CHAPITRE
rené il (1473-1508).
C'est avec le règne de René II que commence l'histoire moderne de la Lorraine ; c'est aussi à partir de ce temps que noire pays et les souverains auxquels il eut le bonheur d'obéir obtinrent la part d'influence et de renommée à laquelle ils pouvaient justement prétendre. Confondu, pour ainsi dire, avec les nombreuses principautés dont la réunion constituait l'Europe féodale, le duché de Lorraine n'avait encore rencontré que bien rarement l'occasion d'attirer les regards du monde, lorsque les événements qui s'accomplirent de 1473 à 1477 produisirent une sensation générale. On se demanda alors quelle était la petite nation qui, par sa fermeté et son courage, avait su résister aux efforts du colosse dont l'empereur et
Louis XI loi-même suivaient avec inquiétude tous les mouvemcois. A partir de celte époque, le nom de la Lorraine fut aussi connu en Europe que celui des plus grandes monarchies, et l'opinion plaça à un des premiers rangs le prince généreux et brave qui gouverna- noire patrie, après l'avoir sauvée.
René ne semblait pas appelé à porter immédiatement la couronne ; d'après le droit public de la Lorraine, droit confirmé d'une manière éclatante par les règnes d'Isabelle, de son Gis et de son petit-fils, cette couronne appartenait à Yolande d'Anjou, fille de René Ier et d'Isabelle, et veuve de Ferri 11 comte de Vaudémont. La mort imprévue de Nicolas causa d'abord de l'hésitation. Les gentilshommes lorrains s'assemblèrent à Nancy, et plusieurs avis furent exposés et discutés. Quelques personnes, considérant combien les circonstances étaient critiques, et voyant que le sceptre allait être remis aux mains d une femme qui ne connaissait pas les affaires, conseillèrent de proposer au vieux René 1" de reprendre le litre de duc. D'autres personnes représentèrent que ce prince, infirme comme il Tétait, n'avait plus l'activité nécessaire pour se charger de l'administration de la Lorraine, suri^^^a^ d^a'ns un m o iiï t# w l 1 oti roc^ouldit cÎ^îs cxh l^o 1*1*3 s d des dangers ; elles ajoutèrent qu'un homme dans la force de l'âge pouvait seul faire face aux difficultés qui allaient naître, et que l'on agirait sagement en choisissant pour duc le bâtard de Ca labre, fils de René I" et de mademoiselle d'Albertaz. On prononça également le nom du margrave de Bade , qui avait épousé la seconde fille de Charles II. Mais beaucoup de genlitsnommes, surpris de voir tant d'opinions différentes sur une question aussi facile a résoudre, s'écrièrent, au rapport de fauteur de la Chronique, qui était contemporain et assistait peut-être à la séance : « Il est de droict que les aisnés » ayenl le hault toict. Madame Yolande , qui est l'aisnéc fille m (de René et d'Isabelle), laquelle a ung beau filx, c'est celle-
» là qui est la vraye héritière; il la fault mander elle et son » beao filz , lequel estoil cousin germain au duc Nicolas ; il » est beau prince, jeune de vingt -quatre ans » (1). Cette proposition, faite avec chaleur, et d'ailleurs conforme aux usages du pays, réunit les suffrages. « De ladicte Dame, ajoute le » chroniqueur, tout le monde tout d'un accord y consentit,
> et la mandèrent quérir par Jean Wisse, Bailly d' Alternai - » gne, lequel fut ordonné pour aller à Joinville où elle estoit. » Ledict Bailly fut prest brièvement ; luy et ses gens monté- » rent à cheval, sont venus audict Joinville, cy ont la Dame » et son beau Glz trouvé ; humblement ledict Bailly les a sa-
> lués, disant : Ma trés-honoréc Dame, de par moy tout le » Conseil de Lorraine à Vous, et à Monsieur vostre beau ûlz,
> tous humblement se font recommander, en vous advertis-
> sant que vostre beau nepveu le duc Nicolas de ce monde
• est trespassé ; lesquels ont advisé que la Duchié vous ap-
• partient, à cause de feu vostre grand-père le duc Charles, » que Dieu absolve 1 Pourtant, Madame, apprcstez-vous, et » vostre beau filz, venez en Lorraine droict à Nancy ; de tout
> le Conseil êt de toute la Seigneurie, et du commun aossy, » vous serez reçue comme Dame et Princesse.
» Quand la Dame ouyt les nouvelles, elle fut moult marryc » de la mort de son nepveu ; toutesfois bien joyeuse fut du
• bien qui luy estoit advenu. Dict : Monsieur le Bailly, je
> vous remercie à .tous de l'honneur et proffit qu'il me quiert, » puisque l'adventure est advenue ; dedans l'emmy aoust, je » me préparera y avec mon filz ; en Lorraine droict à Nancy » m'en iray (2). » Le petit retard qu'elle mit à faire ce voyage important faillit l'empêcher de tenir sa promesse. Le duc de Bourgogne avait appris, aussitôt et peut-être plustôt que In
(t) C'est une erreur; le prince, né eu 1451, n'avait alors que vingt deux ans.
(2) V. la Chron., dans Cahnet, llist., t. III, prenv., col. xlvij.
comtesse de Vaodémont , le décès de Nicolas , el , prévoyant que la couronne, héritage d'Yolande, allait passer au jeune René, il résolut de s'emparer de la personne de ce prince, dans l'espérance qu'il deviendrait en même temps maiire de la Lorraine qu'il convoitait. Tant que Nicolas avait vécu, Charles avait trouvé moyen de rattacher à sa fortune en lui bissant entrevoir, pour un avenir plus ou moins prochain, un mariage avec l'héritière des étals de Flandre et de Bourgogne ; mais uu pareil leurre ne pouvait être employé a l'égard de René, qui avait épousé, au mois de juin 1471, Jeanne d Harcourt comtesse de Tancarville (1).
Le duc ordoona à un capitaine allemand de se rendre à Joinrille, sous prétexte de complimenter Yolande, mais en réalité pour enlever le fils de cette princesse. Comme la Lornioe était en paix avec la Bourgogne, et que René n'avait aucune défiance, le coup de main réussit ; toutefois, l'entreprise de Charles n'eut aucun résultat, car Louis XI, au premier bruit de l'attentat, fit arrêter un neveu de l'empereur Frédéric III qui se trouvait à Paris, et déclara qu'il le relâcherait seulement quand le prince lorrain aurait été remis en liberté, line mesure aussi vigoureuse eut un plein succès ; le duc de Bourgogne, qui négociait avec l'empereur une affaire irw-Micaie et cherchait tous les moyens de lui être agréable, pensa qu'il ne pouvait rencontrer une meilleure occasion de I obliger; et René, que l'on avait conduit dans une forteresse bourgnipuonne, vit les portes de sa prison s'ouvrir devant lui et retourna librement à Joinville (2).
Cet événement, qui pouvait avoir des suites incalculables, fit comprendre i Yolande la nécessité de partir pour la Lorraine; devançant en conséquence l'époque qu'elle avait indi- Ct, V. le traité de mariage, ibid., col. ccxxxvij-coixi». W; V. La chronique scandaleuse , dans le Conimvnes de Lenglet du hfmojr, t. Il, p. iOi.
quée aux envoyés de la Chevalerie, elle se mit en route sur le champ et arriva le 3 août dans le voisinage de Nancy. Le lendemain, les chanoines de Saint-Georges, le clergé séculier, le clergé régulier, la noblesse et le peuple allèrent au-devant d'Yolande et de son fils jusqu'à la croix Louvion, près de Ludres. Les gentilshommes dirent à la duchesse, selon la chronique de Lorraine , dont Fauteur était sans doute présent : < Très-honorée Dame et nostre Duchesse, mille fois soyés la » bien venue, et Monseigneur vostre filz aussy. Messieurs,
• (reprit Yolande,) je vous remercie du bien et de l'honneur » que me voulés; vous sçavés que je suis vefvc, je suis en la
* tutelle de mon beau filz ; je vous prie qu'il vous plaise de » le reeepvoir pour Prince. Toute la Seigneurie et bourgeoisie > de la prière furent tous bien joyeux, disant ladicte Dame : » Vous sçavés qu'une femme en tel gouvernement n'est pas » si vertueuse comme ung seigneur qui a entendement, > René baisa alors les reliques que l'on portait processionnellement, et le cortège s'achemina vers la porte Saint-Nicolas ; qaand on fut sur le point de pénétrer dans la ville, le duc abandonna son cheval au chantre de la collégiale Saint-Georges et fut conduit dans cette église , où il jura, comme ses trois prédécesseurs immédiats, de conserver les droits et libertés de la noblesse, du clergé et du commun peuple, ainsi que les privilèges du chapitre, et aussitôt après cette cérémonie, Jean d'Haraucourt , prévôt de Saint-Georges , reprit de main et de bouche le temporel de son église. Il y eut à Nancy des fêles qui durèrent quatre jours, et les nobles profitèrent du moment où ils se trouvaient réunis pour donner au nouveau duc une foule d'avertissements, que celui-ci accueillit avec docilité. René, qui avait répondu aux compliments des bourgeois : ■ Ne vous soulcyés ; à l'ayde et plaisir » de Dieu, j'ay espérance de tellement gouverner que de » tous me feray aimer » ; René, disons-nous, ne voulut pas être moins agréable aux gentilshommes et leur dit : t Pour
• voos ne feray choses que ne me doyez conseiller ».
Le 8 août, le doc et sa mère partirent pour Vézelise, après avoir chargé plusieurs seigneurs d'administrer la Lorraine et de prendre les mesures que les circonstances sembleraient commander. René avait à peine quitté Nancy depuis quelques heures , lorsque le bruit se répandit que les Messins, avec lesquels la paix n'était pas encore signée, avaient dresse one embuscade et venaient d'enlever le jeune prince. La cloche d'alarme se fit entendre ; les nobles et les bourgeois roururent aux armes et se précipitèrent hors de la ville; comme on n'avait aucun renseignement précis sur le lieu et les circonstances de l'enlèvement, les uns se dirigèrent vers Metz , tandis que les autres galopaient du côté de Vézelise ; mois on ne tarda pas à savoir que c'était une fausse alerte , et qu'elle avait été donnée par quelques gentilshommes qui, •vint eu beaucoup de part au gouvernement du temps de Nicolas, ayant soutenu, en toute occasion , les intérêts de la Bourgogne, et se voyant disgraciés et même surveillés depuis le commencement du nouveau règne, avaient fait naitre ce tumulte pour pouvoir s'échapper avec plus de facilité. Ils se sauvèrent, en effet, sans être remarqués et se retirèrent, les un* en Provence , et les autres auprès du duc de Bourgogne qui les accueillit parfaitement (4).
Les faits que nous venons de rapporter prouvent, à notre avis, de la manière la plus formelle que les femmes pouvaient suerëdcr au duché de Lorraine; mais s'il restait dans resprit du lecteur le doute le plus léger sur la réalité des droits d'Yolande , il suffirait, pour dissiper toute incertitude , de jeter les yeux sur l'acte que la princesse fit rédiger à Vézelise, le M août, quelques jours par conséquent après son entrée dans la ville de Nancy. « Saichent tous présens et » i venir, lit-on dans cet acte, que Très-haulte , Très-
1» V. Chroo. dr Lorr., ibid., col. ilviij et xlix.
» puissante cl Très-excellente Princesse Madame Yolande » d'Anjou, aisnée fille du Roy de Hiérusalem, de Sicile, » d'Aragon, etc., Duchesse de Lorraine, Comtesse de Vau- » démont, etc., Pour le grant amour et singulière affection
• qu'elle a et porte à Très-excellent et Très-puissant Prince » Monseigneur René de Lorraine, son aisné fils, et pour » entretenir en paix et bonne union le.... Duchié de Lorraine, » et éviter les inconvéniens et dommaiges qui s'en pourraient » ensuivre, et pour aultres causes justes et raisonnables ad » ce esmouvans, ladicte Princesse, de sa propre science, bien » informée de son faict, avec bonne et meure délibération de » conseil, et sur ce eue l'opinion d'aulcuns ses parens et bien » vueillans, a voulu et consent? , veult et consent par ces » présentes que mondict Seigneur, son aisné fils, soitprins
• et accepté oudict Duchié pour Duc et Seigneur d'iceluy. » Et a ladicte Dame à mondict Seigneur son fils cédé et » transporté, et par la teneur des présentes cède et transporte » tout et tel droict que ladicte Dame y a et peut avoir. Eé- » servé à elle que, sa vie durant tant seulement, elle demou- » rera audict Duchié entièrement Dame et maistresse souve- » raine des émolumens, prouficts, rentes et revenus d'iceluy
> Duchié, des villes, chasteaux, places et forteresses d'iceluy,
• ensemble des despendances et appartenances d'iceux. Et » réservé aussy à ladicte Dame que si ledict Monseigneur » son fils alloit de vie à trespas devant elle , sans laisser hoir
» masle et légitime de son corps, en iceluy cas ledict Duchié, » en béritaige, tiltre, propriété et prouficts, en tout et pour
> tout, demourera à ladicte Dame.... (1). >
La démarche faite près d'Yolande et la renonciation de cette dernière ne doivent pas être regardées comme de sim-
(t) V. la copie de cette pièce dans le cartulaire de Lorraine, p. 54ti- 548. Le P. Benoit la publiée en partie; v. Origine de la maison de Loir., p. 4îii-433.
pies arrangements de famille, tout-jr-feit étrangers au droit oublie do notre navs , et la reconnaissance des droits de la princesse fut une nouvelle application de la déclaration de 1425 (I). Il existait alors un prince qui aurait pu revendiquer la couronne avec toute justice , si le droit des femmes n'avait , pas été aussi évident ; nous voulons parler de Henri de Lorraine, évéqoe de Metz, oncle de René , fils d'Antoine comte de Viodémonl, petit-neveu de Charles II, et arrière— petil*"fil s du duc Jean I*. On ne voit pas que Henri ail essayé de faire prévaloir le principe que son père avait tâché d'établir, et ce silence méritait d'être rappelé. Remarquons aussi que la t«ivc de Ferri conserva, sa vie durant, le titre de duchesse; «lins un testament daté du 22 juillet H74, René Ier fit une disposition importante en faveur de « Monseigneur René, à
• présent duc de Lorraine , son nepveu (petit-fils) , fils de » Madame Yolande, Duchesse de Lorraine, sa fille » ; et par on autre article il légua ■ à sa três-cliiére et aimcc fille Ma—
• dame Yolande, à présent Duchesse de Lorraine, pour son » droit d'institution, la somme de mille escus d'or, etc. » (2).
Après avoir fait un court séjour dans la capitale du comté d* Vaudémont, et avoir passé deux semaines à Joinville, le da< revint à Nancy et prit les rênes du gouvernement. Il avait seulement vingt-deux ans, comme nous lavons dit plus haut, mats il était doué de grandes qualités et il avait reçu une Vacation brillante. Son premier précepteur fut Didier de ffetroff, chanoine de Tout, archidiacre de la même église, et plu tard prévôt de la collégiale de Saint-Dié. Cet ecclésiastique était renommé pour sa piété et sa science ; il s'était notamment livré à l'étude des Saints-Pères, et comme la typographie venait seulement de naître, et que les livres imprimés
1) fht peut rncoie rappeler que Louis XI obtint, en U75, de la prm- **c Marpumte, mut d'Yolande, la cesaion de loua aea droit» sur les t*t« or t.orraine H de Rar. V. Vignier, onv. cité, p. *3S. .15 V. le testament, dan» Oalmei, ibni., col. dcUxix et dchixiij.
T III. l'i
était encore rares et chers, il avait transcrit lui-même la plupart des ouvrages de saint Jérôme (i). Lorsque Ferri H passa' en Italie pour aider son beau-frère Jean d'Anjou à faire la conquête du royaume de Naples, il emmena son fils avec lui et le laissa dans Ja ville de Florence , où René fréquenta l'école du grammairien Georges- Antoine Vespuce, et se lia d'une amitié assez étroite avec Améric Vespuce, neveu de ce professeur et qui devait, dans la suite, donner son nom au nouveau continent (2). Sous la direction de ces habiles maîtres, le jeune prince acquit des connaissances très-étendues ; mais Didier de Bislroff jugea que là ne se bornait pas la tâche qu'on lui avait confiée, et il réussit à inspirer à son élève une piété non moins éclairée que solide. Aussi, quand Ferri de Vaudémont avait senti approcher le terme de sa vie, il n'avait pas craint de charger son fils de faire, à sa place, deux pèlerinages, dont l'absence et ensuite la maladie avaient retardé l'accomplissement. Pour exécuter les dernières volontés de son père, René avait visité le tombeau de saint Gérard dans la cathédrale de Tout, s'était rendu de Vézelise à Notre-Dame de Sion, un pied chaussé et l'autre nu, et avait, selon les intentions de Ferri, offert à l'abbaye de Saint-Claude une statue en cire représentant le comte de Vaudémont et pesant deux cent-vingt livres (3).
Un des premiers soins du nouveau duc fut de continuer les négociations commencées avec les Messins sur la On du règne, de Nicolas. Quoique ce dernier pressât les préparatifs de l'expédition qu'il allait diriger contre eux, il avait, probablement pour
(1) Celte copie était conservée, avant la Révolution, dans la bibliothèque des capucins de Toul. V. Calmct, Bibl. lorr., col. 121.
(2) V. Cosmographie inlrodvctio cum etc. Insuper quaUvor Amena Vcspvtii navigation»; Saint-Dié, 1807, petit in i°. Vespuce rappelle, dans l'épitre dédicatoire de ce dernier ouvrage, que ses facéties amusaient beaucoup le jeune René.
(3) V. le testament de, Ferri, dans Calmct, Uist., t. III, preuv., col.
endormir leur vigilance, écoulé les propositions que Georges de Bade, évéque de Metz, avait faites dans le bat d'amener an arrangement. Les agents de Nicolas, ayant appris sa mort avant que les Messins n'en fussent instruits, se hâtèrent de profiter de l'ignorance de ceux-ci et convinrent d' une trêve, qui fui convertie en traité définitif le 38 avril 4474. Il est inutile d'en reproduire les articles; contentons- noos de dire aue. les parties belligérantes n'avant pas eu le temos de se dire beaucoup de mal, on laissa les choses dans l'état on elles se trouvaient, et qu'on relâcha réciproquement les prisonniers (I).
Vers le même temps, le duc fut obligé de résister à René d'Anjou , qui . cédant aux obsessions de mademoiselle d'AItwrtaz , voulait légitimer son bâtard Jean de Calabre et venait 4c lui faire présent (17 octobre 1475) du marquisat de Ponta-Mousson, lequel n'appartenait plus au Barrois depuis nombre (Tannées. Yolande, René et les Etats refusèrent unanimement d'accorder leur consentement à une donation qui avait pour résultat d'aliéner, peut-être poar toujours, une principauté assez importante, destinée à former l'apanage des prince* héréditaires, et servant de boulevard à Nancy et au duché oc Lorraine du côté de Metz. L'empereur comprit b ncmsité de ne pas se rendre au désir du roi de Sicile ; René II reçut (investiture du marquisat, et le bâtard de (Palabre, voyant qu'il ne lui restait aucun moyen d'obtenir ce qu'il ambitionnait , y renonça , non sans regret , et servit le duc de Lorrain* avec beaucoup de fidélité. Toutefois, ce fut seulement en 1465 qu'il se désista de ses prétentions sur le marquisat de Pont-à-Mousson : il protesta même, peu de jours âpres, contre celle renonciation, mais il la renouvela d'une manirre authentique en 4507 (9).
(I) V. le tetledu traité, din* lUisL de Mete, I. VI, p. 167-170. (1) V. Qlrort, it»d , l. Il, col. 1008 et «009.
Une chose bien plus grave, et qui préoccupait vivement le duc et son conseil , était la nécessité où la Lorraine était réduite de choisir entre l'alliance de la France et celle de la Bourgogne. Louis XI n'avait pas perdu de temps pour prévenir son rival. Dés les premiers jours d'août, il chargea Marrozin , son conseiller, et Jean de Paris , son chambellan , de se rendre à Nancy pour négocier un traité , et René remit ses pouvoirs à Charles de Beauvau, diplomate estimé des princes d'Anjou , et auquel il adjoignit, comme conseillers, Achille bâtard de Beauvau et un bourgeois de Bar nommé Nicolas Merlin. Les ambassadeurs français trouvèrent le duc aussi bien disposé qu'ils le souhaitaient. Ne pouvant guère rester neutre dans la lutte qui paraissait sur le point de commencer entre Louis XI et son redoutable vassal, il avait résolu de prendre parti pour la France. Il savait que Charles ambitionnait la possession de la Lorraine , qui lui était nécessaire pour mettre ses provinces en communication directe les unes avec les autres, et, de plus, René avait à cœur de venger l'insulte que le duc de Bourgogne lui avait faite en le retenant prisonnier pendant quelques jours. Les plénipotentiaires tombèrent facilement d'accord sur les conditions de l'alliance projetée, cl le traité fut signé à la fin d'août (1).
Charles-le-Téméraire était dans le duché de Luxembourg, avec une armée nombreuse, et attendait l'empereur Frédéric III, qui lui avait promis, mais en secret, d'ériger ses états en royaume, à condition que Maximilien, fils de Frédéric, épouserait Marte de Bourgogne. Le duc , auquel les serments ne coûtaient rien , avait pris tous les engagements que désirait l'empereur, et celui-ci, n'ayant aucune défiance, se mit en roule pour accomplir ce que l'on attendait de lui, cl fit son entrée dans la ville de Metz le 18 septembre. Les
(1) Mémoires de Bar cilés par Chcvrier, ibid., p. 158-1 GO.
Messins , que les préparatifs des Bourguignons effrayaient un peu , avaient envoyé Warry ou Voiry Koucel , Michel et Regnault de Gournay pour supplier le duc d'avoir la même bienveillance que son père envers leur cité, et pour lui offrir cent mesures d'excellent vin. Charles accueillit fort bien les députés et tâcha de dissiper leurs craintes. René, plus inquiet que les Messins, lit entendre quelques plaintes au sujet du rassemble ruent des troupes qui occupaient le Luxembourg et commettaient des hostilités sur la frontière de Lorraine, niais il n'obtint qu'une réponse évasive et des assurances d'amitié. Louis XI jugea même le péril si pressant qu'il ordonna au sire de Craon de s'avancer, avec cinq cents lances , jusqu'aux limites de la Champagne et d'observer les mouvements des Bourguignons (1). Charles n'attendit pas longtemps pour dévoiler ses desseins ; pendant le séjour que l'empereur fit à Meti, on y vit arriver le chancelier de Bourgogne et l'évéquc dTtrechi demandant que leur maître fût admis à entrer dans la ville, avec autant de monde qu'il le jugerait à propos. Le piège était trop grossier pour que les bourgeois s'y laissassent prendre ; ils répondirent qu'ils recevraient Charles avec le plus grand empressement, et que, pour différentes raisons, sa suite ne pourrait pas dépasser cinq cents personnes. On rapporte qu'il témoigna beaucoup de mauvaise humeur en recevant cette excuse, et qu'il proféra même des menaces (3). Frédéric III quitta Metz le 28 septembre et gagna la ville de Trêves , où devait avoir lieu le couronnement de Charles-le- Téméraire. Les deux princes furent d'abord en très-bonne intelligence ; mais le duc de Bourgogne eut l'imprudence de déployer un faste qui indisposa l'empereur. Louis XI et Jean de Bade, archevêque de Trêves, représentèrent à Frédéric que
' I ; V Le* chron. de Met* , p. 395 et 396 ; Chron. scandaleuse , ibid , p 1(19; Ouvrier, ibid., p. 16Î et 163. ,*J V. Us chron. de McU , p 31»8 ci 399.
Charles , une fois devenu roi, ne tiendrait aucune de ses promesses , ne marierait pas sa fille au prince Maximilien, et ne manquerait pas de susciter mille embarras à l'empire et de se mettre sur les rangs pour obtenir la couronne impériale. Ces raisons firent une grande impression sur l'esprit de Frédéric, qui sortit furtivement de Trêves et se retira dans la ville de Cologne. Charles, furieux de ce contre-temps, résolut de donner suite immédiatement à ses vues sur la Lorraine et fit prévenir René qu'il allait la traverser poor conduire à Dijon le corps de son père Philippe , qui était resté en dépôt à Bruges depuis plusieurs années. Le 26 novembre, il arriva à Thionville, où il admit en sa présence les ambassadeurs de quelques souverains; il y resta jusqu'au 14 décembre, prit alors le chemin de la Lorraine et ne fit aucune tentative pour entrer à Metz, dont les habitants se tenaient sur leurs gardes. Malgré leur antipathie pour les Lorrains, ils ne voulurent s'associer d'aucune manière aux projets de Charles, car ils craignaient de le voir s'emparer de leur ville ou ne leur laisser qu'une ombre de liberté, quand il serait parvenu à écraser leurs voisins. Il faut ajouter que Louis XI pensionnait les messins les plus considérables et exerçait, par là, une influence presque souveraine sur les délibérations de la cité. Michel de Gournay, qui était maltre-échevin en 1473, recevait du roi une pension de douze cents livres , somme trèsforte pour cette époque , et les recommandations pressantes de Louis pour que la somme fût exactement payée, les termes qu'il employait pour caractériser les services que Michel de Gournay lui avait rendus, prouvent combien ce patricien avait usé de son crédit pour faire transformer en décisions les secrètes suggestions du monarque français (1).
(1) Voici ce que Louis XI écrivait, le 2ô mai 1481, à François de Geuas, gcncral des finances eu Languedoc :
m .... Uessirc Michel de Gournaia, de la ville de Meta, est icy venu de- « vers raoy pour me veoir (au Plessb du Parc-lca-Tours). Il a accouslumé
Quoique le duc de Bourgogne prit certaines précautions le bol de son voyage, ses intentions n'étaient personne ; il désirait juger par lui-même de l'étal de la Urrainc, avoir des conférences avec René, pénétrer les vues de celui-ci et l'engager, de gré ou de force, à rompre son alliance avec la France pour en contracter une la Bourgogne ; en un mot, ce voyage devait être une redu duché que Charles se proposait de conquérir. Dés le 29 septembre, il avait conclu avec l'évéque de Metz un traité par lequel le duc garantissait à Georges de Bade la restitution de la ville de Sarrebourg. Le prélat devait obtenir, à ses frais, une commission impériale adressée au duc et à un ou deux autres juges, qui citeraient René et les bourgeois de Sorrebourg à comparaître pour rendre compte de la conduite qu'ils avaient tenue ; il était stipulé que si René et les Sarrerefusaient tester en justice, ou même si Charles ne pas â propos de continuer la. procédure , il remettrait par la force la commune rebelle en la puissance de l'évéque, qui promettait de lui engager « la moitié de la ville, rentes » et revenus » ; ladite moitié rachetable par le versement due somme de cinq mille francs, < monnoye courant en » Bourgoigne * (i). Aveuglé parle ressentiment, du reste Aiser légitime, qu'il éprouvait contre la Lorraine, Georges de Kade avait donné, le même jour, son consentement à un autre
t d'avoir petuion de XII. C. litres oultrc Seine. Il a esté mis en vo>trc
• charge eeste année, qui est trop loing, et pour ce que c'est ung homme m qui m'a wrry et peut beaucoup servir en ce pais-la, jc l'ai osseure* qu'il «■ ter» »usti bien pâté <ju il esloit ou mieulx.... Mais qu'il n'y ail point de m Etoile , car j'aymeroye mieulx avoir perdu dix fois autant, que luy avoir
• faJIy : et serais plus coulant qu'il en dcmouraM en arrière beaucoup que luy. * Celle lettre a été publiée dans le Bulletin des collutoire, sciences, lettres), u de sepl et oct. IS5I,
1} V. le texte du Imité, dan* Caîmet, ibiil , t. III. preuv , col. delxxiv et ddxx*.
trailé, aux termes duquel les troupes bourguignonnes pouvaient cheminer librement sur toutes les terres du temporel de Metz, et Charles recevait l'autorisation nécessaire pour racheter de René Nomeny, Saint-Àvold, Hombourg, Baccarat, Fribourg, Delme et Rambervillers , domaines de l'église de Metz que les prédécesseurs de l'évéque avaient engagés dans des moments difficiles. Le duc de Bourgogne s'astreignait seulement à faire rendre à Georges la ville d'Epinal , dont celui-ci jurait de partager aussitôt la propriété avec son nouvel ami (i). Gomme on ne pouvait guère supposer que René se dessaisirait volontairement d'Epinal et de Sarrebourg, il n'était pas difficile de prévoir que les traités signés le 29 septembre allaient entraîner une déclaration de guerre et uoe longue suite d'hostilités.
Ces conventions furent, sans doute, tenues secrètes ; car le duc de Lorraine qu'elles menaçaient flt l'accueil le plus empressé et le plus cordial à Charles»le-Téméraire , qui , ayant passé à l'abbaye de Sainte- Marie -au -Rois, à Chambley ei au château de Pierrefort, traversa la Moselle prés de Frouard et rencontra, un peu plus loin, René venant à sa rencontre avec une partie de la noblesse lorraine. Après s'être salués et avoir pris des rafraîchissements, les deux princes, qui semblaient en parfaite intelligence, se dirigèrent vers Nancy et y firent leur entrée dans la soirée du 45 décembre. Le duc de Lorraine désirait que Charles logeât dans le palais ducal, mais ce prince n'y voulut jamais consentir et choisit pour demeure l'hôtel de Pex-receveur général Vautrio Malhoste de Bayon (2). Il resta trois jours à Nancy ; le duc le
(t) V. Calroct, ibid., t. Il, col. 950 et 957.
(2) Vautrin Malhoste, qui avait été destitué cl poursuivi pour plusieurs hircins et falsifications, obtint, au mois de mars suivant, des lettres de rémission et main-levée de ses biens mis sous séquestre. Il fut, sans doute, redevable de cette grâce à la protection du duc de Bourgogne. V. Registres des Lettre» Patentes pour les années 1473 à 1478.
féta, l'iecompagna partout el veilla à ce que les seigneurs flamands cl bourguignons fussent somptueusement traités. Le 19, René et son hôte allèrent à Saint-Nicolas, puis à Lunéfille, où ils se quittèrent, et pendant que Ton menait aux chartreux de Dijon les restes du duc Philippe, Charles partit pour l'Alsace où rappelaient ses affaires (I). li avait profite des fréquentes entrevues qu'il venait d'avoir
de Louis XI et à s'unir à la Bourgogne ; il lui représenta que le roi de France était un prince rusé, perfide, cherchant uniquement son avantage dans toutes les conventions qu'il signait» frimai les plus belles promesses aux princes assez simples pour se confier à lui, mais ne tenant pas ses serments ou ne les tenant que dans les proportions du profil qu'il en pouvait retirer; que son but était de dépouiller, les uns après les autres, tous les souverains dont les états avoisinaicnl les siens el qu étaient trop faibles pour lui résister ; que, grâce à ses manœuvres souterraines, à ses trahisons et à la terreur qu'il i aspirait, il ne tarderait pas à devenir le maitre d'une partie de I Europe ; que la Lorraine n'était pas en mesure de lutter avec succès contre la France ; que le seul parti que René eût à prendre était de donner sa confiance et son amitié à un prune capable de le protéger, c'est-à-dire au duc de Bourgogne ; qu'ils avaient tous deux les mêmes intérêts, et qu'ils devaient par conséquent combiner leurs efforts pour contrebalancer la prépondérance de la France, et l'empêcher d asseoir l'édifice de sa grandeur sur les ruines de tout ce qui l'entourait.
Ces raisons, qui auraient eu le plus grand poids si elles n'eussent pas été employées par un homme auquel on pouvait
(t) Il «e rendit cnMiitc en Bourgogne et arriva daus la ville d'Auxoiiiu* fcr 19 janvier 1474. V. Chron. de Lorr., dan» Calmel, ibid , l. III, preuv., cal. xkx cl I.
supposer les mêmes desseins et adresser les mêmes reproches, ces raisons, disons-nous, firent impression sur l'esprit de René. Il répondit cependant aux ouvertures de Charles qu'il avait récemment conclu un traité d'alliance avec Louis XI, et que rompre ce traité sans des motifs valables serait s'exposer à des reproches graves et encourir une terrible responsabilité. Pendant ce temps, et probablement pour appuyer la diplomatie de leur souverain, les Bourguignons qui traversaient la Lorraine y vivaient comme en pays conquis, et l'on entendait retentir de tous côtés des plaintes contre leurs rapines et leurs brigandages (1).
René éprouvait la plus grande répugnance à s'allier au duc de Bourgogne ; il fit connaître à Louis XI la position critique dans laquelle notre patrie se trouvait placée , et sollicite des conseils et des secours ; mais le roi de France , qui poursuivait l'exécution d'autres desseins et ne voulait pas en venir à une rupture ouverte avec Charles-Ie-Téméraire , ne répondit pas au duc de Lorraine ou lui donna une réponse dont celuici n'eut pas lieu d'être satisfait. Abandonné de son allié principal , dont les forces pouvaient seules le mettre à même de résister au danger, René consentit, bien malgré lui , à porter l'affaire devant son conseil. Les avis furent très-opposés. Les conseillers originaires de la Lorraine allemande , et qui partageaient les antipathies de l'empire contre la Bourgogne , opinèrent pour le maintien de l'alliance française. Les autres avaient eu , pour la plupart , occasion de connaître Charles, pendant le règne de Nicolas ; ils en avaient reçu des présents ou des promesses , et ils craignaient de voir Louis XI chercher les moyens de se venger de la malveillance qu'ils avaient toujours montrée pour lui. En conséquence, ils firent observer à René que ses prédécesseurs n'avaient pas eu à se louer de leurs rapports avec le roi de France ; que ce prince les avait
(1) V. Clicvricr, ibîd., p. 162-IM.
trompés sans cesse ; que Nicolas, fatigué d'être le jouet de Louis, avait fini par s'allier à Charles el que, s'il eût vécu, il aurait probablemeut obtenu la main de Marie de Bourgogne ; que, d'ailleurs, on n'était pas libre de choisir, puisque les Bourguignons, qui occupaient la Lorraine, étaient en mesure de l'écraser avant qu'elle pût se mettre en défense ; ils ajoutèrent, pour calmer les scrupules de leur souverain, que Louis XI, en lui refusant l'aide el les secours qu'il était tenu de fournir, avait le premier déchiré le traité dont René voulait encore observer les clauses (1).
Le duc se rendit enfin à tant de considérations diverses et signa une convention qui , sous le nom d'alliance , mettait la Lorraine à la merci du duc de Bourgogne. Cette convention, dont on n'a plus le texte et dont la date n'est pas connue (9), assurait aux Bourguignons un libre passage dans le duché, à condition de payer ce qu'ib prendraient ; Charles s'engageait à protéger René contre tous ceux qui tenteraient de lui causer quelque dommage ; celui-ci s'interdisait, de son côté, de conclure avec le roi de France aucun traité de nature à porter le moindre préjudice à Charles-le-Témérairc , el à regarder comme des amis ou des ennemis les amis el les ennemis de ce prince. Pour garantir l'exécution de ses obligations, le duc de Lorraine fol contraint de céder, en quelque manière, quatre villes fortes, dans lesquelles les troupes bourguignonnes qui passaient à travers notre pays pouvaient, au besoin, trouver un refuge. Il conservait le droit d'en nommer les gouverneurs, mais ceux-ci devaient être soldes par Charles et lui prêter srrnKni de fidélité. Ces quatre villes étaient Prény, Neuf-
( I) V. Umi de la puerre de Lorrame et du siège de Nancv, par M Huçi*nm jeune, p. 27 < t 28.
&) Le P. Benoit (Orig. de U ma», de Lorr., p. 453) «Mire que le traité h* oada le 2 octobre U74 ; ma» on do peul admettre celte date, et il
chàicau, Epinal et Darney ; Jean rhingravc de Salra (1) fut nommé capitaine d'Epinal; André d'Haraucourt , sire de Brandebourg, commanda dans la ville de Daroey ; le sire de Varambon à Neufchâteau (2), et le bâtard de Calabre dans U forteresse de Prény (3).
René s'était flatté que son alliance avec le duc de Bourgogne assurerait la tranquillité de la Lorraine. U n'en fut rien. Les allées et venues continuelles des Bourguignons ne laissaient aucun repos aux gens des campagnes. Les soldats vivaient à discrétion , ne payaient rien et maltraitaient les paysans qui leur adressaient des réclamations. Souvent même, les aventuriers, si nombreux dans les armées du XV* siècle, ne se contentaient pas de prendre ce qui leur était nécessaire, mais rançonnaient et dépouillaient leurs bétes. Leur arrivée était regardée comme un fléau ; aussitôt que l'on avait signalé l'approche d une de ces bandes, les villageois se réfugiaient dans les églises, qni étaient en général à l'abri d'un coup de main, et s'y défendaient avec plus ou moins de succès. Quand les Bourguignons étaient en nombre, ils enfonçaient les clôtures et enlevaient les objets précieux que Ton avait transportés dans le saint lieu. Le duc était assiégé, tous les jours, par les malheureux qui venaient lui demander justice et le supplier de mettre un terme aux déprédations de ses alliés. H adressa des plaintes irés-vives à Charles-le-Téméraire, et lui rappela qu'un des articles du traité obligeait ses gens à payer les vivres et les fournitures dont ils avaient besoin. Charles, qui désirait encore ménager René et ne voulait pas s'aliéner l'esprit des Lorrains, feignit d'éprouver une grande indignation.
I)U principauté de Salra avait été partagée, en tiôl. entre les fib de Jean V : Jean VI, qui conserva le titre de comte et le transirai à ^ rité, et Simon, dont la fille unique épousa Jean comte-sauvage (m) *» Rhin ou rljin^r.uc, tige des rtiiucruve* de SaJm.
[ï. Ce genuroomme n était pas lorrain.
<$\ V. Calmai, ibni.. t. Il, col. tOIO.
Il côtoya des commissaires chargés de faire une enquête el de constater les dommages commis, aûn d'indemniser ceux qui en avaient souffert, cl de châtier les soldats dont la conduite avait été repri'hensible. L'enquête fut bientôt achevée ; les commissaires déclarèrent que les désordres n'avaient pas eu beaucoup de gravité et promirent le redressement des griefs les plus criants; mais Ton n'obtint que de belles paroles (I).
Ce désagrément ne fut pas le seul qu'eut René II. Louis XI avait connu, avec on dépit qu'il ne prit pas la peine de dissimuler, r alliance des ducs de Bourgogne et de Lorraine , et il avait résolu de se venger. Il ne tarda pas à découvrir un expédient qui satisfaisait à la fois sa rancune et son ambition. Lr duché de Bar, réuni en quelque sorte à celui de Lorraine en 1451, avait, comme nous l'avons dit, recouvré son iodél^ndancc en U53, et René I" en était toujours le souverain. Le roi de France, qui reprochait à celui-ci des liaisons avec le doc de Bourgogne, occupa l'Anjou el le Barrois. De cette manière, il 6t sentir son mécontentement à René I", qu'il dépouilla rfuoe partie de ses étals, et à René II, qui s'était flatté de voir son aïeul lui laisser le duché de Bar, héritage «rVotande. Louis XI , craignant d'exaspérer le duc de Lorraine et de le jeter tout-à-fait dans les bras de Charles, ne manifesta pas l'intention qu'il avait d'annexer le Barrois à la France, et, tout en envoyant une bonne garnison dans la ville Je Bar, il annonça qu'il ne prenait une pareille mesure que l*>ur mettre en sûreté les frontières de la Champagne (2). Ce qu'il y a de plus remarquable c'est qu'au moment où Loets XI agissait de la sorte, Charlcs-le-Témérairc s'alliait à Edouard IV, et que le roi d'Angleterre, se comportant comme s'il avait déjà terminé la conquête de la France, cédait à son
I; V. U chron. de Loir , dans C*lmclT tbid., l. III. prem , col. 2 V.Cbcmer, iiid , p. I«8.
confédéré le duché de Bar et les comtés de Champagne et de Nevers.
Le traité par lequel René venait de se lier au duc de Bourgogne n'était pas destiné à une longue existence. On l'avait à peine signé, lorsque Sigismond archiduc d'Autriche, les cantons suisses, les évéques de Bâle et de Strasbourg, et plusieurs villes d'Alsace, qui avaient formé une ligue pour se soutenir réciproquement contre les projets ambitieux de Charles, firent proposer au duc de Lorraine d'entrer dans la ligue et lui offrirent « de le servir, à grand nombre de gens > d'armes et d'artillerie », dans le cas où les Bourguignons tenteraient d'envahir son duché (4). René accepta secrètement des propositions qui pouvaient lui fournir un moyen de se soustraire à l'oppression qu'il endurait, et fut admis dans l'alliance, le dimanche de Jubilate (1er mai) 1474. Vers le même temps, Louis XI, désirant réparer l'échec subi par sa politique, et connaissant l'éloignement de René pour le parti bourguignon, donna mission à Charles et Achille de Beauvau de faire entendre à ce prince que, malgré sa liaison récente avec l'ennemi du roi, ce dernier n'était pas éloigné d'oublier le ressentiment que lui inspirait le traité de Nancy, et de signer une nouvelle convention dont le duc aurait tout lieu d'être content. René témoigna d'abord quelque répugnance à rompre avec le duc de Bourgogne ; il représenta aux négociateurs que Louis était éloigné, peut-être peu disposé à commencer sérieusement la guerre ; que les Bourguignons, au contraire, tenaient quatre des meilleures places du duché et pouvaient l'en* vahir tout entier en peu de jours; que l'on ne savait pas généralement que Charles-le-Téméraire avait employé la violence et non la persuasion pour obtenir la signature du traité de Nancy, et que l'on accuserait probablement de perfidie, ou au moins de légèreté, celui qui déchirerait ce traité sans motifs plausibles.
(I) V. Trésor des chartes, layette Suim, n<» I cl X.
Louis ne se laissa pas décourager par celte réponse et dépécha deux nouveaux négociateurs, Jean de Paris et le capitaine de la Charité. Ils firent tant d'instances auprès de René, que ce prince, après avoir balancé pendant quelque temps entre son serment et le désir de rester le maître chez lui, se décida enfin à promettre d'aider le roi contre le duc de Bourgogne ; Yolande , que Ton consultait sur toutes les affaires importantes, se lia par la même promesse, et leurs engagements forent consignés dans deux actes séparés que le duc fit parvenir à Louis XL Charles et Achille de Beauvau, Thouveoin firulart et Nicolas Merlin, qui étaient chargés de les déposer entre les mains du roi, avaient reçu, avant leur départ, les instructions et les pouvoirs nécessaires è la conclusion de l'alliance projetée. Dans ces instructions, après avoir recommandé aux négociateurs d'exposer que son plus grand désir, c après sou
• salât, estoit de servir le Roy, de luy complaire, et de de- » moorer son bon parent et humble serviteur » , le duc enjoignait d'insister sur les deux articles suivants , qui devaient être les bases de la convention, et dont nous jugeons à propos de reproduire le texte : V « ... Plaise... au Roy de soutenir, ■ garder, favoriser , secourir et défendre le duc de Lorraine » envers mon... Sieur de Bourgoogne, et aultres quelconques » qui luy vouldroient faire guerre, nuisance ou dommaiges, » et luy en passer et bailler ses Lettres- Patentes , selon la > forme contenue et desclairée en la minutie que le Due luy
• envoyé, afin que ledict Duc soit consolé, et que toujours
• ait plus grand vouloir de te servir envers tous ; ce qu'il a » intention de faire 2* Et pour ce que de par le passé le
• Duc a eu aulcunement de ses domestiques , conseillers
• nobles et aultres ses serviteurs et subjects, qui se sont
• meslez et entretenus de conduire et pourparler les intelli-
• geoces et aultres traictiez et pactions que le Duc puet avoir » faict par force avec ledict Sieur de Bourgongnc , et qui par » avant ou service de feu.... le Duc Nicolas avoicol conduicl
» cl sollicité aulcunes matières avec ledict sieur de Bourgon- » gne, qui pourraient et ont peu cstre au desplaisir du Roy, » dont il puet estre mal content des dessusdicts et les avoir
> en indignation ou malegraice , combien qu'ils le faisoienl » comme les serviteurs et subjects obéissans à leur maislre ; » supplie le Duc au Roy qu'il luy plaise osier de son couraige » toute malveillance et indignation qu'il pourroit avoir contre
> les susdicts nobles fiedvez, serviteurs et aultres quelcon- » ques, et dés à présent les prendre, avoir et tenir en sa
> bonne graice, et en faire déclaration par escript. »
René terminait les instructions 4* en offrant de punir rigoureusement , < selon l'exigence des cas » , ceux de ses sujets qui causeraient au roi le moindre préjudice ; 2° en chargeant ses envoyés de faire connaître en détail à Louis XI les négociations entamées avec l'archiduc Sigismond , les Suisses et plusieurs villes impériales , et d'ajouter que le due n'avait pas voulu entrer d'une manière définitive dans leur confédération, « jusqu'à ce qu'il eust, sur ce, le bon plaisir
> et advis du Roy » (1).
Celui-ci désirait trop vivement détacher René du parti bourguignon pour se montrer offensé de la défiance que le duc exprimait, en exigeant que les engagements de Louis fussent consignés dans des lettres-patentes. Il s'empressa de dépêcher à Nancy le sire de Craon et Thierry de Lénoncourt, bailli de Vitry, qui annoncèrent que le roi acceptait volontiers les propositions faites par les ambassadeurs de René. Le sire de Craon et Thierry de Lénoncourt cherchèrent, en même temps, à disculper leur maître au sujet de l'occupation du Rarrois et de l'Anjou ; à les entendre, le roi, ayant su que le duc de Bourgogne avait arraché à René Ier la promesse de lui laisser tous ses états , n'avait pris possession de l'Anjou et du Barrois que pour empêcher Charles- le- Téméraire de s'en em-
(1) V. le texte de ces instruction», dans Catmet, ibkJ., col. cckx-cdxxij.
parer lui-même, et pour les conserver à René, qui en de- Taïuetre un jour le légitime propriétaire. Il est probable que celui-ci ne fut pas dupe de protestations aussi hypocrites; mais les choses étaient trop avancées pour qu'il ne témoignât pas une entière confiance. Les conditions du traité furent débattues entre René et les plénipotentiaires français, et le duc ainsi que sa mère jurèrent de renoncer à tout rapport avec la Bourgogne et de soutenir les intérêts de Louis XI. Immédiatement après, Charles de Beauvau, Gérard de Ligniville et le secrétaire Jean Lud partirent pour la ville de Chartres, où se trouvait le roi. Le 45 août, ce prince leur remit des lettres dans lesquelles, après avoir rappelé les négociations antérieures et les diverses requêtes de René et de sa mère, il déclarait recevoir ces derniers dans son alliance, et ne conserver ftocun ressentiment, ni aueune mauvaise volonté envers les lorrains qui avaient pris part à des entreprises contre son royaume ; il s'engageait aussi à défendre la Lorraine contre ses ennemis et à ne conclure, sans l'y faire comprendre, aucune paii, ni aucune trêve, soit avec le duc de Bourgogne, soH avec ses alliés et adhérents (1).
Dés que René se vit en possession de ces lettres , qu'il regardait comme indispensables pour le mettre à l'abri des perfidies de Louis XI , il ne ménagea plus rien. Il ne permit pas aux soldats bourguignons de traverser son pays, ni de séjourner dans les places de Prény , Neufchâteau, Epinal et Darney, et il fit arrêter l'ancien receveur-général Vautrin M.ilboïte, que le sénéchal Gérard d'Ilaraucourt peignait comme un traître, qui profitait de sa position pour s'instruire des secrets de l'état et les révéler ensuite au duc de Bourgogne. Malgré l'activité que déployèrent les juges chargés d'in-
1 ) V. ibwi ., col. dclxxv et ddxxtj. Il y rut d'iutre* lettres que celles khu rrmoyoo» ; Oom Calmet. <|ui le* a vue*, en donne IV
struire le procès du receveur, on ne découvrit aucun (ait qui pût motiver une condamnation ; « ne fut ledict Malhosie » trouvé coupable , rapporte Thierriat, et l'estoil bien celuy • qu'avoit conseillé ledict arrest ; ce que vit-on bien par la » suite » (i).
Ce ne fut pas sans élonnement que les villes épiscopalcs apprirent que le duc de Lorraine avait changé si brusquement de parti. Les Verdunois étaient trop éloignés du théâtre probable de la guerre pour ce que Ton recherchât leur alliance ; les Messins , partagés entre le désir de se venger de tous les griefs qu'ils avaient ou croyaient avoir contre les Lorrains, et la crainte de se donner un maître en devenant les auxiliaires de Charles, les Messins, disons-nous, cédèrent aux conseils des pensionnaires de Louis XI et décidèrent qu'ils observeraient la neutralité. Il n'en fut pas de même des Toulois ; malgré la réconciliation des chanoines et de l'évéque Antoine de Neufchâtel, le chapitre et la bourgeoisie se déclarèrent pour le duc de Lorraine, et nous verrons plus loin qu'ils ne se bornèrent pas à des vœux stériles.
Pendant que ces événements s'accomplissaient , Charles-le- Téméraire s'engageait dans une lutte qui devait lui faire perdre un temps précieux , diminuer ses forces et préparer sa ruine. Robert de Bavière, archevêque-électeur de Cologne, avait entrepris de réunir au domaine archiépiscopal les biens que ses prédécesseurs avaient aliénés. Cette mesura souleva contre lui les nobles de l'électoral , qui avaient plus ou moins profilé de ces aliénations ; et les bourgeois des villes , toujours disposés à méconnaître l'autorité des archevêques, firent cause commune avec les gentilshommes. L'électeur fort embarrassé s'adressa au duc de Bourgogne, lui offrant le titre et les fonctions de voué s'il l'aidait à faire rentrer ses sujets dans le devoir. Charles accepta la proposition avec empresse-
(1) V. Mémoires , règne de René II , dans le recueil cité.
ment ; il avait continuellement l'envie de se mêler des affaires de l'empire et de lui enlever quelques lambeaux de son territoire pour agrandir ses propres états ; il crut ne pouvoir rencontrer une meilleure occasion, réunit une armée considérable et vint mettre le siège deyant la ville de Neuss, qui Misait partie de l'électoral et qui est située près du Rhin, audessous de Cologne. Les chanoines avaient déposé Robert et avaient élu, à sa place, un des leurs, Hermann frère du landgrave de liesse. Uermann s'était jeté dans la ville avec des troupes sûres et opposa la plus vigoureuse résistance. Le siège traîna en longueur, et les membres de l'empire eurent le temps de se concerter sur le parti qu'il fallait prendre. Pendant que l'on déclarait la guerre à Charles, et qu'on traitait avec Louis XI dans les diètes de Francfort , de M ayenec et d*Andernach , une armée, commandée par Albert électeur de Brandebourg, s'approchait de Neuss, et Frédéric III envoyait nn ambassadeur à René pour négocier avec ce prince une alliance défensive et offensive. Le duc de Lorraine était tout disposé à conclure une pareille alliance , mais on ne mit la dernière main au traité que le 17 mai 1475. René promettait d'interdire aux Bourguignons le passage à travers ses ému et d'assister les confédérés dans toutes les circonstances. L'empereur s'engageait, de son côté, à secourir le duc, si les Bourguignons l'attaquaient ; à faire des diversions en pénétrant su* les domaines de Charles ; à ne signer aucune paix , ni aucune trêve avec celui-ci sans y comprendre la Lorraine, et i contraindre, si faire se pouvait , les villes impériales de Metx, Toul et Verdun à rompre avec l'ennemi commun et n fournir de l'argent, des soldats et des munitions (1).
Huit jours auparavant (9 mai) , René , ayant pris une dernière fois lavis de son conseil, avait rédigé une lettre dans laquelle, après avoir exposé ses griefs au duc de Bourgogne ,
1, V. C-lmcl, ibul., I. Il, roi. 1015 «l 101 i
il lui déclarai! la guerre et le défiait au combat. Craignant que Charles ne maltraitât le héraut d'armes lorrain qui serait chargé de celte missive, il la confia au more du sire de Craon. Le more se rendit au camp de Charles-le-Téméraire devant Neuss , lui donna la lettre , jeta sur le sol un gantelet ensanglanté et s'enfuit au galop ; mais le prince n'eut pas plustôl parcouru l'épitre qu'il fit rappeler le héraut et lui dit : € Qui a ton maistre ce conseillé , moult mal il a esté , je promets a sainct Georges ; de ceste guerre où je suis, bien bref m'escheveray » ; il fit remettre au more une robe de prix et douze florins, en ajoutant : « C'est pour l'amour des bonnes nouvelles que tu m'as apportécz; va et dis à ton maistre que bien bref en Lorraine seray » (4).
Le 5 juillet suivant, le duc de Bourgogne publia un manifeste en réponse à celui qu'il venait de recevoir, c Nous
• avons veu, écrivait-il en s'adressanl à René, certaines vos
• Lettres, par lesquelles vous faictes narration de plu-
» sieurs choses controuvéez et exquises, pour parvenir à » Nous desclairer vouloir faire service, à rencontre de Nous » et des nostres, à Très-Haulls et Très-Excellens Princes » l'Empereur des Romains et le Roy de France, comme » féodal de chascun d'eulx, et desquels vous dictes estre » excité à la guerre à rencontre de Nous, nonobstant les al-
> liances passéez entre Nous et vous ; lesquelles, comme vous
> dictes, ne vous peuvent empescher, car vous les entendez » estre nulles et y avez renoncé et renoncez par vos dictes » Lettres, voulant estre acquitté suffisamment, et sauf vostre
> honneur. > Il rappelait ensuite à René les clauses du traité de Nancy , lui représentant que ce traité, loin d'être nuisible à la Lorraine, lui avait pr°curé de grands avantages; qu'il n'avait cependant jamais été observé par les Lorrains ; qne la guerre dont la partie occidentale de l'Allemagne était naguère
(1) V. la chron. de Lorr., ibid., t. Itl, preuv., col. liij.
le théâtre ne devait pas être considérée comme une tulle entre ta Bourgogne et l'empire; que par conséquent rien n'obligeait René à prendre les armes pour secourir l'empereur, qui n'était pas attaqué; que René ne tenant, soit comme duc de Lorraine, soit en qualité de comte de Vaodémont, aueun fief dépendant de la France, Louis XI n'avait pu lui ordonner, comme à son vassal, d'épouser sa querelle et de devenir son auxiliaire ; que le duc de Lorraine possédait, au contraire, plusieurs villes et places, châteaux et seigneuries relevant de la Bourgogne, ce qui rendait son agression plus coupable encore; et il disait en terminant : « Si vous requé-
• rons et sommons par ces Présentes, et ceste fois pour tou-
• tes, que, en gardant et observant vos foy, serment et pro-
• messe, vous vous desportiez entièrement de faire et
• foire faire par aulcuns de vos vassaux et subjects guerre, » grief, mort ou dommaige à l'encontre de Nous et de nos
• pays et subjecis, pour les services desdicts Empereur et
• Roy de France, ny d'aultres quelconques ; et si vous aviez
• avec eolx, ou l'un d'eulx, faict traicté, promesse ou ap- » poincteraent à l'encontre de Nous, vous le révocquiez et
• rappeliez comme nul et faict en contrevenant à ladicte in-
• tdligence (au traité de Nancy) ; et aussi souffriez et permet-
• liez nos gens, serviteurs et subjects avoir et continuer leur
• pas^ige par vostre pays se u rement et sauvemenl ; en
• vous Avertissant qu'en faisant le contraire et mettant à
• effeet le contenu de vos dictes Lettres, nous ferons procéder » contre vous, comme il appartient, comme transgresseur et
• violateur de ses foy, serment cl parole; et avec ce ne
• mettons peine, moyennant l'ayde de Dieu uostre Créateur,
• de vous donner à congnoistre les différences d'entre nostre
• amitié et bieuveuillancc, et nostre inimitié et hostilité.... (i)»
J } Ce manifeste est imprimé en ciilicr d»m Calmct, ibitl., col. catvjan,
Le duc de Lorraine n'avait pas attendu la publication de ce manifeste pour commencer la guerre ; l'occasion était des plus favorables, et René comprenait qu'il ne fallait pas donner à Charles le temps de se reconnaître et de traiter avec une partie des ennemis qui l'attaquaient de toutes parts. Pendant que ce dernier s'obstinait à continuer le siège de Neuss, où il voyait son armée décimée, chaque jour, par les combats et les maladies, les Suisses avaient envahi les cantons de la Franche-Comté les plus rapprochés de leur pays et fait subir un grave échec à un corps de Bourguignons; le duc de Bourbon, à la tête d'une armée française, avait pénétré dans le duché de Bourgogne et pris plusieurs places; une seconde armée française avait porté la guerre dans l'Artois et dans la Picardie ; enfin, Jean de Bade, archevêque de Trêves, et divers seigneurs allemands s'étaient jetés sur le Luxembourg et y avaient fait des progrés. Ce fut aussi vers ce pays que René résolut de diriger ses efforts; il réunit aussitôt ses troupes, et le sire de Craon lui amena les quatre cents lances avec lesquelles il occupait, depuis quelque temps, le duché de Bar et la frontière de Champagne (1). Le duc quitta Nancy, à la fin de mai, et investit le château de Pierrefort dont nous avons déjà parlé, et gui avait reçu une garnison bourguignonne. Bien que la place fût regardée comme presque imprenable, Jean de Fléry qui en était gouverneur capitula le 4 juin. Les Lorrains rasèrent immédiatement cette forteresse , qui les avait souvent beaucoup incommodés, traversèrent ensuite la Moselle, s'avancèrent jusqu'à la Nied allemande et s'emparèrent de Faulquemont, le 7 juin. Comme on était entré en campagne sans avoir eu le temps de faire les approvisionnements nécessaires, les vivres ne tardèrent pas à manquer. Le sire de Craon se rendit, avec les Français, à la Croix-sur- Meuse, près de Saint Mihiel, cl invila les Vcrdunois à lui faire
(1) V. la chron. de Lorr., ibid., col. liij et liv.
remettre une somme d'argent pour leur contribution dans une guerre qui , disait-il, leur était commune. Ils refusèrent d'abord, mais ayant appris que le sire de Craoo menaçait de dévaster leur territoire, ils envoyèrent une députation de bourgeois, qui, s'étant présentés en chemise, tète et pieds nus, prièrent le général français d accepter quinze mille écus dont il voulut bien se contenter (1).
Il rejoignit bientôt le duc , qui était logé dans le village d'Ars- sur-Moselle. Les Français s'établirent dans celui de Vain, et les Messins, craignant de voir les bandes qui formaient les deux armées dévaster la riche campagne de Metz, se bâtèrent do leur fournir des vivres et des provisions de toute sorte. Le séjour des Lorrains et des Français se prolongea, et quantité de désordres furent commis par euz ; les villageois maltraités et dépouillés , les bourgeois eux-mêmes, irrités de l'insolence de la soldatesque, furent plus d'une fois sur le point d'en venir aux voies de fait ; mais les magistrats de Metz, surtout ceux qui recevaient des pensions de Louis XI, parvinrent A calmer la colère de leurs concitoyens ; on ordonna seulement, le 49 juin, que les habitants des campagnes se réfugieraient dans la ville avec leur bétail et leurs provisions, afin d'empêcher les Lorrains et les Français de s'en emparer. On prit aussi quelques mesures pour la sûreté de b cité elle-même ; on augmenta la garde des portes ; on plaça, toutes les nuits, des sentinelles dans les carrefours ; on défendit les assemblées ; on arma la bourgeoisie ; enfin, les Sept de la guerre prescrivirent aux soldats qui étaient aux gages de la ville de ne pas quitter leurs armes, aux femmes et aux enfants de se tenir dans leurs maisons , « si hutin • ou noise survenoil », et à qui que ce fût de répandre des nouvelles alarmantes. Le lendemain , les Français se mirent en devoir de vider les caves de Moulins cl d'autres
il) V. ibid.,rol. Iiv.
villages ; les magistrats de Metz y ayant envoyé deux cents soldats qui démontèrent le pont de Moulins, les Français menacèrent aussitôt d'attaquer le château de ce lieu , où les paysans avaient cherché un asile, et Ton eut bien du mal d'empêcher les deux partis de se livrer un sanglant combat. Le 21 juin, disent les chroniques messines , t le doc alla en » pèlerinaige à Saincte-Barbe et passèrent bien cinq cens • avec luy ; et passont parmey les bleids en allant et en re-
» tournant, et prindrent plus de cinq cents bestes à cornes
» Quel pèlerinaige ! » Enfin, le 24 juin , René et le sire de Craon décampèrent, après avoir c faict moult de mal ès vil- » laiges et aux bonnes gens de la terre de Mets, où ils furent » plus de quinze jours ». Les magistrats messins eurent la simplicité d'écrire à Louis XI pour se plaindre de la conduite de ses troupes , et probablement pour réclamer une indemnité ; il est, sans doute, inutile d'ajouter qu'ils ne purent rien obtenir (1).
Les Lorrains et leurs auxiliaires allèrent mettre le siège devant la petite forteresse de Damvillers, située dans le Luxembourg, entre Verdun et Montmédy. Ils placèrent eu batterie plusieurs pièces de canon , entr autres deux bombardes que le duc avait récemment fait fondre à Nancy. Elles battirent les murs avec tant de succès qu'au bout de buit jours le sire de Mont-Quentin , qui commandait dans la ville , demanda à capituler. Les habitants n'en furent pas moins traités avec rigueur ; beaucoup virent piller leurs maisons , et d'autres furent obligés de racheter leur liberté (2). La prise de Damvillers fut le terme des succès de René, et celui-ci apprit bientôt que le duc de Bourgogne se disposait à marcher coo^ tre lui. En effet, Charles avait réussi , grâce aux bons offices du légat du pape , à conclure un traité avec l'empereur. Il
(1) V. Les chron. de Melz, p. 417-419.
(2) V. Chron. de Lorr., dans Calmet, ibid.
avait juré à Frédéric III de lui payer une somme de deux cent mille écus et de marier sa fille, Marie de Bourgogne, à rtrdiiduc Maximilien ; l'affaire de Cologne avait été remise à l'arbitrage du pape Sixte IV, et dés le mois de juin les Bourguignons avaient levé le siège de Ncuss.
Les Allemands, qui s'étaient flattés d'écraser l'armée de Charles , accueillirent a? ec de violents murmures la nouvelle de cette convention ; mais elle était signée, et Frédéric, content (fa voir arraché ce qu'il désirait , se retira en Autriche et ne fit aucune attention au mécontentement des électeurs et des princes de l'empire. René n'avait attaché, dans les premiers moments, que peu d'importance à un événement qui pouvait entraîner sa raine ; il s'imaginait que Louis XI , fidèle i ses promesses, lui fournirait les secours nécessaires pour résister au duc de Bourgogne, et il espérait que Charles, assez occupé de sa guerre contre la France et contre les Suisses, ne tournerait pas sur-le-champ ses armes contre la Lorraine. Il
Chartes- le-Témérairc n'eut pas plustôl quitté les environs de Xeoss, qu'il ordonna au maréchal de Luxembourg de prendre l'offensive, et comme ce dernier n'avait pas assez de forces p«wr obtenir de grands avantages , il lui envoya des bandes italiennes conduites par le comte de Campo-Basso. Cet émigré napolitain avait servi fidèlement les princes de la mai' son d'Anjou, mais, fort « pauvre de meubles et d'héritaijrcs », if avait jugé à propos, après la mort du duc Nicolas, d'entrer ait service de la Bourgogne, quoique René Ier, pour récomp^oser ses services et son dévouement, I eût nomme conseiller, chambellan, et lui eût donné, avec faculté de Je transmettre à *<-? enfants mâles, le ehàlcau-bas de Commercy (I). Campo- Ro5so et le maréchal du duché de Luxembourg ne rencon-
,1) V. une p,ew relative à cette donation dans l'Ilbt. de Commerev fMr M. Dament, t. I, p. 3IJS-3M.
trérent plus d'ennemis dans celle provinee. L'archevêque de Trêves et les seigneurs allemands qui raccompagnaient s'étaient retirés, dés qu'ils avaient eu connaissance du traité conclu entre Charles et Frédéric III. D'un autre côté, René H n'avait pas jugé à propos de pousser plus loin dans le Luxembourg, après la prise de Damvillcrs, et s'était replié sur le Barrois. Les Bourguignons le suivirent, enlevèrent les châteaux de Landres et de Gondrecourt-en-Voivre, et investirent le bourg de Conflans-en-Jarnisy, qui s'élève au confluent de l'Orne et del'Iron. Un capitaine gascon appelé Gratien d'Aguerre, à qui le duc avait confié la défense de cette place, soutint vigoureusement les attaques des généraux bourguignons , quoique ceux-ci eussent six mille hommes et de l'artillerie. Jean VII comte de Salm et maréchal de Lorraine , posté à Briey avec un corps de troupes assez peu nombreux, faisait tous les jours des courses jusque dans les environs de Conflans, harcelait l'ennemi, lui coupait les vivres et emmenait prisonniers les soldats qui s'écartaient pour marauder. René, se disposant à secourir les assiégés, vint trouver le sire de Craon, qui occupait le bourg d'Hattonchâlel avec ses quatre cents lances, et le pria de le rejoindre pour marcher ensemble contre les Bourguignons. Mais la politique de Louis XI venait de changer. Craignant d'avoir à lutter à la fois contre l'Angleterre et la Bourgogne, il avait résolu de ne pas continuel* la guerre, et pendant qu'il signait des lettres accordant au duc de Lorraine le titre de lieutenant-général en Champagne et pays voisins (Brie, Sens et Langres) , « avec pouvoir d'y faire or- » donnances, mandemens et assemblées de gens de guerre, > d'assiéger toutes places rebelles et de donner grâces » (I), il avait secrètement envoyé au sire de Craon des instructions qui lui recommandaient d'éviter un engagement avec les trou* pes de Charles. Aux instances que fil René pour le décider à
(t) V. Trésor des chartes, layette Jiar mouvant, uw 12.
accompagner les Lorrains , le général français répondit qu'il n'avait pas d ordre du roi qui lui prescrivit d'en venir aux mains avec Campo-Basso , el bientôt on le vit se diriger du coté de la Champagne. Avant de partir, il fit savoir aux Bourguignons que le duc s'approchait avec des forces supérieures, et ceux-ci, chargeant à lu hâte leur artillerie et leurs bagages, reprirent le chemin de Luxembourg. L'armée lorraine ne put les atteindre, mais quelques gentilshommes qui couraient la campagne, du côté de Sivry, arrêtèrent et dépouillèrent une troupe de marchands luxembourgeois, conduisant plusieurs ▼oitures chargées d'étoffes de soie el d'autres objets prédeux (1).
La partie septentrionale du Barrois était à peine évacuée par les Bourguignons, quand le duc de Lorraine apprit que Louis XJ et le roi d'Angleterre venaient de conclure, à la fin d'août, une trêve de neuf ans, qui rendit la liberté à la malheureuse Marguerite d'Anjou, fille de René Ier et veuve de Henri VI. Aussitôt après, le duc de Bourgogne, délaissé par son allié le plus puissant, exprima également le désir de traiter. Ses plénipotentiaires el ceux de Louis, s'élanl réunis dans le château de Soleuvrcou Soleure, près de Luxembourg, convinrent, le 13 septembre, d'une trêve qui devait durer neuf ins, et Louis en signa les articles à Vcrvins. Il s'était engagé a ne pas faire la paix sans y comprendre le duc de Lorraine; néanmoins, les historiens sont partagés sur la question de savoir si la convention de Vervins renfermait une clause relative à cette promesse. Les écrivains bourguignons ont prétendu que Louis XI avait tenté de faire des réserves en faveur de René, et que Charles avait exigé que le monarque abandonnât ce prince à son malheureux sort. Nos historiens ci divers auteurs français ont écrit que Louis n'avait rien ▼ovin stipuler au sujet de la Lorraine, et avait laissé le pou-
(I) V. Chron. de Loir., ibid., eo». bv et Iv.
voir au duc de Bourgogne de traiter ce pays comme il l'entendrait. Quoiqu'il en soit, le diic agit comme s'il n'avait absolument aucune crainte du côté de la France, et pressa les préparatifs de l'expédition qu'il méditait.
Pendant toutes ces négociations, René, qui ne pouvait croire à la perfidie de son allié, se disposait à résister aux efforts de Charles-le-Téraérairc. Pour se procurer les moyens de soutenir la lutte avec avantage, il aurait dû convoquer les Etats-Généraux et leur demander quelques subsides; il avait déjà réuni les Etats avant de commencer la guerre, et ils avaient approuvé sa conduite (1); mais il craignit peut-être de ne pas obtenir le même appui dans une seconde session, car Charles n'avait rien négligé pour intimider les gentilshommes, dont l'influence était prépondérante. Il ne s'était pas borné à répondre au défi de René ; il avait fait rédiger et publier en même temps un second manifeste, une espèce de proclamation adressée & la noblesse lorraine; il la menaçait de son courroux si elle donnait aide et secours au duc ; et, d'un autre côté, ses agents secrets tâchaient de gagner certains seigneurs, en leur rappelant qu'ils avaient autrefois servi la Bourgogne, et en leur faisant espérer de magnifiques récompenses, s'ils trahissaient leur souverain (2).
Le duc de Lorraine s'était retiré à Pont-à-ftflousson, où il s'occupait à réorganiser son armée. Il y fut rallié par un corps de six mille hommes , cavalerie et infanterie, que lui envoyaient les villes de Strasbourg, Colmar, Schelestadt, Fribourg, Thann et Bâle. Adam Zorn commandait le contingent de Strasbourg, Jean de Housse celui de Colmar, Bernard de Honstein celui de Bâle, Walther celui de Thann, et Antoine de Falkcnstcin celui de Schelestadt. Un habitant de la Croix -aux -Mi nus , nommé Colinei, amena une bande assez
(1) V. ibid., col. liij.
(2) V. l'ouv. de M. Uugucnin, p. 48.
□ombreuse qu'il avait recrutée dans la vallée de Saint-Amarin el aui environs. Le duc prit à son service plusieurs chefs d'aventuriers : le Grand Michault, le Grand Bertrand, Ménault d'Aguerre (1), frère du capitaine qui venait de défendre Confia os, Gaspard Zorn de Kitlach, Fortune, Jeannot de Bidos, Jean-Baptiste de Roquelaure, qui étaient presque tous gascons, et un condottiere italien, que la chronique de Lorraine appelle U Petit Génois. Malheureusement, une contagion vint fondre sur celte armée composée d'éléments hétérogènes et enl« beaucoup de soldats, dans l'espace de quinze jours. René ne savait à quel parti s'arrêter, et il allait, sans doute, essayer de reprendre l'offensive, lorsqu'on annonça que le duc de Bourgogne s'avançait avec quarante mille hommes et une formidable artillerie (2). Il n'avait pas perdu de temps, après la levée du siège de Neass, pour refaire son armée affaiblie par les combats, les privations et les maladies ; ayant donné au comte de Campo-Basso l'ordre de le rejoindre avec les six mille hommes qui avaient échoué devant Conilans, il avait invité ses alliés à lui fournir immédiatement des secours. Georges de Bade , évèque de Metz, qui pensait toucher au moment où les villes d'Epinal et de Sarre bourg seraient restituées i son temporel , accourut avec un contingent peu considérable , mais formé d'excellents soldats (3). Un prince napolitain, Frédéric de Tu rente, entreprit de traverser la Lorraine, avec six cents gentilshommes bourguignons et francs-comtois ; ils arrivèrent sans accident jusqu'au village de Varangéville, et la garnison de Nancy, qui en fut avertie trop tard, ne put essayer de les surprendre. Ils passèrent la nuit à Varangéville, partirent le lendemain, de grand matin, et se
'1) Mentait d'Aguerre était déjà depuis quelque temps au service de Resse ; t., au Trésor des chartes, le registre des Lettres-Patentes pour
(f) V. Chron. de Lorr., ibid., col. hr. (3) V. Cherrier, ibid., p. IHi et 189.
dirigèrent vers Metz. On les aperçai du haut des remparts de Nancy, mais comme ils étaient au delà d'Essey, on n'essaya pas de tirer sur eux , et ils réussirent a opérer leur jonction avec Charles-leVTémérairc (t).
Le duc de Lorraine , en apprenant l'arrivée prochaine de ce prince, réunit un conseil de guerre, et ou délibéra sur les mesures à adopter dans les circonstances difficiles où Ton se trouvait. Les officiers les plus expérimentés conseillaient d'abandonner les petites villes, qui ne pouvaient opposer une résistance efficace ; d'en utiliser l'artillerie et les munitions pour augmenter les moyens de défense des places principales; de mettre dans ces dernières , notamment à Nancy, à Epinal, à Pont-à-Mousson , des garnisons nombreuses ; de tenir la campagne avec le reste de l'armée ; d'éviter toute action décisive ; de harceler l'ennemi ; d'attaquer les convois qui lui amèneraient des vivres , et de ne pas lui laisser un instant de repos. Ils représentèrent que la mauvaise saison n'était pas très-éloignée, et que si l'on parvenait à empêcher pendant quelque temps la chute des forteresses les plus importantes, la position des Bourguignons deviendrait périlleuse, et qu'ils seraient contraints de battre en retraite. Malheureusement, l'ingénieur Nicolas Rolin de Neufchâteau, que le duc avait charge d'inspecter les places, soutint que celles dont on proposait l'abandon avaient des fortifications suffisantes pour soutenir des sièges ; il prétendit que le duc de Bourgogne s'amuserait, sans doute, à les enlever l'une après l'autre ; que l'on sauverait de cette manière les villes principales, et que l'on serait plus en état de reprendre l'offensive pendant l'hiver ou bien au printemps (2). L'avis de cet officier fut goûté, et les différents corps de troupes qui composaient l'armée furent disséminés dans tous les lieux que l'on voulait défendre. Comme on pré-
(1) V. Citron, de Lorr., ibid., col. lvj.
(2) Métn. de Thierriat cités par Chevrier, ibid., p. 183 et 184.
samait que la fille de Briey, qui n'es! pas trés-éloignéc de la frontière du Luxembourg, sérail attaquée la première, le duc fii remit le gouvernement à Gérard d'Avillers, capitaine plein d'expérience et de valeur; plusieurs gentilshommes barrisiens et quatre-vingts soldats allemands furent placés sous ses ordres. Le bâtard de Va u démont , qui devait être un fils du comte Antoine, fut envoyé à Epinal avec une forte garnison ; des détachements plus ou moins considérables furent dirigés sur les petites villes, qui se trouvèrent de la sorte à l'abri d'un coup de main , mais restèrent incapables de résister à une armée aussi nombreuse que celle du duc de Bourgogne. Les comtes de Salm, d'Apremont, de Nassau, de Bitche et de Réchicourt, suivis des contingents qu'ils avaient amenés, se retirèrent dans leurs principautés, pour les protéger au besoin ou pour attendre les événements. La défense de Nancy lit confiée au bâtard de Calabre et à Colinet de La Croix-aux- Mines, auxquels on donna quatre mille soldats, presque tous allemands, qui avaient promis « au Duc foy et loyauté, de » vivre ou mourir à le bien servir » (1). Comme la conservation de la capitale était d'une grande importance, les deux gouverneurs s'occupèrent sans relâche d'en perfectionner les fortifications. On a déjà fait observer, dans le cours de cet oouige, que Nancy n'était formé au XVe siècle que des quartiers dont se compose la ville vieille. Son enceinte consignait an carré long assez irrégulier ; elle s'étendait sur le coté méridional de la Carrière et sur les jardins de la préfecture actuelle , jusqu'à la rue de l'Opéra , tournait au nordnu^st vers le cours Léopold cl la place de Grève , longeait ce cours et cette place jusqu'à la rue de la Pépinière, cl redescendait au sud est dans la direction de la porte Royale. L'enceinte était garnie de distance en distance de tours plus ou moins élevées ; elle était percée de deux portes ; l'une, qui
(1) V Chroo.d«Lorr., ibid.
existe encore , regarde le nord-ouest ; c'est la porte Notre- Dame , construite sous le régne de Jean II ; la seconde, doni nous ayons tu disparaître les ruines en 4847, était tournée du côté du sud-est ; on la nommait porte Saint-Nicolas , parce qu'elle conduisait à la ville de Saint-Nicolas-de-Port. Une poterne placée prés de la rue de la Monnaie, et une autre poterne percée dans la muraille du palais ducal permettaient à la garnison de sortir sans être aperçue par les assiégeants. Le palais lui-même était voisin de l'enceinte, et sa muraille se confondait, au nord-est, avec celle de la Tille. Un fossé étroit et peu profond bordait partout le pied de l'enceinte, et au delà de ce fossé, mais sur certains points seulement, on voyait des barbacaoes, sorte de fortification avancée qui faisait partie du système adopté par les ingénieurs du XVe siècle. Quelques-unes des tours présentaient une assez grande élévation, et de leur sommet il était facile d'inquiéter l'ennemi quand il s'approchait du rempart. Trois faubourgs bien peuplés (les faubourgs Saint-Dizier , Saint- Nicolas et Saint-Thiébaut) et une foule de bordes ou maisons de campagne couvraient les environs de Nancy et pouvaient favoriser les travaux des assiégeants. Un des premiers soins des gouverneurs fut de raser les trois faubourgs et de mire couper les arbres des jardins. Les bois provenant de ces démolitions et de ces abatis furent conduits dans la place, ainsi que les échalas des vignes et les objets de nature à être utiles aux Bourguignons. On établit devant les deux portes et devant la poterne Saint-Jean de gros boulevards en terre, et on disposa sur les portes et sur les tours, particulièrement sur la tour du Terreau située vers le haut de la rue Saint- Michel, des bombardes et des serpentines qui devaient balayer tous les abords de la ville (4).
Après avoir donné les instructions nécessaires pour la oe-
(DV.ibid.
fense et l'administration de son duché, René prit en haie le chemin de la France, se rendit auprès de Louis XI, lui rappela les termes du traité qu'ils a?aient conclu et lui exposa que, malgré le serment fait par le roi de comprendre la Lorraine dans les arrangements qu'il pourrait arrêter avec le duc de Bourgogne, ce prince n'avait pas craint de pénétrer dans la partie septentrionale du Barrois et menaçait d'envahir tout le pays. « Monsieur le Roy, lui disait-il, vous sçavés que promis m'a vies que toutes et quantes fois que le Doc de Bourgongne viendrait en Lorraine, de vostre puissance m aideriés ; c'est que je vous certifie que à cestc heure il y est avec grande armée ». Mais Louis lui répondait : • Point ne le crois que sa personne y soit; très- bien y a peu envoyer ». René moutra au roi, quelques jours après, des kurej» du conseil de Lorraine qui ne laissaient pas le moindre doute sur l'arrivée de Charles-le-Téméraire. Louis feignait néanmoins de ne pas y ajouter foi et disait : « Par la Pasquc Dieu, quand je le sçauraye, je iray en personne raoymesme; je vous veulx donner huit cens lances; avec vous les muerez ; avec vostre puissance (votre armée) je crois uuen aurés assés » (I). Mais, malgré l'indignation que le monarque feignait de ressentir et malgré ses protestations d'amitié, René demeura longtemps à la. cour de France sans obtenir autre chose que des promesses.
Ce manque de parole de la part de Louis XI affligeait d'autant plus le duc de Lorraine qu'il recevait, chaque jour, des nouvelles désastreuses. Charles avait franchi la frontière du Barjois vers le 20 septembre et avait aussitôt, comme on r avait prévu, formé le siège de Briey, dont la possession était neceisaire à l'armée bourguignonne pour assurer ses communications avec le Luxembourg. La ville, quoique battue par •m canons de gros calibre, se défendait avec avantage, lors-
«l; V. ifed., ctA. Ivij.