CHAPITRE XIX
Tout le monde croyait Louis d'Orléans en voie de conquérir le duché; son succès fit, sur-le-champ, des prosélytes.
En voyant les coureurs français se répandre sur divers points de la Rivière de Gênes, entre Savone, Ceva, Sestri Levante, au delà [de [Rapallo*, les Génois paraissaient perplexes, désorientés, incertains *. Une poignée de Français faillit même s'emparer d'Alexandrie, la place forte et la ville gibeline par excellence. Ces gens avaient profité de la présence de quelques prisonniers français, pour nouer des intelligences dans la place, sitôt la retraite de Tarmée milanaise : ils se présentèrent, au milieu de la nuit, sous les remparts, et ils allaient s'introduire dansle château, quanddes religieux voisins, debout àcette heure pour leurs offices, les entendirent par hasard et donnèrent l'alarme. Les Français prirent la fuite, non sans laisser quelques-uns d'entre eux aux mains de l'ennemi ^
Les défections se multipliaient. A Milan, on faisait presque son deuil de Vigevano. Crémone et les villes du sud-est ne semblaient pas beaucoup plus sûres; on s'attendait à un soulèvement de ce côté, dès que paraîtrait Charles VIII*. Le 17 juin,
1) Lettre du protonotaire Stanga, 23 juin (Arch. de Milan, Guerre, 1495). Louis avait envoyé d'Asti quelques troupes de ce côté.
2) Giustiniani.
3) Sanudo. Peut-être les Français venaient-ils de Castellazo, car Louis envoie dans cette ville L. de Saint-Sernin chercher des nouvelles (Tit. Orléans, XIV, 956).
4) D'Adria, Croniche delmarchese dîMantova (Archivio storico lombardo, 1879), p. 45.
20i HISTOIRE DE LOUIS Xll
Antoine-Marie de San Severino prévient Ludovic qu'un de ses châteaux va être livré par un fils d'Alexandre Malvezzi,qui veut embrasser le parti des Français *.
En même temps, Tun des conjurés de Novare, Jacques Caccia de Varallo, allait, de la part du duc d'Orléans et du marquis de Saluées, trouver Philippe Borromeo. Philippe appartenait à cette grande et riche famille des Borromeo * ,si intimement mêlée aux événements de l'histoire de Milan, surtout lors de la république ambrosienne. Jaloux de la puissance des Borromeo, Ludovic leur avait enlevé sans scrupule le comté d'Anjjlera et, pour mieux les brouiller, il avait jadis persuadé à l'un d'eux , Vitalien Borromeo, d'adopter le fils aîné de sa sœur Justine, Louis Borromeo, qui devint ainsi la souche de la famille Yisconti Borromeo. Les Borromeo passaient, avec les Pallavicini (descjuels était Tévêque de Novare), pour les plus j^rands fiMidataires du Milanais^ Philippe Borromeo tenait, en oulre, aux Caccia de Novare par sa femme Françoise Visconti; il possédait le château d'Arona, sur le lac Majeur.
Jacqu(\s Caccia lui proposa d'introduire les Français à Arona; il n'eut pas fort à faire pour le persuader. Borromeo mit, sur le champ, à la disposition des princes français son château et tous s(^s biens. Caeria crut devoir le séduire par des promesses *: il lui offrit le litre de grand maître à la cour de France*, ou tel autie qui lui plairait. Borromeo répliqua qu'il ne sollicitait aucune récomp(*nse; servir les princes lui suffisait. Ils pouvaient occuper son château, en faire leur place d'armes pour
1) Arcli. (h) Milan.
2) V. Litta. t. IV.
:\j Lf l'. riius.fh; G iiastalla, ^/sfû/'/a (/f'//((/([/mîî///ajBorromca, manuscrite, liai. 81'», r. iV.
4) l'n l^.()rr()m(^o<Haitcapilainedansrarraée milanaise opposéeaux Français.
5) iNouvelle preuve que l'expédition de Novare était autorisée par le roi.
conquérir tout le pays*. Maximilien était bien renseigné, quand il appelait avec instance l'attention de Ludovic sur ce qui se tramait au nord.
1) Voici le curieux texte, dont nous tirons ces renseignements. M. Rusconi l'a déjà publié (p. 19), mais avec des incorrections, et en omettant la phrase relative à la conquête du duché, phrase très importante, puisqu'elle constitue, jusqu'à présent, le seul témoignage authentique des projets du duc d'Orléans (Arch. de Milan, Militare, Guerre, ii95: orig., pap. autographe). « E vero, 111™° S"^® mio, che essendo el duca de Orliens et lo Marchese de Saluza dentro da Novara, vene da me a Arona m. Jacomo Gacia da Varallo, a parlarme da parte de li pr' Duca et Marchese, pregandome gli volesse dare a Rocha, promettendomi se li daseva la dicta Rocha de farme gran maestro apresso il Re de Franza et darme tutto quello sapesse domandare. lo gli respose che non mi volessino venire a dare altro impazo, che era tutto suo, et che non era li per offenderli ne farli despiacere, et che tutto quello che io aveva era al comando et placer suo, et omne volte che vedesse potere salvar a robba et le persone, disponeria de la Rooha a petitione sua. Doppoi, ne tramare de la pace a Vercelli, li mandai uno messo a proferirli se per mi se poteva farli havere Victoria che tutto quello che posseva era al piacere el comando suo. E anchora vero, 111™° S. mio, che, essendo capitalo a Arona uno messo del Thessaurero de Savoya, quale portava lettere alla Ex''* V'*, le toise et mandai le lettere overo la copia per uno mio messo al pr*« Duca de Orliens. Et e vero ohe la dispositione mia ora che quando la Rocha de Arona potesse essere causa de fure havere el resto de queslo Dominio al Duca de Orliens, de darli liberamenle dicta Rocha in le mane. Questo medesmo li mandai a dire per Franc*=° da Nibia et anche per Bap** da Size che era alias cancellero del conte Vitaliano et similmente per Aluysio, factore de M» Fioramonte Vesconte, chel opérasse che la pace che se tractava tra il Re de Franza et la Ex''* V^a non se facesse che da canto mio non li mancarebe de darli tutto quello aiuto et favore che potesse, insieme cum la Rocha, per arli havere Victoria. Mandai poi ad epso Duca Petro Georgio da Nibia, per nlendere in che modo se era conclusa la pace et como staseveno li capiloli et quando la pace non fosse conclusa, chel volesse operare che la non se facesse, che la Rocha de Arona et quanto poteva era al comando suo. Mandai anchora a fare questa imbassata al p'° Duca per Anselme de Agaticho, che fu el messo che porto le lettere al p*° Duca del Thesaurero de Savoia, chel non restasse per mi de fare el ponte sopra Ticino et che, se lo voleva fare, gli insignarebe che haveva de le asse, et che io faria venire qualche nave li et poi luy facesse li facti soi ; che so monstrarebe de non vedere, pur chel p*° Duca monstrasse che luy non ne sapesse niente. Dicto Pelro Georgio me disse che, venendo el p'» Duca a Milano, Zoanne da Briosco, che sta in porta Ticinese, haveva unito insieme una grande brigata de gente, per andare a
206 inSTOlKE DE LOUIS XII
Les motifs que nous avons indiqués lièrent le duc d'Orléans; il dut refuser les portes qui s'ouvraient toutes seules devant lui. Philippe Borromeo demeura pourtant le champion ardent et audacieux des Français. Quelque temps après, on le voit arrêtera Arona un courrier du trésorier de Savoie à Ludovic^ et envoyer au duc d'Orléans copie de la dépêche.
Ludovic, accablé, n'espérait plus rien de ses sujets. Sau Severino lui-même refusa d'obtempérer à l'ordre d'attaquer Novare, préférant, disait-il, « perdre Novare qu'une armée »; il ramena entre Vigevano et Milan ses sept cents lances, et ses seize mille hommes de pied*. Ludovic comptait enrôler des Suisses; à son grand étonnement, il trouva encore de ce côté de graves embarras. Berne et Zurich penchaient pour l'Empire et pour lui, mais le chancelier Louis Fcer de Lucerne, ancien élève de TUniv^^rsilé de Paris, lui montrait peu de sympathie; Tévéque de Siou était son adversaire déclaré ; Lucerne, Uri, Schwilz, Zug, IJnderwald en désiraient un partage du Milanais. La nouvelle des événements de Novare révéla tout à coup un travail souterrain de la diplomatie de Louis d'Orléans. Dès le l.'i juin^ il fut question, à la diète de Lucerne, du partage des dépouilles de Ludovic*; les Suisses demandaient, pour leur part, Bellinzona, Lugano, Locarno, et mênie Arona. Le duc
nuutere a soccoinano de le case et a gua<Jagnare, et che erano tanli homiui che li kisliria lanimo de pn-ndere dicla porta et darla via. u l^. Iil"'« D. Seivitor, Philippus Borrorneus, propria manu feci, et doman-
(lu perd()ri;uiz;i piT mille volte. •
1) SilUUllo.
'2) Ayrkic'tc, m, 484, 13 juin. Cf. aussi, pour ce fait et les événements de juiilel, les prorès-verhîiux du l'*" juin, des 9, 18, 28 juillet, id,, p. 472, 473, 47'.», iSO, 4sr), 'lUO : \V. F. von Miilinen, Cv'schkhle der Schweizer Sul(l)ici\ \K lî.'); Tr. Probsl, Die Bczichunucn dcr Schweizerischen Eid- (/t:n',ssr,isrh'i('(, diiMS V Avrliir ('u.r SrJiin'izcrtsrhe G'^sc/iicfiti'y funfzenht. band, p. 1 l'J »'i suiv.; lld. Fuelis, Die mailaiidischcn Fddzùye der Schweizer^ I, p. 201-220.
d'Orléans en convenait et promettait, en outre, Tappui du roi de France. Ludovic gagna Feer, offrit à Lucerne une annuité de 1,000 ducats, et, grâce à la pression impériale, il arracha, le 23 juin, la promesse d'un envoi de mille hommes^
Il insista aussi,de toutes ses forces, près des Vénitiens. Sanudo raconte que, dans une seule nuit, trois courriers milanais arrivèrent à Venise. Là, on était un peu tenté de tenir rigueur à Ludovic: Tindignation patriotique, avec laquelle Guichardin flagelle si éloquemment « cet homme né pour la jouissance et la richesse, si adroit banquier, soldat si misérable et si lâche, menteur, traître et assassin », qui, à Theure dupéril, savait seulement se cacher et pleurer, auquel il fallait que sa femme Béatrix vînt faire honte de sa lâcheté*, trafiquant incapable de se mettre entête d'un bataillon, cette indignation, ce mépris, on réprouvait partout, et à Venise. On trouvait étrange que Ludovic, informé, sur l'heure, de la marche du duc d'Orléans, eût laissé San Séverine se replier, qu'il se fût borné à des proclamations, à des agitations, à des dépenses, à des paroles de matamore. Il avait parlé de lever vingt mille hommes, d'envoyer San Séverine à Novare, d'y aller en personne, de recevoir comme il faut « les barbares ». Puis, rien! il se cachait! Néanmoins, les Pregadi résolurent d'envoyer devant Novare trois cents stratiotes pour entraîner Ludovic; ils firent passer, le 13 juin, à Bernard Conlarini , qui commandait cinq cents stratiotes campés à Asola, près de Crémone, l'ordre de se mettre à l'instant aux ordres de Ludovic; ils envoyèrent même à ces stratiotes une paye d^avance ». Le Sénat vénitien
1) T. di Liebenau, Archivio storico lomhardo, 1889, p. 515.
2) Alex. Sauvage, Cronaca, éd. par Desimoni, p. 71, et autres.
3) Voici le texte de cet ordre :
« Ser Bernardo Contareno, Ductori Stratliiotarum nostiorum. Essendo seguita novamente oomo non dubilamo haverete intexo la tiefection et prodition inopinata di Novara dal illustrissirro signor Duca de Milano, habiamo deli-
208 niSTOlKE DK LOUIS XII
se montra très forme. II rappela de Pérouse le capitaine Jacomazo da V»»nezia, pour lui donner le commandement général de l'infanterie. Le lo juin, il écrivit à son ambassadeur en Allemagne de dénoncer la trahison de Novare, de presser fort l'arrivée de Maximilien en Italie, ou, au moins, l'envoi immédiat de troupes, de hâter l'envahissement de la France par la Bourgogne. Il transmit en même temps copie d'un rapport
berato curn eî no.-tro Conseirlio «li Preiradi, ad instantia et requisîlione de Sua Kx-ellr-ntia, quale mu. lu se «onfi-ia in la vîrlù, magnaiiimita et fede de quf'lli rln-nui «H fi'!e!is?iiiii Slraîioti, ciiin eî soccorso de i quali sperade brevi soccorrer quel. a Hocha, ci ultimar le cosse da quel canto cum prosperila : Clie tutti il Stralhioti pn?rlicii, quali iiavete guidati et conducli verso Bresana, va dol'iate conlnrir Ye^^o Milan, et quelli lochi dove sera il bisogno \ier far !o etlVcto f>n.Mlicto, el tuto quelîoche in quelle parle occorrera : pero cuin el prefato Cons»'L'l;o nnsiro di Pregadi ve commandemo che subilo recevute le pre>"rile dobiate d«.'chiarir a Duniino Peiio Busichio et luli H aliri slrenui capi d<i li Slralliioti suprjscri[)ti, rhie/issiiiii noslri, laie noslra deliberalionf : el cusi, senza imhisia, ve lovarelte, et, volantissime, ve conferiretle verso Milarn) : el poi f)iu ultra proseguireite juxla queilo clie per el prefato illuslrissimo Si^'nor Ducba ne sera reclji«'Slo : al quai habiamo scripto faci opportuna provisione de arzi et biave per i loro cavalli : el perche non dubilanio, che a quaiche uno de loro maneha le panciere, sapiale che habiamo scriplo al nostro Oralur a Milano, clie de li, li debia proveder de esse panciere, pero farelte lei:iiir conto del numéro, et a chi serano dalle per poler métier a eonto loro corne è honesto. Sollicilale adonque el camin voslro, perche la cossa sopra tuto rechiede celerita, el in ogni luogo non solum cercherele de far ciniili pniali fide!i?simiCapi et Stralhioti auiinosa et virilineiite come non liuiwlani^» t ..U- per far cum honor et laude, et de repulation délia Sifrnoria noslra : ma ve l'orzarete si come fin qui avete facto in le terre iioslre (onlenirii da olmiI violentia et damno verto qualunque suddito et loco (iel [)refato illuslrissimo Si^^Mior Duca,el a questo ponerele ogni voslro spiriln, come non dubitamo farelte.
<(Circa veramente la paga de i Stralhioti predicli, la quai habiamo facto consegiiar al iiobel homo Daniel Vendramin, pagador nostro, habiamo ordiiiato che, si! sara zonlo in campo avanti le présente, ga siano subilo numerali : se verumente anchora el non fusse zonlo, habiamo ordinato al nostro prove- (la-lor i^'t'neral che siihito ve mandi dicli dunari drieto : el per non restate p«'r (pje<lu dn hivarne sul>ito et far quanto de sopra ve dicanio.
^< Lecle Collegio. Die xiii Junij 1-495. »
(Arch. de Venise, Secreto 35, 121 v").
SIÈGE DE NOVâRE 209
de l'ambassadeur à Rome, relatif à « la cruaulé, aux atrocités, aux massacres » de Charles YIII dans les États pontificaux...; « c'était vraiment ne plus connaître de bornes! Envahir non seulement le bien d'autrui, mais celui de TEglise! Le Sénat faisait acte de chrétien (volontiers, il aurait dit croisade) en envoyant une flotte dans la Fouille contre les positions françaises. Il réservait sa cavalerie, de jour en jour plus forte, pour aider le duc de Milan à recouvrer Novare, question très urgente et très importante : la plupart des stratiotes d'Orient se trouvaient en rqute ». Bref, le Sénat pressait extrêmement Maximilien de s*exécuter\
L'envoyé vénitien à Milan, Sébastien Badoer, Tami et le conseil de Ludovic dans son labeur des huit derniers mois, était revenu à Venise, depuis deux jours, présenter au Sénat le bilan delà situation de Ludovic : seize cents hommes d'armes, y compris Alphonse et Annibal Bentivoglîo; 320,000 ducats de revenu (disait-il), sur lesquels il fallait prélever les dépenses du duc, de la cour et delà duchesse douairière; le marquis Hermès Sforza, frère de feu Galéas, toujours au château, avec la fièvre; la veuve de Galéas et son (ils, un charmant enfant^ au château aussi, sous bonne garde'; le peuple, hostile à cause de mille exactions et d'impôts arbitraires; le trésor vide, avec une dette de 800,000 ducats, gagée sur les revenus des deux années à venir. Ludovic ne faisait rien sans l'avis de son astrologue Ambroise ; il dormait peu, et commençait sa journc^e par une prière, après laquelle il expédiait lui-même le courrier. Il attendait tout de Sainte-Marie-des-Grâces, la fameuse Vierge de Milan; il aimait sa femme et leurs deux fils. Il avait une
1) 15 juin (Arcb. de Venise, SecretOy 35, 122 v»).
2) Ludovic, non seulement la tenait prisonnière, mais, dès 1492, il avait cherché à la déshonorer en Taccusant d*empoisonnement (Trinchera, Codice Aragonesct II, p. II, 229).
peur extrême de la France, mais beaucoup de conliance en Venise, qu'il vantait à tout propos et dont il traitait l'envoyé avec toute Tamitié possible *.
Le 17 juin, le Sénat, officiellement informé de l'attaque du roi d'Espagne contre la France, écrivît enfin à Ludovic et à Maxi milieu que l'heure sonnait de marcher en avant. Il touchait au terme de ses vœux*.
Ludovic s'était rassuré en voyant son adversaire manquer rheure favorable, se cantonner à Novare, et, au lieu de traverser le ïésin, comme le bruit en courait ', jeter un pont sur le Pô pour se rattacher solidement à Asti *. Il n'osait pas se risquer encore dans les rues de Milan, où se proféraient des menaces publiques contre lui; mais l'envoi de toutes les médailles ducales à la monnaie lui valut cent cinquante mille pièces d or à son effigie et cinquante mille pièces de billon pour la solde des troupes. La suppression du quiniello^ impôt additionnel du cinquième, établi par François Sforza, et d*une surtaxe qui frap» paitlesel depuis 1490, l'amnistie à tous les condamnés et exilés du Crémonais sous condition de fidélité, calmèrent moins le pays que la nouvelle de l'arrivée des stratiotes. Par malheur, CCS stratiotes, entraînés avec peine jusqu'à Crema^ refusèrent iiellemcnt d'aller plus loin sans recevoir de paye ; puis ils exigèrent un supplément d'un ducat par mois. Comme on perdait beaucoup de temps en allées et venues à Venise, Ludovic promit ce ducat ^ Le sénat vénitien voulait envoyer à Ludovic deux ambassadeurs extraordinaires, pour Tassister. Les personnages désignés refusèrent. Il fallut en élire deux autres, le
1) Sanudo.
2) Sanudo.
3) Ordre de Ludovic d'enlever les bateaux, 14juin (Arch. de Milan, Guerre,
4) Sanudo, 383, 396.
5) Sanudo.
SIÈGE DK NOVARE 211
17 juin, lesquels invoquèreiil divers prétextes pour ne pas partir davantage... Quant à Maxîmilien, loin de combler les vœux des Italiens, il témoignait une certaine mauvaise humeur. Le 16 juin, il répondit simplement à l'ambassadeur vénitien qu'il n'avait pas d'argent; Ludovic lui devait encore 80,000 ducats sur la dot de sa femme et 100,000 dernièrement promis pour la descente en Italie; outre ces sommes, Maxîmilien réclamait encore 100,000 autres ducats, pour compléter ses armements de cinq mille chevaux et dix mille gens do pied. Lorsque l'ambassadeur demanda, au moins, des patentes impériales pour lever des Suisses, Maxîmilien répondit encore plus brusquement qu'on n'en trouverait plus : la France en avait enrôlé beaucoup, et Ludovic venait de prendre le reste*.
Le 15, Ludovic avait fait promulguer Tordre absolu à tout habitant quelconque de la juridiction de Novare, do prêter serment, sous peine de confiscation, et la défense d'obéir aux ordres venus de Novare, surtout de la part d'un autre seigneur ".
Le 16 juin, cent cinquante cavaliers français do Novare poussèrent une reconnaissance vers Vigevano : abordés par Nicolas daCorezo, ils se débandèrent, non sans quelques perles ; San Severino, enflammé de ce mince succès, envoya défier Louis d'Orléans de sortir en pleine campagne : bravade à laquelle Louis ne répondit rien.
Le 17, rentré enfin au château, dont il n'osait encore sortir; Ludovic reçut un groupe de grands propriétaires du duché, qui l'assurèrent de leur dévouement; il se montra fort sensible à celte démarche, et manifesta l'intention de se mettre lui-même à la tète des stratiotes.
1] Sanudo.
2) Arch. de Milan, Guerre, 1495.
L'horizon paraissait s'éclaircir un peu. On annonçait, à la frontière du nord, l'arrivée de six cents Suisses. Gènessemblait toujours hésitante, quoique les amis de laFrance se remuassent de plus en plus dans la Rivière; Paul-Baptiste Fregoso, depuis longtemps réfugié à Menton, Luc Doria de Dolceaqua se réunissaient à Jean Grimaldi, de Monaco, pour tenter un coup *. Ludovic exilade Gênes six cents citoyens, parmi lesquels Jean Doria, qui se réfugia à Venise *. Bientôt, il apprit Téchec des négociations françaises, et il put donner ordre à la petite flotte, armée selon ses instructions, d'aller à Livourne recoimaitre la troupe française. Il concentrait aussi à Pavie de nouvelles recrues, et, dès le 25, il réconforta San Severino par la nouvelle que les effectifs de Pavie atteignaient le chiffre de quatre mille cinq cent soixante-dix-sept hommes ■.
L'armée vénitienne, campée à Seniga, sur l'Oglio, grossissait aussi chaque jour; le marquis de Mantoue, avec ses cinq cents chevaux, Rodolphe de Gonzague, ce capitaine qui, six mois auparavant, entrait au service de la France, Phébus de Gonzague s*y joignirent, ainsi que Jacomazo da Venezia. Elle reçut une paye, et le 19, après une invocation solennelle au Saint-Esprit, elle passa TOglio, le Pô, rallia un fort contingent équipé par Bergame, et traversa le Crémonais vers les Apennins. Grâce à laconlinuité des levées, bientôt lestroupes affluèrent. Le premier noyau de Tarmée vénitienne, de ce côté, se composait do millchommcsd'armesetdix mille fantassins % et il s'accroissait d'heure en heure. On estimait les forces de Charles VIII, qu'on voulait arrêter, à treize cents lances, dont huit cent dixfran-
1) G. Saige, Documents historiques sur la Principauté de Monaco, t. II,
p. XXII.
2) Siinudo.
'^) Arch. de Milan, Guerre, 1495.
4) Sanudo : Beticdelti. Cf. Scardovelli, La battagliadel Taro, Mantora, 188'i.
SIÈGE DE NOVÂRE 213
çaises, les autres italiennes, à deux mille francs-archers, et cinq mille Gascons et Suisses *. D'ores et déjà, la lutte se trouvait engagée à partie égale, et cependant personnenela trouvait telle ; toutes les lettres de Ludovic, les soins avec lesquels, d'heure en heure, il suit les mouvements de Charles YIII^ trahissent» peignent son anxiété; et pendant que les gouvernements se liguaient, les peuples criaient: France/ France!y surtout àFerrare, chez son beau-père*. C'est que l'armée française comprenait des Français qui se battaient pour leur pays sous les yeux de leur roi, des Français pauvres et braves, tandis que les banquiers italiens ne pouvaient mettre en campagne que des mercenaires. Du général en chef au dernier des laquais^ tout était affaire d'argent dans l'armée italienne, tout était tarifé'. Sans doute, elle débordait de ces rudes stratiotes albanais, célèbres par leur impétuosité et leur sauvagerie, toujours prêts à fondre^ comme le gerfaut, de l'extrémité de l'horizon, sur un soldat attardé pour lui couper la tète (car ils ne s'entendaient pas à faire des prisonniers); au retour de leurs expéditions terrifiantes, ces rudes batteurs d'estrade passaient à la caisse des commissaires de l'armée, où on leur payait un' ducat pour chaque tête française qu'ils présentaient ^. Mais ce n'est pas par ce genre d'exploits qu'on gagne des batailles.
Quant au corps d'armée retenu pour opérer contre Novare, il se composait de sept cents lances auxiliaires et de dix mille hommes de pied, formant l'armée de Ludovic, sans compter une compagnie de quatre-vingts lances affectée à la garde d' A-
i) Rosmini, Hist, de /.-/. Trivulce, II, 216.
2) Diario Ferrarese, c. 309.
3) V. les considérations énergiques de Machiavel dans le Prince, chap. xiiziii, sur la nécessité d'avoir des troupes nationales el non mercenaires» Cf. Guichardin : Alex. Sauvage, ouvr. cité, p. 73.
4] Ludovic s'en vante dans une lettre à la marquise de Montferrat, Rosmini, ouvr. ciiéf 218. Cf. Sanudo, p. 400, et autres.
lexandrio. Ludovic pressait instamment l'arrivée des stratiotes vénilicns, restés en grève, à Crema, dans Tattente d'un ducat de solde snppl«Mnenlairc. Ludovic ne comptait pas attaquer i\ovare; il voulait seulement bloquer le duc d'Orléans, empêcher sa jonction avec Charles VIII, l'affamer. Il obtint de la marquisedeMonlforrallarupturedupont surla Sesia, essentiel aux communications d'Asti avec Novare. Novare ne renfermait pas de provisions, et déjà l'on disait le duc d'Orléans dans la nécessité de faire des sorties pour s'en procurer. Ludovic attendait les stratiotes pour ravager le pays et détruire impitoyablement toutes les moissons.
Enfin, Contarini les enleva, ces stratiotes, non sans peine : ils se moquaient des promesses, ils voulaient de l'argent; Contarini en envoya du sien. Le 21, il partit de Crema, avec les commissaires ducaux, venus pour le hAter. Couchée à Lodi, la troupe entra le lendemain à Milan. Deux patriciens notables et quaire personnages do la cour la reçurent aux portes; les faubourgs rogorgoaientd'une foule énorme de curieux, venue contempler ses libérateurs. Ludovic Sforza, hardiment à cheval sur la place du Dùme, à côté de sa femme et de sa cour, attendait Contarini, qui se vit comblé d'attentions. Les Albanais, avec leurs grandes lances, leurs masses de fer et leur accoutrement bizarre, parurent si plaisants, que Ludovic demanda de les faire courir un peu devant le peuple, ce qui eut lieu, au grand plaisir de la foule. Un vaste banquet les attendait. La nuit suivante, sous une pluie torrentielle, deux patriciens milanais les menèrent à Vigovauo. Là encore, Galéas, Antoine-Marie, et Fracfissd de San Soverino, Nicolas da Corezo, Hugues de San Scvorino, Scaramouche Visconti, bref, tous les seigneurs de l'armée les reçurent avec force démonstrations d'allégresse. Le camp allié comprenait maintenant, outre les stratiotes, huit cents lances, trois mille hommes de pied, cent chevau-légers.
SIÈGE DE NOVABE 215
On y allendait encore trois mille Suisses ou Allemands, dont quatre cents arrivèrent en bel ordre le lendemain 23.
A trois lieues de là se trouvait le campement français, dont les coureurs battaient le pays; on estimait sa force à huit cent cinquante lances, mille archers à cheval^ autant de chevaulégers, huit mille hommes de pied. L'état-major se trouvait avec le duc en personne à Trccate, dont le château avait été livré par le commandant milanais Les Français occupèrent encore deux villages sans importance, pour prendre leurs aises derrière la ligne du Tésin *. Ludovic, à tout événement, publia, par voie de grida, une complète exemption d'impôts pour les vins, froments ou victuailles qui seraient amenés à Milan dans les trois jours. Son astrologue' lui annonça pour le 29 juin le désastre des Français.
Louis d'Orléans commençait à se trouver fort embarrassé du manque de provisions et d'argent : il songea à créer une taxe sur le sel, maisOpicinle Blanc l'en dissuada chaudement.
Georges d'Amboise tenait le premier rang dans le conseil : il était venu à Novare, et ne retourna que plus tard à Asti, pour recevoir le roi qu'il accompagna ensuite à Turin *.
Grâce à d'assez gros envois d'argent, Louis put au moins se préoccuper d'assurer son ravitaillement en dehors de laLombardie. Il préposa à ce soin Philippe Caccia, institué lieutenant du gouverneur du comté^, et chargea Secondino Malabaila de la surveillance de l'approvisionnement quotidien de l'armée
1) Sanudo.
2} Ludovic et sa cour étaient extrêmement superstitieux. En 1499, Michel de Busseto lui écrit, le 24 juillet, que Louis XII doit être mort ou mourant, car deux mille personnes ont vu a une étoile filante, à queue de feu » tomber vers la France (A. de Milan, Documenli Diplomatici, D*»»» Sforzesco).
3) Tit, Orléans, XIV, 957.
4) Caccia reçut 43 écus pour sa peine : il n'acheta du blé que pour 52 écus ii., 956y.
en Montferrat. Depuis quelque temps aussi, il avait commandé en France des fournitures de blé ; n'osant point faire aborder les baleaux dans la Rivière de Gênes, il s'adressa au marquis de Final et au gouverneur de Nice pour le passage des convois. Le contrôleur Guillaume Doulcet^ récemment arrivé de Blois, remplit le rôle de commissaire des subsistances au camp.
A Novare, à Trecate*, Louis se remuait beaucoup pour assurer ses communications et l'arrivée des renforts. Il entretenait de constants rapports avec la marquise de Montferrat et Constantin Arniti» devenus un peu plus froids; il leur envoie son chevaucheur Louis de Saint-Sernin, surnommé l'Estradiot ou le Petit-Loys, porter de bonnes nouvelles du roi; il leur adresse un Albanais prisonnier, il leur écrit. De Trecale, il se tient en contact permanent avec Alexandre Malabaila, le bâtard de Bourbon, Jean de Louan, et avec Asli.
Il accepte la soumission du comte San Martino, un italien qui vient lui oiïrir sa place et ses gens; Louis les prend à sa solde. Il commande en Montferrat des fûts de lance; il envoie le gouverneur de Blois Mathelin Viart à Tarchevèque de Lyon, puis en Suisse et en Allemagne, faire des levées nouvelles'. En même temps, il expédiait en Suisse, à titre d'ambassaideur, un Astesan, nommé Ferrari, auquel il donna pleins pouvoirs, non comme duc d Orléans, mais comme lieutenant général du roi, et, pour mieux accentuer encore le caractère de sa mission^ il fit contresigner les pouvoirs par son conseil, c'est-à-dire par Georges d'Amboise, le marquis de Saluées, le bâtard Charles de Bourbon, François de Maillé, Jean de Louan. Deux mille écûs en numéraire envoyés à Altdorf permettaient le recrutement de deux mille hommes; malheureusement, Yiart tomba malade
1) Quoique sa correspondance soit datée de Trecate, il campait, en réalité» à côté de Trecale, vers Cerano (Sanudo, 441). ■Z) TU. Orléans, XIV. 955, 956, 963, 96*. Viart y tomba malade.
SIÈGE BE NOVIRE 217
au cours de l'opération etl'on eut beaucoup de peine à trouver des soldats dans les cantons d'Uri et de Schwytz. Le petit détachement s'ébranla seulement le 18 juillet, au milieu de mille contradictions '.
Le trésorier du duc venait de recevoir à Lyon divers envois d'argent, notamment 7,000 livres adressées de Biois. Il fît heureusement parvenir à Novare un convoi de 25,000 livres, ftous la conduite d'un marchand lyonnais, Antoine Grolior, et de six hommes d'armes. Deux clercs de Lyon, Jean Duvernay et Martin, exécutèrent un autre apport; ils voulurent recommencer; mais, quand ils revinrent, ils trouvèrent Novare investi, et durent s'arrêter à VerceiP. Le trésorier de Lyon avait encore, à ce moment, plus do 20,000 livres à envoyer au duc '.
Une sorte de fatalité pesa, en effet, sur les projets du duc d'Orléans. Dès le premier moment, la discorde éclata parmi ses capitaines*. Opicin le Blanc et les conjurés de Novare, assurés par leurs amis de Milan d'un succès éclatant, voulaient absolument pousser le duc en avant*. D'après eus, il ne fallait pas hésiter à poursuivre nettement l'aventure; un pas de plus, et Hilan, comme Novare, se donnait ; tout le monde, nobles et peuple, souhaitait ta destruction des Sforza : Ludovic n'eût même pas trouvé assez de gens de bonne volonté pour garnir de défenseurs le château. Une députation de Milanais considérables vint trouver à Trecate le duc d'Orléans et appuyer ces instances ; ils allèrent jusqu'à offrir leurs enfants engage*.
Certes, Louis d'Orléans ne demandait qu'à se laisser per-
1) Liebeoau, Arch.st. LojiA., 1889, p. 611, et doc. a' IV.
2) Til. Orléans, 957.
3) id., 964.
4) ComiDiDea.
suadcr *. Il Réagissait point en conquérant, mais en souverain. On venait de faire prisonniers deux Milanais; il les fit habiller par son tailleur en bon drap gris de Rouen, leur donna des chausses, des bonnets, des gants,... et les renvoya en cet équipage...* . II manda même à Trecate le maître de la monnaie d'Asti, avec une équipe d'ouvriers, pour y établir une monnaie « pour fere et forger des gros de Millan » '. Mais les capitaines royaux ne partagaient point les vues des Novarais; ils ne connaissaient pas bien la situation ni le pays, ils ne pouvaient croire à la faiblesse de Ludovic, ils manquaient de confiance dans les promesses *. Bref, on perdit, en hésitations, en inertie, des journées d une importance décisive. L'atelier monétaire ne s'installa ni à Trecate, ni à Novare, et Louis d'Orléans dut le renvoyer à Asti « pour besoigner esdits gros et autres choses, avecques M' de Rouen*.» Et, cependant, l'armée vénitienne arrivait^ prenait position, couvrait Milan.
A Gênes, dont le roi revendiquait la propriété, comme le duc d'Orléans celle do Milan, mais où Ton se heurtait à une situation toute différente, le roi tenta ce qu'il n'autorisait pas à Milan, et il échoua. Un parti français, fort de cinq cents chevaux et de deux cents hommes de pied, sous la conduite d'Alexandre de Campofregoso% le propre frère de Fregosino, le prisonnier de Louis d'Orléans, vint de Pietrasanta et Sar-
1) Il « brûlait », dit très justement Thistorien Gohori, de reprendre le Milanais {Histoire manuscrite de Charles Ylll^ lat. 5971, fol. 5).
2) Tit. Orléans, XIV, 959.
4) Commines.
5) Tit, Orléans, 957.
G) Charles VIII détacha aussi dans la Rivière une « belle et solide bande » (le seize cents à dix-huit cents « f^<^ntilz compagnons, » sous la direction du comte de Bresse. Celte tactique fut considérée comme fort imprudente, et très critiquée ; elle alTaihlit l'armée française à la veille de la rencontre de Fornoue, pour laquelle il aurait fallu concentrer toutes ses forces (p. 167 de VHiêtoire de Charles Vllï, par Gudefroy).
SIÈGE DE NOVABE 219
zana, sur la foi de pourparlers avec les amis de Gênes, tenter le 19 juin un coup de main sur la Spezia. Ils furent reçus à coups de canon, repoussés, el perdirent quarante des leurs. Ce léger succès exalta les Génois. Jean Louis de Fiesque, qui, quelques mois auparavant, soutenait si vivement les Français contre son frère Hiblet, écrivit au duc de Milan une lettre de dévouement à rencontre de ces mêmes Français, amis maintenant d'Hiblet. Ludovic prit les mesures dont nous avons parlé *.
Ces fâcheux incidents' rendaient la situation plus délicate à Novare ; le roi, ne pouvant plus songer à repasser par Gênes, se voyait obligé à un détour par Pontremoli et Fornoue, afin de forcer le passage des Apennins et de gagner, malgré Tarmée vénitienne, Âsti par Plaisance, sur une route hérissée d'obstacles.
Leduc d'Orléans se borna donc à battre le pays jusqu'aux portes de Vigevano, qu'il espérait sans doute surprendre. L'arrivée de six cents Allemands donna de nouvelles forces, et surtout du courage aux défenseurs de Vigevano.
Le 25 juin, une troupe de cinquante lances italiennes et de cinquante stratiotes, courant la plaine, parvint à joindre une petite reconnaissance de dix-sept Français : les stratiotes les attaquèrent hardiment, en tuèrent deux, en prirent deux; les treize autres s'échappèrent. Galéas de San Severino et Contarini voulurent voir eux-mêmes les prisonniers et en tirèrent quelques renseignements sur les forces et la disposition des Français. Lo lendemain, Ludovic, venu au camp, et Galéas montèrent à cheval avec presque toutes les troupes, pour
1) Sanudo.
2) Rappelons aussi qu'à Pise Tarmée française, émue par les supplications de la ville, s'insurgea contre Tordre royal d'abandonner Pise.Briçonnet, Gié, Ganay faillirent être massacrés par les Suisses et les Français, en essayant d'intervenir. Arnold Ferron se demande s'ils agissaient « prece, precio, an reipublicse ulililute» (éd. de 1569, p. 23).
220 HISTOIRE DE LOUIS Xn
aller voir le pays : Tannée rencontra encore un peloton français de trente-neuf hommes, qu*elle captura après en avoir tué neuf. Elle perdit un stratiote dont le cheval s*emporta et donna dans le camp français. Ce faible exploit remplit d^aise Ludovic. 11 fit distribuer des gratifications aux Albanais; mais, comme Tobserve le Vénitien Sanudo, qui rapporte cet incident, il s'empressa de regagner Milan, où il continua à redoubler de protestations envers Venise et à trembler.
Quant à Maximilien, il s*ébranlaii encore moins. Un ambassadeur du duc de Bourbon se trouvait officiellement à Worms. Maximilien ne proposait plus aux Italiens que Tenvoi du duc de Saxe. Le duc de Saxe consentait à marcher, mais moyennant 70,000 ducats d'honoraires personnels et la garantie d'un rachat immédiat, s'il était fait prisonnier >.
Los Français paraissaient à Pontremoli : en même temps, ils entrèrent à la Spezzia sans coup férir, grâce aux Fregoso, et de là^ ils occupèrent nombre de châteaux et de bourgades, sur la Rivière du Levant. La nouvelle en parvint à Venise le 28. Le 27, un envoyé du roi s'était présenté à Bologne pour exposer à Jean Bentivoglio la nécessité de se frayer un passage : Bentivoglio répondit que, si le roi demandait amiablement à Ludovic le passage en Lombardie pour rentrer en France, Ludovic, sans doute, y acquiescerait volontiers; mais que vouloir passer de vive force entraînerait tant de périls qu'à ce compte la route par Gènes semblait préférable.
Pendant que Bentivoglio donnait au roi ces perfides conseils, le duc d'Orléans gardait ses positions, l'arme au bras, dans une situation chaque jour plus difficile. Opicin le Blanc, Opicin le Noir et une cinquantaine de leurs amis de Taristocratie novaraise, le voyant systématiquement sourd aux démarches
1) Sanudo, p. 424.
des Milanais, émigrèrentà Verceil avec leurs objets les plus précieux. La garnison de Novare, fort éprouvée par la difficulté de ravitaillement, jeta un pont de bateaux du côté du Milanais; un capitaine d'infanterie milanaise^ aidé de paysans, parvint à enlever le pont et à emmener les bateaux, de sorte qu'il fallait tirer toutes les provisions de Verceil. Bien plus, Béatrix d*Este, honteuse de la conduite de son mari, qui ne voulait pas quitter le château de Milan, et ne songeait qu'à y faire des provisions, à y maintenir bonne garde et à implorer humblement Venise, Béatrix, cette noble femme, tout animée du soufQe viril qui, dans Tltalie de cette époque, semblait passer de Thomme à la femme, sortit elle-même de Milan avec un grand nombre de dames et se rendit en pompe à Vigevano. Elle y reçut médiocre accueil; sa fermeté même faisait plus cruellement ressortir les défauts de Ludovic. Elle se rendit au camp, avec les commissaires ducaux, et chercha à encourager tous ces hommes: elle pressale capitaine d'agir et d'essayer quelque chose. Elle réussit; le 27 juin, Tarmée se décida à faire un mouvement. Contarini et Galéas montèrent à cheval le 28 au matin, et sortirent de Vigevano à la tête de toutes leurs troupes, en ordre de bataille, très lentement, très prudemment. Le corps principal, composé des Allemands, était appuyé par les Italiens et les arbalétriers, et flanqué, à droite et à gauche, par deux ailes de cavalerie légère (stratiotes, chevau-légers italiens). La duchesse passa en revue les troupes dans la campagne, et rentra à Vigevano, laissant l'armée s'avancer sans coup férir sur la rive droite du Tésin, par la route de Trecate. Au bout d'environ trois milles, l'armée, comme fatiguée de cet effort, s'arrêta au village de « Caxuol » (Casolnovo), l'ancienne grand'garde des Français. Contarini établit ses hommes dans le village, et envoya aussitôt les stratiotes, avec des Allemands, reconnaître les ennemis dans
222 IllSTOlHE DK LOUIS XII
un rayoQ de trois milles: ses gens ne rcneooUrèrent que quelques traiuards ou quelques maraudeurs, dont ils tuèrent Irois et prirent une dizaine, parmi lesquels un homme d'armes ^
Les mêmes capitaines qui avaient empêché le ducd^Orléans de marcher en avant s'opposèrent nettement à ce qu'il risquât la bataille, malgré la supériorité de leurs troupes. Ils estimaient toujours que, dans la situation critique où se trouvait le roi, il ne fallait courir aucune chance, si faible fùt-elle,quc leur devoir consistait à se renfermer simplement dans Novare, pour distraire, jusqu'au passage de Charles VllI, une partie notable des forces ennemies. Louis d'Orléans s'inclina de nouveau... 11 ramassa ses troupes, et rentra dans la ville*.
Le 28 juin, nous le trouvons encore à Trecate, où il signe des lettres patentes». Le lendemain 29, 'sur la nouvelle de sa retraite, l'armée italienne s'avance et occupe, en avant de Novare, les deux positions abandonnées peu d'instants auparavant, Cerano et Trecate, sans autre incident que l'enlèvement d'une grand' garde]de douze hommes de pied, oubliée par les Fran(;ais ou demeurée en arrière. Plus hardis, ou surtout mieux informés^les capitaines français n'auraient pas laissé à l'ennemi l'avantage de l'offensive. La lâcheté de leur adversaire le nieltait à leur discrétion et, quant à eux, leurs forces lesgaraulissaienl bien suffisamment contre toute surprise*. Voyant les Français battre en retraite, les Vénitiens crièrent partout à la fuite, h l'épouvante. Un courrier de Louis, qui tomba entre leurs mains, leur inspira encore plus de hardiesse. Louis annonçait au roi sa décision de se renfermer à Novare; il ajoutait qu'il ignorait la force exacte de l'armée de Vigevano,
1) Safiudo.
2) Commines, 3)Kr. 2010 i, 1082.
•'OGuazzo, c. 171.
SlfiCe DE MOVARB 223
qu'on y voyait seulement des gens bizarres, armés de lances et d'épées, avec une longue barbe et un chapeau sur la tèlc : en UQ mot, les stratîotes *. Celait une grande faute des capitaines français, de ne pas savoir mieux se renseigner, dans un pays où ils comptaient tant d'amis dévoués : c'en fut une autre, plus grande encore, de s'enfermer dans Novare, sans garder suffisamment les approches, et avec la quasi-certitude de ne pouvoir longtemps y tenir, faute de ressources. Louis d'Orléans n'y était pour rien; personnellement, de tous les partis possibles, il jugeait celui-là le pire. Du moment où l'on ne continuait pas sur Milan le mouvement otTenslf, il voulait absolument s'en aller, revenir à Asti, dans la direction du roi. Mais sa situation à !a cour lui interdisait de prendre sur lui aucune décision. Il consulta son conseil, qui crut devoir faire appel aux principaux capitaines. Les capitaines, uniquement préoccupés du salut du roi, décidèrent de rentrer k Novare, sans rien faire ', parti maladroit, mal conçu, mal exécuté, que Louis d'Orléans paya cher.
Cependant, l'approche de Charles Vlll semait la terreur dans le nord de l'Italie, bien qu'on lui opposât une force à peu près triple des siennes. Le Conseil des Dix de Venise, suivant .son usage, délibéra h l'unanimilé de faire empoisonner le roi. Un individu, un italien aux gages du roi, se chargea de ce soin, moyennant une grosse rétribution. Il comptait y réussir en donnant, d'abord, des breuvages aux personnes de l'entourage*. La Rivière de Gènes se souleva tout entière en faveur de laFrance. Seule, la ville de Gènes résistait encore,
1) Sanudo : Arch. de Milan, lettre de Ludovic au protonotaire Slaaga (3 juillet).
2) Smudo : confession de Saixonnsge, & la date du 7 juillet.
3) Arch. de Venise, Hislo, 26, 166. Celle délibéraùoa a été publiée par M. de Cherrier (Histoire de CharUs VIII, II, 192).
OU du moins le parti au pouvoir (nous avons dit qu^on avait exilé ses adversaires) refusait de recevoir comme ambassadeurs de France les cardinaux de Gênes et de La Rovère et Iliblet de Fiesque.
Conlarini vit de suite le parti à tirer de l'inexpérience des Français. Le !«' juillet, il se rapprocha de Novare, de manière à serrer la place, et envoya des stratiotes vérifier quelles forces se trouvaient par derrière, pour garder la route de Verceil. Les stratiotes réussirent, en même temps, à couper plusieurs tèteS) que la duchesse fiéatrix d'Esté eut le dégoût de recevoir et de payer au prix convenu; ils ramenèrent quelques prisonniers, de simples paysans, qu'il fallut renvoyer. L*aisance avec laquelle on laissait cerner Novare remplit de joie Tarmée italienne, qui s'attendait à une résistance invincible; elle en profita pour se fortifier à loisir et se bien organiser ; elle respira et entrevit la possibilité de vaincre. Les Français montrèrent tant de longanimité, de faiblesse, que, le 30 juin, trois archers italiens purent s'avancer jusqu'à la porte de la ville et y faire prisonnier un certain Bassan da Nicelli, bien connu comme adversaire personnel de Ludovic: Philippin de Fiesque l'avait jadis fait arrêter et mettre aux cachots dans la citadelle, lui et un autre citoyen, et on les y avait laissés lors de la reddition '.
Ludovic s'empressa de publier, à grand bruit, « ses succès» contre le duc d'Orléans '. L'habileté sembla assez à propos ; car, de divers cotés il arrivait des nouvelles fâcheuses pour la cause milanaise '. Détail vraiment curieux! le Sénat de Venise, mieux informé que les capitaines français, et effrayé de l'impopularité de Ludovic, défendait formellement à ses capitaines de risquer
1) Rapport d'Ant. Ma de San Severino, 1" juillet (Arch. de Milan).
2) Arch. de Milan, Lettre de J. François de San Severino, « Glaredas, » 4 jiiillot.
3) Ludovic en recevait à chaque instant (Arch. de Milan).
aucun combat, parce qu'à ses yeux le moindre échec de Tarmée italienne ouvrait aux Français les portes de Milan. De plus, toutes ses forces se trouvaient en ligne; il n'avait conservé aucune réserve. Diverses circonstances donnaient encore au Sénat des inquiétudes. Il se voyait, à vrai dire, seul contre la France. Le rapport de son ambassadeur à Worms représentait Maximilien comme en proie à des tiraillements multiples, et encore bien éloigné d'une décision. Certes Maximilien continuait à lancer des anathëmes ; au nom de la France il semblait rugir, on eût dit qu'il allait lancer la foudre; sur toutes les limites de l'Empire, il voulait attaquer sa puissance, la saper. Le 29 juin, il adressait à Ferdinand et Isabelle d'Espagne une lettre extrêmement pompeuse, pour les remercier de leur envoi d'ambassadeurs ; il y parlait de ses grands apprêts, de sa grande armée à la veille de se mettre en marche. Mais il priait les souverains espagnols de marcher les premiers sur Naples, où luimême, ensuite, marcherait....*. L'ambassadeur vénitien déclarait franchement qu'il ne fallait plus y compter.
A Ferrare, même irrésolution. Le duc Hercule partit, le l®"* juillet, dans la direction de Sarzana avec des chariots entiers de meubles et d'argent. Qû 'allait-il faire? Où allait-il *? Il déclarait vouloir arrêter l'armée française, l'empêcher de nuire à son gendre : le Sénat de Venise se méfiait de sa manière de comprendre les choses.
La première armée italienne, campée derrière Fornoue, à l'entrée des Apennins, dans une position magnifique, était bien reposée, solide, magnifique, étrangère aux agitations intérieures de la Lombardie ; l'approche de l'ennemi y soulevait un souffle belliqueux. Ses chefs ne goûtèrent pas les conseils de
2) Ennemi juré des Vénitiens, le duc de Ferrare necherchail-il pas simplement à mettre quelques objets précieux à couvert, à tout événement?
ni 15
prudence du Sénat. Ils répondirent que Charles VIII se voyait réduit k un chemin de montagnes extrêmement difficile; c'est \k qu'on l'attendait, on voulait le combaltre, et la vicloire ne semblait pas douteuse... Le Sénat décréta des prières et autorisa la bataille*, tout en s'inquiétant de poser les bases d'une armée de réserve.
Galéas de San Severino, au contraire, digne émule de Ludovic, était un capitaine porté par tempérament aux mesures pacifiques. Il se flattait, en arrivant aux portes de Novare le io' juillet, de trouver des intelligences dans la ville*; quelques heures d'attente vaine le détrompèrent, et il lui fallut écrire à Ludovic que la ville demeurait absolument hostile. Il recourut aux grands moyens du gouvernement pour frapper les esprits; il fit sonner les cloches des villages, allumer trois feux de joio, tirer dos salves do canon et d'arquebuse, pour célébrer des « bonnes nouvelles » imaginaires. Personne ne répondit'.
Il avait.pourtant grand besoin de remonter le moral de son armée. Depuis l'arrivée à Vigevano, ses troupes ne cessaient (le récriminer. C'était l'inconvénient des mercenaires, de manquer d'enthousiasme et de mettre sans cesse le marché à la main à leurs chefs. Ceux de Ludovic se plaignaient de manquer d'argent, de no pouvoir nourrir leurs chevaux avec l'avoine qu'on leur donnait; et les plaintes allaient toujours grossissante Les Suisses et Allemands, surtout, se montraient
l)Sanu'lo.
2) Ufi certain Kninzosino, de Novare, avait déserté et s'était venu rendre avant la levée du camp d'Annone. Galéas lui fit grâce et accepta ses offres de service (LuLtre de Galéas à Ludovic, Pernate, 8 juillet. Arch. de Milan). D'antre part, le 3juille(, un Albanais de l'armée de Galéas vint se rendre au duc d'Orléans, qui lui fit donner 3 écus d'or {Joursativaulty 200).
3) if'" juillt^t (Arch. de Milan, Guerre, 1495). Cette lettre officielle contredit io réi'it de Saiiudo et de Contarini lui-même (p. 468, de Sanudo).
4) Lettres de Gfiléas, de Pernate, 4 juillet, du 20 juillet, etc. (Arch. de Milan]. Ce fait ressort de toute la volumineuse correspondance de Galéas, et nous le signalons une fois pour toutes.
insupportables. Antoine-Marie de SanSeverino, chargé deleur conduite, passait son temps à les tenir bien pourvus de tout, pour répondre à leurs exigences ^ Cependant, les plaintes ne cessèrent pas un instant pendant la durée de la campagne, la correspondance de Galéas en témoigne.
Voyant les portes de Novare fermées, Contarini occupa ses stratiotes à faire le tour de la ville, dans un périmètre assez étendu. Ces gens semèrent la terreur et la ruine dans la campagne, ils ramenèrent des files de bestiaux, et, chose incroyable, sans le moindre incident ! Naturellement enhardi, Contarini établit son camp à un mille et demi des faubourgs, autour d'une villa nommée Pernate, d'où il pouvait surveiller les arrivées de convois par la route de Verceil, et où il s'estimait bien placé pour tenter un coup de main sur les conduites d'eau qui alimentaient Novare.
Le même jour, on captura un arbalétrier, nommé Michel, porteur de lettres du duc d'Orléans; Galéas envoyâtes lettres à Ludovic, qui répondit rudement de donner à l'homme des traits de corde. La femme de Michel vint se jeter aux pieds de Galéas et trouva moyen de le toucher; Galéas oublia le mari, et, un mois après, il écrivit à Ludovic, qu'il jugeait certainement ce malheureux digne de la mort, mais qu'il lui semblait plus convenable de pardonner*.
Le soir, au moment où Ton se mettait tranquillement à table dans le camp italien, tout à coup retentit le cri « Aux armes! » En une demi-heure, l'armée se mit en ordre et sortit. 11 ne s'agissait que d'une reconnaissance de sept cents archers à cheval; Contarini leur opposa un rideau de trois cents stratiotes et de deux cents chevau-légers italiens. On vit alors
1) « Bene bedificali et con bono ordine, corne ini pare che simile nalione ricercbi » (Lettre du 4 juillet, Arch, de Milan).
2) Lettres des 2 et 7 juillet et 12 août 1495 (Arch. de Milan).
déboucher des faubourgs uae compagnie de cent lances et environ douze cents hommes de pied, qui venaient appuyer les archers. Contarini dépêcha de ce côté douze cents chevau-légers. La ville de Novare, comme on sait, domine légèrement une immense plaine, entrecoupée de fossés, de canaux et de rizières. Ce vaste champ-clos, témoin de tant de combats fameux dans l'histoire, se prête mal à Taclion de la cavalerie, de sorte que les deux adversaires se regardèrent, sans beaucoup se nuire. Le chroniqueur vénitien Sanudo, dont nous devons, faute de mieux, suivre le récit un peu partial, raconte que les stratiotes rapportèrent fièrement trois têtes piquées au bout de leurs lances ; le sentiment général d'horreur n*empêcha pas le provéditeur de les payer. Sanudo parle aussi de douze morts parmi les Français, sans donner le chilFre des perles italiennes. Le bruit s'accrédita que cette démonstration avait eu pour but de masquer la sortie d'un convoi d'artillerie, renvoyé par Louis d'Orléans àÂsti; sans doute quelque artillerie légère inutile, à moins qu'il ne s'agît, au contraire, d'artillerie amenée à Novare; car^ en matière de guerre, les nouvelles sont sujeltes à se transfigurer. C'est ainsi que Ludovic, au reçu du rapport de Galéas qui constatait l'inanité de ses avances et l'hostilité absolue de la population, écrivait, le 2 juillet, à Jean-François Pallavicini : « L'ennemi est serré de près à Novare, et ne songe qu'à fuir; il est tout à fait apeuré, in (jrcmdissimo timoré. Nos troupes campent sous les portes de la ville. A l'intérieur, les habitants font grand tapage, ce qui nous remplit d'espoir*. »
Les jours suivants se passèrent en escarmoucheSj où le chroniqueur Sanudo attribue sans cesse le beau rôle à son armée. Le 3 juillet, les stratiotes, informés d'une sortie des as-
l) Rusmiui, Vie de J.-J. Trivulce, II, 219.
sièges, enlèvent, sans tirer Tépée, une embuscade de quarante hommes de pied. Comme nous l'avons dit, un pont sur le Pô, à trente-six milles d'Asti, établi par le duc d^Orléans, assurait les communications avec Asti : Galéas envoya soixante stratiotes et quarante arbalétriers y metire le feu ; ceux-ci revinrent en disant ne plus l'avoir trouvé.
Le matin du 3, Galéas, sur Tordre de Ludovic, dut détacher de son armée soixante-dix lances et cent chevau-légers pour les envoyer à Gênes, où la situation se tendait. La flotte génoise, forte de neuf galères et de quatorze gros navires, sous le commandement de Brice Giustiniani, venait de prendre contact près de Sestri Calende avec la flotte française, forle seulement de sept galères, deux fustes^ deux galions et un brigantin. Les Français débarquaient et se fortifiaient à Portofino, sur la pointe du golfe de Rapallo...
Le même jour, on arrêta encore un porteur de lettres chiffrées du duc d'Orléans. Le roi avait invité le duc d'Orléans à se diriger sur Plaisance, où lui-même, disait-il, se trouverait le 13 *. Le duc, à la date du 30 juin et du 1" juillet, annonçait au roi la marche d'une armée milanaise sur Novare et il ajoutait qu'il restait à son poste pour y faire face. On déchiff'races lettres et, pour montrer au duc d'Orléans qu'il les possédait, Galéas en remit copie le lendemain à un trompette qui escortait une ambassade envoyée à Novare par la duchesse de Savoie. L'on en répandit aussi une copie plus ou moins exacte,
1) On pourrait voir dans cette communication un ordre indirect du roi d'évacuer Novare; mais il est beaucoup plus probable que le roi ignorait la situation exacte de son cousin, et ne savait notamment si l'entreprise de Novare avait entraîné un déplacement des forces de Ludovic. En arrivant à Novare, Louis d'Orléans avait dépéché au roi, à Naples, un courrier aslesan, qui avait été fait prisonnier [Tit. Orléans, XIV, 976). Un ordre d'évacuation pure et simple, aurait été purement et simplement exécuté
230 HISTOIRE DE LOUIS XIl
d'après laquoUo la marche des Milanais semblait inspirer au duc d'Orléans les craintes les plus vives *.
Le 4 juillet, les Italiens prirent quatre mulels chargés de pain, destinés à Novare.
Galéas se livra, encore une fois, à une démonstration <c de bonnes nouvelles ». Il en fit lire publiquement, pour qu'elles parvinssent aux oreilles de l'ennemi, et il ordonna aux Greca (stratiotes), aux Allemimds et aux Italiens de se livrer à de grandes réjouissances publiques*. Novare demeura sceptique : mais quantité de villageois ou châtelains voisins, qui avaient couru au devant des Français, vinrent se rendre avec empressement. Pour faciliter ce bon mouvement, Galéas fit restituer une grande partie du butin des stratiotes, animaux, argent, effets do toute sorte... plus de sept cents têtes de gros bétail*. Ludovic se hâtait de publier aussi ces nouvelles. Malgré sa joie officielle, Galéas apprit avec satisfaction, le 5 juillet, Tarrivée d'un nouveau renfort d'Allemands; il résolut d'aller au devant d'eux jusqu'à douze milles de Novare, afin de « les soigner»*. Ce renfort arrivait sous la conduite de Sigismond Belsperger, un dos capitaines de confiance de Maximilien; huit cents autres lances allemandes se préparaient à Trente, pour partir au proniior jour. Ludovic enfin battait monnaie, et empruntait 00,000 ducats au gouvernement vénitien.
Pendaiillabsoncode Galéas, Contarini, précédé de cinquante éclairours, s'en alla, à la tote de deux cent cinquante stratiotes, se promener pros de Novare. Il essuya seulement quelques décharges de bomharàes, de spingardeset d'arbalètes '.D'un autre
\] Snnnln, qui la donne, ajoute : « con altre parole, ma questa è la con-
rluziono » 'p. •'i(')O).
t?) Lettre rie Pernate. 4 jiiilkt (Areh. r\e Milan, Guerre, 1495). '.■}) Sa M 11 Ho.
4) LpttiN» (lu 5 (Arch. de Milan, Guerre, 1495). T)) Sanmio.
côté, Gaspardde SanSeverino cherchait unendroit propice pour rinstallation du camp milanais, sur le revers de la ville ; tout à coup, il voit un convoi, avec une escorte, poindre sur la route de Verceil. C'était des chars de grain, tirés par des bœufs. Gaspard (à en croire son rapport) fond aussitôt sur le convoi, avec soixante-quinze hommes seulement, met en déroute Tescorte, qui perd deux hommes, et s*empare de six chars, chargés de grain et de farine. L'éloignement du camp (huit milles) ne lui permit pas de profiler des dépouilles: un de ses arbalétriers emporta seulement la tète d'un des deux hommes tués. Gaspard raconta avoir laissé la route si couverte de fuyards que a jamais il n'avait eu pareil spectacle ». Un autre rapport de Galéas confirma l'exploit de son frère '. Mais les Milanais Qt les Vénitiens campaient séparément et ne voyaient pas toujours les choses du même œil : il arrive rarement que les renseignements transmis à Milan par Galéas de San Severino et & Venise par le provéditeur vénitien se trouvent complètement d'accord. Ce jour-Jà, le provéditeur assista à une scène assez différente ; il vit des stratiotes en grand nombre attaquer le convoi, enlever d'abord les six paires de bœufs et donner quelques coups d'épée dans les sacs de froment. Mais il vit l'escorte les repousser et introduire tranquillement le convoi dans la ville. Il vit que le convoi comprenait de l'artillerie, six passevolants, expédiés d'Asti*.
La tactique des stratiotes, sur lesquels reposait tout l'espoir de l'armée italienne, consistait à harceler sans cesse leur adversaire. Le 7 juillet, leur escarmouche eut des conséquences plus sérieuses. Le temps était détestable et personne au camp ne se remuait. Douze d'entre eux tendirent une embuscade à quelques archers qui sortaient des faubourgs de Novare ; ils
1)5 juillet, devant Novare (Arch. de Milan ). 2) Sanudo.
2!]2 HISTOIRE DK LOriS XII
en vinrent aux mains, presque dans le faubourg. L'éveil donné, deux cent cinquante stratiotes accourent, sous les ordres de Contarini, aider leurs camarades. Un escadron de cavalerie (de deux cents chevaux) et quelques gens de pied sortent de Novare. Les gens de pied ne purent résister; les Novarais reculèrent peu à peu jusqu'au faubourg, laissant quinze d'entre eux et trente-deux chevaux sur le champ du combat, et quatre hommes d'armes prisonniers, parmi lesquels M. de Saixonnage, gentilhomme dauphinois, dont la perte fut fort sensible à Tarmée. Le camp milanais, qui s'ébranlait, n'eut pas besoin d'agir. Nous ignorons le chiffre des morts de l'armée italienne. Sanudo ne mentionne que sept blessés et un chevalmort. Des quinze victimes françaises, moitié gens d'armes, moitié archers, les Français purent en ensevelir sept *.
Ce petit succès exalta Ludovic qui, le jour même, adressa à Venise une dépêche de reconnaissance lyrique envers les Albanais. Il produisit, pour les Français, de fâcheux effets; il encouragea les assiégeants à persévérer dans leur tactique de guérillas, et à serrer de plus en plus Novare, en sorte que la situation du duc d'Orléans devenait inquiétante à cause du défaut de vivres. Informé de ce point essentiel par un espion, Contarini donna, sur l'heure, Tordre de lever le camp dès le lendemain matin pour occuper, à deux milles au delà de Novare, un point appelé Minone% afin de couper les communications avec Asti. Ainsi, en quelques jours, les Italiens, si péniblement partis de Vigevano, avaient reconquis le territoire (le Novare. D'un autre C(Mé, Galéas envoya un trompette à Romagnano soninjer les paysans de couper l'eau qui desservait la ville : les gens protestèrent de bonne volonté et de dévoue-
1) Sun u do : rapport (beaucoup moins lyrique) d'Aat.-Marie de S. Severioo, Pernale, 7 juillet (Arch. de Milan).
2) Ou i\Iinona(Lumellog(io).
ment, mais ils s'empressèrent d'avertir '.es Français, qui vinrent occuper leur hameau et celui de Gheme. Philippin de Fiesque se trouvait à Fontaneto; Galéas lui envoya deux compagnies de chevau-légers commandées par Louis Bergamino et Jean de Castrono, avec quelques straliotes, pour reprendre les deux bourgades. Philippin occupa Gheme sans difhculté, et reçut l'ordm de s'assurer également de Romagnano, d'y laisser même un détachement — d'au moins quatre cents hommes de pied, — pour tenir éventuellement tête à une sortie'. Vers la tombée' de la nuit, Galéas envoya le capitaine Micbelange Visb, avec des fantassins, occuper Callignago, pour couper aussi le canal par ce côté, ce qui eut lieu. Visb reçut la mission de rester près de là, pour surveiller sa conquête *.
C'est le soir de ce même jour qu'éclata une grande nouvelle *. La bataille venait de se livrer à Fornoue entre l'armée de Charles VIII et les forces italiennes confédérées. L'armée italienne comptait trente mille hommes, l'armée française neuf à dix mille, fatigués ^ L'anxiété fut extrême. Les premières lettres du comte de Caïazzo et de Ferrare annonçaient une défaite des Italiens. Bientôt, cependant, les Italiens célébrèrent, au contraire, une victoire \ On pariait d'énorme butin, OQ annonçait même la capture de Charles VIII! Les
1) Dans un compte de cette époque, Louis d'Orléans donne une gratitication à un homme de Novare, pour avoir été plusieurs fois à cheval à « Romignan », pour faire venir de l'eau aux moulins de Novare (Til. Orléans, 955).
2) Hùsconi, Asiedio di Novara, p. 23-^4.
3) Sanudo afQrme que Ludovic ne la regut pas plus 101 (peut-Atre ns ee bâla-t-il pas d'en parler).
4) Pour Fornoue, on ne peut que s'en référer à l'excellent récit qu'en a donné M. Delaborde.
5) Décrel du doge de Venise, du 13 juillet 1495, ordonnant de mettre eu branle tous les carillons, à cause de la contirmationde la nouvelle de l'tt exlermiaio H et « ruina ■ di; toute l'armée française (lat. 10142, 1° 36 v).
Vénitiens éprouvèrent le besoin de fMes extraordinaires. Le Sénat proclama Fran(*ois de Gonzague « foudre de guerre ». Sans doute, il perdait, disait -on, huit mille hommes, et il n'estimait la perte desFrançais qu'à quatre-vingts « barons » : de plus, l'armée française avait obtenu le résultai cherché ; elle passait ; néanmoins, le 8 juillet, le Sénat vota une adresse de félicitations chaleureuses à Gonzague, ce chef incomparable qui venait de se couvrir de gloires immortelles. .. Mêmes félicitations au provéditeur dos straliotes, avec le regret seulement que rion n'eût empêché ses hommes de se ruer sur les bagages*. Plein de reconnaissance per la detta vittoria/\\ décerna à Gonzague un triomphe à la Romaine^ il lui donna iO,000 ducats, une rente de 2,000 ducats pour lui, et de 1,000 pour sa femme, le tilre de capitaine général*. Gonzague se laissa faire et, pour perpétuer le souvenir de sa victoire, il commanda à André Mantegna cette belle Madone de la Victoire, que la France possède au Musée du Louvre '. De Venise, on écrivit en hAte la bonne nouvelle à Worms, à Rome, en Espagne, partout*. Venise rééditait les procédés de Galéas de San Sevorino, la politique de « bonnes nouvelles*. » Le plaisant est qu'elle parvint à se convaincre elle-même et & en imposer à la postérité; la légende fit souche. Ainsi, en janvier iSOÎ), un orateur, Jean-Baptiste Egnacio, prononçant à Venise l'oraisriu funèbre d'un des capitaines de Fornoue, Ni-
i) Aroh. dp Venisp, S^'^rr/o 35, p. 134 v", 135.
2) iiinnla, // finvrtto drlU cmniche di Mantova, p. 74.
3) V. Arrkivio st. Lnmbardn^ 1883, p. 455.
■\) Saniido.
5; Lo 5 jiiillot, la voillo do la bat.iille, Caïazzo écrit à Ludoyic qu'un désertoiir liatic-comiois do l'armée royale annonce quels roi est battu, que ses gens fui^^iit, à doirii-morls de faim, dans tous les sens. Ludovic fait répandre des copies de celte lettre, à l'heure môme où l'armée royale battait ses troupes! (Areli. de Milaii).
colas Orsinî, comte de Petigliano, dépeignait encore solennellement le triomphe deFornoiie, « malgré, disait-il, la frayeur du soldat italien, sa fuite lâche, Tabsenceet la perfidie de plusieurs alliés (Ludovic Sforza), qui ne voulaient point prendre part au danger » *. Aujourd'hui, ces dures restrictions ont disparu, et il se trouve des historiens pour parler delà fuite des Français. Pourtant, cette dépense de joie exubérante, les fêtes, sonneries de cloches, illuminations, processions, n'en imposèrent pas à tout le monde. A Ferrare, où Ton savait le fond des choses, on prétendait que la défaite avait dû être rude pour motiver tant de fracas ^
La vérité est que la victoire éclatante de Charles VIII à Fornoue, le 6 juillet 149S, tinta un fil, et qu'il en ressortit pour le jeune prince une grande leçon. Vainement, les hommes expérimentés éprouvaient une cruelle sollicitude et jugeaient nécessaire de concentrer toute Tarmée pour cette action décisive ; Charles VIII et son entourage, surtout et y compris Trivulce, qui connaissait le terrain, ne doutaient pas un instant du succès^. Trivulce voulut prendre le commandement de Tavant-garde avec le maréchal de Gié, et se chargea de frayer le passage à travers les trente mille ennemis (ce qui eut lieu, en effet). Les lettres qui précèdent la bataille, même aux heures les plus critiques de la traversée des Apennins, respi-
1) J. B. Egnatii, Veneti, Oratio habita in funere clariasimi imp. Nie. Ursinif Nolœ Petilianîque principis, opusc. de 23 feuillets in-8° s. 1. n. d. Le chroniqueur milanais Da Paullo, parfois fantaisiste, va jusqu'à dire que Le More ne se trouva pas à Fornoue, « étant prisonnier des Vénitiens, » mais qu'à Tortona il fit ravitailler l'armée française. Da Paullo oublie aussi de parler du siège de Novare.
2) Diario Perrarese.
3) Cet avis de Trivulce a été traduit et ajiplifîé dans un opuscule intitulé : Oratio Jacohi Trivultii ad Carolum octavum regem Galliœ, de educendo exercitu ex Italia peradversos hostesitaliœ conjuratos, In-4®, Paris, Prevosteau, MDCI.
rent toutes iino incroyable forfanterie, et, au moment d'en venir aux mains, on n'engagea des négociations que pour la forme. Le 23 juin, le roi annonçait de Pise qu'il « faisait bonne chère », qu'il allait se rendre à Asti, « quoi qu'on dise » *. Le 4 juillet, Engilbert de Clèves écrivait à Louis d'Orléans son arrivée, avec Gié et les Suisses, à cinq milles de Fornoue, « tous très délibérés, craignant seulement qu'on ne nous attende pas V »Mais, en descendant de la montagne, on constata la présence do forces énormes, qu'on évaluait même à cinquante mille hommes*. Charles VIII n'hésita pas: « Allons! dit-il, ce ne sont pas les gros bataillons qui font les victoires*, » et il se battit personnellement avec une extrême bravoure. Pourtant, si les stratiotcs italiens ne s'étaient pas mis à piller les bagages au lieu de se battre, l'issue était bien douteuse** Quand ils purent se rendre compte du péril auquel ils échappaient, les Français triomphèrent modestement, et rien n'est plus curieux que le parallèle de la modestie des vainqueurs avccTexultation des vaincus. Nous avons le récit officiel de la bataille •, et une lettre écrite, le lendemain, 7 juillet, par 1^ sire deThevray ^ à Louis d'Orléans, pour lui en rendre compte. Thcvray, témoin impartial, raconte les incidents de la bataille en termes énergiques et simples. Il n'estime même qu'à trois
1) Lettre de Graville, 3 juillet (Portef. Fontanieu).
2) La Pilorgerip, p. 321.
3) ('omaiines dit iU,Oi)0 : le roi maintint dans les actes officiels le chiffre de 50,000 (Patentes du 5 février 1495-96, Conimines, éd. DupODt, III, 425).
4) Nicolas Barthélémy, de Loches (ms. no 868, fonds de la reine de Suède, Bibl. du Vatican).
5) 11 est ù noter que le pillage attira, à la fois, les mercenaires des deux arniées. Plus tard, Churlos VIII (il arrôler des aventuriers de sa propre arméo «|iii y avai«Mil pris part (Archives de Lyon, BB. 22).
6) Publié par nous, Procédures politiques du règne de Louis JU, p. 665.
7) Ho()résentant de Louis d'Orléans au camp, et chargé de le renseigner^ comme nous l'avons dit.
OU quatre cents hommes d'armes et à mille hommes de pied la perle des Italiens, généralement évaluée à un chiffre bien supérieur. Les pertes françaises sont de trente ou quarante hommes. Jhevra,y ajonie, en post-scriptiim, que l'ennemi vient de faire des ouvertures de paix et que le roi envoie pour y aviser MM. de Saint-Malo, de Gié, de Piennes et d'Argenton (Commines)*. Quelques jours après, le 12, Charles VIII annonçait, en termes encore plus simples, son succès à sa sœur, M"' de Bourbon. Anne, on le sait, n'aimait point ces aventures ; elle avait prévu le péril et ne réclamait que le retour du roi. Charles VIII qui, jusque-là, ne parlait guère que de revenir à Asti, lui dit avoir trouvé à Fornoue une grande armée réunie pour Tempêcher de passer. « A quoy, à l'aide de Dieu et Nostre Dame, a esté tellement résisté que suis venu jusques icy sans riens avoir perdu *. Au surplus, je foiz la plus grant dillîgence que faire ce peut de passer oultre, et espère de brief vousveoir, ce que je désire,..* » En France, quand on connut les détails, quand on sut comment le roi avait « passé, à peu de compaignye, sur le ventre de toute leur mesnye* », on traita de miracle la victoire : on Tattribua aux prières de saint François de Paule', et le bruit courut même que la Sainte Vierge, protectrice de la France, avait apparu aux Français durant l'action *.
Louis d'Orléans conçut alors pour Tarmée vénitienne un mépris qu'il ne dissimula jamais, et qui eut de graves consé-
1) La Pilorgerie, p. 349.
2) Sauf tous ses bagages.
3) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, Autographes^ (I), 1, no 41.
4) Epitaphe de Charles A'III (par Octovien de Saint-Gelais), publiée par MM. de Montaiglon et Rothschild, Anciennes poésies, VIII, 96 : fr. 1721, fol.34:fr. 10420.
5) LibelluSy dans le Procès de canonisation de saint François de Paule.
6) Bdlwn gestum apud Fomovium, poème latin; lat. 14154, foi. 13 v».
queûces. Un jour, en 1499, ayant appris une défaite de Tarmée vénitienne en Frioul, il disait àroraleur vénitien, alors pourtant son ami : « Vous autres, Vénitiens, vous êtes sages en discours, vous êtes pleins de richesses ; mais vous êtes pauvres d'àme et de courage sur le champ de bataille. Vous avez si peur de la mort ! Nous, quand nous nous battons, c^est pour vaincre ou mourir* ! »
Charles VIII passa toute la journée du 7 à une lieue du champ de balaille, pour enterrer les morts. Grâce à la chaleur et à la pluie, la plaine présenta bientôt un aspect épouvantable ; une infection atroce se répandait au loin; Galeoto de laMirandole, qui y passa quelquesjours après, demeuraterrîfié de ce spectacle si rare dans les guerres d'Italie, et écrivit à Ludovic pour proposer réroction d'une chapelle expiatoire en cet endroit".
Charles VIII s'éloigna ensuite à marches forcées par Parme, par Plaisance, dont on enfonça à coups de canon les portes et dont on massacra les gardes, puis, pour éviter Alexandrie, par Capriata et Nizza; après sept jours de cette course sans trêve, Tarmée arriva enfin, harassée, à Asti. Quelles épreuves dans ces sept jours, dans celle/?///^^ de septjours, comme disaient les Italiens, qui n'osaient plus attaquer'! Commines, qui en fit partie, Benodetti, qui suivait, nous en ont laissé une description vivante, et surtout vécue. L'armée s'en allait à la grâce de Dieu, brisée de fatigue, sans pain, sans sommeil^ les babils en lambeaux, sous une chaleur alfreuse, à travers Tinterminable plaine de Loinbardie, trouvant partout les ponts enlevés, enterrant sur le bord du chemin les soldats qui expiraient! Heureux les possesseurs d'un peu de mauvais pain ! On buvait^ dans les
1) Diorii 'ii Marino Smiufo, III, c. il.
•J) Pîinn.', Il- juillet (Arch. de Milan).
'^) Le *.) juillet, .)e;in Visconti écrit à Lurlovic la « bonne nouvelle de la uite rlu roi de France » (Arch. de Milan).
fossés du long de la route, une eau saumâtre et jaune ; les gens d'armes s'y pi*écipitaient jusqu'à la ceinture pour se rafraîchir un peu, en se désaltérant. Aucun ordre, en rien, non pas, dit Commines, « par faute qu'il y eut des gens bien expérimentez en l'ost, mais le sort voulut que ceux-là avoienl le moins de crédit. Leroy estoit jeune et voluntaire... » — « Les Français^ dit Bembo, l'historien de Venise, sont sans rivaux à la bataille, mais ils ne savent pas supporter les privations et la misère. » Cette fois-là, comme dans d'autres circonstances analogues, ils s'en tirèrent, en ne cessant pas de rire et de s'amuser * : des troupes de personnes, médiocrement recommandables, escortaient encore l'armée.... Chose remarquable, il ne se perdit pas, dans la route, une livre de poudre *. Charles VIII fuyait, dit Bembo, dit Schiavina, disent tous les historiens; néanmoins, le Sénat de Venise s'irritait de voir l'armée italienne rester à distance : il lui envoya, le 9 juillet, un ordre formel d'attaque*. Le même jour, 9 juillet, Baptiste Visconti écrivait à Ludovic : « Tout le monde est épouvanté des progrès du roi. Quant à moi, je suis plus rassuré, sachant les Français fatigués et affamés. C'est la faim qui les fait marcher *. »
Ludovic, malade, confiné dans sa chambre, ne décolérait pas lui-même contre la faiblesse de ses troupes et de ses amis. Un brave homme, Bertr. Marie Rossi, qui s'était fait fort d'arrêter l'armée française à Berceto, en plein Apennin, adresse, le 13 juillet, ses excuses de l'avoir au contraire reçue, hébergée et nourrie *. Fracassa de San Severino, envoyé à la tète de troupes importantes garder Plaisance, fit à Charles VllI les
l)Cantù, Histoire des Italiens (trad. Lacombe), VII, 243.
2) Commines.
3) Arch. de Venise, Secreto, 35, p. 136.
4) Arch. de Milan.
5) Arch. de Milan.
honneurs de la ville avec beaucoup de courloisie. Charles VIII respira en arrivant le i2 à Capriata, terre de Trivulce* : il entra le 15 à Asti, où l'attendaient en abondance des vivres, préparés par Georges d'Amboise, et où Tarmée resta jusqu'au 27 juillet pour se refaire*. Mais, en arrivant à Asti, le roi y trouva une très mauvaise nouvelle, que Ton connaissait à Milan depuis le i3 : Naples venait de se révolter.
A Novare, la situation du duc d'Orléans devenait tout à fait malheureuse. Par un scrupule politique, Louis n'avait autorisé aucune réquisition; il faisait venir les vivres et les payait*. Au milieu d'un pays plein de blé et de bestiaux, son armée, depuis le siège, commençait à souffrir fortement. Le duc devait déplorer son inexpérience. Bien muni de vivres, il aurait pu tenir : les assiégeants s'appliquaient sieulement à l'affamer. Depuis fort longtemps, l'armée royale, & son très grand étonnement, ne recevait plus de nouvelles du duc d'Orléans, on sait pourquoi. C'est à Capriata que Charles VIII connut la situation de son cousin. Le bruit courut alors, à l'indignation généra'e, que Ludovic cherchait à faire assassiner son adversaire; il aurait même donné dans ce but 10,000 ducats à un capitaine, mais l'assassin échoua et fut arrêté 4.
Louis d'Orléans maintenait pourtant des communications avec le dehors. Il venait encore, le 5 juillet, de recevoir de l'argent, 17,884 livres 11 sous, « pour convertir au fait des guerres, pour le recouvrement du duché de Milan * ». Cet argent pro-
1) Lettre à M^» de Bourbon (Bibliothèque de Saint-Pétersbourg, Aulographes, (I), 1, 41).
'2) N. Gilles.
3; De ses deniers, bien entendu, même le blè destiné à la ville {Joursanvault, 201) ; il faisait faire aussi des arcs et des trousses d'arc par un certain Hugues Hocquin, faiseur d'arcs (iti., 200),
A) La Pilorfi^erie, p. 359.
5) Nouvelle aflirmation de l'avis personnel du duc d'Orléans sur Topportunitô d'^ marcher en avant de Novan».
SIÈGE DE NOYARE 241
venait, pour iO^OOO livres, d*un engagement à Louis de Graville, de la seigneurie de La Ferté-Milon, pour 4,200 livres, de Temprunt à Tévêque d'Avranches *.
Mais les escarmouches des jours précédents donnaient l'avantage à ses adversaires \ Il voyait la place serrée de très près par un ennemi deux fois plus fort, ses gens ramenés Tépée dans les reins jusque dans les portes de la ville, plusieurs de ses meilleurs soldats, MM. de Saixonnage ', Parisot, Le Roy Pépin, le bâtard Charles, blessés et prisonniers. Comme récrivait Graville à Du Bouchage, ces nouvelles « sont ennuyeuses : et n'en faictes pas grant bruyt, parceque jene veux pas estre porteur de telles nouvelles»*. M. de Bourbon, de plus en plus inquiet, convoquait d'urgence à Paris les délégués des villes pour leur communiquer la vérité '^. Il rappelait toutes les garnisons d'Artois et de Picardie, afin de renforcer les compagnies d'outre-monts, non pas en vue de conquérir Milan, mais « pour le recueil et seureté de la personne de
1) K K. 902, fol. xxvii. L*évéque Geoffroy Habert avait versé 100 marcs d*argenl empruntés par lui à Jean Masselin, sur le pied de 11 liv. 10 s. le marc, pour 1,100 liv. (mais cet argent n'avait produit que 10 liv. 17 s. le marc, soit 1,085 livr.), et 346 marcs 3 onces 2 gros de vaisselle de buffet et de cuisine en argent blanc, pour 3,749 liv.
2) Bembo.
3) Procédures politiques du règne de Louis Z/f, p. 666. Saixonnaige était probablement Jean de Sassenage, gentilhomme dauphinois, qui devait se trouver compris dans la levée du ban et arrière-ban du Dauphiné. La famille de Sassenage était connue depuis le règne de Louis XI par « la dame de Beaumont », Marie de Sassenage, veuve d'Amblard de Beaumont, seigneur de Montfort, qui passait pour avoir été la maîtresse de Louis XI (v. Gab. Brizard, Histoire générale de la maison de Beaumont, 1, 517 et suiv. : contra, A. de Gallier, La baronne de Clërieux, p. 107).
4) L. de Lincy, Vie d'Anne de Bretagne, III, 154.
5) Stein, ouvr. cUé, n^ xxix. Il avait pensé d'abord à une sorte de convocation d*États généraux à Moulins (Archives de Lyon, AA 104, convocation des seigneurs, du clergé, des échevins du royaume à Moulins, pour aviser aux moyens de secourir le roi).
2i2 HiSTOIftE DB LOUIS XII
mondit sc^' le Roy à son retour de sa conqueste de son royaume de Naples* ».
Galéas menaça son prisonnier Saîxonnage de lui faire couper la lêtc par des stratiotes, qu'on introduisit même dans la chambre, s'il ne répondait à ses questions sur la situation du duc d'Orléans. Saîxonnage, épouvanté, se jeta à genoux et crut sa dernière heure venue; il déclara que le duc d'Orléans était extrêmement populaire à Novare : le prince quittait peu sa chambre % mais il donnait audience deux fois par semaine; Georges d'Amboise, le sire de Louan, gouverneur d'Orléans et de Novare, M. de Maillé formaient son conseil et le véritable gouvernement; il aurait, dès le second jour du siège, évacué Novare, sans l'avis contraire des capitaines. Quant aux provisions, il en avait & peine pour un mois. Les forces ducales montaient à cinq cents lances (représentantgénérale ment quatre hommes à cheval par lance), deux mille archers, cinq mille Allemands à pied, presque tous arbalétriers. La paye se faisait régulièrement par trimestre, à raison de 10 écus par mois pour les gens d'armes, de 6 pour les archers, de 3 pour les gens de picd^ Le duc a dans ses caisses la paye de tout un semestre*. Il a demandé à Asli un secours de deux cents lances. Pour contrôler le diredcSaixonnage, Galéas fit cruellement torturer un archer, sans lui arracher rien de plus, sinon que cet archer, qui arrivait de Gascogne, avait vu, sur la route, la France entière s'ébranler, pour venir au secours de son roi*.
1) Ordre de monstre, pour les compagnies Grand sénéchal de Brézé, b'Albrot, Graville, De la Forest, Philippe du Moulin, Comte de Llgny et autres, « rjui ja sont oultre le Rosne et es montaignes, sur le chemin *de ladiLeville.rAst)),i:^juilIet(K. 76, 4. Cf. TO. Orléans XIV,957:rr. 20390,20).
2] Il élait encore malade, mais Saixonnage ne le dit pas.
3) Une paye eut lieu le 20 juillet (Sanudo).
4) Sanudo.
5) Sanudo.
SIËfiE DU NOVARK 2i3
Le 8 juillet, sur los nouvelles de Fomoue, Galéas contremanda tout ordra de déplacement'. D'ailleursia pluie tombait à torrenta et les rivières débordaient. Des espions assurèrent que, très ému des événements, mis au courant par Gommines des négociations pendantes avec Ludovic, le duc d'Orléans voulait encore, suivant l'avis de Gommines, se rendre à Âsli près du roi; mais, de rechef, son conseil le retenait. Galéas ordonna de redoubler de vigilance. Le 10, voyant les £aus baisser, il décida de traverser ie lendemain l'Agogna et d'occuper Minolta, de manière à couper la route de Verceil, c'est-à-dire la source des secours et des approvisionnements*, ce qui eut lieu te soir du 11, non sans difficulté, à cause de l'état des routes, impraticables pour la cavalerie.
La fertile et magniRque campagne de Novare csl traversée par quatre grandes routes, venant de Verceil, de Trecate et Vigevano, de Galliate et Milan, et enfin du nord dans la direction d'Arona : il s'agissait d'occuper solidement ces quatre artères, eu dehors desquelles les canaux el la nature du sol ne permettaient pas de circuler. Dans la nuit du 12 au 13, l'armée italienne occupa la route de Verceil et quelques chemins ruraux moins défoncés que la grande route. Elle fît sauter tous les ponts, et n'épargna que les ««impies passages des champs à la route.
Le 13 juillet, dans une reconnaissance de soïxanle-dis stratiotes, Contarini captura sis chevaux, harnachés si misérablement, qu'ils ne valaient pas en tout vingt-quatre ducats. C'est le soir de ce jour qu'arriva une estafette annonçant la rentrée de Ferdinand à Naples. On juge si Galéas se priva du pliiisir de donner la » bonne nouvelle » et de multiplier les signes d'allégresse. Il en avisa aussilùt la duchesse de Savoie. Intrî-
1) Lettre ï Ludovic (Aroh. da Milanl.
3] Lellre du 10 juillet (Arch. de Milan}.
gué du bruit du camp, Louis d'Orléans envoya jusqu'aux vedettes ennemies deux parlementaires, demander ce qui se passait. Galéas se trouvait là, il leur donna généreusement copie de la dépêche ; « mais auparavant, dit-il, je fis annoncer la nouvelle a mio modo^ ».
Le 15, trois cents stratiotes s'avancèrent dans les faubourgs, et pillèrent plusieurs maisons, sans que les assiégés parussent s'en émouvoir*.
Pendant ce temps, l'armée du marquis de Mantoue, renonçant à la poursuite du roi, traversait en hâte le Pô et marchait rapidement sur Novare. Le 16, Contarini et le comte de Petîgliano apprêtaient son campement. Tout d'un coup, les vedettes signalent une sortie des assiégés^ une sortie sérieuse, cent lances, six cents archers achevai, deux cents Allemands. Galéas mit aussitôt ses troupes sur pied; Contarini forme de ses trois escadrons d'Albanais une aile détachée et leur fait jurer à tous de mourir^ s'il le faut. Sans tarder, il esquisse avec eux un mouvement tournant. A cette vue, les assiégés reculent et rentrent, laissant dix morts et quatre mortellement blessés. Les stratiotes revinrent, aux acclamations de l'armée italienne. Dès lors, on porta aux nues Contarini comme un grand capitaine : le provéditeur Pierre Duodo, qui arrivait avec les stratiotes de Fornoue, lui offrit le commandement général, bien qu'il ne fût pas provéditeur, mais simplement « directeur ». Le Sénat lui adressa de chaleureux compliments et décida de mettre personnellement à sa disposition une bande spéciale de stratiotes : on lui envoya aussi de l'argent*. Galéas reçut le 13 un nouveau renfort d'Allemands; mais ses
1) Lettre du 13 juillet (Arch. de Milan, Querrty 1495).
2) Sanudu.
3) Sunudo.
hommes 3e plaignaient toujours de manquer de pain et de vin, et, disait-il, « ils ne sont pas gens à en manquer »^
Il semblait donc que tout se réunit pour accabler les Français. Le 16 juillet, Ludovic reçut encore la nouvelle d'un grand succès^ dans la Rivière de Gènes dont le sort restait jusqu'à présent indécis. Baptiste Fregoso y tenait la campagne pour la France, avec ses gens et quelques troupes jadis détachées d'Asti parle duc d'Orléans; il paraissait compter à bref délai sur l'appui de l'armée royale, mais, une nuit, Jean-Louis de Fiesque et Jean Adorno, débarquant silencieusement avec six cents hommes, surprirent Rapallo, s'emparèrent sans coup férir du petit détachement français qui l'occupait, et de toute la flotte française mouillée dans le golfe, c'est-à-dire de dix ga^ 1ères et de deux gros galions. Le sire de Miolans, qui commandait un de ces galions appartenant à Baptiste Fregoso, fut taxé à une rançon de 10,000 ducats; il fit remettre à Hiblet de Fiesque toute son argenterie^ avec prière de l'envoyer en Provence, pour acheter de suite sa libération '. Ce nouveau succès servit extrêmement Ludovic. La marquise de Montferrat semblait (ajuste titre) dévouée à la France, et Galéas l'accusait de
faire construire des ponts pour le service de l'armée française'. Jjudovic s'empressa, le 16 juillet, de lui transmettre les nouvelles de Gènes, sans les atténuer en rien^. Quelques jours après, Ludovic faisait démentir le bruit que la marquise livrât son pays aux Français : bien au contraire, elle concentrait de Tarlillerie à Pontestura et au château de Casale, et « dit qu'elle ne veut pas de Français chez elle » ^
1) Lettre du 15 (Ârch.de Milan).
2) Ag. GiuBtiniani, Annali di Genova.
3) Lettre du 15 juillet (Arch. de Milan).
4) Rosmini, Histoire de J, -/. Trivulce^ II, 217.
5) Lettre de Galéas, 21 juillet (Arch. de Milan).
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11 fallait arriver à une lutte suprême; des deux côtés, on fourbissait ses armes. Charles VIU réclame de nouveaux secours do France, des enrôlements en Suisse. Le docteur de Ferrari, au nom du duc d'Orléans, avait, le 24 juin, renouvelé h la Diète helvétique ses précédentes ofires, et garanti, en cas de conquête du Milanais, le maintien des anciens privilèges, si ce n'est plus : il avait fait ressortir Tutilitéd^un souverain ami H la place d'un ennemi tel que Ludovic. La petite bande qu'il avait réussi à enrôler dans les cantons d'Uri et de Schwytz avait reçu son chef et son drapeau le 18 juillet, et malgré la Diète, elle insistait encore près des confédérés pour être suivie'.
Ludovic continuait aussi ses instances de ce côté. En Italie, son seul appui restait Venise *. Florence traitait avec Charles VIII ' : tous les petits princes et seigneurs tenaient, plus ou moins, le langage de Gilbert Pio da Carpi, qui écrivait, le 13 juillet, à Ludovic une lettre désolée : « J'ai dépensé «3,000 ducats pour former une compagnie : tout est mort ou en déroute. Quelle maie chance! Je n'ai plus un sou. Votre très humble serviteur \ » ... Le pape n'envoyait que des bénédictions; Ludovic insistait pour un concours plus matériel, au moins pour une excommunication des Français : « J'ai agi comme un père, répond Alexandre VI; j'ai risqué ma vie et rinccndie de Rome. Mettez-vous à ma place. Puis-je, sans aucun motif, malgré l'avis unanime de mes conseils, fulminer contre la France? Le roi de France est en fuite (c'était con-
1) T. de Liebenau, Il duca d'Orléans et gli Svizzeri {Arckwio $t, Lom-
bardo, sept. 1889, p. 611).
2) Le duc de Ferrare, père de fiéatrix d*i^ste, défendait à ses sujets, très gallophiles, de mal parler des Vénitiens; sou Ois aîné Alphonse 83 trouvait à Milan, près de Béatrix, son fils cadet Fernand près du roi de France : le cardinal Hippolyte d'Esté, archevùque de Milan, en Hongrie à son arcbevôohé de Gran {Diario Ferrarcse),
'S) Desjardins, I, G30.
4) Arcli. de Milan.
SIÈGE DW NOVARE 247.
venu), il perd Naples. Tout ce que je puis faire est de le menacer, en lui représentant Tinconvenance d'une lutte entre chrétiens, à la face des Turcs. » Le pape ajoutait : « L'important est de débarrasser le royaume de Naples des derniers Français, et j'y mets tous messoins*. » Aussi, comme Ludovic entoure les stratiotes de tendres soins! Demetrius Greco, qui vient d'être prisonnier deux mois à Asti, reçoit un chaleureux, accueil : h deux stratiotes démontés, on offre deux chevaux '. Mais la Suisse est, avant tout, le réservoir des batailles. Galéas de San Severino finit par se rendre en personne à Domo d'Ossola et àBellinzona, pour hâter l'arrivée de nouvelles recrues. J^n Suisse, la lutte sur le terrain diplomatique était devenue aiguë : les envoyés du roi des Romains à la Diète de Lucerne réclamaient le rappel des Suisses engagés à la solde du duc d'Orléans, et une fourniture d'hommes pour une descente à Rome, conformément aux décisions de la [Diète deWorms; il cherchait à réconcilier Ludovic avec le canton de Lucerne,, à lui assurer encore une réserve d'un millier d'hommes. Ludovic, de son côté, promettait à Lucerne toutes les satisfac^ tions possibles; il gagnait discrètement quelques personnages et faisait miroiter aux yeux des cantons l'appât d'un tribut annuel. Mais les cantons restaient fort divisés. En face de Berne et de Zurich, acquis à l'Allemagne, les petits cantons, Lucerne, Zug, Underwalden, surtout Uri et Schwyz, fort intéressés à l'acquisition de Bellinzona, de Locarnoet de Lugano, tenaient bon pour la France. Les séances de la Diète de Lucerne devinrent si agitées, que l'avocat de Ludovic, le bourgmestre de Zurich Schwend, crut devoir s'enfuir. En vain, la Diète réclama son retour, ou l'envoi d'un autre député : Zurich refusa, sous prétexte de menaces adressées à Schwend. Bref, la Diète déli-
. 1) Bref du 24 juillet (Chmel, Notizenblatt, 1856, p. 467-468). 2) Lettres de Nie. de Correge, 20 et 21 juillet (Ârch. de Milan).
béra le 18 juillet de conserver la neutralité; maïs elle ne prît aucune mesure pour l'imposer, et il en résulta que la Suisse continua à fournir des combattants aux deux partis. Le 20, les Lucernois résolurent, pour leur compte, d'embrasser, comme Uri, le parti du duc d'Orléans; mais il parait que quelques jours après, Tarrivée d'un âne milanais chargé d'or, et Tintolligente distribution qui s'ensuivit, les fit changer d'avis*. Les commissaires de Ludovic, J. Porro et Bern. Impériale, faisaient d'activés démarches*, et lorsque enfin Galéas reçut, non sans peine, à Domo d'Ossola, à la fin de juillet, son nouveau contingent de mille fantassins et cent cinquante hommes d'armes, il n'eut qu'à l'envoyer à Trecate, où on l'attendait avec impatience '. Dans ces troupes figurent des gens qui se sont battus pour le duc d'Orléans en Bretagne*.
Le 18 juillet, l'armée vénitienne de Fornoue, campée depuis la veille à Vespello (Vespolate), reçut une large paye, à la grande jalousie des soldats milanais. Le même jour, le marquis de Mantoue, Galéas de San Séverine, le comte Caïazzo, Petigliano, le provéditeur vénitien, et le héros du jour, Contarini, tinrent un grand conseil de guerre. Galéas, au nom du duc de Milan, proposa d'établir des batteries de siège, pour entamer, sans autre délai, le bombardement de Novare : un des provéditeurs vénitiens l'appuya*. Tout le reste du conseil partagea un avis contraire. En vain Galéas soutint qu'en poussant le siège activement, on pouvait emporter la place avant l'arrivée du roi; le roi ne pouvait agir en ce moment; Louis manquait de tout, et était entouré de gens mé-
\) Mémoire cit4, de M. de Liebenau.
2^ Lottro du 28 juillet, Bellinzona (Arch. de Milan). '^) Lftllro de J. François de San Severino, 26 juillet (Arch. de Milan). 4) Lottre du 29 juillet (Arch. de Milan).
51 Lettre publiée par Kervyn de Lettcnhove, Lettres et négoeicUions.,,^ 111,00.
contents, auxquels il avait promis les dépouilles de Vigevano et beaucoup d'autres choses qu'il ne pouvait leur donner; les insuccès des armes françaises faciliteraient la capitulation : en tout cas, si le roi arrivait et qu'il fallût enlever les batteries pour marcher contre lui, ce ne serait pas une honte. François de Gonzague répliqua que l'arrivée du roi obligerait sûrement à lever le siège, sous peine de se trouver enveloppés, et qu'à la guerre, on ne devait pas s'exposer à des reculades; mieux valait agir avec prudence. Il fallait se borner à affamer Novare, surveiller la marquise de Montferrat et les mouvements du roi, tenir Tartillerie prête, bien fortifier le camp, et attendre les événements. 11 s'agissait non seulement d'une armée, mais du sort de l'Italie. Derrière soi, on avait Yerceil et les États de la duchesse de Savoie, amie de la France; pouvait-on se mettre à bombarder aussi Verceil ? Ludovic écrivit, le lendemain 19, du fond de sa chambre, une lettre de protestation contre l'attitude expectante : néanmoins, il dut s'incliner \
Les pluies étaient si abondantes, que, pour avoir de Teau, les soldats de Louis d'Orléans creusèrent simplement une sorte de citerne dans la citadelle. Mais la forte chaleur dégageait, dans le pays, des miasmes délétères. La fièvre dévorait le duc d'Orléans, qu'elle retenait à la chambre. Sur la nouvelle de l'approche du roi, puisqu'on ne jugeait pas convenable qu'il allât lui-même à Asti, il y avait envoyé Georges d' Amboise. Ne recevant aucune nouvelle du roi ni de Georges, il s'inquiéta et réussit, le 17 juillet, à faire passer un billet pour demander à Georges de lui envoyer plusieurs messa«
1) Benedetti, Il fatto cTarme del Taro^ et Assedio di Novara (éd. de Novare, 1863. Nous empruntons à cet auteur, médecin dans Tarmée vénitienne, et très bien renseigné, tous les renseignements qui suivent, sauf avis contraire) : Husconi, Assedio di Novara, p. 24 et 26 (rapport de Galéas) : Chronique de Giac. d'Adria, secrétaire du marquis de Mantoue, dans VArchivio st, Lom- 6ardo,1879, p. 55: Sanudo.
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gors afin qu'un d'eux au moins pût arriver. La fièvre ne l'avait pas repris ce jour-là, et déjà il se flattait de s'en voir débarrassé V Une lettre apportée par un homme d'armes, nommé Philippe de la Coudre, de la part de Gommines, dès le lendemain de Fornoue, avait informé Louis des négociations entre le roi et Ludovic; Commines engageait extrêmement Louis à venir les suivre à Asti'. Une autre circonstance militait en faveur de la présence du duc : Trivulce insistait pour que le roi proclamât duc de Milan le fils du feu duc Galéas, et il se faisait fort d'un facile succès. On comprend donc l'impatience de Louis d'Orléans, loin des nouvelles; de plus, il voyait les vivres baisser. Presque chaque jour il écrivait au roi pour demander des secours % supposant le roi réconforté par sa victoire. Charles VIII finît par lui répondre qu'il le secourrait sous peu. Ce message, quoique bien vague, suffit à exciter l'enthousiasme des Novarais. Ils jurèrent de tout souffrir, plutôt qu'un retour à la domination de Ludovic. La population se porta aux remparts, barricada les portes, creusa partout des fossés, des bastions, avec une ardeur fébrile.
Le 19, l'armée de Mantoue déploya ses escadrons sous les yeux des Novarais. La ville perdait ainsi tout espoir de ravitaillement; le spectre de la faim se dressait. Le château possédait bien des provisions pour trois mois, mais dans la ville, on n'avait pu rentrer qu'un peu de blé, à peine mûr.
Galéas s'approcha pour occuper un groupe de maisons^, presque attenant aux faubourgs de Novare.Ces maisons étaient
1) Autographe appartenant à M. le chev. avocat Gaud. Caire, de Novare (reproduit en tête de la brochure de M. Rusconi, et trapscrit p. 31 avec quelques inexactitudes).
2) Commines. A Ferrare, on ne faisait pas de doute que Louis eût rejoint le roi à Asti {Diario Ferrarcse, c. 311).
3) Commines.
4) Nommé Tiglia, par Benedelti, Castel Ckiasuol^ par Sanudo.
garnies de bié : le poste de trente Français, chargé de les garder, mit le feu aux granges à l'approche de l'ennemi, et se réfugia dans la maison principale, où une batterie de quatre passevolants les obligea à capituler. Il y avait, là encore, du froment et un peu de vin : les Allemands et les Italiens do Galéas se précipitèrent ensemble sur ce profit et en vinrent aux mains pour le partager. La rixe s'engagea au point que le corps d'armée du marquis de Kfantoue dul intervenir pour rétablirle calme. Quelques-uns des Milanais et des Allemands restèrent sur le carreau '. Mantoue établit ses soldats autour des masures incendiées et fit de la maison son quartier généra).
1) Sanudo. Les amis des Français en llalie ne pouvaient croire & l'abnégation des Novaraii. Le bruit courait qu'on faisait & Novare des prëparatifa propres à Taire trembler toute l'Italie (Diario Ferrarese, c, 311).