T. III. U
Nous croyons cependant que l'école épiscopale de Verdun existait encore au commencement du XV* siècle ; Henri de Ville, qui monta sur le siège de Toul en H05, était écolàtre de. Verdun, et il n'y a pas apparence que ces fonctions fussent purement honorifiques. Henri de Ville était, du reste, un homme fort savant , surtout en théologie et en droit canonique (1). Guillaume Fillâtre, qui fut successivement, comme on Ta vu, évèque de Verdun et de Toul vers le milieu du XV siècle , était aussi un prélat remarquable par ses connaissances. A peine installé sur le siège de Toul, il engagea le chapitre à élire un théologal, qui instruirait les jeunes chanoines, suivant les prescriptions du concile de Baie. Les chanoines lui représentèrent qu'ils payaient une pension à un religieux de l'ordre de saint Dominique, qui était docteur en théologie et faisait un cours aux plus jeunes membres du chapitre; mais Guillaume ayant insisté , les chanoines nommèrent théologal Jean d'Allompt ou d'Allamps, docteur en théologie de la faculté de Paris et professeur en droit dans l'école de Toul; d'où il résulte clairement que cette école existait encore, et que l'on continuait à y enseigner le droit (2). Les Carmes, qui avaient fondé un couvent dans la petite ville de Baccarat en U41, ouvrirent dans leur maison une école ecclésiastique qui eut de la renommée. Il y avait ordinairement deux professeurs en théologie, qui, moyennant une légère rétribution, faisaient des cours suivis par beaucoup d'ecclésiastiques et de laïcs ; et les abbayes de Senones et d'Etival, peu éloignées de Baccarat , y envoyaient leurs novices pour recevoir une instruction qu'ils ne pouvaient plus trouver dans ces deux monastères (3).
(!) V. Benoît, ibid., p. 513.
(2) V. idem, ibid., p. S43el547. L'évèquc de Toul Ilugues des Hasards, qui avait commencé ses études dam cette viUe, Ici continua à Meti. V. Calmct, Hîst., t. Il, col. 1232.
(3) Celte école subsistait encore au commencement du XVI# siècle, car
Ces écoles produisirent peu d'hommes distingués. Nous en avons mentionné quelques-uns dans le cours de noire récit, mais nous devons encore rappeler Guillaume Huin qui parvint à la dignité de cardinal. Il était né dans la petite ville d' Etais, et après avoir acquis une instruction solide, surtout en droit canonique et en droit civil, il fut nommé archidiacre dans le diocèse de Verdun, puis princier de la cathédrale de Meii; il se rendit au conciliabule de Baie, fut désigné pour remplir les fonctions de promoteur-général et joua un rôle assez fâcheux dans celle assemblée, car il passe pour avoir pris une grande part à la déposition d'Eugène IV et à l'élection de l'aniipape Félix V, qui, pour le récompenser de ses bons offices, lui envoya le chapeau de cardinal. Après la dissolution du concile et l'extinction du schisme, le pape Nicolas V, ne voulant pas se priver des lumières de Guillaume Huin, le créa cardinal du titre de Sainte-Sabine et l'envoya comme légal dans les duchés de Lorraine et de Bar. Guillaume mourut à Home en 1456 et fut inhumé dans le chœur de l'église paroissiale d' Et a in, qu'il avait fait construire à ses frais, et qu'il se proposait de transformer en collégiale (4).
L'évèque Louis d'Haraucourt, dont le nom est revenu déjà bien des fois sous notre plume, avait également reçu une éducation brillante. Il écrivit une chronique, dans laquelle il racontait, avec beaucoup de naïveté et de finesse toul-à-lafois, l'histoire des ducs qui avaient gouverné notre pays depuis Gérard d'Alsace. Son livre intitulé : Mémorial des grands
Cairoet mentionne une sentence de l'official de Tool, en date du 23 1906, qui interdit aux cannes de Baccarat de tenir école sans la du prieur du Moniel et du chapitre de Deneuvre. V. Bîbl.
p. IX.
1 1 Quelques personnes croient qu'il a été inhumé à Rome, dans l'église .-«mte-Sabinc, »ur l'Aventin, dont il portait le titre. On voit, en effet. 4ui» eettfï égli*e le tombeau ou le cénotaphe du cardinal, avec une in- MTiplxHi, qui a clé publiée dam le Bulletin de la société d'archéologie lor I. IV, p.
gestes et faicts en la province de Lorhaine, était assez volumineux ; mais comme on ne prit pas la sage précaution d'en multiplier les copies, il a fini par périr, et il ne nous en reste que de trop rares et de trop courts fragments (1); ils suffisent toutefois pour révéler le talent de l'auteur et pour faire regretter vivement la perte de l'ouvrage.
Une chose qui prouve que le goût des lettres n'était pas éteint complètement dans notre patrie est la fréquence des représentations dramatiques. Les 42, 45 et 44 juin 4437, les Messins assistèrent au jeu de la vie de sainte Catherine; le théâtre était dressé sur la place du Change; ce fut un notaire, Jean Didier, qui remplit le rôle de sainte Catherine, et un avocat, nommé Jean Mathieu, fut chargé de figurer l'empereur Maximin. La même année, au mois de juillet, « fut jué en Mets le » jeu de la passion Nostre Seigneur Jhésucrist , en la place » en Chainge, et fut faict le paireque (l'amphithéâtre) d'une » très- noble façon ; car il estoit de neuf sièges de hault ainsy » comme degrés tout à Tentour; et par derrière estoient
• grands sièges et longs pour les seigneurs et pour les dames.
• Et porloit le personnaige de Dieu ung prestre, appelé sei- » gneur Nicolle du Neufchastel en Loraine, lequel alors
• estoit curé de Saincl -Victor de Mets ; et fut cestuy curé en » grand dangier de sa vie et cuydoit mourir, luy estant en » l'arbre de la croix , car le cueur lui faillit tellement qu'il
• fust esté mort, s'il ne fust esté secouru; et convint que » ung aultre prestre fust mis en son lieu pour parfaire le
(1) Mory d'Elvangc possédait cinquante feuillets du manuscrit autographe; quarante-sept se suivaient, mais les trois outres étaient séparés par des lacunes considérables. Ces cinquante feuillets ont été ofTcrts au prince Charles- Alexandre de Lorraine, et ou ignore ce qu'ils sont devenus. Mory en a conservé plusieurs fragments dans le recueil que nous avon» souvent cité, et nous ne sommes pas éloigné de croire une certains passages des Coupures de Bournon sont empruntés au Mémorial ; ou retrouve, en effet, dans ces passages le style, la manière et l'esprit satirique de Louis d'Haraucourt.
personnaige de Dieu. El estoit celliiy prestre alors l'ung des boureaulx et tyrans dudict jeu ; mais oéanlmoios on donna son personnaige à ung aullre , et parfit celluy du crucifiement pour ce jour. Et le lendemain , ledict curé de Sainct- Victor fut reTenu à luy et parfit la résurrection et fit ,trcshaulicment son personnaige. Et duroit icelluy mystère par q naître jours. En icelluy jeu y eult encor ong aultre prestre, qui s'appclloit seigneur Jean de Missey, qui estoit rhaippcllain de Mairnngc, lequel jx>rtoit le personnaige de Jadas ; mais pour ce qu'il pendit trop longuement, il fut pareillement transis et quasy mort , car le cueur lui faillit ; parquoy il fut bien bassement despendu et fut emporté en aulcun lieu prochain, pour le frotter de vinaigre et aultre chose pour le réconforter. La bouche et entrée de l'enfer de icelluy jeu estoit très-bien faicte ; car par ung engin elle se oovroit el reclooit seule , quand les diables y voulloient entrer ou issir ; et avoil celle hure deux gros yeux d'acier qui reluboient à merveille. D'icelluy jeu estoit maistre et porto il l'original un clerc des Sept de la guerre de Mets , appelle Forcclle. Et y avoit pour celluy temps moult dç nobles seigneurs et de dames estraogiers et princes en la àté de Mets. Premier y estoit seigneur Conraird Bayer, «lors evesque de Mets; le comte de Vauldémont ; seigneur Baudouin de Fléville, abbé de Gorze ; la comtesse de Sar-
rebrueb ; messire Hue d'Autel et ses deux frères; le
Brun de Sali , Caries de Servoille (Cervollc) , Henri de la Tonr, el plusieurs aultres seigneurs et dames d'Allemaigne et d aultres pays..... Et pour ce fut ordonné de mettre par loutte la cité, de nuict, des lanternes aux fenestres et de la clarté aux huis, tout ledict jeu durant.... Le dix-seplicsme jour de septembre ensuivant, fut faicl le jeu de la vengeance Nostrc Seigneur Jhésucrist et destruction de Jhérusalem, nu propre paireque cl au meisme lieu que la passion avoit este fakte ; el fut la cité de Jhérusalem très-bien cl subtilement
» ouvrée et faicle , et le port de Japhet au joxant dedans le- » dict paircque. Duquel jeu Jehan Matthieu, le plaidoieur, fut » et portoit le personnaige de Vespasian, et le curé de Sainxt- » Victor, qui avoit esté Dieu à la passion, fut Titus, et du- » roit ce mystère environ quaitre jours (1). »
Nous n'avons pas craint de reproduire, malgré son étendue, ce fragment des chroniques de Metz parce qu'il fournit des renseignements précieux sur la mise en scène des mystères et sur l'appareil que l'on, déployait. On ignore si de pareils spectacles furent offerts souvent aux habitants de Nancy et de Bar-Ie-Duc, mais on connaît les titres de plusieurs drames pieux qui furent joués à Metz pendant le XVe siècle ; le plus aneien est \ejeu et révélation de fapocalipse minet Jehan, qui fut représenté les 44, 45 et 46 septembre 4442; en 4430, les Chroniques mentionnent le jeu de ta vie et légende de minet Vy, par Frère Joffroy , religieux trinitaire ; en 4425, nous trouvons le jeu de la légende et martire de sainct Victor; en U38 (4er, 2 et 3 septembre), le jeu de la vie et bonne conversation du glorieulx'amy de Dieu sainct Erasme; en 4 468, le jeu de madame saincte Catherine de Sienne, vraye religieuse de f ordre des Jaicopins ; en \ 480, Yung des miracles de sainct Michiel archange ; enfin en 4485, le jeu de la vie et passion de madame saincte Barbe; et le chroniqueur ajoute que c les gens y alloient prendre leurs places aux » quaitre heures du matin » ; ce qui fait voir le goût que l'on avait pour cette sorte d'amusement et l'empressement que montrait la foule (2).
Tous ou presque tous ces mystères furent composés par des écrivains étrangers à notre pays , et il ne comptait alors,
(1) V. Les chron. de Metz, p. 200 et 201.
(2) V. ibid., p. 440, 145, 146, 204, 360, 361, 438 et 473. Les chron. de Mets (p. 473) mentionnent une représentation qui eut lieu à Bar -le- Duc en 1485.
comme nous en avons fait la remarque, qu'un bien petit nombre de littérateurs. Par compensation, la Lorraine produisit, au XV* siècle, des architectes et des sculpteurs habiles qui travaillèrent aux grands édifices commencés dans les siècles précédents. Sous Tépiscopat de Conrad Bayer de Boppart, « on maistre masson, appelé maistre Jehan de Commercy • , construisit ou du moins termina la belle chapelle des Evèques ou du Saint- Sacrement, qui s'ouvre sur une des nefs latérales de la cathédrale de Metz (1). A la même époque vivaient Henri de Rançon val, maitre-macon de cette ville, architecte de mérite (2), et € maistre Thiédrich de Sîerck. », qui bâtit la chapelle Saint-Nicolas dans l'église Saint-Euchaire de Meta, moyennant la somme de deux cent soixante livres messines et les matériaux de deux maisons et d'une échoppe , qu'il fallut démolir pour faire place aux constructions projetées (5). Vers ce temps, Conrad Bayer élevait l'église des carmes de Baccarat ; on mettait la dernière main à la magnifique église des antonistes de Pont-à-Mousson, et on pressait les travaux de la basilique abbatiale de Saint- Vanne à Verdun. Celle que le-* abbés Louis et Guillaume avaient fondée au XIIIe siècle, et qui n'avait jamais été achevée, tombait en ruine, et Tabbé Etienne Bourgeois en entreprit une autre sur un plan moins vaste et par conséquent plus exécutable. Lorsque ce religieux mourut en 4453, il avait édifié l'abside, le chœur et une grande partie de la nef, et l'on célébrait le service divin dans la nouvelle abbatiale (4). On a vu plus haut que le cardtnai Guillaume Huin fit construire à ses frais, vers le milieu du XV siècle, l'église paroissiale d'Elain. Albéric Briel, grand-
(f j V. b ehroo. du doyen de Saint-Thiébaut, dans Calmet, llist., t. II. prfwr., eol. erafrij. Jean de Commercy , qui est aussi qualifié tfimatgtrr, travajlb également aux fortifications de McU ; v. ibid., cul ccliij.
(S) V. ibid., eol. ce»
(3) V. tbid., eol. calij et ccxliij.
H) V. vYasaebourg, f* ccecUxxviij > \
archidiacre de Toul et maître de la fabrique de la cathédrale, résolut de terminer celle dernière en y joignant un riche portail et deux tours. Jacquemin Rogier de Comraercy , maftremaçon de Saint-Etienne (4), fournit les plans nécessaires; mais il mourut en 4446, et ce fut son fils qui dirigea les travaux , sans en ? oir la fin ; car, étant devenu vieux et infirme, il fat mis à la maison-Dieu de Toul en 4480, et le couronnement des tours ne fat placé qu'en 4496, sous Pépiscopat de Henri de Blâmont, et grâce aux libéralités de René II et de quelques autres souverains (2). Jacquemin Rogier , bien qu'il prit le titre, modeste de maitre-maçon , étah un architecte distingué, et c'est encore sur ses plans que Ton éleva les deux tours de l'église Saint-Martin ou des antonistes de Ponl-à- Mousson, qui rappellent, par plus d'un détail, les tours de la cathédrale de Toul. Nancy reconstruisait péniblement l'église paroissiale de Sainl-Epvre, dont les mesquines proportions nous révéleraient, à défaut d'autres documents, le peu d'importance qu'avait la capitale de la Lorraine (3) ; et la ville de Vézelise se donnait une église remarquable par son élégance, et qui ne fut conduite à sa perfection que dans les premières années -du XVIe siècle.
Tous ces édifices appartiennent au style ogival tertiaire ou flamboyant ; mais il n'a pas en Lorraine le même caractère que dans plusieurs autres contrées ; il est d'une sobriété extrême, et, pour des motifs dont rénumération ne peut trouver place dans ce livre , il n'a pas atteint chez nous le développement, on serait tenté de dire l'épanouissement excessif, qu'il a reçu presque partout ailleurs. Les guerres fréquentes dont la Lorraine fut le théâtre et la misère qui en résulta ne contribuèrent pas peu, sans doute , à cet amoindrissement de
(4) C'est le vocable de la cathédrale.
(î) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 936 et 537.
(3) V. Uoonois, Hist. de Nancy, t. I, p. 220.
I art ogival ; on tâcha de construire au meilleur marché possible ; on simplifia les ornements ; on revint même à certains procédés tombés depuis longtemps en désuétude. C'est ainsi que, dans un siècle où les édifiées étaient généralement voûtés, on vit établir dans quelques églises des plafonds en bois, et Marguerite de Lorraine, comtesse de Blâmont, légua, en li€9, à l'église paroissiale de Deneuvre six francs c pour » aider i faire un ciel de planches à la nef du monstier > (1).
II ne fut pas toujoursfacile de relever les ruines que la guerre avait accumulées, et les prémontrés de Rengéval,qui voulaient réédifier leur monastère , furent obligés de faire des quêtes dans les évéehés de Metz , Toul et Verdun ; ils obtinrent , à cet effet, l'autorisation de porter avec eux le chef de saint Matthieu, et les curés eurent ordre d'aller recevoir procèssionoellement cette relique et de favoriser la quête des religieux (2).
(1) V. le testament de Marguerite, dans Cal met , Hist., t. III, preur.,
COL MnXnj.
(S) V. idem, Notice, t. Il, col. 325.