‹ Histoire de Lorraine (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

antoinb (1508-4544).

Les dispositions du testament de René II, que nous avons rapportées vers la ûn du chapitre précédent, ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la précision et de la clarté, et on est tout naturellement porté à croire que ces dispositions furent exécutées aussitôt après la mort du testateur. Cependant les choses ne se passèrent pas ainsi, et plusieurs clauses, surtout le paragraphe qui déférait la régence à Philippe de Gucldres, excitèrent de tels murmures parmi la noblesse, que les conseillers de Philippe rengagèrent à convoquer les Etats, et à leur demander la ratification de Pacte sur lequel reposaient ses droits. La duchesse se rendit à l'avis de ses conseillers et décida que les trois ordres se réuniraient à Nancy le 43 février 1509 ; et de plus, comme les principaux articles du testament concernaient le duché de Bar aussi bien que la Lorraine, la noblesse, le clergé et le tiers-état du Barrois furent invités à se trouver à Nancy pour prendre part aux délibérations. La session eut lieu dans une vaste salle du palais ducal, que Ton nomma plus tard la salle des cerfs, parce que

ses murailles Tarent ornées des bois de ces animaux que les princes tuaient dans leurs chasses. Cette salle, ou pour mieux dire cette galerie, régnait, au premier étage du palais, depuis l'ancien escalier jusqu'à la collégiale Saint-Georges, et Bellange en décora les murailles de peintures admirables. Comme l'affaire qui motivait la réunion des trois ordres était fort grave, la duchesse voulut présider la séance d'ouverture, et la cérémonie eut quelque chose d'imposant. Les murailles étaient complètement tendues de noir, et le pavé couvert de tapis de la même couleur ; à l'extrémité méridionale de la galerie s'élevait une estrade longue de vingt pieds, large de seiie et haute de cinq , sur laquelle on arrivait par huit degrés. Le trône, placé sur l'estrade, était surmonté d'un dais en velours noir, et aux côtés du trône on voyait deux sièges plus simples pour le jeune duc et pour son frère puîné, Claude comte de Guise. Les maréchaux de Lorraine et de Barrois, le grand-maître de l'hôtel, les sénéchaux de Lorraine et de Bar, le grand-écuyer et le garde du sceau occupaient des pliants rangés, à droite et à gauche , sur les degrés ; plus bas se trouvaient le roi et les hérauts d'armes , ainsi que le capitaine des gardes ; enfin , au pied même des degrés se tenaient les huissiers de la chambre, un genou sur le sol. Une immense banquette, drapée de noir et disposée sur le côté oriental de la galerie, était destinée aux prélats, aux nobles et aux députés de la Lorraine ; vis-à-vis une banquette semblable était préparée pour les prélats, les gentilshommes et les députés du Barrois. Derrière ces banquettes, on en avait établi deux autres, sur lesquelles s'assirent les baillis, et sans doute les prévôts, des duchés de Lorraine et de Bar. Chacun se reodit dans la galerie vers huit heures du matin, et aussitôt après on vil entrer la duchesse douairière, accompagnée de ses deux fils aines, et précédée de tous les officiers de la couronne. Quand Philippe de Gueldres eut pris place sur le trône, un commissaire ducal lut une

harangue, dans laquelle il pria les Etals d'approuver la disposition du testament de René qui accordait la régence à Philippe, et de voler un aide de trois florins par conduit, à titre de joyeux avènement. Les trois ordres tinrent une seconde séance dans l'après-midi , votèrent l'aide , mais déclarèrent que le duc Antoine « estoit constitué à aage com- » pétent, et suffisamment qualifié pour estre hors de tutelle, » curatelle et mainbournie, et par les.... Sieurs des Estais

• furent déléguez et commis aulcuns Seigneurs d'entre eux » pour dire et référer à très-haute et puissante Dame Ma-

» dame Philippe de Gueldres ladicle délibération ». Un*

notaire , que Ton appela sur-le-champ, dressa le procèsverbal de la séance , et Nicolas comte de Salm, suivi de plusieurs gentilshommes, fut introduit dans l'appartement de la duchesse et lui communiqua la résolution des Etats. Philippe ayant répondu qu'elle donnait son agrément à ce que l'on avait décidé, et les délégués étant rentrés dans la galerie, la duchesse y revint, peu d'instants après, avec le même cortège que la première fois , et « Révérend Père en Dieu , Monsei- » gncur Hugues des Hazards, Evesque et Comte de Toul, de » l'ordonnance de ladicle Dame, parlant auxdicts Seigneurs

• des Estais, dit et proposa hautement et publicquement les

> paroles qui s'ensuivent, et semblablement : En effect, Mes- » sieurs , vous avez faict dire et reraonstrer à la Reine nostre » souveraine Dame , qui cy est, par vos députez et commis,

• que tous ensemble trouvez par vos Lois et Coustumes

• Monseigneur de Calabre estre hors de minorité , en aage

> compétent, et suffisamment qualifié pour estre hors de tu-

• telle et mainbournie ; et pour ce que la Reine a tousjours » dict qu'en toute chose elle se veut gouverner et conduire » par vos bons conseils et advis, puisque ainsi est que l'avez » ainsi dict et déclaré, elle consent franchement et libérale- » ment que ainsi se fasse ; et quant à elle , elle se met hors » de sa mainbournie et curatelle, et vous présente (son

» fils ainé) pour votre Duc, Prince et souverain Seigneur, • vous priant et requérant que luy soyez bons et loyaulx et » obéissans, ainsi que vous avez esté au feu bon Roy son » père ; que Dieu pardonne ! Sur quoy Iedict Seigneur Eves- » que leur demanda si ainsi estoit comme dessus, et si de ■ leur part, et en tant qu'à eux appartenoit, ils le melloicnt » hors de ladicle tutelle et mainbournie , et s'ils le tenoient » pour leur Prince et Duc desdicts deux Duchez. A quoy ré- » pondirent qu'ouy. » La session des Etats pouvait être considérée comme terminée après cette réponse, puisque l'affaire •qui avait déterminé leur convocation était réglée d'un commun accord; mais la duchesse douairière et l'évêque de Toul leur posèrent une nouvelle question. A l'ouverture de la séance du matin , on avait donné aux Etats une lecture plus ou moins rapide, plus ou moins complète du testament de René II, afin de les mettre à même d'apprécier la disposition de ce testament qui concernait la régence. Il est bien possible qu'au milieu de la préoccupation générale, et grâce à la rédaction assez obscure de certains passages, le paragraphe relatif à la masculinité n'ait pas frappé l'attention des membres des Etats. Aussi, lorsque l'évêque « leur demanda s'ils tenoient le testa- » ment qu'ils avoient ouy lire du feu Roy (que Dieu par- » donne ! ) bon et valable , et s'ils le vouloient tenir et garder » en tous ses poincts , mesme touchant l'union des deux Du- » chez de Lorraine et de Bar, selon la disposition que ledict

» feu Roy en avoit faict et ordonné par son testament ,

» pareillement répondirent qu'ouy » (t).

On a voulu voir dans leur réponse une reconnaissance du principe de la masculinité, mais nous ne partageons pas cette manière de voir. Peut-on même affirmer que la disposition relative à ce point a été communiquée aux Etats? On les iuler-

(1) V. le procès-verbal de lu séance, dans Calmct, Hist., U III, prcuv., col. oceU-cccUij ; r. aussi le même ouv., t. Il, col. 1131-1133.

roge à ('improviste, sans entrer dans aucun détail sur ce qu'on les prie de sanctionner et de garantir, et en ayant soin de ne mentionner, de ne rappeler que le passage du testament concernant la réunion perpétuelle des duchés de Lorraine et de Bar. La question du prélat n'est suivie d'aucune délibération ; les membres des Etats font une réponse générale, qui ne porte sur aucun article en particulier, et il est impossible d'admettre qu'ils aient entendu abroger de la sorte un des points les plus importants de la constitution. Au reste, et en l'absence de tout document positif, le meilleur, le seul moyen peut-être de savoir comment il faut apprécier le vote des états est de rechercher quelle idée le duc Antoine attachait lui-même à ce vote. C'est son ministre qui vient de requérir l'approbation du testament de René II, et si le prince a l'intention d'implanter la loi salique dans notre pays, il doit agir en conséquence et ne plus tenir compte des droits des femmes. Or, nous verrons plus loin qu'il se comporta absolument comme si René II n'eût jamais inséré dans son testament la clause dont nous examinons la valeur.

Dès que la séance fut levée, c'est-à-dire vers quatre heures, Antoine annonça qu'il allait prêter le serment que l'on exigeait des ducs de Lorraine depuis le régne d'Isabelle. Il sortit de son palais par la poterne dont nous avons déjà parlé, et, « monté sur un cheval grison, bien et noblement accom-

> paigné de plusieurs seigneurs et genlilzhommes du pays et

> de sa maison », vint « on lieu et plaice prés des buttes

> des arbaleslriers, devant la porte Sainct-Nicolas >, où

l'attendaient « Messieurs les vénérables chanoines et per- » sonnes du Collège et Chappitre de l'église monsieur sainct » George dudict Nancy, revestus en habits et ornemens d'é-

> glise, lesquelz, avec grant nombre de seigneurs, abbez, » prélatz et aullres gens d'église y assislans, estoient illecques » venus en procession au devant d'icclluy seigneur, ayans la 9 croix précédant et portans révéremment le cuyssot mon-

» sieur saioct George, pour le recueillir et recevoir à son » entrée dudict Nancy ». Antoine mit pied à terre et baisa respectueusement la croix et la châsse qui lui furent présentées par Christophe du Bouley, évéque de Christopole et suffragant de Toul. Le cortège gagna la porte Saint-Nicolas, devant laquelle Antoine mit pied à terre une seconde fois el abandonna, selon l'usage, aux chanoines de la collégiale son cheval, « sur lequel.... monta vénérable personne messîre » Mengin Dandernay, chanoine en ladicte église, habitué en » ses ornemens d'église, el l'amena publicquement, véant » tout le peuple illecques assemblé ».

Le duc prêta alors serment de respecter les libertés et les privilèges du clergé , de la noblesse el de la bourgeoisie. On se dirigea ensuite processionnellcmcnt, et au chant du Veni Creator, vers la collégiale Saint-Georges, « et ledicl seigneur » duc, venu devant le grant autel, se mit à deux genoulx, » faisant sa salutation au précieux corps de nostre seigneur » Jésuscrist, contenu en l'hostie sacrée posée sur ledict autel, » avec le saintt canon et plusieurs dignes relicques et sanc- * tuaires dont ledict autel csloit chargé. Auprès duquel autel » estoit révérend père en Dieu monseigneur Hugues des Ha- » zars, évesque et conte de Toul et prévost de ladicte église » Saincl-George, revestu comme il appartenoit, attendant » l'arrivée dudict seigneur Duc pour garder les solemnitez et » cérémonies requises en tel cas. Et après les suffrages et » oraisons accoustuméez à la réception des princes, dictes par » ledicl seigneur suffragant, iceluy seigneur évesque de

» Toul adressant ses paroles audict seigneur Duc, disl cl

» proposa publicquement et à haulle voix que , selon la fon- » dation d'icclle église Sainct-Georgc, messeigneurs les duez » de Lorrainne, à leur première venue et entrée audict Nancy, » sont tenus de jurer et faire serment solemnel sur le pré- » cieux corps de nostre seigneur Jésuscrist et saint sacrement > de l'autel, par le sainct canon, les sainclcs Evangiles, par

» les sai actes relicques qui là estoient, el par leur part de » paradis, quvilz tiendront et garderont bonnement el loyale-

• ment, tooite leur vie durant, et feront tenir et garder par - leurs ofliciers et sobjecls, les franchises, libériez et previ- » léges de ladicte église Sai net-George, el louttes les person-

• nés d'icelle présentes et advenir, selon ladicte fondation,

• demandant poar ce ledicl seigneur évesque et prévosl

• audict seigneur Duc si c'esloil son plaisir d*ainsy le faire et

• jurer. A quoy ledict seigneur Duc respondit : Ouy, très-

> Yoluntiers. Et de faict ainsy le promit el jura soiemnelle- » ment et publiquement devant tous les assistans. Etinconli-

• nent ledict serment faict, en ensuivant les poins d'icelle fon-

> dation de l'église, ledict seigneur évesque et prévost, en » toutte révérence deue et requise, reprint d'iceluy seigneur » Duc Anlhoine de main et de bouche tout le temporel de

• ladicte église Saint-George, promettant d'en faire les de-

• voirs y appartenans; a quoy ledict seigneur Duc le reeeut » bénignement avec le baisier de paix, ainsy qu'il est accous- » tumé, et, ce faict, chascun se départit. » Après cette cérémonie, dont nous avons transcrit presqu'en entier le procèsverbal afin de faire bien connaître toos les détails de rentrée des ducs, Antoine se relira dans son palais, et fa journée se termina par un banquet somptueux (1).

Malgré sa jeunesse, le duc employa les premières semaines de son règne à se mettre au courant de l'administration. Il ne tarda pas à s'apercevoir que les finances étaient fort obérées , et que l'aide de trots florins par conduit , que les états venaient d'accorder , ne suffirait pas pour couvrir les dépenses faites et pourvoir à celles que l'on prévoyait. Comme on attend ordinairement de grands avantages à l'avènement d'un

(1) M. Henri Lepagc a publié le procèa-verbal de l'entrée d'Antoine, à h suite de ion ouvrage wr h collégiale Saint -Georges; v. Bulletin de ta •ociété d'archéologie lornm.e, U I, p. «x»-»»Yiij ;v.«wiU continuanon de la chron. de Lorr., dam Calmel, ibid., t. III, preuv., col. cirij.

prince, et que les sujets paient de meilleure grâce, les conseillers d'Antoine furent d'avis de convoquer immédiatement les Etats de la Lorraine et ceux du Barrois et de leur demander une seconde libéralité. Les Etats de Lorraine, réunis à Nancy, au mois de mars , votèrent un aide dont on ne connaît pas l'importance (i) ; ceux du Barrois , assemblés dans la ville de Bar, le 26 du même mois , autorisèrent la levée de trente gros sur chaque conduit, et, chose extraordinaire, Antoine donna, dans celte occasion, des lettres de non-préjudice (2) , quoique les ducs prétendissent posséder un pouvoir à peu prés absolu dans le duché de Bar, ou du moins dans les cantons situés à l'orient de la Meuse, et bien que Ton conservât et que Ton garde encore , dans le Trésor des chartes, une liasse de vingt-neuf pièces établissant que, pendant le XVe siècle , ces princes avaient le droit de lever des aides sans convoquer les Etats du Barrois (3).

11 parait que le prince fit quelque séjour dans la capitale de ce duché, afin, sans doute, d'obtenir plus facilement les subsides qu'il demandait ; il se rendit aussi dans la ville de Toul et fut reçu dans la cathédrale par l'évèque, le clergé et la bourgeoisie. Antoine s'agenouilla devant le grand-autel, sur lequel on avait exposé les reliques qui appartenaient à cette église, et il jura, les mains placées sur le canon de la messe, de respecter les droits et les libertés des bourgeois, de défendre ces derniers, dans toutes les circonstances, et d'observer les clauses des différentes conventions qu'ils avaient conclues avec ses prédécesseurs. Le maflre-échevin posa ensuite ses mains sur le canon et promit, au nom des habitants, de ne jamais enfreindre les traités qui les liaient au duc de Lorraine (4).

(1) V. Mory d'Elvangc, Etats, Droits, Usages en Lorraine, p. 30.

(2) V. Trésor des chartes, layctle ElaU- Généraux, II, n° 53 D.

(3) V. Layctle Etats- Généraux du Duché de JBar, n° il.

(4) V. Calmet, ibid.,t. Il, col. 1233.

Antoine ne resta que peu de temps dans ses états. Kcné II, cédant a des considérations qui nous sont inconnues, avait fait élever son fils afné à la cour de Louis XII ; ce qui était une imprudence ; car la position de la Lorraine l'exposait à se trouver en guerre avec la France , cl, en lui livrant l'héritier de la couronoe , René lui remettait un otage précieux et se condamnait, en quelque sorte , à suivre aveuglément les volontés de son puissant voisin. Ce parti avait encore d'autres inconvénients, notamment celui d'inspirer à un jeune prince, habitué aux plaisirs d'une cour fastueuse, un éloignement fâcheux pour son duché, dans lequel il ne pouvait espérer de rencontrer les mêmes délassements.

Antoine était a peine âgé de sept ou huit ans lorsque son père l'avait confié au roi, qui lui donna successivement pour gouverneurs Erard de Dommartin , bailli de Vosge, et Louis de Stainville, sénéchal de Barrois. Louis XII le prit en amitié et l'emmena en Italie, lorsqu'une armée française franchit les Alpes pour réduire les Génois, qui avaient rétabli chez eux le régime républicain (4). Ce fut encore pour suivre le roi, dans une expédition en Italie , que le duc de Lorraine quitta ses Etats au commencement du mois de mars 1509. Avant de partir, il prit les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité de ses duchés; il créa un conseil de gouvernement, dont il donna la présidence à Philippe de Gueidres (2) ; et, comme cette princesse n'avait pas beaucoup d'expérience en matière d'administration, son fils lui adjoignit l'évèque de Toul Hugues des Hazards, dans les lumières duquel il avait toute confiance , et qu'il confirma dans les fonctions de président des comptes de Lorraine (3).

Le duc arriva en Italie vers le milieu du mois d'avril et

(1) V. Champier, Le recueil ou croniques de* bystoire* des royaulmcs dausirasie, etc., tir. 3, part. 3e, chap. 2.

(2) V. Mémoires de Tliierrini , règne d'Antoine, dans le recueil eilé.

(3) V. LayeUe Etatê-Kénértmx , t, n° i.

assista, le 14 mai, à la bataille d'Agnadel, dans laquelle les Français défirent les Vénitiens. On dit qu'il y fit remarquer son courage. Il commandait un escadron formé de quarante gentilshommes lorrains qui l'avaient accompagné, et parmi lesquels on distinguait le sénéchal Louis de Stainville, dont nous avons parlé, Philbert ou Philibert du Châlelet , Simon d'Haussonville , Jacques du Châlelet, François de Dommartin, Antoine de Stainville, Elophe et René de Beau va Gérard et Antoine de Savigny, Ferri et Jacques de Germiny , Nicolas de Kaigecourt, Ferri de Ludres et le rhingrave de Salm. Tous ces gentilshommes portaient des cottes d'armes, aux couleurs du prince : jaune, blanc et bleu ; les cottes d'armes étaient semée» de croix de Jérusalem , et les housses des chevaux étaient ornées de croix de Lorraine (1).

Antoine demeura en Italie jusqu'en 4510 ; il revint avec le roi , lui fit ses adieux dans la ville de Lyon et reprit le chemin de ses états. Ayant su que Philippe de Gueldres se trouvait dans la capitale du Barrois, il s'y rendit et vint ensuite en Lorraine, où sa présence n'était pas inutile , car le jeune comte de Guise avait manifesté des prétentions de nature à inquiéter le duc. « M. de Guise, qu'estoit frère de Monsei- » gneur, quoique n'eust encore que sa quatorzième année, » voulut à tout meshuy, dit Thierriat, estre en conseil de • régence, dont faisoit grand ourvari ; mais ce n'eut de » suite (2). »

Après s'être arrêté à Nancy, où la noblesse lorraine s'était réunie pour le féliciter sur son heureux retour, et sur la part glorieuse qu'il avait prise à la bataille d'Agnadel , Antoine alla en pèlerinage à Saint-Nicolas-de-Port, dans le but d'y remercier Dieu et le saint évèque de Myre. Au mois de mars 1511 , il fit son entrée publique dans la ville de Pont-à-

(1) V. Champicr, ibid., ch. 4.

(2) V. Mémoires, ibid.

Mousson et visita ensuite Saint-Mihiel, où il convoqua et présida la cour des Grands-Jours. La session dura cinq jours, et Bournon prétend que Ton y jugea huit cents causes ; ce qui lui fait dire, avec pkis ou moins d'exactitude : < et certes, • oneques ne vit-on injustice en si grande démeslée » (4).

Vers la même époque , le duc , soit pour augmenter la splendeur de sa maison, soit afin de pourvoir à la sûreté de sa personne, créa une compagnie de gardes du corps. Elle ne fut d'abord composée que de vingt-quatre hommes, mais on l'augmenta plus tard, et elle devint le noyau du corps des arquebusiers à cheval (2). Quelques uns des prédécesseurs d'Antoine avaient eu des gardes comme lui ; mais il parait que plusieurs de ces compagnies n'eurent qu'une existence temporaire. Il y avait cependant encore des gardes au moment de la mort de René, et ils furent conservés par son fils, car leur capitaine figura dans la cérémonie qui eut lieu pour l'ouverture des Etats-Généraux assemblés le 43 février 4509, et au baptême du prince Nicolas en 4524.

Le duc resta en Lorraine jusqu'au mois de janvier 4545, et l'on sait peu de choses sur cette partie de son règne. Il s'absenta alors de nouveau pour assister au sacre du roi François Ier, qui venait de succéder à Louis XII. Le prince lorrain y figura le duc de Normandie, un des douze pairs, rôle que René II avait rempli, en 4498, au sacre du roi défunt. Le prélat officiant, Robert de Lénoncourt archevêque de Reims, conseilla au duc de Lorraine de solliciter la main de Renée de Bourbon, fille de Gilbert comte de Montpensier et de Claire de Gonzague , et sœur du fameux connétable de Bourbon, qui fut tué devant Rome. Antoine suivit cet avis (5) ;

(4) V. Coupures, règne d'Antoine, dans le recueil cité. Il parait que la cour des Grands-Jours ne s'était pas réunie depuis quatorze ans, ce qui rend compte de Yarriiré signalé par Bournon.

(2) V. Chevrierj Uist. de Lorr., t. IV, p. 6Q.

(3) Chron. de Rémond Messcin citée par Chcvrier, ibid., p. 62.

les propositions de mariage forent agréées, et, le 16 mars, Anne de France, duchesse de Bourbon et d'Auvergne (I), et le connétable, représentant Renée de Bourbon , comparurent, ainsi que le jeune duc , devant Claude Martin et Jean Augirart, notaires au Chételet, et réglèrent les « traitiez, accords, 9 promesses et convenances » concernant le mariage projeté. Le connétable devait verser pour la dot de sa sœur une somme de cent vingt mille livres tournois , dont trente mille livres avant l'expiration de l'année, et le reste par annuités de dix mille livres chacune ; et pour sûreté de ces paiements, il engageait la seigneurie de Montaigu , dont il autorisait le duc à saisir les revenus, en cas de retard. Antoine, de son côté, stipulait en faveur de Renée un douaire de sept mille livres tournois de rente , assis sur les domaines d'Einville et de Gondrecourt. Les dispositions relatives à la restitution éventuelle de la dot, et au prélèvement par Renée de la quatrième partie des meubles et des conquets, sont trop peu intéressantes pour être rapportées ici (2). Le mariage fut célébré au château d'Amboise le 26 juin suivant. François I* y assista, avec toute sa cour, et donna un des tournois les plus magnifiques que Ton eût vus depuis longtemps. Le roi était rempli d'ambition ; il formait sans cesse des projets de conquêtes et ne négligeait aucune occasion de s'attacher le duc de Lorraine, dont le concours n'était pas à dédaigner. Antoine, qui avait peu d'expérience, et que son union avec une princesse française disposait à écouter les discours du roi, commit la faute, qu'il comprit et répara plus tard, de se . lier à la France d'une manière étroite et de s'éloigner de l'Allemagne, dont ses intérêts bien entendus lui commandaient, au contraire, de rechercher l'alliance.

(1) Aime dame de Beaujeu, fille de Louis XI et belle-mère do cannetable.

(2) V. le contrat, dans Hugo, Traité hist. et crit. sur l'origine et la généalogie de la maison de Lorraine, p. ccxxviij-ccxxxvj.

Les fêtes du mariage étaient à peine terminées lorsque François Ier se mit en route pour tenter la conquête du duché de Milan, occupé par une armée suisse qui voulait conserver ce pays à Maximilien Sforce. Le duc de Lorraine accompagna le roi , sans être arrêté par celte considération qu'il allait combattre les enfants des anciens alliés de son père, de ces amis généreux qui avaient vaincu Charles-le- Téméraire et replacé René II sur le trône. On sait que le roi remporta une victoire décisive à Marignan. Antoine montra autant de bravoure <jue sur le champ de bataille d'Agnadel, et son frère Claude, qui venait aussi de s'allier à la famille royale en épousant une cousine de François Ier : Antoinette de Bourbon, fille de François comte de Vendôme, Claude, disons-nous, faillit trouver la mort au milieu des bataillons suisses. Il commandait, malgré sa jeunesse, un corps de troupes allemandes que son oncle maternel le duc de Gueldres avait mis au service de la France ; ces soldats furent enfoncés par les Suisses, et Claude, renversé de cheval et abandonné, aurait infailliblement péri, si son écuyer (il s'appelait Adam, et l'histoire doit conserver son nom) ne s'était couché sur lui et ne lui eût sauvé la vie au prix de la sienne. Quand on retrouva Claude après la bataille, il était couvert de vingt-deux blessures ou contusions et à moitié enseveli sous un monceau de morts ; on le porta dans la tente de son frère, et les soins des chirurgiens parvinrent à lui rendre la santé.

Le duc de Lorraine, après avoir suivi à Bologne le roi qui devait avoir une entrevue avec le pape Léon X, revint en France et rejoignit son épouse dans la cité de Lyon. Ils prirent ensemble la route de leurs étals et se rendirent à Barle-Duc, où ils arrivèrent le 20 avril 1516. Philippe de Gueldres les y accueillit, et la ville leur fit une réception splendide et offrit un présent à la nouvelle duchesse. Antoine y demeura jusqu'au 23 et se dirigea à pied vers Sainl-Nicolas-

de-Port, où il voulait, comme après la bataille d'Àgnadel, remercier Dieu des grâces qu'il avait obtenues. Les bourgeois de Saint-Nicolas accoururent au devant du prince, le conduisirent à l'église et lui présentèrent des mets de toute espèce, de l'hypocras, du vin de Bourgogne et du vin du Rhin. Il sortit du bourg le même jour (28 avril) et rencontra prés de la Neuveville une partie de la noblesse, qui l'escorta jusqu'à son palais de Nancy, où il fit son entrée au bruit de l'artillerie placée sur les remparts (I).

Pendant ce temps, Renée de Bourbon était partie de Bar avec une suite nombreuse. Elle arriva dans le village de Laxou, qui était autrefois traversé par le chemin de Toul, au moment même où son mari approchait de Nancy. Le continuateur de la chronique de Lorraine raconte, avec un soin qui nous porte à croire qu'il habitait ce lieu, la réception cordiale et rustique qu'y rencontra la duchesse. « Tous hommes * et femmes, dit-il, jeunes fils, jeunes filles , tous luy altirenl » au deVant ; tous la menèrent à Laixou, toutes jeunes femmes > et filles chantans joyeusement ; audict Laixou furent prépa- » réez trois ou quatre maisons des plus belles, et force losges » de mayes (de verdure), et là feirent descendre Madame et » toutes les au lires dames et demoiselles toutes femmes du- » dict Laixou ; luy fut apporté force tartes, pommes, poires, » vin rouge et cléret, et là feirent la bonne chiére. Elle de- » meura là jusques vers les six heures >, et se disposa à gagner Nancy (2). Les habitants de la capitale n'avaient rien négligé pour donner à leur souveraine des preuves de

(1) Le comte de Guise vint aussi en pèlerinage a Saint-Nicolas pour y remercier Dieu et Féf êque de Myre ; il visita également I église Sainte- Barbe, près de Metz, et se présenta dans ces deux sanctuaires couvert de l'armure à moitié brisée qu'il a mit portée à Marignan. Il fit placer dans l'église de Saint- Nicolas sa propre statue dans l'attitude de l'adoration. Cette statue existait encore au siècle dernier. V. Calmet, ibid., col. HiO.

(2) On voit encore dans l'église «le Laxou les débris d'un vitrail du

leur dévouement, et Thierrîat rapporte que l'on prescrivit ■ qu'en les rues où icelle devoit passer fussent les pavez mis » àpoinct; ce que n'a ra il -on faict quarante ans en avant » (\). « Nancy, toute l'Eglise premier, pourtant le cuisseau

• Monsieur sainct George, allirent au devant (de la duchesse) » hors des portes Sainct-Nicolas ; tous les petits clercs tous

> en serpelis blancs ; à chascun une verge en la main , au

> bout un escusson aux armes de Lorraine ; après, toute la » seigneurie; après, les cnfans de Nancy, en nombre de six » cens; les uns vestus de blanc, grands plumaiges sur leur » leste ; les autres vestus de noir, et tous pourtans armes ; les

• uns espées nues, les aultres picques, les autres hallebardes; » avec six ou sept gros tabourins, tous allirent au devant » jusques près de ladicte Laixou, excepté cculx de l'Eglise, » en (la) quelle resloit le Souffragant (de Toul), cl sept ou huit » Abbez portans la crousse, avec tous chanoynes et aultres » prestres. Ceulx des boullcwarts à grands coups d'artilleries » à puissance tiroient. La dicte Dame venant près de la porte,

> le Souffragant meisl hors le cuissal Monsieur sainct Geor-

> ges et le donna à baiser à Madame. Les chantres estoient » auprès de ladicte porte sur un eschuffau, vestus de deux » couleurs : pers et verte » ; l'un d entr'eux complimenta Renée de Bourbon, et le chœur chanta ensuite un couplet; compliment et couplet que nous reproduisons comme spécimen de la poésie officielle au XVI0 siècle. On verra, en les lisant, que s'il n'y a pas eu progrés depuis cette époque, au moins la décadence n'est pas fort sensible.

c Trés-haulte souveraine Princesse, » De Lorraine et de Bar Duchesse, » Bien soyez venue à Nancy.

XVI* siècle, qui doit avoir été donné par la duchesse comme souvenir de cette réception. Il représente saint René, patron de la princesse, avec on encadrement semé de croit de lamine. (1) V. Mémoires, ibid.

> Dame, de Vaudémont Comtesse » Ensemble toute la noblesse

> De bon cœur tous salue aussy.

» Dame triomphante, magniûcque, » Vaisseau rempli de prudence, » De Bourbon, Maison autenticque , » Issue de couronne de France, » De nos cœurs vous faisons offrance, » Combien que soyons gens pers-verts;

> Et pour vous faire obéyssance,

• Tous nos trésors tous sont ouverts.

> Doulceur longuement désirée » En ce bon pays de Lorraine, » Où perles et mines sont trouvéez, » Sallines et choses souveraines, » Vostre plaisir soit d'estre humaine » À vos obéyssans subjects ;

> Car pour vous, soyez en certaine,

> Tous nos trésors vous sont ouverts.

» Sy, gros lorrains, parlons par vers

> Tenans forme de rétoricque,

> Loyaux sommes, et non pervers,

» Et qui nous poinct (1) très-fort se picque. » Dame , nostrc voulloir s'applicque

• A vous servir sans nul travers,

» Et, pour descouvrir la musicque, » Tous nos trésors vous sont ouverts.

» Princesse, s'il vous plaist, ouyrez,

• Ici présens vostre noblesse,

» La chanson , puis vous marcherez.

(1) Et qui nous attaque très-fort se pique. C'est une version de la devise de Nancy : Qui s'y frotte s'y pique, ou Non inultu» premor.

Page 1