‹ Histoire de Lorraine (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

que Gérard d'Avillers eut une main emportée d'un coup de serpentine, au moment où il descendait dans la ville-basse, ce qui l'avajt obligé de s'exposer, pendant quelques instants, aux projectiles de l'ennemi. Cet accident ne permit pas à Gérard de conserver le commandement et répandit la terreur parmi les assiégés, qui se rendirent à discrétion. Charles, comptant garder la Lorraine, se proposait d'en traiter les habitants avec douceur pour les façonner plus promptemeot à sa domination ; il savait d'ailleurs que Briey appartenait à René Ier et il croyait avoir intérêt à ménager ce prince. En conséquence, il accueillit avec beaucoup de bienveillance les gentilshommes barrisiens qui s'étaient enfermés dans la place. < Furent reçus avec grande courtoisie, dit Thierriat; mais » le Bourguignon avait ses vues, et le fin matois employa à » leur rencontre maintes paroles mielleuses, et ne voulut en- » tendre qu'ils retournassent à la cité sans festoyer iceux (1). » Il ne montra pas les mêmes dispositions à l'égard des quatrevingts soldats allemands qui composaient la garnison. Il déclara que ces malheureux avaient mérité la mort pour s'être mêlés d'une querelle qui leur était tout-à-fait étrangère, cl il les Ot pendre sans miséricorde, afin d'effrayer les suisses et les allemands enfermés dans la plupart des villes dont il allait faire le siège (2).

La prise de Briey ne fut pas plus tôt connue , que les villes ou bourgs d'Etain, Contiens, la Chaussée, Fléville et Mars-la- Tour, ainsi que divers châteaux, ouvrirent leurs portes ao duc de Bourgogne, qui, s'avançant avec rapidité et ne rencontrant aucun obstacle, arriva le 26 septembre devant»Ponlà-Mousson. La ville se rendit sans résistance, et l'ennemi y séjourna jusqu'au 29. Charles était acecompagné de l'ambassadeur français et des envoyés du comte-palatin et du duc de

(1) V. Mémoires, règne de René II, dans le recueil cité.

(2) V. Chron. de Lorr., ibid., col. Ivj et Ivij.

Milan : il reçut, le 29, la soumission des châteaux de Dieulouard et d'Amance. Le même jour, au soir, toute l'armée bourguignonne était réunie à Condé-sur-Moselle ; elle quitta ce lien le lendemain, passa près de Bouxières, de Pixerécourt, de Malzéville et d'Essey. La garnison de Nancy, craignant d'être attaquée d'un moment à l'autre, était accourue sur les remparts et sur les tours. Comme les Bourguignons étaient à une faible distance, on leur tira plusieurs volées de canon qui ne leor firent pas grand mal ; ils n'y répondirent pas, continuèrent leur roule par Tomblaine, traversèrent la Meurthc au gué de la Neuveville et se logèrent dans les environs. Le 4" octobre, ils vinrent s'établir sur les hauteurs de Saflais, village situé entre Rosières et Bayon. Charles, qui avait remis en usage les camps retranchés à la manière des Romains, fit életer par ses troupes une enceinte redoutable qu'il garnit d artillerie, et, s'a t tendant à voir René arriver enGn avec une armée française, il resta dans cette position pendant quelques jours. Il se contenta de détacher ses lieutenants qui s'emparèrent de différents bourgs et châteaux, dont les habitants eurent peu à souffrir, parce que le duc de Bourgogne avait recommandé de les traiter avec douceur et annoncé qu'ils leur conserverait leurs libertés et leurs privilèges, faveur qu'il auit déjà concédée aux bourgeois de Briey.

Cependant Louis XI , fatigué des instances de René et effrayé des progrés rapides de Charles-le-Téméraire , autorisa le premier à conduire en Lorraine huit cents lances d'après b Chronique, quatre cents seulement d'après Thienriat. Ces troupes étaient placées sous le commandement de l'amiral, OcJet (TAydie sire de Lescun , qui avait ordre de se borner à observer les Bourguignons et d'éviter le combat. René et ses auxiliaires pénétrèrent jusqu'au cœur de la Lorraine et occupèrent le bourg d'Ormes, celui d'Harouc cl le village de Lcntainville. Les Français se trouvaient par conséquent à peu de distance des ennemis , cl les avant-postes étaient même si

rapprochés que parfois les gentilshommes des deui armées conversaient ensemble. La démonstration que venait de faire Louis XI n'avait malheureusement d'autre but que -d'amener le duc de Bourgogne à lui livrer le connétable de Saint-Pol, qui s'était réfugié dans les Pays-Bas, et que Charles faisait garder dans le château de Péronne. Aussitôt que la négociation fut terminée, et que Ton eut remis le connétable aux agents du roi, celui-ci enjoignit à ses soldats d'évacuer la Lorraine ; et comme René reprochait à l'amiral de l'abandonner dans une circonstance aussi critique, Louis XI envoya c ung hérault et manda, sur peine de la hart, que tous » ses gens d'armes en France s'en retournassent » (4). Le duc , ne sachant que devenir et appréhendant de tomber entre les mains des Bourguignons, suivit ses auxiliaires et se retira dans le château de Joinville.

Quand Charles vit les Français s'éloigner, il reprit l'offensive avec une nouvelle vigueur. Pendant que ses lieutenants enlevaient Ormes , Vézelise et Mirecourt , qui se défendirent mollement , il s'emparait de Bayon et se présentait devant la ville de Charmes , protégée par quarante gascons sous les ordres d'un aventurier nommé le Petit Picard. Celte garnison était insuffisante ; mais, huit jours avant l'arrivée des Bourguignons, Jean Wisse, bailli de Vosge, était venu à Charmes et avait recommandé aux habitants d'opposer une résistance aussi longue que possible, en leur faisant espérer que les Français, qui n'avaient pas encore quitté le bourg d' Ha roué, ne manqueraient pas de les secourir. Quand l'armée bourguignonne eut investi la place, le Petit Picard Gl bonne contenance , et il fallut commencer un siège dans les règles. Tandis que Charles s'impatientait de perdre son temps devant une ville aussi peu importante, Jean de Savigny, Robert du Fay , Vautrin de Vaubecourl et d'autres gentilshommes lor-

(1) V. ibid., col. Ivij ; Mémoires de Thicrriat , ibid.

reins surprirent au village de Xugney , près de Charmes, un corps de bourguignons , auquel ils enlevèrent ses chevaux et ses bagages, et ils regagnèrent le Barrois sans avoir été atteints par la cavalerie ennemie. Cet échec augmenta la colère de Charles, qui fit tout préparer pour donner un assaut; les bourgeois effrayés ouvrirent alors leurs portes ; mais celte soumission ne leur épargna pas un cruel traitement. Le duc fit pendre les quarante gascons aux saules qui bordaient le canal du moulin (1), et la soldatesque se livra au pillage et incendia quantité de maisons. On remarqua , dans cette circonstance, combien les rivalités de ville à ville peuvent engendrer danimosité. Les bourgeois de Ch&tel, qui étaient, comme on Ta vu, sujets d'une famille bourguignonne (2), accoururent à Charmes; loin de plaindre leurs infortunés voisins, ils excitèrent les vainqueurs à faire le plus de mal qu'ils pourraient et leur achetèrent une partie du butin, même les cloches de l'église , qu'ils transportèrent à Châtel et qu'ils suspendirent dans leur clocher (3).

Le sac de Charmes eut lieu le 10 octobre ; le même jour, le due arriva devant Dompaire, qui était une petite ville fortifiée (4) ; il fut accueilli par une décharge de serpentines et d'arquebuses, et les habitants, auxquels Jean Wisse avait promis qu'ils seraient secourus par les Français , avaient résolu de se défendre avec vigueur ; mais quand ils aperçurent l'immense armée de Charles déployée devant leurs murs , ils perdirent courage et offrirent de se rendre. Le duc, tenant une conduite différente de celle qu'il s'était proposé de suivre, accorda aux quatre-vingts soldats qui formaient la garnison la permission de se retirer où ils voudraient, et traita les

(f) Ce* Moles existaient encore au XVII* Me; Ouvrier, ibid., p. 195.

(î) La maison da Ncafchatel.

(3) V. Chron. de Lorr., ibid., col. Iviij.

(*) V. Calme*, Notice, t. I, suppléro., col. m

habitants avec cruauté. La ville fut pillée el brûlée, les femmes furent violées, et la plupart des bourgeois, faits prisonniers, n'obtinrent d'être remis en liberté qu'en promettant de grosses rançons ; la Chronique cite un habitant nommé Nicolas Philippe qui , après avoir vu incendier ses maisoos , fut obligé de payer quatre cents florins (1).

En même temps, un corps de bourguignons, qui avait passé la Moselle près de Charmes, s'était porté contre la ville de Bruyères et l'avait prise el saccagée. Ces exemples de rigueur répandirent l'effroi de toutes parts. Arches , Saint-Dié el Remiremont n'attendirent pas qu'on vint les attaquer ; elles envoyèrent des députations présenter leur soumission au duc de Bourgogne, qui se fit prêter serment de fidélité par ces villes et leur concéda de nouveaux privilèges. Après avoir laissé de faibles garnisons dans les lieux qu'il avait conquis, il s'approcha d'Epinal avec l'espérance que la ville se rendrait sans coup férir ; mais il ne tarda pas à comprendre combien il s'était trompé. René avait placé à Epiual environ douze cents soldats gascons et allemands ; de plus , les bourgeois , qui connaissaient le traité conclu entre Charles et l'évêque de Metz, et ne se souciaient pas de reconnaître l'autorité du prélat, avaient pris les armes pour la défense de leurs foyers. Il parait aussi qu'ils ignoraient la retraite des Français el qu'ils se flattaient de recevoir du secours. Dès que les Bourguignons furent à peu de distance, les bourgeois firent une sortie par la porte de la Fontaine , mirent le feu au faubourg voisin de celle porte et ne rentrèrent dans la ville qu'après un engagement assez vif, qui coûta une vingtaine d'hommes à chacun des deux partis. Le duc établit des batteries, que la garnison et les bourgeois parvinrent à détruire dans une sortie, aussi heureuse que la première. Le U octobre, Charles, profitant d'un brouillard épais, par lequel il fut dérobé, plusieurs

(I) V. la Chroo., dam Calmct, llial., t. III, preuv., col. Ivrij.

heures, à la vue des assiégés, lit exécuter de nouveaux travaux et construire une batterie de trois gros canons, qui foudroyèrent les remparts pendant trente heures avec un grand sucées. La division se mit parmi les assiégés ; les Allemands et les Gascons craignaient, en prolongeant la résistance, d'irriter un vainqueur implacable et désiraient que Ton tâchât d'obtenir une capitulation avantageuse ; les bourgeois, au contraire, ne voulaient pas entendre parler de reddition et disaient que la ville serait promptement délivrée. Toutefois, quand on vit que les auxiliaires attendus n'arrivaient pas, on finit par tomber <f accord sur la nécessité de la soumission ; un des magistrats, étant monté sur le rempart, éleva la voix et annonça aux bourguignons les plus rapprochés que Ton se rendrait si Charles accordait des conditions favorables. Ce dernier, éprouvant de la répugnance à détruire une ville aussi peuplée (Epinal avait quinze mille âmes), se montra disposé à prêter l'oreille à la requête qui lui était adressée. Il envoya vers les bourgeois un officier qui lui rapporta leurs propositions ; ils desiraient que les étrangers composant la garnison eussent la permission de se retirer où ils voudraient, « vies » et bagues sauves et que la ville, maintenue, « en hon- » neur, gloire et conscience, ez droicts et privilèges dont elle » tenoit longue et boine possession > , n'eût d'autre maître que le duc et fût complètement indépendante de l'évèque de Metz. Charles concéda tout ce que l'on demanda, et la ville ouvrit ses portes le 19. Le lendemain, pendant que les Allemands et les Gascons prenaient le chemin de leurs pays, et que Févèque, indigné de la mauvaise foi de Charles, abandonnait son camp avec le contingent qu'il avait amené, le duc fàt>ait son entrée dans la ville d'Epinal. Pour donner une idée de sa puissance et de ses richesses, il eut soin de déployer le plus grand luxe et de se montrer entouré d'un cortège magnifique ; il réunit ensuite les bourgeois et leur dit : « Messieurs, vous voyés la graice que faicle vous ay ; vous

me faictes serment que toujours mois loyals me serés , et à l'ayde de Dieu contre tous vous garderay ». « Ceulx d'Es- » pioal, rapporte la Chronique, lui promirent de luy eslre > bons et loyals , mais au cueur avoient que bons lorrains » estaient, et que par force Bourguignons estoient (1). » Charles, devinant l'importance de la ville d'Epinal , qui est placée vers le principal débouché des Vosges, à peu près à égale distance entre la France et l'Alsace, y mil une bonne garnison et reprit le cours de ses conquêtes (2).

Le 21 , il reçut la soumission de Darney , Bulgnéville cl Châtenoy, qui n'attendirent pas une attaque. La Chrouique ajoute que Neufchâteau suivit leur exemple. Dom Calmet soutient, il est vrai, que François de la Vaulx, qui était gouverneur de cette ville , la maintint sous l'obéissance de René II (3). Mais son assertion ue peut prévaloir contre l'autorité de la Chronique , dont l'auteur, qui était contemporain, fait de plus observer que Charles détacha un corps de troupes assez nombreux pour occuper Neufchâteau (4). Le 22 ou le 23, le duc se mit en possession du château de Vaudémont. Celte redoutable forteresse , qui avait bravé pendant si longtemps les efforts des Lorrains, sous les règnes de Charles II et de René Ier, fut livrée, sur la première sommation, par un capitaine étranger auquel René II en avait conûé la défense (5). Après avoir laissé son armée se reposer pendant deux jours dans les riches villages du comté de Vaudémont,

(1) V. ibid., col. lix.

(2) Ces détails sont empruntés , partie à la chron. de Lorr. (ibid., col. Iviy et lix), partie à un opuscule intitulé : Journal de* Siège et Pria*' ri'Espinal ; Ponl -à- Mousson, 1582. On ne connaît aucun exemplaire de ce livret, et nous avons utilisé les extraits qu'en donne Chevrier, ibid., p. 197-202.

(5) V. Notice, t. 11, col. 919.

{&) Nous verrons, d'ailleurs, plus loin que Charles logea dans cette ville au mois de janvier U76.

(S) V. Chevrier, ibid., p. m.

Charles se dirigea vers Nancy et vint coucher, le 24 octobre, au château de Pont-Saint-Vincent. Les bourgeois de Lunéfille, d'Ein ville et de Rosièrcs-aux-Salines lui envoyèrent des députatioos pour le prier de leur accorder ses bonnes grâces, et Charles, qui voulait récompenser le comte de Campo-Basso, le nomma châtelain de Rosières. En même temps, une colonne bourguignonne parcourait la Lorraine allemande et entrait dans la ville de Dieuxe, ainsi que dans plusieurs petites forteresses qui ne résistèrent pas. Il n'y eut guère que Sarrebourg et le comté de Bitche qui ne subirent pas le joug des étrangers (1). Raon-l'Etape, Deneuvre, Gerbéviller, Gondreville et Saint-Nicolas-de-Port se rendirent avant d'avoir vu l'ennemi, en sorte que, le 25 octobre, la conquête de la Lorraine était pour ainsi dire terminée. Il ne restait plus aux Bourguignons qu'à en assiéger la capitale , et ils étaient d'autant plus pressés de l'investir, que la garnison , profitant de leur éloignement, avait fait des courses fort gênantes pour eux. Nous D'en mentionnerons qu'une seule. Ayant su, vers le 15 octobre , qu'une troupe de cent ou cent-vingt aventuriers anglais avait quitté Nomeny pour rejoindre l'armée de Ourles, la garnison de Nancy alla s'embusquer dans le voisinage de Lénoocourl. Quand les Anglais furent arrivés près du moulin de ce village, ils furent entourés par les Lorrains, et il D>n échappa pour ainsi dire pas un ; beaucoup perdirent la *ie, cl les autres furent conduits dans la ville avec leurs chc taux et leurs bagages.

Le 25 octobre, au point du jour, Charles partit de Pont- Saint- Vincent. Les Nancéiens, qui avaient connu son entrée •Uns ce bourg, ne s'attendaient pas toutefois à être assiégés aussi vile et n'avaient rien fait pour prévenir une surprise. Carcpo-Basso, à la téte de lavant-garde bourguignonne, captura le troupeau de la ville qui paissait près de la matait; V. Cfaroo. <ic Luit., dans Catanct, llut., t. III, preuv., col. tix.

drerie de la Madeleine, et cette perte, que Ton aurait pu éviter avec un peu d'attention, diminua les ressources de la place. Bientôt après, les différents corps de l'armée parurent devant la ville et plantèrent leurs tentes au milieu des ruines des trois faubourgs, et dans les jardins qui les environnaient. Le duc établit son quartier-général dans le faubourg Saint- Thiébaut, entre la fontaine de ce nom et la commanderie de Saint- Jean-le- Vieil- Aître, à peu de distance d'une tour que les assiégés avaient abandonnée. Le vallon qu'arrose le ruisseau de Saint-Jean est beaucoup plus enfoncé que les terrains sur lesquels la ville-vieille est construite, et les projectiles lancés par la garnison de Nancy ne pouvaient atteindre que difficilement les tentes des Bourguignons. Ceux-ci ne perdirent pas de temps pour mettre la main aux travaux du siège ; dans la nuit du 25 au 26 ils creusèrent de profondes tranchées en avant de la commanderie, sur l'emplacement du faubourg Stanislas ; ils continuèrent leur besogne les nuits suivantes, et dès le 2 novembre la ville se trouva complètement entourée d'une circonvallation qui ne permit plus de conserver aucune communication avec la campagne. La garnison ne laissa pas exécuter cet immense travail sans faire plus d'une sortie. Les Gascons et les Allemands troublèrent souvent les pionniers, en tuèrent plusieurs et détruisirent quelques ouvrages; mais ils ne purent que retarder l'entier investissement de la place, et ils furent enfin obligés de se renfermer dans leurs murailles. Les Bourguignons installèrent une forte batterie sur le point où ils avaient commencé leur circonvallation ; elle devait foudroyer l'enceinte dans l'endroit qui paraissait le plus vulnérable, c'est-à-dire au midi, vers l'angle que formait le rempart en rejoignant la* porte Saint-Nicolas, le long de la rue actuelle de la Pépinière. Cet angle, dont les Lorrains connaissaient la faiblesse, était défendu par une grosse tour où l'on avait disposé de Partilleric. Les assiégés augmentèrent à la hâte les fortifications de cette portion de

I enceinte, et s occupèrent à exhausser les boulevards qui couvraient la porte Saint-Nicolas cl la poterne Saint-Jean. Les bras ne leur manquaient pas, car, outre une garnison de quatre mille hommes et une population de cinq mille âmes, Nancy renfermait une multitude de paysans, qui , s'y étant réfugiés avec ce qu'ils possédaient de plus précieux, fournissaient des ouvriers robustes et pleins de bonne volonté, mais reodaient les vivres plus rares et plus chers. Le feu fut trèsvif des deux cotés pendant les premiers jours de novembre; les batteries de Charles endommagèrent considérablement les remparts; néanmoins, l'artillerie de la ville fit essuyer des perles sensibles aux Bourguignons et leur démonta plusieurs pièces. Ils eurent surtout à souffrir des projectiles que leur envoy aient les défenseurs de la tour dont nous avons parlé; comme elle était trés-élevée, on dominait de son étage supérieur les iranchées de l'ennemi, et on pouvait plus facilement ajuster les coups. Les canons que l'on avait bissés dans cette tour étaient pointés par un nancéien appelé Nicolas des Grands- Moulins, artilleur expérimenté, et qui avait de plus la réputation d'être musicien et excellent compagnon. L'auteur de la Chronique, qui était un des défenseurs de la tour, rapporte, à ce sujet, une particularité assez curieuse : « Nicolas

■ des Grands-Moulins , écrit-il , joyeusement les os

» (castagnettes) menoit, avec ses clochettes, en disant de

• bannes chansons; quand venoit le soir, les Bourguignons

• rappeloient, disans : Hé, li canteur, hé, par foy, dis nous » aoe en n sonnette! Ledict Nicolas au canton de la fenestre » salloil mettre et commençoit a chanter et à sonner ses os ;

• i puissance de fleiches tiroient , le cuidans tuer , mais » jamais ne le peurent tirer pour le blesser ; le malin on

• trouvoit des fleiches attachées contre le mur, les aullres » ebéoient ex barbiquennes (sur la barba cane). »

Ces détails nous font voir combien les assiégeants avaient déjà lait de progrès, et combien leurs tranchées étaient rap-

prochées de l'enceinte. Ils continuaient à diriger leurs efforts contre l'angle méridional, et ils mirent en batterie un énorme canon, c lequel une pierre jetloit grosse comme le rond d'un » chapeau » ; les Nancéiens , craignant que la tour ne s'écroulât sur les maisons et que ses débris n'en écrasassent quelques-unes, la minèrent afin de la faire tomber dans le fossé, si la chose devenait indispensable. Les artilleurs essayèrent, de leur côté, de démonter le canon dont les coups compromettaient la solidité de la tour. L'auteur de la Chronique c monta à la lanterne hault, vit le courtois (le canon) où » ils (les Bourguignons) l'aifutoient quand tiré l'avoient. » Plusieurs Bourguignons entour se mectoient pour le raffu- > ter; ledict vint bas, dict à maistre Jacquot (1), lequel tiroit

• d'une serpentine : Prenez la visée en celle endroict,

» ledict courtois y est affûté, je crois que vous ne fauldrez. Le- » dict la chargea, et la visa en celle endroict Or dict celuy

• qui ce a escript : Je m'en vas là hault ; quand ils vouldront » ledict courtois affûter, de hault je diray : Mectez le feu ; cela » faict, je crois que bien besongnerez. Lesdicts bourguignons » plus de dit entour estoient pour l'affûter ; ledict mit le » feu ; le coup donna tout sur le chariot dudict courtois ; » dudict coup en fut tué plusieurs , et ledict chariot tout » rompu ; depuis jamais ne le tiront , parquoy ceulx de la- » dicte tour en ce dangier plus n'estoient. » Malgré ces prouesses , les Bourguignons avançaient de plus en plus leurs ouvrages vers les fossés de la place et se flattaient de l'enlever dans peu de jours ; ils avaient planté de grands drapeaux sur leurs retranchements, et, comme on était à la portée de la voix , ils criaient aux Lorrains : c Demain après , par les chin (cinq) playes Dieu, nous vous aurons; vous serez

(I) C'était un bombardier allemand nommé Jacob ; il est appelé Jacquet dans le compte du receveur-général Autoinc Warrin pour l'année 1476. René II lui accorda, quelques mois après la capitulation de Nancy, une gratification de cent francs barrois.

tous pendus ». Ce qui tourmentait le plus les assiégés clatt b crainte bien fondée de manquer de vivres ; la ville renfermait quantité de bouches inutiles , et la rapidité avec laquelle Charles avait envahi la Lorraine n'avait pas permis de faire des approvisionnements considérables. Le duc, que des traîtres instruisirent sans doute de la pénurie des Nancéieus, ralentit le feu de l'artillerie, afin de ne pas trop endommager une ville qui ne pouvait manquer de capituler au premier jour. Rien ne lui inspirait, d'ailleurs, d'inquiétudes sur la suite de ses opérations militaires ; la Lorraine était conquise presqu'en entier ; aucun parti ne tenait plus la campagne , et René, abandonné de ses alliés, sans soldats et sans argent, c'était pas en état de faire la moindre entreprise. Il n'y avait que Louis XI qui aurait pu susciter des embarras aux Bourguignons ; mais ce prince ne rêvait qu'à la vengeance qu'il voulait tirer du connétable, et, le 12 novembre, il avait donné des lettres par lesquelles il consentait à ce que le duc de Bourgogne punit les habitants de Nancy, c'est-à-dire les Lorrains en général , s'ils avaient assisté les bourgeois de Ferrette dans l'attentat commis contre le sire de Hagenbach, gouverneur de celte ville (\). René, instruit de la remise de ces lettres, et appréhendant d'exposer sa capitale aux conséquence! d'uu assaut , écrivit au bâtard de Calabre pour l'autoriser à demander une capitulation. Le messager du prince parvint à franchir les retranchements des Bourguignons et à pénétrer dans la place, le 25 novembre, un mois après le commencement du siège. Le lendemain , le bâtard de Calabre fit dire au duc de Bourgogne que s'il voulait promettre une amnistie générale en faveur des habitants, et laisser tes étrangers t'en retourner librement chez eux , on lui ouvrirait les portes de Nancy. Charles commençait à s'impatienter de

(t) Ce> IcUrtft, données à Savigny-^nr-Or^c , sont imprimées dam le Umœvn» de Lcogtet du Fretnoy , t. III , p. U3 et M.

la longueur d'un siège poursuivi au milieu de la mauvaise saison ; il donna immédiatement son assentiment aux propositions du gouverneur, et la capitulation fut signée le jour même. Quoique le duc fût charmé de voir les Lorrains ne pas prolonger leur résistance, il feignit de céder aux sollicitations des personnes qui l'entouraient, et, le 29, il écrivit c à ses très-chiers et bien araez les Maieur et

» Eschevins.... de Dijon : Est bien vray que, à la très-

» instant prière et requeste du Légat , Nous avons receu la

> ville de Nancy en nostre graice par la manière qu'il s'en- » suit : Assçavoir que les estrangiers estans dans ladicte ville

> partiront leurs vies et baghes sauves, et ceulx d'icelle ville, » avec les nobles et aultres du pays de Lorraine y estans, » demoureront en leurs franchises, prîvillèges et biens quel- » conques, moyennant qu'ils nous feront serment d'estre » bons et loyaux subjetz (1). »

Le 27 novembre, les soldats allemands, français et gascons qui avaient défendu Nancy en sortirent par bandes et s'éloignèrent. Ils furent imités par les paysans , qui retournèrent dans leurs villages. Charles, regardant déûler cette multitude, ne put s'empécher, au rapport de l'auteur de la Chronique, de faire observer que si le gouverneur de Nancy l'avait voulu, il ne lui aurait pas été difficile, avec une garnison aussi nombreuse, de forcer les lignes des Bourguignons et d'enlever le duc lui-même, parce que les assiégeants se gardaient mal, et que la plupart d'entr'eux allaient se divertir à Saint-Nicolasde-Port (2).

Lorsqu'il ne resta plus dans la ville que la population ordinaire, le duc envoya ses fourriers qui choisirent et marquèrent des logements pour tous les seigneurs bourguignons.

(1) V. Archives de l'hôtel de ville de Dijon, registre III, n° 27.

(2) Pour tout ce qui concerne le siège de Nancy, v. la chron. de Lorr.. ibtd., col. Ix et lxj.

(>uant ù Charles, il déclara que cette fois il habiterait le palais ducal, et I on s'occupa aussitôt d'en décorer les appartements. Le due de Bourgogne (il son entrée à Nancy le 30 novembre, jour de la fête de saint André ; le cortège se présenta à la porte de la Craffe et se dirigea vers la collégiale Saint-Georges; il était précédé de cinq ou six trompettes et des hérauts d'armes; on voyait ensuite un escadron de cent hommes d'armes magnifiquement montés et équipés ; le duc de Clèves, les comtes de Nassau, de Chimay, de Marie, de Campo-Basso, le sire de Biévre et le bâtard de Bourgogne marchaient devant le doc, qui était couvert des vêtements les plus splendides, et « sur sa teste une barette rouge avoit, où estoit une

• croix d'or, et ez quatre bouts de moult riches pierres, c'est

• assavoir un diamant, un ruby, un saphir et une escar-

• boucle. On les prisoit plus qu'un duchié ne valloit. Dix ou » douze paiges après, moult richement habillés ; tous avoient

• harnois de teste contraires les uns aux aultres : l'un un

• heaume, l'aultre un cabasset, l'aultre une salade, l'aultre

• un chapeau de Mon tau ban, l'aultre un armet ; et à chascun

• une selle d'argent doré, et force pierreries tout a l'entour. • Le margrave de Kotelen et les baillis de Hainaut et de Bradant fermaient la marche , avec un grand nombre de gentilshommes. Charles fut reçu devant le portail de Saint-Georges par le chapitre de la collégiale, à la tète duquel se trouvait le prévôt Jean d'Haraucourt, qui ne dissimulait pas l'intention de s'attacher aux intérêts du duc de Bourgogne. Celui-ci, à lexeaple des princes angevins et de Bcné II lui-même, abandonna aux chanoines le cheval sur lequel il était monté, et que Ton estimait plus de cent florins. Il fut introduit dans l'église, € où il y avoit des notables prélats, que avec luy

• estoient, lesquels.... la messe chantèrent en grand triomphe » etsolemnité ». Quand l'oflice fut terminé, le prévôt demanda au duc s'il voulait, comme les derniers souverains de Ii Lorraine, jurer de maintenir les droits du clergé, de la no-

blesse et du commun peuple. Charles fil le même serment que René Ier, Jean II, Nicolas et René II, et, dans sa joie, il assura même qu'il augmenterait encore les libertés des trois ordres (4).

« Après toutes ces choses accomplies, la Court (le palais) » estoit pour ses gens moult noblement préparée, toutes les *> chambres bien aornées, et la cuisine bien appreslée. Le » Duc et tous les plus grands dedans la dicte Court fut mené » à grand triomphe, trompettes et clairons; fort se réjouis- • soient et trouvèrent les tables mises (2). » Charles s'occupa immédiatement d'organiser la nouvelle administration de la Lorraine, et, le 48 décembre, il convoqua les Etats-Généraux pour le 27 du même mois. En même temps, pour se populariser, il accueillait gracieusement ceux qui se préseniaieot, se laissait approcher par toutes sortes de gens el ordonnait que les portes de la ville ne fussent jamais fermées. La salle d'honneur du palais fui disposée pour la session des Etals; oo démolit les deux cheminées, dont les vastes manteaux pouvaient gêner ; on tendit les murailles d'étoffes de soie, et oo éleva une estrade garnie de drap d'or. Le 27 décembre, les sires de Bièvrc et de la Marche, capitaines des gardes de Charles , distribuèrent beaucoup d'argent aux habitants de Nancy, et, lorsque les membres des Etats arrivèrent devant le palais, la populace, qui en obstruait les abords, cria : ■ Vive li Duc de Borgoigne el de Lorraine ! » Quand les trois ordres eurent pris séance, le duc entra dans la salle ; il était accompagné du bâtard de Bourgogne, des ducs de Clèves et de Tarente, du comte de Marie et du sire de Bièvrc, tous vêtus de drap d'or. Charles s'assit, mit la main à sa barrette et ouvrit la session par un discours, dont l'auteur de la Chronique et

(1) V. Très, des chartes, layette Etats -Généraux du Duché (tt Bar, n° 7.

(2) V. Chron. de Lorr., îbîd., col. Uj et hij.

Bournon nous ont conservé la substance. Après avoir promis de gouverner avec douceur, de respecter scrupuleusement • les privilèf es du clergé et de la noblesse, d'augmenter l'aisance de la bourgeoisie , de protéger les laboureurs, le duc déclara qu'il avait l'intention de résider souvent à Nancy, d'y construire un palais magnifique, d'agrandir la ville et d'en faire, à cause de sa position centrale, la capitale de ses vastes êlats. Il vanta sa puissance, parla de la crainte qu'il inspirait à ses voisins , de la sécurité qu'il savait garantir à ses sujets, et des traités qu'il avait récemment conclus avec la France et l'empire. Il fit connaître qu'il se mettrait prochainement en route pour aller châtier les Suisses, qui lui avaient enlevé la ville de Ferrctte et avaient dépouillé son allié le comte de Romont. Il termina en annonçant qu'il venait de ^ofier au sire de Bièvre le gouvernement de la Lorraine, et ea «primant l'espérance que les belles qualités cl les talents Je ce seigneur lui concilieraient l'estime générale (1).

Les écrivains lorrains ne sont pas* d'accord sur l'accueil fait à ce discours. Bournon rapporte que les Etats ne répondirent à Charles que par un silence glacial. « Ne firent Mcs-

• sieurs de la noblesse aucun semblant de l'ouïr, dit Thier-

• rial, et sembloit à leur silence qu'avoient perdu par mort » tout sentiment, tant furent froidement receues les cajoleries

• et festoyemens que leur fit le Bourguignon (2) ». Mais (auteur de la Chronique, dont nous préférons le témoignage, 3>surr que les membres des trois ordres firent entendre des applaudissements, quoique « maints y en eusl que aullre- » ment désiroient ». On ne vil, en effet, que trop de défections parmi les Lorrains ; le duc de Bourgogne paraissait si redoutable, et la cause de René tellement désespérée, que beaucoup d'hommes, plus soucieux de l'intérêt que de l'Iton-

<*/ V iliid., col. Uij 04 Uiij ; Clievncr, ibid., p. 2U-S». t V. Mémoires , regoe de René 11 , dans k recueil cité.

neur, abandonnèrent leur souverain et trahirent leur patrie. Les plus marquants furent André d'Haraucourt , sire de Brandebourg ; les trois frères Perrin , Henri cl Evrard fils de Jacques d'Haraucourt, qui avait rempli les fonctions de bailli de Nancy ; Louis de Lénoncourt ; Gaspard de Raville ; Jean de Toullon , seigneur de Thézey ; Balthasar d'Haussonville ; Simon des Armoises ; Louis de Dommarlin ; Nicolas de Vaudoncourt ; Jacquemin-Martin et Collignon de Lucy ; Gunin d'Epinal, châtelain de Baccarat ; Golard Rudolff, châtelain de Romont ; Adam de Varennes , qui avait livré aux Bourguignons le bourg de Louppy ; un chevalier nommé Guillaume ; Menget clerc-juré de Rembervillers , et Huyo Reynelte un des secrétaires de René U (4).

La session des Etats-Généraux fut très-courte, et on n'a pas de détails sur les délibérations qui furent prises ; on sait seulement qu'avant de se séparer, les trois ordres présentèrent au duc une requête, dans laquelle, après avoir rappelé que le duché de Lorraine était si ancien qu'il y avait eu « quatre Ducs Sarazins avant la congnoissance de la foy > , ils suppliaient Charles 1° de le « conduyre et gouverner ainsy » que ses prédécesseurs Ducs de Lorraine avoient faict » ; 2° d'observer, en matière judiciaire, « les anciennes cooslu- » mes, sans longue figure de procès , ne travailler les parties » de grands frais » ; 3° de prescrire au gouverneur de résider continuellement dans le duché, afin de surveiller plus facilement et plus efficacement toutes les branches de l'admi-

(I) V., au Trésor des chartes, les registres des Lettres-Patentes pour 1476, 1477, 1478, 1*80, U82et 1483. C'est ici le lieu de relever une erreur de Lionnois; il assure (Hist. de Nancy , t. 1 , p. 293) que le receveur-géaéral Jean Philippin prit parii pour le duc de Bourgogne ; or, Jean Philippin était, selon toutes les apparences, mort depuis quelque temps , car Antoine Warrin remplissait les fonctions de receveur-général dès le mois de septembre 1473 , ainsi que l'atteste le registre des Lettres- Patentes pour cette année.

nistration ; 4* de « faire desparlir les gens de guerre , qui • avoient faicl de très-grands et énormes excès et s'efforçoiei*

» de rançonner les seigneurs avant eulx vouloir despar-

» tir » ; 5* de soumettre à une discipline sévère les garnisons que le duc ne pourrait s empêcher de laisser dans le pays ; Ci* d'accorder nne amnistie entière et la main- levée de leurs Mens à tous les lorrains qui auraient quitté leur patrie, pour fuir la colère du duc de Bourgogne ; 7° d'assurer aux femmes dont les maris ne proûtcraienl pas de l'amnistie la jouissance des avantages stipulés dans leurs contrats de mariage; 8° d'acquitter les obligations contractées par les ducs précédents ; 9* de rembourser les sommes avancées par divers particuliers, afin que ceux-ci pussent « satisfaire à ung chascun , aultrc- » ment les conviendrait absenter dudit pays el estre en per- > pétuelle pauvreté » ; 10° enfin de prendre les mesures . nécessaires pour rétablir les communications et le commerce avec la France (1).

On ne connaît pas la réponse que Charles fit à cette requête ; mais, pour captiver de plus en plus l'affection de ses nouveaux sujets, il créa un conseil de gouvernement dans lequel il n'introduisit que des lorrains ; on y voyait figurer Gaspard de Raville, André d'Haraucourt, Jean de Toullon et quelques autres (2). Après avoir réglé les affaires les plus importantes, récompensé plusieurs de ses serviteurs (3), et donné audience aux chevaliers André de Rineck et Philippe Dex, qœ les Messins, effrayés de la conquête de la Lorraine, avaient chargés d'offrir au duc une coupe d'or, pesant un

'I) Cette requête a été publiée par M. ScbùU dans les Mémoires de • aradt-mie de Slanida» pour 1842, p. 239-241.

(î) V. la chron. de Loir , ibid., col. Kiij.

H abandonna au sire d'Arranc) , son conseiller et chambellan, toul a <{m les habitants de Saint- Nicolas-dt- Port devaient à Kcno II. Les lettre* sont datées du décembre U7j, rt on en trouve uue copie dmis U coUecbou de M. Justin Umoui cux.

marc et contenant cinq cents florins du Rhin (i), Charles peunit son armée dans les environs de Nadcy et la passa en revue. Les troupes bourguignonnes avaient la droite appuyée à la commanderie de Saint-Jean , et la gauche à la rivière, au dessous de. Maxévillc, s'étendant sur l'espace occupé parles faubourgs Saint-Jean , Stanislas et de Boudonville, et par les maisons de campagne qui dépendent du village que nous venons de nommer. La Chronique évalue ces troupes à plus de trente mille hommes, et son estimation ne parait pas exagérée. Le duc prescrivit de conduire à Luxembourg l'artillerie qu'il avait trouvée tant sur les fortifications de Nancy que dans l'arsenal de cette ville. On en chargea plus de quatrevingts voitures. Deux chars portaient la grosse bombarde que le duc Jean d'Anjou avait fait fabriquer , et qui se divisait eo deux parties. Elle pesait dix-huit ou dix-neuf mille livres. Le convoi traversa la ville de Metz, dont les habitants ne furent pas fâchés de voir désarmer des voisins qu'ils avaient appris à craindre ; mais ceux-ci < n'en esloient mie trop contens, » comme on disoit, de ce que on les deffornissoit de leur ar- » tillerie > (2).

Le 44 janvier 4476, l'armée bourguignonne prit le chemin de la Suisse et se dirigea vers Bulgnéville (3). Charles quitta Nancy, le même jour, avec sa noblesse et son conseil, et arriva devant Toul dans la soirée. L'évèque Antoine de Neufch&tel, Gis de l'ancien maréchal de Bourgogne, et dont l'attachement aux intérêts de Charles était généralement connu, n'était pas dans sa ville épiscopale. Le pape lui avait conseillé

(!) m .... Il les reccut bénignement et leur en sceut très-bon gré, et des n pièces d'or il en fit faire ung collier; et le jour de Noël , il beut en lait dicte coppe, et raesmeraent depuis par plusieurs fois, n V. Les chron. de la ville de Metz, p. 420.

(2) V. ibid., p. 42! ; Chron. de Lorr., ibid., col. Ixiij.

(3) Les Bourguignons emportèrent avec eux les deux bombardes dont les Lorrains s'étaient servis pour battre les murailles de Damvillers.

de n'y pas résider mot que durerait la guerre, atin de ue pas porter atteinte à la neutralité qu'il devait observer, et le prélat, après avoir ordonné de mettre en état de défense Mniziêres et Liverdun, s'était retiré dans l'abbaye de Luxeuil. Les chanoines et les bourgeois n'avaient pas eu la même prudence ; on a dit plus haut qu'ils s'étaient déclarés franchement en faveur de René, et celui-ci s'étant rendu dans la ville de Toul, au moment où il allait commencer les hostilités, avait reçu des chanoines la promesse qu'ils ne traiteraient pas avec le duc de Bourgogne, avait harangué les plus notables bourgeois réunis dans i'hôtel-de-villc, et avait conclu avec les magistrats une convention destinée à demeurer secrète (1). Charles en eut cependant connaissance et en éprouva quelque ressentiment ; aussi le chapitre et les Toulois firent-ils tous leurs efforts pour effacer cette fâcheuse impression. Le duc fat reçu dans la ville avec pompe et à la clarté d'une multitude Je torches; les chanoines, les magistrats et les bourgeois vinrent à sa rencontre, le conduisirent dans les appartements qu on lui avait préparés et lui présentèrent « de beaux dons, » pain, vin, chair et avoine ». Enchanté d'un pareil accueil, >l oublia ses griefs, remercia les Toulois et leur promit de les aider en toute circonstance. Le lendemain, il assista a une graïui messe dans la cathédrale, que l'on avait magnifiquement ornée pour la circonstance, baisa, ainsi que sa suite, les reliques déposées sur l'autel et fit une offrande de vingt florins, fj s'assit un peu plus tard à un splendide repas que lui ionaa la ville et partit, en disant hautement aux magistrats et *ui bourgeois qui l'accompagnaient : • Vostrc protecteur et » défendeur au temps advenir scray » (2). Il entra à Neuf-

'1; V. Benoit, llbt. de Tout, p !>77 et !)78

(t) Le F. IJenoil (ibid., p. 978 cl r>79) fixe le séjour de Charles dans lu »* 4e Tout aux 4 et :> octobre U7», et cite vaguement le* actes capitules > ! «ppui de son assertion; mai< le récit de la Chronique est trop posfttf pour Uioer prise au moindre doute, et da.lleurs Charles était dan*

château le même jour, y resta jusqu'au 17, et de là gagna Dombrol et ensuite la Franche-Comté, où il rejoignit ses troupes qui se disposaient à envahir la Suisse.

L'expose complet des événements qui amenèrènt une rupture entre ce pays et le duc de Bourgogne serait déplacé dans le présent ouvrage ; toutefois, nous ne pouvons nous dispenser d'en dire un mot, à cause de la part que René prit à la guerre. Un marchand suisse avait été dépouillé sur les terres du comte de Romont, un des alliés de Charles, et les réclamations faites par les cantons pour obtenir la restitution des objets volés étaient demeurées sans résultat. D'un autre côté, Pierre de Hagenbach, à qui le duc avait conûé le gouvernement de Ferrelle et d'une partie de la Haute- Alsace, avait décrété plusieurs mesures dont les Suisses croyaient avoir à se plaindre. Charles était assez disposé à leur donner salisfaction ; mais ses intentions conciliantes furent soigneusement cachées par les patriciens, qui avaient intérêt à perpétuer II mésintelligence. L'avoyer de Lucernc, le bourgmestre de Zurich, les landammans d'Uri, de Schwitz, de Zug, d'Unterwalden, et d'autres suisses influents recevaient de Louis XI des pensions plus ou moins considérables et suivaient aveuglément les conseils du monarque. Nicolas de Diessbach, avoyer de Berne, l'homme le plus puissant de toute la confédération, avait une pension de quatre cents livres, qui fut portée à quinze cent douze livres dix sols par lettres-patentes du mois de juin H74, cl c'est principalement aux manœuvres de ce patricien qu'il faut attribuer la déclaration de guerre et les événements dont nous allons parler (4).

son camp de Saiïais ou aux environs pendant les premiers jours d'oc* tobre.

(1) V. Histoire de la confédéraUon helvétique, par Muller, trad. Monnard, t. VII, appendice D ; Causes secrètes de la chute de Charles-k- Témérairc, par M. Foissct, dans les Mémoires de l'académie des sciences, arts cl belles -lettres de Dijon, seconde série, t. I, p. 109-155.

Une armée de huit mille hommes avait, comme nous l'avons vu, pénétré dans la partie orientale de la Franche-Comté et y avait commis de grands ravages ; vers le même temps, les Suisses et les Alsaciens avaient surpris la ville de Ferrelte et décapité Pierre de Hagenbach , tandis qu'une autre armée, forte de dix mille hommes, avait envahi et dévasté le pays de Vaud. Elle fit éprouver des pertes immenses au comte de Romont, ainsi qu'à son frère le duc de Savoie, qui avait formé une confédération avec Charles, et elle s'empara des villes de Morat et de Granson, qui reçurent des garnisons suisses. Ces succès furent bien compensés par la défection de l'empereur et du roi de France, qui firent la paix avec Charles sans stipuler en faveur des Suisses, et la crainte d'avoir à résister seuls au duc de Bourgogne disposa ces derniers à accepter un accommodement. Il paraît que Charles n'était pas éloigné, de son côté, de prêter l'oreille à des propositions honorables ; mais, l'intérêt de Louis XI était de prolonger des hostilités dont le résultat, quel qu'il fût, devait être d'affaiblir son rival ; Nicolas de Diessbach et les autres pensionnaires do roi furent donc invités à empêcher la conclusion d'un traité, et la guerre recommença. Ayant concentré son armée sur la frontière, le duc prit l'offensive, enleva quelques châteaux et vint mettre le siège devant la ville de Granson , dans ies derniers jours de février. La garnison capitula, après s'être vaillamment défendue, et les quatre cent cinquante hommes qui la composaient furent inhumainement massacrés par ordre de Charles. Cette barbarie ne servit qu'à augmenter l'ardeur des confédérés, qui, réunis au nombre de vingt mille hommes, attaquèrent les Bourguignons dans la journée du 5 mars. Le duc, impatient de combattre, abandonna une position favorable où il pouvait déployer toutes ses forces et conduisit ses troupes sur un terrain étroit et coupé, où plusieurs corps, et notamment l'excellente cavalerie bourguignonne, restèrent simples spectateurs de la lutte. Charles fut contraint

de fuir el perdit un millier d'hommes, son artillerie, ses bagages, et beaucoup d'objets précieux qui valaient plus duo million de florins.

La nouvelle de cette déroute rendit quelque espérance aux Lorrains. Le bâtard de Vaudémont, Gralien d'Aguerre, Gérard d'Avillers, Jean d'Aigremont, Henri et Ferri de Tantonville et le Petit Jean de Vaudémont, qui n'avaient pas voulu reconnaître Charles comme duc de Lorraine et s'étaient retirés à Joinville, formèrent la résolution de rentrer dans leur pays. Ils se présentèrent devant le château de Vaodémont, dans la nuit du 13 au 14 avril, et en escaladèrent les murailles, grâce à la connivence d'un des officiers de la gar nîson (I). Le gouverneur, Amé de Valberg, fut fait prisonnier avec tous ses soldats. Son frère, Henri de Valberg, qui commandait à Vézelise, crut qu'il allait subir le même sort, et prit à la hâte le chemin de Nancy ; les garnisons de Theiod, de Ponl-Saint-Vincent , et des autres châteaux situés dans le comté de Vaudémont, ne firent pas meilleure contenance el se réfugièrent derrière les murs de la capitale. Le sire de Bièvre fut très- surpris et très-alarmé de cette affaire ; sachant que (Immense majorité des Lorrains supportait avec impatience le joug des Bourguignons , il crut que le soulèvement devenait général et il s'occupa immédiatement démettre Nancy en état de défense. Les portes furent fermées, les fortifications réparées, des postes établis dans les tours; en un root, ou prit res mesures auxquelles on a recours quand on est sur k point d'être assiégé. Le sire de Bièvre, appréhendant que les bourgeois de Nancy ne fissent quelque tentative pour livrer la ville à leurs compatriotes, les réunit sur la place Saint-

(t) D'après la chronique de Kcmond Messe m (citée par Chevricr, it>id. , p. 232), c'est à Gérard d'Avillers que i on dut le succès de cet audacicm coup de main, et René, pour récompenser Gérard, lui accorda le litre d'écuyer.

Epvre et leur dit, en leur montrant une lance placée, horizonlalemcnt cl à une assez grande hauteur, sur deux supports : « Messieurs, je donne congié à tous ceulx qui s'en vouldront > aller, et tous ceulx qui demeurer vouldront passeront par » dessoubs ceste lance, me promectant que à toutes mes aflai- » m me seront bons et loyals. N'ayez crainte de ces larrons » que au pays sont venus, car Monseigneur de Bourgongne • de bref par deçà reviendra; je vous promets que bien les » chastiera ». L'auteur de la Chronique, qui était, sans doute, in des spectateurs de la scène, ne fait pas connaître le nombre de ceux qui profitèrent, pour se retirer, de l'autorisation accordée par le sire de Bièvre (1).

Pendant que ces événements s accomplissaient ou se préparaient, Loue XI, qui n'était pas sans inquiétudes sur les suites de la guerre, avait voulu se rapprocher de la Suisse et s'était rendu à Lyon, sous prétexte de faire un pèlerinage à Notre-Dame-du-Puy. Le duc de Lorraine, espérant qu'une àrconsUnce favorable lui permettrait peut-être d'obtenir des secours du roi, l'accompagna dans ce voyage et hasarda de nouvelle* sollicitations, qui n'eurent pas plus de succès que les premières. Il y avait alors à Lyon plusieurs marchands allemands, qui, ayant appris que René avait un mince équi- |uçe, revêtirent sur-le-champ des habits aux trois couleurs du prince : blanc, rouge et gris, mirent sur leurs chapeam des plumes do ces mêmes couleurs, s'armèrent chacun <Jun<< hallebarde, et se placèrent sur le chemin que le ronëfe du roi devait parcourir. Quand Louis XI fut passé, les marchands demandèrent en allemand où se trouvait le Hoc de Lorraine ; Jean Wisse, bailli d'Allemagne, qui comprit leur question, leur montra René; les marchands saluèrent ^ufsiiôt celui-ci, l'entourèrent et le conduisirent à son logeant, et tant que le duc demeura à Lyon, ils venaient, tous les

r • J V. Chroo. de Lorr , ibul., col. Uv et Uvj.

malins, devant sa porte et l'escortaient dans les lieux qu'il visitait.

Tandis que René séjournait dans cette ville, un messager lui remit une lettre pressante. Elle lui apprenait que sa grand-mère paternelle, Marie d'Harcourt, veuve du comte Antoine, laquelle s'était depuis longtemps retirée en Normandie , touchait à ses derniers moments, et qu'il devait faire diligence s'il voulait encore la revoir. Le jeune prince ne perdit pas de temps ; il prit congé du roi , remercia les marchands allemands, monta à cheval, traversa la France et arriva enfin dans le château d'Harcourt. La veuve d'Antoine vivait encore ; quand elle aperçut son petit-fils , c de joye » qu'elle eut fut toute consolée, et luy dict : Bien venu » soyez vous, mon beau filz, celuy que plus dé si rois ». Elle ne put dissimuler le chagrin qu'elle éprouva en remarquant le train et les vêtements plus que modestes de René et de ses compagnons; elle les fit tous habiller richement, et comme le duc « csloit en grand souley , elle luy dict : Mon beau filx, » ne vous esbahissez mye, se voslre Duchié perdu avez ; fay » là, Dieu mercy, assez pour vous entretenir ». « Madame > et belle mère grande, lui répondit René, vous dictes très- » bien ; encore ay espérance que Dieu m'aydera ; parquoy » recouvrer la pourray ; Dieu vous soit en ayde ! » c Vous » voyez , ajouta Marie d'Harcourt , en quel estât je suis ; je » n'en peux plus ; mourir me convient maintenant ; tous mes » biens vous mets en main , et sans faire testament ; après » que de ce monde partie seray, et que Dieu aura mon

» âme, soyez mon exécuteur, et à ceste fin vous donne

• tous mes biens. > La vieille comtesse survécut peu de jours à l'arrivée de René ; elle expira le 19 avril , et le duc, après lui avoir fait des funérailles magnifiques , recueillit son héritage, qui se montait , dit-on , à deux cent raille écus (1), et

(1) Celle évaluation , fournie par la chronique do Lorraine , esl évidemment exagérée.

reiiai i JoinvUle auprès de sa mère Yolande (1). 11 y reçut bientôt après une ambassade des Suisses ; ils l'engageaient à se rendre au milieu d'eux et lui promettaient de puissants secours. 11 n'hésita pas à répondre qu'il allait partir, mais sa mère fil tous ses efforts pour l'en dissuader. Elle lui représenia que les circonstances n'étaient pas propices pour recommencer la guerre contre la Bourgogne, qu'il courait à sa perte, et que le seul parti convenable était d'attendre à Joinfille les résultats de la lutte engagée entre les Suisses et Cbarles-le-Téméraire. Ces conseils pusillanimes ne furent pas du goût de René. « Madame ma mère , répondit-il , vous sçavés » que du temps passé Josué , le Grand Alexandre , Charle- » maigne, mon prédécesseur Godefroy de Bouillon, le Roy

• Charles de France, la Pucelle Jeanne, qui dedans ladicte

• France le remit, s'ils n'eussent esté preux et bardis, jamais

> en grande seigneurie ne fussent parvenus. Madame, pa- » uence vous faut avoir. Voici vos trois filles, à qui vous » vous resconforterés, aussy vos gentilshommes et subjecls ,

> et ceulx de vostre Conseil ; d'eulx vous vous ferez servir et » de vos belles filles ; à deviser avec elles prendrez- vostre » plaisir. N'ayez souley de moy ; je suis délibéré chez les

• Suisses m'en aller, et , à l'ayde de Dieu , par leur moyen » maDuchit* recouvrera y. »

Il écrivit sur le champ à Louis XI et lui fit part de son projet; mais comme, pour atteindre la Suisse, il fallait traverser les Etats de Charles ou la Lorraine , occupée presqu'entièremenl par les Bourguignons, René demandait trois ou quatre cents lances qui le conduiraient jusqu'en Alsace. « Le Roy bien joyeux fut , quand ouyt la requise, pour en » estre deschargié ; car tous les jours luy rompoit la teste de

• luy prier que sa duchié lui facisse ravoir ». Louis envoya

't V. ibûl , eol. Uvj et lxvij.

donc l'escorte de quatre cents lances (1) , mais recommanda aux capitaines qui la commandaient de ne commettre aucun acte d'hostilité envers les troupes de Charles qu'ils viendraient à rencontrer. René se dirigea du côté de Toul ; quand il fat près de la ville, quelques-uns des magistrats l'engagèrent, en termes aussi honnêtes que possible, à se loger dans un des faubourgs et à ne pas solliciter l'ouverture des portes, parce que les bourgeois seraient obligés, bien à contre-cœur, de lui répondre par un refus, afin de ne pas s'exposer au ressentiment du duc de Bourgogne. René n'insista pas et prit, le lendemain, le chemin de Saint-Nicolas-de-Port. Ce bourg renfermait plus de trois cents bourguignons des garnisons de Nancy, Lunéville, Einville et Rosières, qui s'y étaient rendus pour se divertir. Les capitaines français annoncèrent que leur troupe n'arrivait pas en ennemie et prièrent les soldats de Charles de ne pas s'effrayer. Le duc descendit de cheval à l'auberge de la Licorne (2) ; les Français et les Bourguignons se firent réciproquement des politesses , et les habitants de Saint-Nicolas laissèrent, malgré la présence de l'ennemi, éclater la joie que leur inspirait la vue de leur souverain. Le jour suivant, René assista à une grand'messe qui fut célébrée dans l'église prieurale. Pendant cette cérémonie, « passa auprès de » luy la femme du vieux Walthcr, et, sans faire semblant de » rien, elle luy donna une bourse, où il y avoit plus de quatre » cens florins, et le duc baissa la teste , à elle remerciant ». Il évita Lunéville, où se trouvait une forte garnison bourguignonne, traversa Ogéviller et vint coucher à Deneuvre. Les Lorrains accouraient pour le saluer et lui apportaient des rafraîchissements et des vivres, en sorte que les cava-

(1) Il parait que Louis XI fit remettre au duc de Lorraine une somme assez considérable.

(2) Cette auberge était près du pont qui unit Saint-Nicolas au village de Varangévillc. On voit encore aujourd'hui une licorne sculptée sur la façade de la maison, qui a, du reste, été reconstruite depuis le XV* siede.

licrs français « estoienl tous csbalus d'eslre ainsv ser- » vys •. Quand il approcha de Sarrcbourg, qui n avait pas cessé de reconnaître son autorité, les comtes de Bilche, de Sarrewerden et de Récbicourt et le sire de Fénétrange s'a- Tancèrent a sa rencontre, avec une troupe de huit cents hommes. Il prit, dans celte ville, congé de son escorte, gagna Strasbourg, puis Zurich, et joignit l'armée suisse, ou pour mieux dire Tannée confédérée, car toutes les villes impériales d'Alsace avaient fourni leurs contingents (1). Guillaume Herter, de Tubingue, ancien serviteur des archiducs d'Autriche, conduisait les Si ras bourgeois, lesquels avaient douze pièces de gros calibre, dont une, l'Autruche, était traînée par dix -huit chevaux (2). Le comte Oswald de Thierslein amena le coatingent de l'archiduc Sigismond, et les Suisses reçurent encore les secours d'autres princes et d'autres villes dont la nomenclature serait fastidieuse. Les historiens lorrains, poussés par le désir de rehausser la gloire de René II, ont écrit que ce prince avait obtenu le commandement de l'armée (5). Cest une erreur. L'avani-garde des confédérés obéissait à Jeta de Hallwyl, chevalier d'une ancienne famille d'Argovie et décoré du titre de citoyen par la ville de Berne ; le corps fa bataille était conduit par Jean Waldmann de Zurich et Gaillaume Herter, et Farricre-garde par le lucernois Gaspard <lc Hmenstein. Oswald de Thierslein et le duc de Lorraine guidaient deux petits corps de cavalerie, qui devaient être placés sur les ailes. La direction générale des mouvements de I armée fut confiée à Guillaume Herter, que son expérience de la guerre rendait bien plus propre que tout autre à l'accomplissement d'une semblable tâche. René, comme on le

II! V. ibid., COI. UTij-llI.

(*) V. Revue d'ÀUace, t. I, p. 338, 3i5 el 346.

(3) Ce <* niuornl a encore éle adopté par M ory d'Elvaoge , qui a publié » rcdMrtbca dam le Journal encyclopédique (de Bouillon), n" du Ier ^nner 1769.

voit, n'avait qu'un commandement subalterne ; et comme il n'avait pas encore rencontré l'occasion de se signaler par une action d'éclaj , comme il n'avait- d'ailleurs avec lui qu'une troupe de trois cents cavaliers, on comprend très-bien que les Suisses n'aient pas jugé à propos de remettre entre les mains de ce jeune prince les destinées de leur pays (1).

Les préparatifs qu'ils faisaient pour résister au duc de Bourgogne n'étaient pas superflus , car Charles, plutôt exaspéré que découragé par la défaite qu'il avait éprouvée sous les murs de Granson, se disposait à prendre une terrible revanche. Il avait à la hâte fait couler de nouveaux canons pour remplacer ceux qu'il avait perdus ; les troupes qui venaient d'être mises en fuite par les Suisses avaient été ralliées et avaient reçu des renforts considérables; ses ministres n'avaient rien néglige pour lui envoyer les sommes nécessaires à l'entretien d'une armée nombreuse, et les Messins avaient vu passer dans leur ville < environ quailre-vingts piétons, tous » vestus de robe perse et blanche, qui alloient vers ledict > Duc et luy menoient grant finance d'or et d'argent pour • paier ses gens de guerre ; et disoit-on que le trésor qui estoit » mené montoil à plus de dix-huit cent mille escus (2) ».

Charles , étant parti de Lausanne le 27 mai , eotoya le lac de Neufchâtel et investit, le 11 juin, la petite ville de Moral que défendaient seize cents soldats, sous les ordres d' Adrien de Bubenberg. L'artillerie des Bourguignons foudroya les remparts et en renversa des pans tout entiers , mais les assiégés continuèrent à faire bonne contenance cl repoussèrent plus d'un assaut. Les attaques duraient depuis dix jours, lorsque les différents corps de l'armée suisse , qui- ne furcot réunis que le 21 juin dans la soirée, s'avancèrent pour livrer

(1) Un écrivain suisse, nommé Frêne, a même soutenu (dans le Journal encyclopédique, n°* du 19 octobre 1768 et du 15 août 1709) que « René '» ne s'était rencoutré à la bataille de Morut que comme volontaire

(2) V. Les chron. de Metz, p. 421.

bataille. Le 22 , à la pointe du jour, el lorsqu'on était encore dans la forêt de Moral , le duc de Lorraine voulut être reçu chevalier par Guillaume Herter (1). Vers huit heures du matin, on se trouva en présence des Bourguignons. Charles, commettant la même faute qu'à la journée de Granson , avait conduit ses troupes sur un terrain qui ne leur permettait pas de se déployer et leur était l'avantage du nombre, S'imaginant qu'une armée rangée sur plusieurs lignes résisterait plus aisément au choc des gros bataillons suisses, il avait publié, au mois de mai , un règlement qui prescrivait un ordre tout nouveau. Ses troupes devaient être disposées sur huit lignes, composées chacune d'un corps d'infanterie constituant le centre et de deux corps de cavalerie formant les ailes (2). Cet arrangement, qui pouvait être avantageux dans certaines circonstances, exposait les Bourguignons à être facilement tournés. C'est ce qui arriva. Une pluie torrentielle, qui suivit un orage (3), retarda pendant quelque temps le commencement de l'action , mais quand le combat fut engagé , et au moment où la victoire semblait sur le point de se déclarer en faveur de Charles, Gaspard de Hertenslein , ayant tourné les hauteurs avec l'arrière garde de l'armée suisse , vint prendre eu queue les Bourguignons, qui furent mis complètement en uVruate et perdirent quinze mille hommes.

Charles se réfugia dans le château de la Rivière , prés de Pofiurlicr, et, malgré l'accablement d'esprit que lui causa sa défaite , il s'occupa aussitôt à réorganiser les débris de ses troupes, sans savoir encore à quel parti il allait s'arrêter. (Juant au duc de Lorraine , il résolut de revenir dans son duché, afin de mettre à profit 1* découragement de ses adversaires et d'expulser les garnisons qu'ils entretenaient dans

(1) V. Retue d'Alsace , ibid., p. 346.

(* V. Ustoirc de l'organisa lion militaire sous le» ducs de Bourgogne, par M. GwUaume. p. 164.

(S) Chroq. de RémonU Mcaaein citée par Chetrier, ibid., p. 235 et 236.

les villes et dans les châteaux les plus importante. Les Suisses lui firent de belles promesses et déclarèrent qu'ils lui fourniraient des secours pour reconquérir ses domaines, dès que l'état de leurs affaires le permettrait ; ils ne voulurent pas cependant le laisser partir les mains vides et lui donnèrent, pour sa part du butin, la tente du duc de Bourgogne, ainsi que l'artillerie qu'ils avaient trouvée sur le champ de bataille, et qui remplaça avantageusement celle que l'an avait enlevée de l'arsenal et des remparts de Nancy (1).

Les Lorrains n'avaient pas attendu le retour de leur souverain pour se remettre en campagne. Les garnisons de Vézelise et de Pont- Saint- Vincent en sortirent un jour, sur le soir, et se placèrent en embuscade dans le bois qui s'étendait alors depuis le château de Saulru jusqu'à Jarvillc et au delà. Le sire de Bièvre, redoutant les surprises , avait défendu aux marchands et habitants de Nancy de se rendre à Saint-Nicolas sans être escortés. A la pointe du jour, les védettes lorraines virent sortir de la ville une véritable caravane composée d'un grand nombre de voitures appartenant à des négociants et à des < chartons ». Une troupe de bourguignons, commandée par Jacques de Mory, veillait à la sûreté du convoi. Quand il arriva près de Jarville , les Lorraius s'élancèrent hors du bois et fondirent avec tant d'impétuosité sur les Bourguignons que ceux-ci n'eurent pas le temps de se ranger en bataille. Jacques de Mory et plusieurs de ses soldats parvinrent à regagner la porte Saint-Nicolas ; les autres furent pris ou tués ; quant aux marchands et voiluriers , comme ils étaient lorrains , on leur permit de continuer leur route. Celte escarmouche avait peu d'importance en elle-même , mais elle augmenta les appréhensions du sire de Bièvre, qui se crut entouré de traîtres et d'ennemis.

(1) V. Chron. de Lorr., ibid., col. Ixxîj ; Cliron. scandaleuse, dam W Commynes de Lcnglcl du Frcsnoy, t. Il, p. Kï3.

Ver» le même temps, Gratien d'Aguerrc, Philibert de Brixey et le grand- Teneur Jean de Bascher (I), qui occupaient le château de Fontenoy avec une bande d aventuriers gascons, faisaient des courses continuelles dans les environs de Gondreville. Les anglais, picards et bourguignons qui étaient chargés de défendre cette forteresse voulurent empêcher les courses de Gratien et de ses compagnons ; mais • par trois ou

• quatre fois furent frottez », et, voyant qu'ils ne recevaient aucun secours, ils finirent par se retirer à Nancy. La garnison de Mirecourt , harcelée sans relâche par les lorrains postés à Vaudémont. demanda au sire de Biévre de l'envoyer ailleurs. Celui-ci lui permit de gagner Epinal. La ville avait déjà une garnison trop considérable; les magistrats municipaux remontrèrent « la nécessité qu'ils souffroient, attendu que desjà

• trois sepmaincs ils n'avoient nuls marchiez, dont les me-

• nues gens crioient de faim , disans : Nous sommes déli-

• bérez que nous ne les mettrons dedans ; dé vous aultres » estes assez ». Le capitaine bourguignon qui commandait à Epinal, craignant de mécontenter les bourgeois, refusa d'ouvrir les portes de la ville, et les nouveaux-venus se logèrent comme ils purent, les uns dans le faubourg du Rualménîl, les autres dans celui d'Ambrail. Ces derniers n'eurent pas Ueu d'être satisfaits du choix qu'ils avaient fait; mais avant de parler de la mésaventure dont ils furent victimes , nous devons rapporter un événement qui s'était récemment

Qoaod René arriva à Strasbourg, prêt à rentrer dans son duché, il apprit que l'insurrection sur laquelle il comptait, toiu d'être générale, ne s'était étendue qu'à un petit nombre fe lieux , et que les grandes villes étaient encore au pouvoir des Bourguignons. En conséquence, il se décida, bien malgré

lj Xoqs pcuMM» t|u« cet oflicK i *c nommait Jean Je Baschi, et ifu'il **t parent de SuUreo de Bt*ehi doui nou« parteroi» |>lu« loin.

t. ai. 19

lui , à séjourner en Alsace jusqu'à ce qu'il eût reçu des nouvelles plus favorables. Sur ces entrefaites , un bourgeois de Bruyères, Varin Doron, qui avait rempli ou remplissait les fonctions de sergent pour la prévôté d'Arches, se rendit à Strasbourg, et < quand là fut venu, demanda le losgis du

• Duc René, auquel il fut mené, et demanda à luy parler

» On alla au Duc, on luy dict : Voilà un bon homme que à

> vous désire parler, qui est de Lorraine ; depuis deux jours

> il en est parti. Dict le Duc : Faictes-le venir. Quand Doron » le vit , dict : Hé ! Duc , vous estes bien endormy î Si vous

> voulez, je vous feray seigneur de Bruyères et de tout à » l'entour, et je vous dirai la manière. Devant ma maison

> l'église y est. Tous les jours, quand la messe se chante, le » capitaine avec un nombre de gens y vient ouyr la messe. » Donnez-moy des gens, et je veulx estre estranglié si le » capitaine ne prens, et par luy le chasteau se rendra ; après, » tout à l'environ : Arches , Epinal et Remiremont. Vous » pourrez aller seureraent jusqu'à Vaudémont. » Il y avait alors à Strasbourg beaucoup d'aventuriers allemands, qui étaient accourus pour offrir leurs services à René. Celui-ci, frappé de l'air d'assurance avec lequel Doron offrait de s'emparer de Bruyères, fit appeler un chef de bande nommé Harnexaire (1) , qui avait cent vingt hommes , et lui proposa de tenter l'aventure. Harnexaire ne se fit pas prier, prêta serment de fidélité au duc de Lorraine et se mit en marche, sous la conduite de Doron. Le soir du second jour, on était aux environs de Bruyères ; le lorrain cacha Harnexaire dans un bois et lui dit : c Icy nous faut attendre jusques à ce que les » gens soient endormis ; je veulx bien secrètement faire l'en* » treprinse, afin qu'on ne sçache nostre venue ». A minuit,

(1) Nous reproduirons ce nom tel que le donne la chronique de Lorraine, mais nous sommes persuadé que le capitaine allemand s'appelait HansScher.

il conduisit les Allemands dans un jardin qui s'étendait derrière sa maison , et les fit tous entrer, après avoir recommandé è sa femme et à ses domestiques de garder le plus profond silence. Sur le matin , le commandant bourguignon vint à l'église, avec une partie de ses soldats, pour entendre la messe ; Harnexaire sortit à petit bruit, investit l'église et somma les ennemis de se rendre. Surpris et désarmés, ils n'opposèrent aucune résistance, et le capitaine allemand dit au bourguignon : « Se vous voulez faire • que vos gens que sont au chasteau me veullent dé- » livrer ledict chasteau , vous et vos gens vous laisseray

> aller, et tous vos biens les emporterez ; ou si ne le faictes,

» soyez certain que devant eulx, la teste à tous vous sera

» coupée ». Le gouverneur c bien vit que mal losgié estoit » ; il engagea le reste de la garnison à capituler, et Harnexaire fut mis en possession du château. Aussitôt après, les bourgeois de Saint- Dié, d'Arches et de Remi remont chassèrent les soldais étrangers qui gardaient ces trois villes, et reconnurent de nouveau l'autorité du duc de Lorraine. Le prince résolut de donner à Doron un témoignage de sa reconnaissance et lui offrit des lettres de noblesse ; mais le modeste lorrain les refusa et demanda le litre de « sergent héréditaire de la justice » d* Arches, ne voulant sinon que ce pour luy et pour les

> siens ». René s'empressa de lui concéder cette légère faveur, et les fonctions dont il s'agit furent exercées pendant prés de trois cents ans par les descendants de Varin ; l'un (Teux, Robert Doron, était sergent héréditaire d'Arches vers le milieu du XVIIIe siècle (1).

Les habitants du village de l'Aveline, situé sur la Vologne,

(1) V. Chron. de Loir., ibid., col. Ixxij-lxxiv; Mémoires de Thierriat, régne de René II, dans le recueil cité ; v. aussi Chcvricr, ibid., p. 242. La descendance masculine de Varin Doron s'éicignit en 1663, mnis N. Mion, mari de Barbe Doron, fui admis a succéder au nom et à tous les droits de la famille de sa femme.

à une lieue de Bruyères, ne furent pas aussi scrupuleux. Comme ils avaient, à la même époque, rendu de grands services à René et contribué à chasser les Bourguignons de la partie orientale des Vosges, ils furent tous anoblis en 1476. On les appelait les gentilshommes de CAveliney et ils transmettaient leurs privilèges non seulement à leurs fils, mais encore aux maris de leurs filles (1).

Harnexaire ne resta pas longtemps tranquille à Bruyères. Le jour où la garnison de Mirecourt vint réclamer à Epinal une hospitalité qui ne lui fut pas accordée, on avertit le capitaine allemand de cette circonstance, et il forma le projet de rendre visite aux Bourguignons. A la tète d'une troupe de quatorze cents hommes, composée de sa compagnie et de contingents fournis par les prévôtés de Saint Dié, de Bruyères, d'Arches et de Rcmiremont, il arriva devant le faubourg d'Ambrail au milieu de la nuit et commença aussitôt l'attaque. Les deux cent quatre-vingts soldats qui s'étaient arrêtés dans le faubourg, et auxquels on avait représenté que c'était un poste périlleux , avaient eu recours à diverses précautions pour éviter une surprise; ces précautions furent inutiles; plusieurs coups de couleuvrine renversèrent les barricades que les Bourguignons avaient établies dans les avenues du faubourg, et les Lorrains, entrant à la hâte dans les maisons, firent main-basse sur tous les ennemis qu'ils purent apercevoir. Quelques-uns de ceux-ci, la plupart à moitié nus, se réfugièrent dans les fossés de la ville et du château. La garnison était sous les armes, mais se méfiant des intentions de la bourgeoisie, craignant d'être placée entre deux feux, ignorant d'ailleurs la force du parti qui avait envahi le faubourg d'Ambrail, elle jugea à propos de ne pas quitter les

(1) Ces privilèges furent restreints aux descendants mêles par arrêts du conseil des i septembre 1739 et 18 mai 1743; les maria des lilles joui*saient cependant du titre cl des droits nobiliaires , mais ne pouvaient les transmettre à leur postérité. V. Calme t, Notice, t. I, col. 622 et 623.

remparts. On refusa même l'entrée de la ville aux malheureux qui avaient échappé au carnage. Quand il ne vit plus d'ennemis, Harnexaire fit charger sur deux voitures les armes abandonnées par les Bourguignons et partit, emmenant avec lui des captifs et deux cents chevaux qu'il avait trouvés dans les écuries. Il était déjà loin d'Epinal, lorsqu'il sut que cent vingt anglais avaient passé la nuit dans le faubourg du Ruaimcail, et il regretta beaucoup de n'en avoir pas été instruit plustôl, parce qu'il aurait tâché de leur faire subir le même sort qu'à leurs compagnons. Les Anglais, avertis du péril qu'ils avaient couru, ne voulurent pas rester davantage dans on lieu aussi dangereux ; ils attendirent à peine les bourguignons qui avaient échappé au désastre de la nuit précédente, et dont beaucoup avaient perdu leurs armes, leurs montures et même leurs vêtements, et ils gagnèrent Cbatel-sur-MosclIe, puis Nancy, où ils furent accueillis avec bonté par le sire de Biévre, qui Gt témoigner son mécontentement au commandant (TEpinal (1).

La hardiesse des Lorrains croissait de jour en jour, et leurs entreprises étaient presque constamment couronnées de succès. Des soldats appartenant à la garnison de Vaudémont Great une course jusqu'à Villacourl ; ils s'en retournaient chargés de butin, lorsqu'ils furent poursuivis par les sires d'Ildraucourt, qui occupaient Bayon, et par des cavaliers bourguignons sortis de Qiatel. Les Lorrains se réfugièrent dans la tour de l'abbaye de Belcharop et combattirent avec courage. Leurs ennemis firent un grand feu au pied de la tour; ses défenseurs, qui avaient déjà perdu quelques hommes, fnrent obligés, pour ne pas périr, de se rendre à discrétion, et on les ronduistl dans les prisons de Châtel. A celle nouvelle, le bâtard de Vaudémont assembla tous les soldats dont il poufait disposer. Il fut rejoint par le capitaine Fortune,

IV Chroo. deLorr , ibi<t., roi. Uxv

qui commandait cinquante gascons, par Gérard d'Àvillcrs, Graticn d'Aguerre, Pierre et Vautrin du Fay, Henri et Ferri de Tantonvilfe et par le Petit Jean de Vaudémont, et leurs bandes réunies montaient à deux mille cinq cents hommes. Ils allèrent attaquer Bayon, et, comme ils n'avaient pas d'artillerie , ils plantèrent des échelles contre les murailles et donnèrent un furieux assaut. Les sires d'Haraucourl, qui craignaient, et non sans raison, de tomber entre les mains de leurs compatriotes irrités, opposèrent une vigoureuse résistance. Ce fut en vain. Fortune et ses gascons entrèrent les premiers dans la place , et bientôt le combat cessa complètement. Les vainqueurs reprirent le chemin de Vaudémont, en traînant à leur suite, outre un bon nombre de prisonniers, une longue file de voitures sur lesquelles on avait chargé le butin fait dans le bourg, et plus de quatre mille reseaux de blé et d'autres grains qui furent d'un grand secours.

Certains seigneurs lorrains qui n'avaient pas encore osé se déclarer, parce qu'ils ne croyaient pas les insurgés en état de lutter contre les Bourguignons , et même plusieurs de ceux que Ton avait vus embrasser d'abord les intérêts de Charles vinrent renforcer la petite armée du bâtard de Vaudémool. Vautrin Wisse, qui avait commandé à Rosières, Jacques de Savigny, Jean de Savigny, seigneur de Valfroicourt, Balthasar et Jean* d'Hausson ville , Thiébaut de Jussy, et les sires de Hardémont, de Saint-Arnaud, d'Aigremont et de Serocourt prirent alors les armes eu faveur de René, et leurs contingents portèrent à quatre mille hommes environ les troupes obéissant aux différents capitaines que nous avons nommés plus haut.

Le conseil que ces derniers avaient formé décida que l'on ferait le siège de Lunéville, et le 14 août, deux jours après la prise de Rayon , les Lorrains se présentèrent devant cette place, qui avait une garnison de quatre cents soldats : bourguignons, picards et italiens. Les assaillants se déployèrcoi

sur un terrain découvert , entre la porte Joly et celle qui conduisait au village de Chanteheu. Comme ils n'avaient pas d'artillerie, et qu'il leur était par conséquent impossible de pratiquer une brèche, ils résolurent de donner immédiatement un assaut à la courtine qui liait les deux portes. Ils essayèrent, pendant la nuit, d'escalader la muraille et parvinrent deux ou trois fois jusqu'aux créneaux, mais ils furent toujours repoussés. Cependant, la colonne chargée d'attaquer la porte de Chanteheu s'en empara, ainsi que des deux tours qui la tlanquaient; malheureusement, pour entrer dans la ville de ce côté, il fallait passer sous une seconde porte que les Lorrains ne purent forcer; resserrés dans un étroit espace, ils se trouvèrent exposés à une grêle de projectiles que l'ennemi fit tomber sur eux ; on jeta , en même temps , du haut de la seconde porte quantité de broussailles et de fagots enflammés. Les assiégeants essayèrent d'éteindre le feu ; ils n'y réussirent pas, et même cinq ou six lorrains périrent au milieu de ce brasier.

Les chefs, convaincus de l'inutilité de leurs efforts, ordonnèrent, au point du jour, de sonner la retraite; toutefois, on conserva les deux tours de la première porte. Quand on se fat assuré qu'il n'était pas aisé de réduire la ville sans •voir bit une brèche dans les murailles, on dépécha un messager au duc de Lorraine. Il séjournait encore à Strasbourg, cherchant à obtenir des cantons suisses, et des villes impériales d'Alsace, une armée avec laquelle il pût reprendre sa capitale et délivrer ses états de la présence des Bourguignons. Le* Strasbourseois ne furent pas pluslôt instruits de la demande des Lorrains qu'ils mirent à la disposition de leur hôte su cents soldats, deux grosses bombardes et dix serpentines, et ee secours marcha avec Uni de diligence qu'il ne lui fallut que trois jours pour arriver devant Lunéville. On vit aussi accourir dans le camp lorrain les comtes de Bilche, de Salm

avec leurs contingents, et quand les Bourgui-

gnons, qui avaient eu cent hommes tant tués que blessés dans l'assaut livré quelques jours auparavant, s'aperçurent que l'on dressait des batteries, ils offrirent d'ouvrir leurs portes, s'ils n'étaient pas secourus, et à condition qu'ils s'en iraient * vies » et bagues sauves >. La proposition fut acceptée, mais les assiégeants stipulèrent que la ville se rendrait si elle n'était secourue dans la journée du lendemain. La garnison envoya aussitôt à Nancy le capitaine italien Barnabo ; admis devant le sire de Biévre, ce condottiere apprit que le gouverneur de Lorraine avait écrit plusieurs fois au duc de Bourgogne sans obtenir de réponse, et il reçut pour instruction de conseiller aux assiégés de capituler, puisqu'ils ne pouvaient tenir plus longtemps (i).

Les Lorrains prirent sur- le -champ possession de leur conquête, et la garnison d'Einville étant partie, les habitants de ce bourg en apportèrent les clés. Renforcés par les auxiliaires qui leur étaient venus d'Alsace et par une foule de volontaires, les généraux de René se dirigèrent vers Nancy, dans l'espérance que cette place succomberait aussi promptement que Lunéville. Ils ne tardèrent pas à reconnaître que leur entreprise était bien téméraire ; l'enceinte de la ville était trop étendue pour que l'on pût songer à l'investir, et la garnison, doublée ou même triplée par les détachements qui avaient abandonné Mirecourt, Vézelîse, Gondreville et d'autrès bourgs et châteaux, était presque aussi nombreuse que les assiégeants et ne redoutait nullement une attaque de vite force (2). Comme il était trop lard pour se retirer, ceux-ci résolurent de faire bonne contenance et d'essayer d'affamer

(1) V. ibid., col. Ixxv-lxxvij.

(2) D'après la Chronique scandaleuse (dans le Commynes de Lcngtet du Fresnoy, t. Il, p. 133) , Charles avait laissé ù Nancy une garnison de mille à douze cents hommes ; elle devait s'élever à trois ou «jualre mille soldats au moment du siège.

leurs ennemis. Ils établirent an camp retranché au dessous de la commanderie de Saint-Jeanle- Vieil-Àilre, poste que les Bourguignons avaient occupé précédemment, et firent des courses et des battues autour de la ville, pour l'empêcher d'être ravitaillée. Le sire de Biévre ne permit d'abord aucune sortie, et les Lorrains ne furent pas troubles dans leurs travaux ; mais il y eut plus tard des escarmouches assez vives entre quelques détachements des deux partis. Un capitaine allemand se cacha, un Jour, avec sa compagnie, dans les mines du faubourg Saint- Nicolas, aOn de prendre les bourguignons qui s'aventureraient de ce coté. Malheureusement pour lui, la garnison fut avertie de son projet, et on Gt sortir tout-à-coup deux cents cavaliers qui allèrent droit à l'embuscade, entourèrent les Allemands et les attaquèrent avec vigueur. Ceux-ci se mirent promptemenl ea défense • et firent grands meurtres », avant de succomber. L'armée lorraine, qui* n'eut pas connaissance du danger qu'ils couraient, ne leur donna aucune assistance. Quand elle fut enfin prévenue par trois ou quatre soldats qui réussirent à s 'échapper, elle se dirigea précipitamment vers le faubourg. En y arrivant, elle ne trouva plus que les cadavres des allemands et des bourguignons qui avaient péri dans la lutte, et les assiégés s'étaient hâtés de rentrer dans la ville avec fcun prisonniers. •

Les jours suivants, un corps assez considérable se plaça eo embuscade dans le même lieu ; mais, soit que les Bourguignons fussent instruits par un traître des mouvements de leurs adversaires, soit que le sire de Biévre eût défendu à ses soldai* de quitter encore une fois l'abri des remparts, les assiégeants ne rencontrèrent plus l'occasion de livrer un seul conbat. La famine commençait, au reste, à se faire sentir «hn§ Nancy, et le gouverneur voyait, avec chagrin, approcher le moment où il faudrait capituler, lorsqu'on arrêta un individu qui essayait de s'iutroduire furtivement dans la ville, induit devant les généraux, il déclara se nommer llum-

belot (i), et assura que le duc de Bourgogne était arrivé dans les environs de Neufchâteau, avec une armée nombreuse, et l'avait chargé d'annoncer au sire de Bièvre qu'il allait être secouru. On délibéra sur la résolution qu'il fallait adopter, et il parut tellement dangereux de s'exposer à être pris entre deux feux par la garnison de Nancy et l'armée bourguignonne, que Ton se décida à lever le siège, bien que l'on conservât des doutes sur l'authenticité du rapport de Humbelot, rapport que rien ne venait confirmer.

Les troupes assiégeantes furent divisées en quatre corps, qui se retirèrent à Vaudémont, à Gondreville, à Lunéville et à Rosiéres-aux-Salines (2). Bièvre profita de leur retraite pour se procurer des vivres, et envoyer de nouvelles lettres dans lesquelles il priait Charles-le-Téméraire de ne pas perdre un instant, s'il ne voulait pas que la Lorraine retombât tout entière au pouvoir de René IL Les généraux de ce dernier apprirent bientôt que le duc de Bourgogne était loin d'eux, qu'il n'avait pas encore pu réunir une armée capable de tenir la campagne, et que le messager avait fait un faux rapport. Le capitaine Malhorty, qui commandait à Rosières, ordonna sur-le-champ de pendre le malheureux Humbelot, et les Lorrains, ayant opéré leur jonction, se dirigèrent une seconde fois vers Nancy. Lorsque leur avant-garde.se trouva à peu de dislance de la ville, elle fut attaquée en flanc par les Bourguignons, poussée du côté des grands-moulins et mise en déroute. Plusieurs soldats furent tués, et d'autres se noyèrent en essayant de traverser la Meurlhe. Cet échec, que les généraux

(1) Le prétendu messager devait être un membre de cette famille Humbelot de Neufchâteau qui s'était fait remarquer autrefois par son humeur remuante. Elle avait, sans doute, embrassé le parti du duc de Bourgogne.

(2) Un marchand lorrain, qui avait amené au camp six voilures chargées de vin d'Alsace, ne put trouver de^hevaux pour emmener ses tonneaux et les défonça à coups de hache, disant qu'il aimait mieux perdre son vin que de le laisser boire par les Bourguignons.

de René auraient pu éviter bien facilement, les rendit plus circonspects ; ils se fortiflèrent dans le village de la Neuveville, à une lieue de Nancy, et, chaque jour, ils venaient harceler la garnison. Ils battaient aussi les routes pour mettre obstacle a l'arrivée des convois. L'abondance régnait dans leur camp ; on leur apportait de toutes parts du pain, du vin, de la viande, du fourrage pour leurs chevaux, et les denrées étaient à si vil prix, pendant les deux blocus, que le meilleur repas ne coûtait qu'un blanc (1).

Les habitants de Nancy, intimidés par les menaces du sire de Biévre, ne firent aucun effort pour hâter la reddition de la ville. Ceux d'Epinal , qui étaient, à la vérité , trèsnombreux, montrèrent plus de résolution. Quoiqu'ils ne fussent pas assiégés, ils n'en étaient pas moins réduits à la famine, parce que le capitaine Harnexaire ne laissait rien arriver dans leurs murs (2). Cet état de choses ne pouvait se prolonger, et les bourgeois firent prier secrètement le duc de les délivrer, s'eogageant à prendre les armes, dés que ses troupes seraient en vue. René, après avoir acquis la certitude qu'ils étaient prêts , leur annonça que le 8 septembre il serait devant leurs murailles. Les Strasbourgeois et les villes impériales d'Alsace lui donnèrent deux mille hommes d'infanterie armés de couleuvrines , de piques et de hallebardes, et cinq cents cavaliers, dont plusieurs étaient des gentilshommes d'une valeur et d'une expérience éprouvées. Il écrivit, en même temps, au bâtard de Vaudémont et lui enjoignit de venir au devant de lui avec ses meilleurs soldats. Les deux iroupes se rencontrèrent dans les environs de Rambervilicrs, et elles marchaient vers la ville d'Epinal, lorsque les éclaireurs arrêtèrent un cavalier sur lequel on découvrit une lettre

(1) V. Chron. de Lorr., ibid., col. Uxvîj et Ixiviïj.

(S) Lt* paysans éprouvaient, d ailleurs, de tels sentiments de haine contre le* Bourguignons qu'Us ne voulaient porter aucune denrée dans U vilk d'Spmal.

que Charles-Ie-Téméraire adressait au commandant bourguignon, pour l'encourager à se défendre et lui faire savoir qu'il serait prochainement secouru. Comme René ne connaissait pas la position de son ennemi , qui n'était réellement pas en état de tenir la campagne , il se hâta d'arriver devant Epioal, décidé à tenter un assaut , dans le cas où la bourgeoisie ne ferait aueun mouvement. Quand les sentinelles aperçurent les troupes ducales , on donna l'alarme dans tous les quartiers, et les habitants se réunirent , avec le projet de prendre les Bourguignons à dos, aussitôt que le combat serait engagé. La garnison ne se composait que de quatre cents hommes, dont une partie était enfermée dans le château qui dominait la ville , et dont on admire encore aujourd'hui les ruines imposantes. Le commandant vit tout de suite qu'il était inutile de commencer une lutte qui ne devait avoir d'autre résultat que le massacre de ses soldats, et il dit aux magistrats : « Hé- » las ! Messieurs, pour Dieu, ayez pitié de nous ! Que nous » ne mourions point, et que nous nous en allions tous, avec > seulement un baston en la main >. « C'est un droict et lé- ■ gitime Seigneur que Monseigneur René , répondirent les » magistrats ; n'ayés doubte vers luy ; vostre appoinctement » ferons vous en irés, saufs vos corps et vos biens, ex- » cepté seulement que de vous aullres deux des plus suffisans » demeureront tant que toutes vos debtes et despens soient » payez, et que chascun soit content, et de nostre Duc aurés » sauf conduict pour vous en aller en Bourgongne , ou où il » vous plaira. »

On avertit le prince qu'il pouvait entrer dans la ville, et il s'en approchait sans défiance, lorsque l'officier bourguignon qui gardait la forteresse, et avait refusé d'être compris dans la capitulation, fil faire une décharge, laquelle faillit occasionner de grands malheurs. Le duc fut reçu, à la porte de la Fontaine, par les magistrats et la bourgeoisie, et envoya sommer la garnison du château ; elle demanda et obtint les

mêmes conditions que la garnison de la ville, et deux heures après il ne restait pas un seul bourguignon à Epinal. Les habitants voulurent prêter à leur souverain un second serment de fidélité, afin, disaient-ils, d'effacer jusqu'aux traces d'un engagement involontaire, et le duc reprit le chemin de Strasbourg, après avoir placé dans la forteresse trente gascons, soos les ordres de Ménault d'Aguerre , et dans la ville quatre cents allemands, commandés par Adam Zorn et deux autres chevaliers dont la chronique de Lorraine a estropié les noms (1). t II s'arrêta à Saint-Dié, confirma les privilèges du chapitre, en présence de plusieurs seigneurs , et se rendit ensuite à Sarrebourg. Il accorda de nouveaux privilèges aux bourgeois de cette ville, cl décida qu'en temps de guerre leur contingent aurait le pas sur ceux des différentes prévôtés (2). L'Alsace et notamment la cité de Strasbourg avaient fait des efforts pour fournir à leur allié des secours réellement efficaces , et le duc rentra en Lorraine avec six mille hommes et un train d'artillerie, qu'on lui prêta pour tenir lieu de celle dont on lui avait fait présent après la bataille de Morat, et que le manque d'argent ou une autre cause l'avait contraint de laisser en dépôt chez les Suisses. Le i 5 septembre , il joignit à la Neuveville la petite armée qui bloquait Nancy, et il déclara que l'on entreprendrait enfin d'une manière sérieuse le siège de la capitale. Il établit son quartier-général dans la commandent de Saint-Jean , et, quand la nuit fut venue , il voulut faire le tour des remparts, afin de reconnaître par lui-même les endroits les plus favorables pour l'attaque. L'auteur de la Chronique, qui avait vu le premier siège, et auquel les alentours de la ville étaient très-familiers, s'offrit pour conduire

(1) V. ibid., col. Ixxxix-lxxxj ; Chrou. de Rémond Mcssein citée par Charrier, ibid., p. 2*3-2*7.

(2) V. l'ouv. de M. Huguenio, p. 157-160.

le duc (4). Suivis d'une faible escorte, ils parcoururent et examinèrent en détail les anciennes lignes de circonvallation creusées par les Bourguignons, et que Charles n'avait fait combler et détruire que très-imparfaitement. Cette exploration terminée, le duc appela ses capitaines, leur exposa son plan et leur distribua les différents postes. La principale attaque fut dirigée, comme l'année précédente, vers la partie de l'enceinte qui regardait le sud-est, entre la porte Saint-Nicolas et la grosse-tour. Mais au lieu de battre en brèche celte tour, dont il connaissait la solidité, René fll canonner la courtine qui descendait vers la porte, le long de la rue de la Pépinière. Les autres portions de l'enceinte furent attaquées en même temps, quoique avec moins de vigueur, et les assiégeants, utilisant ce qui restait des ouvrages des Bourguignons, cherchèrent à compléter la circonvallalion, afin de priver la ville de toute communication avec le dehors (2).

Il est impossible de connaître d'une manière exacte la force de l'armée de René; mais, si on se rappelle qu'il avait à son service au moins huit mille auxiliaires allemands, on ne peut pas admettre qu'il eût moins de quinze mille hommes, et il recevait continuellement des renforts. Les chanoines et bourgeois de Toul se firent remarquer par le zèle qu'ils déployèrent pour venir en aide au duc de Lorraine. Tant que Charles-le-Téméraire avait paru invincible, la crainte les avait obligés à dissimuler leurs véritables sentiments. Après la bataille de Moral, ils n'hésitèrent plus à se déclarer. Le duc les fit prévenir par Jean de Serocourt, capitaine de Darney, que le sire de Bièvre comptait surprendre leur ville et y mettre une garnison bourguignonne pour s'assurer de leur fidélité. Cet avis fut mis à profil ; les bourgeois nettoyèrent les fossés et réparèrent les

(1) Le chroniqueur a soin d'ajouter que le Duc, qui craignait sans dont* de faire des faux-pas, u la main sur son espaule luy mit «.

(2) V. Chron. de Lorr., ibid., col. Ixxxj et Ixxxij.

remparts; les chanoines levèrent dans lear temporel cinq cents hommes déterminés, et quelques gentilshommes lorrains, entr'autres Guillaume de Hardémont, Jean de Dombrot, Jacques de Bouzey el Thierry de Thuiliéres se jetèrent dans la ville, par ordre de René, pour commander, sous l'autorité du maiirc-échevin. In milice bourgeoise et les sujets du chapitre. Le dut de Bourgogne, informé de ce qui se passait, chargea le sire de Vergy d'aller porter ses plaintes aux magistrats louJois ; ceux-ci répondirent qu'ils n'avaient adopté les mesures dont il s'agissait que pour défendre leur liberté menacée ; que les gentilshommes lorrains n'entretenaient aucun rapport avec leur sooverain, el que la cité entendait garder la neniralite* la plus absolue. En toute autre circonstance ces explications n'auraient pas satisfait Charles-le-Téméraire , mais le mauvais étal de ses affaires le rendit moins difficile, et il ne jugea pas opportun de faire de nouvelles réclamations. Bien peu de temps après, et lorsqu'une partie de la Lorraine eut secoué le joug des Bourguignons, les chanoines confièrent au duc une grosse somme que l'ancien évèque Guillaume Fillâtre leur avait remise pour une fondation, abandonnèrent à René le tiers de leurs prébendes et lui accordèrent l'autorisation de lever un demi- florin sur chaque conduit dans leurs domaines. Les bourgeois ne voulurent pas rester en arrière ; ils firent présent au duc d'une somme de deux mille quatre cents francs, lui prêtèrent sans intérêts une autre somme de six mille francs, et loi envoyèrent deux pièces de canon et quarante arbalétriers (4).

Si l'armée des Lorrains était formidable par le nombre et par b valeur, le sire de Biévre avait, comme nous l'avons dit, une garnison assez considérable pour repousser un assaut; il craignait peu les suites d'une attaque de vive force, et il fondait principalement ses espérances sur un corps d'anglais

(1) V. les pièce» publiées ptr le P. Reoott, llisl. de Toul, p. i80 et m

commande par les capitaines Colvin cl John Middleton (1). Mais celte multitude de défenseurs avait ses désavantages dans une ville où les vivres étaient sur le point de manquer, et où il était impossible de s'en procurer de nouveaux.

Les Bourguignons, qui désiraient, sinon prévenir, au moins retarder l'investissement de la place, faisaient un feu terrible sur les travailleurs ; toutefois, ils ne purent empêcher l'achèvement des lignes et rétablissement des batteries. Harnexaire, chargé d'observer la partie des murailles qui regardait le sud-ouest, le long du cours Léopold, était irès-incommodé par les projectiles que les assiégés lançaient sur son quartier. Il disposa deux serpentines pour répondre à l'artillerie des Bourguignons. Ceux-ci n'en attendirent pas l'efiet ; profilant d'un moment où les retranchements étaient mal gardés, ils sortirent en silence par la poterne Saint-Jean, surprirent les lorrains ou pour mieux dire les allemands que commandait Harnexaire, s'emparèrent des serpentines et les jetèrent dans le fossé. On vint précipitamment annoncer celle mésaventure à René, qui dit : « De par Dieu, j'ay espérance ■ que bref la ville à moy se rendra ; toute (l'artillerie) que > j'ay ce luy faudra mectre ; celle-là y est ; cest avantaige » m'ont faicl >. Le duc fut plus heureux d'un autre côté ; deux grosses bombardes, que l'on avait amenées vers la porte Saint-Nicolas, foudroyèrent la courtine voisine de cette porte, et personne n'osait plus se montrer sur le mur.

La faim , plus redoutable que les armes des Lorrains, se fit bientôt cruellement sentir dans la ville. Les soldats anglais se plaignirent les premiers ; mais le capitaine Colvin réprima leurs murmures et les engagea à prendre patience. C'était, dit Commyncs, un « très-vaillant homme, de petite lignée, et IV » menay avec autres de la garnison de Guynes au service du

(1) Les historiens lorrains et autres ont altéré les noms de ces deux capitaines.

• duc (de Bourgogne) Malheureusement pour les assiégés, CoUin fut emporté par un boulet (1), et les murmures recommencèrent aussitôt. Les Picards el les Flamands unirent leurs plaintes i celles des Anglais. On parvint cependant à obtenir d'eux qu'ils attendraient huit jours , quoique ce ne fut « pas » leur usatge de mangier chairs de cheval ni de chien ». Le sire de Bièvre « fit tuer le plus beau coursier qu'il eust » , et en donna an quartier à chacun de ses capitaines , en leur disant : « Messieurs, ne doublez de rien ; je suis bien asscuré » que Monseigneur de Bourgongne bien bref nous viendra » jelter hors de ce dangier ». Les huit jours se passèrent sans que Ton eût aucune nouvelle de Charles, ni de son armée, et tes soldats sommèrent le gouverneur d'entamer des négociations pour la reddition de Nancy. Bièvre les supplia d'attendre encore et se mit à leurs genoux, en s'écriant : « Messieurs, je vous certifie, voicy venir Monseigneur de » Bourgongne, qui nous vient secourir ; je le vois à I'omI ». Prières , menaces, promesses, tout fut inutile ; les mutins déclarèrent que si le gouverneur ne Voulait se prêter à leur désir, ils proposeraient au duc de Lorraine de lui livrer la ville, i condition qu'ils pourraient regagner leur patrie. Bièvre, voyant qu'il ne réussissait pas 4 maîtriser la soldatesque, prescrivit de constater la violence qu'on lui faisait et annonça qu'il allait capituler. Par ses ordres, l'anglais John Middleton et on autre capitaine, appelé Hutin de Tool Ions (2), se présentèrent, le 6 octobre, sur le boulevard qui couvrait la porte Saint-Nicolas et demandèrent è parlementer. Le bâtard de Vaodcmont , le Petit Jean et Gérard d'Avillers les conduisirent â la commanderie et les amenèrent près de René, qui i empressa d'accorder tout ce que le gouverneur sollicitait (3).

(1) V. G)mmyn«, édit. de Lenglet du Fremoy, t. I, p. 275 et 270. T, Nou» ignoroin quelle «t. la véritable orthographe de ce nom. 3) V. Ckroo. de Loir., ibtd., col. Ixxij-tatxiij ; Coramyne», ibiU.

La capitulation fut signée le même jour. « Les chevaliers , » capitainnes , genlilz hommes nobles du pais et d'ailleurs, » aussi tous eslraingicrs gens de guerre , tant à piel (fie) » comme à cheval, de quelque nacion qu'ilz fussent, geos » d'csglise, bourgeois, habitans et manans de la ville de

> Nancey, qui ne vouldroient demeurer soubz et en

• l'obéissance du seigneur duc », obtenaient l'autorisation de « partir de ladicle ville,.... avec leurs chevaulx, hernoix, » bagues et biens quelconques, sauvcmcnl et seurcmctil, » pour aller où que bon leur sembleroil ». Le second article contenait une sorte d'amnistie en faveur des gens d'église et nobles du duché de Lorraine et du comté de Vaudémoni qui s'étaient librement enfermés dans la capitale, et auxquels René II permettait de se retirer chez eux et promettait de conserver « tous et quelconques leurs possessions, lillres, béné- » fices, places, maisons, hérilaiges, rentes, revenus, biens » meubles et immeubles...., ensemble la joyssance des liber- » tez, privilaiges et franchises que avant la conqueste que fit. ... » Monseigneur de Bourgoigne ilz et chascun d'eulx pouvoieat » et dévoient avoir de droict, us et couslume ». Le troisième article assurait aux lorrains qui avaient embrassé le parti de Charles, et désiraient abandonner la Lorraine, un délai d'uo mois pour mettre leurs affaires en ordre, et leur confirmait U propriété de tous leurs domaines, à la seule charge de faire acquitter les services féodaux attachés à ces biens. Un autre article autorisait les habitants de Chaligny qui s'étaient réfugiés dans la ville de Nancy, ou s'étaient expatriés, à retourner dans leurs demeures, sans qu'on pût les rechercher à cause de rattachement qu'ils avaient montré pour le duc de Bourgogne (1). L'article suivant disposait que les bourguignons et étrangers malades ou blessés resteraient dans leurs logements

(1) On a vu plus haut que Chaligny était un domaine de la maison de Neufchàlcl.

jusqu'à parfaite guérison, et deux paragraphes garantissaient aux soldats du sire de Bièvre la possession du butin qu'ils avaient fait, et reconnaissaient à John Middleton le droit < de » se faire paier de la rançon d'un prisonnier qu'il avoit

> achetté aux gens de guerre estans à Nancey jà piéçà prins,

> par le consentement mesme dudict prisonnier qui l'en avoit

> requis très-instamment » (1).

Dés que la capitulation fut signée , quatre cents lorrains entrèrent dans la ville et occupèrent les postes les plus importants, en attendant le départ des Bourguignons qui ne devait avoir lieu que le lendemain. « Monsieur de Bièvre, à » l'heure du disner, envoya à Monseigneur le Duc René un

• grand pastel de chair de cheval, .en luy advertissant que » c'esloit la viande qu'ils mangeoient depuis peu de temps.

• Quand le Duc René eut veu le présent, envoya audict sieur ■ de Bièvre et à toute sa noblesse force paslelz do venaison ,

> chappons et viandes de plusieurs sortes fort délicieuses, et » du vin de trois sortes et du meilleur. »

Le 7 octobre, dès le matin, les Bourguignons se disposèrent à évacuer Nancy; les premiers détachements qui arrivèrent sur l'emplacement du faubourg Saint-Dizier furent arrêtés et dépouillés par les allemands campés dans les ruines du faubourg. Le sire de Bièvre en donna avis au duc de Lorraine. Beaé défendit, sous les peines les plus sévères, de molester qui que ce fût et se rendit lui-même, avec ses principaux officiers et sa noblesse, prés de la porte de la Craffe, afin de (aire respecter la capitulation. Le sire de Bièvre ordonna alors d'abaisser le pont-levis et sortit avec ses troupes. A la vue de ce vieux guerrier, René descendit de cheval, « mit la main » au chapeau » et s'inclina. Bièvre voulut en faire autant, mais

(1) Le Trésor des chartes (layette Nancy, /, n° 69) contient une copie ancienne de celte capitulation, qui est imprimée dans Cal met, ibid., col. ecUxxiv-cclx**vj.

le duc l'empêcha de quitter sa monture et lui dit : « Monsieur » mon oncle, humblement vous remereye de ce qu'avez sy » courtoisement ma Duchié gouverné ; et s'il vous plaist, Moa-

> sieur mon oncle, avec moy venir demeurer, je vous entre-

> tiendray comme ma personne ». « Ledict Sieur de Biévre, » ajoute l'auteur de la Chronique, estoit fort gracieux sei- » gneur, tout aymable, non poinct rigoureux, ne cruel; car » durant le temps qu'il gouverna toute la Duchié, moult agréa- » blement gouvernée l'avoit. S'il eust esté cruel, selon les rap- » ports qu'on luy faisoit, des maulx audict Duchié eust faict » assez. » Sensible à la générosité de son vainqueur, Biévre lui répondit : « Monsieur, de ceste guerre ne m'en sçachiés » maulgré et me pardopnés, car j'aymasse mieulx que Mon- » seigneur de Bourgongne ne l'eust jamais commenciée • (4).

La proposition que René Ot au capitaine bourguignon, d'après la Chronique, parait singulière au premier coup d'œil; elle cesse toutefois d'étonner quand on se rappelle que la famille du sire de Biévre était alliée à- la maison de Lorraine. Marguerite fille d'Antoine comte de Vaudémonl, aïeul de René, avait épousé Antoine de Croy , dont la sœur Jacqueline était femme d'Antoine de Rubempré , et mère de Jean de Rubempré sire de Bièvre. Jacqueline était donc sœur de l'onde de René II, et cette circonstance, qui nous explique le langage tenu par le prince , n'avait probablement pas été étrangère au choix que Charles avait fait de Jean de Rubempré pour gouverner sa conquête.

Quand le duc de Lorraine eut la certitude que la garnison de Nancy avait pris le chemin de Luxembourg , il s'établit, avec ses troupes, dans le bourg de Saint-Nicolas et dans les villages voisins pour y jouir, pendant quelques jours, d'un repos devenu indispensable. Les soldats n'avaient pas eu, du reste, de grandes privations à endurer pendant le siège de

(1) V. Chron. de Loir., ibid., col. Ixxxiij cl Ixxxiv.

Nancy et la campagne qui l'avait précédé. Noire pays avait cruellement souffert, depuis deux ans, du passage presque continuel el du séjour des armées; néanmoins, les vivres n'avaient jamais manqué dans le camp lorrain, et on avait toujours pu s'y procurer à très-bon marché , souvent même pour rien, les choses nécessaires à la vie. Aussitôt que le duché fut délivré de la présence de l'ennemi, René donna ordre toi paysans de cultiver et d'ensemencer les terres, et, quoique lout fil prévoir que la lutte allait recommencer, et que personne ne pot compter sur une récolte, on se conforma généralement a cette prescription.

Beaucoup d'auxiliaires allemands, s'imaginant que la guerre était finie, ou fatigués de servir si loin de chez eux, s'en retournèrent dans leur patrie ; ce qui affaiblit notablement l'armée de René ; mais , par compensation, il reçut de Louis XI la promesse d'un secours pécuniaire, qui ne lui parvint qu'au mois de novembre suivant (I).

Les Lorrains étaient à peine installés dans leurs quartiers lorsqu'un messager accourut, annonçant que le duc de Bourgogne était entré en Lorraine du côté de Neufchâtcau et s'a- »»nrait rapidement dans la direction de Toul. René assembla sur-lç-rhamp tous ses capitaines, et il fut décidé que l'on irait au devant de l'ennemi , bien que l'armée lorraine fut inférieure en nombre. Charles, espérant que le sire de Bicvre défendait encore Nancy , faisait diligence pour le secourir avant que la faim le contraignit à se rendre. En arrivant •■près de Toul, le 14 octobre, le duc apprit avec dépit que Biëvre avait capitulé depuis huit jours. Il témoigna le désir de prendre son logement dans la ville ; mais les Toulois, moins obséquieux qu'au commencement de l'année, refusèrent poliment, sous prétexte qu'ils étaient neutres, et prièrent Charles de s'arrêter dans les faubourgs. Il dévora cet affront,

:i)v.aicvriertibid , p. m.

se remit en route le lendemain et arriva le i 7 octobre dans le bourg de Dieulouard ; il comptait marcher ensuite sur Pontr à-Mousson et s'en emparer, afin de rétablir ses communications avec le Luxembourg et de recevoir les vivres que devait fournir l'évéque de Metz, dont il était redevenu l'allié. Il venait d'opérer sa jonction avec un corps d'armée que Campo-Basso avait réuni du côté de Thionville. Ces dernières troupes étaient prêtes depuis plusieurs jours, et si Campo- Basso l'avait voulu, il aurait pu , selon l'avis de certains écrivains, faire lever le siège de Nancy ; le sire de Bièvre en était tellement persuadé que, lorsqu'il rencontra l'Italien près de village de Magny, à une lieue de Metz, il lui reprocha amèrement son inaction et ne craignit même pas de l'appeler traître à trois ou quatre reprises différentes (I).

Le duc de Bourgogne croyait se rendre facilement le maître de Pont-à-Mousson. Il se trompait. René, instruit des moindres mouvements de son adversaire, avait jeté dans la place une bonne garnison et occupait lui-même le village d'Autreville, situé sur la rive droite de la Moselle, à peu près vis-à-vis Dieulouard. Les Bourguignons ne pouvaient songer à traverser la rivière en présence de l'ennemi, et, pendant toute la journée du 47, les deux armées se bornèrent à se canouner, sans grand dommage. Sur le soir, le duc de Lorraine convoqua un conseil de guerre; on prit, sans doute imprudemment, la résolution de décamper, et, quand l'obscurité fut complète, on se dirigea vers Pont-à-Mousson , où l'on arriva vers minuit. Le 18 au matin, Charles, n'apercevant plus personne sur la rive droite, franchit la Moselle , s'empara d'Autreville et se mit en communication avec révèque de Metz , qui fit amener des vivres, dont on avait le plus urgent besoin, car les Bourguignons n'avaient vécu que de maraudage depuis qu'ils avaient quitté les environs de Tool.

(1) V. l'ouv. de M. Huguenin, p. 172, 177 et 178.

La fausse manœuvre des Lorrains ne (arda pas à porter ses fruits. En s'enferroanl à Pont-à-Monsson , au lieu d'opérer sa retraite sur Nancy, René s'éloignait du centre de ses états et se plaçait dans l'impossibilité de recevoir les renforts, les munitions et les vivres qui lui étaient indispensables. Le contingent du comté de Vaudémont , fort de trois cents hommes, était entré à Nancy le 47 au soir ; il en voulut partir le 48, dans la journée , pour rallier l'armée lorraine, quoique Ton connut déjà sa retraite et le passage de la Moselle. On repré* senta avec vivacité aux chefs de ce contingent qu'ils couraient à leur perte, parce que les Bourguignons tenaient tous les villages situés sur la route de Ponl-à- Mousson ; et le sire de Ribaupierre, qui était a Nancy, avec quelques cavaliers, et délirait également rejoindre le duc , n'osa suivre les gens de Vaudémont. Ce que Ton avait prévu se réalisa de point en point. Le contingent n'eut pas plustôt dépassé le village d'AutrevHIe qu'il fut attaqué avec vigueur, et si l'on ne se fut trouvé près d'un bois, pas un seul homme n'aurait réussi à s'échapper. Deux cent quatre-vingts furent tués ou pris ; vingt seulement parvinrent à gagner Pont à-Mousson , où ils apportèrent la nouvelle de leur défaite.

Le 49, les deux adversaires se préparèrent au combat ; Charles avait rangé ses soldats sur le versant septentrional de la montagne Sainte-Geneviève , et les Lorrains déployaient leurs lignes sur les hauteurs d'Alton. La pointe occidentale de la forêt de Facq séparait les armées et les empêcha d'en venir aux mains, parce que René craignit d'aborder ses ennemis avec désavantage en traversant la forêt , et que Charles, dont les troupes étaient cependant supérieures en nombre, éprouva, sans doute, une appréhension du même genre. On se canonna pendant toute la journée , et sur le soir chacun campa dans le lieu qu'il occupait ; mais à dix heures, le duc o> Lorraine alluma quantité de feux, pour masquer sa retraite, et retourna dans la ville de Pont-e-Mousson. Le 20,

Charles, voyant que ses adversaires avaient disparu, s'établit sur les hauteurs d'Alton, et, le 24, il offrit la bataille aux Lorrains et prit position sur la croupe de la montagne de Mousson, dont le château avait probablement une garnison trop faible pour inspirer de l'inquiétude à une grande armée. Le duc de Lorraine fit prendre les armes à ses soldais, sorti! de la ville et arrêta ses dispositions pour répondre au défi de Charles-le-Téméraire. On se canonna d'abord, comme l'avantveille, puis René ordonna de marcher à l'ennemi ; mais les auxiliaires allemands refusèrent formellement d'obéir et demeurèrent immobiles. Le duc, consterné de celte insubordination, resta sur le terrain jusqu'à la nuit, fit allumer trois ou quatre cents feux pour tromper les Bourguignons el rentra encore dans la ville. Vers minuit, un horrible tumulte éclata tout-à-coup, et on apprit à René que les Allemands, après s'être plaints de n'avoir pas touché la solde qu'on leur avait promise, avaient jugé à propos de se payer par leurs mains et livraient au pillage les maisons dans lesquelles ils étaient logés. Le duc, « moult esbahi » , appela près de lui les capitaines allemands et leur dit : « Messieurs, comment et

* quelles nouvelles j'ay entendues, que vos gens sont esmeus » et qu'ils rompent les bouticles et coffres de leurs losgis ? Mes- » sieurs, je vous prie tous que soyons d'accord, et qu'ils ne » fassent lelsdommaiges à leurs hostes ; vous sçavez que ceulx > de ceste ville nous font et ont faict tous services qu'ils peu-

• vent ; ils ne sont poinct nos ennemys ; je vous prie de leur » aller remonstrer que, si je leur dois aulcunes choses, je pro- » mets de les bien contenter. » Les capitaines haranguèrent leurs soldats et les engagèrent à mettre fin à ces scènes affligeantes ; on obtint même la restitution de quelques-uns des objets enlevés ; toutefois, le calme ne se rétablit pas ; les auxiliaires déclarèrent qu'ils voulaient partir, qu'ils étaient trahis , que le duc les suivrait , s'il le jugeait à propos , mais qu'ils n'attendraient pas un instant de plus, et que

ti on De leur ouvrait pas les portes , ils les enfonceraient.

On abaissa le pont-levis de la porte de Maidiére, et ils sortirent tn désordre. René monta précipitamment à cheval avec sa noblesse et quitta Pont-à-Mousson , qu'il ne pouvait plus défendre. On n'eut que le temps de sauver l'artillerie, et on abandoona tous les bagages. Le duc de Lorraine courut après les Allemands, les arrêta et leur dit : « Messieurs, pour

• Dieu, meclez-vous en bataille, afin que nous ne soyons per-

• dus....! Vous voyez à un traict d'arbalestrc nos enneinys ;

• s'ils veoyoient que nous soyons desvoyes et sans ordre , ils » nous feroieot grand deshonneur ; je veulx vivre et mourir » avec vous; je vous promecls, foy de prince, de vous sy bien » contenter que de moy vous vous louerez. » Ces paroles firent comprendre aux soldats la nécessité de se rallier ; les divers corps se reformèrent, « les couleuvrines ensemble, les pic- » quiers de mesme et les hallebardiers aussy »,

Le duc de Bourgogue, averti du départ de ses adversaires, se présenta à la porte qui regarde Mousson au moment où ceux-ci achevaient de défiler sous la porte de Maidiére, et il allait certainement les poursuivre, quand un épais brouillard s'éleva fort à propos pour lui dissimuler les mouvements des Lorrains et favoriser leur retraite. Ils se dirigèrent sur Nancy, en passant prés de Uverdun. Le bac qui servait à franchir la Moselle ne pouvant recevoir une armée, les cavaliers furent obligés de prendre les fantassins en croupe, et le duc en transporta plus de trente pour sa part. Quand il fut dans les entirons de sa capitale, il adopta toutes les mesures propres à mettre cette ville en état de soutenir le nouveau siège dont elle était menacée ; il y fit entrer un bon nombre de soldats éprouvés, dont il confia le commandement à Ménault et à (iratien d'Agucrre, au Petit Jean de Vaudémont, à Pierre d* Oriolles , à Vautrin du Fa y , au capitaine gascon Piedde -Fer et au capitaine Fortune, qui devait abandonner la rause de René. On conduisit dans Nancy ce que Ton ramassa

de vivres et de munitions dans le bourg de Rosières , à Einville, à Saint-Nicolas-de-Port et dans les villages voisins; malheureusement, le pays avait tant souffert de la guerre , qu'il fut impossible de procurer aux bourgeois et i la garnison de Nancy les approvisionnements convenables. Une députation de la bourgeoisie, qui était venue conférer avec le duc afin de bien connaître ses intentions, répondit cependant que Ton avait assez de vivres pour tenir deux mois ; le prince promit de secourir la ville avant l'expiration de ce laps de temps et engagea chacun à faire son devoir.

Les restes de l'armée s'étaient logés dans le bourg de Saint- Nicolas. Ils y eurent bientôt une alerte ; on répandit le bruit que Charles s'approchait avec toutes ses forces, et les Lorrains allèrent se mettre en bataille entre Saint-Nicolas et le village de la Neuveville ; mais on ne tarda pas à leur annoncer que les Bourguignons, qui attendaient d'un moment à l'autre des renforts considérables, n'avaient pas encore quitté Pont-à- Mousson. René, qui ■ esloit en grande mélancolie » et n'avait plus assez de soldats pour continuer la guerre avec espérance de succès , résolut de distribuer ses troupes dans les places les plus importantes , et d'aller lui-même stimuler la lenteur de ses alliés. Malhorty fut chargé de garder Rosières, avec quelques centaines d'allemands ; d'autres allemands, commandés par un capitaine de leur nation , entrèrent à Lunéville ; le duc confia Gondreville au bâtard de Vaudémont ; Bruyères à Pierre du Fay et à Vautrin de Vaubecourt ; Mi recourt à Henri et à Ferri de Tantonville ; Vaudémont à Nicolas on Collignon de Ville ; Épinal à Vautrin Wisse ; Arches au sire de Hardémont ; Saint-Dié à Jean d'Haussonville , et Remiremont au capitaine Harnexaire (4).

René prit ensuite le chemin de l'Alsace, avec une bande

(1) V. Chron. de Lorr., ibid., col. Ixxxiv-lxxxriïj ; Ouvrier, ibid., p. 251-250.

de mercenaires allemands qui s'en retournaient, et auxquels il devait encore deux ou trois cents florins. Quand ils furent arrivés à Raon-l'Etape, ils fermèrent les portes de celte petite ville et signifièrent au duc qu'ils ne les ouvriraient pas avant d'avoir reçu la somme qu'ils réclamaient. Le prince éprouvait le plus grand embarras, car ses ressources étaient presqu'entièrement épuisées, et il ne savait comment satisfaire la soldatesque au pouvoir de laquelle il se trouvait. Un bourgeois de Raon, nommé Cachet, avait heureusement quelqu'argent à sa disposition; il l'apporta à René ; plusieurs dames mirent leurs bijoux en gage, et on parvint de la sorte à rassembler la somme nécessaire pour payer les soldats. Le duc, redevenu libre, continua sa route et se rendit à Strasbourg, puis dans la ville de Baie. Il y rencontra les députés des princes allemands et des villes impériales avec lesquels il était allié, et il leur demanda des secours suffisants pour lui permettre de faire lever le siège de Nancy et de repousser le duc de Bourgogne. Après bien des délibérations, les députés répondirent qu'ils étaient prêts à fournir les contingents qu'ils avaient promis, mais que la coopération des Suisses était indispensable. René le comprit et parcourut successivement les différents cantous ; il rencontra d'abord plus de protestations bienveillantes que d'assistance réelle , parce qu'un légat du pape Sixte IV négociait, par ordre du souverain-pontife, un traité de paix entre le duc de Bourgogne et les Suisses, et ne cessait de représenter à ces derniers que Charles, éclairé par les défaites de Granson et de Moral, était résolu à respecter désormais leur liberté; que ce prince souhaitait ardemment de rétablir avec eux des rapports d'amitié, et que, dans les circonstances présentes, il serait imprudent et même condamnable de se livrer à des hostilités nouvelles. Le duc de Lorraine, ne pouvant rien obtenir des gouvernements, Ot appel à la jeunesse suisse et offrit une solde et des récompenses à ceux qui s'enrôleraient à son service. Il ne vit d'abord

personne répondre à cet appel, mais quand il eût toit annoncer qu'il payerait quatre florins par mois à tout soldat qui rallierait sa bannière, les auxiliaires arrivèrent en foule. Les magistrats des cantons, qui avaient peut-être favorisé sous maio les efforts de René, jugèrent à propos de ne pas laisser sans direction les rassemblements considérables d'hommes armés que l'on avait formés dans divers lieux, et ils leur donnèrent des chefs et des enseignes.

Pendant que le duc essayait de réunir une armée, Charlesle-Téméraire, redoutant l'arrivée de ce secours, pressait le siège de Nancy. Avant de quitter Pont-à-Mousson, il avait reçu des renforts qui avaient porté son armée à vingt mille hommes, et dès le 22 octobre il avait investi la capitale de la Lorraine.. Ses troupes s'étaient établies dans les tranchées creusées pour le dernier siège , et que les Nancéiens n'avaient pas eu le temps de détruire pendant les quinie jours qui s'étaient écoulés entre le départ du sire de Biévre et le retour du duc de Bourgogne. Sans parler d'une batterie qui foudroyait la courtine rattachant la grosse-tour i la porte Saint-Nicolas, une énorme bombarde ne cessait d'envoyer des projectiles sur la porte de la C rafle. Une autre bombarde ébranlait de ses coups répétés la tour Sar ou Soratte, qui s'élevait vers l'extrémité occidentale de la rue du Haut-Bourgeois. Les paysans lorrains ne fournissaient des vivres à l'armée bourguignonne que lorsqu'ils y étaient forcés, mais i'évêque de Metz ne la laissa d'abord manquer de rien. Malgré la rigueur de la saison, Charles se flattait de contraindre bientôt la ville à capituler, et, le 50 novembre, il écrivait au mayeur et aux échevins de Dijon : «... Nous espérons » dedans brief temps avoir entièrement recouvré cestuy notre » pay3 de Lorraine • (4).

Les capitaines auxquels René avait confié la défense des

(t) V. Archives de l'hôtel de ville de Dijon, registre I, n° 172.

forteresses voisines de Nancy ne négligeaient rien pour ralentir les progrès du siège , et harcelaient continuellement les Bourguignons. Malhorty qui commandait à Rosières , ayant appris, dans les derniers jours d'octobre, qu'un convoi, composé de huit voitures chargées de vivres et de vêtements, était parti de Rambervillers pour le camp de Charles-le- Téméraire , Malhorty , disons-nous , s'embusqua près du village de Ferrières, s'empara des huit voitures et partagea le butin entre ses soldats. Le jour de la Toussaint, à dix heures du soir, le bâtard de Vau démont sortit de Gondreville avec quatre cents hommes, auxquels il avait distribué des écharpes blanches pour qu'il leur fût possible de se reconnaître malgré l'obscurité , traversa la forêt de Haye et vint , à une heure du matin, surprendre un détachement ennemi logé dans le village de Laxou. Les Lorrains fouillèrent d'abord les maisons qui formaient la partie basse du village jusqu'à la rue de la Fontaine ; pendant ce temps, les bourguignons qui occupaient la partie haute s'éveillèrent nu bruit, se réfugièrent dans l'église et sonnèrent le tocsin. On donna aussitôt l'alarme dans le camp de Charles, qui n'était pas éloigné de plus d'une demi lieue, et des troupes nombreuses se dirigèrent à la hâte wi Laxou ; mais, croyant avoir affaire au duc René en personne, elles n'osèrent s'avancer beaucoup au delà de la censé de Sainie*Anne, et le bâtard s'en retourna à Gondreville, sans être inquiété, avec des prisonniers, trente chevaux et du butin. Les défenseurs de Nancy s'étaient imaginé, comme les assiégeants, que le duc arrivait à leur secours avec une armée, et, pour opérer une diversion, ils ne cessèrent, pendant la nuit, de faire un feu terrible sur les lignes des Bourguignons ; à la pointe du jour, ils reconnurent leur erreur, mais ae perdirent pas courage.

Vers le même temps, quatre cents cavaliers très-bien montés, et qui venaient de Bourgogne , traversèrent une partie de la Lorraine pour rallier l'armée de Charles. Arrivés à Tonnoy,

ils pensèrent pouvoir y coucher sans péril, parce qu'ils étaient peu éloignés de Bayon, de Ncuviller-sur-Moselle et de Richardménil qui avaient reçu des garnisons bourguignonnes. Un habitant de Tonnoy se rendit à Rosières et offrit à Malhorty de l'amener jusqu'au milieu du village, à l'insu des ennemis, quoique ceux-ci fussent sur leurs gardes. La proposition fut acceptée, et, à minuit, la garnison de Rosières pénétra dans Tonnoy, fit main-basse sur tout ce qu'elle rencontra dans les rues, enfonça les portes des maisons, tua les soldais qui voulurent se défendre, en prit plusieurs et se retira avec cent quarante chevaux et une quantité d'armes et de bagages. Les chefs des Bourguignons s'étaient logés dans le château ; ils y recueillirent le reste de leurs soldats, et, quand le soleil fut levé , ils mirent le feu dans le village et vinrent raconter leur désastre au duc , qui jura de se venger de Malhorty.

Le 30 novembre, Vautrin Wisse, gouverneur d'Epinal, apprit que les sires de la Rivière et de Conches regagnaient la Bourgogne, avec une escorte de deux cents cavaliers, et devaient passer la nuit dans un village voisin de Dom paire. Il y courut avec ses soldats , mais, en approchant du village, le 4er décembre au malin, il fut averti que les ennemis étaient déjà en roule. Présumant, et non sans raison , qu'ils iraient chercher un gîte à Fontenoy , où se trouvait une garnison de leur nation , il fil un grand détour dans les forêts , et , malgré le froid et la neige, se mit en embuscade près de ce bourg , pour tomber sur les Bourguignons quand ils en sortiraient le lendemain. Ceux-ci eurent connaissance du projet restèrent dans Fontenoy et se préparèrent à opposer une résistance désespérée. Wisse, craignant de perdre du monde dans une attaque de vive force et comprenant qu'il avait manqué son coup , se borna à faire une excursion sur la frontière de la Franche-Comté , où il enleva plus de trois cents tètes de bétail. Huit ou dix jours après, la garnison de Fontenoy désira prendre une revanche, s'avança jusque dans les environ»

<f Epiotl cl s'empara de beaucoup de bestiaux. Vautrin Wtssc donna la chasse à ces pillards , les atteignit à une lieue et demie de Fontenoy et les tailla en pièces. Le 10 décembre, André d'Uaraucourt, qui combattait dans les rangs des Bourguignons, fit essuyer un échec à la garnison de Ville. Il conduisit dans le château de Darney dix-huit ou vingt prisonniers , qui parvinrent à s'échapper bientôt après.

Charles ne pouvait maîtriser son impatience en voyant que les Nancéiens continuaient à se défendre avec plus d'obstination que jamais. Comme il n'ignorait pas que la ville était mal approvisionnée, il avait espéré d'abord qu'elle capitule» rail assez promptement, et n'avait pas voulu, pour ménager b vie de ses sujets, livrer des assauts toujours meurtriers. Mais les intempéries de la saison et les maladies qu'elles engendrèrent firent périr plus d'hommes que le fer. Le camp était rempli de soldats hors d'état de rendre aucun service, et on les envoya à Saint-Nicolas , afin qu'il leur fût plus facile de se rétablir. Malhorly, sachant qu'ils ne se tenaient pas sur leurs gardes, demanda du renfort au gouverneur de Lunéville , et entra , pendant la nuit , dans le bourg de Saint-Nicolas, qui n'avait ni portes, ni murailles. Les Bourguignons, la plupart blessés, malades ou endormis, furent accablés avant d'avoir pu se mettre en défense; plusieurs réussirent à se réfugier dans l'église dont ils barricadèrent les issues, et ils commencèrent à tirer avec leurs arbalètes sur les lorrains qu'ils apercevaient. Malhorly attaqua l'église; ses soldats y pénétrèrent après un sanglant combat, elles Bourguignons, investis de toutes parts, jetèrent leurs armes et se retirèrent dans le sanctuaire, où ils se croyaient en sûreté; quelques-uns montèrent même sur le grand-autel et embrassèrent la statue de saint Nicolas ; mais les Lorrains, égarés par le ressentiment et enivrés de leur succès, ne firent %ùte à personne et massacrèrent ces malheureux. Malhorly réunit les chevaux que I on trouva dans les écuries, et qui

étaient bien au nombre de dix-huit cents, chargea le butin sur des chariots et regagna sa forteresse à la pointe du jour.

Ceux des Bourguignons qui s'étaient échappés au milieu da tumulte allèrent , en toute hâte, avertir leur souverain et dirent « que c'estoient ceulx de Rosières qui avoient faict ceste » destrousse >. Charles résolut alors de punir sur-le-champ l'audacieux capitaine qui lui avait fait éprouver d'aussi déplorables échecs. Confiant la garde de ses lignes à un corps de troupes suffisant pour contenir les Nancéiens, il se dirigea vers Rosières avec le gros de son armée. Son avant-garde, qui marchait avec trop peu de précautions, tut complètement défaite. « Mons Malhorty n'estoit endormi, dit Thierriat, et laissa » venir et s'embarrasser les Bourguignons qu'estoient à l'avance » en certain lieu fangieux, joignant la croix de Monsieur sainct » André. Et furent attaquez en temps que n'y songeoient, et » mis en tel désappoinct que n'en eschappa qu'un seul que » fut porteur de telle nouvelle. De ce le Bourguignon eut » grand rage en son cœur, et ne put tenir en place que n'a- » vançast et vouloit franchir la glace; mais n'estoit place où » ne fust Malhorty ; de ce furent les Bourguignons en tel dé- » sarroi que s'en départirent, non sans grands jure mens de 9 la part de Monsieur de Bourgogne (1). » Celui-ci fut obligé de rentrer dans son camp. Immédiatement après, il convoqua ses capitaines et leur signifia qu'il fallait tâcher de prendre Nancy, avant que le froid et les maladies eussent achevé de détruire son armée. On redoubla en conséquence le feu de (artillerie, afin de pratiquer des brèches assez larges pour que Ton pût donner un assaut. Les Nancéiens, qui avaient connu le départ de Charles- le-Téméraire, avaient espéré, une seconde fois, voir arriver le secours qu'ils attendaient depuis si longtemps; ils n'avaient cependant pas jugé i propos de faire une sortie pour opérer quelque diversion, et le brusque

(4) V. Mémoires, règne de René II, dans le recueil cité.

retour de Charles détruisit de nouveau leurs illusions, mais n'abattit ni leur courage, ni leur constance (1).

La rigueur de l'hiver et les armes des Lorrains ne travaillaient pas seuls à la ruine de Charles ; la trahison allait y joindre ses efforts. Quoique Campo-Basso fût depuis plusieurs années au service de ce prince, il n'oubliait pas qu'il avait combattu pour la maison d'Anjou, et qu'il avait obtenu comme récompense la principauté de Commercy. Quand il s'aperçut que la fortune commençait à abandonner le duc de Bourgogne, il eut regret d'avoir rompu ses anciens engagements , et fit secrètement proposer à René II et à Louis XI de leur livrer son maître. De pareilles offres furent d'abord repoussées, et le roi de France prévint même Charles de se défier de Campo-Basso ; mais ce conseil n'eut d'autre résultat que d'augmenter la confiance du Bourguignon dans son indigne lieutenant, et il répondit, non sans une apparence de raison, que si Campo-Basso avait voulu le trahir, le roi ne l'en aurait pas averti. René fut moins sévère que Louis ; il accueillit plus tard les propositions de l'Italien et lui promit une magnifique récompense , s'il pouvait l'aider à recouvrer son duché. Campo-Basso, désireux de la mériter, tâcha de faire traîner en longueur le siège de Nancy , en retardant l'arrivée des munitions de guerre et en suscitant d'autres obstacles. Un outrage qu'il reçut du duc de Bourgogne acheva de rompre les liens qui l'attachaient, du moins extérieurement, à la cause de ce prince (2). Mais, avant de parler de cet incident, é est nécessaire de retourner en Suisse, où nous avons laissé le duc de Lorraine occupé à demander des secours que l'on paraissait peu disposé à lui accorder. Jean Waldmann, avoyer de Zurich, qui avait admiré la valeur de René à la bataille

(!) V. Chron. de Lorr., ibid , col. Irariij-icij. (1) V. Mémoire de Commyne*, édit. de Lcnglcl du Frennoy , t. I, p. 277-280.

de Moral, Ht toutefois de telles instances en sa faveur, que le conseil de ce canton promit un contingent que Ton devait mettre en marche le lendemain de Noël. Sur la demande de Zurich, une diète fut convoquée à Lucerne pour le 25 novembre , et les cantous s'engagèrent à fournir, dans le délai d'un mois , des contingents proportionnés à la population et aux ressources de chacun. Le duc conclut , à cet effet, des traités séparés avec les différentes villes (1), et, grâce à une somme de quarante mille francs que Louis XI venait de lui faire remettre , il fut en état de donner immédiatement une gratification à chaque soldat.

René avait près de lui le sire de Bassompierre , Jean de Vaudrey, et son mailre-d'hôtel , Suffren de Baschi, gentil— homme provençal (2). Ce dernier, quoique malade de la fièvre depuis plusieurs jours, offrit de se rendre en Lorraine et de faire tous ses efforts pour pénétrer dans la ville de Nancy, afin d'annoncer aux habitants qu'ils allaient être secourus. Le doc l'ayant autorisé à exécuter ce projet, Baschi gagna le château de Vaudémont, où il trouva Gérard d'Avillers, les sires d'Aigremont, de Tantonville et quelques autres gentilshommes. Il leur fit connaître les bonnes nouvelles dont il était porteur, et demanda si l'on pouvait lui procurer un guide qui le conduirait aussi près que possible des murailles de Nancy. Un soldat qui l'écoutait se présenta et assura qu'il mènerait le matlre-d'hôtel jusqu'au bord du fossé. Les noble* que nous venons de nommer voulurent accompagner Baschi. Après s'être chargés de sacs de poudre et de provisions de bouche, ils vinrent à l'abbaye de Clairlieu, et quand la nuit fut profonde, ils traversèrent le plateau boisé qui sépare ce roona-

(1) Le traité conclu avec Soleure se trouve au Trésor des ch., layette Suiuei, n° 3. Il est daté du 30 novembre.

(2) Les anciens historiens lorrains n'ont pas connu le véritable nom do ce gentilhomme et l'appellent Chiffron de Vachières.

«1ère du vallon de Boudonville, et suivirent le cours du ruisseau par lequel sont alimentées diverses fontaines de Nancy. Comme le ruisseau, gonfle par les pluies, était débordé et couvrait un certain espace de terrain, les assiégeants avaient été contraints d'interrompre en cet endroit leurs lignes de circonvallation, et le guide qui connaissait le passage se proposait d'y conduire les Lorrains. Ceux-ci marchaient à la H le, et les premiers arrivèrent, sans être aperçus, jusqu'au boulevard qui couvrait la porte de la Crâne, sautèrent dans le fossé et crièrent : Lorraine! Lorraine! pour que Ton vint les recevoir. Basclii s'élanl un peu écarté rencontra une tranchée qu'il ne put franchir, parce qu'il était affaibli par la fièvre; quelques soldats le firent prisonnier et donnèrent l'alarme. Les gentilshommes qui suivaient le maître-d'bdtel retournèrent aussitôt sur leurs pas. Les Bourguignons s avancèrent jusqu'aux fossés, afin de tirer sur les lorruins qui y étaient descendus; mais les Nancéiens allumèrent un bon nombre de torches pour éclairer ces derniers, et firent un si grand feu de leurs serpentines, que les assiégeants coururent chercher un abri derrière leurs lignes.

Baschi fut traîné devant le duc de Bourgogne, qui voulut riaterroger lui-même (1). N'en ayant tiré aucun renseignemenu sur les projets des Lorrains, il prescrivit de l'accrocher à un jiibet. Campo-Basso et Galeotto, qui connaissaient le captif, prièrent Charles de révoquer cet ordre, et lui firent remarquer que ses adversaires avaient en leur pouvoir des officiers de marque sur lesquels ils se vengeraient, selon toutes les apparence*. Baschi lui-même se jeta aux genoux du priace et lui dit : « Au nom de la Passion, saulvés rooy la

• vie, et ne me faictes ainsy pauvrement mourir ! Je suis bien 1 asseuré que dix ou douze des meilleurs prisonniers que les

• Lorrains tiennent , pour moy les aurez ». Le bâtard de

I Chroo. <k» Rémoml M«wc*n citée par Chrvrur, ihid., p. *W.

Bourgogne , le sire de Bièvre , les comtes de Na9$ao cl de Chimay joignirent leurs supplications à celles du mailred'hôtel, et Campo-Basso s'écria : « Monsieur , il a faict » comme loyal serviteur. Si un de nous autres estoit prins » en vous servant, on le pendoit, vous ne seriez pas coo- » tenl ; vous certifie que se mourir le faicles , beaucoup » de vos gens mourront pour luy. » Charles ne répondit à cette judicieuse observation que par un soufflet, et Campo- Basso, qui ne laissa rien transpirer de la fureur qu'il éprouvait, s'affermit dans la résolution de trahir le duc, à la première occasion favorable. Baschi fut conduit vers une potence dressée auprès de la fontaine Saint-Thiébaut ; comme il craignait la mort, il dit au prévôt des maréchaux , qui présidait aux apprêts du supplice, que si on le ramenait devant le duc, il lui révélerait un secret tellement important, que ce prince ne manquerait pas de lui accorder la vie. Ce secret n'était autre chose que l'offre faite à René par Campo- Basso. Suffrcn avait servi d'intermédiaire entre l'Italien et le duc de Lorraine, il connaissait tous les détails de la négociation, et c'est pourquoi Campo-Basso avait fait tant d'instances pour obtenir que le maltre-d'hôlel ne fût pas mis à mort. Le prévôt ayant consenti à surseoir à l'exécution, on voulut annoncer à Charles que le condamné désirait lui faire part d'an secret ; mais Campo-Basso , qui se tenait devant la porte de la tente de son maître, n'y laissa entrer personne , déclarant que Charles n'entendrait plus rien et enjoignait d'exécuter ses ordres sur-le-champ ; en sorte que Baschi , après s'être confessé, fut accroché à la potence. Le lendemain, Gérard d'Avillcrs et les sires de Tantonville firent signe qu'ils avaient à parler à l'officier bourguignon qui commandait dans la tranchée voisine de la porte de la C rafle, et demandèrent que l'on traitât le prisonnier avec humanité. Le bâtard de Bourgogne, qui se trouvait près de là, leur annonça ce qui s'était passé, et les assiégés réclamèrent le cadavre de Baschi pour lui don-

ocr une sépulture honorable. Charles refusa d'abord; mais ses principaux officiers rayant supplié de ne pas priver de celle satisfaction les amis du maftre-d'hôtel, le duc leur tit délivrer le corps, qui fut reçu processionnellement , porté à Saint- Georges et inhumé dans le sanctuaire (1).

Bien que Charles prétendit que le droit de la guerre l'autorisait à agir de cette manière , le supplice de Suûren de Baschi fut regardé partout comme un assassinat, et le duc ne tarda pas a en éprouver de cuisants regrets. En effet, le jour qui suivit les funérailles du malheureux gentilhomme, les assiégés pendirent un prisonnier bourguignon à l'extrémité d'une poutre qu'ils firent sortir par une des fenêtres de la grosse-tour, et Lionnois assure même que, dans le XVIII* siècle, on voyait autour de la baie occidentale du clocher de àaini-Epvre quelques crochets en fer auxquels les Nancéiens avaient pendu plusieurs ofliciers bourguignons (2). Quand la nouvelle de l'attentat commis sur la personne de Baschi parvint aux oreilles de René, ce prince enjoignit de faire subir le même supplice aux ennemis détenus dans la forteresse de Goodreville, et promit d'indemniser ceux de ses sujets qui comptaient en tirer des rançons (3). Les prescriptions de René furent ponctuellement suivies. La chronique de Lorraine rapporte même que les prisonniers bourguignons que Ton gardait à Epinal, Mi recourt, Lunéville et Rosières furent mis à mort comme ceux de Gondreville, et que le nombre de ces infortunés s'éleva au moins à cent vingt. Le résultat de ces blâmables représailles fut de répandre la terreur parmi les

(1) V. Commvncs, ihid. ; Chron. de Loir., ibid., col. irij-icvj.

[% V. Histoire de .Nancy , t. 1, p. 241. L'assertion de Lionnoi* ne semble pas exacte, et la chronique de Lorraine ne dit mot du supplice de ces oâ»nert.

(3) Le mandement de René est imprimé dans Calmct, ibid., col. exiiij «* oxiv. Il est datf par erreur du l«r décembre, car la mort de Suflrenet

soldats de Charles, qui n'osaient plus quitter leurs lignes, ni s'écarter du camp, dans la crainte de tomber entre les mains de leurs adversaires.

La position des Nancéiens n'en était, au reste, pas moins difficile; la présence de quelques-uns des gentilshommes qui accompagnaient Suffren de Baschi et l'annonce d'un prompt secours avaient répandu l'allégresse dans la ville ; mais quand plusieurs jours se furent écoulés, et que l'on ne vit pas arriver le secours si impatiemment attendu, le découragement

manquaient depuis longtemps; ■ chascune sepmaine, (les » assiégés) deux ou trois chevaulx tuoient par faulte de chair > de bœufs et moutons ; tous les chiens, chats, rats, rattes, » les mangeoient en guise de venaison ». Le capitaine Fortune, ne croyant pas que la ville pût continuer à tenir, laissa, comme par raégarde, tomber son chaperon dans le fossé qui bordait le boulevard de la porte Saint-Nicolas, y descendit sous prétexte de le ramasser, gravit tout-à-coup la contreescarpe et courut vers les tranchées, en criant : Vive Bourgogne! Il fut conduit devant Charles-le-Téméraire et lui fournit les détails les plus exacts et les plus minutieux sur la fâcheuse position des assiégés ; ce qui confirma le duc daos la pensée qu'ils ne pouvaient tarder à lui ouvrir leurs portes.

La famine devenait de jour en jour plus intolérable, et les capitaines qui commandaient la garnison résolurent d'envoyer un messager au duc de Lorraine, pour lui /aire connaître le véritable état des choses, et pour presser l'arrivée du secours. Le capitaine Pied-de-Fer offrit de se charger de cette périlleuse commission ; il sortit de la ville dans l'obscurité, traversa le camp bourguignon sans exciter de défiance, gagna Rosières, et de là, marchant jour et nuit, alla trouver René et lui transmit verbalement la requête des Nancéiens; car on n'avait voulu lui confier aucun écrit. Pied-de-Fer revint en Lorraine, mais n'osa s aventurer une seconde fois au milieu

des ennemis et se réfugia dans la ville de Rosières (4). L'absence prolongée de cet homme augmenta les inquiétudes des Natif éiens, et on se détermina à dépécher au duc un nouveau messager. Un compagnon drapier, appelé Thierry et natif deMirecourt, se présenta, franchit aussi heureusement que Pied-de-Fer les lignes des assiégeants, el se rendit en cinq jours auprès de René II, qui lui montra les bandes de suisses déjà réunies et prêtes à se mettre en route. Thierry reprit avec empressement le chemin de la Lorraine. A Saint- Nicolas, il emprunta à un de ses amis une serpe, un vieux chapeau et « un rouchet • (espèce de blouse), s'enfonça dans le bois de Saulru, y fit un fagot et se dirigea vers le quartier bourguignon voisin de l'hôpital destiné aux pauvres voyageurs, et qui devint plus lard le couvent des sœurs-grises. Plusieurs soldats lui offrirent de lui acheter sa charge, car le froid était très-vif; mais le lorrain répondit que le fagot était vendu à un anglais, qui l'attendait impatiemment. Quand Ibierry ne fut plus qu'à une petite distance de la porte Saint- Nicolas, il s'assit, comme pour se reposer, pois il laissa. tomber son fardeau, s'élança du côté du fossé, s'y jeta et fut introduit dans Nancy. Après avoir remercié. Dieu dans l'église Saint- Georges, il répéta aux assiégés tout ce qu'il avait entendu, et, désormais certains de voir bientôt le duc de Lorraine sous leurs murs , les Nancéiens prirent la généreuse résolution de périr plutôt que de livrer leur ville à l'ennemi (*).

La famine n'était pas ce qui les effrayait le plus ; ils avaient

(\) L'assertion de la chronique de Lorraine est formelle; cependant, il «eruble résulter d'une mention contenue dans le compte du receveurgéuénl pour 1478 que Pied-de-Fer parvint a rentrera Nancy.

G9es de Itrunevol, domotique des pages, eut le même bonheur que Thierry. V. le registre du receveur -général pour 1480-1481. Un autre individu nommé lluyu et natif de ta Nruvelotle parvint également à entrer à Nancy, le t«r janvier dan» la soirée, et remit aux assiégés des lettre* de Kcoé II. V. le registre îles L Ures-Palcntrs pour 1473-1477.

complètement épuisé leurs munitions de guerre, et ils craignaient qne, ne pouvant se servir de leurs canons ni de leurs couleuvrines, il leur fut difficile de repousser un assaut. Un nommé Michel Glorieux, qui était gouverneur de l'artillerie , déclara alors aux capitaines Ménault et Gratien d'Aguerre qu'au moment où les Bourguignons s'étaient emparés de Nancy, Tannée précédente, il avait enterré deux tonneaux de poudre qu'il réservait pour une pareille nécessité. Un habile canonnier, appelé Pierre, mit aussitôt une pièce en batterie sur la porte de la Crâne, et réussit à démonter deux fois la grosse bombarde qui tirait, tous les jours, sur cette porte el causait de nombreux dégâts dans la ville. Charles devint furieux quand il vit tle nouveau jouer l'artillerie des assiégés ; il était persuadé que ceux-ci n'avaient plus de poudre et il s'imagina qu'on l'avait trompé ; néanmoins, il ne jugea pas à propos de tenter un assaut et attendit encore dans l'espérance que la disette forcerait les Nancéiens à capituler.

Tandis que la capitale de la Lorraine s'illustrait par celte héroïque résistance , René ne perdait pas un moment pour organiser l'armée avec laquelle il allait rentrer dans son duché. Quelques jours après Noël, il chargea l'auteur de la Chronique de porter aux gouverneurs des villes occupées par les Lorrains l'ordre de marcher sur le bourg de Saint-Nicolas, et d'y être rendus, avec tout leur monde, le 4 janvier 1477 (1). Les auxiliaires suisses s'étaient concentrés autour de la cité de Baie. Quand le duc voulut partir, il s'aperçut, avec douleur, qu'il lui manquait douze cents florins pour acquitter les dépenses de ses soldats et payer la gratiGcation qu'il leur avait promise. Il avait vendu l'argenterie qui lui restait, usé des avances faites par les Strasbourgeois, dépensé le subside envoyé par Louis XI, el, comme les financiers bâlots exigeaient des nantissements que René ne pouvait leur

(1) V. Cbron. de Lorr., ibid., col. xevj-cj.

donner, ce prince foyail son entreprise sur le point d'échouer. Le comle Philippe de Liuange til les plus belles promesses, tant en son nom qu'au nom du duc de Lorraine ; tout fut inutile. Ce dernier Tenait heureusement de prendre à son service le comte Oswald de Thierstein , qui avait rempli les fonctions de lieutenant impérial dans la Haute-Alsace, et que l'archiduc Sigismond avait disgracié et remplacé par Guillaume de Ribaupierre. Oswald, possesseur de biens considérables, engagea, pour sûreté de la somme demandée, non seulement ses domaines, mais encore ses deux fils ; et les douze cents florins furent comptés aux Suisses , qui consentirent enfin à se mettre en roule.

Les contingents des villes et des seigneurs d'Alsace étaient prêts depuis quelques jours , et le duc les avait dirigés sur la ville de Saint-Dié, où il se proposait de les rejoindre. Quantité de gentilshommes et de guerriers renommés marchaient avec ces contingents ; ceux de Colmar, de Schelestadt et de Kaisersberg étaient commandés par Hermann d'Eptingen ; on remarquait dans celui de Strasbourg, le plus nombreux de tous, Gaspard Barpfenning, Jean, Maurice et Louis de Kagcneck, Gérard de Hochfeiden, Eberbard Sturrafeder, Frédéric dt* Fleckenstcin, Nicolas Baer, Nicolas Merschwcin, Nicolas Wurmbser, Gaspard de Seekach, créés chevaliers à Morat ; Sigel de Mùhlenheim, Jean-Guillaume Zu-Ried, Jean Spender, Conrad d'Ambringen, Otlon Stunn , Jean de Seckingen , Georges-Marx d'Eckweyersheim , Albert de Dachsenhaufen, Sigismood Dachsenheuscr, Louis de Neuborn, Conrad d'Ergow, Gaspard Bawraann et Gaspard Zorn de Bulach, qui obtinrent la même distinction sur le champ de bataille de Nancy.

Quoiqu'en aient dit plusieurs historiens, il ne parait pas que les Suisses fussent plus de huit mille ; les gens de Scliaffhouse étaient conduits par leur premier magistrat, Ulrich Trùllercy ; Brandolflf de Slcin guidait les Bernois , Pelcrmann Rot les

Hàlois, et Jean Waldmann le contingent de Zurich. Beaucoup de chevaliers et de magistrats avaient voulu combattre sous leurs ordres, comme simples volontaires, et nous citerons, parmi eux, Urbain de Mùhieren, Benner de Berne, Kilian de Rumlingen, les lucernois Gaspard de Herlenslein et Albin de Sillinen, Kremer et Félix Schartzmurer (1). René, qui était logé à Blotzheim , à une lieue de BAIe, n'eut pas plustôt la certitude que les Suisses étaient en route, qu'il alla au devant d'eux, à pied, une hallebarde sur l'épaule, pour leur Taire honneur et se conformer à leurs usages. Il prit ensuite les devants et se rendit à Saint-Dié, pour organiser les contingents alsaciens ; mais ceux-ci ne l'avaient pas attendu et s'étaient avancés jusqu'à Ogéviller, à peu de distance de Lunéville. Il les atteignit enfin , et les Suisses, qui faisaient de longues marches, ne tardèrent pas à le rejoindre, en sorte que le duc se trouva à la léte d'une armée de quatorze mille hommes.

Il apprit à Ogéviller que les gouverneurs des villes fortes s'étaient acheminés, ainsi que leurs garnisons, vers Saint-Nicolas, où il leur avait donné rendez-vous pour le 4 janvier, et qu'ils occupaient ce bourg avec quatre mille hommes. Charlesle-Téméraire, instruit, par ses espions, du mouvement de concentration opéré par les Lorrains, soupçonna qu'ils se réunissaient pour rallier le secours qu'ils espéraient, et voulut lés prévenir et empêcher leur jonction , en mettant lui-même une grosse garnison à Saint-Nicolas. Le 3 janvier, il y envoya trois cents lances, et le commandant avait ordre d'incendier le bourg, s'il ne pouvait s'y maintenir. Au moment où son avant-garde entrait dans la grand' rue, les Lorrains pénétraient dans Saint-Nicolas par l'autre extrémité. Ils chargèrent aussitôt lavant-garde ennemie , lui tuèrent cinq ou six hommes , la poursuivirent jusqu'à la Madeleine et la rejetèrent sur le corps principal, qui n'osa pousser plus loin et

(1) V. Revue d'Alsace, t. I, p. 358-342, 34* et 3*5.

regagna le camp bourguignon. Les Lorrains se fortifièrent avec célérité, barricadèrent toutes les avenues et attendirent l'armée de René II. Celui-ci logea, le 2 janvier, a Hadonviller et parut aux environs de Saint-Nicolas le 4, dans l'après-midi. Les troupes lorraines vinrent au devant de lui et accueillirent ses auxiliaires avec le plus grand empressement: Le duc s'établit dans le prieuré, les chefs furent hébergés dans c les meilleurs hostels * , quatre mille soldats cherchèrent un abri sous la halle , et les autres furent reçus dans les maisons particulières. Les habitants de Saint-Nicolas furent témoins dans la soirée du même jour de scènes sanglantes, que René II n'osa ou ne put empêcher. Les Suisses , à peine installés dans leurs logements, apprirent que beaucoup de Bourguignons, qui se trouvaient dans la ville au moment où les garnisons lorraines y avaient fait irruption, n'avaient pas eu le temps de s'échapper, et se tenaient cachés dans l'église et dans certaines maisons dont les propriétaires leur avaient accordé l'hospitalité. On se mit immédiatement à rechercher ces malheureux, qui furent tués sans miséricorde. Un suisse ayant découvert un soldat bourguignon dans l'église, le traîna jusque sur le parvis et lui trancha la tète ; d'autres soldats furent liés ensemble , menés sur le pont, précipités dans la Meurthe et percés, de coups de piques.

Pendant que les auxiliaires , et peut-être quelques-uns des sujets de René, se déshonoraient par ces cruautés exercées sur des hommes incapables de se défendre , Je duc prenait , avec ses capitaines, les mesures nécessaires pour préparer le succès de la bataille qu'il comptait livrer le lendemain. Il venait d'être rallié par quantité de gentilshommes et de soldats français , qui accouraient , munis de l'autorisation de Louis XI , pour se mesurer avec les Bourguignons. Bien que le mauvais état des affaires de Charles ne fût un mystère pour personne , et que les symptômes avant-coureurs de la ruine de ce prince n'eussent pas échappe à un politique aussi clairvoyant que le

roi de France, ii n'avait pas jugé à propos de renoncer à la neutralité qu'il avait observée jusqu'alors. 11 s'était contenté d'envoyer dans le Barrois une armée , composée de sept ou huit cents lances ainsi que d'un bon nombre de francs-archers, et conduite par le sire de Craon, lequel « ne faisoil > nulle guerre, mais voyoit qui auroit du meilleur •. Eo même temps , Louis avait licencié plusieurs compagnies, avec l'espérance que tant de soldats , laissés sans emploi , ne manqueraient pas de se rendre en Lorraine ; comme la plupart d'entr'eux le firent en effet (1).

Ce que René craignait le plus était de voir les Nancéiens, rebutés par la longueur du siège et décimés par la faim, livrer leur ville au duc de Bourgogne avant l'arrivée du secours. Gomme les troupes de Charles faisaient meilleure garde que de coutume, et que l'on ne pouvait tenter de s'introduire dans Nancy sans s'exposer à une mort presque assurée, le duc prescrivit de placer un fanal sur le clocher de Saint- Nicolas, que l'on apercevait très-distinctement du haut des murailles et des tours de la ville assiégée. Les Nancéiens remarquèrent effectivement le fanal et se flattèrent que la journée du lendemain serait celle de leur délivrance.

Un sentiment trés-opposé préoccupait les capitaines bourguignons. Ils comprenaient bien que leur armée, affaiblie par les combats, la désertion, les privations et les maladies, était hors d'état de lutter avec avantage contre les troupes fraîches que guidait le duc de Lorraine. Le duc de Tarente, rappelé par son père, avait abandonné Charles depuis quelques jours et avait emmené avec lui la cavalerie qu'il commandait. Les comtes de Nassau et de Chimay profitèrent de cette circonstance pour engager leur maître à ne pas attendre son adversaire, à lever le siège de Nancy et à opérer sa retraite sur Luxembourg. Le 29 décembre, Alphonse V roi de Portugal

(1) V. Commyncs, ibid., p. 283

Tint IroBfcr Chartes, afin de négocier un traité qui aurait terminé la guerre d'une manière honorable et avantageuse pour tout le monde; mais le duc de Bourgogne ne voulut rien écouter, et le roi, voyant que ses conseils n'étaient pas mieux accueillis qae les supplications des comtes de Nassau et de Chimay, se retira le V janvier. Cependant, quand les Lorrains et les Suisses furent entrés à Saint-Nicolas, Charles se décida, contre son habitude, à convoquer un conseil de guerre. Les espions qu'il avait mis en campagne lui faisaient parvenir les renseignements les plus contradictoires ; selon les dos, René s'avançait à la tête de vingt mille hommes; d'après les autres, il ne guidait que des troupes peu nombreuses. Charles adopta avec avidité ces derniers rapports. « Met- » sieurs, dit-il aux capitaines qui ajoutaient foi à la présence

• do contingent helvétique, il n'est pas à croire; car le légat,

> selon les remonstranecs que aux Suisses a faictes, et selon

• ce qu'il m'a rapporté, tous luy ont promis que contre moy

• plus guerre ne feront, et pour l'advenir mes amys vuellent

• estre; mais bien peut estre que l'Enfant (1) a mandé gens ■ de ses garnisons d'alentour d'Espinal et de Rcmsremont,

• et que les villes de Basic, Célestat, Tanne et Colombier

• (Colmar) luy ont fourny quelques aventuriers pour l'ac-

• compaigner, et comme un jeune fol vouldra entreprendre

> de moy venir assaillir ; mais, par sainct Georges! se il le

• fekt, il fera une grande folie. » Dans ce moment, on communiqua au conseil un dernier rapport qui ne laissait plus le moindre doute sur l'arrivée des Suisses, et les capitaines bourguignons firent de nouvelles instances auprès de Charles pour le dissuader de livrer bataille. Ils lui représentèrent que s'il se réfugiait dans le Luxembourg, pendant que la chose était encore possible, René n'irait pas l'y attaquer; que les auxiliaires de ce prince auraient bientôt dévoré toutes ses

(I) 11 appelait ainsi le duc ilr Lorraine.

ressources, et qu'ils s'en retourneraient chez eux dès qu'ils ne recevraient plus rien ; que René ravitaillerait Nancy , mais que rien n'empêcherait l'armée bourguignonne, remise de ses fatigues et renforcée par les troupes que l'on tirerait des Pays-Bas, de revenir aussitôt après la fin de la mauvaise saison, et de faire rapidement la conquête de la Lorraine. Ils ajoutèrent enfin que Charles, avant de s'exposer à une défaite, dont les résultats pouvaient être incalculables, devait songer à sa fille et à ses états, que convoitait l'ardente ambition du roi de France. A ces prudents conseils, le duc de Bourgogne répondit : < Par sainct Georges! Jamais reprochié ne me ■ sera que devant un enfant m'en soye fuis », et il donna ordre de se disposer au combat.

Les soldats furent prévenus de cette décision , qui causa de violents murmures ; mais l'habitude de l'obéissance l'emporta, et les Bourguignons employèrent une partie de la nuit à seller leurs chevaux, à revêtir leurs armures, et à conduire l'artillerie dans le lieu qu'elle devait occuper. Charles, n'espérant pas cacher son éloignement aux Nancéiens, voulut au moins les empêcher de faire des sorties et de détruire les travaux du siège. Il laissa , à cet effet, dans les lignes trois corps peu nombreux chargés de contenir la garnison pendant que les deux armées en seraient aux mains. Le premier, commandé par Hutin de Toullons, observait la porte de la Craffe ; John Middteton bloquait la ville du côté de la porte Saint-Nicolas, et au nord-est jusqu'à la poterne du palais ; enfin ,' les baillis de Hainaut et de Brabant gardaient les tranchées à l'ouest et au sud, de la porte de la Craffe à la gro6se-tour.

A la pointe du jour, et lorsque l'armée bourguignonne allait s'ébranler, le comte de Campo-Basso, à la tête de sa compagnie que les combats avaient réduite à cent soixante hommes, s'éloigna en silence, comme pour gagner le poste qui lui était assigné ; mais, au lieu de marcher vers la Madeleine , il tourna à droite, passa au dessous de Vandœuvre et

coornt droit à Saint-Nicolas (1). Quand les transfuges se trouvèrent prés du bourg , ils arrachèrent la croix de saint André cousue sur leurs vêtements, et leur chef se présenta aux gardes avancées et demanda à parler au duc de Lorraine. Mené devant le prince, il-cxposa les motifs qui l'avaient déterminé à quitter le service de Bourgogne , rappela que René Ier et Jean II lui avaient accordé leur confiance, et supplia le duc de lui restituer le château de Commercy et de l'admettre , avec ses soldats, dans les rangs de l'armée lorraine. René accepta sur-le-champ la proposition de Campo- Basso et fit expédier des lettres qui lui conféraient le domaine de Commercy ; mais quand les Suisses- connurent ce qui venait d'arriver, ils refusèrent de combattre avec Campo-Rasso et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de déserteurs parmi eux, soit qu'ils regardassent leur honneur comme exposé à souffrir d'un pareil voisinage , soit plutôt qu'ils craignissent de voir l'Italien commettre une nouvelle perfidie, pendant la bataille, et les attaquer au moment où ils s'y attendraient le moins. Campo Basso n'insista pas , traversa la Meurthe sur le pont de Saint-Nicolas, suivit la rive droite de la rivière et s'arrêta près du village de Bouxiéres-aux-Dames , où il fut rejoint par son frère Angelo et son cousin Jean de Montfort, qui venaient d'imiter son exemple avec cent vingt cavaliers placés sous leur commandement. Ils obstruèrent le pont avec des charrettes, et, l'issue de la lutte ne paraissant pas douteuse, ils résolurent de faire prisonniers les bourguignons qui, dans leur fuite, se dirigeraient vers Bouxières avec l'espérance d'y

(1) Commyaes (ibid. , p. 137) raconte le Tait bien différemment : Campo-Basso aurait quitté le camp bourguignon quatre jours avant la bataille et serait venu trouver le sire de Craon , qui, alléguant la trêve conclue entre Charles et le roi de France, aurait refusé d'accueillir les transfuges ; et ce serait seulement alors que le capitaine napolitain aurait pris le parti d'aller offrir ses services à René II. Nous préférons le récit de l'auteur de la Chronique, qui assistait à la bataille de Nancy.

franchir la rivière et de gagner ensuite le pays messin (*).

Ces défections, que Ton n'essaya pas de dissimuler, achevèrent de démoraliser une armée qui depuis un an n'avait éprouvé que des revers, et dont l'effectif était, comme on Fa déjà vu, extrêmement réduit par mille causes différentes. Les historiens sont loin d'être d'accord sur le nombre des combattants que celte armée comptait le 5 janvier. Les écrivains bourguignons ont donné une évaluation aussi basse que possible, afin de sauver l'honneur de leur pays, et Commyoes assure même (2) que Charles n'avait plus que quatre mille hommes, dont beaucoup étaient malades ou blessés, en sorte qu'il ne pouvait pas disposer de plus de douze cents soldats. Cette estimation serait exacte si Commyoes voulait parler iei d'hommes d'armes, car une armée de douze cents hommes d'armes présentait en réalité plus de six mille combattants, et c'est à ce dernier chiffre que s'est arrêté M. Guillaume, auteur d'une savante histoire de l'organisation militaire sous les ducs de Bourgogne.

Aussitôt qu'il fit jour, les troupes de Charles quittèrent leurs lignes et se rangèrent en bataille sur le terrain que le duc et ses officiers les plus expérimentés avaient désigné la veille. Il était très-avantageux pour une armée qui allait soutenir l'attaque d'adversaires égaux en valeur et bien supérieurs en nombre ; mais, pour faire comprendre parfaitement ce que nous avons encore à dire, il est nécessaire de décrire, en peu de mots, la portion de la vallée de la Meurlhc comprise entre Nancy et Sain t-Nicolas-dc- Port. Cette vallée, ouverte, et d'une largeur variable mais qui, en général, ne dépasse guère une demi-lieue, est bornée des deux côtés par des collines basses, ou, pour s'exprimer plus exactement, par des pentes douces, anciennement couronnées de forêts. Sur la

(1) V. Chron. de Lorr., ibid.,col. cj-eiv.

(2) V. ibid., p. 287.

rive droite de la Meurihe, on voyait le prieuré de Saint- Flin et les villages d'Art, de Bosserville et de Tomblaiue ; la route de Sainte-Nicolas à Nancy suit la rive gauche et traverse les villages de la Neuveville et de Jarville ; immédiatement après ce dernier, la vallée s'élargit tout-à-coup et forme un bassin d'une lieue de largeur, limité par de hautes collines, et vers l'extrémité nord-ouest duquel s'élève la ville de Nancy. Une forêt, aujourd'hui détruite, s'étendait parallèlement à la route depuis la NeuveviUe jusque vers la commanderie de Saint- Jean (4) ; elle n'avait pas partout une profondeur égale et ne se trouvait pas toujours à la môme dislance de la Meurihe, qui décrit plus d'une sinuosité et se replie brusquement, tantôt vers le nord, tantôt vers le midi. La partie du bassin entre Jarville et Nancy offre une surface unie ; on y remarque seulement quelques ravins servant de lits à de petits ruisseaux, qui , des hauteurs de Villers , de Vandceuvre et de Houderaont, viennent verser leurs eaux dans le lit de la Meurihe.

Le terrain choisi par le duc de Bourgogne est légèrement incliné du sud au nord et circonscrit par les ruisseaux de Jarville et de la Madeleine, le bois de Saulru et la rivière. La Meurthe, qui fait an coude considérable en cet endroit, se rapprochait beaucoup de la route et de la forêt , et l'espace qui les séparait ne devait pas excéder sept ou huit cents métrés. Les historiens ne fournissent pas de renseignements très -précis sur l'ordre de bataille de l'armée bourguignonne ; toutefois, ils en disent assez pour laire voir qu'il ne fut pas celui qui avait été prescrit par l'ordonnance du mois de mai 1476 et suivi à Morat ; mais bien l'ordre que le duc observa pendant longtemps, notamment au combat livre devant Neuss Je 24 mai 1475, à Granson, et même encore au mois d'octo-

(I) Les petits bois de AlonUigu, de la Alalgraugc, de firjcbambcau et de b Garenne (les deux derniers maintenant défrichés) doivent être regardes comme des restes de cette forêt, dont la partie la plus voisine de Nancy s appelait bois de Saulru.

bre 1476, lorsqu'il voulut engager une aclion conlre René, après le passage de la Moselle (4). D'ailleurs, Charles n'avait plus assez de soldats pour songer à les placer sur huit lignes différentes. Il établit son artillerie, qui était formidable malgré les pertes qu'il avait faites, sur une ondulation de terrain, à trois cents mètres environ du ruisseau de Jarville ; de ce point, on dominait la route de Saint-Nicolas, et le duc se flattait que les Suisses, auxquels il prêtait le dessein de 1 attaquer de front et en colonnes serrées, seraient foudroyés avant d'avoir pu arriver jusqu'aux batteries. Derrière celles-ci se trouvait la première ligne des Bourguignons. Le centre, dont Charles s'était réservé le commandement, et qui était composé de deux mille hommes d'infanterie : couleuvriniers, piquiers et hallebardiers, était à cheval sur la route. L'afle gauche, sous les ordres de Jacques Galeotto, .s'appuyait à la Meurthe, au dessus du gué de la Sablière; elle était formée d'une bande d'archers placée immédiatement à la gauche de l'infanterie, et d'un corps de cavalerie qui s'étendait jusqu'au bord de la rivière. L'aile droite, qui obéissait à Josse de Lalain grand-bailli de Flandre, était rangée sur les terres arables situées entre la rue actuelle du faubourg Saint-Pierre et le jardin du Sacré-Cœur. Elle avait, comme l'aile gauche, une bande d'archers et un corps de cavalerie. La seconde ligne présentait la même composition que la première; le bâtard de Bourgogne était au centre, et le sire de la Rivière à Faile droite. Nous ignorons le nom du capitaine qui conduisait l'aile gauche. La position de Charles était excellente ; le ruisseau de Jarville, qui est encaissé dans la partie de son cours la plus rapprochée de la Meurlhe, et qui coulait alors entre deux haies fort épaisses, couvrait le front de l'armée bourguignonne, dont les flancs étaient défendus par le lit de la rivière et par le bois de Saulru. Quand toutes ses dispositions

(I) V. Chron. de Lorr., ibid., col. lxxxvj.

furent terminées, Charles parcouru! les rangs el adressa une allocution à ses soldats (1); mais ceux-ci remarquèrent qu'il paraissait triste et découragé; il ne pouvait effectivement, malgré son assurance habituelle et son mépris du danger, dissimuler les appréhensions qu'il éprouvait au moment de livrer une bataille dont la perte devait anéantir à jamais la puissance de la Bourgogne. On ajoute que lorsqu'il se fit armer, arant de quitter la commanderie, le lion d'or servant de cimier à son casque tomba tout-à-coup. Le due ne voulut pas le faire rattacher et dit tristement : « Hoc est signum Dti ».

Il ne tarda pas à recevoir de fâcheuses nouvelles. Les Nancéiens, qui avaient remarqué, la veille au soir, le fanal allumé sur le clocher de Saint-Nicolas, et avaient connu le mouvement des Bourguignons, malgré les efforts de ceux-ci pour le cacher, les Nancéiens, disons-nous, firent une sortie par la poterne du palais. Ils attaquèrent le quartier de Middleton, franchirent les tranchées et mirent le feu aux tentes, qui furent consumées en un clin d'oeil. Les assiégés étaient à peine rentres dans la ville, lorsqu'un soldat bourguignon se jeta dans le fossé, près du palais, en criant : c Vive Lorraine! Pour • Dieu, sauvez moy la vie, car des nouvelles vous apporte! » On le conduisit devant les capitaines Ménault et Gratien d'Aguerre, auxquels il raconta en détail tout ce qui venait de se passer. On annonça aux habitants l'arrivée du secours, et pendant que les soldats et les bourgeois se pressaient sur les tours et les murailles, du sommet desquelles ils tâchaient d'apercevoir, malgré un léger brouillard, l'armée bourguignonne rangée en bataille et la route de Saint-Nicolas, que René et ses auxiliaires allaient suivre pour fondre sur l'ennemi, les

r^ir^s y \ç% fem f nos cl les cfifd n Is lâ iHci i€D l u w c proco&s ioîi solennelle, dans tous les quartiers de la ville, afin d'appeler

:t Qiron tic Rémond Moscin rt Mémoire* tir Bar cités par Chcmer,*i4., p. «76 el 277.

la bénédiction de Dieu sur les armes du duc de Lorraine.

Celui-ci avait assisté, à la pointe du jour, à une messe chantée dans l'église de Saint-Nicolas , pendant que plusieurs prêtres célébraient des messes basses sur des autels élevés, à la hâte , dans le bâtiment des halles. Le 5 janvier était un dimanche, el les soldais lorrains, suisses et allemands n'auraient pas voulu manquer à l'office divin ; ils firent ensuite « la souppe du matin, et quand ils eurent bien beu, le» > trompettes et tabou rins commencèrent à sonner.... >. La noblesse et les cavaliers s'assemblèrent devant le logis du prince, qui sortit tenant son étendart , sur lequel on voyait l'Annonciation ; le duc le confia à Jean de Vaudrey et donna le signal du départ. Au moment où l'armée quittait Saint- Nicolas, un marchand, « qui avoit force vin >, en défonça deux tonneaux sur le bord de la route , plaça auprès quantité de tasses et se mit à crier aux soldats : « Venez , beuvez le » vin sainet Jehan! » « Les.... Allemans ne failloicnt raye; » tous beuvoient le vin, car bon esloit. » Quand on fut près de la ferme de la Madeleine (1) , on lit halte un instant, el le duc arma chevaliers des gentilshommes lorrains et quelques allemands dont nous avons transcrit les noms. Les coureurs furent prévenus qu'un espion du due de Bourgogne était monté dans le clocher de la Neuvevillc pour observer les mouvements de l'armée; ils saisirent ce malheureux et le précipitèrent par une des baies dans le cimetière qui environne l'église. On s'arrêta de nouveau dans un petit vallon situé auprès de Jarville, et que suit le ruisseau dilcillccourt. Les Lorrains et leurs auxiliaires ne pouvaient en cet endroit être aperçus par les Bourguignons, quoiqu'ils ne fussent pas à plus d'un quart de lieue , et ils attendirent le retour des cavaliers qui étaient allés à la découverte. Ceux-ci rapportèrent des

(1) Nous parlons ici d'une censé qui s'élève prés de Saint-Nicolas, * non de la ferme de la Madeleine située à peu de distance de Nancy.

renseignements exacts sur la position de l'ennemi et déclarèrent que Charles, par une impardonnable négligence, n'avait pas envoyé d'éclaireurs en dehors du bois auquel son aile droite était appuyée ; ce qui permettait de la tourner et de l'attaquer par derrière. René assembla aussitôt ses capitaines ; on voyait prés de lui les chefs des principales familles du duché, entr autres Ferry de Parroye, Jacques de Savigny, Jean (fHaassonville , les sires de Saint-Amand , de Hardéroonl , de Bassompierrc , Balthasar d'Haussonville , désireux de faire oublier la faiblesse qu*il avait montrée Tannée précédente, Jacques, Jean et Vautrin Wisse, Gérard de Lignivillc, les comtes de Salm, de Bitche, de Linange, et Thomas de Pfaflenhofcn , sénéchal de Lorraine. Vautrin \\ isse, qui savait l'allemand et pouvait être entendu des auxiliaires, prit la parole et représenta que si Ton se décidait à aborder les Bourguignons par le côté de In route , on serait exposé à faire des pertes immenses ; que d'ailleurs on renoncerait à l'avantage du nombre, puisque le terrain était trop resserré pour permettre au due de déployer ses troupes; qu'il serait beaucoup plus sage d'amuser Charles par des escarmouches, de tourner le bois et d'assaillir en flanc l'aile droite des Bourguignons. Il ajouta que la négligence de l'ennemi, qui n'avait pas d'éclaireurs, rendait des plus faciles l'exécution de ce plan. Tout le monde approuva le projet de Vautrin Wisse, cl Hené s'empressa de l'adopter. Cent cavaliers des mieux montes s'avancèrent vers remplacement de l'église de Bonsecours, et échangèrent quelques coups de lance avec des cavaliers bourguignons qui se détachèrent du gros de leur armée. Les valets et les vivandiers qui suivaient les Lorrains se montrèrent sur le sommet d'une petite émioence au pied de laquelle foule le ruisseau de Jarville , et les ennemis, trompés par l'éloigncment et le brouillard, s'imaginèrent que celte troupe confuse et inoffensive était un corps d'infanterie menaçant leur aile droite. Pendaot ce temps, l'armée lorraine remonta le

ruisseau d'Heillecourt jusqu'auprès de la Malgrange , et le franchit non sans peine ; car il avait plu la veille au soir, et la glace était couverte d'eau, en sorte que < les mal cbaulsiez » pardessus puisèrent tout plein leurs souliers ». Les troupes firent halle une dernière fois vers la ferme de Bricbambeau ; on réunit de nouveau les capitaines, et Vautrin Wisse leur indiqua la direction qu'il fallait prendre pour aborder l'ennemi. René s'écria : « Messieurs, je vous prie que bonoe- » ment et fldellement me serviez à ceste journée. Moy, » comme à celuy à qui la chose compecte, je veux estre » des premiers ; j'ay grand couraige et bonne intention » que aujourd'hui defferons ces Bourguignons. > En ce moment, un prêtre allemand se revêtit d'un surplis, mit une étole, monta sur un tertre, et tenant une hostie consacrée, l'éleva à la vue de l'armée et dit : « Vous tous, » Messeigneurs, que icy estes venus, c'est pour ce jeune Duc

• que icy voyez, à qni le Duc de Bourgongne grand tort lui » faict de luy vouloir oster son pays, lequel de droit et de » succession par droicte ligne appartient à ce jeune prince. » Et pourtant , Messieurs , je vous adverlis que tous ayez » bonne foy et espérance en Dieu nostre rédempteur, duquel > voicy sa remembrance ; que ayez tous contrition de tous » vos péchiez, en luy criant mercy, veu qu'estes tous venus

• à juste et léalle querelle. Que si tous mouriez, ce que Dieu » ne veuille! car Dieu ayde tousjours aux siens, tous sauvez » seriez. Au temps de David, en tel cas et eu plusieurs pas- » saiges, il l'a tousjours secouru contre ses adversaires. • Chacun se jeta à genoux, joignit les mains, fit une courte prière, traça une croix sur le sol, la baisa dévotement et se releva plein de confiance et de courage (1).

(I ) V. Chron. de Lorr., ibid. , col. civ-evij ; La vraye déclaration du raid et conduite de la bataille de Nancy, où le Roy René fut victorieux contre Charles Duc de Bourgongne en 1476 (H77), dressée |>ar Chrcsticn Sccré-

René, après avoir pris l'avis de ses capitaines, rangea les troupes dans Tordre qu'elles devaient occuper, et Ton s'avança vers le bois de Saulru , qui seul séparait les deux armées. L'avant-garde ou aile gauche, commandée par Guillaume llerfer, chef du contingent strasbourgeois , était forte de sept mille hommes d'infanterie et deux mille cavaliers. Ces derniers obéissaient à Oswald de Thierstein. Le bâtard de Vaudémonl, Malhorty, Jacques Wisse, les sires de Domjulien et de Bassompierre, les capitaines français Manne et d'Oriolles et plusieurs autres gentilshommes guidaient les différents corps de cette avant-garde ou servaient comme simples volontaires. René lui-même conduisait l'aile droite ou la bataille, composée de huit mille piétons et deux mille chevaux ; il s'était placé à droite avec quinze cents cavaliers lorrains et allemands, ei les autres , qui étaient sous les ordres du sire de Ribaapîerre, couvraient la gauche. L'arriére-garde ne comptait que huit cents couleuvriniers ; elle suivait les deux corps principaux à la distance « d'ung gect de boulle ». Le duc avait amené douze ou quinze fauconneaux , mais on n'eut pas occasion de les employer.

Le guidon de i'avant-garde, porté par le sire de Domjulien, était de damas blane et représentait un bras d'or, armé d'une épée et « issant d'une nue », avec la légende : « Une pour » toaies ». Le corps de bataille n'avait d'autre guidon que le grand éiendart ducal ; quant aux enseignes et bannières des cantons suisses, des villes impériales et des princes allemands, René avait ordonné, pour éviter toute jalousie et toute discussion au sujet de la préséance, de les réunir en un seul* groupe, qui devait se tenir vers le centre, sous la garde de quelques soldats d'une valeur éprouvée. Le duc a jugé à prO- Uure dudirt Seigneur, cl de hou ordonnance donnée a Mantrr Pierre de BUfu, Chanoine de Sainet-Diey, qui a composé le lirrc appcllé les Nancttde*, ibid., col. cxxiv cl exiv; Mémoires de Thicmat et Chron. de Rémood Ncsscin cité* par Chevrier, ibid , p. Î79 et 280.

pos de consigner dans « La vrayc déclaration du faict et » conduite de la bataille de Nancy » qu'il « estoil habillé de » gris, blanc et rouge ». J'étais monté, dit-il, c sur nng » cheval grison nommé la Dame, lequel ra'avoit servy à la » journée de Moratte, et avois sur mon harnois (armure) une » robbe de drap d'or, à une manche de drap desdictes cou- » leurs de gris, blanc et rouge, et une barde aussy couverte » de drap d'or, et sur lesdictes robbe et barde trois doubles » croix blanches ».

L'armée s'ébranla vers dix heures. La gauche se trouvait un peu en avant de la droite et pénétra la première dans le bois ; c'était un taillis trop peu épais pour mettre obstacle à la marche de l'infanterie ; mais la cavalerie fut obligée de prendre le chemin qui mène de Nabécor a Vandœuvre, en passant devant l'ancien ermitage de Brice-Pané. En ce moment, « commença à neigier neige aussy grosse comme noix », au grand désespoir des couleuvriniers , qui craignaient de ne pouvoir faire usage de leurs armes. Mais cette neige, qui tomba pendant nn demi-quart d'heure seulement , obscurcit l'air et déroba aux Bourguignons l'approche de leurs ennemis. Les capitaines Manne et d'Oholles, à la tète de quatre cents cavaliers français, débouchèrent tout-à-coup vis-à-vis la seconde ligne des Bourguignons, laquelle ne s'étendait pas jusqu'à la lisière du bois. Le sire de la Rivière, à qui obéissait l'aile droite de cette seconde ligne, ne prévoyait pas qu'il serait attaqué ; néanmoins , il ne perdit rien de sa présence d'esprit; il fit faire à sa cavalerie un mouvement de conversion vers la forêt, chargea vigoureusement les Français et les contraignit à reculer en désordre. Au même instant, le corps d'infanterie que conduisait Guillaume Herter, et qui n'était plus qu'à une très-faible distance, accéléra le pas pour prendre part à la lutte ; on entendit retentir les deux fameuse» cornes nommées le taureau d'Uri cl la vache d'Unterwald, et Charles-le-Tcméraire se rappela , non sans frémir, que ces

instruments avaient donné le signal des batailles de Granson et de Morat. Les soldats de Herter, avant même de sortir du bois, déchargèrent leurs couleuvrines sur la cavalerie du sire de la Rivière, qui fui mise eo déroute. Aussitôt après, les piqoiers. Qui suivaient les couleuvriniers , s'avancèrent contre les archers, lesquels ne les attendirent pas, puis contre le corps d'infanterie formant le centre de la seconde ligne ; le bâtard de Bourgogne Gl bonne contenance, mais ses soldats étaient trop peu nombreux pour opposer une résistance efficace. Ils furent renversés nar les gros bataillons suisses et allemands qui descendaient, comme une avalanche, sur les terrains en pente voisins du ruisseau de la Madeleine. En quelques minutes, la seconde ligne des Bourguignons fut dissipée complètement. Charles, témoin de ce désastre qu'il ne pouvait empêcher , n'en voulait pas eroire ses yeux. « Quels

• gens vois-je, dit-il, qui là courreni après ees gens? » « N'avez-vous pas ouy, loi répondirent les capitaines qui

• l'entouraient, les trompettes de Morotte et de Granson? » Certainement ce sont les Suisses qui voslre arriére-garde » ont assailly. Ne voyez-vous pas comme vos gens s enrayent ? » Les soldats du bâtard se retiraient, en effet, dans le plus grand désordre. La plupart se dirigèrent vers le camp, mais ils ne s'y arrêtèrent pas et continuèrent leur route du côté de Pont-è-Mousson ; ils furent suivis par les troupes que le duc araut laissées dans ses tranchées, et qui, désespérant du succès de la journée, ne se soucièrent pas d'attendre que les assiégés et leurs libérateurs vinssent les mettre entre deux feux. Beaucoup, au lieu d'essayer de passer la Moselle au gué de Liverdon ou vers Prouard, eurent la fâcheuse idée de courir vers i« pont de Bouxièrcs, sur lequel ils espéraient franchir la Heurthe. Ils y rencontrèrent CampoBasso, qui les Ut prisonniers. Quand ce misérable en eut saisi autant qu'il pouvait en garder, il ordonna à ses gens de partir en toute hâte pour le château de Commercy, où il enferma ses captifs qu'il

craignait de voir enlever par les Suisses et par les Allemands.

Le bâtard de Bourgogne et quelques-uns de ses compagnons d armes, qui ne s'étaient pas laissé entraîner par le torrent des fuyards, étaient parvenus à gagner la première ligne que le duc de Lorraine attaquait dans cet instant. René avait mis un peu plus de temps que Herter à traverser le bois, et lorsqu'il arriva sur la lisière de la forêt, la seconde ligne des Bourguignons avait disparu. Il chargea le corps de cavalerie qui occupait l'extrémité de la première ligne et le rejeta sur les archers et sur l'infanterie placée au centre. Charles aurait bien désiré changer son ordre de bataille atin de faire face aux nouveaux-arrivants, mais la chose n'était plus possible. La confusion commençait à s'introduire dans les rangs, et les Bourguignons ne réussirent pas même à tourner leur artillerie contre l'ennemi. Leurs lourdes pièces demeurèrent immobiles, et l'on ne déchargea qu'une seule serpentine, dont le boulet tua un gentilhomme lorrain et un noble alsacien appelé André de Bulach. Quand Galeollo, qui commandait l'aile gauche, crut que tout était perdu, il se replia en bon ordre» passa la Meurthe près de Tomblaine, dans un endroit où la glace pouvait porter, et opéra sa retraite vers Metz sans être inquiété par les Lorrains. Au moment où l'aile gauche s'éloignait de la sorte, il ne restait plus sur le champ de bataille qu'une masse confuse , composée du centre et de l'aile droite et entourée par des adversaires dix fois plus nombreux. René paya de sa personne, ainsi que les nobles qui l'accompagnaient. Les comtes de Salm, de Bitche et de Lin ange, les sires de Ribaupicrre, de Ligniville, de Nettancourt, de Lénoncourt, d Haussonville, Jean Wisse, seigneur de Gerbéviller, et Thomas de Pfaflenhofen se distinguèrent dans cette occasion ; on remarqua aussi la valeur de l'alsacien Jacques Fessier dit Wys , que le duc avait nommé , Tannée précédente , capitaine des archers et des cranequiniers de la

garde (4). Les assaillants rencontrèrent toutefois une résistance à laquelle ils ne s'attendaient plus. Charles avait groupé autour de lui l'élite de ses soldats et la fleur de la chevalerie bourguignonne et soutint vaillamment le choc de ses ennemis, qu'il fit reculer deux ou trois fois. Il s'exposait lui-même comme le dernier des soldats et faillit plus d'une fois perdre la vie ; il reçut un coup de hallebarde qui le fit chanceler, mais un gentilhomme bourguignon le soutint et le raffermit sur ses élriers. Le combat dura encore quelques instants ; puis, les troupes de René resserrèrent tellement le cercle dans lequel le duc de Bourgogne luttait avec le courage du désespoir, que les plus brillants coups de lance devinrent inutiles, et qu'il fallut choisir entre la mort et la fuite* Charles prit en frémissant ce dernier parti. Par un suprême et vigoureux effort, il parvint à se frayer un passage et se dirigea au galop du côté de la commanderie de Saint- Jean , où il espérait peut-être trouver les soldats auxquels il avait confié la garde de ses lignes. Le sire de Bièvre et plusieurs cavaliers l'accompagnèrent. Malgré la rapidité de leur course, ils furent suivis de près par l'ennemi ; Claude de Beaomopt, châtelain de Saint-Dié, atteignit» le duc au moment où celui-ci , arrivé sur le bord du ruisseau qui alimente l'étang Saint-Jean, aiguillonnait son cheval pour le forcer à franchir ce cours d'eau que la pluie de la veille avait fait déborder. Le cheval fit un bond et, pesamment chargé comme il l'était, retomba dans la vase ; le châtelain porta alors à Charles un coup de lance qui le blessa et le renversa. Le duc tenta de se relever et cria : « Sauve Bourgogne! » Mais le châtelain, qui était sourd, crut entendre Vive Bourgogne, et comme Charles n'avait pas sur son casque le lion d'or auquel on aurait pu le reconnaître, Beaumont lui donna un second coup,

(1) V., au Très, des ch., le registre des Lettres-Patentes pour 1470.

qui lui fit une affreuse blessure à la mâchoire inférieure (t). Des soldats allemands achevèrent aussitôt le duc et continuèrent à poursuivre les fuyards. Le sire de Biévrc et douze ou quinze soldats furent tués dans le même lieu, après avok essayé en vain de protéger leur maître.

Les Bourguignons avaient compté passer entre leurs tranchées et les coteaux de. Boudonville pour gagner ensuite Champigneulles et le pont de Bouxièrcs, mais la garnison et les bourgeois de Nancy n'eurent pas pluslôt la certitude de la victoire de René qu'ils sonnèrent en réjouissance les clocha de toutes les églises, firent une sortie sous la conduite de Ménault et de Gratien d'Aguerre et massacrèrent les ennemis qui tombèrent entre leurs mains. Les fuyards furent obligés, pour éviter celte funeste rencontre, de faire un grand détour à gauche et de se réfugier dans la forêt de Haye. Beaucoup forent faits prisonniers avant d*y être parvenus. Les capitaines Jeannot de Bidos et Jean-Baptiste de Roquelaure arrêtèrent le bâtard de Bourgogne dans « la cheneviére de Genriot le » Gascon », près du village de Laxou; le chambellan Olivier de la Marche, Baudouin frère naturel de Charles, le sire de Neufchâtel, le comte de Nassau, Josse de Lalain et d'autres chevaliers de marque furent pris par les Lorrains et les Français. Quant aux Suisses et aux Allemands, ils ne firent quartier à personne, et leur aveugle fureur fut même fatale à deux bourgeois de Nancy qui ne portaient pas la croix de Lorraine sur leurs vêtements. Quelques nancéiens avaient eu l'imprudence de sortir de la ville sans avoir ce signe de ralliement, et on les avait avertis de se. retirer afin de ne pas s'exposer au danger inutilement; mais un boucher appelé Gérard et un bourgeois nommé le Cardinal sobstinèreot à

(t) On dit que Claude de Bcaumont mourut du chagrin d'avoir tué un si grand prim», ou phitot d'avoir perdu ta rançon qu'il en aurait Urée.

rester dehors pour s'emparer d'un troupeau de moulons abandonné par les assiégeants; ils furent aperçus par les Suisses et tués avant d'avoir pu se foire entendre.

Lorsque les derniers fuyards atteignirent le pont de Bouxières, ils n'y rencontrèrent plus Campo-Basso ; néanmoins, le pont se trouvait toujours barricadé, et pendant qu'ils travaillaient à écarter les charrettes et les pièces de bois qui l'obstruaient, les vainqueurs parurent sur le chemin conduisant de Champigneulles à Bouxières. Un sanglant combat s'engagea immédiatement. Les Bourguignons, pressés sur un étroit espace par des ennemis ivres de leur triomphe, éprouvèrent une nouvelle défaite ; les uns périrent sur la place, d'autres voulurent traverser la rivière à la nage ou sur des glaçons llottanis cl se noyèrent ; d'autres enfin réussirent à débarrasser le pont et s'enfuirent du côté de Metz. On les pourchassa jusqu'au château de Gondé et on en arrêta encore plusieurs. René avait suivi ses troupes à une certaine distance, me un corps de mille cavaliers, pour charger au besoin ceux des fa mets qui auraient tenté de se rallier. 11 arriva, vers cinq heures, dans les jardins de Bouxières. Ignorant ce qu'était devenu Charlcs-le-Téméraire, il craignait que ce prince ne se fut sauvé et il disait aux capitaines qui le félicitaient de sa victoire : « Le Duc de Bourgongne est réchappé; jamais je » ne seray en paix ; il reviendra, quoiqu'il tarde, et plus fort » la guerre me fera ». L'auteur de la Chronique, désirant dissiper les inquiétudes de son maître, lui rapporta qu'un soldat fait prisonnier prés de Clévanl, et que les Allemands avaient ensuite mis à mort, avait déclaré avoir vu Charles tomber de cheval prés de la commanderie, ajoutant que le Bourguiguon ne savait pas si le duc était mort ou captif. Ce renseignement ne contenta pas René, qui chargea un homme de confiance d'aller trouver à Metz un clerc nommé Jean Dex et de lui demander si Ton avait quelques nouvelles de Cherlcsk -Téméraire. Le messager partit sans retard et apprit , en

arrivant, que le sort du prince élaii entièrement inconnu (4). La .ville était déjà remplie de fugitifs. A une heure après minuit, le comte de Romont et « d'aultres grans seigneurs » en grant desroy » passèrent devant les murailles de Metz et ne voulurent pas s'arrêter, quoiqu'ils fussent accablés de fatigue ; mais vers deux ou trois heures du matin, quantité de bourguignons « se vinrent à lancier tout dedans les toussez,

• entre la tour Commoufle et la porte Sainct-ïhiébault, et ■ estoil le lieu tout plein de neige; ... ilz estoient si esperdus

> qu'il leur sembloit tousjours que l'on les chaissoit, et aussy

• ilz avaient les membres si perclus de froidure qu'ils n'eus-

» sent eu quelque puissance de se deffendre. Iceulx

» prioient..., au nom de la saincte passion de Dieu, que a l'on les laissasl entrer dedans et crioient tellement que

> c'estoit pitié de les oyr. » On prévint le chevalier André de Rineck, qui était de garde à la porte Saint-Thiébaut ; il interrogea les fuyards du haut de la muraille, et, leurs réponses ne l'ayant pas satisfait, • il s'en retourna cou-

» cher, disant que ce n'esloit que coquinaille qui avoienl

» eu quelque effroy qui les avoit espovanlez ». Bientôt après , d'autres bandes de fugitifs parurent sur le bord du fossé; on appela de nouveau André de Rineck; celui-ci, ayant remarqué dans la foule un gentilhomme de sa connaissance et ayant appris de ce dernier les événements de |a veille, courut chercher les magistrats, qui s'assemblèrent aussitôt et ordonnèrent d'introduire les Bourguignons dans la ville. La plupart se trouvaient dans le plus triste étal ; « il en molrut bien sept ou huit vingt à la grant bospiul » Sainct-Nicollais , au Nuefbourg ; car ilz estoient tout » morfondus et engcllez, et les aulcuns de faim ou de plaies

(1) V. Chron. scandaleuse, dans le Commynes de Lenglet du Frcsnoy, t. II, p. 138.

» qu'ilz avoient , et en y avoit en la cilé sans nombre des » blessez el affoliez » (1). .

Le doc de Lorraine, à qui « la ténébrosité de la nuyt > ne permettait plus de continuer à surveiller les débris de l'armée de Charles, se décida à rentrer dans sa capitale, après avoir prescrit de mener dans le château de Foug (2) et dans différentes forteresses les bourguignons que Ton avait pris , soit sur le champ de hataille, soit pendant la poursuite, et ceux que Ion ne cessait d'amener ; car les paysans parcouraient la campagne, fouillaient les bois et les taillis, faisant main-basse sur les simples soldats , et conduisant en lieu de sûreté les personnages que distinguait la richesse de leurs armes et de leurs vêlements.

Le duc entra à Nancy vers sept heures du soir, à la clarté des torches et au son de toutes les cloches de la ville. Il était entouré de la plupart des capitaines étrangers qui venaient de prendre une part glorieuse à l'affranchissement de la Lorraine, et il descendit de cheval devant le portail de l'église Saint- Georges, où il adressa de ferventes actions de grâce au Dieu des armées. Il se rendit ensuite à son palais, dans la cour duquel l'attendait un touchant spectacle. Les Nancéiens, « qui

• chien», chats, rats, chevaulx et rattes avoient mangié », avaient « arrangié les unes après les au lires » les têtes de tous ces animaux. Les étrangers, qui n'avaient pas su jusqu'alors combien les assièges avaient souffert, « estoient esbahis et » disoient qu'ils estoient tous gens de bien, de grand cou-

• raige, et léals serviteurs d'avoir enduré la peine et d'avoir

• mangié telles viandes en servant leur Prince le Duc René ». Celui-ci aurait bien voulu loger dans son palais , mais ce palais était devenu inhabitable , parce que l'on avait enlevé une partie des charpentes pour chauffer la garnison pendant les

(1) V. Us chron. de Metz, p. 424 et 4». !f) V. Calmet, Notice, t. I, col. 46!>.

froids rigoureux des mois <Je novembre ei décembre ; ei ou mena le duc dans l'hôtel d'Arnoul prévôt de Nancy, ou il soupa et prit quelque repos. La chose n'était pas facile, air les Nancéiens, charmés d'être enfin délivrés des maux qu'ils avaient eu à supporter, se livraient à une joie bruyante. Les vivres étaient arrivés en abondance, et on préparait le somptueux festin qui précède la célébration de la fêle des Rois. Les portes de la ville restèrent ouvertes toute la nuit, el les rues furent longtemps sillonnées par les nombreux étrangers qui revenaient de poursuivre l'ennemi jusqu'au château de Condé. Beaucoup d'enlr'eux reçurent l'hospitalité chez les habitants ; d'autres s'établirent, comme ils purent, dans les tentes des Bourguignons ou dans les ruines des faubourgs ; d'autres enfin , et notamment la plupart des cavaliers, retournèrent à Saint-Nicolas où on les avait si bien accueillis la veille.

Vers le milieu de la nuit, Campo-Basso, qui n'avait pas suivi ses soldats jusqu'au château de Commerey, demanda qu'on l'introduisit auprès de René et lui présenta un page, nommé Jean-Baptiste Colon na, que l'on avait fait prisonnier près du pont de Booxiéres. Le page dit au duc : « Monsieur, » pour vous dire vérité, je vous certifie que mon bon Maistre » et Seigneur en ceste bataille il est tué, car j'estois au plus » près de luy, quand il fut abattu; audict lieu moult le cui- • doient deffendre, mais les Allemands les mettaient tous à » mort; quand on vit le dangier on prit la fuitte; moy aussy; » toulcsfois par vos gens j'ay esté arresté; un des chevaulx V de mondict Seigneur m'ont oslé, avec un de ses heaulines, » auquel il y avoit une garniture d'orphévrerie fort riche » (4). René enjoignit de garder avec soin et de bien traiter le page qui venait de lui douner un aussi précieux renseignement, et se dirigea vers le bourg de Saint-Nicolas, où les auxiliaires

(1) V. Ghron. scandât., ibid.

if réunissaient pour se remettre en route. Quoique la campagne n'eût pas été longue, le froid était si rigoureux et la saison tellement mauvaise, que les Allemands et les Suisses n'aspiraient qu'après le moment où ils pourraient rentrer chez eux. Le 4 janvier, ils avaient même signifié à René qu'ils allaient partir si on ne livrait pas bataille le 5 , et il n'avait pas jugé prudent de résister a cette sommation. Il leur fournit tout ce dont ils avaient besoin, les reconduisit jusqu'auprès de Lunéville avec sa noblesse, les remercia do service signalé qu'ils avaient rendu à la Lorraine et témoigna, en les quittant, la crainte de voir le duc de Bourgogne, qu'il supposait toujours en vie, envahir le duché une troisième fois ivecune armée formidable. Les chefs des auxiliaires lâchèrent de rassurer le jeune prince. « Si Charles est eschappé, lui » dirent-ils, et il vous veuille la guerre recommencer, tous » vous promectons que tousjours à vostre secours venrons ■ mandez vers nous, et ne vous souciez. »

En regagnant Nancy, René parcourut, avec son cortège, les champs où l'on s'était battu la veille et essaya, mais en vain, de distinguer le corps de Charles- le-Téméraire parmi les cadavres épars dans la campagne. Le lendemain , il fit appeler Colonoa, lui donna une escorte et le chargea de visiter les environs du lieu où il se souvenait d'avoir vu tomber son maitre. Le page, qui avait eu l'esprit troublé par la peur, ne se rappelait que d'une manière assez vague en quel endroit Charles avait trouvé la mort. On chercha pendant un certain temps sans découvrir le corps, parce que les tués étaient complètement nus, défigurés par la mort et par le froid, et presque méconnaissables. Une lavandière, qui avait servi le duc de Bourgogne et avait accompagné Colonna, aperçut enGn le cadavre de Charles. Bien qu'il fût partiellement pris dans la glace, le page le reconnut aussitôt, et on en prévint le duc de Lorraine. La foule accourut. On alluma du feu sur la pIjcc afin de pouvoir dégager le corps ; malgré cette précaur. m. 23

lion, la peau d'une des joues fui déchirée ; l'autre joue avait déjà été dévorée* par un loup ou par un chien ; mais les grands ongles du prince ci plusieurs marques particulières ne permirent pas de conserver le moindre doute. On enveloppa le duc dans un drap fin, et quatre gentilshommes, Payant couché sur un brancard , le déposèrent dans une chambre de Phôlel de Georges Marqueiz (I), qui était situé du côté septentrional de la Grand'rue (2). On porta, en même temps, dans la maison d'un bourgeois nommé Hugues le sire de Mièvre, qui avait péri auprès de son souverain. On laissa le public pénétrer librement dans la chambre, transformée en chapelle ardente, où Ton avait placé sur un lit de parade les restes du duc de Bourgogne ; et René, prévoyant que Ion ne manquerait pas de soutenir plus tard que son ennemi s'était échappé, et craignant peut-être qu'un imposteur ne prit le nom de ce prince et ne causât des troubles, fil conduire prés de Charles ses frères naturels Antoine et Baudouin, son médecin Mathieu Lopcz, son chambellan Olivier de la Marche, son chapelain Denys, ses valets de chambre , le sire de Neufchàlcl, et quelques autres prisonniers qui lavaient vu bien souvent et n'hésitèrent pas à le reconnaître. Quand on eut toute certitude à cet égard, le duc de Lorraine se rendit luimême dans la chapelle ardente. Il était vêtu d'une robe de deuil et portait, à l'exemple des anciens preux, une longue barbe de lils d'or ; il s'approcha du lit de parade, prit une des mains de Charles et dit : < Chier cousin , vos âmes ait > Dieu ! Vous nous avez faicl moult maux et douleurs ». Il s'agenouilla et pria dévotement pendant un quart d'heure ; les nobles lorrains et beaucoup de bourgeois et de paysans vinrent

(1) Ou Marque.

(2) Un pavé commémora tif indique aux étrangers l'emplacement de cet hôtel. René fit élever dans le lieu où le duc de Bourgogne avait péri un cippe, surmonté d'une croix de Lorraine, et offrant une inscription Irop connue pour être publiée de nouveau.

rendre le même devoir au duc de Bourgogne ; mais l'auteur de la Chronique ajoute que certains nancéiens ne consentirent jamais à invoquer la miséricorde divine en faveur d'un prince qui n'avait rien négligé pour asservir leur patrie.

Le corps resta exposé pendant trois jours ; on l'embauma le samedi , et , le dimanche i2 janvier, on procéda à la cérémonie des funérailles qui furent aussi pompeuses que la circonstance le permettait. Le cercueil était porté, par des gentilshommes; quatre comtes, deux barons et quatre écuyers tenaient des flambeaux ornés d'écussons aux armes du défunt. René marchait immédiatement après ce groupe ; il était suivi de la noblesse et des bourgeois de Nancy en deuil et le cierge à b main. Le cortège se dirigea vers la collégiale Saint- Georges, que l'on avait tendue de noir depuis les voûtes jusqu'au pavé. Le clergé de Nancy, les abbés de Beaupré, de Clair lieu, de Lunéville et les prêtres des environs, que l'on avait convoqués , reçurent à la porte de l'église les cercueils de Charles et du sire de Biévre. Les trois abbés célébrèrent chacun une messe haute, et, après les obsèques, le corps du prince fut descendu dans une fosse pratiquée devant l'autel dédié à saint Sébastien, dans le bras septentrional du transept, ta duc de Lorraioe voulut que l'on ne cessât de dire des rncs^-s dans fa collégiale depuis six heures du malin jusqu'à midi ; il fit distribuer aux pauvres une somme assez considérable, fonda un service anniversaire pour le repos de l'urne de Charles et confia à Yymaigeur Jean Crocque (ou Crock) le soin d'élever un tombeau sculpté sur lequel reposerait la statue du duc de Bourgogne (1). Le tombeau, qui ne fut terminé que plusieurs années après la bataille de Nancy, était décoré darcaturcs, les unes en plein-cintre, les autres ogi-

(1) V.,au Très, des ch., dam le compte du receveur -général pour 1906-1307 l'trtide inUtulc : - Despence à Jehan Crocque, y majeur, " demeurant à liar, pour la parpay de la fépullurc de feu Monseigneur le • Doc Charles de Bourgoogoe à Nancy ».

vales, retombant sur des pilastres entre lesquels on voyait des écussons offrant les armoiries des différents pays qui appartenaient au prince décédé ; il était représenté lui-même couché sur le tombeau, les mains jointes, couvert de son armure, la tète ceinte de la couronne ducale et placée sur un coussin; ses pieds reposaient sur un lévrier accroupi, et près du coussin deux lions soutenaient des écussons armoriés (1).

Par les ordres de René , on s'occupa ensuite de donner la sépulture aux Bourguignons ; on creusa près de remplacement actuel de l'église de Bonsecours, au sud-est et à quelque distance de rendrait où avait eu lieu le principal choc, une fosse immense dans laquelle on rangea trois mille neuf cents cadavres, si Ton doit ajouter foi à la chronique de Lorraine ; six cents autres corps furent inhumés dans un champ voisin du pont de Bouxières (2), et peu d'années après (1484), un ermite, appelé Frère Jean Villey de Sccsse, obtint de René H la permission c de faire ériger et construire une » chappelle avec une maissonnele pour sa demourance près » du ruy de la croix de Jarville, et clore de muraille le lieu » où les Bourguegnons furent ensevelis » (3). Jean

(1) Nous décrivons d'après une gravure sur bois du Liber Ataostf» c% tombeau <|ui a été détruit dans le siècle dernier. Il faut faire observer que le dessin ne s'accorde guère avec les détails contenus dans le compte du receveur-général cité & la note précédente; mais comme il résulte de ce compte que Jean Crock n'a pas reçu intégralement la somme qu'on lui avait promise , on doit en conclure que le plan du travail a été modifié pendant l'exécution.

(2) Sur tous ces événements, v., outre Commynes, la chronique scandaleuse et les autres documents français, la chron. de Lorr., coL evijexij. Cet ouvrage finit à la bataille de Nancy; il est suivi dune continuation qui s'arrête a l'année IBM et n'offre que bien peu d'intérêt. V. aussi ta vraye déclaration du faict et conduite de la bataille de Nancy, ibid., col. cxxv et cxxvj, et le dialogue de Joannes Lud , édil. citée, p. U-i9-

(5) Les lettres-patentes contenant cette autorisation ont été publiées par M. H. Lepagc dans un opuscule intitulé : La chapelle de Bon-Secours ou des Bourguignons, p. 3 et 4.

Villcy De put exécuter le projet qu'il avait conçu, mais Ambroise de Charnières, chanoine et aumônier de la collégiale Saint-Georges, éleva, avant la fin du XV* siècle, outre une maison destinée à loger soit un ermite, soit un gardien, une petite chapelle, qui reçut daos la suite des agrandissements et devint le célèbre sanctuaire de Notre- Dame-de-BonsecouTS. René II ne resta pas étranger à l'établissement de cette chapelle, et on lit dans un titre du 21 août 4498 qu'elle fut construite « par le commeudement et > ordonnance du Roy deSecille » (1). Celui-ci voulut encore, pour perpétuer le souvenir de sa victoire et remercier Dieu d'une si grande faveur, que l'on fît tous les ans, la veille des Rois, une procession solennelle dans les rues de sa capitale. A quatre heures du malin, les trompettes et la musique réveillaient les habitants, pour rappeler qu'à ectte heure René avait prescrit de sonner la diane à Saint-Nicolas ; à neuf heures, des salves d'artillerie donnaient le signal d'une distribution de vivres que Von faisait aux bourgeois peu aisés ; après une messe haute, on se mettait à table et on tirait les Rois ; le soir, è l'heure où le duc était venu rendre grâce â Dieu dans la collégiale Saint- Georges, une procession générale parcourait la ville de Nancy, à la clarté des flambeaux, et on portait comme un trophée le casque de Charles-le-Téméraire, que l'on était parvenu è retrouver quelques jours après la bolaHIe (2). Celte procession, interdite tant que les Français occupèrent la Lorraine, fut rétablie sous le règne de Léopold, et enfin supprimée, en 1737, par le roi Stanislas; mesure qui a fait dire à Chevrier : « Malheureuse est la po- • litique qui ensevelit le souvenir des actions des grands » nommes . (3).

(9) V. la notice de M. Le page sur la collégiale Saint-Georges, dans le

jltetin dr la wacté d nrch. W>rr. , I. I, p. tf) II*, de Lorr., t. III, p. *H0.

Après avoir ainsi témoigné sa gratitude envers Dieu, le duc tâcha de rémunérer ceux qui avaient montré tant de fidélité et de constance. Le 22 février, il remit aux gentilshommes des lettres qui confirmaient les droits et les privilèges de l'Ancienne Chevalerie ; peu de temps après , il accorda aux bourgeois de Nancy une charte, dans laquejle, après avoir mentionné la guerre qu'il venait de soutenir contre le duc de Bourgogne, et les services que ces bourgeois avaient rendus à leur prince, il les déchargeait pour l'avenir des tailles ordinaires, comme aussi de toutes redevances, traites, aides, charges , banvins et autres impôts établis ou à établir, à la réserve cependant du guet pour les murailles et les portes, et des droits d'étalage, poids, vente et rouage, qu'ils devaient continuer à acquitter comme précédemment (4). Plusieurs particuliers furent récompensés au moyen des confiscations prononcées soit contre les lorrains qui s'étaient déclarés pour Charles-le-Téméraire, soit contre la maison de Neufchâtel, laquelle perdit, en celte occasion, ce qu'élle possédait dans notre pays. Oswald de Thierstein n'avait pas craint d'engager ses deux fils pour trouver l'argent dont le duc avait besoin ; de plus, il avait eu beaucoup de part à la victoire de Nancy ; aussi reçut-il, sans parler du litre de maréchal de Lorraine, l'hôtel de l' ex-receveur général Vautrin Malhoste , qui avait pris la fuite (2) ; la seigneurie de Cbaligny (3), dont fui dépouillé Henri sire de Neufchâtel, et celle de Bayon, que Ton enleva au sire de Brandebourg et aux trois frères Perrin, Henri et Evrard d'Haraucourt. Jean Wisse de Gerbéviller

(t) V. la charte de René II, dans le Journal historique des communes de la Meurlhe, par M. II Lepagc, t. Il, p. 120 cl 121 -, v. aussi Cahnet, Hist., t. Il, col. 1080. Les habitants de Nancy ont joui de ces exemptions jusqu'au XVIII' siècle.

(2) V. Lionnois, Hist. de Nancy, t. I, p. 293; Anciens comptes de l'hôpital Saint- julien.

(3) Les seigneuries de Baiuville et de Chaligny avaient été rendues à b maison de Neufchâtel par le duc Nicolas, dès l'année 1472.

obunl les biens de Colard RudoIfT, châtelain de Romont, et les seigneuries de Lamlécourt , Fraoconville et Seranville , qui avaient appartenu au sire de Brandebourg (I) ; une autre portioa des domaines de ce gentilhomme fut donnée à Thierry de Léooncourt ; Ferry-OIry , comte de Blâmont , eut une terre que les lettres-patentes appellent Fougerieillcs , et dont on ignore la situation ; les biens de Jtfcnget, clerc -juré de HamberviHers , furent donnés à Henri des Armoises ; Henri de Ligoiville eut les domaines de Nicolas de Vaudoncourt et d'Isabelle de Ligniville , femme de ce dernier, « sçavoir :

* telles portions qu'iceux conjoinclz pou voient avoir à Ligni-

* ville, Vitel, Pulligny, Ceintrey, Vannémont, Acraignes, » Ochier, ban de Maisicre, Goviller, Sellaincourt, Bainville- » aux-Miroucrs, Chamaigne, deux conduits de Port, Héna- »mesnil, Ville - on -val- Saincte- Marie et à Lexières »; Jeaa de Bron, plus connu sous le nom de Petit Jean de Vaudront, devint maltre-d'hôlel du prince, qui lui abandonna la seigneurie de Bainville et le ban de Tantimont, propriétés du sire de Neufchàtel, et la seigneurie de Pierrefort, « cn-

* semble plusieurs rentes et censives tant à Varize, sur les > salines, qu'à Lébeuvillle et ailleurs, au duché de Lorraine,

* qui souloienl appartenir à Gaspard de Ravillc, confis-

* quéez pour avoir ledict de Ravillc adhéré au parti du

» Due de Bourgongne ». Jean de Vaudrey, qui portait l'éteodart ducal à la bataille de Nancy, reçut la seigneurie de Thèuj et la vouerie de Nomeny, que l'on enleva à Jean de Toallon; les biens d'Adam de Varennes furent cédés à Olriel dcThionforl; Thomas de Pfaffenhofen eut les dépouilles des deux frères Jacqucmin-Marlin et Collignon de Lucy ; les ch.ileau, terre et seigneurie d'Ilaussonville passèrent de Gaspard de Raville à Fcrri de Saint-Bcaussant ; quelques portions des domaines des frères Perrin, Henri et Evrard dllarau-

I V. Grtract, Notice, l. Il, cul. Mi.

court devinrent le partage de Jean Bonnet, < docteur en mé- » dicine »'; Jean Belhoste de Nancy eut les terres de Ferry de Cbâtel; celles de Cunin d'Epinal, châtelain de Baccarat, < qui avoit dénié l'ouverture dudit Baccarat au Boy de » Sicile (i) »f furent abandonnées à Jean d'Einvaux, lieutenant à Saint-Dié; enfin, Nicolas Genêt, « escuier de cui-

• sine >, s'enrichit aux dépens du chevalier Guillaume. D'autres biens avaient été réunis au domaine ducal ; on

doit ranger dans cette classe une partie du patrimoine de Henri d'Uaraucourt ; celui du secrétaire Huyn Reynetle, qui possédait un hôtel dans la Grand'rue ; et le village d'Esscylés-Nancy , dont furent privés Baithasar d'ilaussonville et Simon des Armoises. Bal lhasar d'ilaussonville, plus heureux que son complice, rentra en grâce auprès de René, dans les derniers mois de l'année 1476, combattit dans les rangs de l'armée lorraine et obtint la main-levée de la confiscation prononcée à son préjudice. Des faveurs semblables furent accordées par le duc à Catherine de Dcuilly, veuve de Jacques d'Uaraucourt, dont les trois fils avaient déserté la cause de leur souverain ; à Louis de Dommarlin ; à la veuve de Louis de Lénoncourt et à Blanche de Lénoncourt, veuve de Henri d'Haraucourt, « à cause de leurs douaires » ; à un fils de cette dernière, et à Guillaume d'Haraucourt, évéquc de Verdun, « pour sa portion et contingente en sa succession

• paternelle, qui avoit esté saisie.... avec celles d'André ,

» son frère germain ». Perrin et Evrard d'Haraucourt sollicitèrent des lettres de rémission, qui furent signées le 28 août 1477 ; mais on ne leur rendit pas la plupart de leurs domaines auxquels on venait de donner une destination nouvelle. L'histoire et les titres gardent le silence sur le sort des autres lorrains qui avaient embrassé la cause de Charles ; il est probable toutefois que, après avoir vécu pendant quelques

(1) C es! René II qui est ainsi désigné.

années sur la terre étrangère, ils reçurent , grâce aux prières de leurs amis et de leurs parents , l'autorisation de revenir chez eux et la restitution de la partie de leurs biens que Ton avait annexée au domaine ducal (1). C'est ainsi qu'on pourrait expliquer un passage de Nicolas Remy (2) , d'après* lequel le duc aurait pardonné à tous ceux qui Pavaient trahi , et n'aurait retenu des confiscations prononcées contr'eux qu'un vase de cristal, dont il se servait pendant ses repas.

La générosité de René le mit bientôt dans la gène. Outre les riches présents qu'il fit à divers particuliers , et que nous avons eu soin de rappeler, il donna à plusieurs gentilshommes lorrains et aux chefs des auxiliaires suisses et allemands des sommes considérables ; il paya aux simples soldats un mois et demi de solde, et leur racheta les prisonniers qu'ils avaient faits ex la part qui leur était attribuée dans l'artillerie des Bourguignons (3). Comme le camp avait été pillé par les Lorrains et par les auxiliaires , le duc n'eut guère que la belle tapisserie flamande décorant la tente de Charles (4), Tartillerie que celui-ci avait abandonnée tant sur le champ de bataille que dans ses lignes, et les prisonniers, qui n'étaient pas en fort grand nombre, et auxquels René rendit la liberté moyennant d'assez faibles rançons.

Il désirait vivement s'emparer de quelques cantons de la Franche Comté ou du Luxembourg, afin de s'indemniser des

(1) Y., relativement aux confiscations et rémissions, le registre des Itiirts-patentes pour les années 1476 et suivantes, f* 306 v°, 307 v*, 323 t«. 330 r*, 334 r», 338 v<\ 346 v«, 340 v\ 358 r°, 367 v«, 370 r«, 37H r», 37» r°, 381 v<\ 382 v<\ 383 v«, 393 v«, 393 r», 396 r°, 420 r<\ ^ f*, et le registre pour les années 1480 ei suiv., f" 22 v°f 241 v° et

(2) V. Discount drs choses advenves en Lorraine, depuis le decet du <foc Nicolas, iusques à ceUiy du duc René, p. 145.

(3) V. idem,ihid., p. iUK

* »ncy.

pertes immenses que la guerre avait entraînées , et Dom Calmet assure même que les Lorrains pénétrèrent dans la Bourgogne sans y rencontrer aucune résistance (4); mais Louis XI n'était pas disposé à souffrir que son voisin s'attribuât une proie qu'il convoitait lui-même. Dés le 9 janvier il connaissait la défaite et la mort de Charles-le-Téméraire, et il écrivait aux habitants de Dijon pour les avertir qu'ils ne devaient se mettre sous aucune autre main que la sienne , afin qu'il pût « garder le droit de sa prochaine parante et fillolle > Marie de Bourgogne (2). Il ne perdit pas son temps à négocier avec les conseillers de cette princesse et fit entrer ses troupes dans le duché de Bourgogne, dans le comté d'Artois, et dans plusieurs places importantes qui avaient appartenu à son paissant rival. Il redoutait cependant le bâtard Antoine et appréhendait que ce prince, plein de talent et de courage, ne réussit à reconquérir sa liberté , ne fût chargé par Marie de la conduite de ses affaires et ne causât de nouveaux embarras à la France. II adressa donc à René une lettre mielleuse pour le prier d'amener le bâtard dans la ville d'Arras où le roi s'était rendu. Antoine demanda de n'être pas livré à Louis XI, dont il se déûait beaucoup, et offrit au duc de lui payer une énorme rançon , s'il voulait mettre un terme à sa captivité. Comme il n'oubliait rien pour dissuader René de céder au désir exprimé par le roi , le duc hésita pendant quelque temps ; mais il se laissa enfin séduire par Louis, et, sans tenir compte des sages avertissements du conseil de Lorraine, il donna dix mille écus à Jeannot de Bidos , qui avait pris le bâtard avec l'aide de Jean-Baptiste de Roquclaure, et partit pour Arras. Quand il fut à Amiens, il reçut une lettre du roi, qui lui enjoignait d'envoyer Antoine dans la ville d'Arras, de retirer les troupes

(1) V. Hist., t. Il, col. 1078. Chevrier («bld., p. 291) a [firme que Don. Calmct s'est trompé ; il faut cependant reconnaître que René 11 occupa plusieurs petites villes du Luxembourg et de la Bourgogne.

(2) V. Archives de l'hôtel de ville de Dijon, registre I, n<> 173.

lorraines des places qu'elles occupaient en Bourgogne, et d'attendre dans le lieu où il se trouvait que Louis le fit appeler. Le duc comprit alors qu'il était tombé dans un piège et se repentit d'avoir cru à la loyauté du monarque ; malheureusement, il était trop tard pour reculer, et le prisonnier fut remis entre les mains des gens de Louis ; toutefois , celui-ci, pour calmer les inquiétudes et les regrets de René, lui expédia des lettres dans lesquelles il s'engageait à ne pas remettre Antoine en liberté, et à le traiter avec tous les égards dus à son rang et à son malheur. Peu de jours après , il manda le duc de Lorraine, l'accueillit avec empressement et l'enivra des plus brillantes promesses ; puis, ces beaux semblants d'amitié furent tout-à-coup remplacés* par la froideur la plus marquée. Le roi affecta même de ne plus adresser la parole à René , qui , se voyant au pouvoir d'un prince aussi perfide que cruel et n'espérant rien en obtenir, résolut de s'échapper. Il fit sortir ses domestiques de la ville , la quitta lui-même , sous prétexte d'une partie de chasse, monta à cheval et, courant jour et nuit, parvint à regagner la frontière de ses états.

Louis XI avait commis une faute et il tâcha aussitôt de la réparer. Il écrivit au duc de Lorraine qu'il pouvait toujours compter sur l'amitié de la France et il l'engagea à conclure un nouveau traité. Le premier soin de René, après son retour, avait été de resserrer les liens qui l'unissaient aux Suisses, à certains princes d'Allemagne et aux villes impériales d'Alsace, afin de se ménager des soutiens dans le cas ou le roi voudrait l'inquiéter. Il avait aussi négocié un arrangement avec Marie de Bourgogne. Quoiqu'il n'eût plus aucune confiance dans les paroles de Louis, il ne jugea cependant pas à propos de repousser les ouvertures de celui-ci, et, les 45 et 16 juin 1478, le roi donna au prince lorrain le titre purement honorifique de lieutenant-général au duché de Bourgogne (4),

(1) V. Très, des ch., layette Bar mouvant, n° 43.

el signa des leltres dans lesquelles il jurait à René « de ne » jamais le délaisser, ny abandonner, et de garder el dé- 9 fendre ses pays, terre et seigneurie, sans faire paix, ■ trêves, ny abstinence que le Duc n'y fust compris » (!); et d'autres leltres destinées à établir que cette alliance e&ire la France et la Lorraine ne portait aucune atteinte à la confédération que René avait formée avec les princes de la Haute- Allemagne et les villes impériales d'Alsace (2). Quelques mois après, Marie de Bourgogne, qui venait d'épouser l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Frédéric III, conclut avec le duc un traité, aux termes duquel on restituait à ce prince tout ce que Charles lui avait enlevé pendant la guerre; René était mis en possession dès domaines que son aïenle Marie d'Harcourt lui avait laissés, mais qui, étant situés en Flandre , avaient été mis sous séquestre ou confisqués ; enfin, le duc conservait quatre places du Luxembourg qu'il avait conquises, savoir : Marville, Damvillers , Chavency et Virton ; Marie et l'archiduc réservaient toutefois, tanl pour eux que pour leurs descendants , la faculté de racheter ces lieux moyennant une somme de vingt mille florins du Rhin, cinq années après la conclusion de l'accommodement (3).

Au moment où Louis XI faisait de grands efforts, sans beaucoup de succès, pour persuader au duc que ses véritables intérêts lui commandaient de rester ami de la France, il tâchait d'arracher au vieux roi René d'Anjou un testament qui frustrât le prince lorrain. En 4474, René avait rédigé un acte de dernière volonté dans lequel il léguait à son petil-fib le duché de Bar, avec toutes ses. appartenances et dépendan-

(f) Ces lettres sont dans le même dépôt, layette EtaU-Généravs du Duché de Bar, n» 8.

(2) Ces dernières lettres tonl imprimées dans Calmet, ibid., l IU, preuv., col. cclxxxvj.

(5) Ce traité, date du 25 janvier 1479, est imprimé ibid., col. cclxxxvjcclxxxviij.

ces, à l'exception cependant du marquisat de Pont- à-Mousson qu'il avait donné à son Ois naturel Jean, connu sous le nom de bâtard de Caiabre, et dont nous avons déjà parlé (.4). Louis essaya, mais en vain, d'obtenir la révocation de cette clause, et il résolut d'attendre une occasion plus opportune. René II n'était pas plus satisfait; il avait espéré que son aïeul lui laisserait non seulement le Ba trois, mais encore l'Anjou et la Provence, et René Ier venait d'assurer la propriété de ces deux provinces à son neveu, Charles comte du Maine, auquel il avait fait épouser, probablement afin de calmer le ressentiment de la maison de Vaudémont , Jeanne troisième fille de Ferri II et d'Yolande.

En 4476, les circonstances ayant paru favorables à Louis, il entama de rechef des négociations pour arracher la cession du Barrois ; il avait précédemment fait occuper par des troupes françaises la ville de Bar, ainsi que les bourgs ou châteaux de Louppy, Kœurs, Gondrecourt, Morlay, Revigny, et quelques autres encore, et, au mois de juin, il en donna mainlevée au roi de Sicile (2) , dans l'espérance qu'une semblable mesure disposerait celui-ci à prêter l'oreille aux propositions qui lui étaient soumises. En effet , René d'Anjou, obsédé par son redoutable suzerain, qui s'était fait céder par Marguerite, veuve du roi d'Angleterre Henri VI, les droits éventuels qu'elle avait sur le duché de Bar, René, disons-nous, parut prêt à déshériter son petit-fils. Le duc de Lorraine, instruit des intrigues du roi de France , jugea convenable de faire un voyage en Provence et se rendit auprès de René Ier, soit à la fin de l'année 4477, soit dans les premiers mois de 4478. Il n'eut pas de peine à obtenir la confirmation de la clause qui le concernait dans le testament de 4474, mais Louis ne voulut pas lâcher prise. En 4479, il chargeait le sire de Blanchefort

(1) V. ce testament, ibid., col. dclxxxiij.

(2) V. les lettres de Louis XI, ibid., col. cclxxxij-cclxxxiv.

d'une mission prés du roi de Sicile , auquel il faisait présent d'une somme considérable , et en même temps il flattait le duc de Lorraine , poussant même la complaisance jusqu'à solder une compagnie de trente archers destinée à augmenter la garde de ce prince. Le 8 septembre , il écrivait à François de Gênas, président de la chambre des comptes de Dauphiné et général des finances en Languedoc , qui reçut une pension de six mille huit cents livres, comme récompense des services qu'il avait rendus au roi dans les négociations relatives à l'héritage de René : « J'envoye Blanchefort pardelà (en Pro- » vence), pour la matière dont je vous ay escript, et pour ce » que j'ay promis à mon cousin le duc de Calabre (4) de lui » bailler et souldoyer trente archers, pour la garde et seureté

» de sa personne, et vuei) que sur les ûnances de

» Languedoc vous appoinctez le paiement desdits archers » pour l'année commençant le premier jour d'octobre pro- > chain venant , à la raison de vu livres x sols t. par moys. » Et gardez bien qu'il n'y ait faulte , car j'aimeroys mieulx » qu'il demeurast de mes aultres afferes. Et avisez se pourrez » trouver pardelà le remboursement de xx mille escus du » roy de Secile (2). »

Les nouvelles tentatives du roi de France ne furent pas couronnées de succès, et, le 45 novembre suivant, René d'Anjou déclara qu'après sa mort le duché de Bar appartiendrait t à Madame Yolande, sa fille aisnée, et à cause d'elle » au duc de Lorraine, son seul fils et hérilicr » (3). Dès le 34 juillet, le roi de Sicile avait signé des lettres par lesquelles il laissait à ferme le duché de Bar à son petit-fils, avec l'autorisation de créer et destituer les officiers , capitaines et fonc-

(1) 11 parait que René II prenait déjà ce titre.

(2) Cette lettre a été publiée dans le Bulletin des comités historiques ; Histoire, sciences, lettres, n° de sept, et oct. 1831, p. 237.

(3) V. une copie de cette déclaration dans le cartulaire de Lorraine, p. 1619.

tionnaires de tous ordres , ainsi que de toucher c les deniers » ordinaires et extraordinaires , aydes, forfaitures , amendes, » confiscations et atlrayhiéres , bled, vins, cires, chapons, » gelines, poivre et aullres choses venans aux recopies des > receveurs général et particuliers ». Quoique René eût représenté que le Barrois était « tellement deslruit et foulé, » que à grande peine les charges mises sur le revenu d'icel- » luy se pouvoienl payer et acquitter » , il prit rengagement de verser, chaque année, entre les mains de René d'Anjou une somme de quatre mille écus d'or, mais il exigea que son aïeul prescrivit à la chambre des comptes de Bar de ne pas permettre aux receveurs de solder les dons, pensions et assignations que le roi de Sicile ferait sur les revenus du Barrois, à moins que le duc de Lorraine n'y eût préalablement consenti (1).

Il se trouvait déjà en possession de la partie du Barrois qui est située à Test de la Meuse. Le roi de France , mécontent de voir ses projets déjoués, avait fait occuper de rechef par ses troupes Bar et toute la prévôté dont celle ville était le chef-lieu , cl avait commandé au sire de Blanchefort de témoigner à René d'Anjou le mécontentement que le monarque avait éprouvé en recevant communication des lettres du 51 juillet. Il désirait obtenir pour lui-même la ferme du Barrois, et le roi de Sicile fut contraint, pour ne pas s'exposer au ressentiment de ce prince, de manquer de parole à René II et d'abandonner à Louis la ferme de la prévôté de Bar, par lettres datées du 7 novembre 4479 (2).

Ces négociations épineuses faillirent troubler les dernières années de René d'Anjou. Il s'était néanmoins presque complètement déchargé sur ses ministres des soins du gouvernement, ne

(f) V. les lettres de René d'Anjou, dans Calmet, ibid., col. dclxxxviijtlclxxxvj bis.

(2) V. les lettres de René, ibid., col. ddxxxvj bis-dclxxxviij bis.

voulait plus entendre parler d'affaires , et employait ses journées à enluminer des livres d'heures , et à composer des ouvrages que le nom de leur auteur n'a pas réussi à préserver de l'oubli. « Le mortifiement de vaine plaisance », la pastorale de ■ Regneault et Jeanneton » ou les « Amours du berger et de la bcrgeronne » , « La conqueste de doulce mercy par le cueur d'amour espris » absorbèrent pendant longtemps ses loisirs. Dans les premiers mois de Tannée 1480 il sentit diminuer ses forces et comprit que sa On* approchait. Il fut bientôt après obligé de garderie lit. Il expira sans souffrances, le 10 juillet, et fut inhumé dans la cathédrale d'Angers, à côté d'Isabelle de Lorraine sa première femme. Leur fille Marguerite ne survécut pas beaucoup à son père. Enfin, la duchesse Yolande mourut elle-même en 1484. Elle reçut la sépulture dans l'église collégiale Saint-Laurent de Joinville, qui renfermait déjà les tombeaux des comtes de Vaudémonl Anselme ou Aosclin, Ferri Ier et Ferri II, et qui abrita plus tard celui de l'évèque de Metz Henri de Vaudémont , beau-frère d'Yolande.

A la mort de sa mère, René 11 hérita du Barrois ; car cette princesse, qui avait refusé de régner sur la Lorraine, n'avait pas fait difficulté de prendre le titre de duchesse de Bar et même, autant qu'on peut le savoir, de s'occuper de l'administration. C'est du moins ce que l'on induit de lettres par lesquelles Yolande confirma, en 1482, les privilèges des arbalétriers de Saint-Mihiel (1).

La possession de In partie du Barrois sur laquelle Louis XI n'avait pas osé mettre la main augmentait un peu la puissance du duc de Lorraine, mais ne pouvait améliorer la situation de ses finances, gravement embarrassées depuis la guerre qu'il avait soutenue contre la Bourgogne. 11 aurait fallu, pour cicatriser les plaies de notre patrie, plusieurs aunées de tranquil-

(1) V. Rogéville, Dict. biit des ordono., t. Kl, p. 54.

liié et d'abondance, et l'on eut, au contraire, à souffrir une disette ruineuse. L'hiver de 4480-1 48 1 fut cala mil eux ; le froid ne commença que vers Noël, mais il fut très-rigoureux et dura, sans interruption , jusqu'à la Chandeleur. Le vin gela dans les caves les mieux closes; les tonneaux éclatèrent; les semences confiées à la terre furent détruites , la vigne et les arbres fruitiers maltraités ou entièrement perdus. La cherté fut extrême en 4481 ; la queue de vin se vendait trente francs, le reseau de blé cinq francs, l'orge quatre francs, l'avoine trois francs, et on avait peine à s'en procurer à d'aussi hauts prix (4). Il en résulta que les revenus du prince, déjà grevés de mille charges, diminuèrent encore, et qu'il fut impossible de (aire face aux dépenses les plus urgentes. Dans cette extrémité, kené convoqua les Etats-Généraux et les consulta sur les remèdes à employer pour soulager la Lorraine. Les membres des Etats, avec une franchise et une liberté qui les honorent, déclarèrent à leur souverain que son administration prodigue et imprévoyante avait causé la plupart des maux dont le duché avait à souffrir. < Vous debvez estre recors, lui

• dirent-ils, que, après la journée de Nancy, au lieu d'Espi-

• nal, où vous meistes en délibération de vostre Conseil si

• vous debviez continuer la guerre, il vous fust... remonstré » ....que vous debviez cesser pour deux raisons : l'une,

• parce que Dieu vous avoit fait l'honneur d'avoir vaincu

• vostre ennemy en bataille, parquoy, le chef mort, la guerre

• debvoit cesser; l'aultre, parce que à l'occasion des guerres

• passées, vos pays estoient tous destruicts, vos bonnes villes » la pluspart araséez et brusléez, que vous n'aviez plus nuls

• vivres, argent, ny aultre chose qu'il falloit à l'exécution de m la guerre , et que le mieulx esloit que vous vous des- » chargeassiez de vos gens d'armes et restreindissiez vos-

(f) V. la continuation de b cHron. de Lorr.t dans frlne*, ibid., col. cm.

» trc estât, parquoy vous puissiez rcmcclre sus vos pays,

> payer vos debles et demeurer eu paix. Toutes fois, .b combien que celte conclusion vous pleust bien dés le » commencement , par Ja simulation d'aulcuns qui plus désî- » roient leur bien particulier , et qui par les guerres se vou- » loient faire grands, ainsy qu'ils ont faict, vous changeastes

• propos, mistes gens d'armes en Bourgongne et en Luxera - » bourg. Vous sçavez le proûct qui vous en advint ; car au re- » gard de Bourgongne, le Roy a voulu avoir les places qu'aviez » gaignéez, et fallut que payassiez les gens d'armes; et par » la prinse du Luxembourg, le Duché de Bar, où vos gens » d'armes vivoienl, fut mis à pauvreté et deslruict, et après » beaucoup et inestimables dommaiges que vos pauvres sub- » jects avoient supportez, recourûtes devers vos Estais pour

• avoir ung ayde pour payer les gensd'armes; ce qu'ils firent » libéralement. El quand vous aurez bien pensé à ce, vous » trouverez que , pour entretenir ceste gensd'armerie que ne » vous a esté d'aulcun profict, vous avez levé de très-grandes » sommes de deniers de vos pays ; sans ce que, pour y four- » nir, vous a fallu engager plusieurs de vos places , terres et » seigneuries... (I). El combien, Monsieur, que depuis très-

> souvent avez esté sollicité par vos bons et loyauix subjects » et serviteurs de vous restreindre et prendre estât supporta- » ble à vous et à vos pays , n'avez jamais voulu y entendre, . et vous a plus vaincu la passion d'aulcuns particuliers, » ennemys de vostre bien et honneur, comme il est à présu-

• mer, que la bonne et loyale persuasion de vos bons et » loyauix subjects et serviteurs ; parquoy n'avez jusques icy

(1) René avait engagé Sarreguemraes pour sûreté d'une somme de quatre mille quatre cent soixante-un florins du Rhin qu'il devait à Oswald de Thierstein et à sa femme Odile de Nassau, et d'une autre somme de quatre mille florins réclamée par le comte Simon Wecker. V. Calmet, Notice, t. II, col. 424. René avait aussi engagé ses domaines d'Aubcnlon, de Rumigny, etc.

> mis ordre quelconque à vostre estât ; à l'occasion de qooy

> avez multiplié charge sur charge ; vos debtes sont crues,

• au lieu qu'elles dussent avoir esté payéez ; les gentilshom- » mes et aultres qu'avez voulu entretenir en grand nombre

> et de toutes manières de nations, dont plusieurs, avoient » esté de vostre estroit Conseil, se sont départis de vostre » service, et mal conlens ont prins querelles contre vous, et » faict du pis qu'ils ont peu et font encore à chascun jour ; c dont vos pauvres subjecls en ont esté et sont merveilleuse-

• ment adommaigez, parce que souvent il a convenu prendre » par force le vin, le blé et aultres choses nécessaires chiez » eulx, rompre céliers et greniers, de quoy ils De sont payez, » et seront d'icy à longtemps, et puis encore, courrus, pillez » et adommaigez par lesdicts gens d'armes. Et Dieu sçait, » Monsieur, la grande désolation qu'est au peuple, et les » malédictions qu'ils donnent au lieu de bénédictions, en de- » mandant vengeance à Dieu des grandes charges, molestes b et inestimable pauvreté qu'il leur faut supporter, avecques

• la grande chèreté de vivres et de toutes choses qu'est au » pays. Et encore, que pis est, les créditeurs, parce qu'ils ne

> sont payez, diffamment partout vous et vos gens, disans » que l'on leur doit beaucoup , et que l'on leur assigne et

• donne plusieurs termes de payemens, mais qu'on ne leur » tient chose que l'on leur promeetc , et que ne tenez foy ne

• promesse quelconque ; parquoy , comme les premiers, ils » vous déifient, courrent , pillent et vous chargent partout.

• Aussy, Monsieur, si vous fa ici es chercher dans vos bonnes » villes, vous ne trouverez poinct qu'il y ait homme, de quel » estât qu'il soit, qui ait ny blé ny vin chez luy, ne qui ait faict » ou fasse quelconque provision , pour doubte (crainte) que » l'on ne les prengne, et asseurément s'H venoit quelque puis- » sance devant l'une de vos villes, quelque despense que l'on

• ait mise à la fortifier, elle ne tiendrait pas huit jours que,

> par faillie de famine et faulle de provision , ne la convenist

> rendre ; et jamais ne se fera aullremenl , si anllre remède » et provision n'est par vous mis et donné au faict de rostre

» estât Et semble, Monsieur, soubs rostre bénigne

» supportation et correction, que, si remède y doit estre mis, » il faut qu'il viengne premièrement de vous , et que tous » vous délibériez de reigler vostre volunté et appétit qu'avez » d'avoir grande maison ; car grande maison où il n'y a rei- » glc ne pouvoir pour l'entretenir est plus confusion qu'aul*

• trement. Ainsy que le pouvez clérement congnoistre par ce

• que dicl est, vous voiez, Monsieur, que quelque nombre » de gens que vous ayez , et quelque despense qu'il vous en

• conviengne supporter, si n'avez vous pas pour vous accom-

• paigner aux champs en armes que bien peu de gens ; et » vous faut , si vous voulez avoir seulement quatre cens che-

• vaulx pour rebouttcr cculx qui vous querellent , estre en » danger de vos estais, appalir vos pays et tousjours charger

• sur le peuple Encore vous debvez tellement vous res-

» treindrc que vous vous puissiez petit à petit desdebter, » dont adviendra que premier (d'abord) vous vous acquicte- » rez et deschargerez votre conscience , acquerrez bon bruict » et crédit ; vostre peuple pourra vivre en paix ; vos bonnes

• villes se multiplieront et se pourvoiront de vivres, et vive-

• rez et régnerez sur eulx glorieusement et en bonne paix et » tranquillité Bref, Monsieur, tout le salut de vous et

• de tous vos pays- despend de ce que vous ayez bon et bel » estât bien reiglé selon vostre pouvoir, et que vos aultres

• affaires soient , par l'advis des gens féables et que soient à » vous, conduictes et gouvernéez ; car vous voiez que, parce » que vostre revenu va la pluspart au duire (plaisir), à boire

• et à manger, vous ne pouvez trouver argent pour despes- .

> cher ung ambassadeur pour vos affaires. Si en avez vous plu- » sieurs, et aurez tousjours à l'advenir, tant en France comme » en Allemaigoe et ailleurs, comme sçavez. Aussy, tous vos ■ Conseillers, Gentilshommes, Officiers, et bref tous ceulx

• de voslrc maison braient cl crient après vous , parce qu'ils

• ne sont paies de gaiges ne de pensions qui leur sont assi- - gneez, et tant que ce désordre durerera, vous n'aurez ja-

• mais bien , paix , ne repos en vous , et aussy n'auront vos

• subjects (t). »

Le vainqueur du duc de Bourgogne n'était pas accoutume à entendre un pareil langage ; toutefois, la justice des reproches qui lui étaient adressés et le besoin d'argent qu'il éprouvait le forcèrent à dissimuler son mécontentement ; mais les remontrances des Etats ne furent peut-être pas étrangères à la joie qu'il témoigna lorsque les Vénitiens l'invitèrent à prendre le commandement de leur armée. La république, qui s'attendait à une guerre prochaine contre le duc de Fcrrarc, et désirait mettre à la tète de ses troupes un général renommé , s'adressa au duc de Lorraine ; et celui-ci conelot avec le doge Jean Mocenigo, dès le mois d'avril 1481, une convention aux termes de laquelle René promenait de se rendre en Italie avec cinq cents gens d'armes et mille hommes d'infanterie. Les Vénitiens s'engageaient à payer la solde de ces auxiliaires, et à donner à leur chef une somme de deux mille ducats tous les mois.

Quelque temps après cet arrangement, le duc se dirigea en secret vers la Provence, où venait d'éclater un soulèvement en sa faveur. Aussitôt après la mort de René d'Anjou, sa fille Yolande avait pris le titre de reine de Jérusalem et de Sicile, et avait noué des relations avec plusieurs nobles qui voulaient s'opposer à ce que leur patrie fût réunie à la France. Au mois d'août 1481, le duc envoya en Provence un gentilhomme de ce pays, Jean de Pontevez, seigneur de Cotignac, auquel il avait confié les fonctions de sénéchal de Lorraine. Il était charge de traiter avec deux condottieri italiens, Robert de

(I) On trouve une copte de ces remontrances <Un» le cartulairc du Très, des chartes, registre intitule : « Liber omnium -, P»« 33 v et suit.

San-Severino et Obielo de Fiesque, qui promirent d'amener avec eux trois cents gens d'armes et environ trois mille hommes d'infanterie. Quand la convention dont il s'agit fut arrêtée, Raymond d'Agout seigneur de Cypières , Boniface de Castel* lane seigneur de Foz, Philibert son Gis, Honoré seigneur de la vallée de Chanan, et quelques autres Grent soulever les villes de Forcalquier, Grasse, Draguignan et leurs vigueries. Le duc de Lorraine arriva sur ces entrefaites et fut proclamé comte de Provence ; mais ses premiers succès ne tardèrent pas à être suivis de revers. La ville d'Amibes, vivement attaquée, se défendit avec avantage, et Villeneuve seigneur de Sera non soutint dans le château de Trans un siège qui donna au comte du Maine le temps de réunir des troupes. Louis XI lui envoya des secours, dés qu'il eut connaissance de la tenu tive de René, et Gt soigneusement garder toutes les routes qui conduisaient de Provence en Lorraine, afin de se saisir de h personne de René, quand il essayerait de revenir dans ses états. Celui-ci, ayant été prévenu en temps utile, remercia ses partisans, se rendit à Marseille, s'y embarqua, gagna Venise et revit la Lorraine au commencement de l'hiver (1).

Immédiatement après son retour, il fit une maladie trèsgrave; son médecin, Jean Bonnet, réussit à le sauver, et celte cure lui fit tant d'honneur, que Louis XI voulut le consulter et écrivit, le 5 février 1482, à François de Gênas : € Je vous » prie, envoyez moy icy (à Thouars) cent escuz d'or pour » envoyer quérir le bon médecin qui a guéry monsieur de > Lorraine, et ne me faillez pas pour cent escuz, car c'est » pour ma santé (2) ». Le duc fut pendant quelques mois dans l'impossibilité de se livrer à aucune occupation sérieuse.

(t) V. Papon, Uistoirc générale de Provence, t. III, p. 4M. (2) Celte lettre a été publiée dans le Bulletin des comités but., ibéd , p. 244.

Il était à peine rétabli quand deux sénateurs vénitiens vinrent lui annoncer que la république réclamait ses services. Pour augmenter son ardeur, ils lui laissèrent entendre qu'une fois la guerre contre Ferrare terminée d'une manière avantageuse , les Vénitiens lui confieraient des soldats et des vaisseaux , avec lesquels il pourrait tenter la conquête du royaume de Naples qui avait appartenu à son aïeul René d'Anjou. Le duc partit sur-le-champ , avec deux cents gens d'armes et mille hommes d'infanterie, et il emmena avec lui son chancelier, Guillaume d'Haraucourt évêque de Verdun, dont le talent pour les négociations paraissait devoir être fort utile, si René donnait suite à ses projets sur Naples. Le duc de Lorraine fut magnifiquement reçu à Venise ; on le créa patricien, et on inscrivit son nom sur le livre d'or. U entra en campagne sur la fin d'avril, obtint d'abord quelques succès sur les troupes de Ferrare et investit cette ville; mais la mésintelligence se glissa entre lui et le gouvernement vénitien ; une maladie contagieuse, qui se déclara dans l'armée, enleva beaucoup de monde, et René, désespérant de mener la guerre à bonne fin, prit le parti de résigner son commandement vers la fin de Tannée. Il se dirigea ensuite vers la Lorraine, avec le peu de soldats qui lui restaient, traversa la Suisse et renouvela son alliance avec les cantons (1).

Il était temps que le duc retournât dans ses états, car son absence avait été mise à profit par Gérard de Rodemack, qui s'était, pour la forme, donné au roi de France et commettait mille brigandages dans le Luxembourg, dans le pays messin et dans les cantons du Barrois les plus rapprochés des châteaux de Richemont et de Rodemack, où il logeait les bandits qu'il avait engagés à son service. Comme le nom de Louis XI, que Gérard mettait toujours en avant, en imposait

(I) V. Mém. de Thierriat, règoe de René 11, dans le recueil cité ; Calmet, HUt., L il, col. 1081.

beaucoup, on ferma les yeux sur les premières incursions de ce gentilhomme ; mais l'impunité accrut tellement sa hardiesse, que Ton se décida à le châtier. Les Messins et les Luxembourgeois attaquèrent le château de Richemonl, le prirent et le rasèrent. René s'était chargé du siège de Rodemack, qu'il détruisit complètement. Gérard parvint à s'échapper et se tua peu de temps après, en tombant de cheval (4).

Le duc de Lorraine demeura tranquille pendant quelques mois , en attendant le décès de Louis XI, dont la santé chancelante annonçait une fin très-prochaine. Le comte du Maine, Charles neveu et héritier de René Ier, était mort le 10 décembre 1481 , et avait légué ses états au roi de France, qui les avait réunis à la couronne. Le duc, irrité de cet acte, qu'il regardait comme une véritable spoliation, avait protesté contre le testament du comte et nourrissait une secrète espérance de voir des troubles éclater dans le royaume pendant la minorité de Charles VIII. 11 ne fut pas trompé. Louis expira le 30 août 1483, et sa fille, Anne dame de Beaujeu, eut le gouvernement de la personne du nouveau roi et devint toute puissante ; mais le duc d'Orléans, premier prince du sang, ne tarda à manifester des prétentions qui rendirent une rupture inévitable, et la plupart des seigneurs français se déclarèrent en faveur du prince. Anne comprit le danger qui la menaçait et fit proposer à René II de se rendre en France, où on lui donnerait un emploi digne de son rang et de son courage.

« Ceux qui gouvernoient ledit Roy, (qui estoient le Duc et » la Duchesse de Bourbon (2), et un Chambelan appelé le » Seigneur de Graville et autres Chambelans, qui en ce temps

(1) V. la continuation de la chron. de Lorr., ibid., t. III, preuv., col. exiv ; Chroo. de Jean le Châtelain, ibid., t. Il, preuv., col. clij ; Histoire ecclésiastique et civile du duché de Luxembourg, par le P. BertholcL, t. VIII, p. 9 et suiv.

(2) Monsieur et Madame de Beaujeu, depuis duc et duchesse de Bourbon.

» tarent grand règne), dit Commynes, appelèrent en Cour, » en autorité el crédit ledit Duc de Lorraine, pour en a?oir » support et aide ; car il estoit homme hardy et plus qu'homme » de Cour, et leur sembloit qu'ils s'en déchargeraient bien

> quand il scroit temps (1). » René, qui devinait peut-être la récompense destinée à ses services, demanda, en arrivant, qu'on lui remit la Provence, l'Anjou et la portion du Barrois que Louis XI s'était attribuée. « Mais n'eut-on bon recours, » remarque Thierriat ; certain gentilhomme de Roehefort , » natif de Bourgongne, occupoit la chancelerie de France et

> n'accorda que la duché de Bar, et sous condition que de

■ prime-abord seroit restitué ce que le.roy deffunct estoit dict

• avoir preslé au duc de Lorraine. Contre telles prétentions » se débattit grandement Révérend Père en Dieu Guillaume

• dHaraucourt, évesque de Verdun, chancelier de Monsei-

• gneur, et disoit, avec grande raison , que les susdits comté » de Provence et duché d'Anjou n'estoient du domaine de » France, en tant que le roy n'en avoit que acte de force et

• d'intrigues qu'avoit-on faict envers M. René, le bisayeul » de Monseigneur. Ajoutoit-on encore que s'en falloit de

• beaucoup que fust duc chose quelconque à defluuct le roy

• Louis XI; qu'iceluy, à rencontre, estoit en grande rede-

• vance envers Monseigneur, et que cecy n'estoit conte à dor- « mir, comme estoient ceulx que donnoit le sieur de Roche- » fort; mais eut beau haranguer le chancelier dHaraucourt,

• ne put sauver In Provence et l'Anjou, que restèrent déle-

■ nues à tousjours ; fut enfin réglé par convention que

» moitié du rapport que pouvait advenir en la duché de

• Bar seroit mis en dépost jusqu'à tel temps que les parties

• seraient en accord (2). »

Anne de Bcaujeu s'aperçut que le duc de Lorraine était

(1) V. l'édit do Unglet du Fremoy, t. 1, p. 433.

(lj V. Mémoires, règne de René II, dans le recueil cité.

peu satisfait de l'arrangement, et se hâta, pour attacher ce prince à la cause du roi , de lui promettre la restitution de la prévôté de Bar, de loi confier le commandement d'une compagnie de cent lances, et de lui assigner pour quatre années une pension de trenle-six mille livres, qui ne fut jamais exactement payée (1). Un trailé fui conclu, à cet effet, le 23 septembre 1484, entre René et Madame de Beau jeu ; on y décerne beaucoup d'éloges au duc de Lorraine, et on rappelle « les... » louables services qu'il avoit par cy-devant faicts au feu Roy » trespassé , et à la chose publicque du Royaulme > ; mais on ne dit pas un mot des conditions auxquelles le duc consentait à prêter main-forte à la fille de Louis XI (2). René obtint encore que ses prétentions sur la Provence et l'Anjou seraient renvoyées à l'examen de commissaires qui furent désignés par Madame de Beaujeu, et dont on ne pouvait par conséquent espérer une décision bien équitable. Il voulut au moins profiter des circonstances pour récupérer la prévôté de Bar , et chargea Guillaume d'Haraucourt et l'écuyer Gérard d'Avillers d'aller en prendre possession (5). Un corps d'écossais au service de France qui occupait la ville et le château en sortit, à la demande des délégués ; mais la garnison ne se fut pas plustôt acheminée vers la Champagne, qu'elle reçut ordre de retourner à Bar. Gérard d'Avillers parvint à empêcher l'exécution de ce mandement, et le Barrois tout entier fut dés lors au pouvoir de René, sans être cependant annexé à la Lorraine; car les deux pays conservèrent leurs constitutions

(t) Il faisait des plaintes à ce sujet dès la fin de juillet 1484, ainsi qu'où peut le voir dans le procès-verbal de la séance tenue par le conseil le 7 août suivant. V. Procès-verbaux des séances du conseil de régence du roi Charles VIII, pendant les mois d'août 1484 à janvier 1485, publiés, d'après les manuscrits de la bibliothèque royale, par M. Dernier, p. 29-31 .

(2) V. ce trailé, dans Calmet, ibid., t. 111, preuv., col. cciciv et ccxcv.

(3) En mars ou avril 1488.

distinctes, quoiqu'ils fussent soumis au même souverain (4).

Le duc jouit d'un grand crédit pendant les années 1484 et 4 48 Ti, et eut part à plusieurs des mesures vigoureuses que prit Madame de Beau jeu pour maintenir son autorité (2). Communes raconte que ce prince t Pavoit aidé à chasser de la » cour, avec rudes et folles paroles » (3). L'historien ne dit rien des motifs de sa disgrâce , et l'on pouvait croire qu'un simple caprice de Madame de Beaujeu ou de René avait été la seule cause de cet événement , lorsque la découverte récente de Tindigne conduite tenue par Corn m y nés sous le régne de Louis XI expliqua et justifia la décision rigoureuse qui vint le frapper.

Il était un des trois commissaires (4) nommés pour examiner les prétentions do duc de Lorraine sur l'héritage du roi de Sicile ; il fut, sans doute, remplacé par un autre seigneur, et dans le courant de l'année i486, la commission, annonçant que son examen était terminé, déclara que le duc n'avait aucun droit sur l'Anjou , ni sur la Provence. René s'attendait bien à un pareil résultat, mais il voulut rédiger de nouvelles* protestations, c actes inutiles qui ne font que de l'eau claire », selon la judicieuse observation de Thierriat. Le 27 juillet, se trouvant à Cbâlons-sur-Marne, à l'auberge de la Fleurde-Lys, il appela deux notaires et leur remit ses protestations (5) , en présence de Jean Pérard prieur de Saint-Louis de Verdun, Louis de Chaudeney doyen de la même ville, Laurent de la

(1) V. Calmet, ibid., t. Il, col. 1090.

(2) Quand il se trouvait a ta cour, il assistait a*scz régulièrement aux séances du conseil. V Procès» verbaux des séances etc. , p. 162 et suif.; t. auaai p. 52 et 53.

(3) V. Commynes, ibid., p. 424.

(4) Le second était Aecursc Ma y nier, juge-mage de Provence ; v. Bulletin du comité de la langue, de l'histoire et des arts de h France, t. Il, p. 239.

(5) Elles sont imprimée* dan» Cal mot, ibid., t. III, preuv., col. ccxcvuj el ecxcix.

Ruelle écuyer, et Jean Cognovi {sic) clerc du diocèse de Liège.

La déclaration des commissaires, et le retard que mettait Anne de Beaujeu à payer au duc la pension qu'elle lui avail assignée, irritèrent celui-ci et le disposèrent à prêter l'oreille aux propositions des princes français ; < il partit très-mal- » content de la Cour > , rapporte Commynes (1) ; toutefois , il ne jugea pas à propos de rompre le traité qu'il avait conclu en 1484. De son côté, Madame de Beaujeu fît des efforts pour retenir le duc dans son parti , et, comme elle n'ignorait pas que le prince lorrain avait encore l'intention de tenter la conquête du royaume de Naples, elle s'engagea à lui fournir un puissant secours , aussitôt que le rétablissement de la tranquillité le permettrait. René reçut une somme de vingt mille francs, on lui en promit quarante mille autres, on l'autorisa à conduire en Italie sa compagnie de cent lances, et on lui jura que le roi userait de son crédit et de son influence pour favoriser la réussite de l'expédition (2). On donna aussi au duc la charge de grand-chambellan, qui le liait d'une manière plus étroite au service de Charles VIII.

Il parait que René, comparant le préjudice réel que lui causait la perte de la Provence et de l'Anjou avec les espérances éloignées et peut-être trompeuses de la conquête de Naples , trouva bien insuffisante la compensation qu'on lui offrait et s'aboucha avec les princes. Néanmoins, malgré les lettres que ceux-ci lui envoyèrent pour le presser de faire une diversion, en entrant avec une armée dans la province de Champagne ; malgré les sollicitations de l'archiduc Maximilien, qui lui conseillait fortement de se jeter dans le parti des mécontents , ajoutant qu'ils ne manqueraient pas de se montrer plus généreux que la fille de Louis XI, le duc resta tran-

(1) V. ibid., P. 423.

(2) V. Commynes , ibid., p. 424.

quille, soit dans ses états, soit à la cour de France, entre lesquels il partageait son temps. On dit, à la vérité, qu'il eut l'imprudence de signer une sorte de confédération avec les ennemis d'Anne de Beaujeu ; qu'il autorisa ceux-ci à lui courir sus et a traîner son écusson à la queue de leurs chevaux, si lui, René , n'exécutait pas ponctuellement les articles du traité ; que les Français découvrirent cette pièce, après la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, et que Charles VIII rendit le traité au duc de Lorraine, sans lui témoigner aucun ressentiment (1). Mais ces dernières particularités sont très-invraisemblables , et tout indique que si René prit queJqu engagement , cet engagement demeura toujours secret.

Un des motifs qui le portèrent à garder la neutralité , dans la lutte que termina la bataille de Saint-Aubin, fut, sans doute, la nouvelle union qu'il venait de contracter. Il avait épousé , en 147! , Jeanne d'Harcourt, fille de Guillaume d'Harcourt, comte de Tança rville, et d'Yolande de Laval. Cette princesse n'eut jamais d'enfants; le bruit se répandit même qu'elle ne pouvait en avoir, et les Etats-Généraux de Lorraine exprimèrent le vœu de voir le duc demander l'annulation d'un mariage qui le privait d'héritiers. René semble avoir hésité pendant quelque temps , bien qu'il ne fût pas retenu par son amour pour sa femme; car ils avaient cessé de vivre ensemble, et Jeanne s'était retirée dans le château d'Einville. Madame de Reaujeu, qui désirait s'attacher le prince d'une manière irrévocable , lui conseilla de faire prononcer la nullité de son union avec Jeanne d'Harcourt, et d'épouser ensuite la nièce du sire de Beaujeu, Philippe fille d'Adolphe duc de Gueldrcs. René vit cette dernière, se décida tout-à-coup et présenta une requête à f officiai de Toul. L'official nomma commissaire pour entendre les parties Nicolas de Valfroicourt , abbé de Saint- Epvre. Jeanne le récusa comme trop favorable au duc, et

(1) V. notamment Calmet, ibid., t. Il, col. 1097.

Nicolas fut remplacé par Wolfgang de Risle , chanoine de Trêves. Quand Wolfgang eut achevé l'enquête, l'official convoqua une nombreuse réunion de théologiens et de canonisiez, qui émirent un avis conforme à la demande du prince ; l'official n'osa cependant rendre une sentence et renvoya 1'aflaire au souveràin-pontife. Innocent VIII , qui occupait le siège de saint Pierre, remit la décision du procès à l'archidiacre de Marsal, ou à l'archidiacre de Vosge, au choix des parties. Le duc et la duchesse préférèrent ce dernier, qui s'appelait Aubry ou Albéric Briel. René, ne pouvant quitter Paris, donna sa procuration à Jean Wisse , bailli de Nancy , et au procureurgénéral de Lorraine , qui poursuivirent la procédure. Roger Gonlier, Nicolas Midy cl d'autres médecins visitèrent la princesse, et Jeanne déclara s'en rapporter à la prudence de l'archidiacre, qui, après avoir observé les formalités prescrites parle droit canonique, prononça, au mois d'août 4485, la nullité du mariage et autorisa le duc à en contracter un second, s'il le jugeait nécessaire. Celte sentence fut accueillie avec murmures par les parents et les amis de Jeanne, et par les adversaires de Madame de Beaujeu ; on soutint que l'archidiacre s'était laissé corrompre ou intimider par son souverain, et que la nouvelle union de celui-ci constituait le crime de bigamie. René s'était empressé d'épouser Philippe de Gueldres; le contrat avait été passé le 28 août (1), et les noces s'étaient célébrées le 1" septembre à Orléans, où la cour se trouvait; mais, sensible aux reproches qui lui étaient adressés, et qu'il jugeait de nature à ternir sa réputation , il pria le souverain-pontife d'examiner lui-même l'affaire, et envoya en Italie les archidiacres de Marsal et de Vosge, qu'il chargea de fournir au pape tous les renseignements convenables. Innocent VIII entendit les procureurs des parties et , après

(1) Ce contrat est imprimé dans Calmet, ibid., t. III, preav., col. ccxctj et ccxcvij.

une mûre délibération, donna, le 30 janvier 1488, une bulle qui continuait la sentence de l'archidiacre de Vosge , en déclarant valide le second mariage de René, et légitimes les enfanta issus de ce mariage (1). Jeanne d'Harcourt resta presque entièrement étrangère à ces dernières poursuites , acceptant avec résignation l'épreuve que Dieu lui avait envoyée. Dès Tannée 4486 elle avait fait un accord avec le duc au sujet de la pension que celui-ci devait lui payer , et il avait été convenu que Jeanne aurait une rente annuelle et viagère de deux mille livres, qui serait assise sur la seigneurie de Lillebonno (2).

Lorsque la bulle d'Innocent VIII fut publiée en Lorraine, René était tout occupé des préparatifs de son expédition contre Naples. On avait vu arriver en France, au commencement de Tannée 1487, plusieurs seigneurs napolitains qui venaient solliciter des secours pour délivrer leur patrie de la tyrannie du roi Ferdinand. Guillaume le Doyen de Laval dit qu'ils s'adressèrent à Charles VIII (3), et on en a conclu que cette demande devait être regardée comme le point de départ des expéditions françaises dans la Péninsule ; mais Philippe de Commynes assure que les napolitains mécontents prièrent René II de se rendre en Italie, comme il en avait le projet, et que le pape joignit ses instances à celles des seigneurs dont il s'agit. Commynes ajoute, en parlant du duc de Lorraine : « Longtemps l'attendirent des galées (galères) à Gennes, et le » cardinal de Saint-Pierre ad vincuia (4), cependant qu'il (le • duc) estoit en ces brouillis de Cour cl sur son départ , et

(t) V. Vie de Philippe de Ghcldres, reine de Sicile, duchesse de Lorraioe, etc., ptr M. l'abbé Guillaume, p. 30-Ô5. La bulle d'Innocent VIII i iii ^ ï t uti ce d 3 n 9 C ) i t)i^l« ^ o^)K • cJdx x x v Cf \ d^»x x x \ j .

(ï) V. cet accord, dam Catmel, ibid., col. ccxcvij et ccxcvuj.

(3) V. sa chronique métrique, f» t3 \% m*, de la bibliothèque impériale, suppléai, français, n* 1081.

[i) Julien de la Kovére, depuis pape «ous le nom de Jules II.

» avoit avec luy gens de tous les seigneurs du royaume qui le > pressoient de partir » (1).

Il- revint à Nancy pour réunir tout ce qui lui paraissait indispensable au succès de l'entreprise. N'ignorant pas que le pape méditait une croisade contre les Turcs, qui menaçaient Tltalie et la Hongrie, il pensa qu'il se concilierait pour toujours la faveur d'Innocent VIII, dont le concours lui était nécessaire, en livrant au souverain-pontife le prince Djim, que l'on gardait dans la commanderie de Bourganeuf. On sait que Djim ou Zizim (comme l'appellent les historiens occidentaux) était (ils du sultan Mahomet II, qu'il avait été chassé par son frère Bajazet , et qu'il avait cherché un refuge chez les chevaliers de Rhodes, qui l'envoyèrent en France, où il était traité moins comme un hôte que comme un captif. Sa présence dans l'armée chrétienne que le pape se proposait d'assembler pouvait être fort utile, et René résolut de l'enlever aux chevaliers. Il prescrivit en conséquence, le 10 mars 4487, au sire de Rassompierre et à Jacques de Germiny de se rendre, avec vingt-huit hommes d'armes, au lieu où le Teurc était enfermé , de le prendre , de gré ou de force , et de l'amener en Lorraine aussi secrètement qu'ils pourraient. La réussite était difficile, car Bourganeuf est situé au centre de la France; néanmoins, les sires de Rassompierre et de Germiny se mirent en route; ils étaient déjà parvenus à l'extrémité occidentale de la Bourgogne, lorsqu'ils rencontrèrent à Lucy-le-Roisv village entre A vallon et Vermanton, un corps de troupes françaises commandé par Bernard Ordoux (2). Ce dernier, entourant les Lorrains, les Gt tous prisonniers, et Basso m pierre fut conduit devant le roi, qui, après l'avoir interrogé luimême, ordonna de l'emprisonner dans le château d'Angers, où

(t) V. ibid., p. iSU.

(2) Le projet du duc de Lorraine avait été ébruité , on ne sait comment.

on l'interrogea de nouveau (i). Il ne fui, au reste, détenu que peu de temps, et Charles VIII pardonna facilement au duc de Lorraine l'espèce d'attentat qu'il tenait de commettre contre l'autorité royale.

Innocent VU! apprit, non sans regret, que les projeta de René avaient échoué*, et, pour lui témoigner sa gratitude, il lui permit de lever une décime sur le clergé lorrain, aû'n d'augmenter les ressources que le duc avait déjà réunies pour l'expédition de Naples. Mais l'évéque de Toul, Antoine de Neufchàtel, qui u avait jamais eu d'attachement pour René, et qui le regardait comme un ennemi, refusa de faire lever la décime et donna, sans doute, de bonnes raisons pour justifier sa conduite, puisque le pape ne jugea pas à propos d'insister (3). La résistance d'Antoine fut généralement approuvée dans notre pays, où l'on commençait a se lasser de faire des sacrifices pour fournir aux ducs le moyen d'aller conquérir des contrées étrangères, dans lesquelles ils n'auraient pas manqué de se fixer, en abandonnant à des lieutenants le soin d'administrer la Lorraine et le Barrois (5).

Ce fut seulement en 1488 que René se crut eu état de partir pour l'Italie. Il dirigea vers la Provence son artillerie et les différents corps de volontaires ou d'aventuriers qu'il était parvenu à rassembler, et il les suivit bientôt lui-même. Il s'arrêta dans la ville de Moulins, où il rencontra Philippe de Commynes, qu'il avait contribué à faire bannir de la cour quelque temps auparavant.

« Il me fit la plus grande chère du monde, dit l'historien,

(t) L'entreprise de René II, tout-à-fuit incouuuc aux anciens historien», a été racontée pour la première fois dans la Bibl de l'école de* chartes, i« série, t. III, p. £$7-289, d'après Interrogatoire subi par Basftompierrc a son entrée dans le cliàtcau d'Angers. L'original de cette pièce se trouve à la bibl. impériale, fonds (îaigniéres, n" 375, f« 70.

(2) V. Benoit, llist. de Toul, p. !>K4.

3) Coupures de Roumon citée* par Chevrier, . t IV, pvA t. ni. 2*>

» soy doutant (se plaignant) de ceulx qui demeuroient au » gouvernement ; il fut deux jours avecques le duc Jehan de » Bourbon et puis tira vers Lion (1). » Quand il y fut arrivé, il reçut des nouvelles par lesquelles toutes ses espérances furent renversées. Il apprit que les seigneurs napolitains qui avaient quitté leur patrie, pour se soustraire aux violences de Ferdinand, s'étaient décidés à conclure un arrangement avec ce prince; que le pape, les Vénitiens, les Florentins et le roi d'Aragon s'étaient portés garants de leur accord; que les émigrés étaient rentrés à Naples ; que Ferdinand, sans aucun respect pour le traité qu'il avait signé , avait donné ordre de les enfermer dans des cachots, et qu'enfin les différents princes et les villes sur le secours desquels comptait le duc de Lorraine, ayant cru qu'il renonçait à l'entreprise projetée, avaient pris la résolution de se réconcilier avec le roi de Naples.

Ces nouvelles jetèrent le découragement dans l'âme de René II; mais, au moment où il délibérait avec ses conseillers sur le parti qu'il fallait choisir, on lui remit des lettres de Charles VIII qui terminèrent la discussion. Depuis le voyage que les seigneurs dont nous avons parlé avaient fait en France pour engager le duc de Lorraine à tenter la conquête de l'ancien héritage de sa famille, plusieurs courtisans avaient continuellement remontré au roi qu'il devait s'emparer lui-même du royaume de Naples ; que la maison de France était la véritable héritière de celle d'Anjou; que Ferdinand n'était pas en mesure de lutter, et qu'il se trouverait trop heureux de régner sur la Sicile. Après avoir prêté d'abord peu d'attention & leurs conseils, Charles finit par se laisser séduire, et, quoiqu'il ne pût songer immédiatement au voyage d'Italie , il écrivit à René pour lui intimer d'abandonner l'entreprise qu'il commençait à exécuter. On fit en même temps savoir au duc de

(1) v„ibid.

Lorraine que le roi lai avait relire le commandement de la compagnie de cent lances et le brevet de la pension de trentesix mille livres, qu'il avait reçus en 1484. René, se croyant délaissé de tout le monde, prescrivit à ses troupes et aux conducteurs de son artillerie, qui avaient déjà gagné la ville d'Avignon (1), de rétrograder aussitôt; et quant à lui, € il s'en

> alla bien honteux en son pays, dit Commynes, dont on • voit ici percer le ressentiment, et onc puis n'eut autorité

> vers le Roy , et jusques à celte heure (qui est l'an mil

» quatre cens quatre-vingts dix-sept) est encores en cest

> estât » (2).

La disgrâce à laquelle Commynes applaudit de si bon cœur, et que le duc de Lorraine considéra peut-être comme un événement fâcheux, fut cependant très-heureuse et pour lui et pour ses sujets : pour lui, parce qu'elle l'empêcha de tenter , avec des forces réellement insuffisantes , une expédition qui devait avoir l'issue la plus funeste ; pour les Lorrains, parce qu'ils ne furent pas obligés de se ruiner afin de mettre leur doc en état de soutenir une longue guerre en Italie. Plusieurs historiens affirment qu'il regretta toujours le bel héritage de son aïeul, et qu'il réclama l'Anjou et la Provence chaque fois que les circonstances lui parurent favorables (3). Il est inutile d'ajouter que le roi de France ne restitua jamais les deux provinces qu'il avait réunies à sa couronne; mais, tant pour mettre fin à des demandes dont il ne pouvait méconnaître la justice, que pour indemniser le prince lorrain de la cession de ses droits sur Naples, il lui accorda, le 22 mai 1497, une pension annuelle de vingt-quatre mille livres, qui ne fut, sans doute, pas mieux payée que la pension de trente-six mille livres dont le duc avait été gratifié en 1484 (4).

(t) V. la continuât de la chron. de Lorr., ibid., col. exiv.

(2) V. ibid., p. 425.

(3) V. Chevrier, ibidn t. IV, p. 25, 27, 28 et 3t.

(4) Les lettres de Charles VIII sont imprimées dans Calmct, ibid., col.

La Lorraine ne jouit pas immédiatement après le retour de son souverain de la paix , qui lui était si nécessaire pour effacer les traces de tous les maux qu'elle avait soufferts. Graticn d'Aguerre avait fait, en 4480, une course dans le pays messin el avait incendié deux villages. Les bourgeois de Metz furent très-irrités de ces hostilités, dont la cause nous est inconnue, et ils cherchaient les moyens de se venger de Gratien , lorsqu'un lorrain se présenta et offrit de livrer ce capitaine, moyennant une récompense. On accepta la proposition, et quatre mille bourgeois se dirigèrent vers Dam ville r s où se trouvait D'Aguerre ; ils croyaient le saisir sans difficulté, mais, au moment où ils avaient rompu leurs rangs et quitté leurs armes pour prendre un repas , les Lorrains les attaquèrent à l'improviste el les mirent en déroute. Les Messins massacrèrent le traître qui les avait conduits dans ce guetà-pens et rentrèrent dans leur ville, pour ne pas s'exposer à une nouvelle défaite (i). René désavoua son lieutenant ; néanmoins , les magistrats de Metz regardèrent l'incursion de Gratien comme une déclaration de guerre et profilèrent du séjour que le duc fit en Franee, pendant les années suivantes, pour commettre différentes déprédations sur les terres de Lorraine (2). Les choses demeurèrent en cet état jusqu'en 1489. Le sire de Bassompierre , qui venait de sortir du château d'Angers, et le fils du malheureux Krantz, dont nous avons raconté la fin tragique, firent alors des irruptions dans les environs de Metz ; quantité de seigneurs lorrains cl barrisiens agirent de même, el René défendit à ses sujets de transporter aucune denrée dans cette ville. Le 8 décembre, il y eut une conférence à Nancy entre les députés des bourgeois et

cccxviij et cccxix. Il avait nommé le duc de Lorraine grand-chambellan dès le U juillet 1489. V. Layette Bar mouvant, n° 47.

(1) V. la chron. de Jean le Châtelain, ibid., t. H, preuv., col. dj.

(2) V. Calroet, ibid., t. Il, col. 1090 et 1091.

ceux des seigneurs. René présida cette assemblée et lâcha probablement de rétablir la paix ; mais on ne pat s'entendre, et les hostilités continuèrent et prirent même un caractère de férocité qu'elles n'avaient plus guère a cette époque. Les Messins pendaient la plupart de leurs prisonniers, et quelques-uns de leurs • souldairs » , ayant rencontré les gens du siredeFénétrange, en tuèrent plusieurs et en rapportèrent les oreilles « pour enseingne ». Les Si ras bourgeois dépêchèrent une ambassade vers le duc de Lorraine et ses adversaires afin de ménager un accommodement; le roi de France lui-même employa ses bons offices pour les réconcilier ; tout fut inutile. Bassompierre, à la téte d'une bande d'aventuriers gascons, courut jusqu'aux portes de Metz; et, peu de jours après, trois mille hommes de pied et cent vingt chevaux, commandés par Michel et Renaud de Gournay, par Jacques Dex, tiérard Perpignan et d'autres messins , surprirent , non loin de Nomeny, un corps de lorrains qui tenait garnison dans cette petite ville, sous les ordres de Jean VII comte de Solm, et firent prisonniers le flls de ce dernier, Gérard d'Ilaraucoort, Claude de Ville et quelques gentilshommes. Le 47 février 1490, René envoya un héraut d'armes remettre aux bourgeois une déclaration de guerre, s'avança du côté d'Aoey et assiégea Péglise de ce village, où les habitants s'étaient réfugiés et combattaient avec valeur. Après un assaut meurtrier, les Lorrains pénétrèrent dans l'église et en massacrèrent presque tous les défenseurs. Les Messins , un peu effrayés de cet événement, refusèrent toutefois d'accepter les conditions que le duc voulait leur imposer. L'oncle de celui-ci, Henri de Lorraine évéque de Metz, et les Strasbourgcois firent de grands efforts pour tAcher de terminer une guerre aussi ruineuse, mais ces tentatives n'eurent pas plus de succès que les précédentes. Il serait fastidieux cl complètement inutile de raconter ki les combats, les sièges, les surprises, les pillages et les incendies qui curent lieu pendant les premiers mois de

Tannée 1490, el que Philippe de Vigneulles a enregistrés avec tant de soin dans sa chronique. Les Messins avaient attiré à leur service nombre d'aventuriers de toutes nations , ce qui mit rendu les forces presque égales et menaçait de perpétuer la lutte. La lassitude finit cependant par gagner les parties belligérantes ; Jean de Bade, archevêque de Trêves , en profila pour faire des propositions d'accommodement, qui furent agréées des deux côtés, et on convint d'entamer des négociations. L'évéque de Verdun, Jean Wisse, bailli de Nancy, et le bailli d'Allemagne, Philippe de Linangc, qui venait d'être nommé maréchal de Lorraine, à la place du comte de Thierstein mort depuis peu (4) , se rendirent à Metz le 2 juin, et l'archevêque arriva le même jour. Pour ménager la susceptibilité de René , on tint la première conférence dans l'abbaye de Saint-Martin, qui faisait partie de la Lorraine (2). Les suivantes eurent lieu dans la ville. Pendant ce temps la guerre continuait, et il y eut encore bien du sang répandu ; enfin, on arrêta, le 48 juin, les bases d'un traité provisoire, qui fut publié quatre jours après (5). Cette pièce est fort longue et assez insignifiante ; elle disposait qu'en attendant le règlement des difficultés causes de la rupture, les choses seraient remises sur le pied où elles se trouvaient avant le commencement des hostilités ; René promettait de ne donner aucune assistance aux seigneurs qui refuseraient d'accéder au traité, el on s'engageait à conclure une convention définitive au plus lard le jour de Noël 1494 (4). Le 22 juin, il y eut un accord au sujet des prisonniers, et des sommes à rembourser réciproquement pour les dépenses qu'ils avaient faites (5). La

(1) V. Très, des ch., layette BtaU-Généraux du Dttché de Bar, n° 10.

(2) Elle avait été reconstruite en partie vers le milieu du XV« siècle.

(3) V. Les cliron. de Metz, p. 490-520.

(4) V. le texte du traité, dans Calmet, ibid., t. 111, preuv., col. ccxrix-cccij.

(5) V. cet arrangement, dans Les chron. de Metz, p. 522 et 525.

tranquillité se rétablit tant bien que mal dans les campagnes, et ce fut pour peu de mois. Le duc de Lorraine, irrité d'avoir ▼u se terminer d'une manière si désavantageuse une guerre qui lui avait coûte beaucoup, forma le projet de surprendre la ville de Metz, au moyen des intelligences qu'il entretenait avec un des treixe, Jean de Landremont, et avec un émigré napolitain nommé Jean de Molise, lequel avait épousé une messine et s'était fixé dans la patrie de sa femme. Jean de Landremont et son complice gagnèrent un breton appelé Charles Cauvellet (i), qui était châtelain de la tour du pont Thieffroy, et arrêtèrent le plan de l'entreprise. Plusieurs soldats lorrains devaient s'introduire dans la ville, sous divers déguisements , et se cacher dans la maison de Landremont ; dans la nuit du 25 ou 26 novembre 4491 , celui-ci , Jean de Molise et les soldats se présenteraient à la porte que gardait Charles Cauvellet; ils massacreraient le poste, lèveraient la herse, abaisseraient le pont-levis et donneraient avis de la réussite du coup de main au duc de Lorraine, qui aurait profité des ténèbres pour s'approcher des murailles avec un corps de troupes. Toutes les mesures étaient prises , et le succès paraissait immanquable; mais Dieu ne permit pas que la trahison s'accomplit ; il tomba une pluie tellement abondante le 49 novembre et les jours suivants , que les rivières et les ruisseaux débordèrent , et que René ne put songer à se mettre en route; on ajourna donc l'affaire au 25 janvier; mais Cauvellet se décida, au commencement de décembre, à révéler la conspiration aux magistrats , qui emprisonnèrent Jean de Landremont et instruisirent son procès. Le duc de Lorraine fit tout ce qu'il put pour sauver ce misérable, auquel il payait depuis longtemps une pension , et il écrivit aux Messins une lettre menaçante, leur déclarant qu'il traiterait les bour-

(t) Les auteurs de filial, île MeU (l. Il, |>. 088) le uommeul Charte» de QutincJel.

geois qui tomberaient entre ses mains comme on aurait traité son pensionnaire. On ne tint aucun compte de la lettre, ni d'une autre missive que René adressa aux magistrats le 24 décembre , et Landremont fut exécuté , le 5 janvier , avec de tels raffinements de barbarie, que « plusieurs, qui ce avoient

» veu, furent destournez de maingier de la chair pour

» celle nuyt des Roys » (4).

Les seigneurs qui n'avaient pas cessé de guerroyer firent des courses jusqu'auprès de Metz, et, certains d'être appuyés par le duc, ne gardèrent plus aucun ménagement. René ordonna , de son côté , d'interrompre tout commerce avec la ville et repoussa les nouvelles offres de médiation faites par l'archevêque et par les Strasbourgeois. Les choses demeurèrent en cet état jusqu'à la lin de l'année 4492. L'empereur Maximilien, qui visita Metz dans le mois de novembre , persuada au duc de Lorraine de renoncer a ses prétentions ; il fallut néanmoins six mois de négociations pour conclure , et le traité définitif ne fut signé que le 29 mai 4495 (2).

A partir de ce moment, René vécut presque toujours en paix, et ne quitta plus ses états pour aller prendre part à des querelles qui lui étaient étrangères. On conservait autrefois , dam le Trésor des chartes (3), une lettre que le roi d'Angleterre Henri VU avait écrite au duc, en 4496, pour lui demander des secours ; chose qui semblerait tout-à-fait extraordinaire et même incompréhensible, si Ton ne se rappelait que Henri était menacé d'une guerre dangereuse par le roi d'Ecosse Jacques IV , et par un aventurier que Ton regardait comme le second fils d'Edouard IV, bien qu'il fût en réalité un flamand de basse naissance, nommé Pcrkin Warbeck.

L'année précédente, René avait assisté à la diète de Worms

(1) V. Les chron. de Metz, p. 562-369.

(2) Il est imprimé dans Calme! , ibid., col. ccciij-cccv ; v. aussi Les chron. de Me«z, p. 569-502.

(3) Layette Etats-Génér aux, /, n° 52.

et avait fait ses reprises pour les fiefs qu'il tenait de l'empire. L'archeveque-électeur de Mayence, Berlhold de Henneberg, qui était vice-chancelier, préteodil que le duc devait prêter serment à l'empereur comme les princes allemands; mais René s'y refusa et ne voulu! pas s'écarter de la formule adoptée par ses ancêtres (1).

Le traité qu'il avait conclu, en 1479, avec Marie de Bourgogne et l'archiduc Maiimihen avait donné naissance à de nombreuses diflicultés, que l'on ne réussit pas d'abord à aplanir. L'entrevue que le due eul à Worms avec Maximilie n , devenu empereur , n'avança pas beaucoup le règlement de l'affaire, et les contestations dont il s'agit ne furent terminées qu'en 4501 par le traité de Middelbourg. Le duc promit de remettre aux délégués de l'empereur le corps de Charles-le-Téméraire, c pour le sépulture r avec » ses prédécesseurs Ducs de Bourgongne * ; el les contractants s'engagèrent à maintenir la paix entre leurs sujets , à laisser les marchands et pèlerins circuler sans empêchement , à assurer la liberté du commerce, et à conûer à des commissaires le soin d'apaiser les querelles qui pourraient s'élever à l'avenir entre les deux états (2).

René songeait alors à agrandir la Lorraine par des traités , et notamment à faire l'acquisition de la ville de Tout , qui était trop voisine de Nancy pour ne pas inspirer de l'inquiétude. Le duc n avait pas oublié son ancien ressentiment contre l'évëque Antoine de Neufcnatel, et le refus que celui-ci avait fait, en 4487 , de lever la décime accordée par le pape. On suscita donc au prélat tant d'affaires fâcheuses, qu'il finit par abandonner son évèché et par se retirer à Paris, où il mourut en 1495 (3). Mais il ne suffisait pas à René d'à-

(t) La formule du serment de Reoe est imprimée dans Calraet, ibid., col. eccuv.

(S) V. Ce Inuti", ibitl., col. cccxx xiij-ccctuvij* (3) V. Benoit, H»i de Tout, p. 08*.

voir éloigné Antoine de Neafchâtel; ce prince désirait encore placer sur le siège épiscopal un homme qui fût dévoué aux intérêts de la Lorraine, et il réussit à faire élire, en 1495, Olry de Blâmont, abbé commendataire de Saint- Mansuy, fils de Thiébaut comte de Blâmont et de Marguerite de Vaudémont, sœur du comte Antoine et par conséquent tante du père de René. Olry se prêta à tout ce que le duc exigea de lui; il prit rengagement de fournir un contingent de cinq cents hommes, si les Lorrains se trouvaient en guerre avec Metz, et consentit à ce que le prince obtint de Maximilien, tant pour lui que pour ses successeurs, le gouvernement de la ville de Toul. Le projet de René échoua par suite de l'oppo-. sition des bourgeois, qui ne voulurent pas se laisser imposer un maître, et le duc leur déclara la guerre, sous prétexte qu'ils ne lut avaient pas payé une rente de mille Srancs, qu'ils devaient acquitter annuellement. Après différentes hostilités, les bourgeois furent obligés de le satisfaire, mais il n'en fut pas moins contraint de renoncer à ses vues sur leur ville, et il ne parvint pas non plus à s'emparer des châteaux de Void et de Vicherey, qui appartenaient au chapitre (1). Dans le but d'augmenter le dévouement de l'évèque, il lui céda plusieurs villages, savoir : Azerailtes, Gélacourt, Flin, Glonville et Bademéntl-sur-Meurthe (2). De son côté, Olry, qui n'avait pu, malgré ses efforts, rendre à son parent aucun service de quelque importance, lui donna, en 1504, le comté de Blâmont et ses dépendances. René en fît prendre possession, au mois de mars, par Evrard d'Haraucourt, bailli de Nancy, et par Hugues des Hazards , prévôt de la collégiale Saint-Georges et président des comptes de Lorraine (3).

(1) V.ibid., p. 596-598; Mcm. de Thîerriat et Chnm. de Rémond Messein cités par Chevrier, ibid., p. 33. (S) V. l'acte de cession, dans Calmet, ibid., col. cccxxiv-cccutj. (3) V. les pièces relatives a celle affaire, ibid., col. cccxxxvij-cccl.

Pendant qu'il faisait ainsi des tentatives, souvent malheureuses, pour acquérir de nouveaux territoires, il ne négligeait pas les mesures propres à ranimer le commerce et l'industrie dans les duchés de Lorraine et de Bar, à rétablir la sécurité sur les routes et dans les campagnes , à rendre les villes plus fortes et plus, peuplées, à relever les châteaux que ses prédécesseurs avaient habités, et dans lesquels il résidait souvent luimême ; car, à cette époque, les souverains n'avaient pas coutume de tenir constamment leur cour dans la capitale de leurs états. René pava entièrement la ville de Nancy, répara ses fortifications et prescrivit d'élever trois boulevards d'une grande solidité pour couvrir la porte de la Craffc, la porte Saint-Nicolas, et on point des murailles que l'on n'indique pas (1). Ce fut aussi par ses ordres que l'on construisit le pont qui joint Malzévillc à un faubourg de Nancy. Cet ouvrage, très-considérable, car le pont a plus de cent cinquante mètres de longueur, fut commencé en H98, si l'on peut s'en rapporter à la continuation de la chronique de Lorraine (2), et fut achevé en 1500, d'après une pièce authentique conservée dans le Trésor des chartes (3). Quelques années auparavant, en 1495, le duc avait établi une belle fontaine sur la place Saint-Epvre , où « estoit la halle où tout se vendoit » (4); mais le principal embellissement que Nancy dut à René II fut le nouveau palais ducal, dont on entreprit la construction au mois de mars 1 502 (5). L'ancien palais, créé par le duc Raoul et augmente par les successeurs de ce prince , avait , comme nous l'avons dit, beaucoup souffert pendant les trois sièges que la capitale de la Lorraine avait soutenus en 1475 et 147G. Des répara-

(1) V. la continuât, de la chron. de Lorr.,ibid.,col. cxvj ; Calmet, Notice, t. II, col. 9.

(2) V. col. cxv.

(3) Layette Nancy, /, n° 8t.

(4) V. la continuât, de la Chr., ibiu.

(5) V. ibid., col. cxvj.

lions furent faites , les années suivantes, de manière à rendre le palais habitable ; néanmoins, certaines portions des bâtiments étaient encore fort délabrées dix ans après, puisque, le duc ayant convoqué les Etats en 1488, le cellérier de Nancy fut forcé d'acheter trente-quatre resaux de plâtre « pour re- » mettre à point et estouper plusieurs partuis qui esloient à » la grant sale » (1). Il est impossible de déterminer d'une manière précise quelles sont les parties du palais qui furent élevées sons le régne de René II ; tout ce que nous savons c'est que le duc consacra à ces ouvrages , de 1 502 à 1508, une somme d'environ vingt-six mille francs, et qu'en mourant il laissa à son fils Antoine le soin d'achever la résidence ducale (2). Il avait aussi reconstruit ou réparé , sur la fin de son règne , les châteaux de Bar, Pont-à-Mousson , Gondrecourt, Luoéville, Gondreville, Condé et Nenfchàteau.

Une fondation importante que le duc effectua peu de temps avant son départ pour Venise fut celle du couvent des cordeliers de Nancy; il avait eu d'abord le projet de placer ce monastère dans la rue de la Monnaie et avait même acquis, dans ce but, la maison de l'ancien argentier Jean Symier ; mais ce lieu parut ensuite peu convenable, et Ecné décida que l'église serait édifiée sur le flanc septentrional du palais, de manière à former, si l'on peut s'exprimer ainsi, le pendant de la collégiale Saint-Georges, qui- longeait le flanc méridional. Le duc abandonna une partie de ses écuries et acheta, pour dix-huit cent soixante-seize francs, des maisons particulières, qui furent démolies, et sur l'emplacement desquelles on éleva le monastère (5). Les travaux, entrepris en 1481 (4), furent

(1) V., au Très, des ch., le complc du cellérier de Nancy pour 1488-

(2) V. Le palaii ducal de Nancy, par H. H. Lepage, p. 16-27.

(3) V., au Très, des ch., le compte du receveur -général pour 1480-1487.

(4) V. le compte du receveur-général pour 1481-1^2

pousses ovec tant d'activité, que l'église Tut consacrée dés l'année 1487 par Jacques d'Yvoy, évèque de ClmstopoJc cl suflragant de Tool (4).

Reué se plut à embellir le couvent des cordelière de Nancy; il leur offrit des vases sacrés en or et en argent et des vêtements sacerdotaux d'une certaine richesse ; il garnit les fenêtres de l'église de vitraux magnifiques et remplit la bibliothèque de livres excellents; il aimait la société des rcligteui qui habitaient ce monastère et allait, de temps en temps , passer quelques jours de retraite au milieu d'eux ; une chambre lui était spécialement destinée, et on l'appelait encore au commencement du XVIIe siècle la chambre du roi. Le couvent renfermait ordinairement un bon nombre de religieux (quarante à cinquante), qui vivaient presque entièrement des aumônes de la famille ducale (2). La faveur dont les cordeliers jouissaient en Lorraine leur inspira l'idée d'y multiplier leurs maisons; de HîiO à ISOrt on vit naître celles de Mirecourt, de Raon-l'Etape, de Briey, de Bar-le-Duc, de Rambercourt, et les couvents de femmes de Nancy (5), d'Ormes, de Dieuzc, de Lunéville et de Ch a tenu -Salins (4). Le duc contribua généreusement à la fondation de la plupart de ces monastères, et donna de l'argent et trois muids de sel aux chanoines de Toul pour faire célébrer un service perpétuel, le jour anniversaire de son décès, solenniser la féte de Saint-René, et réciter certaines prières en actions de grâces de la victoire remportée sur le duc de Bourgogne (5).

(1) V. le compte pour 1487-1488.

(2) NécroloRc des cordeliers cité dan* le Bulletin de la *ociété d'ar-

(3) Il a'agil du couvent des suMirs- grises bâti sur l'emplacement de l'hôpital Notre Dame, dans le faubourg Saint-Nicolas.

(4) V. la continuât, de la Chron., col. exij.

(5) V. Très, des ch., Cartulairc, volume intitulé : Fondât um$, t» dix. Keué fit aussi quelques fondations pieuses dans l'abbaye de Uairiieu et dan» b collégiale Seint-Ha*e, à Bar ; v. layette Fu-dalio-, n« 176 et 181.

Ces établissements, ces constructions, ces voyages, ces gueFres avaient entraîné d'énormes dépenses, auxquelles il fut impossible de pourvoir avec les ressources ordinaires de rélat. Nous avons déjà dit que nos premiers ducs n'avaient d'autres revenus que ceux du domaine, une taille peu considérable levée sur les seuls sujets du prince, quelques menus droits sur le sceau des contrats, le passage des marchandises, etc. Quand des circonstances graves l'avaient exigé, les Etats-Généraux avaient volé des aides extraordinaires, mais ils s'étaient constamment refusés à établir un aide fixe et régulier. Il en fut de même pendant les premières années du régne de René II, et les Etats, assemblés dans* le mois de juin 1489, accordèrent au prince un aide extraordinaire pour qu'il pût payer la dot de sa sœur Marguerite, épouse du duc d'Alençon. Ces aides avaient consisté jusqu'alors en quelques gros imposés sur chaque ménage ou conduit, sur chaque jour de terre, de pré ou de* vigne; parfois dans le dixième ou le septième pot sur le vin et sur la bière vendus en détail (4). Dans celte même session de 1489 , les Etats-Généraux, cédant aux sollicitations de leur souverain, et comprenant d'ailleurs que l'augmentation des dépenses prescrivait d'accroître les ressources destinées à y faire face, les Etals, disons-nous, décidèrent que le duc lèverait une somme de deux francs sur chaque conduit, le fort portant le faible, et que cette redevance serait payée au plus tard le jour de la fêle: de saint Remy (l*r octobre); mais ils voulurent que René signât des lettres dans lesquelles il reconnaîtrait que la perception de l'aide était une dérogation aux usages anciens et une pure libéralité de la part des Etats (2). Ils croyaient avoir pris les précautions nécessaires pour sauvegarder leurs privilèges ; néanmoins, les besoins qui

(t) V. BÉory d'EIvange, EtaU, Droits, Usages en Lorraine, p. 30. (2) V. idem, ibid., p. 23; Rogéville, Dict. des Ordoan., t. I, p. 895; les lettres de René août imprimée* ibid., t. Il , p. 142 et 143.

avaient motivé le vote de 1489 se représentèrent les années suivantes ; les commissaires du prince demandèrent de nouveaux subsides ; les Etats furent obligés d'accorder, dans chacune de leurs sessions, un aide de deux francs par conduit exigible le f * octobre ; et soit que les trois ordres aient fini par déclarer que cette perception aurait lieu désormais d'une manière régulière , décision dont nous n'avons trouvé aucune trace dans les pièces que nous avons examinées ; soit que l'habitude, plus forte que la loi elle-même, ait fait considérer comme perpétuel un impôt levé tous les ans, l'aide dont nous parlons fut appelé Y aide ordinaire Saint -Remy , et nous le voyons porté sous cette désignation dans les comptes des receveurs lorrains.

L'impôt de deux francs par conduit, joint aux revenus du domaine et aux autres ressources dont le prince pouvait disposer, suffit pendant longtemps pour acquitter les dépenses ; mais il arriva que celles-ei dépassèrent les recettes , et il fallut recourir à des aides extraordinaires, que les Etats n'étaient pas souvent prêts à voter. René maria, en 4497 , sa sœur Yolande à Guillaume III landgrave de Hesse (1), et, sans en avoir la preuve, nous sommes persuadé que le dncsollicila un aide extraordinaire, tant pour payér la dol d'Yolande, que pour subvenir aux frais que le mariage ne manqua pas d'cnirafncr.

Quoique l'aide Saint-Remy fût de deux francs par conduit, il est probable qu'on avait le choix de s'acquitter en nature ou en argent. Il y avait encore à cette époque dans la plupart des prévôtés lorraines un receveur et un ccllérier. Le

(1) V. Discourt des cérémonies et «litres choses qui se passèrent à b conduiclc do Madame Yoland de Lorraine : Et au festin de nonces d'elle et do Guillaume Landgraue de llesaen ; En Tan M. cccc xcv.j. Celle pièce, qui se trouve, au Très, des ch., dans le registre intitulé : Liber omnium, f°* cccxlij *• — ecexlviij r», a été récemment publiée dans 4e Recueil de documents sur l'histoire de Lorraine, 1. 1, p. 25-42.

premier touchait les deniers; le second emmagasinait les denrées apportées par les contribuables , vendait ces denrées, quanti les circonstances étaient opportunes, ou en livrait quelques parties aux personnes à qui le doc accordait des gratifications (4). Laide ordinaire n'était pas très- onéreux ; on peut supposer néanmoins que la perception en fat sinon interrompue, au moins entravée, pendant les premières années du XVIe siècle , par une famine qui désola notre patrie. Des pluies torrentielles commencèrent à tomber au mois d'octobre 4500, durèrent presque sans interruption jusqu'au printemps et détruisirent les semailles. La récolte fut complètement perdue en 4501 et très-médiocre en 4502; il en résulta que les denrées, dont le prix avait été très-bas les années précédentes , se vendirent extrêmement cher ; le resal de blé et la queue de vin, que Ton donnait en 4484 pour deux sous six deniers et douze sous onxe deniers, coûtèrent quatre livres cinq sous huit deniers ou dix francs barrois. La récolle de 4503 avait à peine rétabli l'abondance, lorsqu'une contagion très-meurtrière se déclara et régna jusqu'au 4505 ; on prétend qu'elle enleva le tiers des habitants dans les duchés de Lorraine et de Bar (2).

Les aides ordinaires ou extraordinaires votés par les Etals- Généraux ne frappaient que la Lorraine proprement dite. Les ducs, qui désiraient restreindre autant que possible le pouvoir des Etals et du tribunal des Assises, ne voulurent jamais annexer au duché les différents territoires dont ils faisaient l'acquisition ; ils eurent un soin particulier de conserver au duché de Bar toute son indépendance, et, comme leur autorité y était à peu prés absolue, ils se gardèrent d'introduire dans ce pays l'institution des Etats et la juridiction des Assises. Les

(1) V. Calmct, Notice, t. I, suppl., col. 14. •

(2) V. Cftlmet, HisU, t. II, col. 4113; v. aussi, au Très, dos ch., le compte du cellérier de Nancy pour Tannée 1504-1803.

appels des jugements rendus par le» tribunaux inférieurs du Barrois-mouvant étaient portés devant le parlement de Parts; dans le Bar rois* non -mouvant , les appels se relevaient à la cour des Grands-Jours, qui tenait ses séances dans la ville de Saint-Mihiel, et dont les sessions n'avaient rien de fixe, ni de régulier. René publia, le H novembre 1497, une ordonnance fui déterminait tons les détails de la procédure à suivre tant devant les Grands-Jours, que devant les tribunaux inférieurs. Il aimait à présider lui-même les séances de la cour, et c'est dans une session qu'il promulgua l'ordonnance que nous venons de mentionner (1).

Les dernières années du régne de ce prince sont aussi stériles pour l'histoire que les premières sont remplies d'événements d'an grand intérêt , et il nous reste à peine à mentionner deux ou trois faits d'une importance plus que secondaire. On a vu que jusqu'en 4497 le duc de Lorraine avait fatigué Charles VIII de ses réclamations au sujet de la Provence et de l'Anjou; l'avènement du duc d'Orléans, qui monta sur le trône en 4498 , parut au duc de Lorraine une- occasion favorable pour renouveler ses demandes. Il alla trouver le roi dans la ville de Reims , assista au sacre , y représenta même le duc de Normandie (car on faisait encore figurer dans cette cérémonie les grands vassaux qui avaient cessé d'exister), suivit le monarque à Paris et fit de vives instances pour obtenir au moins une indemnité. On dit que Louis XII l'accueillit avec beaucoup de froideur, et l'appui que le duc avait autrefois prêté à Madame de Beaujeu suffit pour expliquer la conduite du roi, sans que l'on soit obligé d'admettre un récit de Wassebourg, d'après lequel l'inimitié de Louis aurait eu pour origine un soufflet qu'il aurait reçu du duc de Lorraine , peu de temps après la mort de Louis XI, et dont l'archidiacre parle « sur le rapport de son père qui y estoit ».

(1) Elle est imprimée dans Rogéville, iM-, t. I, p. 378-385. t. m. 2<»

Il est, sans doute, inutile d'ajouter que les dernières réclamations de René n'eurent pas un meilleur succès que les précédentes (1). Il fut plus heureux dans ses négociations au sujet d'Epinal. L'évèque de Metz, Henri de Lorraine, consentit à laisser la ville entre les mains de son neveu , à condition toutefois que les prélats seraient considérés comme propriétaires du haut-domaine, et que le duc et ses successeurs leur feraient hommage pour la vouerie. Le duc accomplit , en l'année i jOO, celle formalité, qui tomba bientôt en désuétude (2). Il quitta vers ce temps la ville de Nancy , où il ne fil plus que de rares apparitions, quand des affaires importantes l'y rappelaient. L'ancien palais, que l'on avait ù moitié démoli pour faire place au nouveau , ne pouvait plus servir d'habitation ; d'ailleurs , la vie austère que menait la duchesse Philippe avait inspiré à son mari le désir de se fixer dans un lieu où les distractions fussent moins fréquentes ; il se retira dans le château de Louppy en Barrois, où il partageait son temps entre les exercices de piété, l'administration et la chasse, pour laquelle il avait une passion véritable. Il avait déclaré une guerre d'extermination aux loups, qui étaient encore assez nombreux , et il avait l'habitude de dire qu'en tuant un de ces animaux , il sauvait quelquefois la vie à plusieurs de ses sujets (5). Le mois de novembre 4508 fut trèsfroid , la neige tomba de bonne heure, et les loups, ne trouvant plus aisément leur pâture, devinrent dangereux ; le duc les poursuivit plus vivement que jamais, et, dans une de ces chasses , il fut saisi , probablement après s'être beaucoup

(1) V. Chcvrier, ibid., p. 30 el 31.

(2) V. le Commynes de Lcnglct du Frcsnoy, t. Il, p. Jiî)7 et 598. Vers la même époque, René 11 avait été chargé d'exécuter les sentence et ban prononces en la chambre impériale contre Hcrmann, comte de Linange, et Wicker, aire de Réchicourt. V., dans le cartulairc du Très, des ch., le registre intitule : Empire, cdxx et cclxxj.

(3) Mém. de Thierriat cités par Chevricr, ibid., p. 37.

échauffé, d'un Ici refroidissement qu'il jugea que sa vie était cd danger. 11 se fil porter dans le château de Fains, lequel était peu éloigné, et manda son épouse et ses enfants, qui arrivèrent aussitôt. Quand on connut le danger que courait le prince, on fit des prières dans toutes les églises pour obtenir la conservation d'une vie aussi précieuse ; mais ces prières ne furent pas exaucées; le mal s'accrut rapidement, cl René se prépara à la mort; il revit le testament qu'il avait rédigé le 25 mai 45(XÎ, prodigua les plus sages conseils à ses enfants, les exhorta à respecter leur mère et leur frère aioé , à vivre dans la concorde et ne jamais oublier leur père ; il leur donna ensuite sa bénédiction, fit ses adieox aux gentilshommes qui étaient accourus près de lui et expira, le 10 décembre, à l'âge de cinquante-neuf ans (1).

C'est ici le lieu de rappeler les dispositions les plus remarquables contenues dans le testament de René II, et surtout un paragraphe qui a fourni le sujet de plusieurs écrits polémiques. Parvenu au trône grâce au principe de la non-masculinité, le Gis d'Yolande ne pouvait guère songer à introduire le principe contraire dans la constitution de notre patrie. Aussi avait-il dicté, le 28 juillet 4486, un testament dans lequel il déclarait que l'enfant, soit fils, soit fille, dont sa femme Philippe de Gueldres était enceinte serait héritier universel en toutes ses terres et seigneuries , notamment au duché de Lorraine. Mais plus lard, René essaya de (aire prévaloir un principe tout opposé. Le duc, qui n'avait que des fils et n'était aucunement intéressé a maintenir l'ancien droit public, inséra dans le testament de 4506 les dispositions suivantes : « Instituons noslrc héritier lors Anlhoiue nos-

» Ire fils aisné esdicls nos Duchez de Lorraine et de Bar, » avec leurs appartenances, terres et seigneuries y comprin- » ses et enclavéez. Voulons cl ordonnons qu'il y succède

(t) V. Chcvrier, ibid.. p. S», 50 cl 4M*.

» seul et pour le tout, sans que ses.... frères y puissent rien » demander ni quereller, dérogeant quant à ce à tous droicts cl » coustumes de pays faisans au contraire, esquels nos dictz » deux Bûchez entendons nommément y estre comprins le > Marquisat de Pont et Comté de Vaudémont. Item, vou- » ions et ordonnons que, si ledict Anthoine, nostre ûls aisné, » alloit de vie à trespas sans laisser hoirs masles de son corps ■ procréez de léal mariage, en ce cas nostre fils Claude, el » ses hoirs masles descendans de son corps en léal mariage,

9 soient ses successeurs et héritiers Item, si ledict Àn-

» thoine ou Claude décédoient sans hoirs masles procréez de » leurs corps en léal mariage, en ce cas voulons que le plus » aisné de nos aultres fils qui ne seront en ordre sacré ou » profès en religion, et ses hoirs masles descendans de son » corps en léal mariage, soient ses successeurs et héritiers en » terres et seigneuries dessusdictes ; et en défailli de luy et » de ses hoirs, l'aultre de nos fils et ses hoirs masles naturels » et légitimes; et, en la manière que dessus, voulons nosdicts » enfans et leurs hoirs masles succéder l'ung à l'aultre , en » vertu et droict de substitution que nous faisons par ce pré- , > sent nostre testament; etc. (4) >

Ces dispositions ont paru tellement extraordinaires, que l'authenticité du testament a été mise en doute ; on a soutenu qu'il avait été fabriqué, ou du moins interpolé, par ceux qui avaient intérêt à établir le principe de la masculinité ; et il est certain qu'au commencement du X VU' siècle le Trésor des chartes de Lorraine ne renfermait plus l'original du testament, et que l'on eut beaucoup de peine à en découvrir une copie dans les archives de la maison de Guise. Néanmoins, nous le regardons comme parfaitement authentique, dans son ensemble et dans ses moindres détails. Sans tenir compte, en effet,

(1) Le testament de 150tic»l imprimé dans Calmcl, tbtd., t. Ilt,prcuv., col. ccclv-tcclx.

de la pièce que possédait la maison de Guise, on voit ce testament rappelé, en 1540, dans un acte qui sera mentionné plus loin. Mais de ce que les dispositions faites par René II soient certaines, il ne s'ensuit nullement qu'elles fussent valables. La Lorraine n'était pas un de ces pays où la volonté du prince est toute puissante, et de môme que le duc ne percevait aucun impôt sans le consentement des Etats, de même il ne pouvait faire aucune loi importante, et encore moins bouleverser le droit public et changer le mode de succession à la couronne , sans demander et obtenir l'assentiment des trois ordres.

Plusieurs autres articles du testament de René avaient aussi une grande importance. Le duc ordonnait que, pour éviter les guerres et les malheurs innombrables qu'avait engendrés la rivalité de la Lorraine et du Barrois, les deux duchés ne seraient plus séparés, et il disposait que le prince Antoine son fils aîné en serait reconnu seul souverain. René attribuait à son second fils, Claude tige de la maison de Guise, les vastes domaines qu'il possédait en Normandie, en Picardie, dans la Flandre et dans le Hainaut. Il réglait que son troisième fils, Jean, qui était encore très-jeune et toutefois était déjà pourvu de l'évèché de Metz , n'aurait aucune part dans la succession, et se contenterait d'une rente de trois mille francs barrois payée par ses deux frères aînés, dans le cas où il se déciderait à quitter l'état ecclésiastique. Louis, quatrième fils de René, fut également destiné è l'Eglise ; il fut postulé pour l'évèché de Verdun, le résigna en 1522 et reçut le titre de comte de Vaudémont. Enfin, François, le cinquième, eut pour partage les domaines que son père avait acquis en Provence, et entr autres le comté de Umbesc. Le duc confirmait l'assignation de douaire qu'il avait faite à son épouse, y joignait même la baronnte tic Joinville, avec les terres qui en dépendaient , prescrivait de maintenir dans leurs emplois et pensions les serviteurs de l'état et

les officiers de la maison ducale, et chargeait de l'exécution de son testament Philippe de Gueldres , le prince Antoine , Warry de Dommartin évéque de Verdun , Hugues des Hasards, qui venait d'être élu évéque de Toul, et Hardy Tillon maitre-d'hôtel. Il rappelait les différentes fondations religieuses faites par son épouse et par lui, et donnait les détails les plus précis sur les services religieux qu'il enjoignait de célébrer après sa mort, sur les aumônes que l'on devait distribuer aux pauvres, et sur le tombeau qu'il recommandait de lui élever. < Item, lit-on dans le testament, élisons la sépul-

> ture de nostre corps en l'église de Monsieur saincl Fran- » çois de Nancy, au costé droit de l'autel grand, vers la mu- » raille.... ; et voulons que sur nostre corps soit faict un » monument de cuivre en forme platte, de haulteur seule-

> ment qu'en soy engenouillant à rencontre, l'on puisse tenir » un livre en main et reposer ses bras dessus, et sur ledict » monument la pourlraiture insculpée de nostre imaige, avec

> une épitaphe aussi insculpée à l'environ. »

Le corps de René II fut exposé, pendant quatre ou cinq jours, dans la collégiale Saint-Maxe de Bar; on le mit ensuite dans un cercueil de plomb et on prit le chemin de Nancy. Le cortège, en arrivant près de la ville de Toul, rencontra les clergés séculier et régulier, les magistrats et toute la bourgeoisie, qui reçurent le corps avec de grandes marques de respect et le déposèrent dans la cathédrale, où les chanoines célébrèrent les obsèques avec beaucoup de solennité (4). Le lendemain (16 décembre), les restes du prince furent transportés dans la capitale de la Lorraine, et on les inhuma, comme il l'avait ordonné, dans l'église des Cordeliers. Ses exécuteurs testamentaires firent placer du côté de l'épttre un sarcophage eu bronze, conforme à la description que nous avons reproduite, et orné sur sa face antérieure de deux groupes d'anges soute-

(1) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 003 et 60*.

nant des écussons aux armes du défunt ; mais ce tombeau parut trop simple, et, immédiatement au dessus, on pratiqua dans la muraille une arcade plus large que haute, dans laquelle oo mit la statue de la Sainte Vierge avec l'enfant Jésus , et une autre statue représentant le duc, vêtu d'un manteau garni d'hermine, les mains jointes, et à genoux devant un prie-Dieu armorié, sur lequel reposaient un livre et la couronne ducale. Les deux piédroits sont ornés de pilastres chargés d'arabesques dans le style de la Renaissance, et au sommet de l'arcade se trouve un écusson, surmonté d'un casque et offrant les armes pleines de Lorraine, telles qu'elles étaient au commencement du XVI* siècle. Plus haut règne une galerie terminée par des pilastres, et renfermant une demi-douzaine de niches, dans lesquelles sont les statuettes de la Sainte Vierge, de l'ange Gabriel, de saint Nicolas patron de la Lorraine, de saint Jérôme, en costume de cardinal et accompagné d'un lion, de saint François d'Assise, et de l'archange saint Michel terrassant le dragon; la galerie a pour couronnement une frise remplie par quatre groupes d'anges supportant les écussons de Hongrie, de Naples, de Jérusalem et d'Aragon ; l'image de Dieu le Père, tenant le globe de la main gauche et bénissant de la droite, domine le monument, qui était couvert de la plus riche décoration polychrome ; l'or, le cinabre et /'azur étaient distribués avec goût sur toute l'architecture, et les statues ainsi que les statuettes étaient peintes au na- (aref (I). On avait attaché au fond de l'arcade les écussons de Lorraine, de Bar et d'Anjou, et une table de marbre noir sur laquelle on lisait une épitaphe, composée de quarante vers français, que sa longueur nous empêche de reproduire (2).

(\) Toutes les peintures du tombeau ont subi une restauration de mauvais goût , le sarcophage en bronze a disparu, et de médiocres statues de la Sainte Vierge et de René II ont remplacé les anciennes statues brisées pendant la Révolution.

(2) Elle est imprimée, mais avec des fautes énormes, dans Calmet, ibid. ,

Cette épitaphe fait un grand éloge du prince dont elle accompagne l'effigie, et l'éloge était juste ; car René, sans être digne d'être toujours cité comme un modèle, était cependant un prince vraiment remarquable. A une époque où la corruption était commune, il sut conserver la pureté des mœurs ; il ne laissa aucun bâtard , et l'on ne voit pas qu'il ait jamais eu de maltresses ; ses sentiments religieux étaient purs et solides ; vers la fin de sa vie sa piété devint encore plus vive et plus tendre, grâce à l'influence de Philippe de Gueldres, dont nous raconterons bientôt la retraite dans le monastère des clarisses de Pont-à-Mousson. Nous n'avons à cet égard qu'un seul reproche à adresser è René ; c'est au sujet d'un édit rendu le 45 juin 4484, et par lequel il était défendu de publier et mettre à exécution , sans le placet du souverain , < tous mandats, mandemens, brefs, bulles, monitoires, » censures, sentences, provisions, ni aultres quelconques » expéditions apostolicques > (1). Les historiens lui ont imputé quelques actes d'une rigueur excessive, commis pendant les guerres qui remplirent la première moitié de son règne ; mais la responsabilité d'une partie au moins de ces violences doit retomber sur les lieutenants du duc de Lorraine, qui était doux et humain. Gratien d' A guerre lui demandait , un jour, s'il fallait incendier un village dont on s'était emparé ; < Capitaine, lui répondit le Duc, quand maux voudras • faire, enquerre conseil de moy, et pas n'en feras >. Un bourguignon , prisonnier à Nancy, vint trouver le prince et représenta 'que depuis vingt-quatre heures il manquait de pain. < Si tu n'en eus pas hier, reprit René, c'est par ta » faute ;• faloit m'en dire ; ains seroit la mienne si tu en man-

col dexcv et dexerj ; Lionnois (Hist. de Nancy, 1 1, p. H3 et 1U) l'a uonnec aune manière moins inexacte, mais en oiueuani le nemiemc

(1) Celte ordonnance est imprimée dons RogéviUe, ibid., 1. 1, p. 223-

■ quois en avant » ; et , non contenl de vider son escarcelle entre les mains de ce malheureux, il recommanda à ses officiers de ne plus oublier un homme qui avait passe un jour sans manger. Balthasar d'HaussOnville , lisant au duc la vie de Titus par Suétone, arriva à l'endroit où il est rapporté que l'empereur, se souvenant une fois , en se meltaut a table, qu'il n'avait accordé aucune faveur pendant le cours de la journée, s'écria : « Àmici, diem perdidi » ; « À Dieu grâces! » Haussonville , dit alors René , n'en ai aucune perdu » (1).

On ne doit pas être étonné de le voir aimer les ouvrages des écrivains latins ; il possédait une instruction assez rare alors chez les princes, et Thierriat fait même observer que les goûts littéraires de René II étaient un objet de dédain pour beaucoup de gentilshommes (2). On ajoute qu'il avait lu plus d'une fois la Bible entière, avec les écrits des quelques commentateurs, qu'il savait plusieurs langues, et qu'il avait cultivé avec succès la philosophie et certaines branches de la théologie, sur laquelle il se plaisait à raisonner (3) ; mais son étude de prédilection était celle de la géographie ; il fut contemporain des grandes découvertes qui ouvrirent aux Européens les Indes et le nouveau monde , et il voulut contribuer lui-même aux progrés de la science. Il fit préparer par une sorte d'académie qui s'était formée à Saint-Dié la publication d'une traduction latine de Ptolémée (4), qui ne parut, il est vrai, qu'après la mort du prince (5), et il ordonna de graver, pour les placer dans ce livre, la carte hydrographique que l'on attribue à Christophe Colomb, et la première carte de Lorraine

(1) Chron. de Rémood Messein citée par Chcvrier, 3>id., p. 49 et 43.

(2) V. idem, ibid., p. 40.

(3) V. Le recueil ou croniques des hysloircs des roy animes daustrasie, par Champier, liv. 3, part, ch. 12.

(4) Celle traduction était due à Jacques Angelo de Florence, mai* le* académiciens de Saint-Dié la corrigèrent d'après un manuscrit du texte grec, que leur avait envoyé Jean- François Pic de la Mirandolc.

(5) Elle fut imprimée à Strasbourg, en 1813, pir Jean Schott.

que I on eût encore dressée (I). Son goût pour la était tellement connu, que le célèbre natigat< Vespuce, qui a? ait fréquenté avec René l'école du grammairien Georges- Antoine Vespuce, dédia à son ancien condisciple la relation de ses Yoyages, dont une imprimerie récemment établie à Saint-Dié donna deux éditions dans le courant de l'année 1507 (2). Ces faits prouvent que le duc était on des Souverains de son temps les plus portés à cultiver et à favoriser les sciences et les lettres , et nous verrons, dans un des chapitres suivants , que cet exemple et cette protection ne furent pas inutiles, et que la Lorraine compta, sous les règnes de René II et d'Antoine, quelques hommes distingués comme poètes, comme historiens et comme érudits.

(!) Du moins on n'en connaît pas de plus ancienne.

(2) M. Beaupré le» a décrites avec beaucoup d'exactitude dans ses Recherches historiques et bibliographiques sur les commencements de l'imprimerie en Lorraine, et sur ses progrès jusqu'à la fin du XVIIe siècle, p. 69-92. M. Alex, de Humboldt en parie aussi dans son Examen critique de l'histoire de U géographie du nouveau continent, et des progrès de l'astronomie nautique aux XVetXVhsrf *

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