CHAPITRE XVII
Louis d'Orléans a Asti
Pendant que Charles VIII s'engageait ainsi dans son aventure, Pierre de Bourbon, investi de la régence, travaillait à maintenir l'ordre dans le royaume et à défendre les frontières. Le roi n'avait voulu confier aucun pouvoir à sa sœur; il la chargea seulement de garder la reine. Il se souvenait plus de son autorité d'autrefois que de ses immenses services ; il prenait ombrage de sa franchise, qui sait, de sa popularité peutêtre : peut-être aussi, ne voulait-il pas choquer la reine. Brantôme prétend que, par le fait, Anne de Bourbon exerça sur la régence une influence considérable, du moins en ce qui concernait l'initiative de son mari; car, devant le conseil de régence ou devant la reine, elle dut plus d'une fois « caller », dit-il. La situation du régent exigeait beaucoup de tact et de dévouement; Charles VIII la rendait difficile. Au lieu de remettre véritablement la direction des affaires dans des mains si sages, le roi montrait une défiance puérile. Bientôt, il est vrai, nous verrons, dans la seconde partie de la campagne, sa jactance disparaître et Charles VIII se mettre presque aux pieds de M. et M™* de Bourbon, qui avaient prévu les embarras et préparé le remède : mais, pour le moment, il voyait dans son beau-frère une sorte de substitut, auquel il dépêchait dos ordres arrogants, surtout l'ordre d'envoyer de l'argent. Il écrivait au clergé dans le même but; comme il venait dans l'Italie, <( pour le bien de l'Église universelle et la
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récupération de la Terre-sainte », il pensait que tous les coffres ecclésiastiques devaient s'ouvrir et se vider : il taxait les évêques *. Pierre de Bourbon déploya beaucoup de sang-froid et de prudence; il veillait avec anxiété sur la frontière, surtout du côté de l'Espagne. Parfois, le roi, trouvant l'argent long à venir, s'emportait; ainsi, le 9 novembre, il écrit au régent une lettre pleine de fureur : dans un autre accès de colère (en juillet 1495), il envoie l'ordre d'arrêter sur-le-champ le trésorier des guerres, Guillaume de la Croix, et Pierre de Bourbon dut lui expliquer doucement l'inanité d'un pareil moyen. Il nous reste de nombreux actes de la régence; tous nous montrent Pierre battant monnaie de son mieux, expédiant sans cesse argent etrenforfs en Italie, garantissant solidement les frontières de Champagne etd*Espagne, soutenant le moral du royaume, sans toutefois dissimuler sa constante anxiété. Le jour où ils surent Charles VIII sur la route de Plaisance, le duc et la duchesse commencèrent à trembler* ; le 28 octobre, la duchesse ordonna des prières et des processions\
Le mécontentement du royaume se trahissait par l'opposition très digne et très respectueuse du parlement aux actes du roi. Le parlement refusa, à plusieurs reprises, d'enregistrer l'ordonnance de Plaisance pour l'aliénation du domaine, comme contraire aux règles séculaires de l'administration
1) Fr. 23286, P>253, lettre à l'évêque de Troyes, pour réclamer 1,500 écus d'or (Pontremoli, 29 octobre).
2) L'évêque d'AIbi, Louis d'Amboise, écrit que la régence le mande à Moulins pour collaborer au labeur et à la responsabilité des affaires pendant la guerre (fr. 2919, f^ 10).
3) On trouve beaucoup de pièces de la régence, notamment à la Bibl. împ. de Saint-Pétersbourg, et dans les mss. X*» 9323, 9320, 9321, 9324, (dixneuf lettres de Charles VIII); Parlement 474 ; fr. 20437, f« 65; fr. 25717, îo 173 ; fr. 26104 ; fr. 20590, f»t 20, 53 ; fr. 15537, f o 226 ; fr. 10237, f° 58 ; La Mure, Histoire des ducs de Bourbon, II, 441; Bibl. de Flnstitut, mss. Gode* froy 254 , f»« 249-250, etc.
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française, et adressa à M. deGanay, sur cette grosse question, ses remontrances* : il refusa aussi d'enregistrer la cooccssion faite au sire d'Albret, à titre d'indemnité de ses droits prétendus sur la Bretagne; il fit des représentations sur la suspension, ordonnée par le roi, d'un procès entamé contre Engilbert de Clèves par le sire d^Orval. La régence suspendit les traitements, par suite de la pénurie financière : le parlement écrivit à M"*' de Bourbon pour les réclamer, la plupart de ses membres, disait-il, « n'ayant que leurs gages pour vivre ». Il protestait ne s'inspirer dans ses actes que de sa loyauté et de son dévouement envers la Couronne. Sur tous ces points, et sur bien d'autres, le régent dut ménager de justes susceptibilités et travailler à imposer la volonté royale. Il transmettait avec empressement chaque bonne nouvelle, «ans retrancher même Texpression enthousiaste ou optimiste donnée par le roi ; Tarrivée du roi à Florence, son départ, etc. *. Quant au duc d'Orléans, après le départ du roi et la mort de (laléas, il sul)it une éclipse presque complète jusqu'à la fin de Tanuée. Nous connaissons, par ses comptes, quelques aumônes: 30 sous à un pauvre prêtre breton, Alain de Villeneuve, qui traversait Asti pour se rendre à Rome; 12 sous à six pauvres Suisses, rejoignant Tarméc du roi; 6 écus d'or à six autres Suisses dans le même cas... ; un joueur de souplesses joué devant le duc à Asti, le jour de la Sainte-Catherine (23 novembre). Louis parait occupé de ses affaires personnelles; il expédie à Blois un paquet de lettres. Son trésorier n'avait point quitté
1) Une ordonnance du W décembre 1495, plus logique et plus conforme aux saines traditions, prononça la révocation de tous dons conseatis sur le domaine {Ordonnances, t. XX, 490).
2) Il existe deux plaquettes imprimées contemporaines, rarissioieSi conte* nant l'une le récit de l'entrée de Charles VIII à Florence, le 17 novembre 1494, l'autre la proclamation du roi sur ses projets de guerre contre les TurcSi dat6e de Florence , le 22 novembre 1494.
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Blois OU Orléans, et son chancelier y était retourné au départ de Lyon : cette sorte de régence travaillait à Tamélioration du duché. Une commission, composée du trésorier Vigneron, de Raoulet du Refuge, Guillaume Doulcet et Jean Serme, sous la présidence du chancelier, se transporta à Lorris et dans d'autres lieux, pour poser les bases d'une réformation de la forêt d'Orléans, avec le concours des lieutenant et avocat d'Orléans*...
On sait comment Charles VIII finit par entrer à Florence, où sa présence amena le renversement de Pierre de Médicis.
11 avait reçu de France quelque argent*. Il arriva ensuite devant Rome, où il fit son entrée le soir du 31 décembre*. Partout, il se posa en successeur de Charlemagne, envoyé de Dieu, en rédempteur, en vengeur de FÉglise universelle, en futur empereur de l'Orient. Dans une proclamation, datée de Florence, le 22 novembre 1494, il annonçait son intention de réformer l'Église en passant, et, après avoir pris Naples, également au passage, de marcher contre les Infidèles. Le bulle* (in officiel de son entrée à Rome, imprimé en France ie
12 janvier, porte : « On dit communément en Lombardie, et c'est la voix du commun peuple, que nostredit seigneur le roy sera de brief seigneur des Ytalies et empereur de Constantinople. Et dit on es parties de Napples et es environ qu'il subjuguera tout le monde, s'il vit encore dix ans. Dieu luy doint bonne prospérité, santé, joye et paradis*. » Leduc de Bourbon dut notifier ces nouvelles.
Nous laisserons Charles VIII s'avancer ainsi sur Naples,
\) m. Orléans, 937, 938, 939.
2) Lettré de Pontremoli, 30 octobre (Arch. de Milan, Corrisp.).
3) Rosmini, Vie de /.-J. Trivulce, p. 206.
i) La Pilorgerie, p. 101-149. Cf. Patentes du 22 novembre (Arch, storico italiano).
sans nous occuper de détails étrangers à notre sujet. Mais, tout autour de Louis d'Orléans, se déroulaient en Lombardie de très graves événements, qui trouvaient à Gênes leur point de départ. Louis les suivait avec une attention * facile à comprendre, et nous ne pouvons nous-même nous dispenser d'y revenir, par un coup d'œil rétrospectif.
Nous avons ditquele roi avait désigné D'Urfé pour reprendre la direction des opérations de Gênes, lors de la maladie du duc d'Orléans. A mesure que, grâce à Ludovic, s'accentuait sa brouille avec Florence, il faisait la cour aux Génois et affectait de s'appuyer sur leur vieille animosité contre Florence, poussée au paroxysme depuis l'occupation de Sarzana et de Pietrasanta par les Florentins*. Ludovic, qui ne permettait pas au roi d'occuper le châtelet de Gênes, manœuvrait pour lui faire conquérir Sarzana el Pietrasanta, au profit de Gènes, c'est-à-dire du Milanais.
Dès le 3 octobre, le roi, en renvoyant à Gênes D'Urfé et François de Luxembourg, son nouveau lieutenant pour la flotte, les chargea d'une lettre affectueuse pour les Génois : ceux-ci répondirent, le 6, par deux adresses pleines du plus chaleureux dévouement, où ils offraient leurs personnes et leurs biens. Vers le 20, le roi ordonna à une partie de la flotte d'appareiller sur Ostie, d'y débarquer et d'opérer sa jonction avec Fabrice Colonna. En même temps, le prince de Saleme
1) Il écrit à Gènes au contrôleur Fr. Doulcet, au général de Languedoc, deux fois à M. de la Primauldaye : il reçoit une lettre de Milan, une lettre de Florence (Orléans, 938, 939).
2) Selon Flori, il résolut d'abord pourtant de consigner la flotte à Gènes, de peur qu'elle ne fût requise et utilisée par Tennemi. Malgré les prières instantes des patrons qui demandaient à reprendre leur commerce, il leur fit payer d'avance la solde de deux mois et leur donna ordre d'hiverner à Gènes. Un seul bateau, récemment arrivé de Sicile, obtint de s'en aller. Charles VIII craignait d'ailleurs que l'Fspagne ne s'ébranlât pour soutenir Alphonse et il redoutait des intrigues d'Alexandre VI dans ce sens (Flori).
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venait à Gênes prêcher la guerre contre Florence, avec les mots magiques de Pietrasanta et de Sarzana. L'évêque de Paris, arrivant peu après, appuya son langage \ et le roi, pour mieux marquer sa sympathie, chargea D'Urfé et le général du Languedoc d'offrir à la ville, en son nom, une paire de splendides vases d'argent. Le général s'acquitta seul de cette mission le 21 octobre, car le ^grand écuyer souffrait sérieusegi^nt des fièvres, et, d'ailleurs, il coi;n,mençait à lire,* quoiq^ie un peu tard, dans le jeu de Ludovjç/'Le jbiir même, le Conseil de Gênes adressa au roi ses remerciements délayés en une grande page de vague et sonore rhétorique. Le lendemain, il accrédita près de Charles VIII le chancelier Barthélémy de Senarega, et avis en fut donné à Ludovic. Senarega reçut Tordre de partir dans les vingt-quatre heures. Avant de quitter Gênes, il se rendit près du grand écuyer, auquel il remit une adresse de dévouement du Conseil, et une lettre qui exprimait tous les vœux des Génois en sa faveur : il l'entretint des questions pendantes et lui renouvela mille regrets de le voir retenu par sa santé'.
Le reste de l'armée française allait partir : la seconde escadre, sous la conduite du prince de Salerne, mettait à la vofle droit sur Naples, avec environ trois mille hommes, pour y essayer un soulèvement; quant à l'infanterie, avec la grosse artillerie, elle se rendait à la Spezzia, afin d'attaquer Sarzana et de rejoindre l'armée royale '.
Longtemps hésitants, les Génois prirent enfin leur parti. La guerre se trouvant inévitable, ils voulurent en profiter, selon l'avis de Ludovic. Le 22 octobre, le Conseil se décida à répondre au roi que, conformément à ses instructions, on ferait
1) Giustîniani.
2) Arch. de Gènes.
3) ûelaborde.
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pour SCS armées tout ce que prescriraient ses trois commis* saires, Jean de la Primauldaye, Etienne de Yesc et Renaud ^ : le 24, il notiRa sa décision au podestat et aux officiers de mer^ en leur donnant pleins pouvoirs pour armements et embarquements d'hommes, tout en leur recommandant une grande prudence. La flotte devait prendre la mer, pour porter l'armée française à la Spezzia, laissant à Gènes un navire, la « Goana », trop lent pour suivre les autres : au premier avis d'un danger, elle devait expédier à Gènes la mouche « Camilla ». La flotte napolitaine semblait monter la garde à Porto Pisano avec quarante galères. On parlait de quatre nouvelles galères en construction à Naples, mais on savait de bonne source qu*elles ne pourraient pas prendre la mer avant Thiver, et on ne voyait pas d'autres forces au roi de Naples. Le conseil ne craignait donc rien, sinon que, grAce à ses ressources financières, le roi de Naples noiisât à Timproviste quelques corsaires pour faire au moins du mal aux Génois et à leur commerce \
Les Français avaient des intelligences à Sarzana : après avoir passé les Apcnins parPontremoli, sous la conduite de Ludovic, Charles YIII débuta par venir en personne mettre le siège dovanl cotte ville. La place, dominée par une bonne citadelle, soutenue au besoin par une diversion de la flotte napolitaine, aurait pu TarrcHer longtemps, et déjà Ludovic voyait le terme de l'expédition française dans la prise de Sarzana, de Pietrasanta, de Pise, de Livourne même, au bénéfice du gouvernement milanais. On se trouvait, en effet, dans un pays marécageux, humide, où la moindre résistance, « une charrette », dit (iommiiies, devenait un obstacle pour une armée, et, certainement, les Français pouvaient passer tout Thiver dans des
1) Ou Rinaldi : «Jo. He Pramadacos, Et. «JeNiève, Renaldus. nCèderbier
était l'envoyé primitif de Charles VIII.
'i) Arch. de Gènes.
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sièges difficiles et se voir obligés de renoncer à la suite de la campagne.
Tout d'un coup, Pierre de Médicis, apeuré, harcelé par son opposition intérieure, arriva le 30 octobre àPietrasanla, afin de se rendre, prêt à racheter à tout prix le souvenir de sa résistance. Il obtint un sauf-conduit pour voir le roi, et accepta tout ce qu'on lui demanda; il livra aux Français les villes et le territoire convoités par Gênes, à titre de gage d'un prêt de 200,000 écus.
Aussitôt, les Génois de chanter victoire. Le 1" novembre, lendemain de ce pacte, le Conseil adressa à Pierre d'Urfé * toute sorte de gratulations : il se félicitait des succès du roi et en souhaitait beaucoup d'autres. Mais il arrivait un peu tard : le roi, choqué de la froideur, pour ne pas dire plus, témoignée par Gênes jusque dans ces derniers jours, se souciait peu de lui remettre sa conquête, et lorsque Ludovic, n'osant pas la réclamer pour lui-même^ insinua de la rendre aux Génois, le roi comprit enfin le rôle qu'on entendait lui faire jouer : il nomma Gilbert des Serpens, seigneur de Citain, capitaine de Sarzana, et le sire de Beaumont capitaine de Livourne, Ludovic fit le renchéri ; au lieu de vivre dans l'intimité du roi, comme jusqu'alors, il s*installa à quelque distance et affecta de ne plus lui faire que des visites. Celle démonstration de froideur ne suffisant pas, il repartit pour Milan le 6 novembre. Ce même jour, le Conseil de Gênes tenta une nouvelle démarche. Il écrivit de fort humbles excuses : dès l'arrivée du roi, il avait voulu, disait-il, lui envoyer quatre délégués; ces ambassadeurs parlaient, lorsque la nouvelle de la maladie du roi vint couvrir Gênes d'un deuil indicible : les Génois s'étaient sentis le cœur plein de joie lors de la convalescence du mo-
1) Le cardinal de Saint-Pierre aux liens, retenu aussi à Gênes par un accès de goulle, se fit porter par quatre hommes jusqu'à la mer, le 1®' novembre, pour aller rejoindre le roi (Sanudo).
narque : aujourd'hui, ils proclamaient Charles fondre de guerre^ des bulletins de victoire jalonnaient sa marehe. Gênes « se mettait aux pieds de Sa Majesté » *.
Charles VIII ne se laissa pas plus attendrir par ces dithyrambes que par la mauvaise humeur de Ludovic.
Lorsqu'une ambassade génoise se présenta le 12 novembre «, on la reçut à merveille : les Florentins, tout les premiers, lui firent mille amabilités : Charles VIII arma chevalier un des ambassadeurs^ Luc Spinola, son ancien adversaire, et lui donna des éperons d'or. Mais il promit, par traité, de rendre aux Florentins, après la conquête de Naples, les places conquises dans la Lunegiane '.
Dès lors, le cœur des Génois se refroidit. Le 27 novembre, ils adressèrent au roi une supplique en italien (jusqu'alors ils lui écrivaient dans la langue diplomatique, en latin), pour se plaindre de leur détresse : ils rappelaient leurs sacrifices, le départ de leurs navires au service du roi... Us manquaient de vivres : plusieurs maisons de commerce avaient passé en Espagne des achats de froment, mais le roi d'Espagne, en apprenant la destination de ces chargements pour l'armée française^ avait mis l'embargo, et les navires revenaient vides. Or les Génois n'entendaient pas sacrifier leur rôle de fournisseurs de l'armée française ; ils demandaient donc au roi de lever en leur faveur l'interdiction prononcée pour l'exportation des blés de Provence.
Quelques jours après, ils réclamèrent contre l'arrêt de marchands génois par deux vaisseaux français dans les eaux d'Espagne *.
1) Arch. de Gênes.
2) Saniido.
3) Giusliriiani.
4) Arch. de Gênes.
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Ces dernières démarches avaient été suggérées par Ludovic lui-même, qui les fil appuyer près du roi par son représen* tant, San Severino*.
A peine maître de Milan, Ludovic ne pensait qu'à se rendre maître de l'Italie, et à se dégager de l'expédition française. La perspective du siège de Sarzana lui avait fait prendre patience : mais, chaque jour, des indices nouveaux, et certaines particularités même de son attitude avaient trahi trop clairement ses véritables dispositions. N'ayant pu obtenir du roi qu'une promesse d'iûvestiture future de Gênes moyennant finance, et trompé dans ses calculs sur Sarzana, il revenait furieux à Milan, prêt à lever le voile. Malheureusement, des difficultés multiples Tobligeaient encore à bien des précautions ; difficultés prévues du côté de l'Italie, imprévues du côté de l'Allemagne .
Il avait trouvé Maximilien jusque-là si prêt à donner en secret tous les diplômes possibles contre argent comptant, qu'il croyait accomplir une simple formalité en lui notifiant son avènement*. Le 22 octobre, il avait écrit àTenvoyé milanais près la cour impériale, Maffeo Pirovano, de se rendre sans délai près de Maximilien et d'annoncer à l'Empereur son intention de publier à la Saint-Martin (le 30 novembre) le diplôme impérial : Pirovano, bien entendu, devait accomplir cette démarche avec solennité et faire bien haut sonner le
1) Giustiniani.
2) Ludovic ne savait pas toute la vérité, ou, du moins, feignait de ne pas la savoir. La vérité était que Maximilien le trompait aussi et que, le 8 octobre, il venait d'émettre uft nouveau diplôme secret accordant Tinvestiture du duché de Milan à Jean Galéas, « sur la demande, ajoutait la pièce officielle, de son oncle Ludovic ». Les Empereurs, ajoutait Maximilien, avaient jusqu'à présent refusé cette investiture; mais il croyait le moment venu de raccorder, en raison de la gloire de François Sforza et de la sagesse de Ludovic (diplôme publié par Chmel, Notizenblatt, 1856, p. 443). La mort de Galéas suivit de près le diplôme du 8 octobre.
souvenir des aïeux maternels de Ludovic^ les Yisconti, feudataires impériaux * . Un mois plus tard, Ludovic reçut avec grand élonncmcnt la réponse de son ambassadeur datée d'Anvers» le 23 novembre. En dépit de toutes ses instances, et de celles du ministre résident, Érasme Brascha, Maximilien déclarait, sëchomcnt, Ludovic libre de faire la publication projetée, mais alors lui-même cesserait de s'occuper de Tltalic, et aban* donnerait les plans connus de Ludovic. Quant à Blanche- Mario Sforza, en recevant les ambassadeurs de son oncle, elle n'avait pu réprimer ses larmes, tout efn cherchant à faire bon visage et en donnant vaguement quelques banales assurances. Fort jaloux de Charles YIII, Maximilien commençait à trouver que Ludovic ne le consultait pas assez, et qu'il aurait du lui en référer notamment avant de prendre le titre de duc de Milan. Sans argent^ en proie à des difncultés intérieures, il venait de convoquer à Worms, pour le 2 février, la diète de TEmpiro. En attendant, il tenait à peser sur les événements d'Italie, au moins par des menaces. C'est pourquoi il répan* dait avec insistance le bruit de sa prochaine descente, de son prochain couronnement h Rome, ne fût-ce que pour contrebalancer l'effet produit par le langage un peu trop impérial de Charles VIII. Cette convocation de la diète lui servit de prétexte pour refuser à Ludovic une investiture immédiate : il allégua la nécessité de consulter l'assemblée et même, pour no point la froisser, de post-daler le diplôme précédemment accordé. Du reste, il envoya à Milan une ambassade de condoléanco, avec ordre do ne formuler aucun compliment à Ludovic, et do lui réclamer simplomcnl un versement de 100,000 ducats, on compte sur la dot do Blanche-Marie. Ses ambassadeurs
i) Felice Calvi, Bianca-Maria Sfovza Visconti (Milan, 1888), p. 72 et sulv. Nous empruntons aux pièces de ce curieux ouvrage led détails qui suivent, sauf indication contraire.
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réclamërent aussi le libre passage et les subsistances nécessaires pour laprochaine descente de l'Empereur en Lombardie î de Milan, ils allèrent à Florence, faire la même demande, et annoncer Tarrivée de Maximilien avec trente mille hommes, divisés en deux corps d'armée, qui passeraient par le Saint- Golhard et le Spliigen, qui se concentreraient à Bologne, etc. \ En même temps, il entrait en relations avec Venise.
Plus tard, Ludovic a poussé la jactance jusqu'à revendiquer rinspiration de toute cette politique'; prétention singulière, car Maximilien, au contraire, se défiait fort de lui. Bien plus, TEmpereur se tenait en correspondance secrète avec Bonne de Savoie et Isabelle d'Aragon ; les deux malheureuses femmes lui écrivaient des lettres éplorées, elles dénonçaient T usurpation de Ludovic, elles sollicitaient du secours avec instance. Ludovic n'apprit que plus tard, au mois de janvier 1493, cette circonstance. Il fit alors enfermer brutalement les deux duchesses dans un cachot obscur^ où il les laissa au secret absolu, en proie au plus sombre désespoir, et dans un tel dénuement que la veuve de Jean Galéas était obligée de manger par terre '.
Moins rassuré que Ludovic, Maximilien tremblait de voir Charles VIII s'implanter en Italie et recevoir même à Rome la couronne impériale. Aussi voulait-il tenir Ludovic à sa discrétion, comme un instrument passif. Il lui prescrivait de laisser le roi s'engager plus avant, mais d'élever autour de lui des barrières in&'anchissables . Recommandation bien superflue ! « Le duc de Milan a, paraît-il, grande influence en Italie et sur le roi de France ; mais il a vu et connaît le roi de
1) Sanudo, p. 175-176, 182.
2) Homaiiin, Storia documentataf V, 54, cité par Delaborde.
3) Sanado, p. 201. Isabelle, la veuve de Galéas, d*abord fort malade de chagrin, n'arriva à Milan que le 6 décembre, dans un deuil et un isolement profonds (C<> Magenta, ouvr. cité, II, 465-467).
France. J'ose croire, sage comme il est, qu'il fera entre le roi de France et moi quelque différence. »
Peu après, il informa Ludovic que, bien certainement, le roi d'Espagne ne tiendrait pas ses promesses de neutralité, malgré la restitution de Perpignan*.
Cependant , Ludovic continuait à se vanter près de Charles VIII de pouvoir lui obtenir le concours de Maximilien pour ses projets, sous couleur d'une réformalion de l'Eglise; Charles VIII prêtait encore l'oreille à ces propositions, qui se rattachaient au projet d'ambassade de Du Bouchage à la cour impériale. Avant de se décider, le roi voulut encore envoyer de Sarzana Jacques Bohier en éclaireur, « pour savoir ce que Du Bouchage aura à faire la part où savez » •. Ludovic donna au roi toutes les satisfactions possibles : le 13 novembre, il expédie même à Erasme Brascha des instructions qui peuvent demeurer comme un mémorable monument de mystification diplomatique : Le roi de France, lui dit-il en substance, a fait choix de M. du Bouchage pour l'envoyer au Sérénissime Roi des Romains, afin de conclure « la pratique que vous savez ». Veuillez lui faire honneur, et le bien recevoir. « Quant à la conclusion de la /?ra^?y?^^ (ce son tics termes mêmes de la dépêche), vous ne manquerez pas de sollicitude et de diligence, pour la conduire avec le plus de satisfaction et le plus d*honneur du
1) Galvi, ouvr, cité : dépêches d'Er. Brascha, ms. ilal. 1592, à la Bibliothèque Nationale de Paris. Ed effet, le 11 octobre 1494, Ferdinaad et Isabelle signaient des pouvoirs d'ambassadeurs en la forme solennelle, à Alphonse da Silva, chargé d'arrêter Charles VIII et de négocier la paix, entre Alexandre VI, « envers qui nous sommes tenus au dévouement >>, Alphonse (lo Naples, « noire neveu », et Charles VllI, « notre frère et confédéré » (K. 1308, (loss. 2).
2) Lettre de Charles VIII à Ludovic, Sarzana, 5 octobre (Arch. de Milan). Bohier devait se rendre de là à Moulins, où Charles VIII l'annonce au régent comme chargé d'affaires extrêmement urgentes, à expédier sans délai {Autoyraphes de Saint-riHi'rsbour(j^ I, 1, 37 : même date).
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roi très chrétien qu'il soit possible aumonde*. » Lp même jour, il donnait Tordre de recevoir Du Bouchage dans ses Etals avec d'extrêmes honneurs. Que devînt cette mission de Du Bouchage ? On le devine. Les gens graves haussèrent les épaules et s'étonnèrent même de voir un homme aussi peu novice que Du Bouchage, l'accepter : « Ce fut la plus verte commission que je vey jamais prendre à jeune homme*, » écrivait plus tard le sire de Graville au courtisan trop dévoué. Quant à Maximilien, il traita Du Bouchage avec le plus parfait dédain; il refusa de le recevoir et lui envoya son congé'.
Ludovic ne se montra pas plus loyal dans ses premiers rapports avec les États italiens. Dès son retour à Milan, il se vit entouré d'ambassades. Les félicitations du pape arrivèrent les premières, suivies de celles d'un grand nombre de cardinaux, même de celles du roi Alphonse de Naples, qui annonçait l'envoi d'une délégation spéciale *. Ludovic avait pour représentant à Rome son frère, le cardinal Ascagne Sforza, auteur véritable de l'élection d'Alexandre VI, et par suite cardinal trèsinfluent, investi de nombreuxbénéficesetde lapremière charge de la cour, celle de vice-chancelier de l'Église romaine. Le 2 novembre, Ascagne Sforza se rendit chez le pape qui le retint jusqu'au lendemain, et qui le nomma, dans le consistoire du 3, son légat pour aller à Florence trouver le roi de France. Ascagne parut satisfait de l'entrevue. Il quitta Rome parla porte d'Ostie, du côté le plus directement menacé, et qui conduisait le moins à Florence. A peine eut-il disparu qu^Alexandre VI déclara ouvertement sa volonté de demeurer fidèle à la cause napolitaine et d'envoyer à Florence le cardinal de
1) Fr. 2928, fo 3 : Calvi.
2) M. de Mandrot, Ymbert de Batarnay, p. 195.
3) Dépêche de Foscari, Archivio siorico italianOj t. VII, p. 745.
4) Sanudo.
126 HISTOIRE DE LOUIS Xlî
Giirck. L'opinion publique ne voulut voir dans cette Tolte-face apparente que le résultat d'une sorte de comédie concertée avec Ascagne*. On se trompait. Alexandre VI et Ascagne nV vaient pu arriver à un accord, et s'étaient quittés en mauvaise intelligence '.
Ludovic se trouvait ainsi condamné, de tous les cdtés, à une altitude modeste et prudente. Néanmoins, avec sa hardiesse habituelle, il prit le titre à'Anglus et de comte (TAngieria, pour mieux se rattacher au souvenir fabuleux des premiers maîtres de la Lombardie. Successivement, il reçut le trésorier de Bretagne, envoyé par Charles YIII comme ambassadeur avec une escorte de quatorze chevaux, sans doute afin de réclamer l'argent promis; l'ambassadeur florentin Bem. Rucellaï; trois ambassadeurs de Montferrat conduits par Constantin Arniti, le régent, en personne; un secrétaire florentin; un des fils de Jean Bentivoglio, seigneur de Bologne; enfin Claire de Gonzague, comtesse de Montpensier ', qui venait avec une suite de cinquante chevaux, s'installer à Mantoue chez son frère le généralissime vénitien*. Le duc de Ferrare avaitquitté Milan le 17 novembre : Ludovic lui fit un présent belliqueux; il lui envoya, pour faire couler trois types nouveaux de canons, le bronze préparé pour une statue équestre de François Sforza. Léonard de Vinci venait d'achever la maquelte de cette statue:
1) Delaborde, p. 477.
2) Cependant, le 9 novembre, Alexandre VI adressa à Ludovio un long bref pour le féliciter, de la manière la plus ardente, de son arrivée au pouvoir, qu'il considérait comme une œuvre de la Providence. Il suppliait Ludovic de s'interposer contre Charles VIII (publié par Chmel, NoHzenblatt de 1856, p. 444).
3) Détail caractéristique : la comtesse de Montpensier passa par Milan, elle n'osa pas passer par Asti. Le duc d'Orléans l'envoya saluer sur laroute (TU. Orléans, 938). Cependant, elle alla, le !•' décembre, voir à Pavie Isabelle d'Aragon, la veuve de Galéas (G« Magenta, II, 468).
4) Sanudo.
OQ remit son exécution à d'autres tempS| qui n'arrivèrent pas.
Ludovic voulut profiter de Tagitation créée par les événements de Florence : il rêva tout simplement de s'annexer la république, et suivant son^habitude^ il entama des négociations de tous les côtés. Charles VIII se trouvait assez embarrassé de la situation de Florence, qui venait de chasser Pierre de Médicis : les uns Taccusaient de convoiter la ville pour lui-même *; la plupart lui attribuaient la pensée intime de restaurer Pierre. M. de Bresse se faisait le champion de cette restauration, désirée aussi par les amis du duc d'Orléans. Ludovic multipliait l'intrigue en sens contraire. Galéas de San Severino avait ouvertement patronné l'insurrection de Pise contre le gouvernement florentin. Finalement, Ludovic fit demander au roi de lui remettre l'administration de Pise et de Florence : cette proposition, d'une outrecuidance presque naïve, n'obtint aucun succès*. D'autre part, il encourageait secrètement les Florentins à la résistance, par l'intermédiaire de Rucellaï, et il alla jusqu'à leur offrir de mettre à leur disposition, sur l'heure, le contingent milanais soi-disant auxiliaire de l'armée française en Romagne ^ De ce côté, il fut plus heureux : sa main se retrouve au fond de l'échauffourée qui éclata à Florence le 24 novembre. C'est ainsi que, tout en réclamant encore à la France des faveurs qu'il savait bien ne pouvoir lui être accordées, il commençait à prendre rang tacitement parmi ses adversaires.
Le pape, aux abois, comptait sur Maximilien. Dans une audience à laquelle assistaient les ambassadeurs de Naples^ le 24 novembre, il fit à Rodolphe d'Anhalt des ouvertures très
1) Guichardin.
2) Flori.
3) Delaborde, p. 449,453, 471.
formelles. A son dire, Charles VIII voulait conquérir non seulement des cités dltalie, mais peut-être le nom, le titre d'Empereur : « Pour moi, ajoutait-il à la manière des martyrs des premiers siècles, je n'y consentirai jamais. » Rodolphe d'Anhalt se chargea d'appeler Maximilien au secours de l'Eglise, de TEmpire et de Tltalie*.
Celait bien parler ; mais, peu après, quand il vit Charles YIU marcher sur Rome, Alexandre perdit son sang-froid : sur le conseil du cardinal de San Séverine, il se décida à un rapprochement avec Ascagne Sforza, qu'il pria de revenir à Rome. Ascagne fit sa rentrée le 2 décembre; des négociations entre le pape et lui s'ouvrirent par Tintermédiaire d'amis obligeants, et les oiïres d'Ascagne témoignèrent assez éloquemment des plans de Ludovic. Ascagne acceptait de se rendre, au nom du pape, près de Charles VIII; il se faisait fort de décider le roi à ne rien demander que le libre passage, même à ne pas entrer dans Rome : il offrait au pape le concours des troupes mila* naiscs soi-disant attachées à l'expédition française, et celui des troupes vénitiennes, pour le garder contre les exigences de Charles VIII. En revanche, on laisserait le roi de France, selon le plan de Ludovic, s'engager sans obstacle dans la conquête de Naples : le pape, sous couleur d'alliance, entrerait dans la dépendance de Ludovic, romprait avec les Orsini, restituerait aux Colohna leurs places, remettrait la ville d'Ostie et cinq forteresses aux mains de Ludovic, confondrait ses troupes dans l'armée milanaise qui tiendrait à Milan son quar*^ tier général sous le commandement du duc de Gandie; enfin, il no nommerait pas un seul cardinal sans l'approbation préalable de Ludovic et d'Ascagne. Rref, pour tout résumer en un mot, Ludovic entendait se servir de l'armée française pour
1) Diarium de Burchard.
LOUIS d'orléans a asti J29
aballre lour à tour les diverses puissances italiennes, réaliser à son profit Tunité italienne, et ensuite tendre la main à TAlIemagne, afin de faire disparaître son créancier de la surface de la terre, s'il se pouvait. Au reste, il n'aimait pas plus rx\llemagne que la France, et se tenait prêt à la trahir à la première occasion ; il se disait, par politique, son vassal, son très humble serviteur, mais sans désirer le retour de l'Italie sous l'antique hégémonie des Césars d'outre-monts.
Alexandre VI pouvait lutter de finesse avec Ludovic; et il le surpassait par Tensemble des vraies qualités d'un homme d'Étal : ampleur des vues, énergie de l'exécution^ sûreté du coup d'œil. Ludovic ne possédait que le génie de Tinlrigue et de la tromperie, don redoutable qu'il ne faut pas exagérer ; Alexandre VI avait le génie, proprement dit, du gouvernement, qui consiste à ne pas abuser les hommes au delà du nécessaire, à leur ouvrir les voies où ils s'engageront spontanément... : le premier, toujours ondoyant au gré des intérêts immédiats', et trop empressé à se dire l'ami de tout le monde, ne pouvait inspirer confiance à personne : le second savait voir de loin son but et y marcher plus nettement, en se suscitant des auxiliaires sur la route. Au point de vue moral, tous deux se ressemblaient.
Alexandre VI parut accepter les propositions d'Ascagne, qu'il se réserva seulement d'adoucir dans leur forme; il autorisa les Sforza à désigner eux-mêmes un nouveau cardinal, et s'engagea à ne donner le chapeau à aucun de leurs adversaires: il promit une solde pour les Colonna^ il accepta l'occupation d'Ostie et de quelques autres places, et une alliance intime avec Ludovic, sauf contre le roi d'Espagne ; il insislait
1) ic Gon questo suo ingegno fu ripulato pusillaninio..., fidandosi troppo deil' accorlezza sua, cadde in tanta villa... », dit Pralo.
seulomeni pour se réserver la possibilité de secourir le roi de Naplcs contre les Français; sur ce dernier point on pouvait s*enlendre*. Les pourparlers en étaient là, quand arriva une ambassade française : aussitôt, l'on décida qu'Ascagnc partirait le iO décembre, avecProsper Colonna, remplir sa mission près du roi, à Viterbe. Le 9, sur une convocation du pape, Ascagne se rendit au Vatican avec Prosper Colonna, les cardinaux de San Severino et d'Estouteville, et deux prélats. Ils furent arrêtés tous les six. Le lendemain, 10 décembre, avait lieu un consistoire : le pape autorisa les cardinaux prisonniers à s'y rendre et les traita avec la grâce la plus exquise; il les couvrit de compliments ; il voulait simplement, disait-il, dans des circonstances bien difficiles, s'assurer de leurs précieux conseils : Ascagne, pris au piège, répondit sur le même ton. A rissue du cousistoire, il les fit ramener sous bonne garde dans leur appartement, il ordonna de conduire à la frontière l'ambassade française, et, le soir même, entrait à Rome une armée napolitaine ^
Cependant, la politique nouvelle de Ludovic commençait à porter ses fruits : une sorte de ligue contre la France s'ébauchait dans le nord de Tltalie. Bien qu'une ambassade vénitienne suivit partout Charles YIII, en lui prodiguant des marques de dévouement, et qu'à Venise même Philippe de Gommines, l'envoyé français, continuât à trouver près du Sénat bon accueil, le gouvernement vénitien devenait un foyer d^intrigues avec les cours de Naples et d'Espagne. Naturellement, il ne comptait pas sur Ludovic, directeur apparent du parti con-
1) Le 4 (lé('<.'mi)ro l'iOi, il adressa à Ludovic un nouveau bref des plus instants, des plus pathétiques. Rome court les plus grands périls, dit-il. On adjure Ludovic d'agir, au nom de l'Italie sa patrie,du Christ, etc. In luisnuL' fiihus nunr salus lialiac consistit. (publié par Chmel, Notizenblatt de 1856| p. 415).
2) Delaborde : Sanudo : Burchard.
LOUIS d'orléans a asti 131
traire : le jour où Tambassadeur vénitien à Milan déclara Ludovic prêt à marcher avec les Vénitiens, on crut rêver et Ton conçut une haute idée de Thabileté de Tambassadeur.
La décision hardie du pape pouvait jeter le désarroi dans ces pourparlers, encore bien fragiles. Alexandre VI s'en lira fort adroitement : il entendait faire sentir à Ludovic le néant de ses projets de patronage, il n'allait pas plus loin. Par une lettre du 10 décembre, il voulut annoncer lui-même au duc de Milan l'arrestation d'Ascagne et de Colonna; il traitait Colonna de traître; quant à Ascagne, il déclarait a le retenir » près de lui « à bonne fin », comme le plus chaleureux des amis, et il donnait clairement à entendre que, dans sa pensée, cet éclat ne devait pas empêcher un rapprochement. Repoussé à Florence, repoussé à Rome, Ludovic, dès la première nouvelle, avait dépêché de vives protestations. Malgré la lettre du pape, il ne goûta point le sans-gêne d'Alexandre envers une « lignée si haute », que les Sforza. Charles VIII, qui marchait toujours, comme un paladin, sans paraître se soucier des agitations semées derrière lui, saisit l'occasion de se rapprocher de Ludovic ; il écrivit, de Viterbe, le 13 décembre, pour réclamer Tenvoi de la compagnie Caïazzo, envoi toujours promis et toujours retardé : quant à l'affaire d'Ascagne, il no s'en préoccupait pas : « J'attends, disait-il, l'ambassade du pape;^nous y pourvoierons*. » Le 18, il écrivit encore à Ludovic pour le prier de proroger l'échéance de l'emprunt conclu à Milan à si gros intérêts*.
Dans ces conjonctures, Alexandre VI n'osa pas insister. Le 21 décembre, Ludovic, qui semblait prendre son parti d'un rapprochement, au moins momentané, avec la France, adressa à Rome une sorte d'ultimatum altier et menaçant, pour rappe-
l) Arch. de Milan.
132 HISTOIRE DE LOUIS Xil
1er son alliance avec Charles VIII el réclamer la libération de sonfrère^ Sans attendre l'arrivée de cette note, le pape, pour désarmer la France, venait de rendre la liberté aux prisonniers, et il envoya l'un d'eux, le cardinal de San Severino, à Brazano, proposer à Charles VllI l'accommodement autrefois repoussé, c'est-à-dire un tribut annuel du roi de Naples, et une ligue générale de toutes les puissances chrétiennes, Papauté, France, Espagne, Venise, Milan, Florence, Allemagne, etc., contre le Turc. Charles VllI ne s'arrêta pas un instant à ces propositions; il avait son plan arrêté, et ce plan consistait à entrer dans Home, à prendre Naples, à chasser la dynastie bâtarde d'Aragon, à réintégrer dans leurs domaines et au delà les barons compromis pour lui*.
Ludovic, satisfait de ce côté, entrait en relations de plus en plus suivies avec Venise ; depuis le commencement de décembre, il affectait même un parler très libre, traitant Charles VlU d'ambitieux sans valeur, les conseillers actuels du roi de réunion d'imbéciles, qui, à eux tous, ne valaient pas la moitié d'un homme sage% Tarmée française de troupes éparpillées, sans force, bonnes tout au plus à prendre d'assaut lus fenmies. En face de ces gens là, disait-il, il faudrait bien voir les troupes milanaises! Malheureusement pour Texpérience. Ludovic ne jugea pas encore l'heure venue, car, pour
1) Scinudo, p. 123, 150-152.
2) Sanudo, p. 155.
V)) Flori il.'peiiiL aussi Ludovic comme nouant dès lors des intrigues dans toute l'ilalie contre Charles Vlll, venu, disait-il, pour la subjuguer tout eotière et lu rendre tributaire, ou pour la ravager et la détruire. «Il avait appris à ses dépiMis à connaître l'avidité et l'absence de scrupu.e des Français : lui el les (icnois avaient toutdonnéon abondance, ouvert la terre et la mer, retenu à leur i;rand dommage tonU* une Hotte jusqu'à ce jour dans le port, et Charles VllI avait violé sa piroe, ilétruit des châteaux el des villes, renié ses jiréts, considéré 1«'S Italiens non cOLume des amis el des alliés, mais Comme des esclaves, comme une conquête. Charles VllI, ne pouvant triompher
LOUIS d'orléans a asti 133
expliquer ses relations avec Venise, il adressa à Commines des lettres fort empressées , où il invoquait toutes sortes de prétextes. Commines, laissé par le roi sans aucunes nouvelles et sans instructions, entouré de faux amis, circonvenu de fausses confidences, sentait vaguement la situation branler^, mais sans se rendre compte en quoi que ce soit de la réalité des choses. D'autre part, le Sénat de Venise déployait toutes ses habitudes de prudence, de circonspection, de temporisation. Régulièrement informé des moindres bruits de l'entourage de Charles VIII, il voyait Tinfluence de Ludovic diminuer près du roi, Vesc et Saint-Malo moins écoutés, et, au contraire, Philippe de Bresse, le maréchal de Gié chaque jour plus en évidence... Il hésitait; il ne se décida que le 27 décembre à expédier des lettres délibérées le 17; il invitait son ambassade à ne pas perdre de vue le roi un instant*.
Ludovic ordonna de grandes réjouissances , des feux do joie, des processions, pour célébrer la nouvelle de l'entrée de Charles VIII à Rome.
On touchait à l'instant décisif, indiqué par Maximilien. Si Ludovic désirait voir Charles VIII pénétrer jusqu'à Naples, Maximilien se montrait moins ambitieux : suivant lui, l'attitude froissée du pape, qui faisait tête comme un adversaire acculé, le langage du roi, aggravé des prédications de Savo-
narole sur le « balayage » des scories de l'Eglise , ses prétentions impériales et réformatrices, tout devait rendre impos-
en bloc, les attaquait les uns après les autres et cherchait à les brouiller. Le joug était prêt pour l'Italie, si elle ne s'entendait pour le repousser. Charles avait voulu entraîner Ludovic avec ses forces à Naples, pour que Louis d'Orléans, laissé en arrière, pût envahir Milan sans défense. Mais Ludovic l'avait compris et était revenu à Milan avec son armée». Bref, il con jurait tous les Italiens de détourner la ruine qui, après la conquête de Naples et la prise de Milan, pèserait sur eux tous.
1) Delaborde: Kervyn de Leltenhove, AVV/ociah'ons, II, 148.
2) Arch. de Venise, Secreto, 35, p. 54 v».
siblo un accord avec Alexandre VI. La papauté, appuyée par Naples, et certainement aussi par Milan et Venise, deviendrait la barrière infranchissable de l'expédition : si, par impossible, cette barrière s'abaissait, il y aurait alors lieu de prendre un parti décisif*.
Bien entendu, Maximilien ne se flattait pas de mettre rapidement en branle la lourde machine germanique, sa diète, SCS Electeurs ; du moins, il payait de paroles. Pour entraîner les Vénitiens, il envoya, le 17 janvier, une ambassade annoncer sa prochaine arrivée en Italie^ son couronnement à Rome, son intention de chasser, au besoin, les Français, et demander d'ores et déjà le passage pour ses troupes. La prudente Venise no goûta que médiocrement ces ouvertures ; si elle redoutait la France indirectement, elle redoutait encore plus TEmpire allemand, ce voisin immédiat, toujours porté à étendre la main vers l'Adriatique. Sans doute, Maximilien promettait de ne jamais s'unir à Charles VIII pour l'attaquer ' : mais qui croire, en ce monde? De Worms, où il attendait sa diète, Maximilien écrivit aussi, le 18, au roi de Naples pour lui promettre le concours le plus absolu : il allait mettre en demeure les Français de se retirer, sinon il envahirait la Bourgogne *.
Maximili(^n n'était pas seul à s'agiter ainsi : le gouvernement espagnol semblait fort ému, et son représentant à Venise prophétisait pour le printemps « de graves événements ». A Naples, le roi Alphonse abdiqua brusquement le 14 janvier en faveur de son fils Ferdinand II, qui allait donner à la défense du pays une allure martiale et bien plus vigoureuse.
Heureusement pour lui, Charles VIII, depuis la mort de
1) InstnicLions, publiées par Verri.
2) Ulmann, cité par Delabonle.
3) Sanudo, 190.
Galéas et surtout depuis les récentes incartades do Ludovic, prêtait davantage Toreille aux conseils de quelques serviteurs expérimentés et fidèles, qui, malgré bien des dégoûts, avaient tenu à l'accompagner dans l'expédition. Pierre de Rohan, maréchal de Gié, que nous avons constamment vu figurer avec beaucoup de souplesse dans les situations délicate s, mais qui était, en définitive, un politique de la bonne école, un soldat éprouvé, un esprit prudent, tenait de plus en plus le premier rang près du roi : il venait de négocier heureusement rentrée à Rome, et son influence grandissante ne pouvait pas être favorable à Ludovic. Ces nouveaux conseillers négocièrent, à la stupéfaction générale, un accord avec le pape : le traité, signé le lo janvier, reproduisait à peu près le projet débattu entre le pape et Ascagne. L'évêque de Saint- Malo y gagna Tobjet de tous ses labeurs, le chapeau rouge, et se tînt dès lors pour satisfait. Des lettres du roi notifièrent aussitôt la bonne nouvelle dans toutes les directions ; le roi, dans cette circulaire, se vantait même du « grant recueil » du pape * .
Ascagne Sforza, libéré sur Tinvitation du roi, se rendit d'abord au camp français et il accompagna Charles VIII à son entrée à Rome. Mais rien de sérieux ne liait plus le roi et Ludovic ; leurs relations continuaient à se refroidir. Ludovic venait de rappeler ses troupes.
Il recommençait à se mêler des affaires de Ceva : Louis d'Orléans lui avant annoncé Tenvoi d'un de ses officiers à Milan pour ces affaires, Ludovic répondit, le 3 janvier, sur un ton très altier, presque impertinent. Il consentait à recevoir l'envoyé : « Mais nous devons vous avertir, ajoutait-il, que, comme vous ne voulez condescendre à aucun de nos
1) Lettres, au parlement de Paris, X*a 9320, 88 et s., 90 ; à Pierre de Bourbon, Autog, de Saint-Pétersbourg (I), I, 30; Archives de Modène, etc.
arrangements, il nous paraît difficile de rien faire sans préjudicier à notre Elat et à Vobéissance que nous devons à t Empereur » \ Le grand mot était lâché !
Vainement Charles VIII envoyait le maître d'hôtel Georges Thiercelin, avec Galéas de San Severino, prier Ludovic de revenir à Tarméc : vainement dans une lettre du 47 janvier, il annonce au duc de Milan le traité avec le pape, et insiste encore : « Je passe outre, dit-il, et poursuis ma fortune... » Vous savez mon désir « que soyez icy avecquesmoy ». Venez aussitôt que possible, m'aider î\ conduire « et guyder le demourant de mes afferes... Vous et mon cousin le vischancelier, voslre frère, en serez participans » *.
Ce jour même, le tischancelier quittait Rome, avec dépit, en prétextant une maladie de son frère, l'insécurité de Rome sous le gouvernement du pape actuel... On devine les innombrables commentaires suscités par une retraite si brusque. Le cardinal de la Rovëre s'exprima aussi en mauvais termes*.
Quant à Ludovic, au reçu de la lettre du roi, il fit une fois de plus sonner les cloches et allumer des feux de joie. En même temps, il écrivait aux Vénitiens une lettre catégorique : le seul remède îi l'expédition de Charles VIII lui semblait désormais une action rapide de l'Empire et de l'Espagne contre les frontières de France, à laquelle on pourrait offrir de collaborer par de largos subventions : cela vaudrait mieux, ajoutait-il, que d'attirer en Italie la peste, la rogna^. Cette rogna^ c'était son ami, son protecleur Maximilien.
Maximilien, en ofTot. continuait à traiter Ludovic de haut, à lui concéder diplômes sur diplômes, sans rien de bien précis.
1) Aroli. (le Milan.
2) ITjniivifr (Arch. do Milan),
?y) Sami<l(>: lv«»rvyn do Lellenliove, p. 154. 'i) lioniaiiin, V, 02.
LOUIS d'orléans a asti 437
Un diplôme impérial du 3 novembre avait interdit à Ludovic de laisser proclamer qui que ce fut duc de Milan avant Tarrivéc des commissaires impériaux et lui accordait seulement Tadministration provisoire du duché; des patentes impériales du 6 novembre enregistrèrent le serment de fidélité prêté par lui; des patentes du 8 déclaraient Ludovic en possession de fait du duché; d'autres patentes du 4 décembre lui promirent à bref délai une investiture régulière, devant les Électeurs impériaux. Le 5 janvier 1493, deux notaires impériaux apostoliques dressèrent un grand procès-verbal authentique de la mise en possession de Ludovic. Le même jour, Ludovic avait dû signer rengagement de ne publier le diplôme impérial d'investiture que quand l'Empereur le jugerait bon*. On comprend pourquoi Ludovic se permettait de qualifier avec tant de désinvolture un maître si encombrant*.
A Venise, au contraire, tout marchait selon son gré. La ligue était prêle à éclore au moindre incident qui eût arrêté le roi\ On se moquait indignement de Philippe de Commines; d'un air amical et pathétique, on lui suggérait tout doucement de partir, sous prélexle d'aller demander au roi des inslruclions et de lui porter des conseils \ Ludovic lui réclamait la part d'emprunt cautionnée par lui, et menaçait de le poursuivre, ce qui mettait Commines au désespoir. Bref, à Venise comme près de l'Empereur, Commines, comme Du Bouchage, jouaient le rôle le plus ridicule. Et cependant toutes ces trames s'ourdissaient avec une adresse si raffinée, que Commines pria Ludovic, qu'il croyait toujours Tinspirateur
1) Fr. 16074, n- 27.
2) Ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs d'écrire, le iO janvier, à l'Empereur pour déplorer en termes amers les succès des Français et les attribuer à l'inhabilelé du pape (Galvi, p. 117).
3) Commines.
Kervyn de Letlenhove, p. 152.
du roi, d'engager Charles VIII à ménager les Vénitiens (car les lettres de l'ambassade demeuraient sans réponse), et que Ludovic fit la démarche!
La ville de Gènes, après quelque difficulté, se soumit à Ludovic sans l'investiture de Charles VIII, et lui fit solen< nellement prêter serment le 7 janvier 1495*. Par un hasard facile à prévoir, les Génois envoyèrent, en même temps, quatre cents hommes d'armes tenter un coup de main sur les territoires gardés par Charles VIII. Il en résulta à Florence une révolution véritable : les Florentins voulaient à Tinstant marcher sur Pise. Las de tant d'oscillations et de perfidies, Charles VIII adressa, le 22 janvier, aux Anciens de Gênes une énergique invitation de laisser en paix Florence, à laquelle il entendait, en temps et lieu, remettre les territoires do Sarzana et Pictrasanta V Ludovic triomphait, car Gênes devint ainsi pour la France une irréconciliable ennemie. Dès lors, il commença, dans un profond silence, des préparatifs militaires. Le 25 janvier, il charge Scaramuche Visconti de rinspection générale de l'armée. Le 28, il adresse à son frère Ascagnc, resté à Sienne, un homme de confiance, Landriano, général de l'ordre des Humiliés à Milan *.
Le roi no pouvait connaître que très imparfaitement ces menées. Vers le moment de son départ de Rome, Louis d'Orléans envoya, en hâte, le secrétaire Jean Hervoet le prévenir; Hervoct fut arrêté et détroussé dans son périlleux voyage*. Le 27 janvier, pour parer à Torage qu'il sentait se former du côté de Milan, le roi ne trouva rien de mieux que
1) Diaire manuscrit de Philippe de Lischate (Bibliothèque de M. le prince
Trivulce.)
2^ Arch. de Florence, Cartap,, t. VI, XXII (Communication de M. Gor-
rini).
3) Arch. de Milan.
4) Fr. 26i0i, 1082 : Joursant\, 445.
LOUIS d'orléans a asti 139
d'expédier à Pierre de Bourbon un homme de confiance, Henri Bohier, chargé de « passer par mon cousin le duc de Milan, et par Ast pour parler à mon frère d'Orléans, et sur ce vous dire aucunes choses pour y pourveoir » *.
Le 8 février, Charles VIII renouvela en termes impérieux aux Anciens et à la Commune de Gènes la défense de troubler en quoi que ce soit Florence, son alliée *. Par une coïncidence singulière, l'autre peste^ Maximilien, par une lettre datée de Worms le 6 février, Invitait Ludovic à respecter Pise comme cité impériale *. Ludovic se le tint pour dit.
Pendant ce mois de février, où l'Europe entière, de Constantinople à Gibraltar, retentissait de cris de guerre, un brusque apaisement se produit en Lombardie. Louis d'Orléans demeura tranquille à Asti, sans paraître soucieux que de se faire oublier. Vers la fin de janvier, la Seigneurie de Venise ayant reçu de l'Archipel un lot de merveilleux faucons, d'une valeur de plus de dix ducats pièce, tes distribua aux divers ambassadeurs pour les offrir à leurs maîtres. L'ambassadeur de Naples refusa son lot, par le motif fort plausible que son maître, pour le moment, ne pensait pasàchasser. Commines, toujours courtisan, demanda ce lot de faucons pour le duc d'Orléans, à qui il l'envoya \
Le 4 février, la duchesse Béatrix accoucha d'un fils. Un mois entier se passa en fêtes, pour célébrer cet heureux événement*. Le 6 Louis adressa des félicitations courtoises à « son cousin » Ludovic; il se disait v heureux de voir sa parenté s'accroître » *.
i) Autogr. de Saint-Pétersbourg.
2) Communication de M. Gorrini (Arch. de Florence, XXIIJ, XXVI).
3) Caivi, p. 116.
4) Sanudo. 183.
5) JHaire manuscrit de Philippe de Lischate,
6) Arch. de Milan.
140 HISTOIRE DE LOUIS XTl
A plus forte raison, Louis enlrelenait-il de bons rapports avec SCS excellents voisins et amis de Touest. Nous le voyons, le 17 février, recevoir de la marquise de Montferrat un envoi de malvoisie, quatre grands fromages, et d'autres menus dons, présentés avec accompagnement de ménestrels et tabourins*.... Le 24 février, il récompense les services d'un de ses hommes d'armes, Raymonnet Pons, écuyer, par le don d'une petite terre nommée le Vergy*. Bientôt, ses relations avec Milan semblent redevenir bonnes.
On sait que, le 20 février, quand les Français parurent devant Naples, les Napolitains ouvrirent leur porte avec empressement : le seul retard vint de la perte des clefs, égarées dans le trouble, et de la nécessité d'aller en ville chercher un serrurier ^ Charles VIII entre, et, avec son optimisme habituel, il écrit à Pierre de Bourbon, le 22 : « Vous ne pourriez croyre lagrant affection et voulentéque les gentilzhommes et peuples demonstrent avoir a moy, car de chascune ville du Royaume m'a esté apporté les clefz des portes »*...
A cette occasion, Ludovic ordonna, le 27 février, de grandes processions do réjouissances dans la ville de Milan *. Louis d'Orléans lui faisait passer les nouvelles, et tous deux se congratulaient muluellcmont ; le 25, Ludovic remercie Louis et se félicite avec lui ; le 27, à 4 heures du soir, Louis adresse à son bon cousin copie des lettres du roi sur la prise de Naples, « sachant qu'elles vous feront plaisir ». Le 28, Ludovic répond par dos compliments et dos vœux ^
1) Bnmc (k.^ (lulofjraphes, n<* 99, p. 263.
2) TH. Pons, 35; pat. datées d'Asli.
3) Chronica dl Nntar GiaromOy publiée par P. Garzilli. /i) X'^^ 9321, 113.
5 Moibio, FrdHciacd Halia,
6) Arch. (le Milan. Ludovic pousse la prévenance jusqu'à adresser le 16 fé* vrior des lettres de politesse au duc et à la duchesse de Bourbon : le 23, il
LOUIS d'Orléans a asti 141
En France même, le sage Pierre de Bourbon, gagné parles lointaines apparences *, transmettait les nouvelles du roi comme se présentant « tousjours de bien en mieulx » *, sans négliger pourtant les ordres dénature à garantir strictement Tapprovisionnement et la défense des frontières de Bourgogne et de Champagne 3.
Le duc d'Orléans passa encore le mois de mars dans une attitude expectante et attentive. Il ne quitta point Asti \
Emu du succès de Charles VII[ à Naples, Ludovic se rapprochait de plus en plus de la France, et, comme toujours, il envoya solliciter le roi; il demandait, cette fois, le duché de Bari et le comté de Rossano, dont il avait longtemps porté le titre et qui devaient lui appartenir. Charles VIII ne donna pas le duché (qu'il n'avait pas), mais il accorda sans difficulté un diplôme. Pourtant, il courait des rumeurs singulières : on prêtait à Charles VIII, vainqueur, Tintention de restaurer le fils de
leur envoie son chancelier Cornel. Nibia, qu'il accrédite également près de la reine (même archives).
1) Le rapide succès du roi à Naples excitait une confiance immodérée: déjà, on voyait Charles conquérir la Terre sainte. Une chanson publiée par M. de la Pilorgerie (4 bis), la Louenge de la victoire du très crestien roy de France (sur rentrée à Naples), commence ainsi :
Tremblez, tremblez, Memmelus, Sarrazins, Juifs, mescréans, raarrains, payans, Turquins,
Et redoublez le Ires crestien roy
On lit plus loin :
Le gouverneur de la papalité Qui a sur tous humains auctorité L'a appelle noble filz de TÉglise.
2) Stein {Ann.-Bulletin de la Société deVHistoire de France), p. 211.
4) Dreux du Radier, auteur du reste forl suspect, rapporte qu'il s'épril de la fille de son holesse, qui n'était pas fort belle, mais qui jouait merveilleusement du luth; «déjà incommodé de la goutte, il eut avec elle les dernière liaisons.» {Mémoires sur les reines,,.).
Jean Galéas sur le IrÔDC de Milaa, peut-être d'y élever le duc d*0rléans. Louis d Orléans ne cessait point de s'intituler duc de Milan, et même, à tout événement, il ramassait autour de lui, à Âsli, quelques hommes d^armes. U n'en fallait pas plus pour faire trembler Ludovic, fort peu sûr de Taffection de son pays. Bientôt, ses renseignements particuliers lui permirent d'assurer que le duc d'Orléans allait se trouver à la tète de troupes importantes, car Pierre de Bourbon ordonnait en France de nouvelles levées. D'autre part, Maximilien tardait toujours à envoyer l'investiture *...
Les Vénitiens, plus lentsàs'émouvoir,considéraientleschoses plus froidement, et, tout en accablant Charles YUI des compliments les plus chaleureux, continuaient à travailler à sa ruine avec une ardeur opiniâtre. Le succès leur semblait facile; ils voyaient toute TEurope prête à se liguer contre un seul homme, et ils ne prévoyaient guère que des profits dans la lutte. Officiellement, la Sérénissime République affectait la neutralité la plus rigide ; et quand, le 10 février, Commines lui demanda officiellement Tautorisation d'embarquer à Ravenne, faute d'autre port, quelques pièces d^artillerie, le Sén«it, après de longs débats, consentit seulement à fermer les yeux, à condition que ces pièces passassent sous pavillon vénitien *. Le 23 février, le Sénat fit adresser àl'évêque de Saint- Malo toutes ses félicitations pour la conquête de Naples et pour les arrangements avec le pape. Le même jour, dans la même séance, il fit appeler l'ambassadeur d*£spagne, pour lui déclarer sa ferme résolution de travailler à Texpulsion des Français, et lui annonça l'arrivée des envoyés de l'Empereur, qui, lui aussi, voulait entrer dans la ligue ••
1) SanufJo, 249, 250.
2) Arch. (le Venise, Secrelo, 35, p. 03 v«.
3) Arch. de Venise, Secrelo, 35, 68.
LOUIS û'ORLÉANS A ASTI 143
Le 4 mars, deux ambassadeurs de Ludovic vioreat à Venise prendre leur part de ces intrigues compliquées : Antoine Trivulce, évêque de Come, et François-Bernardin Visconti, tous deux hommes de poids et de grand nom. Le même jour, le Sénat adressait des instructions précises à André Gritli, marchand vénitien de Péra, son agent officieux près la Sublime Porle. Grilti devait présenter au sultan et aux pachas un agent officiel de la République, chargé pour le Commandeur des Croyants des assurances les plus amicales. Venise demandait l'autorisation d'établir à Constantinople une légation vénitienne : en tout cas, elle prescrivait à son agent d'y rester le plus longtemps possible *. A Tappui de sa démarche, le Sénat fit arrêter Tarchevêque de Duras, venu à Venise acheter des armes, et coupable de préparer, sous l'inspiration et avec l'argent de Charles VIII*, une insurrection formidable de l'Albanie, qui devait dégager la route de l'Orient et ouvrir au roi de France l'accès au titre à! Empereur des Grecs, L'arrestation de l'archevêque fit échouer le projet. Un autre projet de soulèvement en Macédoine^ tramé avec un Comnène et la cour de Mon tf errât, n'aboutit pas davantage '. Seul, le grand maître de Rhodes arma une barque et trois caravelles sous pavillon français, et tenta vainement^ avec des ressources si faibles, de courir rArchipel*.
C'est dans une visite à Florence que le cardinal de Saint- Malo apprit les projets de ligue, ce qui ne l'empêcha pas d'envoyer en France des nouvelles « on ne peut meilleures » ». Il
1) Arch. de Venise, Misto^ 26, p. 144, 145. Le Conseil des Dix annonçait au Grand Turcla mort du sultan Djem, « mort naturellement, d'un catarrhe, en arrivant à Naples ».
2) Malipiero, Annali Veneti : Sanudo, p. 255.
3) Kervyn de Lettenhove, p. 174.
4) Sanudo: X«a 321, 114.
5) « Ceulx d'Albanye, incontinent qu ilz ont sceu la victoire du roy, ont tué les Turcqs qui les tenoient en servage. » Ils ont envoyé à M. de Guise, à
i4i mSTOIKE DE LOUIS XII
se hâta de revenir à Naples, où il arriva le 14 mars, cl d'informer le roi qui^ au même moment, recevait de Commines des nouvelles analogues *. Le lendemain, quand les ambassadeurs de Venise se présentèrent à l'audience de Saint-Malo, le cardinal tint un langage menaçant et catégorique : « Il avaif, disait-il, engagé le pape à rester tranquille, car, d'un mot, le roi pouvait faire de Maximilien tout ce qu'il voudrait. Quant à Ludovic, il ferait sagement aussi de s'abstenir : sinon, il serait le premier battu; il doit savoir que le duc d'Orléans se trouve près de lui. » Cette double menace de guerre visait loin : au détrônement d'Alexandre VI et de Ludovic. Les Vénitiens en comprenaient d'autant mieux la portée que, lorsque Alexandre VI avait, à plusieurs reprises, manifesté Tintoution de quitter le Vatican avant l'arrivée des Français, ils s'étaient trouvés d'accord avec ses amis pour Ten dissuader et pour lui conseiller^ par dessus tout, de ne pas abandonner Home. Discrédité par son élection, par sa conduite privée, par ses rapports avec les Turcs, Alexandre était trop fin pour ne pas comprendre que Maximilien, désireux sans doute d'arrêter Charles VIII à Rome, n'avait rien fait pour l'empêcher d'y parvenir. Or Charles VIII arrivait sur le mot d'ordre de Réforme^ sur la sommation de Savonarole. Tout le monde désignait le candidat prêt à recevoir la tiare des mains de la France, le cardinal de la Rovère; et l'on interprétait dans ce sens le dépit de ce prince de l'Eglise lors du traité de Charles VIII. On remarquait aussi l'extrême activité déployée par le cardinal de
OlniiUe, demander une année pour délivrer la Grèce: «legrantTurcqestbien esbaliy et a f^ranl f>eur » [IhdlcUn, publié par M. (le la Pilorgerie, p. 217). 1) Fr. 15538, no 249, Corn mines prévenait le roi d'armements suspects des Vénitiens à Venise et à Corl'ou, de la nouvelle que Ludovic voulait envoyer des houpj's à lU)in(\ Maximilien lui-même passait pour avoir de rarg'ent;un riiédecin llimand arrivé à Venise déclarait toutefois que, si Charles VIII ne toucljait pas à l'Eglise, TEmpereui ne lui dirait rien.
LOUIS d'ohléans a asti 145
Gurck, Français d'origîue, fort bien vu à la cour impériale, et on soupçonnait dans son ardeur quelque mobile intéressé *.
A ce moment-là, Charles VIII se trouvait assez éprouvé par le climat de Naples et les fatigues de sa vie. L'air du pays semblait aux Français « mauvais et chaud, difficile à endurer » '. Bientôt, ils subirent l'attraction etTinfluence de ce beau ciel, de cet air si doux, de ces plages enchanteresses, où tout convie à la volupté. La correspondance du roi déborde d'enthousiasme : c'est un enchantement^ une séduction sans fin. 11 fait à Naples une entrée solennelle, en vêlements impériaux, au milieu d'applaudissements '. S'il donne un banquet, on ne voit sur la table que coupes d'or enrichies de pierreries, aiguières ou bassins d'or; les grils, les broches, les soufflets, les lanternes même sont d'or ou d'argent, et, sur cette étincelante vaisselle, s'étale une foule de fruits, de produits, jusque là inconnus. Au dehors, on dirait une fête continuelle, tant le peuple paraît démonstratif. Le jour de l'entrée du roi « on marchoit, parmy la rue, par dessus les souliers dans le vin ». De ses fenêtres, les courtisans napolitains montrent à Charles une foule de bourgeois et quantité de nobles qui battent des mains : « Voilà notre population », disent-ils, et le roi s'étonne d'un pays où toute la population est noble \ Dans la campagne il admire les hautes vignes, d'où déjà pendent des grappes vertes.
i) Sanudo, 252, 256, 277, etc.
2J Lettre de Charles VIII, renvoyant « le petit De l'isle », !•' mars (fr. 3924, f° 3, n. 2).
3) Nous publions, en appendice de ce volume, un monument des plus curieux de Tétat d'esprit où se trouvait Charles VIII à Nuples. C'est une ordonnance sur les cessions d'offices en France, dont le préambule étrange et solennel est un exposé des sentiments du roi envers la Providence. Cette ordonnance se rapporte à l'une des plus importantes questions de l'administration française en ce moment: elle supprime les partages et surséances- d'offices.
4) P, Garzilli, Chronka di Napoli, di Notar Giacomoy 16 mai 1495.
146 UlbTOlHE DE LUUIS Xll
Le 20 mars, dans une lettre à la reine, on lit : « A caste heure icy, il (le roi) n'estime Amboyse ni lieu qu'il ait par delà... C'est ung Paradis terrestre. » Le roi ne connaît rien de plus beau, « plus plaisant ne meilleur, beaulx lieux de plaisances, jardins, fontaines, où il y a citrons, oranges, et toutes autres choses qui sont par delà, et qu'il est possible de veoir et désirer, roses, et autres fleurs de toutes sortes; oyseaux chantans plus plaisamment que rossignolz » *. Les vivres sont abondants cl à bon marché, les vins excellents, « le peuple assez bon; et nous ayment, au moins nous montrent signe d'amour. Mais se fault garder de faire la cour a leurs femmes, car aucuns en sont fort jaloux : touteffois on leur apprendra le train de France, qu'ilz commencent jaà congnoistre w *.
Les Français n'eurent pas la peine de chercher beaucoup pour combler la lacune indiquée par cette lettre officielle. Les occasions s'offrirent d'elles-même, sans aucune espèce de violence. La favorite du roi était une jeune fille, Léonora de Marzano, fort belle, distinguée par ses talents, et du plus haut parage, que sa propre mère, la duchesse de Melfi, amena en personne au roi.
Pourtant, il fallait partir :1a ligue tramée dans le nord de rilalie, un débarquement des Espagnols oublieux de leur parole, une lettre d'Anne de Bretagne qui pressait le roi de revenir et lui annonçait (par un pieux mensonge de femme et de reine) rini[)ossibilité de continuer les envoisd'argent, tout obligeait à laisser ces délices, à regagner la France '• Chai'les VIII venait encore d'être malade; il n'en informa Pierre de Bour-
\) Ce jardin (Hait c('*lèbre clans toute l'Italie. Il renfermait aussi des volières, où l'un voyait des hipins blancs et une foule d'oiseaux variés, notamment des [K'noquetiî, un ooibeuu blanc qui parlait, etc. (Sanudo, p. 288).
2; L;i Pilorgerie, p. 20-i, 205 cl s.
3) Sunudo, 2G6.
bon qu'après sa guérison, en lui écrivant, le 28 mars, avec beaucoup de bonne humeur : « Mon frère, je vous advertis que, pour habiller mon visage, il ne suffisoit pas que j'eusse eu la petite vérole à Asti, maisj'ai eu la rougeole, de laquelle, Dieu mercy, suis guéry. »I1 ajoutait: « Vous ne pourriez croire les beaulx jardins que j'ay en ceste ville (à Capoue). Car, sur ma foy, il semble qu'il ny faille que Adam et Eve pour en faire un paradis terrestre, tant ils sont beaulx et pleins de toutes bonnes et singulières choses. »Xe roi disait aussi avoir trouvé en ce pays « des meilleurs peintres; je vous en enverray pour faire d'aussi beaulx planchers qu'il est possible ». Les planchers de Beauce et de Lyon ne sont rien à côté de ceux-ci ; le roi emportera des échantillons. En attendant, il expédiait de Naples à Moulins un de ses fauconniers, porter au duc « les deux plus beaulx sacres de ce pays, que j'ay peu choisir sur les caiges » *, Comme dit Commines, « le roy ne pensoit qu'à passer temps, et d'aullres à prendre etàprouffiter ».
Pendant ces heureuses journées, les négociations de Venise . marchaient rapidement^ : on n'attendait plus que les pouvoirs réguliers de Maximilien et de l'Espagne pour signer un pacte d'alliance, sur le principe duquel on se trouvait d*accord. Le comte de Caïazzo» après avoir obtenu de Charles VIII la restitution de ses terres, quittait Naples et la cause française. Le pape sollicitait avec instance Ludovic de devancer les événements et de lui envoyer des troupes, au moins cinq cents chevaux et mille hommes '. Bref, le 31 mars, on échangea à Venise
{) 29 mars (Aw^ de Saint-Pétersbourg, I, 23).
2) Les Archives de Milan renferment {Militare, Guerre, 1495) des liasses de correspondances sur les rapports de Ludovic et de Charles VIII au commencement de 1495. Nous ne pouvons qu'y renvoyer : on y voit la lulte qui s'établit entre Charles VIII et Ludovic laisser des traces profondes, Ludovic devenir le mprtel ennemi du roi.
3) Sanudo, 269, 277.
les signatures définitives d^une quadruple alliance entre TEmpire, l'Espagne, Venise et Ludovic: alliance toute défensive en apparence, mais dont les articles secrets cachaient le plan (le campagne que nous allons voir se développer, pour prendre au piège Charles VHP. Naturellement^ tous les petits Etats, sauf la Savoie, Montferrat, Saluées et Florence, y accédèrentplus ou moins expressément. Malgré la présence à Mantoue de la comtesse de Montpensier, le marquis de Mantoue, bcau-frèrc du général en chef de Tarmée française, était entré depuis le 22 février au service du roi de Naples moyennant 4 i,000 ducats'.
Charles VIU, tout à la jouissance de sa victoire, ne s'attendait pas à des coups si soudains ni si rudes; il pensait même à envoyer Louis de la TrémoïUe à Milan, et Miolans à Venise. Il enlra dans une violente colère. Quant à Commines, il faillit se trouver mal : en descendant l'escalier du Sénat, il demanda qu'on lui répétât ce qu'il venait d'apprendre; la communication Tavait tellement abasourdi qu'il ne se rappelait plus rien; eu rentrant chez lui, il se mit au lit. Cependant il conserva assez de présence d'esprit pour dépêcher des courriers dans toutes les directions, spécialement au duc d'Orléans, sur qui allaient tomber les premiers coups.
Ludovic reçut la nouvelle du traité à Vigevano ; il put à peine achever la lecture du texte, tant il éprouva une joie délirante à s'y voir admis par les parties contractantes comme «duc de Milan ». Il ordonna de grandes fêtes; il fit distribuer de l'argent à SOS troupes, il écrivit à Venise pour proposer d'attaquer Asti sur riuuiro et do donner le signal des hostilités ; il écrivît à Maximilion pour le prier de venir se faire couronner à Rome
1) Dt'labordo : BergcnroLh, Calendar of.., State papers, Henri VU, p. 55 (Arcl). (le Siinancas): Sanuclo,etc.
2) Rosmini, Vie tk J.-J. Trivulcr, H, p. 212*
LOUIS d'orléans a asti 149
dans le plus bref délai ; il lui offrait non seulement le passage, mais quatre cents lances d'escorte. Venise fit les même offres. L'armée vénitienne recevait officiellement les ordres de mise sur le pied de guerre. A Rome, la joie était plus discrète, et pour cause *.
Les Vénitiens, pourtant, conservaient avec soin les formes méticuleuses de leur pinidence accoutumée. Commines n'avait pas encore quitté les lagunes ; l'ambassade vénitienne à Naples protestait encore des intentions pacifiques de la république. Seul, Ludovic paraissait possédé d'une ardeur impossible à réfréner. Il convoitait x^sti, il voulait faire disparaître le duc d'Orléans; le poste français demeuré à Asti le gênait; c'était le point avancé, le seul, par lequel l'armée de Charles VIII pût se retrouver en contact avec la France : il fallait détruire cet asile. Ludovic ressentait d'autant plus d'ardeur qu'il ne prévoyait pas de difficultés : Louis d'Orléans n'avait pas de forces sérieuses, et Ludovic comptait entrer à Asti, comme Charles VIII à Naples, en frappant à la porte. Il prit même la peine d'en avertir le roi : il lui présenta l'occupation d'Asti comme n'étant point un acte de guerre, mais comme une simple mesure de précaution, « une sûreté » '.
Il s'était entendu avec quelques gens d'Asti, qui promettaient de lui ouvrir les portes sans résistance. Le 6 avril, il remit solennellement un grand étendard et le bâton de compagnon à Galéas de San Severino, ce même Galéas que nous avons vu à Lyon diriger les affaires du roi, que Ton retrouvait à Florence, dans Tescorle de Charles VIII, sollicitant en faveur de son maître, et qui avait ensuite bénéficié du séjour de Charles VIII à Naples. San Severino reçut une carte blanche, signée de Ludovic, et une forte armée, composée de trois
1) Sanudo.
2) Sanudo.
j50 HISTOIRE DE LOUIS XII
mille lances el de quatre mille gens de pied. Galéas Viscontî remplissait les fonctions de commissaire. Philippe de Fiasque commandait l'infanterie; à la tête des compagnies d'ordonnance se trouvaient Gaspard de San Severino, le capitan Frarossa, auxiliaire dévoué de Louis d'Orléans à Gênes trois mois plus tôt, le comte Jean Borromeo, Nicolas de Corezo, Galiot de la Mirandole, le comte Christophe Torelli, le comte Hugues de San Severino, et divers condottieri. Ludovic aimonrait son intention de se mettre plus tard en personne à la têto de Tarméc ; on attendant, il levait encore de nouvelles recrues, distribuait à quatre cent cinquante hommes d'armes une bonne paye, réglait tout *.
Dans cette extrémité, Charles VIII sentit l'urgence de se rcplicM' : mais il était difficile d'abandonner trop brusquement une conquête mal assurée, incomplète. Les Français, qui, à rexomple de leur roi, gaspillaient en jouissances et en pillages un temps précieux, paraissaient ne pas pouvoir s'arracher facilement de ce beau pays, où les retenaient tant de liens, ne fûtce que les terres considérables dues à la libéralité du roi. Le 13 mai, le comte de Ligny épousa la fille de l'ancien prince d'Allamura, avec une dot de 30,000 ducats de rente; le comte de Montpensier fiança Tune de ses filles au fils du prince de Salorne. Charles VIll ne quitta Naples que le 21 mai '.Il comprenait si mal la situation que, dans une lettre adressée, le 7 avrils au parlement de Paris, pour lui réitérer l'ordre de suspendre le procès pendant entre Engilbert de Clèves et le sire d'Orval, il ajoutait : « Nous espérons y estre (à Paris) en personne, et hiy aussi (h^ngliberl) dedans la Saint Jehan prouchain
1) S:iniido.
2) La Pilorgerio, p. 280: A. de la Vigno. Nous avons déjà vu, à Asti, les IVariQiis épousiT dt^s Itulieruios, et nous en verrons encore à Naples par la
suite.
LOUIS d'orléans a asti 151
(24 juin) *)) . Le 26 avril, il annonçait à Pierre de Bourbon une entrevue prochaine avec Maximilien, à Genève». En revanche, il se tenait fort au courant de la querelle entre les abbayes do Roye et de Saiot-Florcnt à propos du corps de saint Florent, et il libellait une nouvelle lettre à ce sujet, le 29 avril ^
Charles VIII réussit à se réconcilier avec les adversaires de Ludovic à Gênes, Hiblet de Fiesque et le cardinal dç Gènes, particulièrement, qu'il retrouva à Naples; il adopta leur parti etjies envoya à Gtoes essayer de ramener la ville à sa cause. Ludovic donna Tordre à Gênes de saisir douze galères du roi restées en armement tardif, et défendit de rien fournir désormais à la France *.
1) Ms. Parlement 474, f« 36.
2) Fr. 3924, f« 3, n. 4.