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CHAPITRE VIII

LES ÉTATS GÉNÊRArX

Au commencement de 1484, la France se trouve dans un élat d*osprit bien digne d'attention. Une clameur d'angoisse s'élëve : « Se n'estoit Dieu qui conseille les povres et leur donne pacience, ilz cherroient en désespoir », dit le Rozter historiai; et ce cri de désespoir, [presque menaçant, percera, par exemple, dans les vers d'un des nouveaux députés, le breton Meschinot :

V Les loups sont mis gouverneurs des oueilles 1 Fut-il jamais, nenny, choses pareilles ?... »

Dans un poème qui obtint un vif succès. Les Lunettes des Prmces\ Meschinot, comparant, comme Fénelon, l'office des rois à celui des bergers, va même parler plus haut du peuple. Le vilai?i est-il vil, lui qui nourrit tout le monde ? Devant Dieu, le paysan vaut un monarque ; ici-bas, il a tous les droits. Dans son âpre satire, Meschinot frappe les gens de justice et jusqu'au pouvoir royal Oui, une rumeur sourde et profonde

réclame, de toutes parts, la paix, des réformes, des économies. Le gouvernement d'Anne de Beaujeu, sans cesse préoccupé de lutter pour l'existence, ne pourra rien accorder ; il lui faudra, pour vivre, la guerre, le maintien des abus, beaucoup d'argent. Plus lard, quand Charles VIII pourrait aisément répondre aux vœux du pays, il n'y songera pas, il s'embarquera, au contraire, dans de folles expéditions ! Et le courant, ainsi, ne

1) Imprimé à Nantes, en avril 1493, par Et. Larcher, rue fies Carmes.

fera que s'accentuer, jusqu^eu 1498 ! Pourtant, il restera toujours pacifique. Le peuple français, à cette époque, camlidcment dévoué à son roi et à son Dieu, n'a aucune foi dans la valeur des moyens violents : il ne croit qu'aux principes intellectuels de gouvernement. C'est h son roi qu'il parle et qu'il s'adresse, au roi, incarnation vivante delà divine Providence, qui tient dans sa main la paix et la tempête.

Le peuple et son roi contractent, ainsi, malgré les événements, une union de plus en plus directe. En convoquant des Etats pour 1484, la régence n'avait pas à craindre l'explosion violente des vœux passionnés qui lui arrivaient déjà de toutes parts. Elle craignait seulement de voir s'établir, entre le roi et le peuple, un milieu factice, accessible aux intrigues, à l'influence des princes, aux considérations d'intérêt personnel. C'est pourquoi, au fur et à mesure de Tarrivée des nouveaux élus, elle se préoccupait de leur suggérer leur attitude * ; aux principaux personnages, la sœur du roi fit tenir à Toreille le langage des intérêts privés ; à la masse parlementaire, elle opposa la doctrine pure du pouvoir populaire, consacré par le pouvoir royal de droit divin.

L'assemblée qui se réunissait à Tours représentait des idées moyennes, assez homogènes : la noblesse y figurait généralement parla petite noblesse, le clergé comptait assez peu d'évêques, le tiers état un certain nombre d'hommes d'étude et d'esprit distingué : bref, c'était une sorte de cénacle de littérateurs et d'hommes de goût, où Ton vantait Texcmplc des Romains, les lois romaines, les mœurs romaines, oii Ton citait couramment Ovide, Juvénal. Le corps le plus disert, le clergé, y exerçait une influence prépondérante. On choisit pour président Jean de Villiers de la Groslaye, éveque de

1) Saiut-Gelais.

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Lombcz et abbé de Saint-Denis, devenu plus tard cardinal et ambassadeur, esprit cultivé et fin, mais cupide ; ses mœurs firent scandale jusque dans renlouragc d'Alexandre VI, et pour alimenter sa magnificence il scandalisa aussi la France par des procès avec les moines do son abbaye, qu'il laissait mourir de faim ^ La Groslaye n'apporla à la direction des débats qu*un objectif, son ambition personnelle, et il en vint ainsi, plus d'une fois, à trahir la confiance des députés. L'assemblée ellemême montra constamment de la tenue^ du tact, de la convenance, un esprit d'ordre, un zèle consciencieux : elle travailla beaucoup, et en silence, mais elle ne devait jamais perdre le cachet de son origine, — à la fois pétrie d'excellentes intentions, et timide, timorée, en proie à des intrigues secrètes et à des passions. Beaucoup de députés n'étaient pas bien riches : ils ne tardèrent pas à éprouver le vif désir de rentrer chez eux. Sur beaucoup, l'influence du prince puissant dans leur province dominait. Ainsi le duc de Bourbon, par son immense fortune et ses vastes domaines, comme duc de Bourbonnais et d'Auvergne, comme gouverneur du Languedoc, parut de suite tenir une très grande place, et son lieutenant général en Languedoc, Févèque d*Albi, no tarda pas à devenir le membre du conseil le plus familier des États.

Le clergé, qui allait régir l'assemblée, se trouvait, luimême, gêné par les allures des évèques-députés. Parmi des prélats pieux et distingués, l'élection n'amenait guère que des évéques remuants, politiques, ambitieux, de tenue compromettante : l'évêque de Lombez; Philippe de Luxembourg, évoque du Mans, attaché par ses origines et sa famille au parti des princes et bientôt leader de leur parti ; Antoine de Chalon , évèque d'Autun , naturellement acquis au prince

1) Félibien, liisl, du Saint'DfiHys.

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d'Orange; André d'Ëspinay, archevêque do Bordeaux, breton, ami intime du cardinal de Bourbon, caractère prudent et circonspect, porté vers la cour; les évèques de Poitiers ot de Luçon, assez incolores; Pierre Cadoret, ancien aumônier et àmc damnée de Louis XI, pourvu par le pape de rarchevéclié de Bourges, mais vivement combattu par son chapitre, qui refusait de l'admettre; Geoiïroy de Pompadour, évèque de Périgueux, remuant, ambitieux, etc. La cour comptait des amis, spécialement la députation de Paris, presque entièrement dévouée à sa cause, la députation de Bourgogne, dirigée par Philippe Pot, ou des hommes comme le sire de Castelnau de Bréteuoux, anciens agents de Louis XI, compromis dans son souvenir. Louis d*Orléans retrouvait, au contraire, plusieurs victimes de Louis XI : le vicomte de Polignac, Antoine de Montchenu, Tévêque d'Angoulème, b&tard du connétable de Saint-Pol...; des amis personnels, Guillaume de Montmorency, député de Paris, Guillaume Le Fuzelier, député de Senlis, Charles de Coétivy, seigneur de Taillebourg, gendre du comte d*Angoulème... Grand propriétaire en Normandie, appuyé par le duc d'Alençon, Louis pouvait aussi compter sur la députation de Normandie. La Normandie tenait, dans le royaume, une place un peu à part. Dans la crise générale, elle continuait à prospérer, et mille monuments somptueux témoignaient de sa grandeur, de sa vitalité. Les autres provinces la jalousaient, et elle se plaignait, au contraire, qu*on lui réservât dans les impôts une trop large part; elle tenait beaucoup à son autonomie, à ses libertés locales, à son régime d'Etats, fruit d'un usage immémorial, conlirmé par les rois, enraciné dans les mœurs. Elle aurait aimé et comprenait facilement un régime représentatif; tout la disposait à prendre au sérieux la convocation des Etats, et à secouder les idées libérales ou indépendantes. Sa députation possédait, dail-

leurs, un porte-parole et un homme de plume, en la personne de Jean Massclin, docteur en tout droit, chanoine de Rouen, doyen élu du chapitre. Masselin passait, en Normandie, pour Taigle de la chaire, pour un orateur très élégant, dévoué au bien public, en état de haranguer des rois et des princes *. Le parleur, en bon normand, se doublait d'un homme d'affaires actif et enlendu, d'un citoyen généreux (en 1500, il donna une table d'argent pour le maître-autel de sa cathédrale). Masselin arrivait certainement à l'assemblée avec Tintenlion d'y jouer un rôle actif; il se donna même la peine d'écrire, sous forme de journal, une sorte de procès-verbal des réunions*. Ce coryphée du parti parlementaire aurait aimé avoir les Etats se perpétuer et ouvrir à son talent quelque vaste horizon. Quand il fallut en faire son deuil, il revint àRouen^ simple doyen; quelques années après, Georges d'Amboise le prit pour vicaire général et pour représentant dans le gouvernement de la province. Masselin, en cette qualité, eut à convoquer chaque année les États de Normandie, et put donner libre carrière à ses goûts parlementedres; mais, par un phénomène assez fréquent, une fois à la tète de Tadministration, il inaugura les allures les plus autoritaires et, notamment, le système des candidatures officielles*. Il aurait pu prétendre, sous le règne de Louis XII, aux plus hauts emplois, si la mort ne Teût frappé, le 25 mai 1500.

Guillaume de Montmorency, ancien chambellan de Charles d'Anjou, ne manquait pas de prestige parmi la noblesse, comme « premier baron de France » ; mais il appartenait, en politique, à l'école de Guyot Pot, dont il allait épouser la fille

1) Chronicon Archiepiscoporian Rothomagensium (lat. 5G59).

2) Publié par Dernier {Colkction des documents inédits),

'3) V. sa lettre du 14 janvier 1497, anc. st. (Arch. munie, de Rouen, 228, 1). Cf. fr. 26103, 865.

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le 17 juillet suivant. C'est dire qu*il s'appliquait à ménager tous les partis, pour son profit. L'amitié de Louis d'Orléans ne Tempèchapas d'accepter le titre de chambellan du roi. Il était issu du second mariage de Jean de Montmorency, et seulement son troisième iils ; après la mort de sa mère, il soutint divers procès contre son'demi-frère aine Louis, auquel, en 1483, il arracha définitivementlabaronnie de Montmorency, pour laquelle il rendit hommage au roi en 1484 *. Un procès pour la terre de Damville, qu'il revendiquait également, le mit aux prises avec Guyot Pot, acquéreur de ce domaine'; se sentant aSaire à forte partie^ Guillaume s*en tira en épousant Anne Pot. En somme, le terrain mouvant des Etats de 1484 devait singulièrement favoriser les entreprises des gens hardis. En usant habilement de leurs influences particulières, en se maintenant sur le terrain parlementaire, en se présentant comme des victimes de Louis XI, les princes pouvaient profiter de la situation. Malheureusement pour eux, la mort de la reine anéantit une sorte de tiers parti qui semblait se rallier autour de son nom ^, et Louis d'Orléans, lancé dans la lutte sans contrepoids, sans expérience, perdit la mesure : on eût dit que tout lui était dû; au lieu de diriger le mouvement, de se mêler au travail des États, d'étudier leurs vues, leurs besoins^ il y demeura étranger. Ses airs de protecteur, ses

1) Il arguait d'une donation spéciale de son père (l)ésormeaux, llimloirc de la maison de Montmorency y t. I, p. 394; Du Chesne, Histoire de la maison de Montmorenqft p. 241 ; preuves, p. 258, 259).

2) V. ci-dessus, t. I, p. 345.

3) Jean Thiercelin, seigneur de la Brosse, chambellan et exécuteur testamentaire de la feue reine, était capitaine de Chinon. Il dut donner sa démission, et fut remplacé, le 26 février 1484, par le sire de Beaujeu lui-môme. {Autogr. de la Bibl. impér. de Sainl-Pélersbourg, I, t. I, n* 45). Thiercelin jouait un grand rôle dans ces combinaisons. La Thaumassière, dans la notice qu'il lui consacre (Hist, du Berry, p. 9J1), le qualifie môme de « gouverneur de Louis, duc d'Orléans ».

Il ")

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goûls de parade, ses allures hautaines achevèrent de donner aux bons députés l'impression d'un esprit bien vide et bien vain : Anne de Beaujeu n'eut qu'à laisser aller le prince pour le perdre.

Louis précéda les députés à Tours , et, laissant le duc de Bourbon s'établir au Plossis avec le roi et les Beaujeu, il prit son logis au cœur de la ville, près de Saint-Julien', afin de continuer tout à son aise la vie de plaisir et de irivolilés, qui lui avait si bien réussi à Amboise, devant des jeunes amis ou des courtisans condamnés à tous les enthousiasmes par le souvenir de leur passé. Il se fit apporter Torfèvrerie ducale *. Le 1" janvier, il débute en faisant distribuer par le bâtard Fricon des élrennes (70 sous) « aux fillettes de joye » du pays •. Ménestrels, trompettes, huissiers et portiers du roi, ménestrels de la feue reine, du cardinal de Bourbon, du duc de Lorraine, trompettes des ducs de Lorraine et de Bourbon viennent lui apporter leura vœux et leurs aubades*. Le jour de rentrée du roi, tous les pages du duc d'Orléans sont élégamment habillés à neuf, de velours noir*.

Le jeune duc s'était formé une garde personnelle de vingtquatre archers , grassement payés ( chacun d'eux recevait 4 livres 10 sous par mois), sous les ordres de Gilbert, Bertrand, seigneur du Lys - Saint-Georges , pensionnaire pour 220 livres, outre les gages '. Il mit en réforme plusieurs anciens serviteurs de sa mère', Griboval, souverain maître des

1) Masseliii.

'l) Orléans XII, 825.

3J Orléans XI 1,831.

4) Orléans, 831.

5) Joursanv.y 191.

6) Orléans, 830.

7) « ... Du teins que elle (la duchesse mère) uvoit l'admiaislracion de mond. s. le duc son fllz. . », porte le compte de janvier-mars 1484 (Orléans, 832). Le duc affirme sa prise de possession : il ordonne de relier les comptes

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eaux et forêts*, le médecin Jean Burgensis% le trésorier général Jean Vigneron', M"*' d'Arbouville ^ On voit reparaître le vieux Philippe de Hédouville, seigneur de Sandricourt*, Tancicn premier maître d'hôtel de Charles d*Orléans, et surtout son fils^ jeune ami du prince. La vie bruyante conlinuo tout le mois. Le 7 janvier, représentation de farces... C'est à qui fera hommage de chiens, d*oiseaux, do chevaux... Le jour des Rois, la fève échoit à Jean de Brilhac^ Le 18, grandes joutes au Plessis-les-Tours, devant le roi^; Louis d'Orléans vient se mettre sur les rangs, entouré des héraults et poursuivants royaux, et des trompettes du duc de Bourbon. Le lendemain 19, Louis, pendant un concert de trois musiciens, reçoit son garde de Villers-Coterets, Pierre Goget, qui accourt porter une grave nouvelle : des loups- cor viers mangent les daims. Louis envoie chercher à Blois un de ses

confirme un don fait par sa mère au capitaine de Monlils-les-Blois, Henri Je Visse), pour son mariage (Orléans, 825); conGnoe, le 14 janvier, Pierre le Gros, portier du château de Blois, dans son office {Coll, Uvraid., 1057). Pierre le Gros exerçait ces fondions sous Jean de Dam pierre, appelé auss Jean le Breton, maître- portier et garde des clefs, <iui fui mainlenu (Coin pies divers : Collège Herald., n<»» 526, 1648 et suiv.). GeotYroyColereau fui iiommé concierge de Blois, par pat. du 14 oclubre 1484. Bertaut de Villebresme devint auditeur des comptes au mois de février; Denis .Musset, avocat à Blois, redevint conseiller au mois de juin (Bibl. de Blois, n^' 1510, 1512 1513). A la fin de 1484, nous trouvons Roulequin Cœillet, conoierge du château, et Etienne Cardière, jardinier (Orléans, 830).

1) Et maître d'hôtel de la duchesse; remplacé pur Gilles des Ormes [Cou- 'lition fi/restière de VOrlèanais^ p. 310), Il continua à recevoir 200 liv. par an et à rendre quelques services.

2) Jean Hurault, Jean Salmon, ainsi que divers of liciers inférieurs, notamment Gillete de Launay, « gouverneresse de Beluche i) (Orléans, 831J.

3) Orléans, 831.

4) Son mari, Guillaume (KArbouville, est remplacé [)ar Guyot Polcoiiime gouverneur d'Orléans; Charles d'Arbouville (probablement sun tils) devini capitaine d'Yèvre (fr. 20498, fo 82 : Arch. du Loiret, A. 1083, f^ 275).

h) Mari de Huguette de Brilhac {TU. Hédouville, 37).

6) Orléans, 831.

7) Cf. Joursanv.y 658,

faucons : il donne un grand banquet, pour lequel il mande le premier artiste de ses cuisines, icdninin le gueux K De ChAteauneuf, on lui envoie trois faisans. Un fou, selon Tusage du lemps^ animait probablement ces plaisirs '. Pendant le mois de février, les gallans sans soucy^ joueurs de souplesses, ménestrels de Gand, se succèdent. Les « petits religieux » de Saint-Julien donnent une farce '.

Le duc pourtant n'oubliait pas la politique. Dès le mois de janvier^ sans doute à l'instigation de Jean de Foix \ il profila des circonstances pour nouer des relations au dehors*. Laurent de Médicis et le duc d'Autriche lui font offrir des faucons \ Le duc de Lorraine vient à Tours se plaindre des retards mis à le satisfaire^ et réclamer le duché de Bar, la Provence : René de Lorraine, dit Commines^ n était pas un courtisan^ c*était un caractère; se» instances embarrassaient singulièrement le gouvernement français. Louis d'Orléans affecta d'entretenir avec lui des relations intimes.

Les tentations, du reste, ne manquaient pas. Le 16 janvier, le sénat de Venise envoyait en France Antonio Loredan, pour appeler fortement Tattention du roi et du duc d'Orléans sur l'état de Tltalie '. Venise rêvait le développement de la

1) Orléans, 831.

2) Sur le fou attribué à Louis d'Orléans, v. M. Couderc, Bibliothèque de l'École des Cfuirles, 1889, p. 105.

3) Orléans, 831. Cf. Joursanv,, 853.

4) Les comles d'Étampes avaient, à Blois, rue Cbemonton, dans la paroisse Saint-Honoré, une maison, qui passa ensuite au nom du duc de Bretagne, qui la fît passer au nom d'un de ses argentiers, Colinet -Tirant {Tit, Du Plessis).

5) Il envoie aussi en Sologne son poursuivant Coucy pour faire éloigner des pillards et gens de guerre sans aveu (Orléans, 832).

6) 15 janvier et 16 février.

7) Un 1483, la France avait envoyé Jean de Vienne, seigneur de Liste- Qois, en ambassade à Venise {Tit. Vienne.)

ligue franco-vénitienne, inaugurée dans les dernières années du règne de Louis XI : son ambassadeur devait rappeler au roi les droits de la Maison d'Anjou sur le trône de Naples, usurpé par Ferdinand d*Aragon, voir en secret le duc d'Orléans, et lui exposer l'opportunité d'une action contre Milan, où régnait la confusion, où la tyrannie du gouvernement révoltait beaucoup de gens; Ludovic Sforza aspirait ouvertement à dépouiller son neveu de la couronne; le peuple murmurait, la situation et les plaintes de la duchesse Bonne pouvaient, d'un instant à l'autre, provoquer une crise... L'ambassadeur devait insister de toute sa force sur ces divers points et vivement presser le duc d'Orléans* de saisir une occasion qui semblait s'offrir.

Cependant, l'absence de quelques députés au jour dit donna à la cour un motif de retarder l'ouverture dos Étals*, et de continuer ses pratiques. Le 7 janvier, sur une convocation formulée au nom des princes, les députés se rendirent au Plessis-Ies-Tours, où M. de Beaujeu les présenta au roi par province. Les Etats ne s'ouvrirent que le 14, dans la grande salle de l'archevêché de Tours. Les membres prirent place sur des bancs, tous ceux quijouissaient d'une charge quelconque occupant les premiers rangs. A droite et à gauche, se trouvaient des fauteuils, pour les grands et les prélats qui ne faisaient point partie de l'assemblée : en face, s'élevait le trône, où le roi s'assit, entouré du chancelier et du connétable, assis également. Un certain nombre de grands seigneurs se tenaient debout aux côtés du roi; parmi eux, Dunois, le comte d'Albret, le comte de Foix, le prince d'Orange, le comte de Vendôme. Sur un banc, placé en biais, on voyait, assis, les ducs

1) Cité par Miss M. Robinson, daim of Orléans to Milan, dans The English hisiorical Review, 1888, p. 279.

2) Voyage de Vahhé de Citeaux^ cilé par Pélicier.

(rOrléans et d^AIonron, les comtes d'Angoulême, de Beaujeu et de Bresse, (letlc première dislribulion de places souleva de grandes difliciillés de préséances : le comlo d'Angoulème protesta fort contre sa place*.

Dans rassemblée, on remarquait les dépulations des provinces nouvellement françaises, la Provence, le Roussillon, le Dauphiné, la Bourgogne.

L'ancien chancelier de Louis XI, Guillaume de Rocheforl, ouvrit les délibérations par un fort habile discours. Après un parallèle entre Tétai permanent de révolution, qui frappait d'impuissance et de discrédit TAngleterre, naguère si forte, et Tespril do fidélité, qui, au contraire, assurait en France la stabilité et la solidité du pouvoir, il exposa la situation avec beaucoup d*art, avec beaucoup de loyauté aussi; il s'étendit sur les réformes accomplies ou futures, et il en profita pour prononcer indirectement le panégyrique du Conseil du roi. Déjà, disait-il, on a beaucoup fait : on a rétabli l'équilibre dans les finances, et prononcé la reprise, par le domaine, de toutes les générosités inconsidérées, illégales, de Tancienne administration royale. On pouvait ainsi espérer un allégement des lailles, car rien n'affectait plus le cœur du roi que de faire appel H la bourse des contribuables. L'on a liquidé, à la satisfaction réciproque, les troupes suisses, qui ont repris la route de leurs montagnes; ce désarmement ne présentait aucun péril, la situation extérieure étantbonne et toutes les alliances renouvelées. On a révisé les ordonnances de Charles VII et d'autres plus anciennes (le chancelier semblait presque oublier le nom de Louis XI), pour les mettre en harmonie avec les besoins modernes; ce travail législatif sera soumis aux députés. Bref, le gouvernement remettra tout en ordre, réformera

1) Saint-Gelais.

LES Atats Généraux 71

les abus, fera de la France un pays sans rival; fort do ceUc perspective, le chancelier finissait par un appel chaleureux à la concorde el à l'union. Enfin, pressé par rheurc, disait-il, il se bornait à tracer aux États Tordre de leurs délibérations : il mettait en première ligne les questions d^intérèt général ou relatives à la personne du prince, les questions d'intérêt local au second rang. Au reste, le roi donnerait volontiers audience à quiconque la demandera, fût-ce le dernier de ses sujets.

Cet adroit exposé de la politique de M. et M"""" de Bcaujeu, formulé avec beaucoup de simplicité, dans un langage de bon sens et de raison, laissait dans Tombre les questions brûlantes. A peine si une phrase finale mentionnait les difficultés relatives à la garde du roi, qu'on ne pouvait passer sous silence. Pas de récriminations contre Louis XI, pas de louanges non plus; le gouvernement promettait des réformes, mais par les soins du Conseil du roi, où siégeaient en majorité des serviteurs de Louis XI, souvent détestés, parfois fort décriés. Les réclamations du duc de Lorraine, des enfants d'Armagnac, de tant d'autres, n'obtenaient pas Thonneur d'une citation. D'autre part, si le chancelier écartait soigneusement les questions de personnes, il conviait aux questions d'affaires, il faisait miroiter le rêve d'une diminution d'impôts, il ouvrait un vaste champ de sérieux et féconds efforts, en priant les députés de collaborer à l'œuvre de révision des lois et de réorganisation du royaume.

Ce langage produisit une impression profonde. Après Télection du président, l'assemblée se distribua en six bureaux, pour étudier les cahiers des électeurs, et en dégager les conclusions dans un rapport général*. Nous ne savons les noms

1) Si Ton en croit Barthélémy de Loches (Bibliothèque du Vnlicnn, ms. cité), Louis d'Orléans aurait, dès la première séance, tenu un discours sur la nécessité de Tautorité, mais contre la « tyrannie », surtout contre la tyrannie d'une femme avare. Louis tint bien ce langage, mais pas sous cette forme,

72 HISTOIRK DE LOnS XH

que de trois présidents des bureaux : tous trois sont, comme le président de l'assemblée, des ecclésiastiques : Jean de Rély, chanoine de Paris, et Tabbé de Citeaux, du parti royaliste, Jean Masselin, doyen de Rouen, du parti libéral ou orléaniste. Dès le premier moment, on vit poindre les tendances des deux partis : la majorité royaliste, qui considérait les Etats comme réunis par une faveur du prince, pour donner les avis que le chef de la nation voudrait bien demander j les parlementaires, convaincus de leur droit à statuer sur l'organisation du gouvernement et sur la garde du roi. Au fond de toutes les discussions, ce double courant va, dès lors, se dessiner*. Les députés se mirent avec ardeur au dépouillement des cahiers, dans le sens indiqué par le chancelier. Ce labeur préliminaire occupa près d'une quinzaine de jours, toute la première partie de la session •

Nous n'entrerons pas dans le détail de ces intéressantes séances : les princes, tout en les suivant attentivement, se tinrent en dehors. Le duc d'Orléans paraissait se réserver, fourbir ses armes, pour une campagne décisive. On eût dit qu'il attendait quelque chose; l'arrivée d'une ambassade bretonne sembla marquer la fin de cette période de vague. L'ambassade, composée de Pierre Landois, du sire d'Urfé et de Poucet de Rivière, se résumait, à vrai dire, dans son chef, Pierre Landois, personnage ardent, énergique, entreprenant, monté de la plus basse extraction au gouvernement souverain du faible duc de Bretagne et du duché. Le chroniqueur Nicole Gilles résume d'un mot l'idée qu'on se faisait de Landois, objet de l'horreur et de la jalousie des barons bretons : il rappelle VOlivier le daim de la Bretagne. Landois possédait un vice, — ou une vertu, — indiscutable : il aimait passionné-

1) Masselin, p. 1.58.

ment sa province, il haïssait la France. Actuellement, il agissait d'accord avec le beau-frère de Louis d'Orléans, Jean de Foix, vicomte de Narbonne*, dont la sœur était la duchesse régnante de Bretagne. Jean de Foix, qu'on avait vu, si peu de temps auparavant, servir activement Louis XI, se révélait, comme beaucoup d'autres, l'adversaire implacable de la politique du feu roi. Il était, du reste, le frère de cette comtesse d'Armagnac, dont Louis XI avait ruiné el fait périr le mari, sous la direction de M. de Beaujeu, et qu'on disait morte ellemême de sévices. Marié à une femme ambitieuse, il luttait contre Madeleine de France, pour la possession du royaume de Navarre, lorsqu'il apprit la mort de Louis XI. Il quitta tout, et accourut. C'est lui qui avait conçu le projet d'unir par un mariage les maisons de Bretagne et d'Orléans, et, maintes fois, il avait développé son plan devant sa sœur^. L'ambassade bretonne, en abordant Tours, ne prit point la peine de dissimuler ses rapports avec le duc d'Orléans. Louis reçoit, le 17 janvier, le tabourin de M. d'Avaugour, bâtard de Bretagne, le 23 janvier et le 4 février, quatre trompettes el deux joueurs de soupplesse, attachés à l'ambassade ^ Landois remit, avec sa créance, une lettre, par laquelle le duc de Bretagne requérait M"' de Beaujeu « de bien traiter la personne du roi, de lui bailler bons et loyaux serviteurs pour l'instruire en toutes bonnes mœurs, de lui quérir des gens notables cl bons conseillers pour le servir et l'entourer » : autrement dit, le duc de Bretagne menaçait, pour faire acheter sa neutralité : il voulait bien passer sur le droit de garde, mais il se joignait aux

i) A partir de 1483» le comlé de Foix fut disputé entre les deux branches de la maison de Foix, représentées par le vicomte de Narbonne et par Jean d*Albret, mari de Catherine de Foix. Jean de Foix prit, dès lors, le titre de comte de Foix.

2) Déposition de M. Gaillard, au Procès de divorce de Louis XIL

3) Orléans, 831.

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princes et à une partie des États pour réclamer le chang^cment du Conseil. Anne de Beaujeu se borna à quelques vagues paroles do remerciement pour Tinlérét témoigné au roi. Des négociations secrètes s*ouvrirent ; Landois demanda, comme garantie, Téloignement préalable des deux compagnies cantonnées sur la frontière de Bretagne, le paiement de la solde de deux cents lances, la remise en gage de trois places fortes, la restitution d'une lettre adressée par François !•' à Jean de Blois*, bref, une sorte de vassalité de France. Il no s'illusionnait certainement pas sur la valeur de ses prétentions ; il amorçait ses pièges et restait à Tours.

Malgré la sécurité officielle du gouvernement français en matière extérieure, Landois comptait aussi sur la cour de Rome. L'aiïaire compliquée du mariage de Louis d'Orléans dépendait de Rome : la Bretagne, reliée au Saint-Siège par rinfluence du cardinal de Foix , était d*ailleurs habituée à compter sur le pape. Sixte IV, actuellement régnant, fidèle aux traditions de la diplomatie pontificale, ne devait probablement pas s*engagor à fond dans une si grosse querelle, mais on pouvait compter qu'il agirait pour en rester l'arbitre et en tirer parti. Une victime de Louis XI, et des moins intéressantes, Tévêque d'Angers Balue, réfugié à Rome, où il fuyait la colère de la France, et où on lui savait gré de l'abolition de la Pragmatique, brûlait de rentrer en scène. Sixte IV, le 8 octobre 1483, c'est-à-dire dès qu'il put se rendre compte des difficultés de l'a régence, choisit Balue pour légat en France, avec la mission de veiller à diverses réformes ecclésiastiques et de se rendre arbitre de la paix entre la France et TEspagne, entre le roi et les princes. Le caftictère trop connu du légat faisait aisément prévoir qu'il s'attacherait

1) Dupuy, Hist. de la réunion de la Bretagne^ l. lî, p. 16,

LES ÉTATS GÉNÉRAUX 7o

surtout à la partie politique de ses instructions : le pape donnait un compère à Landois. Il fallait que Sixte IV jugeât le gouvernement français bien faible. Le pape accentua encore ses intentions, en notifiant la nomination de Balue, par des brefs spéciaux, aux ducs d'Orléans, de Bourbon et de Bretagne '.

Anne de Beaujeu, sensible à cette sorte d'affront, refusa de recevoir le légat. Balue, parti de Rome cinq jours après sa nomination, le i3 octobre, s'avança lentement, malgré sa feinte précipitation ; il lui fallut dix jours pour arriver à Florence ; de là, il s'achemina vers la frontière française, où il dut s'arrêter. Le 13 novembre, le pape écrivait au duc de Bretagne, pour le prier d^intervenir ; le 22, il sollicitait le roi lui-même. Néanmoins, lors de l'arrivée de Landois à Tours, en janvier 1484, Balue se trouvait toujours à la frontière.

Pour mettre en bonne voie ces intrigues si délicates, il fallait troubler des États. A la fin de janvier, Louis d'Orléans, bien certainement sur le conseil de Landois (car ni le duc de Bourbon, ni les autres princes ne s'associèrent à lui), fit une démarche contraire à ses idées habituelles. En son nom et au nom des princes de sa Maison, c'est-à-dire de MM. d'Alençon, d'Angoulême, de Foix et de Dunois, Tévêque du Mans se rendit dans les bureaux et tint à l'assemblée un langage flatteur : il vanta l'énergie des députés, leur désir de mettre ordre à tout ; il appela leur attention sur l'excès des pensions : « Et afin que quelques-uns d'entre vous n'aient pas peur et no renoncent point au désir de si bien faire, comme beaucoup do personnes prétendent à leurs anciennes pensions, et môme à de nouvelles, selon les habitudes qui, pendant le dernier règne, ont écrasé les finances, les princes vous exhortent à vous armer d'une grande fermeté, et à persévérer, sans aucune

i) Raynaldi, XI, 49.

76 HISTOIRE DE LOUIS Xll

partialité, dans vos saints jugements. » Les princes oiTraient de renoncer à leurs émoluments, par amour du peuple, pourvu qu'on composât le Conseil royal « d'hommes probes et expérimentés », qu'on chassât, au besoin, les tyrans, repus, depuis quelques années, de la sueur du peuple (le mot pouvait passer pour neuf) ; ils promettaient tout leur appui pour cette œuvre de justice.

L'évèque du Mans posait ainsi la candidature de MM. d'Alençon et d'Angoulême, jusqu'alors exclus du conseil. Une vive approbation sur les bancs libéraux accueillit sa rude harangue. La condition même, indiquée par lui, ne déplaisait pas à une partie de l'assemblée. L'assemblée chargea une délégation de porter aux princes d'Orléans un hommage et un remerciement. Pour effacer Teffet de ce discours, Tévêque de Lombez, président, affecta de voir, dans la dernière phrase, une menace à l'adresse des États, au cas où les princes ne recevraient pas satisfaction ; il répandit ce bruit au dehors. Dès le lendemain^ Févëque du Mans l'interpella énergiquemcnt en séance, et^ aux applaudissements chaleureux des libéraux , traita de mensonge Tinterprétation du président, qu'il prit vivement à partie, et qu'il accusa de trahir son serment en divulguant une délibération. L'évèque de Lombez se défendit assez mal^ Ce scandale ne produisit rien. Au contraire, le 2 et le 3 février, les orléanistes subirent quelque atteinte. On lut et on vota le rapport général sur les vœux extraits des cahiers. Le 2, l'assemblée, après une discussion assez orageuse, adopta un vœu fort énergique pour le retour à la Pragmatique et contre l'intrusion en France des légats. Quelques-uns des députés-évêques se crurent tenus de protester contre une atteinte aux prérogatives du Saint-Siège : la clameur de

1) Masselin, p. 83, H7.

l'assemblée étouffa leurs protestations ; le parti des chanoines dominait. On parla des souffrances du peuple, de la saignée d'argent pratiquée par chaque légation ; on se plaignit même tout haut du trop grand nombre des évèchés *. Peu s'en fallut qu'on n^cxpulsât les évéques. Ceux-ci arguèrent de Tincompétence des États en matière canonique. Anne de Beaujcu, peu désireuse de compliquer les aiïaires, imita le système expectant du pape. La minorité épiscopale put se réunir chez le cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon, frère de M. de Beaujeu. Le cardinal avait été jadis le partisan acharné de la Pragmatique, le président des réunions où le clergé français fit les professions de foi gallicanes les plus éclatantes ; mais, aujourd'hui, tenu à l'écart par sa belle-sœur, à cause de son immoralité notoire et de sa déconsidération, il entrait dans l'opposition et affichait les doctrines les plus ultramontaincs. En tolérant une opposition dirigée par lui, Anne se donnait les avantages de la modération : elle savait que, le jour où elle le voudrait , moyennant quelques bénéfices de plus et la rentrée du cardinal au conseil, elle éteindrait ce feu de paille, ce qui eut lieu.

Le 3 février, les États votèrent un ajournement, sur les réclamations du duc de Lorraine, qui se vit ainsi, à son grand déboire, abandonné à la discrétion de la cour. Dans la même séance, le sire de Montagu le Blanc, chambellan du duc d'Orléans, protesta, de la part de son maître, contre l'admission d'étrangers, et pria les États de veiller sur le secret de leurs délibérations. Le duc, dans sa mauvaise humeur, voulait ainsi raviver les haines des libéraux contre le président, qu'on accusait avec colère de toute sorte de trahisons, et même de falsifier les délibérations'. Enfin, le 4 février, s'ouvrit le

1) Hozier HistoriaL

2) Masselin.

grand débats la bataille décisive , sur la composition du Conseil. Ce fut Técucil. Instantanément Tassemfilée changea de face : cette réunion, jusque là si sérieuse, si pleine de droiture , et même d'harmonie apparente , tomba tout à coup dans le chaos des compétitions personnelles. Grands seigneurs, princes, membres du conseil, gens de cour, chacun avait travaillé individuellement Tesprit des députés, excité les convoitises. Les membres en fonctions du Conseil appartenaient tous à une province : ils avaient gagné les députés locaux. Tous, même les plus compromis, se réclamaient de l'amilié d'un prince. Et puis, chaque province voulait sa part au conseil : chaque député entrevoyait un ministère dans ses rêves. Au lieu de végéter obscurément dans quelque chapitre, devenir membre du Conseil du roi, quel rêve! On se rappelait avec attendrissement Cincinnatus, ce type de l'union de la charrue avec le pouvoir! Malheureusement, aucun principe, aucun débat sérieux ne se dégageait d'une mêlée si confuse, ou plutôt mille principes, mille idées jetées à l'aventure se croisaient, soit pour le mode de volation, soit sur le fond même de la question. L'augmentation du Conseil amoindrissait, pour l'un, rinfluence d'un membre ami, l'autre y trouvait une chance de salut.

Le souci de plaire au roi, de faire sa cour, de ne pas se compromettre et, en même temps, de se distinguer personnellement, dominait toute préoccupation. L'assemblée n'osait s'arrêter à aucun parti, de peur de blesser un prince; on voulait éloigner certains conseillers , mais , en faisant des victimes, on craignait de se faire des ennemis... Les députés de Paris proposèrent le staiu quo ; le reste de l'assemblée le repoussa, mais aucun autre système n'obtint la majorité. On convint , seulement , d'agir avec l'agrément des ducs d'Orléans et de Bourbon. Les deux princes venaient, en effet,

LES ÉTATS GÉMÉAAL'X 79

de se rapprocher pour le moment critique, et, au milieu des débats^ deux de leurs gentilshommes, MM. de Marigny et de Gulant, vinrent, en leur nom, protester de leur parfait accord et offrir leur appui, si les États voulaient continuer à amender la république par de sages conseils. Pendant qu'on applaudissait courtoisement^ M. deBeaujeu recevait, auPlessis, le sénéchal de Normandie, et engageait les États, par son intermédiaire, à nommer eux-mêmes, sans aucune hésitation, la totalité du Conseil, Irente-six membres. M. de Beaujeu ajoutait qu'abandonner ce choix aux princes serait leur rendre un mauvais service, leur fournir peul-ètre un brandon de discorde. Il envoya M. de Boissy, avec Geoffroy Hébert, évêque de Coutances, et MM. de Vatan, de Marigny et de Culanl, représentants des ducs d'Orléans et de Bourbon, déposer sur le bureau des Élats, le matin du 6 février, la liste exacte des membres du Conseil, sur laquelle on ne se trouvait pas d*accord. Boissy n^accompagna le dépôt que de quelques paroles vagues, assez sèches. Dans sa passion d'habileté, rassemblée chargea une commission de douze membres de remercier officiellement les princes et de les sonder, avant d'aborder la grande délibération. Le jour même, la commission se présenta au Plessisles-Tours, et apporta au roi Thommage voté. L'évêque d'Albi la remercia^ au nom du roi, et^ d'un ton familier, dégagé, demanda si Ton n'en finirait pas bientôt. Les députés répondirent qu'ils espéraient épuiser les débats en deux jours. Us se rendirent ensuite dans la chambre du duc de Bourbon, pour lui demander s'il désirait le maintien du Conseil ou son changement : le prince répondit qu'il ne voulait point influencer les États. Us revinrent ensuite à Tours, chez le duc d'Orléans. Louis sortait pour se rendre à un banquet et ne répondit rien*.

1) Masselin, p. 134.

Louis estimait qu'on devait, sans conteste possible, lui adjuger d abord le litre de régent. « Le droit est tel, disaient ses amis, que, quand le roi demeure en bas Age, le plus prochain à succéder doit être régent* » ; d'après eux, les États avaient grand tort de ne pas commencer par ce point essentiel la réorganisation du Conseil ', carie royaume ne pouvait subir le gouvernement d'une femme. On leur répondait, il est vrai, que Tâge du roi' rendait inutile Tinstitution d'une régence proprement dite* (Anne de Ueaujeu avait suffisamment retardé l'ouverture des Etats, pour donner à cet argument toute sa valeur) : que, d'ailleurs, Louis d'Orléans, qui dédaignait tant la tutelle des femmes, sortait à peine de celle de sa mëre^ Son âge, sa conduite, n'inspiraient pas très grande confiance. Il semblait rationnel de lui laisser simplement sa place de premier prince du sang, qui l'appelait, après le roi^ à présider le Conseil. Louis d'Orléans goûtait fort peu ces raisons, et, le lundi 9 février, il envoya aux États, par Montagu-le-Blanc, une lettre pour déclarer que, les bureaux, dans la discussion relative au Conseil, ne lui réservant pas, paraît-il, le rang et la prééminence de sa dignité, il préférait qu'on le passât sous silence. Il n'en fallait pas tant pour bouleverser les âmes des députés. L'assemblée vota, à l'unanimité, une adresse qu'une commission porta au duc. Au moment du vole, dans l'agitation des esprits, Philippe Pot, Tami de M"*" de Beaujeu, se leva, et paraphrasa, dans une harangue justement fameuse, le programme indiqué par M. de Beaujeu et par M. d'Albi, c'est-k-dire que les États devaient, sans plus tarder,

1) Sainl-Gelais.

2) Id,

3) Qui atteignit sa majorité le 30 juin suivant.

4) Voyage de Vàbbé de Citcaiiw,

5) Le continuateur de Girard du Haillan.

prendre charge de nommer le conseil, comme on le leur demandait, puis s'en aller. Sa parole hardie et fougueuse, parole autoritaire, presque martiale, résonna comme un clairon sur cette réunion diserte et timide, accablée du souci de satisfaire tout le monde et d'établir dans le gouvernement des distinctions et des sous-distinctions. Il contesta aux princes du sang la qualité de tuteurs nécessaires des rois ; il disait ne trouver cette règle nulle part, et, pour frapper mieux ses auditeurs pusillanimes, il invoqua hardiment le fait accompli. « A ce compte, le duc d'Orléans aurait dii recevoir la régence, et le comte d'Angoulème la garde du roi : les leur a-t-on données? Et cependant, ajoutait-il, le duc d'Orléans n'est point un de ces hommes qui se laissent dépouiller sans réclamations. «INiis, élevant le débat, remontant à la nature mémo des choses, il développa la théorie de deux pouvoirs seuls en présence, le roi et le peuple, théorie plébiscitaire, qui ne laissait guère aux Etats d'autre rôle que celui d'obéir. Le peuple a tous les droits, mais il n^en exerce aucun : il les a délégués au roi, qui représente le peuple de plein droit. Née d'une élection première, la royauté constitue une dignité consacrée par Dieu, et non une simple hérédité patrimoniale : les rois sont faits pour les peuples, les peuples ne sont pas le bien dos rois. Si un empêchement frappe le roi, l'autorité, que le roi seul a et doit avoir, retourne au peuple. Les princes du sang appartiennent seulement à la haute aristocratie et font partie du peuple. Philippe Pot, adoucissant ensuite la vigueur de son verbe, rappela le passé, cet horrible passé, palpitant encore dans les souvenirs de la France comme un affreux cauchemar. Est-ce que la ruine de la patrie n'étaitpas le fruit des compétitions princièrcs autour d'un malheureux roi? Après avoir évoqué l'histoire des anciens États, il abordait délicatement le souvenir de Charles VI et de tant d'événements, « que nous avons vus »,

dit-il simplement*. Au milieu d'un profond silence et d'une extrême faveur, sa parole s'élevait, de plus en plus ardente, pressante, incisive, colorée. Pot finit par un flatteur appel à l'énergie des Élats, dans le genre des apostrophes de Mirabeau, avec le talent duquel il présente plus d'un point de ressemblance* : « Ayez donc, messeigneurs, confiance eu vousmêmes, ayez beaucoup d'espoir, et du courage! Cetic liberté des Étals, que vos ancêtres ont mis lant de zèle à défendre, no souffrez point qu'elle soit ébranlée par le fait de voire mollesse. N'allez pas vous montrer plus petits et plus faibles que vos pères : la postérité vous condamnerait, si vous mésusiez de votre pouvoir pour la perte de TElat... » Chaque bureau déjà avait son siège fait, son avis libellé : on donna lecture des avis, qui mirent en lumière Tinextricable confusion de rassemblée. L'impossibilité de s'entendre fit la victoire d'Anne de Beaujeu. Les États déclarèrent maintenir le conseil tel (|u'il existait, en lui laissant à lui-même le soin de se compléter par le choix de douze députés. Tous les princes du sang en feraient partie de droit : le roi le présiderait en personne, et figurerait en nom dans tous les actes du gouvernement, c'est-H-dire sans régence : à son défaut, la présidence reviendrait au duc d'Orléans, puis au duc de Bourbon, puis au sire de Beaujeu. Bref, après tant de laborieux débats, les Etais, par impuissance, abdiquèrent dans les mains du roi. Les orléanistes recevaient une bien maigre satisfaction^ l'entrée au conseil de MM. d'Angoulême et d'Alençon ; encore leur fallut-il, « pour beaucoup de motifs », selon Masselin,

1) Né en 1428, Pot avait cinquanlc-six ans. II mourut en 149'i(Son loinl>eau, au Musée du Louvro : Chroni'juc dis arts, 16 avril 1887).

2) Quoi (ju*il eût, en réalité, plus d'esprit que de véliémence. Il avait été un des poètes de Charles d'Orléans. Cf. une lettre de lui pleine jd'onction, fr. 1278, f« a07.

voter la clause que le sire de Beaujeu passerait avant ces deux princes et avant le comte de Nevers pour la présidence éventuelle. Quant à la garde de Charles VIII, à peine en fut-il question. Les bureaux acceptèrent sans débat la motion suivante : « Attendu que le roi jusqu'à ce jour a été élevé et gouverné débonnairement et honnêtement et qu'il a encore besoin d'être nourri et gardé avec grande sollicitude et diligence^ par ce motif nous opinons et nous requérons que le sire et la dame de Beaujeu continuent, en cette circonstance, ce qu'ils ont bien commencé et qu'ils aient le soin, la garde et le gouvernement de sa personne. » L'irritation du duc d'Orléans se traduisit de la manière la plus arrogante. Le duc envoya un de ses officiers à la députation normande, devenue suspecte à ses yeux de faiblesse, si ce n'est de trahison. Les Normands allaient voter la motion : Louis la déclara offensante : « Si le roi a besoin d'être gouverné et gardé, ou, comme on prétend, d'avoir un régent, dit l'officier, Monseigneur n'entend point que cette administration appartienne à autre qu'à lui. Il veut bien, s'il vous arrive dorénavant de parler de cette chose, que vous disiez simplement que le sire et la dame de Beaujeu seront auprès de la personne du roi, et rien de plus. » Le duc d'Alençon protestait également au nom de sa dignité. M. et M"* de Beaujeu envoyèrent aussitôt le bailli de Coutances, Jean Dumas, seigneur de Li^e, ancien chambellan A^^ Louis XI et ancien serviteur de Pierre de Beaujeu, prier les députés de ne pas s'arrêter à une question de formule. Que leur importait ? Ils triomphaient complètement et n'en demandaient pas davantage *.

Depuis lors, Louis d'Orléans se borna à prendre rang silencieusement avec le roi, le chancelier, le duc de Bourbon, aux séances solennelles des Etats, se désintéressa de leurs actes,

1) Masseiin, p. S^29.'

8i HISTOIRE DE LOUIS XI!

ol chercha du coté de la Bretagne sa revanche. M. et M"" de Keanjou, de leur côté, ne se préoccupèrent plus que de h<Uer la clôture do l'Assemblée. Vers le commencement de mars, le conseil s'adjoignit dix nouveaux membres, choisis parmi les députés : l'éveque drLonibez, Philippe Poty entrèrent naturellement, ainsi que GuillaunKî de Montmorency. Le conseil choisit aussi nn député normand, mais très eiïacé, Jacques de Croixmare*.

Los discussions relatives aux finances* et à l'armée animèrent les dornièn^s séances des Ktats : le gouvernement, soucieux do la situation extérieure, donna si clairement à comprendnî sa volonté d'en finir, que les députés n'obtenaient même plus de convocations du président. On s'était servi de leurs voix comme d'un clavier sur lequel des hommes spirituels ou ambitieux exécutèrent un air convenu. La représentation était finie.

Nous n'ignorons pas que beaucoup d'historiens ont pris fort au sérieux l'œuvre des États de 1484. et même y ont vu un essai de régénération sociale et démocratique. Une assemblée ne peut guère se montrer, pourtant, plus exclusive, plus égoïste, et plus faible que celle-là. Jamais, dans les bureaux, on ne voit élire que doux délégués, et ces délégués sont toujours un clerc et un noble ; le tiers^ en vérité, semble ne pas exister. Quant au peuple, si Ton considère le caractère et les origines de Philippe Pot, le but poursuivi et atteint par lui, on comprendra facilement la valeur toute artistique des déclarations démocratiques de ce noble fonctionnaire. Pot ne fut

i) Sans doute parent fie l'archevêque de Rouen, Robert de Croixnrjare, élu en 1482.

2) Los Utils demandaient la réduction des tailles au chiffre de 1,200,0001., comme à la îtiorL de (^harlos VU (sans compter le revenu domanial, les gabelles, greniers à sel, impositions ou équivalents d'aides). Le gouvernement dtMnandait 1,500,000 liv. pour assurer les services et la défense contre l'Angleterre. Les États maintinrent leur chiiïre, mais ils accordèrent 300,POO liv. de crue « pour un an ». (fr. 2571G, n» 21 Cf. fr. 16260, in fine).

pas (le ceux qui appuyèrent l'idée de prolonger les Etals ou de régulariser leur action. Lui aussi, avait joué son rôle, il était enlré au conseil du roi. De ce que François I" lit peindre partout des Jupiter et des Vénus, riiisloire doit-elle conclure que la France embrassa le culte officiel des faux dieux? Le discours do Philippe Pot nous fait l'oiïet d'une bergerie deTrianon.

Le 7 mars, le roi dit adieu aux Ktats, comme pour partir, et cependant il resta à Tours jusqu'à la fin du mois. Le il, le chancelier prononça formellement le mot de clôture. On déménagea même la salle des réunions, et Ton signifia aux députés que leur indemnité journalière cesserait à partir du 14. Les orléanistes, fort excités, ne purent qu'obtenir d(îs Etals la résolution — bien platonique — de se réunir tous les deux ans. L'avis de la suppression d'indemnité causa une débandade générale. Ainsi prirent fin les Etats de Tours, sans autre conclusion bien pratique que la consolidation du pouvoir exercé en fait par M™' de Beaujeu.

La fureur de Landois et du duc d'Orléans ne connaissait plus de bornes. Landois quitta Tours brusquement, sous préti^xte qu*onvoulait le faire assassiner*, et laissaTambassade continuer un semblant de négociations. Louis d'Orléans prétendit aussi craindre pour sa vie. Il assurait qu'un jour, an Plessis, dans une scène violente, en plein conseil, les amis de M^^le Beaujeu avaient failli le tuer en lui reprochant de viser à la couronne ".

Anne de Beaujeu avait encore bien des soucis. Son pouvoir ne reposait que sur un fait précaire, et, le mois suivant, en rentrant à Paris, un incident peu important vint mettre en lumière ses limites : Anne voulut faire acte lionorifiqucî d'autorité et pria le parlement de lui accorder, selon la coutume des nouveaux rois, un élargUacmont de prisonniers. Le parlement

1) Qu'Anne de Beaujeu lui « voulo't mal » {VrorM, 'polit., p. 1090).

2) FrucMurca, p. 034.

86 nîSTOÎRE DE LOUIS XII

refusa, par le motif que ce privilège appartenait au roi seul, et il envoya copie de son refus aux autres parlements *. Anne se tenait attentive aux bruits des frontières. Le 14 mars, elle adresse son nouveau conseiller, Philippe Pot, en ambassade au roi des Romains, avec MM. de Genlis^ de Piennes et Tévêque de Rieux. Quant à Balue, le pape continuait à se montrer inflexible. Heureusement le légal, las de sa position ridicule, consentit à signer l'engagement de ne pas faire acte de légat et de se contenter du titre nu. Sous cette condition, il obtint l'autorisation de pénétrer en France, et fit à Lyon son entrée solennelle '. Anne de Boaujeu, toujours imperturbable, n'envoya d'ambassade à Rome qu'au mois de septembre suivant*. Louis d'Orléans n'avait pas encore osé soulever la question de son mariage. M. et M"* de Beaujeu lui firent, un jour, demander par M. de Valan s'il ne voulait pas réclamer quelque chose pour M"^ Jeanne; il répondit « qu'il ne s'empeschoit point du fait de ladite dame* ». Ses serviteurs couraient la roule de Nantes : dès le 8 février, il y envoya son valet de chambre, Pierre de Marbre. Christophe de la Fons y fit plusieurs voyages; Chaumart, maître des requêtes, y alla trois fois de suite ; Gilles des Ormes s'y rendit en ambassade officielle avec un hérault d'armes*.

1) 21 avril (fr. 4402, f«2-27: fr. 2831, f6i). Louis XI lui-môme avait voulu faire faire à sa fille aînée une entrée solennelle à Paris : le parlement refusa d'y prendre part (Godefroy, Cérémonial français^ p. 672). Anne ne prélendit pas, comme un roi, guérir les écrouelles; elle voulut au moins conférer des indulgences spirituelles, des pardons^ à un grand nombre de fêtes (Godefroy, ÏUst, de Charles Vlll, p. 508».

2) Delaborde.

3) Pour porter Vobédiencef sous la direction de l'évoque de Langres(reg. d'Et. Petit).

4) Procès de divorce de Louis XII; interrogatoire du roi, déposition du sire de Lamonta.

5) Orléans, 832 : reçu de Chaumart, fr. 26099, 46.

Jean de Foix, partageant rîtnpatienco do Landois, quilla Tours pour hûler les événements * et voir, à Foix, ce qu'on pourrait faire; son frère, le cardinal, vint le remplacer. A Langeais» il rencontra Louis d'Orléans et conféra secrètement avec lui*. Il entra ensuite à Tours et, le 10 mars, il fait offrir un mulet au duc d'Orléans*. Le 11, le duc Louis assista, au Plessis-les-Tours, à une séance du Conseil, qu'il présida en Ttibsence du roi. Le cardinal y vint également : mais on n'y traita aucune affaire notable ^ Louis ne reparut plus au Conseil. Fatigué d'une vie un peu tumultueuse, il était tombé malade, et les médecins se succédaient à son chevet : le vieux Burgensis, mandé expressément de Blois, le savant Robert de Léon, dont chaque visite se payait sept livres, Philippe, médecin de M. de Richebourg, d'autres encore. La maladie se termina par un abcès, confié aux soins du chirurgien Jean d'Orléans. On décida alors de transporter le malade à Illois, mais le voyage fut si pénible qu'il fallut s'arrêter à Madon et réclamer, en toute hâte, des chirurgiens ù Blois et à Tours. Salomon de Bombelles, Adam Fumée, le célèbre archevêque de Vienne Angelo Cato, accoururent de Tours ; Adam Fumée réussit à mener enfin à Blois son client*, dont le mal demeura, jusqu'au bout, assez compliqué. De Blois, les négociations continuèrent avec la Bretagne. Le 29 mars, un gentilhomme du duc de Bretagne vint officiellement prendre des nouvelles du prince*. Nous voyons Gilles des Ormes sur la

1) Le petit Janot (de Casault) et Georges de Sully, tous deux serviteurs de Louis, l'accompagnent (Orléans, 835). Casault revint de Foix en septembre (fr. 26099, 77).

2) Orléans, 832.

3) Id.

4} Registre cTÉt. Petite publ. par M. Pélicier

5) Orléans, 831, 832, 835.

6) Orléans, 832.

route (le Nantes h plusieurs reprises*. Louis comptait sur le duc de Bourbon : il lui envoie trois fois Gilbert Bertrand en Bourbonnais-. Le secrétaire Calipel en était à son cinquième voyage d(î Bretagne depuis la mort de Louis XI \ Malgré cette fièvre de négociations, rien n'avançait, et le jeune duc, marri, soulFranl, découragé, hésitait à se lancer dans une aventure. Son conseil ne s'entendait pas sur la conduite à suivre. En Bretagne aussi, on éprouvait des difficultés, malgré Tassurance de Jean de Foix, que le duc et la duchesse n'attendaient plus que la visite de Louis*. Anne de Beaujeu, désormais plus libre d'allures, portait hardiment la lutte chez ses ennemis. A Jean de Foix, elle opposait Alain d*Albret,dont elb» faisait Tallié de la reine de Navarre, en négociant le mariage d'une fille de la princesse avec le fils d'Alain. Elle comblait les vœux de la ville d'Orléans, en ordonnant la construction (l'une quatrième et dernière enceinte, magnifique spécimen d'architecture militaire'... Tout à coup, Louis d'Orléans reçut, par exprès de ses émissaires, Montagu-le-Blanc et Boudet, une nouvelle extraordinaire : la prise du duc de Bretagne... Voici ce qui s'était passé.

Depuis le départ de Landois, Anne de Beaujeu avait continué à négocier avec les deux autres ambassadeurs bretons ; elle gagnait du temps, elle n'opposait aucun refus péremp-

1) Orléans, 835. D'autre part, nous le voyons traverser Orléans le 23 février, le 30 mars, le 1" avril, et y résider du 17 au 22 mai, jours pendant lesquels il va aux buttes des arbaWttriers, avec divers bourgeois de la ville (Arch. raunicip. d*Orl«'ans, CG. 669).

2) Orléans, 836.

3) liL

4) Pï'oct}s (iciiivorct'y déposition de Michel Gaillard.

5) Communication de M. Boucher de Molandon. Yvon d'Illiers et J. de Gourville, commissaires du roi, donnèrent leur nom à des rues de la nouvelle enceinte. Des tailles spéciales furent levées sur la ville en 1489 (Lemaire, p. 60, 25, 513 : Gomples des fortiûcations, aux Archives municipales.).

loire, elle finit par acheter les deux ambassadeurs : Poncot do Rivière, moyennant la mairie de Bordeaux, le sire dTJrfé, par la charge de grand écuyer*. Le 12 mars, le roi annonrail au duc de Bretagne, par une lettre affectueuse, Tenvoi prochain d'une ambassade. L'ambassade, composée de Tévêque de Périgueux, de MM. de Torcy et de Commines, ne recul que le 5 avril ses instructions. Le roi lui prescrivit, du reste, un langage plein de cordialité et de fermeté. II remerciait le duc de Brelagne de la conduite do son ambassade ; il annonc^ait l'intention de se rendre à Reims, au mois de mai, pour le sacre, et y conviait le duc, sans insistance d'iiilleurs. Il rejetait sur la tenue des Etats le retard de sa réponse, et sur leurs délibérations Timpossibilité d'envoyer une solde de deux cents lances. Il ne répondait rien à la demande de rappel des compagnies françaises, mais il offrait d'éloigner de Normandie les capitaines qui déplairaient au duc de Bretagne. Le capitaine de Granville était le maréchal de Gié, et celui de Sainl- Lô, le comte d'Angoulême (ce dernier brouillé avec la cour, le premier en termes froids, mécontent de rendre les libéralités de Louis XI, et mettant un peu à prix son dévouement)-. Le roi offrait même, au besoin, de donner en gage au duc de Bretagne quelques places de Normandie (la Normandie n'était pas fortbien vue), quoique aucun prince, disait-il, n*en fut venu à formuler une pareille demande. Enfin, il offrait, assez ironiquement, ses bonsoffices au duc de Bretagne pour le réconcilier avec le roi d'Angleterre et lui donner des informations diplomatiques, pour le réconcilier avec le vicomte de Rohan, « chevalier de Tordre, qui lui envoie également ses ambassadeurs » \

1) Saint-Gelais. — Elle les leur donna, en effet.

2) \^ notre notice, Pierre de Rohan, marôckal de Giéf p. 27.

3) Reg. d'Ét. Petit. Le môme jour, on envoya une ambassade au comté deFoix. ^

flO HISTOIRE DE LOUIS XII

Personne ne pouvait prendre au sérieux ces négocia! ions officielles ; le conseil royal lui-même, où se trouvaient des gens peu surs ou indiscrets, ne connaissait guère les projets secrets d'Anne de Beaujeu. M°"* de Beaujeu se créait en Bretagne des intelligences : elle soutenait les barons jaloux de Landois, les gens mécontents de l'influence de la dame de Villequier, ceux qui avaient à se plaindre d'un gouvernement médiocre, partial, incohérent, faible. Et au premier rang de Tarmée de désordre qu'elle recrutait, brillait le vicomte de Rohan, Jean II, inintelligent personnage, bouffi d'orgueil, sans conduite ni probité, toujours aux abois et aux expédients, criblé de dettes malgré sa fortune'. Rohan prétendait ouvertement à la succession du duché, au mariage de son fils avec la fille du duc, et, en attendant, il mettait à assez bas prix son dévouement, prêt à trahir pour peu de chose la France ou la Bretagne.

Sa déconsidération ne Tempêchait point de tenir une grande place par ses domaines et par sa famille, son père n'ayant pas eu moins de quatorze enfants; il se trouvait beau-frère de MM. d'Angoulême et de Rieux, oncle du sire d'Albrel, cousin du maréchal de Gié, et il avait épousé Marie de Bretagne * , fille du duc François I" '.

Il commit une peccadille : il assassina un écuyer, René de

1) Sur le vicomte de HohaD. V. une notice sommaire de dom Morice (Bibl. de Nanlfs, ms. 1807, p. 274-308) et Leroux de Lincy, Vie d'Anne de Breiacjne, I, 28, note. Cf. l'information de 1471 contre lui (fr. 22340, f«* 178, 180, 184; fr. 27i9, P 242; ms. de dom Morice, p. 93, 94; l'ordre duoal à ses tenants de s'armer contre lui; ms. de dom Moiice, p. 91, etc.).

2) Selon son contrat, du 10 févr. 1455 (n. st.), Jean avait la vicomte de Léon en avancement d'hoirie. Marie reçut, par testament de son père, 100,000 écus d'or neufs, de 22 s. 11 d. chacun (Dom Morice, ms. de Nantes, 1807, p. 262, 263, 274-275: fr. 22340, f^ 155).

3) Ma. de dom Morice, à la Bibl. de Nantes, n* 1809, p. 99 : Taillandier. Histoire de Bretagne etc.

Kéradreux, amant d'une de ses sœurs. Arrêlé pour ce motif*, il gémissait sous les verroux, par les soins jaloux du gouvernement breton. Le maréchal de Rieux, son neveu le sire (!«» Guéméné, le sire du Pont, bref ses cousins et amis, les chefs de la noblesse bretonne, finirent par s'émouvoir et réclamèrent sa mise en liberté provisoire, en offrant comme garantie leurs personnes et leurs biens. Le gouvernement refusa, sous prétexte que de longues enquêtes prouvaient la réalité du meurtre. Près du duc de Bretagne, des courtisans soudoyés informaient M"* Anne des moindres incidents et se tenaient prêts à marcher, disaient-ils, « quand le Uoy voudra prendre la picque» ». La noblesse bretonne frémissait de voir un Rohan, même traître et meurtrier, en prison, et au palais un tailleur Landois, le fils d'un marchand d'étoffes de Vitré, à la place de leur pauvre prince, presque imbécile, qui ne voulait plus voir personne. Pendant les jours gras, le vicomte de Rohan s'échappa et, d'une seule traite de quarante lieues, gagna la France; il reçut, à Château-Porcien, Thospilalilé du maréchal de Gié'. La brusque disparition de Landois, à Tours, coïncida avec cet événement ; Tambassade bretonne s'empressa de réclamer l'extradition de Rohan, mais Anne de Beaujeu, au contraire, entra en rapports avec ses parents et amis, les encouragea, les pensionna. Landois retenait encore en prison le chancelier Chauvin ; dans un accès de fureur aveugle, il le fit périr. Celte atrocité, dont la nouvelle parvint à Nantes

1) Ms. de dom Morice, p. lOi ; mandat d'informer contre Jean de Rohan, Louis de Sainle-Fiave, Jean de Matifçnon et autres, f.our maléfices et pour meurtre. Les terres du vicomte sont mises sous séquestre (i(/., obligation du 14 avril 1480).

2[ Rapport (fr. 2922, f 49), publié par L. de Lincy, Vie d'Anne de Bretagne, ÎII, 172.

3) Mémoires de Jehan Foulquart, dans la Revue de Champagne et de Dr'ie, 1,425.

le 7 avril, porlaan paroxysme la colère des seigneurs. Le soir mOme, sous Tinspiralion du prince iVOrange, ils envahirent le clialeau, pénétrèrent dans la chambre du duc, et le sommèrent, avec indignation, de livrer Landois. Landois se trouvait à la campagne; il put s'enfuir jusque chez le duc d'Alençon. Cependant, le peuple de Nantes s'était ameuté sur le bruit qu'on violentait le duc, et cernait le château. Philippe de Monlauban, qui convoitait la succession du chancelier, effraya les seigneurs en leur montrant la foule menaçante, et il les décida à s'enfuir, eux aussi, par la Loire; ils gagnèrent Ancenis, domaine du maréchal de Rieux. Landois revint tranquillement avec plus de puissance et de rancunes que jamais*. Telle était la nouvelle apportée a Blois. Il fallait en finir. Huit jours plus tard, Louis d'Orléans, à peine convalescent, quitte Blois en grand secret, s'embarque h Tours pendant la nuit de Pâques; à Fontevraull, il prend des chevaux, pour lui et pour Chaumart, son seul compagnon; grâce au brouillard, il réussit à quitter Tabbaye par des sentiers détournés, sans éveiller l'attention de personne *et dut aller coucher à Ingrande, son étal de santé ne lui permettant pas de grandes fatigues. Il passa la nuit dans les transes, sous la garde de son maréchal des logis, Antoine de Cugnac, seigneur de Dampierre, et de cinq honïmes\ Le lendemain, 20 avril, il arrive à Nantes, heureux d'accomplir sans incident la première partie de cette expédition romanesque; Landois et la cour l'accueillent comme un sauveur*. Il retrouve le cardinal de Foix; le duc

i) ProiuUlures polili(iucs.

2) Vroci'durcfi politiques, \), 90'J.

3) Fr. 20009, n° 37; Orléans, 83i. Il craignait d'être arrêlé, même avant son (iéparl de Biois (déposition de Chaumart).

A) « Il faudrait un livre à part pour raconter comment il fut reçu », dit Saint-Gelais.

LES ÉTATS r.ÉNÉRAUX î)3

d'AIençon vient le rejoindre*. Il fait venir ses deux médecins. Salomon de Bombelles et Adam Fumée', sans penser peuL-élre que le second, encore dans les bonnes grâces du gouvernement français, avait de bons yeux et de bonnes oreilles. Il mande aussi sa maison : dix-huit archers de sa garde, quatre trompeltes^ ses gentilshommes de service se rendirent à Nantes sans difficullé.

On se gardait bien toutefois de parler du projet de nouveau mariage : on ne pouvait rien dire avant l'obtention des dispenses et la dissolution du premier. On répandit le bruit, assez vraisemblable, queLouisvenaitapporterauducde Bretagne son appui contre les barons, contre MM. de Rioux et d'Orange ^ ElTectivement, les ducs de Bretagne, d'Orléans, de Lorraine et le comte de Dunois échangèrent les scellés d'une alliance intime, envers et contre tous, sauf contre le roi de France \ La coalition se formait en réalité contre M'^o de Beaujeu, fauteur des troubles, et ne menaçait que fort accessoirement • MM. d'Orange et de Uieux, ses instruments. Mais le bruit d'une guerre contre les barons ne tarda pas à tomber, lorsqu'on ne le vit pas suivi d'effet; le public pensa qu'en somme tout se bornait à un accord « en termes généraux ))^ Il paraît même que Dunois essaya de faire partager la même conviction à Jeanne de France : la princesse répondit avec résignation qu'elle ne se mêlait point des affaires du royaume \ L'hégire

1) Nicolo Gilles; don d'une haquenée par le duc d'Alençon (Orléans, 834).

2) Le duc donne une mule à Fumée, un cheval à Bombelles, qui élail chevalier (Orléans, 83-4).

3) Orléans, 83 i.

\) Nicole (jillos : Procès de divorce de Louis A7/, d«''posilion de Chaumarl: Saint-Gelais.

5} Proct^d, politiques , p. 108G.

6) Me. Gilles.

7) Jeanne de France, p. 166.

{)i HISTOIRE DE LOUIS XII

<lu duc d'Orléans suscita, comme on pouvait s y attendre, la colère de la cour. Marie de Clèves, restée à Blois, ne cachait point son désespoir : elle disait à Rabodanges que son fils se laissait attirer en Bretagne par l'appât d'un mariage, qu'on se jouait de lui, qu'on ne lui donnerait pas M"* Anne*. Elle accusait sa fille Tabbesse de tremper dans la folie de Louis. Elle écrivit à Anne de Beaujeu une lettre déchirante : elle lui demandait, par pitié, un sauf-conduit pour M"® de Narbonne. M"'*' de Narbonne voulait rejoindre son mari; « elle n'a que boire, ne que manger... », mais elle irait, disait sa mère, fût-ce en mendiant son pain, « qui m'est dure chose à porter, car je no aime que elle seule, et plust a Dieu que les autres fussent on Paradis!.,. » Marie de Clèves dénonçait vigoureusement à M"' de Beaujeu sa fille de Fontevrault, comme la cheville ouvrière do toutes les intrigues, et demandait qu'on la reléguât dans quelque autre couvent, qu'on arrêtât Chaumart, « car il set tout ». — « Or, madame, ajoutait-elle, prenez courage, et montrez-vous vertueuse; punissez ceux qui sont contre le Roy plus asprement que n'auriez fait jusqu'ici, ou ils vous feront mourir, et le Roy, s'ils peuvent ; et on dit desja que estes bien lâche, et que les craignez, parceque avez laissé passer pour aller en Bretagne. » Enfin, elle l'implorait encore pour M"*" do Narbonne, à condition qu'on ne dît pas à son mari « qu'elle s'est plainte ia moy, car elle seroit perdue' ».

Le maréchal de Gié s'était retiré en son château du Verger, près d'Angers, d'où il correspondait secrètement avec le duc d'Orléans et avec Dunois, qui complaît sur lui. Anne de Beaujeu en fut informée. Le maréchal dut envoyer immédiatement

1) Procès dr divon-ey déposition de Rabodanges.

2) Jeanne de France, p. 164.

LISS ÉTATS GÉNÉRAUX 1).')

des proleslalions de loyauté et de dévouement, et il fallut que son cousin, Tamiral de Graville, alors fort en faveur, s'inlerposàt pour arranger Taffaire *.

Louis d'Orléans s'amusa beaucoup à Nantes. Le château ducal, réédifié depuis 1466 *, et vers 1480 \ passait pour l'un des plus beaux et dos plus forts^de France. « Ventre saintgris, les ducs de Bretagne n'étaient pas de petits compagnons », s'écriait Henri IV en le regardant tel qu'on le refit en 1499*.

Le jeune prince y trouva les passe-temps « honnestes à nobles hommes" », belles chasses, aubades, airs de trompettes, concerts de ménestrels ou de joueurs de rébcc. Mille attentions Tentouraient ; on délégua au service de sa cuisine un cuisinier spécial. Le duc de Brelagno fit mieux : il lui compta 3,000 livres « qui lui étaient dues », et que Louis envoya de suite à Paris*. Quant aux négociations, elles ne consistèrent qu'à activer les démarches près du pape ^

Anne de Beaujeu, pour mettre fin à ces colloques, fit officiellement annoncer le sacre du roi pour le 15 mai; elle ordonna même de purifier, de suite, l'air de Riiims, en allumant de grands feux dans les carrefours * ; mais, malgré bien

i) Pierre de Rohnn, p. 28 et notes.

2) M. de la BorJerie, Mandement du duc François II pour la reconstruction du château de Nantes (1466), Nantes, 1854 : Bougouin, Notice sur le chdteau de Nantes, p. 67.

3) Rougouin, p. 76.

•4) Le colonel Allard, Notice histor, sur le chdteau de Nantes.

5) Saint- Gelai s.

0) Louis reçoit, le 23 avril, un grand lévrier blanc et uri gerfaut blanc, un autre jour un h(^bin (petit cheval d'anible) fauve, et de M.d'Avaugour un cinnal grison. En partant, il laissa de gùnéreux pourboires (OrK'ans, 834-830).

7) Louis écrit au pape par Bertrand de Lupiao, serviteur de Tévéque de Castres. Comme il ne donna que deux écus pour le voyage, probablement la lettre n'alla qu*à Corbeil, où était Balue (Orléans, 834).

8) Mémoires de J. Poulquart^ II, 46.

(les messages, Louis d'Orléans ne quittait pas Nantes, Le 7 mai, le Conseil lui rappela la situation, en le priant de prêter au roi, pour rentrée h Paris, un superbe cheval, dont la prrruf/t/c blanohe descendait jusqu'à terre*. Le duc envoya son viilet de chambre, Macé de Villebresme, demander un délai*; il (il passer à Paris Tordre de préparer sa Ao?/A'5wr^ *, mais il ne partit pas. Le 10 mai, il était encore à Nantes*. Il fallut retarder le sacre ^ Louis voulait régler ses affaires; il avait avec son liiUe, en grand secret, des conférences où ils n'admettaient que de rares confidents : personne n'en pénétrait le motif. Lorsque le sire de Lys Saint-Georges, le jeune capitaine (il avait vingt-trois ans, lui aussi®), arriva à Nantes, sur Tordre de sou maître, Montagu-le-Hlanc, en le menant dans la chambre à coucher du duc de Bretagne où se tenaient les conférences, commença par exiger de lui le serment d'un silence absolu \ Enfin, un matin, à sept heures, Louis d'Orléans, avant de se lever, en présence seulement de Vatan et de Chaumart, manda son chancelier et ordonna de rédiger la minute de son contrat de mariage avec M"' Anne, fille aînée du duc de Bretagne. Le duc de Bretagne devait l'instituer héritier universel de ses biens et du duché de Bretagne, sous diverses conditions. Le Mercier écrivit Tacte : son maître ne lui avait pas parlé de Jeanne de France ; après quelques hésitations, il crut devoir ajouter, de son chef, la clause que le

1) Wci^. (VKL P.'lit.

2) Orléans, 836.

3) Orléans, 830, 837.

4) Orléans, 835.

5) Le 10 mai, il achète encore à Nanl«*s tin l'écarlate et du salin jaune à un marchand d'Orléans, qui l'avait suivi (British Muséum, Addit. Charters, 24055; ci lé par M. Pélicier),

()) Entré à dix-huit ans au service de la Maison d'Orléans, il épousa une lilln du sire de Vatan et devint, par la suite, bailli de Berry. 7) Jeanne de France, p. 168.

duc d'Orléans ferait d'abord annuler son premier mariage. L*acte ainsi libellé, scellé, signé des parties, contresigné par Chaumarl et par Guillaume de Goighan , le duc de Bretagne en reçut un exemplaire, et Louis d'Orléans confia l'autre à D. Le Mercier'. Louis quitta aussitôt Nantes avec Gilb. Bertrand. De Champtocé, il écrivit à Meaux, pour annoncer son arrivée"; il s'arrêta deux jours à Tours, passa au bout du pont d'Amboise, sans monter au château où se trouvait sa femme, et même, d'Amboise, il renvoya au duc de Bretagne Montagu le Blanc'; il alla dîner à Veuves, coucher à Saint- Laurent-des-Eaux*; il traversa ensuite, en hâte, TOrléanais, et se rencontra, à Pithiviers, avec le cardinal Balue, près duquel, à la suite d'une conférence secrète, il accrédita Gilb. Bertrand comme messager de confiance. De Puiseaux, il écrit au roi et à Dunois son arrivée, passe à Saint-Mathurin de Larchant, où un bateleur lui offre une aubade, et arrive à Melun^ Là, il renvoie Bertrand à Nantes, sous prétexte d'y chercher un cheval nommé le Calabrais*. Bertrand avait des lettres pour Balue, pour le cardinal de Foix, le duc et la duchesse de Bretagne, et il emmenait le contrôleur des finances Boutet, chargé de porter des articles relatifs au projet de mariage et à d*autres affaires. Bertrand remit lettres et articles au cardinal de Foix; le cardinal lui procura une audience du duc ot de la duchesse, où il fut très ouvertement question du mariage projeté. Une active correspondance s'établit entre le cardinal, Balue, l'évèque de Verdun et le trésorier de Bretagne ; de cette correspondance résulta la conclusion de la possibilité

1) Procès de divorce, dépositions de Le Mercier,Ide G. Chaumart.

2) Fr. 26099, 61 ; Orléans, 843.

3) Fr. 26099, 67.

4) A l'hôtel de VÉcu de France (Orléans, 834).

5) Orléans, 835.

6) Orléans, 836, 837.

08 HISTOIRE DE LOUIS Xll

du mariage; le trésorier reçut mission d'entamer officiellement les inslancos en cour de Rome pour l'annulation du mariage de Jeanne de France *.

Le roi attendait à Meaux, depuis deux ou trois jours', le duc d'Orléans. Louis trouva bon accueil. Le 24 mai, probablement le jour même de son arrivée, il reçut la confirmation de sa compagnie de cent lances, et le don des biens d'Olivier le Daim, qu'il convoitait si ardemment' ; fort satisfait, il en fit prendre immédiatement possession par Jean Huraull^. On se hiUa de partir; le 29 mai, le roi, en robe de drap d'or, la tête couverte d'un bonnet noir et d'un chapeau violet à plume d'aulruche blanche, monté sur un cheval moreau fort (( éveillé », fit à Reims son entrée solennelle. Dans son escorte, figuraient les ducs d'Orléans, d'Alençon, le sire de Beaujeu, les comtes de Bresse, de Vendôme, de Dunois^ avec une foule de grands seigneurs, parmi lesquels des Armagnac, des Luxembourg ; on remarquait Tabsence du comte d'Angoulême^; Guyot Pot se trouvait près du roi. On observa que le duc d'Orléans accompagnait partout Charles VHP. Le roi venait d'atteindre sa quatorzième année, « à deux lieues de Reims ». La ville fit des présents, selon l'usage : M. d'Orléans, M. et M""" de Beaujeu reçurent chacun deux poinçons de vin de Champagne. On savait M"° de Beaujeu sensible aux prévenances : la ville lui offrit, en outre, une nappe de fine toile, el lui fit préparer spécialement un fort bel appartement. Malgré la précipitation de ses préparatifs, Louis figura convena-

1) Procès de divorce, déposition de Bertrand.

2) Sainl- Gelais.

3) Ordoimanccs, XIX, p 62.

/i) Orléans, 836.

5) Saint-Gelais.

6) Godefroy, Cérémonial français, 1, p. 184 et suiv. ; Mémoires (k J.Foulquart.

blemcnt ' ; il portait un chapeau d'or. Ses trompettes brillaient dans leur costume neuf de soie, aux couleurs ducales, jaune et rouge'. Le sacre eut lieu le 30 mai. Avant la messe, le roi so fit armer chevalier par Louis d'Orléans. Pendant la cérémonie, en vertu de Tantique fiction des grands dignitaires, Louis, placé le premier au bout près de Fautel, fit fonctions de premier pair ou de duc de Bourgogne ', le sire de Beaujeu joua le rôle de duc d'Aquitaine. Au grand banquet, qui suivit, le jeune Charles VIII, eu costume royal, présida^ la couronne en tète, sous un dais fleurdelysé : les pairs ecclésiastiques occupaient sa droite; les pairs laïques, la gauche. Assis le premier, Louis avait pour fonctions de porter la couronne et de ceindre au roi Tépée. Il causa beaucoup avec le roi. M"* de Beaujeu ne parut qu'au dessert, et^ à son arrivée, ou se leva de table, sans même attendre les confitures et les dragées \

Charles VIII laissa à Téglise de Reims des marques de sa générosité^ La ville olfrit encore à M"° de Beaujeu une superbe nappe de seize écus, et deux douzaines de serviettes fines, de vingt-huit écus, qu'elle reçut « agréablement»®. Après quelques jours de dévotion et de fêtes, le roi revint lentement à Paris et à Vincennes. Le duc d'Orléans ne semblait songer

i) En route, il envoie son tailleur à Paris, et fait venir en hAte son chapeau [Jeanne de France j p. 172). Un poète célèbre le faste des ducs, leurs

clievuux :

a Tous couverts d*or qui soustenoient

Sur eux finance a grand foison,

Eq grosses coquilles et bourdon,

Qui est en effet demonstrance

Que les seigneurs de grand renom

Estoient de l'ordre au Roy en France. »

{Cérémonial fraurois, p. 211).

2) Jmrsanv., 674.

3) Molinet : Cérémonial.

4) J. Foulquart.

5) Fr. 25716, 23.

6) J. Foulquart.

qu*à s'amuser; il manda ses chiens et ses oiseaux, et (il revenir (le Tours, pour Tenlrée à Paris, un vieux heaume couvert de soleils d'or, avec une vieille cuirasse à la mode d'Espagne*. Il passe le mois de juin à Paris : le 7, lundi de la Pentecôte, une femme lui apporte des « chappeaux de fleurs ». Il reçoit, le 15, les ménestrels du cardinal de Lyon, le 24, les trompettes du duc de Bourgogne et de M. des Querdes*.

Le roi fit à Paris son entrée solennelle le 5 juillet, avec Tapparat habituel. Un grand souper eut lieu le soir, pendant que Paris se remplissait d^ histoires et de réjouissances*. Louis prit part à toutes ces fêtes*; puis les joutes, les tournois, les a belles entreprises » se succédèrent. Il s'en constitua dès lors, comme dit Saînt-Gelais, « l'entrepreneur; et luy en estoit toujours donné Thonneur et la gloire, et estoit en la grâce du Roy ce qu'il estoit possible. Et c'estoit raison, car, à son occasion, il avoit de plus beaux passetemps que par le moyen de nul autre ». Le duc joute contre Claude de Vaudray et Claude « Usler », avec douze lances fabriquées à Melun*. L'annonce d'un tournoi à l'hôtel de Nesles avait attiré une foule énorme, des gens de toute condition, surtout des grands seigneurs. Louis excita l'admiration générale. Il arriva bardé de fer et en armes, malgré une chaleur écrasante : deux jeunes filles, de la plus haute noblesse, conduisaient son cheval par la bride. Il rompit sept lances et fut proclamé vainqueur*. Il tenait

1) De Reims, envoi du valet Collichon pour chercher des chiens à Paris et le heaume à Tours (Orléans, 836: Jotir^anv., 673); envoi d'Amboise à Tours, pour chercher des oiseaux (Orléans, 836).

2) Orléans, 835.

3) Ms. Dupuy, 325; Cérémonial fraw-oh, II, 231-245.

4) JoM»*6anv., 639; François de Guierlay e^l chargé d'habiller, dans sa maison de la Rivière, six pages du duc, qui n*onl pas reçu d'habillement comme les autres, à l'entrée du roi à Paris.

5) Joursanv.y 674.11 fit venir de Rouen son cheval de joute (Orléans, 836).

6) Barthélémy de Loches (ms. de la Biblioth. du Vaticm).

aussi sa compagnie d'armes sur un pied de grand luxe, et de nombreux congés, des suppléments de solde le rendaient fort populaire \ Il passa gaiement près du roi les mois de juillet, d*août' et de septembre. Rien ne lui coûtait : les seules dépenses de gages et de pensions à ses serviteurs absorbaient la moitié de sa propre pension*. En revanche, sa femme vivait modestement avec une pension de 10,000 livres, que le roi éleva pourtant à 12,000 ; elle avait peu d'officiers et dépensait sa fortune en aumônes, en bonnes œuvres. Elle remboursait même à son mari le prix de son chauffage, fourni par la forêt ducale de Blois\ Quant à Dunois^ il ne recevait plus que 8,000 livres, au lieu de 12,000*. ce qui lui plaisait peu.

Cependant, les événements marchaient en Bretagne. De Reims même, Louis correspondit avecM^MeFontevrault*, et de Paris avec les ducs de Bretagne % de Lorraine, d'Alençon ; il

i) Barthélémy de Loches.

2) 4 août 1484, Eovoi à Paris de pièces réclamées par lui(KK. 902). — Il était toujours souffrant, car il fait une pension de 50 liv. pour le trimestre à son [apothicaire, Rotin Bouturier.il chasse néanmoins; il envoie chercher des oiseaux à Brie-Comte-Robert. Un homme de Ch&teauneuf lui apporte, à Paris, un lasnier^un « lasneret » et trois éperviers ; il reçoit des chevaux, de diverses espèces, de Louis de Saint-Simon, de MM. d*Alençon, de Cugnac, de Lezat, de Chantereine et de Ravenstein, une mule du cardinal de Poix, deux gerfauts du jeune Robert de la Marck. Le 14 juillet et le 1''' août, il assiste à des farces et. des soupplesses. Les trompettes de Dunois et de Gié jouent devant lui.

Parmi les personnes qui reçoivent de lui des gratifications, citons Alain Richard, ancien serviteur de sa mère,GuiIl. Chaumart, François de Guierlay, Guillaume de Villebresme le jeune, la femme du bâtard Fricon, « la Râtelle » (Orléans, 843).

3) Rôles des 1" octobre 1483 —30 sept. 1484, 1" octobre 1484 — 30 septembre 1485.

4) Jeanne de France, p. 177.

5) Clairamb.il22, 71.

6) Orléans, 836.

7) Le cheval le Calabrais lui arriva de Nantes, le 21 juin (Orléans, 835). — Le 15 juillet, il envoie Macé de Villebresme à, Nantes {Tit. Villebresme, 84S

102 mSTOTRE DE LOUIS XH

envoie au comte d*Angoulêmc Téciiyer Regnauld de Lomme', une correspondance s'établit entre Cognac, Blois et Nantes*. A Paris, il fallait sauver les apparences. Le dépôt du contrat de mariage était même pour D. Le Mercier la cause des terreurs les plus comiques. Le Mercier se voyait déjà, dans ses rêves, pris et pendu haut et court en place de Grève; il s'enferma chez lui, se dit malade, refusa d'aller h Reims, et finit par faire un trou dans les murs de sa maison, pour se débarrasser de la pièce compromettante qu'il y scella de ses propres mains'. Guyot Pot, menacé de restituer le comté de Saint-Pol, redevenait le principal instigateur des actes du duc d'Orléans\ Il n'avait point à se plaindre de la Maison d'Orléans; il y touchait régulièrement et paisiblement ses diverses allocations, sauf peut-être son droit de chauffage (20 livres), qu'on lui devait encore pour 1483! Louis d'Orléans laissa Yatan et Montagu, avec Chaumart ou d'autres agents*, continuer les pourparlers. Pendant qu'on s*amusait à Paris, Vatan, Montagu et leurs amis affirmaient, à Nantes, que le roi « n'estoit pas pour vivre longuement*' ». Balue, de son côté, parti vers la

1) II continuait à payer à Jean de Foix une rente de 2,000 liv., sur laquelle J. de Foix avait délégué 1,000 liv. par an au sire de Noailles, et 400 au sire d'Andoins (Orléans, 843).

2) Fr. 26099, 39, 58; Orléans, 836.

3) Procùs de divorce, déposition de Le Mercier.

4) Orléans, 834 : TH, Pot, 74, 76.

5) Chaumart va deux fois de Paris en Bretagne (Orléans, 836, 844), le contrôleur Routet y fait deux voyages, M. de Montagu un, Pierre de Marbre va de Vincennes à Nantes, l'écuver Loret de Paris à Foix, le chevauch«mr Pasquet de Paris à Nantes et de Paris à Foix, François du Refuge près du comte d'Angouléme (Orléans, 844, 845). Le 18 juillet, un valet de chambre ducal porte un message des Ponts-do-Scé fi Nantes (id.,836); G. Bertrand va à Nantes, et près du duc de Bourbon, J. de Cugnac, près du duc de Lorraine; le duc correspond aussi avec Dunois établi à Brayne, il envoie à M. d'Avaugour, un « harnais de joute» (tVf., 837),il donneôOsousàNanete, fou de M. de Dunois, « pour luy ayder à nourrir sa femme ».

G) Vrocthlures politiquca, interrogatoire de Landois, déposition de G. Bertrand.

Brelagne, réclamait Tévêché d'Angers, menaçait la eonr, Iroublsdt tout, s'entendait avec les Bretons, poussait le roi à une expédition sur Naples, le duc d'Orléans à une expédition sur Milan. Vainement, avec l'aide de Laurent de Médicis, M"® de Beaujeu insistait près du pape pour la révocation do cet homme « diavoloso, schandaloso, passionato » ; Sixte IV protestait, désavouait, mais refusait de rappeler le légal. Le 3 août, le conseil du roi apprit l'arrivée de Balue, avec le cardinal de Foix, aux portes de Paris : on lui fit proposer une entrée solennelle; mais, le soir même, les deux cardinaux entrèrent subrepticement^ et descendirent à l'hôtel de Bourbon, où ils se mirent à préparer l'accord définitif entre le duc d'Orléans et la Bretagne. La cour organisa, le lendemain, une fausse entrée solennelle pour ne pas blesser Balue; elle laissa néanmoins le parlement blâmer ces honneurs, par un arrêt du 17 août, qui fut publié à son de trompe dans les carrefours, et signifié à Balue même. Le roi se donna l'air d*adoucir les âpre tés judiciaires ; la procédure continua pourtant et aboutit à un congé formel. Balue quitta Paris en barque, avec le duc de Bourbon, pour se réfugier à Saint-Cloud, et suivre de là son manège avec le prince et le monde de la cour'. Tout à coup, le 23 août, Sixte IV meurt. A cette nouvelle, Balue fait volte-face et annonce son obligation de partir. Le conseil lui offrit aussitôt 1,000 écus pour son voyage. Balue prit l'argent et resta. Il se rapprocha de la cour et se laissa gagner; il entraîna même la défection du duc de Bourbon. On voit qu'Anne de Beaujeu se défendait.

Adam Fumée, qui s'était cru autorisé par sa haute situation médicale à accompagner le duc d'Orléans dans son expédition, tenait de Louis XI mille arpents de la forôt de Loches^ où il

1) Dctaborde, Pélicier, Buser, op. cit.

avait bâti dos métairies, établi des prés, creusé des étangs, aménagé les bois. Il ne craignait pas pour ce domaine l'ordonnance do roslilution, parce qu'en donnant ses soins à Charlotte de Savoie expirante, il avait obtenu d'elle, le 23 novembre 1483, une chaude recommandation, sanctionnée, le lendemain, par un billet du roi, qui prescrivait « que Fumée n'ait pas à se plaindre* ». Tout d'un coup, au mois d'août 1484, les trésoriers de France ouvrirent une enquête sur le don de Louis XI*. Fumée comprit.

Le duc de Bretagne se préparait à la guerre : une ordonnance du 4 mai avait décrété la mise hors la loi des barons rebelles ', la confiscation de leurs biens, la destruction de leurs maisons ; à Tinsu de Louis d'Orléans, le prince traitait avec l'archiduc d'Autriche Maximilien, soudoyait deux mille Suisses, réclamait le concours de cinq ou six mille Anglais *. Il réussit même à corrompre Jean de Bueil, capitaine d'Angers, où venaient de se réfugier les barons ; Bueil convint de faire ouvrir une porte de la ville par un de ses serviteurs, et de laisser entrer, comme par surprise, une cinquantaine de Bretons, qui enlèveraient les rebelles. Antoine de Bouju, seigneur de Chenu, à qui Bueil crut pouvoir s'adresser dans ce but, refusa et trahit le complot'. Aussitôt, les barons adressèrent une requête au parlement^ pour obtenir l'autorisation de citer le duc de Bretagne à Paris. Cet outrage déchaîna la colère de la cour de Nantes, qui ne garda plus aucun ménagement. On traitait, tout haut, Charles YIII de bâtard*, M. de Bcaujeu dassassin, prêt à frapper MM. de Dunois et d'Or-

1) Fr. 10237,56,57,60.

2) Catal. du Fonds Bourré, L. 06.

3) HisL de Bretagne, III, 433.

A) Procédures, p. 1088.

5) 21 juin 1484 ; fr. 20493, f» 36.

6) Procédures, p. 1088.

léans : le roi ne pouvait pas vivre longtemps ; il fallait renvoyer M"' de Beaujeu « à son ménage », à Gien, et tout le royaume applaudirait. De son côté, Tarchiduc se flattait ouvertement de reprendre les domaines de la maison de Bourgogne \ On travaillait aussi à réconcilier Jean de Fois et le sire d'Albrel, dont la cour attisait, au contraire, la discorde*. Mais l'on apprit, avec un grand courroux, Tabandon du duc de Lorraine, d'abord, puis la désertion de Balue et du duc de Bourbon \ Par une coïncidence remarquable, le roi d'Angleterre restreignit bientôt ses offres de renfort à quatre mille hommes, puis à mille, puis à rien\ C'est à ces difficultés nouvelles que se rapportaient les démarches réitérées du duc d'Orléans .

Aune opposait aux agitations beaucoup de calme. Elle ne répondait rien aux injures ; elle n'accusa pas Louis de bâtardise. Au courant des pratiques de Nantes (peut-êlre par Adam Fumée), elle envoya simplement un nommé Gaillardet s'en plaindre et dénoncer les propos du sire de Gomminges\ Elle fit sentir sa colère au cardinal de Foix, en s'opposant formellement à la coUalion de Tévêché de Bayonne, qu'il venait d'obtenir par Balue '^.

Louis d'Orléans, resté près du roi, ne figure aux séances du conseil que le 3, le 3, le 13, le 47, le 27 août et le 13 septembre, et, sur ces six ou sept séances, il en est deux où il ne fait que paraître. Vatan l'accompagne généralement, ou même s'y rend seul assez souvent\ Le 17 août, nous voyons

1) Procédures, p. 1086.

2) Procédures, p. 1090.

3) Procédures, p. 1086, 1087.

4) Procédures, p. 1088.

5) Procédures, p. 1086.

6) 19 juillet (Reg. d'Ét. Petit).

7) Six fois.

lo duc placer le cardinal de Foix avant M. de Bcaujeu. Le 13, le conseil, dans un but de conciliation, décida rintememcnl h Saumur des réfugiés bretons, et Tenvoi en ambassade à Nantes de Fumée et M. de Richebourg ; sur la proposition du duc d'Orléans et de M. de Beaujeu, il convoqua le duc de Lorraine, pour la Saint-Michel, à l'assemblée de l'Ordre. M. de Beaujeu ne manqua pas une des séances, et, malgré ses apparences d'effacement, même devant M. d'Alençon, il les dirigeait. Sa situation était très délicate, car il s'agissait de prendre des mesures militaires sans en avoir Tair. On proclamait une neutralité absolue dans la guerre engagée entre Jean de Foix et la princesse de Yiane ; mais M. de Beaujeu trouvait que le maréchal de Gié, lieutenant actuel du roi, prenait beaucoup trop à la lettre ses instructions. Il était d'ailleurs de notoriété publique qiie Jean de Foix faisait procéder à des enrôlements assez considérables dans les pays orléanistes, en Beauce, en Touraine, 'en Normandie, en Anjou, en Angoumois, dans l'Ouest ; certainement, s'il ne s'était agi que de conquérir la Navarre, la cour de France aurait dû préférer le triomphe d'un petit prince français comme Jean de Foix, à celui de la Maison d'Albret, déjà redoutable et presque indépendante ; mais, à tort ou à raison, elle soupçonnait d'autres projets. Sous prétexte de rétablir Tordre, le Conseil forma un petit corps de trois cent quatre-vingt-quinze lances, où il engloba la moitié de la compagnie d'Orléans, et qu'il confia au comte de Bresse pour intervenir, en dépit de la neutralité. Dès le 9 juillet, il avait interdit tout enrôlement, défendu aux sires d'Albret et de Comminges toute intervention, ordonné à Jean de Foix de remettre au sénéchal de Lyon les cinq places qu'il détenait, et déclaré le roi arbitre du différent, sauf dans les territoires situés hors de France, pour lesquels il laissait aux États de Navarre et de Béarn le soin d'aviser. Malgré cette

décision, Louis d*0rléans continuait sons main^ à aider les armements de son beau-frère. Le 5 août, le conseil approuva le mariage du fils du sire d'Albret, et, le 6, il signifia à Gié son rappel imminent, avec ordre d'intervenir provisoirement, tnanu militari^ pour faire respecter les décisions du roi. Le 17, le chancelier déclara que M. de Foix se trouvait dans son pays, à la tête de forces militaires : fallait-il faire marcher le comte de Bresse ? Louis d'Orléans et le cardinal de Foix se

1) Lettres de Louis d'Orléans, de Paris, 11 août» pour presser instamment le vicomte d'Aunay, Jean de Colombiers, Jean de Louan, de ne pas abandonner son beau-frère (Arch. du Loiret, A. 2193). Jean de Foix avait à Paris trois agents, Jean d*Anglade, Jean de Lyon et Jean de la Moite; un rapport de ces agents, du 13 août, fait exactement connaître la situation. En voici le résumé : « Le roi et son frère (M. de Beaujeu) ont écrit à Jean de Louan, pour i'empécher d'aller avec vous, et le ramener par des promesses, ou par des menaces. Mais le duc (d'Orléans) lui écrit, ainsi qu'à Colombiers et au vicomte (d'Aunay). On a été bien troublé ici d'apprendre que vous étiez pa5S<? (avec vos troupes). M. de Bresse va avec cinquante ou soixante chevaux essayer de négocier des articles entre vous et voire nièce, mais « la plupart de ceulx qui vous ayment de par deçà dient que ce sont toutes pateN leneries et que gramment ne vous y devez fier. »

Les cardinaux (Balue et de Foix), hier, n'avaient pas encore vu le roi; aujourd'hui ou demain, ils exposeront leur légation. Le maître d'hôtel de la princesse Véziers (Madeleine de France, princesse de Viane) et Vienne (Angelo Cato, archevêque de Vienne) sont partis, quand ils ont su votre passage.

Le duc (de Bretagne) est lui-même devant Ancenis et veut l'emporter.

Maximilien a la guerre contre les Flamands. Le grand bAtard de Bourgogne y était allé pour faire ï' appointements mais il n'a pas réussi.

M. de Dammarlin se rappelle à vous; il voudrait avoir |rente ans pour vous aider. Il vous recommande de frapper un grand coup (Dammartin, négligé par la cour et dépossédé du gouvernement de l'Ile-de-France, était fort mécontent).

Nous n'avons pu avoir l'entérinement de vos lettres pour Dourdan, malgré nos démarches et les efforts de M. de^Vatan et du chancelier d'Orléans. Le parlement s'ajourne demain ; nous n'avons pu obtenir une recommandation du roi.

Il faudrait une victoire de vous. Le roi a envové un chevaucheur à M. de Caumont. Pourquoi? probablement pour recouvrer les places de Mazièreset Saverdun (Arch. du Loiret, A. 2193).

portèrent fort de la remise au roi des places du comté, dans un délai de trois semaines, sans effusion de sang, pourvu que le roi s'engageAt à « briefve justice. » Une longue discussion s'en suivit. Les uns voulaient éviter une guerre qui foulerait encore le royaume et accepter cette proposition. Si la démarche ne réussissait pas, il serait temps d'agir et même de lever le ban et Tarriëre-ban du Midi. La majorité décida, au contraire, d'envoyer sur l'heure un ultimatum aux deux parties, avec ordre au comte de Bresse de gagner son poste, au moins pour l'exemple. Louis d'Orléans refusa, si M. de Bresse partait, d'écrire, et déclara que M. de Foix n'accepterait probablement pas V ultimatum; de là, un vif malaise : le conseil ne voulant pas renoncer à la démarche offerte par M. d'Orléans et le cardinal, revînt sur son vote et décida d'envoyer M. de Bresse provisoirement jusqu'à Bourges, avec deux cents lances. Les réunions se succédèrent, fort agitées. Le lendemain, 18 août, on arrêta les termes d'une lettre assez vague, adressée au maréchal de Gié, pour lui expliquer l'ajournement du départ de M. de Bresse et les offres du duc d'Orléans.

Enfin, le 23, à un conseil où le duc d'Orléans se fit représenter par Vatan, M. de Bresse reçut l'ordre d'aller à Bourges avec cinquante lances, empruntées aux compagnies d'Orléans, de Bourbon, de Boaujeu et de Dunois, et d'établir à Montluçon cent cinquante autres lances, venant de Bourgogne. Le duc d'Orléans et les princes écriraient, en même temps, aux deux parties. Si le duc d'Orléans recevait une réponse négative, Bresse marcherait en avant, jusqu'à ce qu'il no restât plus un homme d'armes dans le comté de Foix. Le 28 août, le cardinal de Foix réclama vainement un avis favorable pour sa nomination de Bayonno : on renvoya sa demande au chancelier*.

1) Reg. du Conseil, publ. par Bernier, p. 24, 25, 32-35, 76-77, 87.

Ainsi Louis ne gagnait pas grand'chosc à assister au conseil, et il s'y compromit, en contresignant l'ordonnance qui maintenait^ pour 1485, les taxes accordées par les Etats pour un an, à titre extraordinaire. Quant aux négociations avec la Bretagne, elles se poursuivaient péniblement, avec un défaut évident de sincérité. Aux griefs de François II contre les émigrés bretons, le conseil répondit en donnant à Fumée et Kichebourg des instructions très déférentes. « Il gardait les barons^ à Saumur; il faisait venir leurs chefs, le prince d'Orange et le maréchal de Rieux, à Montargis, pour séparer l'état-major et les troupes. » Sur la route de Bretagne, les ambassadeurs devaient voir les barons à Saumur...

Louis d*Orléans plaisait au jeune roi par sa gaité, par sa bonne humeur chevaleresque, par ses défauts même. Quelques mots lui donnèrent à penser qu'il pourrait trouver dans Tenfant un appui contre M. et M'"'' de Beaujeu^ ces rigides mentors. D'après Saint-Gelais^ le roi ne demandait pas mieux que de s'échapper : il l'aurait dit plusieurs fois à Dunois , pendant son séjour de Vincennes ^ et à Georges d'Amboise, évèque de Montauban, en récitant les heures^ Anne de Beaujeu pressentait un danger. Du 6 au 13 septembre, il ne se tint aucun conseil. Le 13, Tinstallalion de M. de Culant, qui remplaçait Tévêque de Coutances, n'attira guère que le duc d'Orléans et ses amis, le cardinal de Foix, MM. d'Alençon, de Dunois, de Vatan, de Torcy, et enfin M. d'Argenton (le célèbre Commines), qui faisait sa rentrée". Menacé, lui aussi, de la dépossession des biens qu'il tenait de Louis XI, en proie à de graves procès, Commines se trouvait

1) Saint-Gelais doit faire une confusion. Ce propos est, sans doute, postérieur.

2) Bernier, p. 99.

110 HISTOIBE DE LOUIS XU

prêt à n'importe quelle aventure, même à quitter la France*... Nous ne savons qui trahit le complot... Louis d'Orléans était gouverneur de Paris. Anne part brusquement pour Montargîs et emmène le roi. Toute la cour la suit. Elle reniait chez elle, comme le voulaient les conjurés, mais avec le roi*!... Le duc d'Orléans suivit la cour : Balue également, pour consommer sa soumission.

Informé de Télection dlnnocent VIII, par un exprès, Louis reprit ses négociations. De Monlargis, il expédia Chaumart, sous prétexte d'un pèlerinage à la Sainte-Baume, pour aller chercher les bulles promises par Balue. Chaumart, compromis par les dénonciations de Marie de Clèves, ne reçut que des instructions verbales ; Yatan et Boulet le mirent à même de rédiger, dès son arrivée à Asti, un Mémoire complet. G. Bertrand parlilpour Nantes annoncer le voyage de Chaumart*. Il trouva la cour dans les meilleures dispositions. Le duc et la duchesse le reçurent cordialement, Tentretinrent de l'heureux événement qui allait s'accomplir, et qu'ils espéraient hâter. La duchesse surtout s'en réjouissait ; elle fit entrer plusieurs fois Bertrand dans la chambre de sa fille, pour lui montrer l'enfant en jupons, en petite coite, afin qu'il pût rendre témoignage de sa gentillesse à Louis d'Orléans *. Le duc de Bretagne venait de se réconcilier avec le vicomte de Rohan et de passer l'éponge sur ses torts". La guerre se préparait. Sous le couvert de Jean de Foix, MM. d'Alençon et d'Angoulême, le

1) Kervyn de Lellenhove, Lettres et nrgociations de Phil. de Commines, II, 19 et suiv.

2) Il y avait, enlre Montargis et Orléans, un vieil antagonisme local. Charles VIII témoigna toujours une grande afTeclion à Monlargis, et fit reconstruire le château (Dom Morin, Hi^t, du Gastinois^ p. 16).

3) Frocès de (/ii'orce, dépositions de G. Bertrand, G. Doulcet, G. des Ormes.

4) Déposition de G. Bertrand.

5) Patentes des 4 et 7 septembre 1484 (Ms. de dom Morice, p. 235).

LKS ÉTATS GÉNÉRAUX 1 1 I

vicomle d'Aunay^ MM. de Bueil et de Bressuire faisaient diUoQ, partie du complot*, ainsi que Richard III d'Angleterre el Tarchiduc Maximilien '.

Anne voulut disperser ses adversaires. Le premier conseil tenu à Montargis , le 27 septembre , en présence du duc d*Orléans^ décida d'envoyer en ambassade, à Nantes, Dunois lui-même, pour rassurer le duc et lui promettre de ne pas faire venir près du roi les deux chefs de Témigration bretonne. Anne voulait éloigner Dunois ; Tambassade n'avait point d'autre but. On décida d'envoyer le cardinal de Foix près de son frère, avec une indemnité de voyage de 1,200 livres, à condition qu'il no passerait pas par la Bretagne ^ Anne, brusquement , fit renvoyer de la cour trois chambellans , Guyot Pot, les sires de Mailly et de Boisy, qu'elle soupçonnait de connivence dans le projet d'enlèvement du roi ; elle créa chambellans l'amiral de Graville et Jean Dumas, seigneur de Liste. Elle se trompait pour Jean de Mailly, fort innocent du complot ; par contre, elle laissa en place M. do Torcy, qu'elle ne soupçonnait pas\ Louis d'Orléans, directement visé, prit fait et cause pour les victimes. Anne s'emporta, et alla jusqu'à le menacer lui-môme d'un procès criminel '\ Elle envoya au comte d'Angoulème Guérin le Groing, pour lui tenir un langage non moins énergique. Guyot l^ot s'arrangea pourtant : il conserva ses pensions, à condition de ne plus reparaître à la cour ; on lui promit même le premier bailliage vacant, et pour son frère l'évêché de Touruay •.

1) Le sire de Bressuire, ancien serviteur intime de Louis XI, resta cependant fidèle à Anne par la suite.

2) Le comte d'Angoulème donna l'ordre à sa compagnie de quitter sa garnison de Normandie, sans aucune autorisation du roi.

3) Beruier, p. 100-101.

4) Procédures politiques, p. 1087 ; Saint-Gelais.

5) Dupuy, II, 30, d'après Désormeaux, Hist, de la maison de Buurbon.

6) Bernier, p. 101. Pot resta, quelque temps encore, comlc de Suml-Fol;

{i2 HISTOIRE DE LOUIS XIl

La lutlc continua obscurément dans le conseil, qui reprit ses séances le 30 septembre. Boisy y reparut le 1**' octobre : le duc d'Orléans y vint le 3 pour la dernière fois. Le conseil, en quelque sorte paralysé, ne pouvait plus ni prendre de décisions fermes, ni les exécuter. Anne persistait à Tépurer et à renforcer le petit groupe homogène de ses amis. Le cardinal de Foix voulait bien s'en aller, et même se trouver à Toulouse le 23 octobre, mais par la route de Bretagne. On finit par lui donner main-levée de ses évêchés et abbayes, et par le faire partir, le 4" octobre, avec Tévêque d'Albi, suivi de M. de Bresse et de trois cents lances, escorté d'un clerc des finances, qui portait de Targent à distribuer. Les deux prélats devaient prendre, au nom du roi, la garde des villes de Foix, arbitrer le différent, obtenir Tadhésion des ducs d*Orléans et de Bourbon, offrir à M. de Narbonne (qui s*int*tulait « comte de Foix ») une compagnie de cent lances, à M"* de Narbonne une forte pension, à M. de Caudale le comté de Lavaur, provisoirement. Quant à Balue, il se débattit ; il ne se souciait pas d'aller en Allemagne exercer sa légation : partir pour Rome , avec Y obédience du roi , lui souriait davantage, à condition de demeurer procureur du roi en cour de Rome. Finalement, il se contenta d*uu titre de « protecteur des affaires de France », créé pour la circonstance, avec une indemnité de voyage de 2,000 livres, une pension de 4,000, et quelques gros bénéfices, et s'en alla à Rome. Le duc de Lorraine venait de signer, dans sa ville de Bar, une déclarail demeura grand ami du duc d^Orléans. Il profita de la circonstance pour acheter au prince d'Orange la rente de 1,300 liv.que le prince possédait sur le duché d'Orléans. Louis approuva cette vente le 27 déc. 1484(ri/. Pot,74, 76, 77 : Jours,, 587 : fr. 26099, 85). Plus tard, il rentra fort en grâce, redevint chambellan du roi, et même premier chambellan {TU, Pot, 76, 77, 88, 89: X'a392i, 17i : X'*93i9, 402, 103, 104, 111, suite de lettres de Pierre de Bourbon, de M"® Anne et du roi en sa faveur).

LES ÉTATS GÉNÉRAUX * IDi

lion de dévouement, moyennant une pension provisionnelle de 36,000 livres*. Anne de Beaujeu venait aussi de faire une bonne recrue, en la pjersonne d'un jeune seigneur, distingué et fort riche, Louis de laTrémoïlle, vicomte de Thouars et de Benon, baron de Sully et Craon, qu'elle maria avec Gabrielle de Bourbon , fille du comte de Montpensier. Gabrielle ne possédait que 20,000 livres de dot, et deux renies, de 500 écus d*or et de 702 livres ; mais ce mariage rattacha directement le jeune La Trémoïlle à la famille royale, et M°^ de Beaujeu ne tarda pas à faire de lui Tun des premiers lieutenants du roi*.

Dunois ne se décida à partir pour son ambassade que le 42 octobre. On lui recommanda une grande circonspection. Le conseil venait d'apprendre avec émotion l'attaque des Espagnols contre le Roussillon; le bruit courait aussi d'une descente de six mille Anglais en Bretagne *. Il fallait se hîlter. Pendant que. le conseil, pour la forme, morigénait les émigrés bretons par la bouche de Gié et de Fumée, et faisait des objections à leur requête au parlement, Anne les inscrivait parmi les pensionnaires du roi et laissait admettre la requête. Le parlement envoya même un huissier assigner le duc de Bretagne : l'huissier fut arrêté, battu, blessé. Le 13 octobre, malgré leurs déclarations persistantes de neutralité. M"*" et M. de Beaujeu, le duc et le cardinal de Bourbon signèrent une ligue secrète d'aide et de défense réciproques, même en cas de

1) Bernier, p. 104 et s., 117, 125, 127, 139, 149, 172 : Godefroy, p. i5i : L. de Lincy, III, 188.

2} Le 27 octobre 1484, La Trémoïlle engagea, à Tours, de l'argenlLTie, pour loucher un acompte de 10,000 liv, environ snr la d<>t do sa femme (Arch. de M. le duc de La Trémoïlle, Louis II).

3) La division étant « notoire » entre les maisons d'Orléans et do Bourbon, les étrangers jugeaient l'occasion excellente (Instructions de rarchiduc à ses ambassadeurs en Angleterre, J. Gairdner, Letttrs and Papcrs illuslr, of the reigns of Richard III and Henri Vlll, t. Il, p. 41).

Il 8

114 HISTOIHE DE LOUIS Xll

morl du roi, avec Madeleine do France, princesse de Navarre, les sires d'Albret, de Comminges et le duc de Nemours*. Contre Tarchiduc Maximilien, Anne s'allia avec les villes flamandes'.

Dunois trouva à Nantes beaucoup d'agitation, des apprêts bruyants, mais une incohérence, une hésitation, une impuissance incurables. 11 parla un langage 1res énergique; singulier ambassadeur, il représentait le royaume comme prêt à se soulever contre son gouvernement , et pressait le duc de Bretagne d'agir. De son côlé, Anne, sans se soucier des promesses confiées à Dunois, reçut à Montargis les délégués des barons bretons et, le 22 octobre, signa avec eux un traité où ils proclamaient Charles VIII héritier du duc de Bretagne, à la seule condition de procurer aux filles du duc « un bon et grand mariage ». Le 28, les barons jurèrent fidélité au roi, leur futur duc. Le prince d'Orange reçut à la cour un chaleureux accueil ; il entra au conseil à partir du 5 novembre. Le 30 octobre, Anne part pour Gien avec le roi, laissant le conseil à Montargis \ C'était passer le Rubicon. Louis XI semblait revivre, au point que nous retrouvons, parmi les pensionnaires de la cour, M"« Guigonne de Thomassin, ou Gigonne Thomassine, inscrite pour 2o0 livres par an\ Quant à Louis d'Orléans, pendant ce temps, il boudait, il continuait sa vie stérile de correspondances et d'intrigues ^ il chassait

1) Colleclioa Doat, citée par Pélicier, p. 88.

2) Godefroy, p. 460. Le 2 décembre, le conseil décida, en principe, de supprimer les pensions et de décharger les finances (fr. 20432, 3).

3) Bernier : Godefroy, p. 458 : Itinéraire de M. Pelicièr.

4) Pension n'duile ensuite à 240 liv. (Comptes de 1485, de 1487, de 1492).

5) Orléans, 8i6 : Bibl. de Blois, n* 1513. Il correspond avec les comtes d'Angouléme, de Foix, avec la Bretagne. Il envoie chercher à Montargis les habils de ses laquais. II donne et reçoit des chevaux, des faucons, des chiens. Le maréchal de Gié lui envoie deux chiens courants. Il chasse au faucon. !1 fait acheter un filet à cailles (Orléans, 846-848).

dans ses terres, à Yévre-le-Chalel*. A la nouvelle du traité de Montargis, il ordonna à sa compagnie do venir le rejoindre -, et renti'a, menaçant^ dans son gouvernement de Paris, entouré de sa garde ; il établit à Melun, où il passa tout le mois de novembre, une sorte de quartier général *. Il entretient des rapports avec Guillaume de la Marck, avec le maréchal des Querdes, commandant de Tarmée royale en Picardie^ avec Guyot Pot, retirée Coucy, d'où il s'agite, avec MM. de Nevers et de Chàtillon, tous deux capitaines, avec le vieux Dammartin, le duc d'Alençon, la Normandie*; même la princesse d'Orange envoie son luthier donner une aubade. Il fait sa cour aux Parisiens, dont il accueille à merveille les ménestrels municipaux, les joueurs de farces et de souplesses, les galants sans-souci \ Il mande de Paris son « harnais de guerre » et une fourniture d'arbalètes ; il y achète tout à la fois un livre d'heures*, comme pour se préparer aux idées graves, et un grand étendard, à ses couleurs, avec un large pélican entouré de ses petits (emblème de dévouement aux intérêts du peuple) et une Sainte-Barbe, patronne de la guerre. Il fait faire aussi un guidon do troupe, semé d'or, pareil, et un petit guidon doré, pour les joutes dont il se propose d'amuser les Parisiens \ Ses relations avec Gien paraissent froides, il y fait demander les patentes annuelles de gabelles • ; il

1) Il parut aussi à Beaugency et à Amboise (Orléans, 844).

2) Orléans, 848.

3) Il y passe la Toussaint; pourboire à ses archers, le 7 novembre.

4) Orléans, 846-848 : TU. Du Refuge, 55 : fr. 2601)9, 70, 82, 85.

5) Le 6 décembre, jour fie saint Nicolas, il envoie une aumône de trenlesix sous aux« pouvres escoHiers excercens les escolles » que dirige le régenl de Crespy en Valois, Clément Le Conte, maître es arls (fr. 26099, 78).

6) Ce livre est peut-être celui que possède actuellement la Bibliotliè<|ue impériale de Saint-Pétersbourg.

7) iVoMV. archives de Cart français^ p. 135.

8) Orléans, 838; pat. du i2 novembre, contres, du comte de Clermont [M. de Beuujeu).

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