CHANSON
» Vive le Duc el la Duchesse » Dame Renée de Bourbon , » La souveraine Princesse » De Lorraine , le pays bon !
» Vive le Duc et la Duchesse • De Lorraine le pays bon , > Dame Renée de Bourbon ! »
Après avoir essuyé cette tirade et ce couplet, bien indignes des beaux esprits qui brillaient à la cour de France, la duchesse prit place sous un dais. Il était porté par quatre gentilshommes, et semé de chardons (1) qui sont depuis longtemps les armes de Nancy. On la conduisit en triomphe au palais, où elle fut reçue par Antoine, et où l'on offrit aux prélats et aux nobles un festin splendide.
Le continuateur de la Chronique, auquel nous avons emprunté les détails qui précédent (2), termine son curieux récit en exprimant le vœu de voir le duc pére d une nombreuse postérité. Ce souhait, qui était probablement celui de tous les Lorrains, fut accompli, el Renée de Bourbon donna à son mari six enfants, dont trois, nommés Jean, Antoine et Isabelle, moururent avant d'être sortis de l'enfance. Les trois autres : François, Anne et Nicolas, survécurent à leurs parents, et nous en parlerons souvent dans la suite de cet ouvrage. L'alné de tous, le prince François, naquit à Nancy, le 23 août 4517. Le roi de France , qui venait de choisir le duc pour second parrain du dauphin, consentit à être lui-même le parrain du fils d'Antoine, et, si l'on en croit les historiens lorrains, il se rendit à cet effet dans la ville de Bar, où nos princes faisaient
(1) Le chardon lornun figure, comme on sait, dans l écusson de Nancy (î) V. la continuât, de la Chr., dans Cairoet, ibtd., L III, preuy., col. caxj et cixij.
baptiser quelques-uns de leurs fils, sans doute afin de* montrer aux Barrisiens que Ton n'entendait pas sacrifier leur pays à la Lorraine. On ne nous a pas conservé le procès-verbal de cette cérémonie , où le roi déploya son faste habituel ; mais nous possédons encore la relation du baptême du prince Nicolas, qui naquit au château de Bar, le 17 octobre 4534, et fut baptisé dans la collégiale Saint-Maxe, le 40 novembre suivant. Nicolas Volcyr , historiographe et secrétaire d'Antoine, est l'auteur de celle relation dans laquelle sont rassemblés les renseignements les plus détaillés et les plus exacts sur la cérémonie elle-même, et sur les fêtes qui l'accompagnèrent. Nous ne pouvons résister à la tentation de transcrire quelques paragraphes de l'opuscule de Volcyr, car c'est le meilleur moyen de faire connaître le cérémonial usité en pareille circonstance. Après avoir rapporté que la direction des fêtes était confiée à • Messire Olry Wisse, chevalier, seigneur de Gerbéviller, » bailly de Nancy, et à Messire Antoine du Chastellet, cheva- » lier , seigneur de Sorcy et premier chambellan » , Volcyr ajoute :
< Premièrement les mareschalz et fouriers des logis fai-
> soient escarter le peuple , afin que l'ordre ne fust trouble » ou rompu. Puis les escoliers , vestuz de surpelis blancz, » estoient en grand nombre sur les elles (ailes), depuis la » salle d'honneur jusqu'au portai de l'église, avec torches » allumées. Après marchoient les ménestriers sonnans moult » armonieusement ; allant ça et là Monsieur le grand maistre » d'hostel pour entretenir Tordre à son entier. Puis mar- » choient les deux capitaines des deux gardes devant les » archers de corps vestuz tous d'une parure , sçavoir : Nico-
> las sieur de Richardmcsnil et Jean de Slainville sieur de » Pouilly, moult richement accoustrez. Incontinant après » suivoit Messire Philibert du Chastellet, chevalier, sieur
> de Sainct-Amant , chambellan et porteur de la maistresse » enseigne de l'hostel du seigneur Duc, cl esloit suivy des
> til /hommes de l'hosteJ , allans deux à deux à gros nom- » bre. Après marchoieol les maislres d'hoslel, testes nues, » arec gravité et contenance moult louable et requise à tel » acte, et estoient suivis des trompettes résonnans moult mé- » lodieusement. Puis après douze grans seigneurs, teste nue,
> tous chambellans et escuiers d'escuyrie dudict seigneur
• Duc, portons chascun en la main ung flambeau de cire » vierge. Depuis estoient les poursuyvans et héraultz vestuz
• de cottes d'armes à la manière accouslumée , assçavoir :
• Cleremont, Vaiidémonl et Nancy, auprès desquelz marchoit
• en grosse pompe et gravité Messire Girard de ilarraucourt,
• sieur d'Ormes et séneschai de Lorraine, teste nue, tenant » ung baston blanc en sa main, représentatif du sceptre » royal et excellente principaulté d'Austrasie, par droict hé- » réditaire appartenant audicl prince d'amour et paix (i). i Puis après le seigneur de Créhange, portant l'esguiére d'or
> et serviette. Puis marchoit le comte de Salm, avec deux
• bassins l'ung sur l'autre, le comte liesse de Linanges, avec le cierge de cire vierge ; le baslard d'Anjou la salière, et conséquemment, au lieu de très-excellente et irès-seraine dame et princesse Madame Marguerite de Flandres, archeduchesse d'Auslriche, gouvernante et régente des Pais-Bas, maraine dudict Nicolas...., marchoit révéremment le sieur de Bersel , chambellan de la Majesté Impériale et amant de Bruxelles, portant ledict enfant qu'il avoil receu des mains de la dame d'honneur en la chambre de parement, accompaigné de deux grands maistres, assçavoir : Messire Antoine, chevalier, seigneur de Ville, bailly de Vosges, et Messire Adam Bayer, seigneur de Chasteaubréhain, tous deux chambellans dudict seigneur Duc, allans à dextre et à sénestre dudict seigneur de Bersel, pour aider à soustenir l'enfant. Mais è cousliére (à côté) alloient les parains en
(t) C'est ainsi que Volcyr désignait souvent le duc Antoine
» grande dévotion et pompe solemnelle, c'est assçavoir très- » hault et très-puissant prince Monsieur Claude de Lorraine,
> comte de Guise et d'Aumalle, gouverneur de Champaigne
> et Brie, lieutenant-général du Roy de France esdiciz pais ; » et d'autre part révérend père en Dieu Monsieur d'Aulsaire » (François de Dinte ville, évèque d'Auxerre) ; et suivoient » ledict seigneur de Berset les trois jeunes comtes de » Bische, Manderchelle et Swambourg, portans la queue
> du drap d'or, fourré d'armînes, qui estoit sur ledict » enfant. Et après suivoit très-illustre princesse Madame » Anthoinettc de Bourbon, comtesse de Guise, et Marie » de Lorraine sa fille, et tout d'uog tenant Iolande de » Croy, dame de Moulin, portant un carreau de drap d'ar-
• gent, semé à Pentour de grosses perles orientales, sur le-
• quel repousait le cbresmeau (4). Après m arc h oient les » dames de Valry et de Parroye, la baillie de Vitry, Ma-
> dame de Parsy, Madame de Harraucourt et la fille du bailly
> de Sainct-Mihiel , avec autres dames et demoiselles en bon » gros nombre. Advisans sans marcher, pour la procbaineté
• du lieu et multitude de gens, maintz bons seigneurs tant » spirituels que temporels , gentilzhommes , présidens et
> gens des comptes de Lorraine et Barrois , secrétaires ordi- » naires, officiers et gens d'ordonnance, bourgeois, mar- » cbans, citoiens de Metz, Toul, Verdun, Pont-à-Mousson et » autres lieux innumérables. A la porte de l'église atten-
• doient les dames d'honneur de Stainville et Maugiron, avec
• la sage-femme et nourrice, pour recevoir l'enfant des mains
• dudict seigneur de Bersel, lequel, estant développé, luy ren-
> dirent, et fut porté nu sur les fonts, où le baptesme fut bo-
> norablement célébré par révérend père Monsieur Balthazar
• du Chastellet, abbé de Sainct-Vincent et Sainct-Epvre.
(1) Petit bonnet que Ton met sur la tète des enfant* après l'onction du saint-chrémc.
• Enlremesléez y avoit illecques infinie doulceur et mélodie » Je tons les chantres des deux courtz et dudict Bar, avec » orgues et autres instrumens armonieux. Ce faict, lesdictes » dames d'honneur couvrirent l'enfant et le remirent entre » les mains dudict seigneur de Bersel , et s'en retoornarent > en belle ordonnance de ladicte église, parée moult riche- » ment de relicques, joiaux, aornemens , draps d'or et d'ar-
• geot, tapis faictz à l'anticque et à nouvelle façon. » Nous ne reproduirons pas la longue description des tapisseries qui garnissaient la collégiale et les divers appartements du ebàteau ; nous nous contenterons d'ajouter qu'après la cérémonie les hérauts et poursuivants d'armes parurent dans la cour d'honneur et , ayant sonné trois fois ■ de leurs trompes et
• busines », crièrent : Largesse, largesse, largesse! ce qui signifiait que chacun pouvait venir s'asseoir aux tables que le prince avait fait servir. Les habitants de Bar et les étrangers attirés par la féte se hâtèrent d'accepter l'invitation, et les tables ne cessèrent d'être garnies. Volcyr, qui parait avoir fait d'assez fréquentes visites aux cuisines, assure que Ton consommait , chaque jour, « près de cinquante moutons , trois
• bœufs, pain, vin, avec autres biens i l'équipolent ». Le jour même du baptême, on distribua, sans rappeler la viande de boucherie, « vingt huicl poinssons de vin, cinq cens chap—
• pons, unze cens poulies, miches et micheltes sans nombre, » onltre la vénerie et voleric ; car on y véoit cerfz, biches, » sangliers, cbiévres, veaux, dains, gohiers, lappins, liepvres, » connins, otardes, cignes , buttors, paons, faisans, bitardes, ■ oyes , herrons, cannarlz, gelliuellcs, perdrix, bescasscs,
• griesves, merles, lourdes, va nu eaux et pluvions, lourte-
• relies, pingeons et ramiers. Au lendemain, qui estoit le » vendredy unziesme de novembre, après toutes manières de . potages délicats, on y estoit servy de lemproycs, sauimons, » truictes, brochetz, carpes, anguilles, barbeaux, ebaveines, » perches, ballottes, grémilles, tanches, moatoilles, go uv ions,
» aubes, villutus, sachelz, pinglelz, morue, stofiscne, mer- » suuin, harrans, et autre marée si délicieusement accousirée » que tout y estoit demeuré ; mesme pour le bachaoal y
• avoit bypocras à tonneaux, poinssous et tandelins ; clarey, » vin de Beaulne et de Vertu , d'Ay et de Bar-sus-Aube, » spanvin, trabey, plain vin, furey, vin français, rappé d'AI- » lemaigne et de Barrois , de toutes couleurs, n'y estoit es-
• pargné moins que birre en Vuestphalie. Encormais on » trou voit en l'escart Malvoisie, vin bastard et Remanie, tant » que tout y estoit respendu à grand abondance.
» La noblesse s'esbaloit en faiclz, riz, jeux, diclz, chaoU,
> orgues , instrumens , dances de baullz , moiens et bas tons
> de toutes reprises, tant vieilles qu'à la nouvelle façon, veu » que de France, Al lemaigne et Flandres y estoient gens » exquis pour faire la feste à plaisir ; sans mectre en obi y » que la fraoçojse et l'allemande, la baie pied rompu, estour- » dion, bergeronnette, le bault barroys et dance de Cham- » paigne estoit tripudiée et branslée qu'il ne se failloit rien.... » Plus oultre, estoit la feste esjouye par Songe-Creux et ses
> enfans : Mal me sert, Peu d'aquet et Rien ne vault, que
• jour et nuict jouaient farces vieilles et nouvelles, reboblioécs » et joieuses à merveilles. »
Les banquets auxquels le peuple prenait part n'étaient rien encore en comparaison de ceux que le duc offrait aux personnes de qualité. Chaque repas n'avait pas moins de cinq services, et on nous pardonnera de copier la nomenclature des plats apportés sur la table dans un de ces festins, qui nous rappellent ce que nous avons lu de plus extraordinaire en ce genre. « Premièrement, de la panneterie sailloit le pre- » mier service, assçavoir hypocras blanc avec rosties ; le » deuxiesme service, hérons froitz ; de Feschançonnerie vin » de Bourgogne, clarey viel et nouveau, vin d'Ay nouveau,
> vin blanc de Bar-sus-Aube nouveau, vin clarey de Bar
• viel et nouveau , vin bastard et Malvoisie ; de la cuisine,
» premier service, les saulcisscs, les coustelletles de porc, les
> perdrix aux choulx , pastelz d'assicle ; second service, les » chappons bouilliz, le menger blanc, ventre de veau, pastelz » à la saulce chaude, cuisses de chevreux chaudes, les per- » drix à l'oronge ; troisiesme service, connins i la trimollette, » les gellinetles de bois, les cochons rosliz, les oyes sauvaiges, » cuisses de chevreux froides, pastelz de longes de chevreux » tèdes (lied es) avec olives et capes ; quatriesme service, hé-
> rons et bu Hors, les cannartz à la dodine, les chappons à la » cameline, les bescasses et vanneaux, pastelz de venaison ; » cinquiesme service, le bœuf salle, haullz eoslez de mouton,
• pastelz de cannartz , la gellée de cochon, la gellée de court
> en deux sortes : rouge et jaulne, piedz, groingz et oreilles
• de porez au son. Or est que à chascun service que les mais-
• très d'hostel venoient querre, trompettes et clérons me- » noient si grands bruietz que Ton y ouyoit goutte. Puis de la » fruicterie furent apportées tartes d'Angleterre, tartes de ■ cresmes, tartes de pruneaux, chastaignes et poires cuites. » Encormais la panneterie délivra fromage plasantin, fro- » mage de gayn. Apres tout cecy y avoit hypocras avec le
• mesticr (1). »
Cette digression sur les cérémonies et les festins qui accompagnaient le baptême des enfants de nos ducs nous a fait perdre de vue les événements accomplis pendant les premières années du règne d'Antoine, et il est bien temps de reprendre le fil de notre récit.
Le duc était à peine installé dans son palais, après rentrée solennelle qu'il avait faite à Nancy, lorsqu'il fut obligé de *
(I) Cet opuscule de Votcyr a été imprimé a la fin de Tannée 1524 ou au commencement de 1525, in 4°, gothique. Ou n'en connaît qu'un seul exemplaire, et encore est-il incomplet Nous avons fait réimprimer, à la mite de notre notice sur Nicolas Vokyr, le livret dont il »'agit d'après une copie qui se trouve au Tré*. des chartes, Cartuhire, registre iutitulé : Liber omnium.
prendre les armes pour repousser une agression. Il était en discussion, depuis plusieurs mois, avec un seigneur alsacien, dont le continuateur de la Chronique a estropié le nom (1), au sujet de la propriété de quelques mines placées sur le versant oriental des Vosges. Ce seigneur, qui n'était pas assez fort pour lutter avec Antoine, appela à son secours le fameux aventurier François de Sickingen, auquel il promit, sans doute, une récompense considérable. Sickingen, qui commettait mille brigandages sous prétexte de défendre les intérêts des faibles et les droits des opprimés, se hâta d'accourir avec une bande de six mille hommes (mai 4516). il s'empara de la petite ville de Saiot-Hippolyte , qui faisait partie de la Lorraine , franchit les Vosges , pénétra dans le bailliage d'Allemagne , prit Schawembourg , dévasta l'abbaye de Tholey et s'avança jusqu'à Sierck. Antoine,/ attaqué à l'improviste, écrivit à l'empereur pour lui demander d'empêcher Sickingen, qui était sujet allemand , de continuer ses déprédations , et au roi de France pour le prier d'envoyer quelques troupes en Lorraine. L'empereur fit une réponse évasive et déclara que Sickingen était un aventurier qui agissait pour son propre compte, et que l'on n'était pas en mesure de le réduire. Le roi promit des troupes ; mais elles arrivèrent tardivement, et lorsque le duc avait déjà repris Saint-Hippolyte et défait un corps d'alsaciens, qui occupait le val de Lièvre et voulait en interdire l'accès aux Lorrains. Quant à Sickingen, on ne voit pas qu'il ait commis d'autres hostilités, et on a des raisons de croire que le duc de Lorraine fut contraint de lui donner de l'argent pour l'engager à se retirer (2).
Pendant que le prince était occupé sur les frontières orientale et septentrionale de ses étals, un seigneur franc-comtois , le bâtard de Chamilly, forma le projet de s'emparer de la
(1) V. cependant Chevrier, ibid., p. 69.
(2) V. la continuât, de la Ctaron., dans Calmet, ibid., col. extij.
petite ville de Conflans-en-Bassigny, sur laquelle il avait probablement des prétentions que l'histoire ne fait pas connaître. II solda c six cens maulvais guarsons » , et comme Jean de Failly, capitaine de Conflans, n'avait aucune défiance, le bâtard introduisit tous ces bandits dans la place, un jour de marché, en les y faisant entrer par petites bandes de dix ou douze hommes, et sous divers déguisements. A un signal convenu , ils saisirent les armes qu'ils avaient cachées sous leurs vêtements , se rendirent maîtres des portes , forcèrent Jean de Failly à leur livrer le château et commencèrent à piller la ville. Les habitants effrayés supplièrent le bâtard de leur épargner ce traitement rigoureux, et, pour une somme de quinze cents écus, il consentit à partir. II ne conserva , du reste , pas longtemps les fruits de cet acte de brigandage , car Antoine porta plainte devant le parlement de Dole, qui obligea l'aventurier à restituer aux bourgeois de Conflans la somme qu'il en avait reçue (1).
Vers la même époque, le duc et son frère Jean, évêque de Metz, signèrent avec l'empereur Maximilien un traité, dont la durée était fixée à dix ans, et dont les différentes clauses offrent trop peu d'intérêt pour être reproduites dans cet ouvrage (2). Maximilien survécut environ deux ans à la conclusion du traité, et sa mort, arrivée au mois de janvier 4519, ouvrit la carrière à l'ambition des rois de France et d'Espagne, qui sollicitèrent tous deux les suffrages des électeurs. François I", bien qu'il ménageât ses trésors, parvint à séduire plusieurs princes allemands; l'archevêque de Trêves et l'électeur-palatin se déclarèrent pour lui, et le duc de Lorraine, inspiré par l'amitié plutôt que par la politique, favorisa le roi de France et prit â toutes ces intrigues plus de part que la prudence ne le permettait. Il ne refusa
(1) V. ibtd., col. cxxij etcxxiij.
(2) Le traité est imprimé ibkJ., col. ceclir-ccclivuj.
même pas de s'aboucher avec Sickingen, contre lequel il avait cependant des griefs de plus d*un genre. Les villes de la Haute-Allemagne avaient formé une ligue contre le duc de Wurtemberg , et Guillaume duc de Bavière en était le chef nominal ; mais la conduite de la guerre avait été confiée à Sickingen, qui venait de se mettre au service du roi d'Espagne, moyennant une pension de trois mille florins d'or et l'entretien de vingt hommes d'armes. François 1", à qui ses intérêts commandaient de faire cesser la guerre, voulut détacher Sickingen du parti des confédérés et employa, dans ce but, l'entremise d'Antoine, dont les démarches furent complètement infructueuses (1). Après l'élection de Charles V, qui eut lieu le 28 juin 1519, les envoyés de François I'r : Bonnivel, Jean d'Albret et Guillart, quittèrent l'Allemagne. Ils passèrent par Nancy pour s'en retourner chez eux ; et comme le duc de Lorraine craignait d'être attaqué , soit par Sickingen, soit par d'autres amis du nouvel empereur, les ambassadeurs français, auxquels le roi avait dooné une escorte considérable, laissèrent une partie de leur monde dans notre pays, afin de le garantir d'incursions qui n'eurent pas lieu (2).
L'année suivante, Antoine se rendit, avec son épouse, au camp du drap d'or et assista à l'entrevue que le roi de France cul avec le roi d'Angleterre. Selon Thierriat (3) , le succès des négociations que François I" avait entamées avec Henri VIII, peu de temps avant cette entrevue, doit être attribué « aux soins et beaux parlemens d'Anthoine » ; il ajoute que le duc de Lorraine, dont l'esprit pénétrant saisissait tout, s'aperçut, pendant l'entrevue dont nous parlons, que l'on tâchait d'amuser François Ier, qu'il en avertit ce
(1) V. Une élection à l'Empire en 1519, par M. Mignet, dans la Renie des deux mondes du 15 janvier 1854, p. 217 et 246.
(2) V. Lettres des ambassadeurs à François 1er, des 15 et 18 juillet 1519, ms. de la btbl. impériale, fonds de La Mare, ' 'î**, r* 165 et ICO.
(3) Cité par Ghevricr, ibid., p. 74 et 75.
prince, et que le monarque répondit brusquement que cela regardait son chancelier. Mais les deux anecdotes ne sont pas plus vraies Tune que l'autre, et Thierriat a cédé» dans cette circonstance, au penchant qui a porté plusieurs de nos chroniqueurs et de nos historiens à altérer une foule de faits, au profit de leur petite vanité nationale, et à représenter nos ducs comme ayant joué le principal rôle dans certains événements a l'accomplissement desquels ils furent tout-à-fait étrangers.
Quoique, selon nous, le roi de France n'ait pas fait la réponse brutale mentionnée par Thierriat, et que Ton ne doive pas attribuer à celle cause le refroidissement d'Antoine pour les intérêts de François Ier, on ne peut nier toutefois qu'à partir de celte époque le duc n'ait montré une certaine réserve dans les rapports qu'il entretenait avec son puissant voisin. Il saisit même, en 4522, l'occasion d'entrer en relations avec Charles V. Les garnisons des villes frontières du Luxembourg avaient, on ne sait sous quels prétextes, fait des courses dans la partie septentrionale du Barrois. Antoine s'en plaignit à l'empereur, qui s'empressa de donner satisfaction au duc, et de conclure un traité destiné à prévenir le retour des pillages dont les Barrisiens avaient eu à gémir (1).
L'année d'après, le connétable de Bourbon, frère de la duchesse de Lorraine, abandonna la France et chercha un asile dans les états de l'empereur. Cette affaire ne contribua pas, sans doute, à resserrer les liens qui unissaient le duc à François Ier ; bien qu'il ne soit pas vrai, comme Chevrier l'avance d'après la chronique de Rémond Messein et les mémoires de Bar, que le connétable soit venu en Lorraine attendre la réponse de l'empereur.
La guerre venait de s'allumer entre Charles V et François Ier. Une armée allemande, rassemblée en Franche- Comté, pénétra dans la Bourgogne et de là dans la Champa-
(1) Ce traite e*t imprimé «lans Calmel, ibid., col. ecclxxix-ccclxxxtj.
gne ; mais cette armée, privée du renfort de cavalerie que le connétable avait promis et qu'il ne put fournir, ne fît pas de grands progrès ; le comte de Guise la força bientôt à reculer et la défit, auprès de la ville de Neufchâteau, sous les yeux de la duchesse de Lorraine et d'Antoinette de Bourbon, qui, placées à une des fenêtres du château, applaudissaient à la victoire du comte.
En 4524, le roi de France passa les Alpes, avec une armée, pour reconquérir le Milanais. Avant de se mettre en route, il avait invité le duc de Lorraine à le suivre; mais voulant rester neutre dans une lutte si fatale au roi , ou jugeant que sa présence était indispensable à Nancy, Antoine se fit excuser près du monarque (1), et nous verrons bientôt que cette détermination fut le salut de notre patrie. Le duc pouvait d'ailleurs alléguer, pour se dispenser d'accompagner François I", qu'il ne lui était plus possible, comme autrefois, de se décharger sur sa mère des soins du gouvernement. En effet, dans les premiers jours du mois de décembre 4519, onze années après la mort de son mari , Philippe de Gueldres s'était retirée dans le monastère des clarisses de Pont-à- Mousson. Elle s'y transporta secrètement , pria ses enfants de venir la trouver la veille de l'immaculée conception de la Sainte Vierge, afin de leur parler d'une affaire importante, et, quand elle les vit réunis autour d'elle après le repas du soir, elle leur dit : « Savez-vous, mes enfants, pourquoi je vous ai ici mandés? C'est pour vous manifester que , Dieu aidant, je vais me rendre religieuse à Sainte-Claire. » Elle résista à toutes les instances que l'on fit pour la retenir dans le monde , et le lendemain, 8 décembre, après avoir assisté à la messe dans l'église du couvent, elle se dirigea vers la grille, qu'elle franchit pendant que les religieuses chantaient le répons : « Re- » gnum mundi et ornatum sœculi contempsi, propter amo-
(1) V. Oicrricr, ibid., p. 78 et 79.
» rem Domini mei Jesu Chrisli, quem vidi, quem amavi, in • quem credidi, quem dilexi ». On la mena processionnellemeol dans la salle du chapitre , où elle s'agenouilla devant l'abbesse, Jeanne d'Apremont , qui défait lui donner l'habit. Celle ci, pénétrée de respect à la vue de sa souveraine, lui dit : « Madame, je ne sçais comment j'oserai mectre la main » à vostre noble personne pour la dévestier ». Philippe lai répondit : « Ma mère, faictes-le hardiment, car je suis vostre » fflle ». Le pape Léon X, instruit de la détermination de la duchesse, lui envoya deux brefs, dans lesquels il la félicitait et la dispensait de Tannée de probaiion et de toutes les rigueurs de la régie. Mais la duchesse ne voulut pas profiter de ces dispenses ; elle fit son noviciat tout entier et, loin de mitiger la règle , ajouta des austérités nouvelles à celles que l'institut prescrivait. Malgré sa haute naissance, elle désira remplir les fonctions les plus humbles ; on la vit pendant un an portière de la communauté ; elle fut ensuite successivement jardinière, couturière, cuisinière et chargée de l'infirmerie. Les religieuses ayant formé le projet de la choisir pour abbesse , après la mort de Jeanne d'Apremont , elle n'y consentit pas, et obtint du pape un bref qui lui permettait de n'accepter aucune dignité, en défendant aux Clarisses de l'inquiéter à cet égard. Elle ne se laissait jamais donner le titre de Madame, et, en écrivant à ses supérieurs ecclésiastiques, elle signait : « Vostre humble et pauvre fille et subjecte, sœur » Philippe », ou bien : « Sœur Philippe, petit ver de terre ». Quand elle s'adressait aux princes ses fils pour obtenir quelque chose en faveur des monastères de son ordre, elle disait : c Je vous demande l'aumône d'une telle chose , pour l'amour » de Dieu ». Malgré la faiblesse de sa santé, et les macérations qu'elle pratiquait sans ménagement , elle survécut à son fils Antoine et ne mourut qu'au môis de février 1547. Dès le 25 octobre 4520, par conséquent avant la fin de son noviciat, elle avait rédigé son testament, partagé tous ses biens
entre ses fils et fait quelques fondations religieuses (i).
La sainteté de Philippe de Gueldres ne fut pas une des moindres causes de la faveur dont les princes lorrains jouirent auprès des papes pendant le XVIe siècle, et Antoine ne tarda pas à en ressentir les effets. Depuis longtemps, les ecclésiastiques lorrains se plaignaient des lenteurs et des grandes dépenses qu'entraînait la nécessité où ils se trouvaient de soutenir à Rome même les procès relatifs à la jouissance des bénéfices. Il arrivait souvent que des bénéficiers, attaqués par des hommes puissants, se voyaient obligés de transiger avec eux à des conditions très-onéreuses ou de rester enveloppés dans des procédures interminables. Le duc prescrivit au sire de Ribau* pierre de partir pour Rome et d'ouvrir des négociations sur ce sujet délicat. L'ambassadeur d'Antoine obtint tout ce qu'il désirait, et, en 152i, le pape Léon X, voulant donner au duc de Lorraine une preuve de sa confiance et de son amitié, lui accorda un induit qui défendait de citer en première instance les Lorrains devant la cour de Rome , et autorisait les juges ordinaires à statuer, sauf l'appel. Antoine fit aussitôt signifier l'induit au chapitre de Toul et parvint de la sorte à prévenir une foule de procès ruineux (2).
Il avait publié, deux années auparavant, un édit qui défendait, sous les peines les plus graves, de publier, sans permission, aucune bulle, aucun bref, en un mol aucun acte émanant du pape (3) ; et on peut conjecturer que l'édit n'était pas venu à la connaissance de Léon X, sans quoi celui-ci n'aurait pas montré tant de condescendance dans la négociation enla-
(1) V. Vie de Philippe de Ghcldres, reine de Sicile, duchesse de Lorraine, etc., par M. l'abbé Guillaume, peutim . Le testament de la duchesse est imprimé dans Calmet, ibid., col. ccclxxv-ccclxxix. Il renferme les dé» taiU les plus curieux sur le riche mobilier que possédait celte princesse.
(2) V. Benoit, Histoire de Toul, p. 608; Mémoires de Thierriat, ibid.
(3) V. Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar , par M. Dumonl, t. I, p. 182.
mée par le sire de Ribaupierre. Il ne faut toutefois pas conclure de ce que nous venons de dire que le duc de Lorraine fût un de ces princes qui, jaloux des prérogatives de leur couronne, foulent aux pieds les droits de la puissance ecclésiastique. II était fort pieux et il avait publié, le 40 avril 1510, une ordonnance contre les blasphémateurs qui établissait, pour ce genre de délit, une pénalité des plus rigoureuses (4).
Les autres ordonnances qu'il promulgua, vers la même époque,' sont relatives aux matières civiles et n'ont que peu d'importance. U faut cependant excepter un règlement de Tannée 4549, lequel, sur la demande des Etals-Généraux, remit en vigueur un édit de Charles II, défendant aux prévôts et aux mayeurs d'accorder des lettres de bourgeoisie aux sujets des seigneurs qui ne prendraient pas l'engagement de rester soumis à la juridiction de ces derniers (2).
Antoine proûta de la tranquillité, qui régna en Lorraine à peu près sans interruption jusqu'en 4525, pour fortifier et embellir la ville de Nancy. En 4544, il fit construire un boulevard devant la poterne Saint- Jean (3), et le chanoine anonyme qui a composé, au commencement du XVII* siècle, un curieux mémoire sur Nancy (4), rapporte que le prince, achevant l'ouvrage ébauché par son père, environna sa capitale « de forts remparts et boulevarts, terrasses et murs de beaux » carreaux de taille », lesquels subsistèrent jusqu'au moment où Charles 111 éleva la ville neuve et établit une enceinte bastionnée, comme nous le verrons dans un des chapitres suivants. Antoine avait formé le projet de fonder la ville neuve dont il s'agit, en enfermant dans l'enceinte de sa capitale les faubourgs Saint-Nicolas et Saint-Thiébaut, ainsi que
(!) V.Rogérille, Dict. de» ordonn., l. I, p. 103.
(2) V. ibid.,p. 112 et 113.
(3) V. la continuai, de la Chron . dans Cil met, ibid., col. cxriij.
ii) Dom Cfllmet a Tait imprimer ce mémoire duo» U Notice de In Lorraine, t. Il, col. îi-70. *
les terrains qui les avoisinaient et qui étaient la plupart en nature de jardins (1) ; mais différents obstacles firent ajourner et ensuite abandonner ce dessein.
Si le duc Antoine n'eut pas la gloire de créer la ville neuve et de donner ainsi à la capitale de la Lorraine l'importance qu'elle méritait, il eut du moins l'honneur de mettre la dernière main au palais que son père avait commencé. Les travaux furent conduits avec beaucoup de rapidité, et le registre relatif aux constructions faites pendant l'année 1M4-4512, le seul malheureusement que l'on ait conservé, prouve que dans le cours de celte année on amena à Nancy, pour les ouvrages du palais, quarante-trois mille trois cent soixante et onze pieds de pierre de taille, tirés des carrières de Pont-Saint- Vincent, Maizières, Montenoy, Flabémont et Bouxières-aux- Chênes. Au nombre des constructions exécutées pendant la première moitié du règne d'Antoine , on doit mentionner la façade du palais sur la Grand'ruc, et la magnifique porterie y que l'on admire encore, et qui fut décorée de la statue équestre du prince sculptée par Monsuy Gauvain (2).
Les travaux se ralentirent vers l'année 1522, à cause d une maladie pestilentielle qui, s'étant déclarée à Tout avec violence, se répandit bientôt dans la Lorraine. Les chanoines de Toul avaient été forcés de se retirer à Void el de laisser le garde de la cathédrale à quelques chapelains, et les bourgeois les plus riches avaient également quitté la ville (3). En 4524, un tremblement de terre se fit sentir dans le duché tout entier, mais principalement dans les Vosges, renversa quantité de maisons et fil périr plusieurs malheureux, qui trouvèrent la mort sous les ruines de leurs demeures. Pour surcroît d'infortune, la récolle fut insuffisante , et la
(1) V. Lionnob, Hbi. de Nancy, 1. 1, p. 428, 429 et 443.
(2) V. Le palait ducal d« Nancy, par M. H. Lepage, p. 28-&1.
(3) V. Benoit, ibid., p. 608.
Lorraine éprouva une disette prolongée, qui devint, comme la chose arrive ordinairement* le prélude et la source d'une contagion meurtrière. Les Toulois, à peine délivrés de la peste qui les avait décimés en 1522, fermèrent leurs portes et firent distribuer du pain aux pauvres de la campagne, sans les laissèr entrer dans la ville , où ils auraient introduit le germe de la maladie (1).
Ces malheurs, essentiellement passagers, notaient rien toutefois en comparaison de ceux dont la Lorraine se vit menacée en 1525. Nous voulons parler de l'invasion des Rustauds ou des paysans alsaciens, qui, entraînés par les déclamations de prédicants fanatiques, avaient pris les armes pour bâter l'avènement du régne de Dieu sur la terre. Mais, avant de raconter la guerre que le duc Antoine eut à soutenir contr'eux , il est nécessaire de rappeler brièvement les premières tentatives que fit l'hérésie pour s'établir chez nous. La ville de Metz fut le théâtre de ces tentatives, et le luthéranisme y fut prêché par des individus bannis.de leur pays pour avoir essayé d'y semer les opinions nouvelles, et par des moines apostats, que la soif des innovations, l'ennui de la règle, ou même des passions honteuses chassaient de leurs couvents. On vit deux prédicants à Metz vers la fin de 4523 et au commencement de l'année suivante. L'un était un homme obscur, sur la profession et la patrie duquel on sait peu de choses. Mandé devant les Treize , il fut réprimandé et ensuite mis hors de la ville. L'autre, franciscain défroqué originaire de Montbéliard, ne fut pas plus heureux ; on l'enferma dans les prisons épiscopales, pu il resta pendant quelque temps. Bientôt après parut un troisième prédicant , Jean Châtelain de Tournay, religieux augustin. Il avait prêché à Vie l'avent de l'année 4523 et vint, l'année suivante, faire la station du carême dans l'église des augustins de Metz. Ses
(I) V. ibid., p. 6U.
déclamations contre les moines el les ecclésiastiques, jointes à un extérieur austère, masque familier aui novateurs, le rendirent l'idole de la populace. Des admonestations lui furent données, mais en vain, par Théodore de Saint-Chamont, abbé de Saint- Antoine de Viennois (1), par Ballhasar du Châtelet, abbé de Saint-Vincent, et par Martin Pinguet, chanoine de la cathédrale et gouverneur du château de Gorze. Pinguet, sachant que le trouble augmentait, surveilla Jean Châtelain et réussit à l'arrêter hors de la ville. Successivement emprisonné à Gorze et à Noroeny , l'augustin fut enfin mené à Vie, convaincu d'hérésie, dégradé par les suffragants de Metz et de Toul, et livré au bras séculier , qui le fil brûler
émeute qui éclata dans la ville de Metz ; des troupes de furieux sejetérent sur la maison qu'habitait Théodore de Saint- Chamont et en brisèrent les vitres. Le lendemain , il fut poursuivi au moment où il sortait de l'église par des groupe» de vignerons,. persuadés que Ton avait eu l'intention d'insulter à leur profession en revêtant Châtelain de leur costume ordinaire, avant de l'envoyer au supplice. Les chanoines de la cathédrale, qui revenaient en procession de l'abbaye de Saint- Clément, furent attaqués, dispersés, mis en fuite, et les magistrats se crurent obligés, pour apaiser la colère d'une partie du peuple, de conduire en prison l'abbé de Saint-Antoine et son secrétaire, Nicolas Volcyr. Au surplus, leur -détention ne fut pas de longue durée. La noblesse et la bourgeoisie, irritées delà faiblesse des magistrats, prirent les armes, punirent sévèrement les perturbateprs et s'empressèrent de mettre en liberté Théodore de Saint-Chamont et son secrétaire, lesquels se retirèrent immédiatement auprès du duc de Lorraine et lui
(I) Ce religieux avait été nommé commissaire apostolique pour ta poursuite de l'hérésie de Luther dans l'évéché de Metz et dans le* diocèse*
exposèrent ce qui s'était passé. Ce prince témoigna du mécontentement aux Messins, mais ils parvinrent à l'apaiser, en lui représentant qu'ils n'avaient pu empêcher l'émeute et les violences dont l'abbé de Saint-Antoine avait failli devenir la
viclime (1).
Le mauvais sort des premiers apôtres du luthéranisme ne découragea pas leurs successeurs , et ils renouvelèrent leurs tentatives avec persévérance, quoique avec peu de succès, si ce n'est dans la ville de Metz. Le clergé lorrain n'était malheureusement pas en mesure de lutter toujours avec avantage contre les partisans des nouvelles doctrines. Le relâchement s'était introduit dans plusieurs abbayes appartenant aux ordres de saint Benoit et de Cileaux, ainsi que dans la plupart de celles qui étaient occupées par des chanoines-réguliers, et les religieux mendiants eux-mêmes n'avaient pas tous conservé leur première ferveur. ttené II et Philippe de Gueldres s'étant rendus à Neufchàtcau, en lliOO, pour installer des mineurs-observanlins dans le monastère des cordeliers, contre lesquels s'élevaient quelques plaintes, ces derniers ne voulurent jamais céder, et Ion fut contraint d'enfoncer les portes du couvent pour pouvoir y pénétrer (2). Le clergé des campagnes manquait en général d'instruction, et on rencontrait assez fréquemment des curés qui ne comprenaient pas la langue latine. Aussi, levèque de Toul Hugues des Hazards fut-il obligé de joindre une traduction française au texte des statuts synodaux qu'il publia en l;ilï>. « Il a esté ordonné, » dit-il, que après chascun article latin soit mis son roumanl, » sans vouloir déroguer ne vitupérer, synon par raison, quel-
(1) V. Traicte nouoeau de la désécration et exécution actuelle de Jehan Castellan héréticque, faicte à Vyecn Ausirasie, le xii lourde Januier, avec vne oraison de la foy , laquelle prouffitera beaucoup à la religion chrétienne, par Volcyr; 1834, in 4», golh. Il y avait eu en 1525 une première édition de cet opuscule.
(2) V. Les chroniques de Metz , p. 635.
» que nombre qui se trouve entre 4es gens d'église de noslre
• cité et diocèse qui sont tantost ennuyez de lire escriplure
> que soit en latin. » « Nous cognoissons , ajouie-t-il, estre » beaucoup de clercs non lettres qui viennent aux ordres, et
> ne sçavent que ils demandent, ne quel office ils raillent » avoir, qui est une ignorance moult honteuse et moult vilui péraWe. Bt pour ce nous commendons que doresnavant on ■ y mette remède , et que les curez le dient à leurs parro- » chiens qui seront ordinandes. Aultrement on y besognera » par rigoreuse discipline. Car quand on leur demande : » Quem ordinem querUiê ? Ils n'ont pas l'entendement de » sçavoir respondre : Ego quero vel peto ordinem lectoris,
• ordinem joutions , exorciste , qcco lit i , qui se nomment
> ensemble quatuor minores ordines. En oultre, Peto ordi- » nem subdiaconi , ordinem diaconi, ordinem presbiteri. Et
• cecy avons-nous mis volentiers, affin qu'ils ne puissent plus » elléguer ignorance (t). »
Des ecclésiastiques aussi peu instruits que ceux dont se plaignait l'évêque de Toul ne pouvaient pas inspirer beaucoup de respect à leurs paroissiens, et on vit, dès les premières années du XVIe siècle, la piété diminuer rapidement dans les villages, et la superstition foire des progrès inquiétants. Les habitants d'Ancerville se conduisaient avec irrévérence dans le saint lieu , s'appuyaient contre l'autel pendant les vêpres et y déposaient leurs chaperons. Quand on faisait une procession , les femmes se mêlaient au clergé et troublaient les cérémonies (2). En 154 S, des habitants d'Ausécourt éteignaient les cierges sur l'autel quand ils en avaient la fantaisie, et le curé, qu'ils avaient menacé, n'osait opposer aucune ré-
((} V. StaUita synodafca olim per Reurrendos Pâtre* Tullensis ecetesio pmules édita , Niinc vero per Rcuerendum Patrcm Dominum Hogonem «tafia-rdia, illomm in episcopatum sueceasorem, moovata, reformata et aucta , ij r° et Ixj r°.
(2) V. Très, des ch., layette AmerviUe, H, n» 9.
sistance. A Châ tel-sur Moselle , un bourgeois, nommé Mengin Grandmaire, était condamne à une amende de six francs pour avoir engagé, à prix d'argent, un domestique à se présenter à l'offrande avec un costume ridicule. A Baudignécourt , les paysans firent un dieu de bois, qu'ils placèrent sur un tonneau ; puis ils se rendirent en procession près de lui et le questionnèrent sur les choses futures (1).
Les esprits étaient, dans certains lieux, tout-à-fait préparés à accueillir les doctrines révolutionnaires que Ton propageait, et l'avenir paraissait tellement menaçant, que les astrologues ne crurent pas trop se compromettre en vendant des almanachs qui annonçaient la fin du monde pour Tannée 1524 (2). Les deux puissances comprirent la nécessité d'unir leurs efforts pour prévenir ou, du moins, pour restreindre les funestes effets que pouvaieot produire sur les Lorrains l'exemple de leurs voisins, les prédications publiques ou secrètes des émissaires de Terreur, et l'introduction des livres hétérodoxes que Ton imprimait en Allemagne. La position de la Lorraine l'exposait 5 des dangers nombreux et pressants, car le protestantisme s'établissait ou allait s'établir en maître dans la ville de Strasbourg, avec laquelle uos ancêtres entretenaient de fréquents rapports, dans une partie de l'Alsace, dans le Palatinal et dans plusieurs des cantons suisses. Le souverain-pontife, instruit de ce qui se passait, avait, comme nous l'avons dit, conlié les fonctions de commissaire apostolique à Théodore de Saint-Chamont , et, vers le même temps, les dominicains Jean Savin et Christophe d'Anchery avaient été nommés inquisiteurs dans les diocèses de Metz et jde Verdun (3). L'évéque de Toul, Hector d'Ailly, tint è Nancy une assemblée du clergé de son diocèse, indiqua les précautions à
(1) V. Justice criminelle etc., par M. Dûment, t. Il, p. 20. fi) V. la chroo. hmée d> Jean te Châtelain, à l'année f.tfi. (3) V. Calnu l, Bibl. ton*., col. <>4Ô.
prendre pour mettre le peuple à l'abri de la contagion, et exigea que les ecclésiastiques présents signassent une profession de foi (1). De son côté, le duc de Lorraine avait publié, Je 36 décembre 1523, un édit qui défendait de « prescher ne » tenir sermon, parole, ne devis quelconque, publicquement » ne à part, des fakts et œuvres de Martin Luther », et qui prescrivait à * tous les prélats, prieurs, religieux, séculiers,
• mandians, chanoines, prcstres, gentilshommes, nobles ou
• non nobles, gens roturiers ou aultres, de quelque estât ou » condition qu'ils fussent ou pussent estre, sansaulcun en ré- » server, ayans livres, papiers, œuvres ou enseignemens
• des faicts, erreurs et hérésies dudict Martin Luther, ses
• adhérans, complices ou entremetteurs de sa secte,.... de
• les apporter ou envoyer à Nancy, dans le premier jour de » caresme prochain venant..,.., et illecques les mettre et dé-
• livrer és mains du Révérend Père l'Abbé de Sainct-An- » thoine de Viennoys, chef du conseil, ou du beau Père Frère » Bonaventure Rennel, confesseur du prince et gardien des » Frères-Mineurs dudict lieu de Nancy, ou l'un d'eulx, à ce » d'en faire ainsy qu'il leur estoit ordonné ». Les articles suivants enjoignaient d'arrêter tout individu qui annoncerait ou prêcherait les nouvelles doctrines; de dénoncer les possesseurs de livres hérétiques, et de conduire à Nancy, < pour en > faire la punition telle qu'il appartiendroit », les personnes qui < forcelleroient et celleroient » quelques-uns de ces livres. Enfin, l'édit prononçait la confiscation de corps et de biens contre celles qui refuseraient soit de remettre les livres dont il est question, soit de dénoncer les détenteurs de ces mêmes livres, soit enfin d'abandonner les principes des prétendus réformateurs (2).
(1) V. Benoit, ibid., p. 619.
(2) V. Extrait «les principales ordonnances des séréuiseunes ducs de Lorraine et de Bar, Concernant la Police extérieure de l'Eglise dans leurs
Ces mesures suflisaient pour empêcher l'iotroduclion pacifique du luthéranisme en Lorraine, mais elles ne pouvaient mettre notre pays à l'abri d'une invasion, et il se vit menacé d'une irruption de barbares dés les premiers mois de Tannée 4525. L'exemple des paysans qui s'étaient insurgés dans plusieurs contrées de l'Allemagne, et avaient secoué le joug de leurs seigneurs, devint contagieux , et le feu de la révolte ne tarda pas à gagner l'Alsace (1). Vers le milieu d'avril , des désordres éclatèrent dans celte province, depuis Baie jusqu'à Wissembourg ; on parvint assez facilement à pacifier le Sundgau, mais la rébellion devint redoutable dans la Basse- Alsace. Le sciiullheiss ou maire de Kosheim, nommé Georges lltet, se mit à la telc des insurgés, avec deux bourgeois de Molsheim, et envoya dans les villages des messagers chargés d'annoncer que le rendez-vous général était fixé dans la plaiue d Altorf (3). Le quart des hommes égés de plus de vingt ans et de moins de soixante devait s'y trouver en armes aussitôt après la fèle de Pâques, qui tombait le 46 avril* et on menaçait du pillage et de l'incendie les villages où l'on ne se conformerait pas à cette prescription. Les ordres d'Ittel rencontrèrent presque partout des oreilles dociles; diverses
Etats, Touchant la Foy et Religion Catholique, et contre les Hérétiques, p. 1-3. L'édtt de 1523 se trouve aussi dans Rogèsillc, Dict. des ordonn., 1. 1, p. 560- 562.
(1) Tous les détails contenus dans les pages suivantes sont extraits de* quatre chroniques alsaciennes de Hcrzog, Trausch, Wenker et Speckle, et de l'ouvrage de Volcyr. La chronique de Heriog est imprimée ; les trois aotres sont conservées en manuscrit dans ta bibliothèque publique de Strasbourg. Le livre de Volcyr, qui est bien copnu, est intitulé : Lhistoire et Recueil de ta triumphante et glorieuse victoire obtenue contre les «eduyeta et abuses Luteriens meacreans du pays Daulsays et autre*, par 1res haut et 1res puissant prince et seigneur Antboinc par la grâce de Dieu duc de Calabre, de Lorraine cl de Bar. etc. eu defînidanl ta foy cstboheque, nmtrc mère leglise, et vrsve noblesse. A lulililtf et prouftit de la chow publicque ; petit in f", goth.
(2) Près de MoKhrim.
bandes se formèrent, et «T une d'entr'elles , qui s'était réunie dans la vallée d'Urbeis, pilla cl saccagea le couvent d'AIspacb et l'abbaye de Pairis. Quelques jours après Pâques, environ trente mille paysans (4) s'assemblèrent dans la plaine d'Altorf et reçurent une organisation provisoire. Ils se rendirent ensuite dans une vaste prairie située près du village d'Heiligenstein, à peu de distance de Sainte-Odile, et jurèrent de ne déposer les armes qu'après avoir détruit le pouvoir do clergé et de la noblesse, et obtenu la liberté de prêcher l'Evangile ; la suppression des dîmes, des intérêts et redevances ; l'abolition du servage et des lois qui restreignaient l'usage des eaux et des bois et défendaient la ehasse ; le droit de choisir son seigneur , d'élire et de destituer les baillis ; de reprendre les biens communaux dont les nobles s'étaient emparés dans certains lieux, et de ne plus payer aucune rétribution aux ecclésiastiques. Quoique Georges Ittel fut toujours l'âme de la révolte , le commandement suprême fut déféré à un bourgeois de Molsheim , nommé Erasme Gerber ; deux de ses concitoyens, appelés Pierre et Diebold, devinrent ses lieutenants , et les paysans furent partagés en un grand nombre de sections, conduites chacune par un capitaine d'un rang inférieur. Quand l'organisation définitive de cette espèce d'armée fut achevée, les insurgés parcoururent la Basse-Alsace et s'y livrèrent à tous les excès. Clément Siech, jardinier de Strasbourg, qui s'était attribué les fonctions de prédicateur, avait adressé à ses compagnons un discours, dans lequel , prenant pour texte ce verset de saint Matthieu : « Toute plante que mon père céleste n'a pas plantée sera ar- » rachée (2) » , il entreprit de démontrer que le verset en question concernait les prêtres, les moines et les nobles, et
(1) Trausch en porte le nombre à cinquante mille, mais cette craloa-
tion est exagérée.
(2) Ch. XV, v. 13.
que Ton était en conscience obligé de les exterminer sans miséricorde. L'interprétation de Siech Ait généralement approuvée par les auditeurs, et ils massacrèrent les prêtres, les religieux, les religieuses , les gentilshommes, et même les bourgeois et les paysans cjui refusaient de suivre les révoltés. Les églises et les couvents furent dévastés , les livres , les chartes et les titres jetés dans les flammes. Quelques châteaux forent pillés et démantelés; mais les bandes de Gerber n'étaient pas en état d'entreprendre un siège régulier, et. presque partout, les seigneurs, enfermés dans leurs forteresses et entourés de vassaux fidèles , réussirent è repousser les attaques dont ils furent l'objet. Les villes n'eurent pas non plus le malheur de tomber au pouvoir de Gerber. Les magistrats de Strasbourg, n'ignorant pas que beaucoup d'artisans et de petits bourgeois partageaient les doctrines des paysans, prirent les précautions les plus minutieuses pour mettre la cité à l'abri d'un coup de main. Us firent aussi des efforts pour persuader aux révoltés de déposer les armes , mais on devine sans peine quel accueil reçurent les négociateurs strasbourgeois. Conrad Reiffen, l'un des membres du sénat, qui vint d'abord demander aux insurgés de (aire connaître leurs griefs, ne fut pas même admis devant les chefs. Le landvogt de Haguenau leur envoya ensuite des députés, auxquels les Strasbourgeois adjoignn*ent Bernard Wurmsser et l'ammcistre Martin Herleim. Ces plénipotentiaires , étant arrivés à Altorf où se trouvait encore le gros des insurgés , ne furent conduits devant Erasme Gerber et Georges lltel qu'après avoir éprouvé quatre refus, et que pour entendre Ittel leur adresser une réponse insolente.
Sur ces entrelaites, les paysans arrêtèrent un lorrain, qui leur dit que le duc Antoine, craignant de voir le feu de la révolte gagner notre pays, formait une armée et se disposait a franchir les Vosges pour travailler, de concert avec les villes et les seigneurs -d'Alsace, au rétablissement de la tranquillité.
Les paysans tinrent aussitôt une assemblée générale dans la Haardt, plaine qui s'étend auprès de Molsheim, et il fut décidé que vingt mille d'entr'eux iraient occuper la ville de Saverne, afin de fermer aux Lorrains le passage des montagnes, et que Ton envahirait le duché, lorsque les forces dont on pouvait disposer seraient réunies. Les magistrats de Strasbourg, instruits de cette résolution, dépêchèrent sur-le-champ à Saverne Reinbold Spendler et Gaspard Rumler pour presser la bourgeoisie d'opposer une vive résistance et de ne pas laisser les insurgés s'emparer de la ville. Les habitants promirent tout ce que l'on voulut; toutefois, ils déclarèrent qu'ils ne recevraient pas de garnison étrangère, soit qu'ils ne regardassent pas le danger comme imminent, soit que plusieurs d'entr'eux fussent en secret partisans des sectaires. Guillaume de Honstein, évêque de Strasbourg, qui savait combien peu on devait compter sur les bourgeois de Saverne, résolut de faire entrer des soldats dans la ville; mais les princes et les seigneurs voisins lui refusèrent les secours sur lesquels il avait compté, et Saverne resta abandonné à ses propres forces. Les vingt mille paysans chargés de garder les défilés des Vosges passèrent par Marra ou lier, et saccagèrent la riche et antique abbaye qui faisait l'ornement de ce bourg. La bibliothèque et le chartrier, qui renfermait des diplômes d'une valeur inestimable, furent entièrement dépouillés. L'abbé, Gaspard Riegger de Dillingen, fut fait prisonnier, et on parlait de le brûler vif, lorsqu'il profila de l'ivresse de ses gardiens pour s'échapper. Il parvint à gagner les bois et à se réfugier dans la ville de Sarrebourg. Les paysans se jetèrent ensuite sur la commanderie de Saint-Jean , où l'on vit les mêmes scènes qu'à Marmouticr, et ils se présentèrent enfin devant Saverne, où ils demandèrent à entrer. Les magistrats avaient fait prendre lés armes à la bourgeoisie et refusèrent d'ouvrir leurs portes, mais un habitant nommé Wix, auquel on avait confié un commandement, quoiqu'il fût partjsan des insurgés,
livra une porte à ces derniers, qui se précipitèrent dans les mes avec une impétuosité telle que rien ne put les arrêter. Ils pillèrent les maisons appartenant au clergé et à la noblesse, et firent main-basse sur les bourgeois connus pour leur attachement à l'ancienne religion (1).
Avant même que Saverne fût occupé par les paysans, quatre mille d'entr'eux avaient franchi les Vosges. Us se dirigèrent vers Sarrebourg, descendirent la vallée de la Sarre et s'approchèrent de Sarreguemines. Jean Brubach, qui gardait cette ville avec un petit nombre d'hommes, fut contraint de s'y tenir enfermé. 11 envoya un messager au duc pour annoncer ce qui se passait et pour demander un renfort de cent cavaliers et de cinq à six cents fantassins, promettant qu'avec ces soldats et ceux qu'il avait déjà, il réussirait à repousser l'ennemi (2). Antoine, qui voulait frapper un grand coup en Alsace même, ne jugea pas à propos de diviser ses forces. Il craignait même d'avoir à combattre quelques-uns de ses propres sujets, qui paraissaient disposés à faire cause commune avec les révoltés. Un officier lorrain, que le duc avait chargé de s'informer exactement des mouvements et des projets de ceux-ci, présenta un rapport mensonger; à entendre l'officier, les Rustauds (tel est le nom qu'on donnait en France aux paysans alsaciens), loin de songer à porter le fer et le feu dans notre pays, n'avaient pour but que d'assurer à leurs coreligionnaires la liberté de conscience. Antoine, irrité de la mauvaise foi de son envoyé, le fit juger et décapiter le H juin suivant (3).
Oo ne tarda pas à apprendre que les paysans des environs
(1) Sur tous ces dits, v. Histoire de la guêtre des paysans, par M. le vicomte de fiussierre, t. 1, p. 17, t. II, p. 98-139. Nous avons emprunté à cet ouvrage curieux la plupart des renseignements qui précédent.
(2) V. Volcyr, ibid., P> iij.
(3) V, idem, ibid., P> ix r°. Le messager était aussi accusé d'avoir touIu êceller ou enclouer l'artillerie ducale.
de Dieuze avaient teno, dans une prairie voisine de celle ville, une réunion séditieuse et demandaient qu'on leur accordât le droit de faire paître leurs bestiaux dans les jeunes bois, et que tous les Lorrains fussent désormais traités c selon le contenu des douze articles que ceulx de delà le » Rhin avoient semez et mys en avant ». Beaucoup d*entr'eux, se doutant bien que leurs réclamations seraient mal accueillies, se préparèrent à prendre les armes, et même quatre ou cinq cents des plus mutins partirent pour aller rejoindre la bande de rustauds qui s'était avancée jusqu'auprès de Sarreguemines (4). Leur exemple fut imité par quantité de paysans des principautés de Salm , de Crébange , de Nassau , de Sarrebrùck , de Bitcbe et .de Deux-Ponts ; et Volcyr affirme qu'ils furent entraînés par certains mayeurs, « qui avoient desjà hanté et conversé lesditz Luthériens » (2).
La désertion, devint presque générale dans ces petites principautés, dont les habitants étaient allemands de mœurs et de langage ; et on vil arriver Reinhardt comte de Bitche annonçant que sur six mille sujets il n'en comptait que six de son côté, et que presque tous les paysans avaient couru grossir l'armée des Rustauds (5). La révolte pénétra également dans les vallées orientales des Vosges qui appartenaient à la Lorraine. Wolfgang Schouch, curé de Saint-Hippolyte, prêtre concubinaire , embrassa le luthéranisme et séduisit une partie de ses paroissiens, dont plusieurs firent cause commune avec les insurgés et trouvèrent la mort dans les différents combats qu'ils eurent à livrer.
Antoine n'avait pas perdu un instant pour conjurer le péril et avait demandé aux ecclésiastiques un subside, qui fut ac-
(1) V. idem, ibid., P> iij v«.
(2) V. ibid. Cette assertion est confirmée par l'enquête dont nous parlons plus loin.
(3) V. ibid.,0>xjr°.
cordé avec empressement (1). Philippe de Lcooncourt et Jean Maujcan, contrôleur-général , s'étant rendus dans la ville de Toul pour prier le chapitre de ne pas s'opposer à ce que l'aide de deux sous par conduit qu'il avait octroyé fût perçu parles commissaires des aides de Lorraine, les chanoines, qui appréhendaient que celte mesure ne leur fût préjudiciable, aimèrent mieux donner au duc une somme de neuf mille francs barrois. Us firent même fondre des reliquaires et des statuettes, ce qui leur permit de lui envoyer encore trois cent quatre-vingts marcs d'argent (â). Avec ces ressources, il soudoya deux mille hommes de pied et quatre cents cavaliers ; mais ces forces étaient bien insuffisantes pour entrer en campagne. Le 3 mai, il y eut à Nancy une réunion des nobles lorrains et barrisiens, et l'on conseilla au prince de prier le comte de Guise, qui protégeait la Champagne avec un corps de troupes françaises, d'accourir au secours de la Lorraine. L'arrivée de ces auxiliaires semblait, au reste, douteuse et dans tous les cas fort éloignée. François I" venait d'être fait prisonnier a la bataille de Pavie , dans laquelle avait péri le plus jeune des frères d'Antoine , François comte de Lambesc ; les Impériaux menaçaient les frontières du royaume, et le comte de Guise ne pouvait guère songer à quitter son poste au moment du danger ; néanmoins, comme il était impossible de s'adresser ailleurs, le duc chargea ses frères Jean, évèque de Metz et de Verdun, et Louis, comte de Vaudémool, d'aller trouver le comte de Guise et de lui représenter que le salut de la Lorraine, et peut-être celui des provinces orientales de la France dépendaient de lui et de l'armée qu'il commandait. L'entrevue eut lieu à Mézières sur la Meuse. Après avoir entendu ses deux frères, le comte promit de partir immédiatement, etl'évêque retourna aussitôt dans la ville de Verdun, où
(1) Coupure» de Boum on citées par Chevrier, ibid., p. HO. (S) V. Bœolt, ibid., p. 615 et 616.
il parvint à lever un corps de troupes qu'il envoya au duc de Lorraioe , et à rassembler une somme de vingt mille francs barrois, qu'il apporta lui-même (4).
L'on apprit alors que les Rustauds faisaient des tentatives pour pénétrer dans les Vosges et dans le bailliage d'Allemagne, où se trouvaient déjà les quatre mille hommes dont nous avons parlé. Ces nouvelles décidèrent Antoine à détacher une partie de ses soldats pour garder les lieux les plus menacés. Les prévôts avaient occupé les défilés vers Saint-Dié, Raonl'Etape, Blâmont et Sarreguemines ; mais ils n'avaient pas assez de monde avec eux pour arrêter l'ennemi , et le prince envoya Gérard d'Haraucourt, seigneur d'Ubexy, à Saint-Dié ; Philippe d'Haraucourt à Blâmont ; Jean Bayer , seigneur d'Atbe, à Sarreguemines, et Jacques d'Helmstadt à Schawembourg. Nicolas de Ludres, seigneur de Richardménil , et Jacques d'Haraucourt, bailli d'Allemagne, reçurent ordre de gagner la vallée de la Sarre, avec un gros détachement composé d'archers (ou pour mieux dire d'arquebusiers), de gendarmes lorrains et de gendarmes allemands , que Volcyr nomme Etpannisquenectz (2). Ces précautions n'étaient pas inutiles, et avant l'arrivée de Gérard d'Haraucourt, les Rustauds faillirent surprendre Saint-Dié. Ils avaient suivi les vallées de Schirmeck et de Celles et se présentèrent vers cinq heures du soir ; on n'eut que 4e temps de fermer les portes, et pendant que les bourgeois couraient aux armes, et que le tocsin appelait les habitants des villages voisins, les femmes, les enfants et les vieillards remplissaient les églises et invoquaient la Sainte Vierge, patronne de la ville. Un peu avant la nuit, la bourgeoisie, commandée parle prévôt, fil une sortie et dispersa quelques bandes ; mais quand l'obscurité
(4) V. Volcyr, ibid., f>« ij v° et iij r° ; Ilist. de Verdun, par Roussel, p. i13 et il 6.
(2) V. Volcyr, ibid., f»» iij r« et xxxv.
augmenta, on annonça que plusieurs rustauds s'étaient introduits dans la ville , cl les gardes placés dans la tour de la collégiale rapportèrent qu'ils avaient cru distinguer des ennemis qui s'approchaient des murailles. Nouvelle alerte; on court une seconde fois dans les églises , et les hommes montent sur les remparts. Les Rustauds s'éloignent enfin pour ne plus reparaître, et ceux qui avaient pénétré dans l'enceinte s'échappent à la faveur des ténèbres. Le chapitre, voulant perpétuer le souvenir de la grâce qu'il venait d'obtenir , institua une cérémonie à la fois religieuse et militaire qui se célébrait , tous ies ans , de cinq à huit heures du soir. La garde bourgeoise sortait, suivie des magistrats et des notables, tous à cheval, faisait trois fois le tour des murailles et se rendait ensuite dans l'église Notre-Dame; pendant la procession, les trois portes de la ville étaient gardées par les habitants de quatre villages de la banlieue qui ne s'étaient pas mis en marche pour secourir Saint-Dié, quand on avait sonné le tocsin (i).
Le comte de Guise n'avait pas tardé à prendre Je chemin de Nancy avec la petite armée qu'il avait sous ses ordres ; mais comme elle marchait assez lentement, et que le péril augmentait de jour en jour, Antoine alla au devant de son frère jusqu'à Sorcy , aûn de le prier de se hâter. Il revint seul à Gondreville, puis à Nancy, d'où il partit le 7 mai, après avoir chargé son épouse des soins du gouvernement. Il emmenait avec lui le commissaire apostolique, Théodore de Saint-Chamont, le bâtard d'Anjou, des gentilshommes lorrains, barrisiens, angevins et autres , les chambellans et maitres-d'hôtel, et la compagnie des archers ou arquebusiers de
(1) V. Histoire de la ville épiscopale et de l'arrondissement de Saint- Dié, par M. Gravier, p. 211 et 212. L'auteur reporte le fait dont il s'agit au 7 septembre 1525, maisiious avons cru pouvoir lui assigner pour date les premiers jours de mai.
la garde commandée par Jean de Stainville, seigneur de Pouilly (1). Convaincu de la nécessité de rétablir la paix dans ses propres domaines , avant d'entrer en Alsace, il se rendit à Vie et ensuite à Dieuze , où il fut joint par les comtes de Guise et de Vaudémont et par les troupes françaises. Les paysans de la Lorraine allemande, effrayes à l'approche de leur souverain, se disposaient à se jeter à ses pieds pour lui demander pardon ; mais ayant appris que les bandes indisciplinées conduites par les prévôts se livraient au pillage et s'emparaient des bestiaux , ils persistèrent dans leur rébellion et se fortifièrent dans l'abbaye d'Herbitsheim , située au milieu des bois, un peu au nord de Sarralbe, firent des abalis et attendirent que l'on vint les attaquer.
Antoine , qui aurait voulu les ramener par la douceur et la persuasion, et n'avait pas autorise à prendre plus de bestiaux qu'il n'en fallait pour la nourriture de l'armée, Antoine, disons-nous , témoigna beaucoup de mécontentement et renvoya chez eux les contingents des prévôtés de ChAtenoy , de Dompaire et quelques autres.
Bien que le gros des paysans fût retranché dans l'abbaye d'Herbitsheim, diverses bandes parcouraient encore la campagne. Il y eut même des escarmouches, et Jean Brubach, capitaine ou châtelain de Sarrcguemines, fut fait prisonnier, dans une de ces rencontres, par les Rustauds, qui exigèrent une rançon de deux mille florins (2). Le duc allait quitter Dieuze, avec toutes ses forces, pour débusquer les paysans qui occupaient Herbitsheim, lorsqu'on lui annonça qu'ils s'étaient dispersés ; que les uns avaient gagné les principautés allemandes les plus voisines, et que les autres s'étaient retirés en Alsace, avec la troupe de quatre mille hommes qui avait franchi les montagnes dans les premiers jours de mai. L'ar-
(!) V. Volcyr, ibid., f" iij v° , iv r°, v r° et vj. (2) V. idem, ibid., f«* viij r° et xiij r°.
mée s'avança donc, sans coup férir, de Dieuze à Sarrebourg, où elle flt halte.
Après avoir prononcé la confiscation des biens des lorrains qui persistaient dans leur rébellion, Antoine s'occupa de donner aux différents corps dont son armée se composait une organisation convenable. Quelques détachements français, des volontaires de la môme nation, et plusieurs gentilshommes luxembourgeois arrivèrent dans ce moment. Toutes ces troupes réunies pouvaient monter à quinze ou seize mille hommes, parmi lesquels beaucoup voyaient la guerre pour la première fois. Louis duc de Deux-Ponts s'était mis en marche, avec un corps de cavalerie, pour rallier les Lorrains; mais il apprit, en route, que les paysans de son duché se soulevaient, et il rétrograda aussitôt pour les contenir par sa présence.
Avant de quitter Sarrebourg, Antoine assembla un conseil de guerre, et quelques oflicieis furent d avis qu'il fallait se borner à surveiller les défilés des Vosges, et laisser au temps et à la fatigue le soin de disperser les Rustauds. On leur répondit, avec raison, que la révolte se prolongerait sans doute ; qu'il était impossible de songer à rester immobile, pendant des mois entiers, pour contenir l'ennemi ; et qu'au surplus on ne possédait pas les ressources nécessaires pour solder longtemps une armée peu nombreuse à la vérité, mais dont l'entretien ruinerait certainement la Lorraine. Le duc se déclara pour ce dernier avis; on venait, d'ailleurs, d'annoncer que Nicolas de Ludres et Jacques d'Haraucourt s'étaient avancés jusqu'auprès de Savernc et avaieut occupé la petite forteresse de Hohen-Barr et d'autres châteaux qui dominaient la ville.
Le 44 mai, sur le soir, on publia que l'on décamperait le lendemain, et Ton envoya dans l'abbaye de Uesse les bagages, ainsi que les femmes et les filles qui accompagnaient toujours les lansquenets. A l'entrée de la nuit, on fit partir l'artillerie avec une escorte respectable ; l'armée elle-même se mit en
marche à une heure du matin, et le duc la suivit trois heures après. La distance qui sépare Sarrebourg et Saverne es! d'environ cinq lieues, et on pouvait arriver de bonne heure devant cette dernière place ; mais à huit heures il fallut s'arrêter pour attendre l'artillerie qui n'avançait que lentement, à cause du mauvais état des chemins (4). Pendant cette halte, on amena devant le prince un paysan, que l'on venait de rencontrer dans la forêt, et qui apportait une lettre adressée au duc de Lorraine. Dans cette lettre, le chef des Rustauds, qui se qualifiait : ■ Nous Erasmus Gcrber de Molsem, cuppilaine > général de la elère bande», proposait un armistice, pendant lequel on pourrait poser les bases d'une pacification. Antoine, après avoir pris connaissance de cet écrit, envoya le messager dans la prison de Sarrebourg et continua sa marche. Les paysans avaient coupé et embarrassé la route ordinaire, et les Lorrains furent obligés de se frayer un chemin à travers les bois.
L'avant-gardc parut enfin devant Saverne et se trouva eu présence d'un corps ennemi qui faisait mine de vouloir défendre les approches de la ville. Le comte de Guise , après avoir jeté un coup-d'œil sur le terrain , ordonna de charger les Rustauds et de les refouler dans Saverne. Le sieur dHoste, dit Bélhunc, capitaine des gardes du comte, se jeta sur les paysans avec plus de courage que de prudence , perça leur ligne et arriva jusqu'à une des portes; mois il rencontra une résistance inattendue, son cheval fut tué sous lui, et les Rustauds allaient le massacrer, lorsqu'un gentilhomme lorrain, Philippe du Hautoy, lui fit un rempart de son corps. Philippe fut lui-même atteint d'un coup de hallebarde dans les reins et eut beaucoup de mal à se tirer de la mêlée ; les soldats de Béthune réussirent enfin à enlever ce dernier , qui était couvert de blessures et qui expira bientôt après (2).
(1) Chron. de Héoiond Messcin citée par Clievricr, ibid., p. 88.
(2) Mém. de Thierriat et de Bar et Chr. de Rémond Messein, itiîd., p. 8» et 90.
Les paysans ne conservèrent pas longtemps l'avantage. Un corps de cavalerie albanaise , qui faisait partie de l'armée du comte de Guise , rétablit le combat , et une décharge de quelques petites pièces de canon, que Ton était parvenu à amener avec des peines infinies , répandit un tel- effroi dans les rangs des Rustauds, qu'ils se réfugièrent dans la ville. Il y eut une si grande presse sous la porte que beaucoup de fuyartis furent étouffés (1).
Nicolas de Ludres et Jacques d'Haraucourt, qui tenaient, depuis la veille , le Hohen-Barr et les châteaux des environs , se hâtèrent d'en sortir, avec une partie de leur monde, pour soutenir l'avant-garde , mais ils arrivèrent trop tard. Ils ne . s'attendaient guère , au surplus , à se battre ce jour-là ; car Gerber, voulant les tromper, leur avait écrit, le matin même, une lettre pour leur demander une conférence qui devait avoir lieu prés de Saverne, et à laquelle les deux gentilshommes avaient promis d'assister (2).
L'armée d'Antoine sortit enfin tout entière des défilés qui aboutissent à la ville et vint en bon ordre camper dans la plaine, à six cents pas de Saverne, auprès des villages de Saint-Jean et de Sleinberg ; et la plupart des bandes qui parcouraient les campagnes voisines, où elles avaient assassiné plusieurs catholiques, s'empressèrent de s'abriter derrière les murailles de la place. Le duc envoya aussitôt Pierre Gringore (3), héraut d'armes, accompagné d'un trompette, sommer les Rustauds d'accepter le combat ou d'ouvrir les portes de la ville. Gringore, accueilli par une décharge d'arquebuses, qui blessa mortellement le trompette , revint aussi vite que possible, et l'on ne songea désormais qu'à prendre les mesures les plus efficaces pour étouffer le feu de la rébellion. Le 16 mai,
(1) V. la chron. do Trausch, t. II, f* 97 v°.
(2) V. Volcyr, ibid., f° xxxix.
(3) Cest le poète de ce nom.
l'armée lorraine quitta la position qu'elle occupait et s'établit sur une hauteur appelée le Mont des Martyrs, où elle fut jointe par plusieurs gentilshommes alsaciens. Elle était à peine installée dans son nouveau camp, lorsqu'un des religieux bénédictins expulsés de Marmoulier annonça qu'une troupe de paysans , forte d'environ Six mille hommes , s'approchait avec l'intention d'entrer dans Sa?erne (t). Elle se trouvait alors dans le village de Lupslein, situé à deux lieues et demie de celte ville vers l'orient, et elle attendait, sans doute, la nuit pour s'avancer sans péril. Les comtes de Guise et de Vaudémonl partirent sur-le-champ, avec les lansquenets, les Italiens, les Albanais et quelques pièces d'artillerie, afin d'attaquer celle bande avant sa jonction avec l'armée de Gerber. Les paysans prenaient tranquillement leur repas ; bientôt ils aperçurent la colonne qui venait & eux, et ils n'eurent que le temps d'arranger leurs chariots en cercle et de les garnir de madriers percés de trous, par lesquels on tirait sans être vu. L'artillerie les contraignit à abandonner précipitamment ces fragiles fortifications et à rentrer dans le village, dont ils avaient, pendant la matinée, barricadé toutes les avenues. Le comte de Va u démont, a la tète des lansquenets, essaya de pénétrer dans les rues, mais, bien qoe les paysans, en général mal armés, et qui avaient affaire à des adversaires redoutables, perdissent beaucoup de monde, les assaillants ne purent y réussir. Le comte de Guise, s'approchant avec la cavalerie, détruisit enûn la barricade qui obstruait la rue principale, et une charge vigoureuse obligea les ennemis à chercher un refuge dans l'église et dans les maisons voisines , où ils continuèrent à se défendre. On mit le feu à différents endroits, et la flamme, favorisée par le mode de construction usité en Alsace, où le bois remplace souveut la pierre, la flamme, disons-nous, fit des pro-
(1) Mém. de Thierriat cités par Chevrier, ibid., p. JM.
grés tellement rapides , que les insurgés ne purent tenter une sortie pour essayer de se dégager ; la plupart périrent misérablement dans l'incendie, et on évalua à cinq ou six mille le nombre des morts (1).
Cette terrible exécution , qui fut aussitôt connue à Saverne, abattit complètement le courage de Gerber et de ses adhérents. Le jour même , ils envoyèrent au duc de Lorraine des parlementaires , pour lui offrir de mettre bas les armes, de se disperser et de réparer, autant que la chose était possible, les dommages causés aux monastères et aux châteaux ; mais ils demandaient qu'aucun d'entr'eux ne fût inquiété pour la pari qu'il avait prise à la révolte. Antoine ne voulut pas leur accorder des conditions aussi favorables ; il exigea qu'ils se rendissent à discrétion ; on croit qu'il promit seulement aux simples soldats de n'être pas recherchés. Après avoir délibéré pendant quelque temps , les Rustauds déclarèrent qu'ils se soumettaient et renvoyèrent Jean Brubach, qu'ils avaient emmené à Saverne.
La journée du lendemain, 47 mai, avait été fixée pour la prise de possession de la place, et le duc de Lorraine, qui réclamait l'exercice des droits de souveraineté à Saverne et à Marmoutier, ordonna à Nicolas de Ludres et au comte de Salai d'entrer dans la ville, avec 1ea soldats qu'ils commandaient, dés que les paysans en seraient sortis. Le 47, de bonne heure, ceux-ci commencèrent à s'attrouper à peu de dislance des murailles, et se mirent à défiler devant l'armée lorraine pour s'acheminer ensuite vers leurs villages. Dans ce moment, un lansquenet se prit de querelle avec un rustaud ; des injures on en vint aux coups ; les compagnons des deux adversaires se mêlèrent à la lutte , et un individu, dont on n'a jamais su le nom, s'écria : « Frappe dessus! Il
(1) V. les chroniques de Trausch , ibid.; de Speckle, t. 11, f9 21! ; de Herzog, liv. Il, p. 100 ; Volcyr, f»i xl? y°-xl?iij r*.
» est permis ». A ces mots, les lansquenets se précipitèrent sur les paysans, qui , attaqués à l'improviste et désarmés, reculèrent vers la ville et tentèrent de baisser la herse. Les lansquenets ne leur en laissèrent pas le temps, pénétrèrent dans Saverne, pêle-méle avec les fuyards, et furent suivis par les contingents des prévôtés et par d'autres corps de troupes. Les Rustauds avaient ressaisi leurs armes et soutinrent un combat qui se termina par un affreux massacre (4). Des historiens ont prétendu que dix -huit mille paysans trouvèrent la mort dans cette circonstance; le nombre en est évidemment exagéré, néanmoins on doit admettre qu'il fut très-considérable. On ajoute , ce qui ne manque pas de vraisemblance, que plusieurs bourgeois de Saverne, des femmes et même des enfants périrent au milieu du désordre ; et la soldatesque pilla la plupart des maisons.
On s'empara du château , dans lequel on saisit Gerber, Pierre de Molsheim et quelques centaines de paysans. Gerber fut immédiatement traduit devant une commission militaire, qui, après lui avoir fait subir un interrogatoire, le condamna à être pendu. Georges lttel, Wix de Saverne, un moine apostat qui commandait les insurgés des environs de Bàle , et un des capitaines de Gerber furent pris par les Strasbourgeois , qui ne les traitèrent pas avec plus de miséricorde. Ittel fut écartelé, après avoir été soumis à la torture , et les trois autres furent décapités (2) ; ce qui n'empêcha pas et ce qui n'empêche pas encore les historiens protestants de Strasbourg de répéter les accusations les plus violentes et les plus injustes contre le duc Antoine, dont les armes ont cependant sauvé l'Alsace.
Bien que le caractère noble et généreux d'un prince auquel ses vertus méritèrent le titre de bon le mette, à notre avis, suffisamment à couvert des calomnies qui ont été accumulées
(1) V. Traosch , ihid. ; VolCyr, P9» xlix r» cl suiv.
(2) V. Trausch, ibtd., fl» 100 et 101.
contre sa mémoire, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mol pour sa justification, justification que nous n'aurions pas même entreprise si les disciples de Luther et de Calvin
avaient seuls reproche au duc d'avoir violé la capitulation de Savcrnc, et si deux annalistes lorrains : Kémond Mcsscin et Thicrriat, n avaient tenu le même langage (I). Nous n'avons plus l'ouvrage du premier, mais Thicrriat s'exprime en ces termes : € Capitulation faietc en guerre est de droicl des gens, » cl le Souverain ne doit donner l'exemple d'y faillir. Mon- » seigneur fut par trop foible et devoit éconduire ceux qui » donnèrent conseil de rigueur; car ne pouvoit-on se dissi- » mulcr que Icsdicts de Savernc n'cstoienl venus à parle- » menter qu'autant que leur lut promis pour eux et leur chef » vie cl bagues sauves; furent cependant passez à lil d'espée, * cl (ierber pendu ; dont on lil grand murmure , cl ce fui » déshonneur à Monseigneur (v2). »
Si l'on regardait Antoine comme complice de» violences de ses soldats, on pourrait faire observer , à sa décharge , qu'il avait affaire à des ennemis qui méprisaient le droif des gens , qui avaient couvert de ruines les plaines de la Basse-Alsace, envahi quelques cantons de la Lorraine, poussé à la révolte les paysans du duché, cl trempé leurs mains dans le sang de nombreux catholiques (5). On alléguerait aussi que le prime avait exigé que les Rustauds se rendissent à discrétion, et que l'on commit trés-vaguement les promesses qu'il aurait faites pour obtenir l'ouverture des portes de Savernc Mais il est inutile de recourir à ces subterfuges, et nous croyons qu'après avoir examiné avec soin les documents contemporains, ou admettra que h due, ses frères cl les principaux capitaines lorrains sont restés complètement étrangers au massacre de
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•1: V Ikuin, tl.M .
Saverne. On a vu que Tannée d'Antoine était composée des éléments les plus hétérogènes : soldats lorrains , contingents des prévôtés , gentilshommes volontaires de tous pays, soldats français, lansquenets, mercenaires italiens cl même albanais. Hormis sur le champ de bataille, une pareille armée n'obéissait guère que si elle le jugeait à propos , et il est évident qu'une fois le carnage commencé, les efforts des chefs en faveur des vaincus devaient être infructueux. C'est , en effet , ce qui arriva. Volcyr, qui fut témoin de celte tragédie, affirme que le duc de Lorraine, les comtes de Guise et de Vaudémont, et la plupart des seigneurs qui les accompagoaient, se hâtèrent de pénétrer dans Saverne, à la suite de leurs troupes, qu'ils firent tout ce qu'ils purent pour arrêter l'effusion du sang, qu'ils sauvèrent quantité de paysans , et qu'ils réussirent a préserver la ville de l'incendie (1). Quant au supplice de Gerber et de quelques-uns des moteurs de l'insurrection , il suffît de rappeler que l'on n'avait voulu prendre aucun engagement à leur égard , et leur mort fut une faible expiation des crimes dont ils s'étaient souillés. On assure , d'ailleurs, qu'au moment où Saverne allait être remis aux Lorrains, on intercepta une lettre que Gerber écrivait aux chefs des bandes qui tenaient encore la campagne en Alsace , pour leur annoncer qu'il était obligé de céder momentanément à la force, mais qu'il ne renonçait pas à son projet, que bientôt il irait les rejoindre, et qu'ils poursuivraient de concert l'œuvre entreprise en commun (3).
Pour prouver combien sont peu fondées les accusations dirigées contre les princes lorrains, nous rapporterons encore un trait que l'on rencontre dans Volcyr : t Le très preux et » magnanime conte de Guyse, remply de clémence et pitié, » saulua vne ieune fillette de laage de trois ans, soubdain
(t) V. fo lij V°.
(2) V. Volcyr, f«« lj v et lij i*.
• après la foulle el gros effort de la desconfiture faicle à Loti-
• pestain, et la mist reposer en la manche de sa robe loulc la » nuyt, laquelle du matin comme affamée demanda à manger.
• El ne pouoit en ce monde mieulx cheoirque entre les mains > dudit noble prince doulx et begnin : car il In feit songneu-
• sèment garder auecques vne autre vng petit plus grande, » pour à son ioeulx retour en faire présent à très illustre el
• noble Dame Anthoinette de Bourbon , contesse de Guyse, ■ sa très loyalle et bonne espouse , pour les faire nourrir el
• endoctriner gracieusement (I). »
Il est temps maintenant de reprendre le fil de notre histoire et d'achever le récit de la campagne des Lorrains dans la fiasse-Alsace. Il n'aurait pas tenu , du reste , à plusieurs des conseillers d'Antoine que cette campagne ne se bornât à la prise de Saverne , et ils engagèrent vivement le prince à retourner dans ses étals, en lui représentant que l'ennemi n'était plus assez fort pour donner de l'inquiétude, que les seigneurs et les villes d'Alsace en viendraient facilement à bout, et que le duc n'était pas assez riche pour solder pendant longtemps l'armée tout entière. Ces raisons le persuadèrent d'autant moins qu'au moment même où les soldats saccageaient Saverne, un corps de six mille paysans se montra près de la ville. Après avoir fait reconnaître ce corps par un détachement de gendarmes allemands, on prescrivit aux lansquenets d'aller le repousser, mais ces derniers ne voulurent jamais sortir des maisons où ils se livraient nu pillage (2).
Le 18 mai, l'armée lorraine quitta Saverne et vint loger à Marmouticr, où l'on réinstalla Gaspard Riegger et ses religieux. Antoine donna audience au landvogt de Haguenau et aux députés de Strasbourg, qui le complimentèrent sur sa victoire, traversa ensuite Wassclonnc el s'approcha de Molsheim. Les
(1) V. ibid., f° I.