucher àMontrichard : le lendemain matin, il chevaucha sur les bords du Cher jusqu'auprès du confluent de l'Yèvre, au pont de Barangeon, d'où il envoya à Bourges un ancien bailli du Berry, le capitaine Béraud Stuart, seigneur d*Aubigny, avec
1) Elle relevait de couches à Moulins. Dans une lettre de 1491 où il est fait allusion à cette situation, Jeanne insistait encore près de sa sœur (Bibl. de l'Institut, ms. Godefroy 291, f* 16, copie) : « Ma sœur, je vous prie qu'ayez le fait de monsieur mon mary pour recommandé et qu'en veillez escrire a mon frère, nonobstant qui s*y acquitte bien, dont en sommes bien obligez à lui et à vous». Une autre lettre (Autographes de Saint-Pétersbourg, I, I, n« 64) paraît témoigner des relations constantes de Jeanne avec sa sœur.
2) Surtout le sire de Miolans (Saint-Gelais).
3) Saint-Gelais.
4) Barth. de Loches.
5) Interrog. du roi.
6) Cette date, Bxée à un mois plus tôt par les historiens, est donnée par la Chronique de Jean Batereau,
238 HISTOlRii: DE LOUIS xo
Tordre écrit de ramener le duc d'Orléans. Béraud Staart, connu à Bourges, se fit remettre le duc, monta à cheval i lui et le conduisit au pont. En apercevant Charles VIII, L d'Orléans se jeta à terre et s'agenouilla ; il pleurait : Cha alla droit à lui, le releva, te serra dans ses bras, ne sacl quelle chère lui faire. Le roi et le duc se rendirent ensemi: Bourges, entrèrent au palais, y soupèrent gaiement, et, aj de longues conversations, couchèrent dans le même lit. lendemain, ils partirent tous les deux pour Tours ^
1) Barthélémy de Loches. Le roi donna au duc les objets de toiletl première nécessité (Sainl-Gelais).
LE DUC d'oRLÉANS A LA COUR 239