‹ Histoire de Lorraine (volume 3)Chapitre 10 sur 11 · CHARLES II · texte numérisé non relu

CHARLES II

Le nouveau duc de Lorraine fut élevé à la Cour du duc de Bourgogne, Philippe-le- Hardi , fils du roi Jean ; et, quand Charles eut Tàge convenable, ce prince le mena à la guerre avec lui. Le jeune prince se trouva, en 1382, à la bataille de Roosebeke;ilprit également part aux campagnes qui eurent lieu, les années suivantes, pour compléter la soumission des Flamands, et, en 1388, il suivit l'armée lorsqu'elle s'avança vers le Rhin afin de châtier le duc de Gueldres^ qui avait déclaré ta guerre au roi de France (1).

Charles avait environ vingt-cinq ans lorsqu'il succéda à son père. Il convoqua sur-le-champ les États-Généraux (2) ; mais on ne sait pas quelles mesures furent prises dans cette session, et il est probable qne le duc, fort jaloux de son autorité, ne réunit les États que pour la forme et ne soumit à leurs délibérations aucune question importante. Au mois de mars de l'année 1391, il partagea avec son frère,Ferri,les biens qui venaient de la succession paternelle, et il abandonna à Fei^ les domaines de

(1) V. Calmet, Hist., t. II, col. 665-657.

(2) V. les dmpMres do Bournon, règne de Charles II, dans le Recueil cité.

Rumignj et de Boves, ainsi que plusieurs autres terres considérables situées dans la Picardie, le Hainaut, etc. (1).

Il s'occupa également du procès que les habitants de Neufchàteau avaient intenté à soniièiKSiMtecomba, comme celui-ci, et le Parlement rendit, en IgBl^ni nonrel arrêt, qui confirmait le premier, et par leqnel fl^tait fait c inhibitions et deffences c audict Duc de ne meffaire ou forfaire auxdicts habitans, nj à c aulcun d'iceux, soit en leurs corps, soit en leurs biens, par c soy ou par personne interposée, à peine de mille marcs d*arc gent » En même temps, le Parlement députa pour exécuter Farrêt un de ses membres, c Monsieur M" Gaillard Petitc Famé », et ce dernier s*étant aussitôt rendu à Neuf château fit c boucher, murer et estouper la poterne et entrée du chastel c qui issoit aux champs, emplir les fossez qu'avoit fait faire le « Duc Jehan, ester et deffaire les ponts-levis et planchettes c estans du costé de la ville » (2). Les Neufchàtelois obtinrent de la sorte satisfaction pour la plupart de leurs griefs ; ils n'osèrent toutefois demander le remboursement des trois mille francs qui leur avaient été extorqués, et le Parlement ne prononça pas sur ce sujet; mais les bourgeois ne renoncèrent pas à leur prétention. Le 9 mars 1391, Charles VI c pardonna » au duc de Lorraine et à Ferri son frère < les cas et excès » commis par le duc Jean (3); la concorde sembla rétablie entre Charles II et les Neufchàtelois ; ceux-ci firent à leur souverain < plusieurs ff gratuitez et dons, et aussi à la Duchesse sa femme et à leurs c enfans »; et Charles, de son côté, paraissant abjurer ses projets de vengeance, donna aux bourgeois une marque de sa bonne volonté à leur égard. Il est vrai que ce ne fut peut-être pas de

(1) Y. Facte de partage, dans Hugo, Traité^ etc., p. cxlix-clv.

(2) V. Arrêt de i4i%, p. 61-53.

(3) V. au Trésor des chartes, Tinventaire de la layette citée, n<»42.

son plein gré. Quoi qu'il en soit, le 5 janvier 1398, le duc assista à une séance du Parlement et déclara que, « pour l'honneur et

« révérance du Roy, et, en présence du Roy, il remettoit

<K auxdicts habitans et, communauté dudict Neufchastel tout le « mautalent et ire qu'il avoit contr'eux » (1). Cependant ces dispositions bienveillantes ne tardèrent pas à faire place à des sentiments opposés. Le duc de Lorraine laissa éclater à diverses reprises la haine qu'il éprouvait contre les Neufchâtelois. Il dit même publiquement « qu'ils avoient faict mourir son père, et <K qu'il n'estoit pas seigneur de ladicte ville, mais l'en estoit le a Roy, et les gros bourgeois d'illec, et que les vilains de ladicte c ville faisoient plus grande recognoissance et obéissance au « Roy qu'à luy, et le deschéritoient de la ville » (2). Dans sa colère, il leur prodiguait les épithètes les plus outrageantes, et notamment celle de Jacques, les confondant ainsi avec les serfs qui s'étaient insurgés vers l'année 1350, et dont la révolte avait reçu le nom de Jacquerie. Thierriat et Ghevrier ont tenté de prouver que telle n'est pas l'origine du sobriquet de Jacques^ que l'on appliquait encore naguère aux Neufchâtelois ; mais leur rhétorique n'a pas eu grand succès. Citons néanmoins un des arguments de Thierriat : « Advint que ceux de Neuf-Château < eurent nom de Jacques de ce que iceux apprivoisoient des « oisels qui avoient mesme nom, comme il advient céans (à « Mirecourt) qu'on nous donne le surnom de Hoche-culs, pour « quoy (parce que) cet oisel est tant vulgaire que les bords du « Madon en sont tout couverts » (3).

Le duc de Lorraine avait dit, en parlant des habitants de Neufchâteau, c qu'il courrouceroit en corps et en bien les « dits habitans..., tellement qu'ils l'aperceveroient » ; aussi,

(1) V. Arrêt de 1412, p. 55-58.

(2) V. ibid., p. 58.

(8) V. Ghevrier, p, 184-186.

.a frayeur fat^lle grande, et plusieurs personnes appréhendant que Charles ne se bornât pas à des menaces, quittèrent la ville et allèrent s'établir en France (1). Un procès que les Neufchâtelois eurent, en 1&02» aa sojet du meurtre d*un français, nommé Guyon de la Borde, qui avait été tué par quelquesuns d'entre eux, fit espérer à Charles qu'il pourrait leur arracher quelques concessioDS. Ayant obtenu du roi de France Tautorisation de transiger avec les bourgeois, il se rendit à Neufchâteau, et le 13 avril 1&03, il leur ordonna de se réunir « en la cime- < tière de l'église parochiaul de Sainct-Nicolas 3. Cédant à la crainte, ils reconnurent que le duc de Lorraine avait le droit d'établir dans son château « des poternes et issues pour sortir c et entrer aux champs ; que les empeschemens qu'ils avoient « mis avoient été faicts induement », et ils renoncèrent c à a toutes demandes et procès intentez à ce subject ». Leduc, de SQU côté, leur remit la somme de sept mille francs qui restait à payer sur l'amende de dix mille à laquelle ils avaient été condamnés par Jean P', avec les frais et dépens du procès jugé par le Parlement (2).

Le désir de ne pas interrompre le récit de ces querelles nous a fait anticiper sur l'ordre des temps, et il est nécessaire de remonter aux premières années du règne de Charles II. Quand ce prince eut mis en ordre les affaires de son duché, il songea à contracter une union convenable. Henri V, comte de Vaudémont, était mort et n'avait laissé que deux filles. La seconde épousa Thiébaut de Neufchâtel, maréchal de Bourgogne, auquel elle apporta en dot les domaines de Châtel-sur-Moselle, Bainvilleaux-Miroirs et Chaligny. L'aînée, qui se nommait Marguerite, hérita du comté de Vaudémont et fut mariée à Jean de Bour-

(1) Arrês de i4i%, p. 61.

(2) L'original de cette transaction se trouvait autrefois au Très, des ch., layette citée, n» 8.

gogne-Comté, sire de Montagu, et ensuite à Pierre de Genève. Marguerite était, depuis peu de temps, veuve pour la seconde fois, lorsque le duc de Lorraine forma le projet de Tcpouser et de réunir de la sorte à ses états le comté de Vaudémont, qui en était séparé depuis plus de trois siècles. Il chargea son frère, Ferri, sire de Rumigny, d'aller trouver Marguerite, et de lui faire agréer la proposition dont il s'agit. Le négociateur, qui ne manquait pas d'ambition, demanda pour lui-même la main de la comtesse, et comme Charles II aimait beaucoup Ferri, il consentit à renoncer en sa faveur au dessein qu'il avait conçu. Le sire de Rumigny devint alors comte de Vaudémont, et c'est de lui que sortit la dernière branche de cette maison souveraine (1). Le duc tourna ses vues d'un autre côté et se maria, en 1393, avec Marguerite de Bavière, fille de Robert électeurpalatin (2).

Sur la fin de la même année (13 décembre), Charles II conclut un accord avec le duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, au sujet de plusieurs gentilshommes bourguignons qui avaient fait une «r chevauchée » sur les terres de Lorraine, et que le duc et son frère Ferri avaient surpris et obligés de se rendre. Charles consentit, pour « nourrir paix et amour », à remettre en liberté tous ses prisonniers, sans exiger de rançons, et ceux-ci s'engagèrent d à ne porter ou faire porter aulcun dommaige, mani- « festement ou occultement, par voie oblicque ou aultrement, ff par eulx, ne paraultres », au duc de Lorraine et à son frère, ce à leurs terres, hommes ou subjectz, ne à aulcun d'eulx, sous « peine d'estre tenuz et réputez mauvais, parjures et infâmes,

(1) La descendance masculine de Gérard premier comte de Vaudémont avait fini, en 1346, à la mort de Henri lY. Sa sœur Marguerite, épouse d'Ancelin de Joinville, hérita du comté de Vaudémont, que son fils Henri V posséda après le décès d'Âncelin.

(2) V. Calmet, Hist,, t II, col. 658 et 659.

€ en tontes conrs, et devant tons seigneurs on jnges, sans aymr c canse on raison d*enlx deffendre à rencontre > (1).

Dom Calmet et Chevrier, snr la foi d*nn chroniqnenr qu'ils ne nomment pas, placent vers le même temps une guerre entre Charles II et la ville de Strasbourg. Les bourgeois de cette ville, non contents de refuser d'acquitter une redevance qu'ils payaient au duc de Lorraine, auraient fait une excursion dans les états de celui-ci et se seraient avancés jusqu'à Blàmont; mais, défaits dans un combat livré près de ce lieu, ils auraient été contraints de chercher un refuge derrière les murs de Strasbourg, que le duc aurait bloqué, et, pour acheter la paix, ils auraient donné à Charles une indemnité assez considérable, et prqmis d'augmenter la redevance qu'ils soldaient tous les ans (2). Nous n'avons vu aucun titre relatif au traité ; d'un autre côté, l'invraisemblance du récit et le silence gardé par les historiens alsaciens nous portent à ranger cette guerre et toutes ses circonstances au nombre des fables.

Les années 139& et 1395 furent paisibles. En 1396, beaucoup de Lorrains partirent pour la Hongrie, qui était menacée par les Turcs ; et le 28 septembre fut livrée la bataille de Nicopolis, dans laquelle périrent plusieurs, milliers de chevaliers français, bourguignons, etc. Philippe, fils de Robert duc de Bar et trois chevaliers messins : Laurent le Goumaj, Jean Braidj et Jean Corbe, perdirent la vie dans cette journée. Henri, fils aîné du comte de Bar, y fut fait prisonnier (3); et, le 3 mai 1397, son

(1) Y. le titre dans Calmet, Eist. t. II, Preuves^ col. dclxxj et dclxxij .

(2) Y. Chevrier, p. 214 et ^15; Calmet, ibid., t. II, col. 660 et

(3) M. de Barante rapporte, d*aprÔ8 nn chroniqueur qu'il ne nomme pas, qne Henri de Bar montra beaucoup de constance, pendant sa captivité, et ne cessa de^ consoler et de réconforter les seigneurs faits prisonniers en môme temps que lui. Y. Histoire des ducs de Bourgognef édit. de 1839, t. II, p. 208.

père donna commission à un gentilhomme nommé Jean de Sevry d*aller en Turquie pour négocier et obtenir, moyennant une forte rançon, Télargissement du jeune prince ; cette mission fut couronnée de succès ; mais Henri mourut à Capo-d'Istria, en octobre 1397, au moment où il revenait dans sa patrie (1).

Le duc Charles n'avait pas jugé à propos de s'associer à une expédition aussi aventureuse. Un biographe anonyme, cité par Dom Calmet, assure que ce prince avait pris part (avant la mort de son père) à l'entreprise tentée contre Tunis par les Génois et par le duc de Bourbon. 11 est impossible de contester, comme de prouver, l'exactitude d'une pareille assertion (2); mais il est certain que Charles II, imitant l'exemple de Jean P', se rendit en Prusse pour aider les Chevaliers Teutoniques, presque toujours en guerre contre les peuplades qui les avoisinaient. Le 25 novembre 1399, plusieurs nobles messins: Jacques Dex, chevalier, Jean Noiron, Jean de Vie, Louis Paillât, Jean de Vaudrevange, Perrin le Gournay, Jean Crowellet dit Faulquenel, Guerciriat BouUay et Molrisat de la Tour, vinrent à Nancy pour joindre le duc, avec lequel ils se mirent en route. Quand ils furent arrivés, le prince leur offrit de pourvoir à toutes leurs dépenses s'ils voulaient marcher sous sa bannière ; mais les Messins refusèrent avec obstination, et, sur le point de repartir, ils voulurent prendre un autre chemin que le duc ; Charles les pria alors d'oublier leurs différends, et ils revinrent ensuite le samedi avant le dimanche des Rameaux, 10 avril l&OO ; d'où il résulte qu'ils ne firent pas un bien long séjour en Prusse, et que leur présence ne dut pas être très-utile à l'Ordre teutonique (3).

(1) y. Les Chroniques de la ville de Metz, p. 119 ; Calmet, ibid., t. I, col. czcviij. Le même auteur a publié, (ibid., t. II, col. dclxxiv et dclxxv) le testament que Henri fit rédiger à Gapo-dTstna, le 1" octobre 1397.

(2) V. Calmet, ibid., t- II, col. 659.

(S) V. les Chroniques de Metz^ p. 120.

Il était bien temps, au surplus, que le duc de Lorraine regtgnàt ses états. La plupart des princes allemands, qui supportaient avec impatience les désordres et rincapacité de Wenccslas, roi des Romains, avaient formé le projet de lui enlever la couronne. Le 20 août 1400, les électeurs de Cologne, de Trêves, de Mayence et TÉlect^ur-palatin prononcèrent la déposition de Wenceslas et choisirent, à sa place , TÉlecteur-palatin Robert, qui fut couronné à Cologne comme roi des Romains, le 6 janvier 1401. Son autorité ne fut pas immédiatement reconnue par tous les princes et toutes les villes impériales, et Robert fut obligé de prendre les armes pour réduire les partisans de Wenceslas. Charles II, qui avait épousé la fille du nouveau roi des Romains, se déclara naturellement en sa faveur, et, tandis que Robert franchissait les Alpes pour aller combattre Jean Galéas, duc de Milan, dont les progrès Tinquiétaient, le duc de Lorraine fit le siège de la ville de Toul, qui restait attachée aux intérêts de Wenceslas. Robert avait envoyé des députés aux habitants de Metz et de Toul pour leur annoncer son élection, et les engager à se soumettre. Les magistrats messins < firent response qu*ilz « rendoient graice à Dieu de ce qu'il avoit promeu ung si noble « et veiiueulx prince au Sainct Empire^ et que la matière qu*ilz « (les députés) avoient proposée estoit fort ardue et pondéreuse, € et que d'icelle affaire ilz ne pouvoient bonnement délibéreir « ne donneir response avant le jour de feste sainct Martin « d'hjrveir ; et que après icelluy jour, s'il leur plaisoit retour- « neir ou renvoier à Mets, on leur donroit response de tout ce « qu'ilz aueroient délibéré et conclu, et ainsy comme ilz « aueroient trouvé par conseil » (1). Les magistrats de Toul s'exprimèrent à peu près dans les mêmes termes, et les envoyés, foi*t mécontents du succès de leurs négociations, s'abouchèrent avec le duc de Bar, qui s'empressa de se déclai-er pour Robei-t,

(1) V. les Chroniques de Metz, p. 121.

et s*unit au duc de Lorraine contre les amis de Wenceslas. Les deux princes auraient bien voulu s'emparer de Metz, mais, comme ceite ville était trop puissante pour être facilement réduite, ils résolurent d'attaquer celle de Toul, dans Tespérance que les Messins finiraient par se soumettre d'eux-mêmes. Charles II avait, d'ailleurs, un grief contre les Toulois, qui refusaient de solder la pension annuelle de cent livres qu'ils payaient autrefois aux ducs de Lorraine. Les bourgeois prirent sur-lechamp leurs mesures pour se mettre en état d'opposer une vigoureuse résistance, et, craignant que l'abbaye de Saint-Léon, construite près de la porte qui regarde Nancy et presque sur le bord du fossé, ne favorisât les attaques des assiégeants, ils rasèrent l'église et les bâtiments conventuels et prièrent les Chanoines-réguliers de se retirer provisoirement à Liverdun, en promettant de leur faire construire une autre abbaye, quand le danger serait passé (1). Vers le mois d'avril 1402, le duc, accompagné de Ferri, comte de Vaudémont, et d'Edouard, marquis lie Pont-à-Mousson et fils du duc Bar, se présenta devant Toul et en forma le siège. Les Lorrains commencèrent par ravager les environs de la ville. Ils détruisirent les récoltes, incendièrent les moulins et coupèrent par le pied les vignes et les arbres à fruits. Le duc établit sou camp sur la montagne Saint- Michel, le mit hors d'insulte, au moyen d'une forte palissade, et fit dresser une batterie de plusieurs pièces de canons, qui ne cessèrent de lancer des projectiles sur les maisons et les remparts. Le comte de Vaudémont garda le cours de la Moselle, afin d'empêcher les bourgeois de recevoir des vivres ; enfin, le marquis de Pont-à-Mousson dressa ses tentes sur une petite hauteur

(1) Le P. Benoît a publié, dans son Histoire de Metz y p. 511 et 512, Textrait d'une transaction conclue, après le siège, entre les chanoines de Saint-Gengoult et les Toulois, pour la cession de l'église Saint-Anian aux chanoines-réguliers de Saint-Léon.

qui domine le faubourg Saini-Epvre. Les habitants de ce faubourg et les religieux de Tabbaye, qui se disaient Lorrains, prirent parti pour Charles II, et les bourgeois, profitant d*un moment où les assiégeants ne se tenaient p|is sur leurs gardes, firent une sortie, mirent le feu dans les maisons du faubourg et n*épargnèrent pas Tabbaye elle-même. Ils avaient compris qu'ils succomberaient, tdt ou tard, s'ils n'étaient secourus, et ils avaient dépêché vers le roi de France, ou pour mieux dire vers le duc d'Orléans qui gouvernait sous le nom du roi, un homme de confiance chargé de représenter qu'il importait à la France de ne pas permettre au duc de Lorraine de s'emparer d'une ville aussi considérable ; ajoutant qu'il ne manquerait pas de la garder pour lui, sous prétexte de la maintenir dans l'obéissaDce envers le roi des Romains. Le duc d'Orléans, qui soutenait les intérêts de Wenceslas, peut-être parce que le duc de Bourgogne penchait pour Robert, le duc d'Orléans, disons-nous, goûta ces raisons, et le 1& juin il fit expédier des lettres royaux enjoignant au bailli de Vermandois de « prendre, saisir, arrester et c mettre » en la main du roi, c réaiment et de faict, toutes les ff terres^ fiefs et possessions » que le duc de Lorraine et son frère avaient dans le bailliage de Vermandois, c pour plusieurs c malefaçons, entreprinses, extorcions et aultres grans griefs et « dommaiges, qui sont venus à nostre cognoissance, dit le roi, c avoir été fais à noz bien amez les citoiens et habitants de la « ville de Toul, estans en nostre sauvegarde et protection, par « nos chiers cousins le Duc de Lorraine, Ferri de Lorraine, comte « de Vaudémont, leurs gens, officiers et députez » (1).

Le duc d'Orléans espérait que Charles II renoncerait à son dessein pour obtenir la restitution des riches domaines qui venaient d'être séquestrés ; mais le siège de Toul continua. Les

(1) Ces lettres sont imprimées dans Benoît, Origine de la Ifatson de Lorraine, p. 870 et 371.

habitants, réduits à la disette après deux mois d'investissement, demandèrent à capituler, et le duc, qui craignait peut-être de voir le roi de France intervenir d'une manière plus efficace, prêta l'oreille à leur proposition. Il déclara renoncer aux droits de vouerie, de gouvernement, de préfecture qu'il prétendait posséder, et moyennant cette renonciation, les bourgeois convinrent de lui payer une somme de huit mille francs « monnoye < coursable on duché de Lorraine x> ; la somme devait être soldée en deux termes égaux entre les mains du receveur de Charles, à Nancy, à Gondreville ou à Liverdun, au choix des débiteurs, et, comme ils ne pouvaient s'acquitter tout de suite» on convint qu'ils payeraient annuellement une rente de quatre cents francs, < la moictié à Noël, et l'autre moictié à la nativité «( sainct Jehan-Baptiste. » Le duc fut obligé de se contenter de vagues promesses pour l'indemnité que réclamaient les religieux de Saint-Epvre et les habitants du faubourg (1). Quant au marquis de Pont-à-Mousson et au comte de Vaudémont, les bourgeois s'engagèrent à les satisfaire par des traités séparés. On ne sait pas ce qu'obtint le premier ; mais les Toulois, ayant refusé, pendant plusieurs années, d'accorder à Ferri ce qu'il demandait, il défendit, en l/(08,àses sujets d'entretenir aucune relation avec les Toulois, et, comme ceux-ci tiraient des fertiles plaines du comté le blé nécessaire à leur subsistance, ils furent contraints, pour obtenir la levée de l'interdiction, de remettre à Ferri une somme de six cents livres (2).

(1) V. le texte du traité, dans Calmet. Hist., t. III, Preuves, col. clxij-clxx. Il est daté du 24 avril 1406, sans doute parce que Charles II et les Toulois se contentèrent d* abord d*une convention provisoire et ajournèrent la rédaction du traité définitif. V. aussi (ibid.,col. dcxxxj-dcxxxiv) un autre traité entre les mêmes; il mit en à de nouvelles hostilités qui eurent lieu en 1419 et 1420; V. Benoît, Hist. de Tout, p. 519.

(2) V. Benoît, ibid., p. 508 et 509.

— SIO —

Pendant que le duc de Lorraine et ses voisins se mêlaient ainsi des querelles de TEmpire, notre patrie sooffirit beaucoup de la contagion et de la famine. En UOO, une maladie, dont û natnre est inconnue, enleva bien du monde à Metz et en Lorraine, et la ville de Pont-à-Mousson, qui était peu considérable, perdit plus de deux mille de ses habitants. La même maladie régna de nouveau en 1&0& et causa encore une grande mortalité. La disette que Ton éprouva cette année ne fut probablement pas étrangère à la réapparition du fléau. Les récoltes avaient manqué en 1&03, et le blé était si rare que, dans la ville de Metz, la quarte se vendait cinq livres quatre sous. L'année 1/|05 fut heureusement très-fertile, et le blé tomba à si vil prix que les laboureurs ne pouvaient pas le vendre plus de quatre ou cinq sous la quarte (1). Cette abondance permit au pays de se rétablir, mais la guerre ne tarda pas à recommencer. Le marquis de Pont-à-Mousson avait reçu une garnison française dans le château de TAvant-Garde, qui était situé, comme on sait, à deax lieues de Nancy; le duc de Lorraine, irrité de voir si près de sa capitale les soldats d'un roi contre lequel il nourrissait un secret ressentiment, attaqua le château, sous un prétexte quelconque, s'en empara, non sans effusion de sang, et le démolit en partie. Robert, duc de Bar, ayant instruit le roi de ce qui venait d'arriver, le grand conseil du monarque décida que l'on tirerait vengeance de l'entreprise. Robert et Charles II s'étant réconciliés, le projet n'eut pas d'exécution immédiate ; mais ces deux princes se brouillèrent de nouveau au bout de peu de jours, et le Grand-Conseil- résolut de donner suite à sa première détermination (2). L'intérêt du duc de Bar n'était pas le seul motif qui

(1) V. Chronique du doyen de Saint-Thiébaut, dans Calmet, Eist.y t. Il, Preuves, col. cxc; Chronique de Metz en vers, ibid., col. cxxxv ; Les Chron. de la ville de Mètij p. 130.

Qà) Y. Monstrelet, chap. 2f1.

porta la France à intervenir ; il s'agissait surtout de tirer vengeance de diverses chevauchées que des Lorrains avaient faites en Champagne, à la connaissance et en quelque sorte avec Tapprobation de Charles II. De liOl à 1406 la frontière de France fut exposée à des courses continuelles de la part des seigneurs lorrains habitant les environs de Châtenoy et de Neufchâteau. Liébaut de Thuilières, Jean et Hillot d'Autrey, Chariot et Henri de Deuilly se firent remarquer par les déprédations qu'ils exercèrent. Comme ces brigandages demeuraient impunis, le Grand-Conseil prescrivit que < Jean, seigneur de Montagu, I Vidame du Laonnais, Conseiller et Souverain-Maistre-d'Hostel c du Roy et VAdmiral de France, qui lors estoit nommé Pierre « de Brébant (Braban), dit Clignet, à puissance de gens d'armes c iroient au païs de Lorraine j» pour obtenir une satisfaction éclatante.

Le maitre-d'hôtel et Tamiral occupèrent Neufchàteau, avec trois mille hommes, furent joints par le duc de Bar et se disposèrent à pénétrer dans le duché. Charles, qui avait réuni une armée assez nombreuse, n'osa en venir à une guerre ouverte contre le roi de France; il plaça ses troupes dans les forteresses les plus voisines de Neufchàteau et pria son frère Ferri, qui se trouvait à la cour de Charles VI, de négocier un arrangement ; les démarches de Ferri furent appuyées par quelques seigneurs, amis de Charles II, et les généraux reçurent ordre de ne pas aller plus loin et de conclure une convention provisoire avec le duc de Lorraine. Dans cette espèce de traité arrêté, au mois de juillet 1406, Charles s'engage à comparaître € par devant le Roy € dedans le jour de Noël prochain venant, auquel jour luy c seront exposéez les causes pour lesquelles le Roi est indigné « envers luy, à quoy il rendra et s'excusera souverainement, et « de plein et sans procez, en exposant ses bonnes raisons, < s'aucunes en a ». Enfin, il promettait d'amener avec lui ou de punir sévèrement les Lorrains qui étaient accusés des violences

dont on a parlé, et de livrer au maître-d*hôtel et à l'amiral les villes ou villages qui relevaient de la Couronne de France. Les généraux lui donnèrent un sauf-conduit pour qu'il pût aller à Paris présenter sa défense (1) ; mais le duc n'exécuta pas le traité qui venait de lui être imposé, et comme Charles VI était en démence, et le royaume accablé d'une multitude d'embarras, on ferma les yeux sur un pareille manque de parole; il y eut même encore des bpgandages commis sur la frontière et 1&07, et ces violences ne furent pas réprimées (2).

L'attention de Charles II ne tarda pas à être appelée d'un autre côté. Nous avons vu que Louis, duc d'Orléans, soutenait le parti de Wenceslas contre Robert, et par conséquent il éprouvait une certaine animosité contre le duc de Lorraine. Venceslas ayant engagé à Louis le duché de Luxembourg, ce prince résolut de profiter de rengagement en question pour susciter des embarras à Charles II; il parvint à former contre lui une ligue, dans laquelle entrèrent le duc de Bar, l'évèque de Verdun, le damoiseau de Commercy, les comtes de Salm, de Sarrebrùck, de Sarrewerden, et d'autres petits princes voisins. Dans Tété de 1407, l'armée des confédérés, commandée par le maréchal du duché de Luxembourg, envahit la partie septentiionale de notre pays, y commit de grands dégâts et ravagea aussi une partie du temporel de Metz, parceque l'évèque, Raoul de Coucy, était l'ami des Lorrains. Les alliés remontèrent ensuite la vallée de la Moselle et parurent devant le château de Frouard. Le duc de Bar leur conseilla de s'emparer de cette forteresse, qui pouvait leur servir de refuge en cas d'échec, et de ne pas laisser derrière eux la nombreuse garnison qu'elle renfermait. D'aussi sages conseils furent négligés, et le duc de Bar, craignant l'issue funeste d'une entreprise mal conduite.

(1) V. Tinvent. du Très, des ch., layette citée, p. 175.

(2) V. Arrêt de 1412, p. 66 et suiv.

paraît avoir abandonné Tarmée et s'être retiré dans ses états (1). Le maréchal de Luxembourg se mit en marche vers Nancy, et joignant l'insulte à l'imprudence, envoya au duc de Lorraine un héraut chargé de le défier au combat, et de l'inviter à faire préparer un repas dans son château pour le maréchal et tous les chefs de l'armée confédérée. Charles reçut le héraut avec courtoisie et lui demanda si le maréchal désirait lutter corps à corps contre le duc ou s'il comptait livrer une action générale. Le héraut ayant répondu que son maître préférait une bataille, « Hé bien, répondit le duc, je l'accepte, et, puisque, selon le droit des armes, c'est à moi, comme provoqué, à choisir le lieu et l'heure, dites au maréchal que je l'attendrai après-demain entre Nancy et Champigneulles » (2). Le soir même, les alliés vinrent camper devant Nancy, et le jour suivant il firent leurs préparatifs pour escalader les remparts ; mais le duc avait eu le temps de réunir ses forces ; il sortit lui-même de la ville et présenta le combat à l'armée ennemie, qui fit un mouvement rétrograde vers le village de Champigneulles.

Pendant ce temps, la duchesse Marguerite, qui était une princesse d'une éminente piété, ordonnait de faire une procession généi*ale et la suivait, pieds nus, pour obtenir de Dieu que Charles II remportât la victoire (3). Les Lorrains, dont le mouvement de l'ennemi redoublait la confiance, s'avancèrent en faisant retentir leur cri de guerre : Priny ! Priny ! (4) Les confédérés avaient rangé leur armée sur deux lignes ; la première composée des soldats des différents princes, et la seconde formée

(1) V. Chevrier, p. 222.

(2) Nous empruntons ces détails dans Dom Calmet, {flist.^i. II, col. 669) ; il dit les avoir tirés d'une histoire manuscrite, que nous croyons être une copie des Mémoires de Thierriat.

(3) V. Wassebourg, Anixq. de la Gaule^ f<» cccclix r«.

(4) Priny ou Prény était, comme on l'a vu, le nom d*une des principales forteresses lorraines*

des Luxembourgeois. Le combat fat sanglant et le snccès d*abord douteux ; enfin, la première ligne commença à pliar, et les troupes de Luxembourg ne l'ayant pas sovitenae en temps opportun, la déroute devint générale. Le maréchal de Luxembourg, les comtes de Salm, de Sarrebruck et de Sarrewerden, qui essayaient de rallier les fuyards, furent faits prisonniers, ainsi que plusieurs autres seigneurs, conduits à Nancy et enfermés dans le château, où le duc leur fit servir un repas bien différent de celui qu'ils l'avaient invité à préparer.

Otaries, devenu maître de la campagne, ravagea les terres de sas ennemis; les comtés de Salm, de Sarrewerden et de Sarrebruck, les environs de Commercy et divers cantons du Barrois furent successivement mis à contribution. Les Lorrains entrèrent aussi sur le temporel de l'évéque de Verdun, Jean de Sarrebriick ; le prélat les menaça d'excommunication, puis, voyant que cette mesure était impuissante, il prit le parti d'acheter, moyennant une somme de quatre cents francs, la retraite de ses adversaires.

Les amis des seigneurs captifs, entre autres Etienne de Bavière, beau-frère de Charles, vinrent trouver ce prince et tâchèrent d'obtenir qu'il ne se prévalût pas trop de sa victoire. Le duc se montra disposé à traiter et consentit à rendre la liberté à ses prisonniers ; mais ils furent contraints de lui payer des rançons considérables, dont le taux nous semble toutefois avoir été exagéré par le biographe de Charles II. L'évêqne de Metz négocia la délivrance du comte de Sarrewerden, qui promit, le k septembre l/i07, de solder au duc la somme de trois mille florins, et qui, pour sûreté, lui livra la seigneurie de Bouquenom (Bockenheim) (1). Le comte mourut peu de temps après ces événements, et Frédéric, fils du comte de Meurs, s'empara de la principauté de Sarrewerden, qui devait être réunie au temporel

(1) V. Calmet, Hist., t. II, col. 668-671.

de révèché de Metz. Raoul de Concj, qui ne Youlait pas entreprendre une guerre en règle au sujet de cette usurpation, imagina de proposer aux ducs de Lorraine et de Bar un traité par lequel il leur engageait les deux tiers du comté, et se réservait la faculté de les retirer plus tard, en payant aux ducs vingt mille francs d'or au coin du roi de France. Les deux princes n'eurent pas de peine à conquérir le comté et forcèrent Frédéric à faire la paix avec Raoul de Coucy (1).

Charles éprouva plus de difficulté à rétablir la tranquillité sur la frontière septentrionale de la Lorraine. Les seigneurs pris à Ghampigneulles ne pouvaient pardonner au duc d'avoir exigé de si fortes rançons et se montraient plus menaçants que jamais. Robert, duc de Bar, offrit sa médiation et ménagea un accord, qui fut conclu le 25 juillet U08. Il replaça chacun dans l'état où il se trouvait avant le commencement de la guerre. On exclut de l'arrangement le damoiseau de Commercy, Amé de Sarrebriick, frère de l'évéque de Verdun, parce qu'il était « en <r ladicte guerre en ses périls et fortunes », et il fut obligé d'acquitter une rançon énorme et de se reconnaître vassal du duc de Lorraine (2). L'année suivante, les mêmes seigneurs résolurent de prendre leur revanche et firent de nouvelles excursions sur le territoire lorrain. Charles marcha contre eux, les rencontra près de Pont-à-Mousson, les attaqua, bien que ses troupes fussent inférieures en nombre, et leur fit essuyer une seconde défaite, qui rendit enfin la paix à notre patrie (3).

(1) V. Benoît, Orta., de la Maison de Lùrr.j q. S74. Le traité conclu entre Raoul de Coney et les ducs de Lorraine et de Bar, est imprimé dans VHisU de Metz, t. IV, p. 631-636.

(2) V. HisU de la ville et des seigneurs de Commercy, par M. Dumont, t. I, p. 197 et 198 ; Calmet, ibid., col. 674 et 675. On trouve dans VÈist. de Metz, t. Il, p, 614-627. différents traités relatifs à tontes ces affaires.

(3) V. Wassebourg, Âwtiq. de la Oaule^ f> eeeclx r*.

Uorigine de ces hostilités ruineuses était Taniinosité que Louis duc d* Orléans avait conçue contre le duc de Lorraine. Louis avait, au reste, survécu peu de mois au combat de Charopigneulles et avait été assassiné à Paris, le 23 novembre li07, par ordre de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne. On sait que Jean eut Taudace de se rendre à Paris, bientôt après, et d*essayer Tapologie de son crime. Monstrelet (1) et le biographe anonyme de Charles II rapportent que ce prince accompagnait le duc de Bourgogne. Le ressentiment que Charles éprouvait contre le duc d'Orléans, ses anciennes liaisons avec la maison de Bourgogne, et son aversion pour la France expliquent, mais ne justifient pas cette manière d*agir.

Nous n'admettons pas que le duc de Lorraine ait pris part, comme l'assure le même biographe, à la guerre que Jean-sans- Peur fit aux Liégeois révoltés contre leur évêque, guerre qui fat terminée, le 17 septembre 1&08, par une bataille, au gain de laquelle Charles aurait contribué, si l'on en croyait le biographe anonyme (2). Mais un fait que l'on ne peut ranger au nombre des fables, et qui démontre combien était profonde la haine de Charles II pour la France, est le testament qu'il fit le li février 1^09. Une des clauses est ainsi conçue : < Voulons et ordonnons, < au cas que nous n'auerions que filles néez et procréez en loyal

c mariaige, que nos exécuteurs (testamentaires) ne les

« puissent marier à homme qui soit subjet au royaume de ff France )>. Par une autre disposition, Charles prescrivait d'exiger du mari de sa fille ainée le serment « qu'il feroit ettenc roit sa demourance continuellement, ou le plus de temps, on c Duché de Lorraine, sans malengin » (3).

(1) V. ch. 38 et 39.

(2) V. Calmet, Hisi., t. II, col. 671-673.

(3) V. le texte do ce testament, dans Vignier, p. 174 ; V. aussi les extraits de Thierriat, règne de Charles II, dans le Recueil cité.

Le duc ne s'en tint pas là. Depuis longtemps il désirait se venger des habitants de Neufchàteau, et il pensa que Toecasion ne pouvait être plus favorable. L'abaissement du pouvoir royal et la toute-puissance dont Jean-sans-Peur jouissait, firent croire à Charles 11 qu'il n'avait rien à redouter. Vers le commencement du carême de Tannée 1410, le bruit se répandit à Neufchùteau que le duc voulait faire occuper la ville militairement, ordonner l'arrestation de divers bourgeois, < et à aulcuns faire coupper les c testes ou aultrement les faire mourir ». Quelques-uns des notables, craignant que la colère du prince n'éclatât sur eux, quittèrent la ville et se retirèrent en Champagne. Peu de jours après, Charles, qui conduisait à Rethel « Madame de Nevers et c Madame de Coucy », se dirigea vers Neufchàteau, et plusieurs bourgeois des moins considérables allèrent à sa rencontre, € montez et armez, pour luy faire honneur et révérence », Charles, étonné de l'absence des habitants les plus riches, demanda oii ils se trouvaient, et un nommé Thierry Pourcelot, lieutenant du bailli de Nancy à la résidence de Neufchàteau, répondit qu'ils étaient sortis de la ville à cause des menaces de leur souverain. Le duc affirma qu'il n'avait aucun ressentiment contre eux, et enjoignit à Thierry Pourcelot de convoquer le prévôt de Châtenoy et un tabellion pour procéder ensemble à une enquête, afin de découvrir les malveillants qui avaient répandu ce bruit calomnieux. Il ajouta qu'il punirait ceux qui avaient tenu de tels propos^ et ordonna à Pourcelot d'engager les émigrés à rentrer dans la ville, disant < qu'il ne leur feroit c ou soufiriroit aulcun mal, villenie ou desplaisir ». Ces paroles furent répétées de tous côtés, et la plupart des bourgeois, l'assurés sur les intentions du prince, revinrent dans leurs maisons et y rapportèrent leur mobilier.

Environ quinze jours après, le 27 février, on serviteur de Charles, nommé Thiercelot Boucheseiche, arriva à Neufchàteau de grand matin et annonça que le duc de Lorraine revenait de

Rethel , mais qu'il s'était arrêté à Montier-sor-SauIx, et qu'il n'osait quitter ce lieu, parce que le marquis de Pont-à-Mousson s'était embusqué sur la route, avec des soldats, pour le faire prisonnier. Charles prescrivait aux bourgeois de s'armer promptement et de venir au-deyant de lui, en aussi grand nombre qu'ils pourraient. Soixante à quatre-vingts des plus notables montèrent à cheval, et « armez et bien accompaignez » s'avancèrent dans la direction de Moutier-sur-Saulx. Ils rencontrèrent le duc à cinq ou six lieues de Neufchâteau et furent très-étonnés de le trouver escorté de plus de quatre cents cavaliers ; d*an autre côté, ils ne virent ni le marquis de Pont-à-Mousson, ni ses soldats, et l'on sut plus tard que le marquis, dont le père était en paix avec le duc de Lorraine, n'avait jamais songé à enlever celui-ci. Charles II arriva Neufchâteau dans la soirée. Avant qu'il y entrât, des soldats se placèrent, par ses ordres, sur les diverses routes conduisant à cette ville, et arrêtèrent tous ceux qui en sortaient ou. s'y rendaient, cinq cents cavaliers lorrains, partis du Châtelet, avaient défilé devant Neufchâteau, répandant le bruit qu'ils allaient en Champagne, « devant Brioncour, pour « prendre la maison de messire Hue de Bullignéville », avec lequel les seigneurs de Deuilly étaient en guerre ; mais ils ne poussèrent pas au delà de La Fauche et retournèrent loger à Brancourt, où ils attendirent le duc de Lorraine.

Ce prince passa à Neufchâteau la nuit du 27 au 28 ; la paix ne fut pas troublée ; le maître d'hôtel et les serviteurs de Charles payèrent leurs dépenses, et le matin les gens d'armes montèrent à cheval, comme s'ils se disposaient à partir. Le duc parut alors, « vint à la Croix dudict lieu, qui est une place qui est « enmyla ville», et s'y arrêta entouré d'une partie de ses soldats. D'autres fermèrent les portes et en présentèrent les clés au prince, c qui les prit et mist en sa main ». Les Lorrains se répandirent aussitôt dans les rues, saisirent trente-six ou trente-huit des principaux bourgeois et les enfermèrent dans le

château ; sur Theure même, Charles fit publier que si leurs femmes, leurs parents et leurs amis portaient plainte devant le roi de France ou ses officiers, il les ferait mourir « de mauvaise mort » (1). Il enjoignit d*arracher « les pennonceaux et escus-

« sons aux armes du Roy qu'on avoit attachez enaul-

< cuns lieux en signe de sauve*garde », dit Juvénal des Ursins (2), les fit lier à la queue de son chevalet les trainadans la boue.

Les soldats se logèrent dans les maisons, s'emparèrent des meubles c sans inventaire et sans ordre de justice », les portèrent dans le château et ailleurs, « et tellement vuidèrent, dit et ÏArrêt de 1&12, tous les hostels desdicts Bourgeois de tous « biens meubles, tant d'or, d'argent, vaisselle, joyaux, licts, « draps, nappes, touailles, comme aultres choses de biens « meubles, qu'ils n'y laissèrent riens; mais sont les hostels dea meurez tous vuidez ». Us enlevèrent aussi les blés et les vins qu'ils trouvèrent dans les maisons ; une partie fut abandonnée aux soldats ; l'autre fut transportée dans le château, que le duc désirait approvisionner, au Châtelet et même à Nancy ; c en « quoy ladicte ville a été dommaigée de plus de cent mil francs » . Les infortunes des Neufchâtelois n'étaient pas encore arrivées à leur terme, et Charles II introduisit dans la ville cinq à six cents cavaliers allemands et < aultres gens qui firent par eulx exploicts, « et pis que dessus n'est dict ». Jusqu'alors le meurtre n'était pas venu rendre ces scènes plus affreuses ; mais le duc de Lorraine voulait effrayer les bourgeois, et surtout ceux qui s'étaient placés sous la protection du roi de France. Le !•' mars, Henri de Deuilly et plusieurs serviteurs du prince firent sortir du château et noyèrent dans la Meuse un des prisonniers, nommé

(1) V. Arrêt de Ui%, p. 107-121.

J2) V. Histoire de Charles VI ^ roy de France ^ et des choses morables^ édit. de Denys Godefroy, p. 246.

— sa» —

Gnillaïuiie Hiiel, qui s'était mis ea la garde da rot longtemps a&paraTant.

Cependant, le bailli de Chaamont, ajsal offris ee qui se passait à Neafeiiàteaii, écrivit an dae de cesser îmaédiaSeflMiit ces violenees et enroya ss lettre par deux sergents rojanx. Ventrée de la nDe leur fat interdite, et Oiarks ne se montra qoe plos hardi. Le i mars, il plaça sons la garde de dnq cents gens d'armeSy qvatorze bonrgeois, contre lesquels il était particnlieremeat irrité, et les fît conduire et enfermer dans one forteresse de la Lorraine allemande, où ils eorent à essnjer les traitements les pins rigoorenx. L'arrêt de 1&i2 a conserré les noms de ces malhenrenx bourgeois ; les Toici : Thierry Pourcelot, dont nous avons déjà parlé, maître Jacques Fonrot, licencié èS'lois, Lambellot Belpigne, Jean Fonrot, Aubuot Chifflot, Hain Giabaye, Bel-Jean Portion, Wuillauroe Portion, Guillaume G)linet, Thérenin dit le Grenetier, Mengin Chudel, Humbelot Bareline, Mengin Boqueuse et Mengin Bacinette. Quant aux autres

habitants qui étaient enfermés dans le Château, le doc consentit à les remettre en liberté, mais ce ne fat pas sans conditions. Ils forent obligés de payer des rançons pinson moins considérables, les uns trois cents francs, les autres quatre cents, c les aultres c plus ou moin selon leors cbevances », et ils promirent de ne pas quitter la ville et de ne pas porter plainte devant les officiers do roi. Le & et le 9 mars, Charles contraignit les bourgeois à envoyer leur procuration à Jean Thirion, à Jénin et à d'autres Neufchàtelois qui étaient en France, afin de solliciter une lettre du roi ou un arrêt du Parlement qui leur permit de transiger définitivement avec le duc, au sujet des difficultés qu'ils avaient eues ensemble relativement à la poterne du château (1). En

(l) Les doubles des doux procurations se trouvaient autrefois an Trésor des charteb, layette citée, n»* 45 et 46.

même temps, des mesures furent prises par Charles pour empêcher non seulement toute révolte, mais même toute évasion de la part des habitants. On désarma la bourgeoisie ; la porte de France resta fermée, et celles qui menaient en Lorraine fuirent gardées soigneusement ; le duc plaça dans la ville une garnison composée de soldats étrangers ; il y établit aussi un certain nombre de paysans lorrains, qui, chaque nuit, faisaient le guet sur les murailles, en sorte que les bourgeois n*osaient y monter; il ordonna de construire dans le château, avec les bois et c merriens » qu*on trouva dans la ville, de vastes écuries pour y loger les chevaux de ses gens d*armes ; enfin, il fît creuser des tranchées et des fossés profonds autour du château, et démolir les murs élevés pour intercepter les communications de cette forteresse avec la campagne.

La nouvelle des excès commis à Neufchâteau étant parvenue au conseil du roi de France, le premier prescrivit au bailli de Chaumont de sommmer Charles de réparer < les choses dessus dictes ». Il lui enjoignit aussi d*ajourner le duc devant le Parlement, en cas de refus, et de prononcer la saisie des villes et villages de Lorraine qui relevaient du roi. Le bailli, après avoir procédé à une information préalable, se rendit à Nancy et fit à Charles, mais inutilement, la sommation prescrite. Il se transporta ensuite devant Neufchâteau et requit, « de par le Roy, « ouverture et entrée en ladicte ville, pour faire et fournir son a exploict » . Les portes demeurèrent fermées ; alors le bailli assigna le duc à comparaître en personne le 2 mai 1410, prononça la saisie de toutes les terres que Charles possédait au royaume de France, « et en signe de ce, et pour ce que aultre- « ment ne le put faire pour la désobéissance et rébellion que lui « fut faicte, fit mettre et jeter une verge blanche en ladicte ville € de Neufchastel. Avec ce adjourna, par cri solemnel faict par- « devant la porte dudict Neufchastel, plusieurs des familliers et « serviteurs et officiers dudict Duc , a comparoir audict

« Parlement, en personne, audict second jour de Mai, sur peine « de bannissement ». Ces formalités judiciaires ne furent pas accomplies sans résistance. « En ce faisant forent fiiictes audict « Monsieur le Bailly plusieurs rébellions et désobéissances, « mis traict sur arbalestres tendues pour traire à luj et à c ses compaignons, et faict grand semblant de jeter et ruer

< pierres d'en hault sur luy, faict grand noise et tumulte, et « dérision et contempt du Roy et de sa Seigneurie et dudict

< exploict. »

Charles II, loin de paraître effrayé de Tintervention du roi de France, commit de nouveaux excès à Neufch&teau et fit enlever ce qui restait dans les maisons des bourgeois emprisonnés, et

< item toutes leurs bestes grosses et menues », pour une valeur de plus de dix mille livres tournois. Il augmenta les fortifications du château et rétablit Tancienne poterne, qui donnait issue dans la campagne. Il se rendit lui-même dans cette ville, assembla les habitants, en sa présence, et les força à reconnaître qu'il avait le droit d'ouvrir une poterne, dans la face extérieure du château, et qu'ils avaient manqué à leur devoir en élevant les murs et des tours qui environnaient cette forteresse. Enfin, il les contraignit à renoncer à toutes oppositions et à tous appels ; ce qui devait avoir pour résultat de les mettre entièrement à sa discrétion. Les Neufchâtelois ne perdirent néanmoins pas courage et prièrent secrètement trois de leurs compatriotes, Colart Belpigne, Colart Fourot et Henri Colinet, qui se trouvaient à Paris, de poursuivre avec activité le redressement des nombreux griefs qu'ils avaient contre le duc de Lorraine (1).

Le Parlement se montrait, malgré l'influence du duc de Bourgogne, fort disposé à agir contre Charles. Le 2 mai, on appela son affaire, mais ni ce prince ni ses officiers ne jugèrent à propos de comparaître. Le procureur du roi et les mandataires des

(1) V. Arrêt de 1412, p. 121-162.

Neufchàtelois demandèrent que les ajournés fussent condamnés par défaut; toutefois, comme il n'était pas d'usage, en matière criminelle, de rendre jugement contre les accusés qui ne se présentaient pas après une première citation, le duc et ses officiers furent réassignés pour le l*'aoùtl&10, pour le 27 août l&ll, et enfin pour le 17 décembre suivant. Ces trois nouvelles citations furent aussi inutiles que la première ; c et tant fut procédé (contre r le duc) qu'il fut mis, dit Juvénal des Ursins, en quatre défauts « crimineux. Et mirent devers la Cour les Âdvocats et Procureur « du Roy leur profit de défault, en requérant les conclusions « estans en iceluy leur estre adjugées, ce qui fut faict (1). » En effet, le Parlement prononça, le 1" août 1412, contre le duc et ses co-accusés, un arrêt qui faisait droit sur presque tous les points aux conclusions du procureur du roi et à celles des habitants de Neufchâteau. Charles 11 et les Lorrains dont les noms suivent : Chariot et Henri de Deuilly; Thiélequin, prévôt de Châtenoy; Jean Thiélequin, son fils; Thiercelot Boucheseiche ; Thiébaut, fils de Maire ; Thiébaut Guérin, son frère ; Louron Chappelain ; Jean et Girard de Pulligny ; Liébaut de Thuilières ; Antoine de Ville ; Henri Hans ; Henri Bayer ; Henri de Barbes; Mengin Drouin, receveur-général; Jean de Boisy; Henri le Priant, et Jean Navel, furent condamnés « tous, et un € chascun d'eulx un seulet pour le tout j», à remettre en liberté les quatorze bourgeois encore détenus dans une forteresse de la Lorraine allemande ; à rendre à ces bourgeois, à ceux qui avaient été arrêtés puis relâchés, à Colart Belpigne, Colart Fourot et Henri Colinet tout ce qui leur avait été enlevé, jusqu'à concurrence de cinquante mille livres tournois, et à leur payer une somme de vingt mille livres pour dommages-intérêts. Le duc, Henri et Chariot de Deuilly étaient condamnés solidairement

(1) V. Sist. de CharUn VI, p. ^46 et 1347.

« a restablir la sauve-garde par eulx brisée et donnée par le Roy

<( au defiunct Guillavme Huel, et à représenter pablîcque-

<K ment et au jour ledict Huel par une imaige et figure qu*ilz <r délivreront à savefve, enfans et anz siens »; à fonder dans réglise où il avait été inhumé une chapelle dotée de cinquante livres tournois ; à solder à la veuve et aux enfants de Guillaume une rente annuelle et viagère de cent livres tournois et une somme de deux mille livres. Charles, en particulier, devait payer: l"" au roi une amende de mille marcs d'or « pour désobéissances » ; et 2'' aux sujets français qui avaient eu à souffrir des courses faites par les Lorrains, sur les frontières de la Champagne, quarante-mille livres à titre de dommages-intérêts. Il était ordonné que tout serait remis à Neufchàteau dans son ancien état ; que les habitants de cette ville cesseraient d*étre Lorrains, et que tous les fiefs médiats ou immédiats de la Coaronne de France seraient confisqués. Enfin, le duc et ses co-accusés étaient bannis du royaume, pour félonie, et condamnés solidairement aux dépens (1).

Le même jour, 1"' août 1/|12, le roi délivra une commission qui confiait au duc de Bar, Edouard III, et au premier des présidents du Parlement le soin de faire exécuter l'arrêt (2). Cette exécution présentait de nombreuses difficultés. Le duc de Lorraine n'était pas, sans doute, plus en état que ses prédécesseurs de résister aux forces de la France ; mais elles étaient paralysées par la maladie du roi, les troubles de l'État et l'attitude menaçante de l'Angleterre. C'est là ce qui nous explique la hardiesse de Charles II. Loin de se conformer aux dispositions de l'arrêt rendu contre lui, il voulut aller à Paris comme pour braver le Parlement. La démence de Charles VI durait toujours ; le duc

(1) V. Arrêt de Ul%, p. 164-195; Juvénal, Hist, de Charles YI.

(2) V. Arrêt de 1412, p- 196-282.

de Bourgogne, un moment en désaccord avec le dac de Lorraine (1), venait de se réconcilier avec lui ; celui-ci espéra que le parlement n'oserait pas pousser Tafiaire plus loin, dans la crainte de déplaire à Jean-sans-Peur ; mais il se trompait. < 11 c estoit venu à Paris, dit Juvénal, à la seureté du Duc de Bourc gongne, lequel le devoit présenter au Roy le lendemain, à « rissue de sa Messe. Laquelle chose vint à la cognoissance de c la Cour de Parlement, laquelle ordonna aux Advocats et Pro- « cureur du Roy, qu*ilz allassent à la Cour requérir au Roy c qu*il fist justice dudict Duc de Lorraine, ou qu'on le baiUast à « la Cour de Parlement pour en faire justice, et ce qu'il appar- « tiendroit par raison. De ce le Duc de Bourgongne et le Duc de c Lorraine n'estoient en rien advertis que les gens du Roy de c Parlement y dussent aller. Lesquelz y vinrent, et y avoit des c seigneurs de la Cour avec les Advocats et Procureur, et arri- « vèrent comme le Duc de Bourgongne présentait au Roy le Duc c de Lorraine. Quand le Chancelier de France vid ceux du « Parlement, il demanda ce qu'ils vouloient. Et lors s'agenouilla « et parla Juvénal, Seigneur de Traignel, lequel. . . estoit Advoc cat du Roy, qui récita les cas dessus dicts, en requérant aussi « ce que dict est. Lors ledict duc de Bourgongne dit : Juvénal, « ce n'est pas la manière de faire. Et il respondit qu'il falloit c faire ce que la Cour avoit ordonné, et requéroit que tous ceulx c qui estoient bons et loyaux vinssent et fussent avec eulx ; et « que ceux qui estoient au contraire se tirassent avec ledict Duc c de Lorraine, qu'il tenoit par la manche. L'issue fut que le « Duc de Lorraine pria au Roy bien humblement qu'il luy vou- « lust pardonner, et qu'il le serviroit loyaument. Lors le Roy « lui pardonna tout et pardonna ses bannissemens et confisca"

(1) G*6st ce qui résulte d*une piàco qui faisait partie du Trés^ des chartes, layette citée, n» 178.

c tioQs, et eut le Duc rémission. Mais le Dac de Boorgongne ne « fut bien content dudict Juvénal, combien que ce qu*il fit ce « fnst comme bon, vrai et loyal, et luy en deust le Due de « Bourgongne avoir sceu très-bon gré de soy estre si lojraument « acquitté (1). »

Le duc de Lorraine, après avoir éprouvé cette humiliation qui lui fut bien pénible (2)» quitta Paris et retourna dans ses états. Il n'oublia jamais l'affront que le. Parlement lui avait fait subir, et conserva même beaucoup de ressentiment contre le malheureux Charles VI ; ce prince avait cependant imposé un silence perpétuel à son procureur relativement à l'affaire de Neufchâteau ; mais Charles II pensait probablement que le silence aurait dû être imposé plustôt, et que le roi ne devait pas permettre à ses gens de demander, en sa présence, que l'arrêt du Parlement reçût son exécution. « Et ne fut tel acte, observe Thierriat, mis c en l'oubli de Monseigneur, et le tint à cœur que ne put dissi- « muler, et parut visiblement, lorsque ledict Duc conserva des c accointances avec le Bourguignon, et lorsqu'on temps et lieu « accompagna ledict assassin lorsque vint à Paris et nargua le « Roy (3). » Aussi vit-on le duc de Lorraine, plus uni que jamais avec Jean-sans-Peur, l'accompagner presque sans cesse et le seconder dans toutes ses entreprises, jusqu'au moment où le duc de Bourgogne, à la suite d'événements que nous n'avons pas à raconter, prit le parti de sortir de France et de se retirer dans les Pays-Bas.

Charles se fixa alors en Lorraine pour plusieurs années ; toutefois, il se rendit à Aix-la-Chapelle, au mois de novembre HU,

(1) V. Juvénal, ffist. de Charles VI.

(2) L'acte de rémission est imprimé dans Vignier.Xa vérit.Orig, de la Mais, de Lorr., p. 174-180; il est daté du mois de février 1412 (1413) .11 se trouvait autrefois dans le Très, des ch.,lay. citée, n* 49

(3) Y. Mémoires^ règne de Charles II, le Recueil cité.

pour assister au couronnement de Sigismond roi des Romains (1). et il fut présent, dans les premiers jours de mars 1415, à la seconde session du Concile de Constance. Le duc était accompagné de son trhre^ Ferri, comte de Vaudémont; d'Antoine, fils de Ferri ; du cardinal Louis, frère d'Edouard III, duc de Bar, et de divers seigneurs, parmi lesquels nous nommerons seulement Arnold de Sierck, Kilian de Ludres, Henri Bayer de Boppart, et Jean d'Haussonville, sénéchal de Lorraine. Raoul de Coucy évêque de Metz, Henri de Ville évêque de Toul, Hermann d*Ogéviller abbé de Saint-Epvre, et d'autres religieux lorrains se trouvaient également à Constance. Le duc ne resta que peu de temps dans cette ville, mais, en la quittant, il y laissa deux représentants : Henri Bayer de Boppart et Jean d'Haussonville (2).

Des affaires urgentes le rappelaient chez lui. La garnison de la forteresse de Prény avait fait des courses dans le pays messin et pillé le village de Xonville. Les magistrats de Metz demandèrent une indemnité au duc de Lorraine ; il la refusa, et les Messins, irrités de ce déni de justice, sortirent de leur ville, au nombre de deux mille cinq cents, et incendièrent le bourg qui était construit au-dessous du château de Prény. Charles, feignant d'être extrêmement indigné d'un acte d'hostilité qu'il aurait pu prévenir, rassembla ses troupes, s'avança du côté de Metz et rencontra l'armée ennemie, qui se disposait à le recevoir. Il la jugea si considérable et si bien postée qu'il ne voulut pas engager le combat, et qu'il accepta une trêve d'une année proposée par les Messins (3).

L'arrangement était à peine conclu, lorsque le duc de Lorraine apprit que le roi d'Angleterre,Henri V,venait de débarquer

(1) V. Calmet, Hisi., t. II, Preuves, col. 710.

(2) V. Voa der Hardt, Magnum Œcumenicum Constantiense Concilium, t. V, p. 33,

(3) V. Hist. de Metz, t. II, p. 617.

en Normandie et faisait le siège d'Harfieur. On ignore si le duc reçut, comme ses prédécesseurs Tinvitation de joindre l'armée française et de lui amener son contingent. Ce qui est certain, c'est qu'il resta neutre, à l'exemple de son ami le duc de Bourgogne ; mais le duc de Bar, Edouard III ; Jean de Bar, sire de Puisaye et frère d'Edouard; Ferri, comte de Vaudémont; Thiébaut, sire de Blàmont, et quantité de gentilshommes partirent pour la France et figurèrent, le 25 octobre, à la funeste bataille d'Azincourt. Beaucoup d'entre eux y périrent, et l'on trouva parmi les morts le due de Bar et son frère, le comte de Vaudémont et le sire de Bl&mont (1).

, Les années suivantes sont remplies tout entières par les troubles dont la France continuait à être le théâtre. Chevrier dit que Charles II hésita, pendant quelque temps, entre le parti du dauphin et celui du duc de Bourgogne (2). Cet écrivain se trompe, et le duc de Lorraine ne cessa pas d'être attaché aux intérêts de Jean-sans-Peur; la reine Isabeau de Bavière s'était, comme on sait, déclarée contre son propre fils ; or, nous avons vu que le père d'Isabeau, Etienne, duc de Bavière-Ingolstadt, avait épousé en secondes noces la sœur de Charles II, et ce mariage, qui avait établi des relations assez intimes entre la Maison de Lorraine et celle de Bavière, contribua probablement à confirmer le duc dans son dévouement au parti bourguignon. Au mois de novembre 1417, Jean-sans-Peur, ayant délivré la reine qui était enfermée dans le château de Tours, la conduisit à Chartres, puis à Troyes, où la princesse créa un nouveau Parlement ; elle eut également un chancelier, et ayant appelé près d'elle le duc de Lorraine, elle lui donna l'épée de connétable, au

(1) V. Monstrelet, chapitre 49. Un chevalier messin, Jacques de Heu, périt aussi dans cette bataille. Lingard, Histoire d'Angle^ terre, traduction française, t. V, p. 29, assure que le duc de Bar commandait, avec le duc d'Alençon, une des divisions de Tarmée française. ^

(2) Y. Mém, p. serv. à VHist. de Lùrr., p, 289 et 240.

commencement de Tannée 1&18. La reine et le dac de Bourgogne entrèrent à Paris au mois de juillet suivant; Charles II les accompagna, et Ton fit, pour la forme, ratifier sa nomination par le vieux roi ; mais le duc de Lorraine ne conserva que peu de mois les importantes fonctions dont il venait d'être revêtu ; avant Tannée l&18,elles furent conférées à Claude de Rochefort, et, vers le même temps, Charles revint dans ses états , dégoûté sans doute du triste spectacle qu'offrait la capitale de la France (1)

On a fait bien des conjectures sur les motifs de la retraite du duc de Lorraine, et sur les raisons qui le portèrent à changer de parti et à soutenir, pendant le reste de son règne, la cause du roi de France; mais ces conjectures n'ont rien de fondé; nous pensons qu'il ne faut attribuer le changement de conduite de Charles qu'au mariage de sa fille aînée, et les détails suivants ne laisseront aucune incertitude sur ce point.

Après la mort d'Edouard III, de son frère, Jean sire de Puisaye, et de leur neveu, RobeH comte de Marie, tué à la bataille d'Âzinconrt, il ne restait d'autre prince de la Maison de Bar que le cardinal Louis, alors évêque de Chàlons-sur-Mame. Il était le quatrième fils du duc Robert, et par conséquent héritier direct; mais dans le Barrois, comme en Lorraine, les femmes pouvaient porter la couronne. Une des sœurs de Louis, Yolande de Bar, qui avait épousé don Juan roi d'Aragon, prétendit que son frère, qui avait embrassé l'état ecclésiastique, ne pouvait régner, et que le duché devait lui appartenir à elle-même. Le cardinal, qui s'était mis en possession du Barrois, ne voulut pas s'en dessaisir, et promit seulement de le laisser à un des enfants d'Yolande. Elle n'avait qu'une fille, nommée, comme elle, Yolande et mariée à Louis II duc d'Anjou, comte de Provence, roi titulaire

(1) y. Denys Godefroy, Histoire des Cannitables, CKaneeliers, etc., p. 44 et 45.

de Naples et de Sicile. Yolande avait donné nu duc d'Anjoa plusieurs enfants, et ce fut sur René comte de Guise, second fils de Louis, que le vieux cardinal fixa son choix, quand il jugea à propos de désigner son héritier. René, qui avait reçu le jour au château d'Angers, le 10 février l/i08, n*avait pas encore onze ans, lorsque, vers la fin de l'année 1&18, le duc de Bar, voulant ménager au jeune prince une union convenable, demanda pour lui la princesse Isabelle, fille aînée de Charles et son héritière. La proposition sount au duc de Lorraine ; elle lui ofi'rait un moyen simple et facile de réunir les duchés de Lorraine et de Bar, et de mettre fin de la sorte aux guerres si fréquentes qui avaient épuisé les deux états ; mais, d*un autre côté, elle lui imposait l'obligation de changer sa politique et ses alliances. En effet, Marie d'Anjou, sœur de René, venait d'épouser le dauphin Charles, et il était nécessaire que René et son beau-père défendissent la cause du dauphin, et non celle d'isabeau, qui tâchait de faire passer la couronne sur la tête du roi d'Angleterre. L'intérêt d'Isabelle et de la Lorraine l'emportant dans l'esprit de Charles II sur ses ressentiments contre la France, et sur ses anciennes liaisons avec le duc de Bourgogne, il accueillit favorablement la demande du cardinal. Le 20 mars 1419, les deux princes, réunis dans le cl4âteau de Foug, arrêtèrent les articles du traité. Louis s'engageait à déclarer son petit neveu héritier du duché de Bar et du marquisat de Pont-à-Mousson, et promettait d'exiger de « tous les nobles, féaux, vassaulx, hommes « subjects et communautez des bonnes villes de tous sesdicts « pays » le serment de reconnaître René comme duc de Bar, et de lui obéir comme à « leur seigneur droicturier ». Charles devait, de son côté, faire prêter « serment à tous les nobles, < féaux, vassaulx, hommes subjects et communautez des bonnes « villes de tous ses. . . pays, de tenir et obéir, après son tresc pas, à la dicte Damoiselle, et à son mary à cause d'elle, « comme à leurs droicturiers seigneur et dame, ... au cas

c qne » lui Charles « n'auroit hoirs masle de son corps, né et c procréé en loyal mariaige ». Il était convenu que le comte de Guise se rendrait en Lorraine, vers les fêtes de la Pentecôte au plus tard ; que le cardinal lui céderait alors le Barrois ; qu*aussitôt après,Charles serait déclaré bail ou gardien de la personne et des états de René ; que les Rançailles auraient lieu le même jour, et les espousaillesle lendemain. D'autres articles réglaient tous les détails dp ce traité important (1).

On le tint, sans doute, secret pendant quelques semaines ; mais il finit par être connu, et le roi d'Angleterre, aussi habile politique que vaillant guerrier, tâcha de mettre obstacle à un mariage qui devait avoir pour résultat de lui faire perdre un allié sur lequel il comptait, et de fortifier le parti du dauphin. Le conseil de Henri ne vit pas de moyen plus propre à atteindre ce but que de faire proposer à Charles II d*accorder la main de sa fille au duc de Bedford, frère du roi d'Angleterre (2). Le duc de Lorraine refusa poliment et continua, comme la prudence le lui commandait, à entretenir des relations avec Henri, qui était sur le point de satisfaire son ambition, et de devenir maître de la France par son mariage avec la princesse Catherine, fille de Charles VI. Au mois de mai l/(20, Henri écrivit au duc de Lorraine pour lui annoncer cet événe|pent, ainsi que la conclusion de la paix avec la France, et pour rengager à venir conférer avec lui aux environs de Troyes, oii il se trouvait. Il fit porter sa lettre par le sénéchal Jean d'Haussonville. Le duc s'excusa de se rendre à Troyes et se contenta d'envoyer près du roi d'Angleterre trois de ses conseillers: Jean d'Haussonville, Ferri de Parroye et Jean d'Haraucourt ; il les chargea d'une lettre dans laquelle il disait que c certaines besoingnes et nou-

(1) Le texte est imprimé dans Calmet, Eist,^ t. Itl, Preuves^ col. clxxxij-clxxxv.

(2) Y. Rymer, Fœdera, ConventianeSf etc., t. IX, p. 710.

Telles » qui loi étaient c survenues, touchant les guerres que de c présent » il avait, ne lui permettaient pas, à son grand regret, de quitter ses états (1).

On ne voit pas de quelles guerres Charles voulait parler , car il était en paix avec tous ses voisins. L'année précédente, il est vrai, des bandes de routiers s'étaient montrées tout à coup dans le Barrois et dans plusieurs cantons de la Lorraine ; on leur donna la chasse, et elles ne tardèrent pas à disparaître, mais elles fournirent au duc un prétexte pour se dispenser d'assister à une entrevue où il craignait de recevoir des reproches, aa sujet de l'alliance que sa fille allait contracter avec la Maison d'Anjou. Le mariage n'avait pas encore été célébré, parce que le comte de Guise n'avait pu venir dans le Barrois ; néanmoins, dès le 13 août 1&19, le cardinal Louis avait cédé à René le duché de Bar, le marquisat de Pont-à-Mousson et ses autres domaines, à l'exception de quelques terres qu'il donna plus tard à Bonne, sa sœur ; à Jeanne, comtesse de Marie, sa nièce, et à son neveu, Jean-Jacques, marquis de Montferrat, qui renoncèrent, moyennant cette indemnité, à leurs prétentions sur le duché de Bar (2). La cession fut faite en présence des États réunis à Saint-Mihiel, et les trois ordres ratifièrent d'un consentement unanime la déclaration du cardinal. Celui-ci se réserva toutefois, sa vie durant, la propriété des villes et châteaux de Stenay, Clermont, Vienne et Varennes, et stipula que René porterait, à partir du jour de la cession, le nom et les armes de Bar ; ce que sa mère, Yolande, duchesse d'Anjou, l'avait autorisé à faire dès le 2li juin précédent (3).

(1) Cette lettre datée de Neufchâteau, le 28 mai (1420) est imprimée dans Rymer, ibid., p. 909.

(2) V. le testament du cardinal Louis, dans Calmet, Hist.^ t. III, Preuves^ col. dcxxxviij-dcxlij.

(3) V. Calmet, ibid., t. II, col. 682, 758, 761 et 762.

Ce fut seulement en l/i20 qne le comte de Gnise put rejoindre son grand oncle, qui fit percevoir dans le Barrois deux aides destinés à pourvoir, le premier aux frais du voyage et le second à ceux du mariage (1). H fut célébré le 14 octobre. Le duc de Lorraine remplit aussitôt les conditions du traité conclu l'année prédédente ; le 10 octobre, il avait renouvelé la promesse d'exiger des nobles, vassaux et communautés du duché le serment de reconnaître Isabelle pour héritière de ses états (2), et, avant la fin du même mois, il remit au cardinal des c lettres fidéjussoires et obligatoires de plusieurs chevaliers et vassaux », qui cautionnaient le duc et garantissaient l'accomplissement de sa promesse. Ces seigneurs étaient : Jean V comte de Salm, Jean comte de Linange et de Réchicourt, Lndimann sire de Lichtemberg, Jean sire de Rodemack, Henri sire de Fénétrange, Jean d'Haussonville sénéchal de Lorraine, Gérard et Jean de PuUigny, Warry de Savigny, Jean de Léncmcourt, Ferri de Ligniville, Jean d'Haraucourt, Ferri et Jean de Parroye, Guillaume et Ferri de Savigny, Jean de Fléville, Antoine de yille le jeune, Henri de Haroué et Geoffroy de Tonnoy (3).

L'exécution du traité de 1/|19 rendit le duc de Lorraine de plus en plus suspect au parti de la reine Isabeau et du roi d'Angleterre. Charles de son côté, tâchait de n'entretenii: avec eux que des rapports de bon voisinage ; la mort de Jean-sans-Peur, assassiné, le 10 septembre 1&19, dans l'entrevue de Montereau, contribua encore à détacher Charles II de ses anciens alliés. Philippe-le-Bon, fils et successeur de Jean, comprenant combien

(1) C'est ce oui résulte du compte de Collet-Ricard, receveurgénéral du duché de Bar, pour Tannée 1420. Ce compte est déposé aux archives du département de la Meuse.

(2) V. une copie de cet acte dans le Cartulaire de Lorraine^ p. 169 et Buiv.

(3) V. le texte de ces lettres» dans Calmet, ibid., t m, Preuves^ col. dcxxxv-dexxxviij.

Talliance du dnc de Lorraine pouvait être utile dans les circonstances critiques où la France se trouvait, afiecta de ne lui témoigner aucun ressentiment, à Toccasion d*un mariage qui établissait une étroite alliance entre la maison de Lorraine ei le prince dont les gens avaient massacré le duc de Bourgogne. Il reçut avec courtoisie l'envoyé qui vint lui annoncer ce mariage, et fît parvenir de riches présents à René et à Isabelle (1), Le roi d'Angleterre ne tint pas la même conduite; il s'empara du comté de Guise et indisposa contre lui Charles II et le cardinal de Bar.

Comme le dernier désirait ne plus veiller au gouvernement des états qu'il avait cédés à son neveu, et que René était encore beaucoup trop jeune pour s'en occuper, Charles réunit l'administration du Barrois à celle de la Lorraine. Il était urgent qu'un prince aussi ferme et aussi brave prit en main la défense de l'héritage de son gendre , car cet héritage était l'objet de plus d'une convoitise. Sans parler du procès que la vieille reine d'Aragon avait intenté au cardinal, et que la cession faite par celui-ci en faveur de René avait eu peine à terminer, un compétiteur dangereux se mettait sur les rangs. Une sœur d'Edouard III, de la reine Yolande et du cardinal avait épousé Adolphe IX duc de Berg; et, soutenant, comme Yolande l'avait fait avant lui, que Louis n'avait pu, en qualité d'ecclésiastique, devenir « seigneur dioicturier » du Barrois, ce prince entreprit de faire valoir par les armes les droits de sa femme, Marie de Bar. Il pénétra, avec quelques troupes, dans la partie septentrionale du Barrois, enleva le château de Pierrepont, les villes d'Étain et de Sancy, assiégea Briey, s'en empara et en fit passer les défenseurs au fil de l'épée. Mais, peu de jours après, il eut l'imprudence de quitter ses soldats pour aller rendre visite à

(1) Y. Œuvres complètes du roi René^ publiées par M. de Quatre-Barbea, 1. 1, p. xiij.

une dame qu'il aimait, « laquelle dame estoit religieuse de « l'abbaye de Tiffertange (Thiefretange) »; le commandant de Longwy, ayant été averti de ce petit voyage, s'embusqua sur la route, avec une partie de sa garnison, et arrêta le duc à son retour. Celui-ci, désagréablement affecté de cette mésaventure, dit aux assaillants : < Messieurs, que me demandez- « vous? Je suis un pauvre gentilhomme qui vient de voir sa « mye; de par qui me faictes-vous prisonnier? De Monsieur « nostre maistre le Duc Charles, répondirent les Lorrains. Je € crois, murmurait Adolphe, quand je seray vers luy il me « fera la bonne chière. » Le commandant de Longwy, sans se laisser attendrir par les plaintes du prince, le conduisit à Nancy, où Charles le retint captif pendant un an, jusqu'à ce qu'il eût renoncé à toutes ses prétentions sur le duché de Bar et promis de payer une rançon considérable, dont il eut bien du mal de solder les différents termes (1).

Charles soutint, bientôt après, une autre guerre contre Robert de Sarrebriick, damoiseau de Commercy. Ce seigneur réclamait une rente de cent francs barrois qui lui était due, disait-il, sur la prévôté de Saint-Mihiel ; et le duc de Lorraine, ne trouvant pas la prétention suffisamment justifiée, avait refusé, comme bail du duché de Bar, de payer les cent francs. Le damoiseau prit alors à sa solde huit cents aventuriers, se jeta sur les domaines de Charles II et y commit plusieurs ravages. Le duc marcha contre lui, le battit complètement et forma le siège de Commercy. Robert, dfui s'était sauvé, non sans difficulté, se retira chez le duc de Bourgogne. Celui-ci offrit sa médiation à Charles II, qui l'agréa et consentit à oublier les torts du damoiseau, à condition que ce dernier s'abstiendrait de réclamer les cents francs dont il a été parlé, et promettrait d'aider le

(1) y. Chronique du doyen de Saint^Thiébaut et Chronique de Lorraine, dans Calmet, Hist., t. II, Preuves, eol. olcIt, t. III, Peuves, col. z.

duc dans toutes ses guerres. Robert s'empressa d*accepter ces conditions, mais permit anx bourgeois de Comment et aux soldats qui composaient la garpison de son ch&teaa de faire des courses dans le Barrois ; et un tel manque de parole irrita le dac de Lorraine, qui pourchassa ces brigands, saisit les autres et les aurait fait pendre sans Fintercession de Louis de Chàlon, prince d'Orange (1).

Cet événement eut lieu dans l'automne de l'année l&2i. Le 1*' août, la jeune duchesse de Bar était accouchée d'un fils, qoi fut nommé Jean, et baptisé dans la cathédrale de Toul, le 5 da même mois. Les réjouissances qui eurent lieu à cette occasion, et surtout le second testament que Charles II dicta le 11 janvier l/i25, et par lequel il assurait la possession de la Lorraine à sa fille Isabelle, firent murmurer le comte Antoine de Vaudémont. Antoine, qui était le neveu et par conséquent le plus proche héritier m&le de Charles, avait toujours espéré que des circonstances imprévues lui faciliteraient l'accès du trône, et il se proposait, après la mort de son oncle, de faire valoir ce qu'il appelait son droit. Mais comme il craignait le courroux du dnc, il garda pendant longtemps ses projets aussi secrets qne possible, et assista même, quoique Ton pût y voir une renonciation de sa part, à la conclusion du traité de Foug. Des propos imprudents qu'il tint, dans les premiers mois de l'année U25, furent rapportés au duc, qui lui écrivit, au commencement d'avril, pour le sommer de lui fournir des explications sur ce sujet délicat. Le comte fit une réponse évasive, déclara qu'il ne se permettrait jamais à l'égard de Charles, ni de ses filles, rien qu'un bon et loyal neveu ne pût avouer, et demanda une audience pour se justifier plus facilement. Le duc lui intima, le 25 avril, d'envoyer des lettres revêtues de son sceau, et dans lesquelles il promettrait, pour lui et pour ses descendants, de

(1) y. Hist. de Commerey, t. I, p. 212-215.

n'élever aucune prétention sur le duché tant que les princesses Isabelle et Catherine ou leurs enfants seraient en vie ; Charles lui accordait un délai de quinze jours pour se rendre à Nancy et sceller les lettres de renonciation. Antoine écrivit, le lendemain, qu*il ferait au duc une réponse dont celui-ci serait satisfait ; toutefois, il ne vint pas à Nancy et ne transmit pas la déclaration qu*on lui demandait. Charles lui adressa, le 1" juin, une troisième lettre plus pressante encore; mais le comte garda le silence (1).

Le duc de Lorraine comprit que son neveu ne manquerait pas de lui susciter des embarras, et il recourut à une mesure qu'il jugea propre à déconcerter les projets d'Antoine. La noblesse lorraine fut réunie à Nancy, au mois de décembre, et, le 13, elle jura de reconnaître Isabelle pour dame et duchesse aussitôt après la inort de son père ; les nobles ajoutèrent que si René venait à mourir, sa veuve ne pourrait contracter un nouveau mariage qu'avec le consentement de Charles, ou l'aveu des trois États, après le décès de ce dernier, sous peine de voir refuser l'obéissance à elle et aux enfants nés de cette union ; et que les Lorrains tiendraient alors pour leur vraie dame et duchesse la sœur puinée d'Isabelle, Catherine,qui transmettrait la couronne à ses descendants légitimes (2).

Cette déclaration rassura un peu Charles II, mais ne l'empêcha pas de poursuivre la guerre qu'il avait commencée contre le comte de Vaudémont, pour le forcer à reconnaître les droits d'Isabelle. Dès le mois de juin, par conséquent presque immédiatement après la dernière réponse d'Antoine, une petite armée commandée par Jean de Remicqiirt dit Pèlegrin, avait mis le

(1) Toute cette correspondance se trouvait autrefois au Trésor des ch., layette Vaudémont^ Domaine, n« 9.

(2) Cette déclaration et une autre attestation donnée par plusieurs gentilshommes, qui n'avaient pu assister à l'assemblée oe la noblesse, sont imprimées dans Yignier,iki vérit, Orig, de la Mais, de Lorr.y p. 185-187.

siège devant Vézelise, qui était la capitale du comté. La garnison et les habitants opposèrent une vigoureuse résistance ; le 20 juin, Jean de Remiconrt fut blessé mortellement par une flèche et fut, comme il Tavait demandé, enterré dans le liea même où il avait reçu cette blessure. La ville, située dans un ravin très encaissé, était protégée par un ch&teau qui commandait toutes les hauteurs voisines, et les Lorrains craignant de perdre trop de monde s'ils hasardaient un assaut, convertirent le siège en blocus. L'année suivante René bloqua également Vandémont, que sa position au sommet d'une montagne rendait presque imprenable ; mais, après avoir passé trois ans devant cette ville, les Lorrains se retirèrent sans avoir pu forcer le goavemeur à se rendre ; celui de Vézelise fut moins heureux; obligé par la disette à capituler en 1/|28, il fut conduit à Nanc^ avec sa garnison (1).

A cette époque, Charles n'administrait plus le Barrois. René en avait pris posession le k août 1&2&, et le comte de Salm, Jean V, que le duc avait nommé gouverneur, cessa ses fonctions le même jour (2) ; néanmoins, Charles fut encore contraint de veiller plusieurs fois sur le Barrois, pendant les nombreuses absences de son gendre. Tant que dura la raainbournie, les monnaies barrisiennes furent, selon les règles du droit féodal, frappées au nom de Charles II, mais avec les armes de Bar et d'Anjou. D'autres monnaies, qui paraissent lorraines, présentent à côté des alérions les barbeaux que Ton voyait dans Fécn de Bar, et il est probable que le duc de Lorraine joignait ces armes aux siennes pour rappelé^ la charge de bail ou de mainbour qu'il exerçait (3).

(1) V. Calmet, Eist., t. II. col. 765.

(2) C'est ce qu'établissent plusieurs titres de la chambre des comptes de Bar, cités par M. Servais dans la Revue numismaiique^ an. 1846, p. 152.

(3) Y. Recherches sur les monnaies des ducs héréditaires de Lorraine, par M. de Saulcy, p. 82, et planche X, n<» 2.-4.

Les hostilités commencées par René et son beau-père contre le comte de Vaudémont duraient encore, lorsqu*une guerre plus grave, quoique Torigine en fût bien futile, vint de nouveau désoler notre pays. Les ducs de Lorraine étaient seigneurs de Tabbaye de Saint-Martin (située tout près de la ville de Metz) et d*un bourg assez considérable qui s*était formé autour du monastère. Au mois de septembre 1&27« Nicolas Chaillot, abbé de Saint-Martin, récolta dans son jardin une bottée de pommes et les fit porter dans sa maison de Metz, où il résidait momentanément. Les religieux qui étaient en mauvaise intelligence avec Nicolas Chaillot, prévinrent de cet enlèvement les receveurs de Charles II. Ceux-ci réclamèrent certains droits que Ton perce^ vait d'habitude sur les denrées qui passaient d*un pays dans un antre, mais les magistrats messins défendirent à Tabbé de rien payer ; les réclamations furent renouvelées et repoussées à diverses reprises ; la contestation s*envenima, et les habitants de Metz se précipitèrent, sans le vouloir peut-être, dans une guerre qui devait leur être onéreuse. Cette ville avait cependant besoin de la paix pour réparer les pertes que la contagion et les mauvaises récoltes lui avaient causées Tannée précédente. On lit, en effet, dans les chroniques messines, qu*en 1&26, fut c une grande et merveilleuse mortalité à Mets et ez pays à ff Tentour, et que molrut on sy fort à Mets qu'il y en eult des c morts, que grans que petits, seize mille de compte faict » ; elles ajoutent que c les vignes furent engelléez au mois d*apvril, « et qu'il y eult peu devin en ceste année (1).

Différents actes d'hostillité ayant été commis par les Lorrains dans le village de Corny, et par leurs adversaires dans celui de Belrain, le duc envoya défier ces derniers et parvint à engager toute la noblesse lorraine dans sa querelle. Les Messins se jetèrent aussitôt sur le bourg et l'abbaye de Saint-Martin, incen-

dièrent les maisons, démolirent le monastère et ne laissèrent debout que les deax églises. Charles défendit immédiatement à ses sujets d'entretenir aucun commerce avec ses enneniis et de leur vendre des grains ou d'autres denrées; le doc de Bar publia une semblable interdiction ; mais cette mesure qui avait pour but d'affamer la ville de Metz, n'eut pas le succès que l'on en espérait, parce que la duchesse de Luxembourg refusa, malgré les instances du duc de Lorraine, de fermer sa frontière aux Messins. Ils reçurent de ce côté tout ce dont ils avaient besoin, et, loin de se montrer disposés à rechercher un accomodement, ila prirent à leur solde des aventuriers dont les courses incomllodèrent beaucoup le duché. Au mois de juin 1429, une armée lorraine, composée de quinze cents cavaliers et de cinq mille hommes de pied, s'avança jusqu'auprès de Metz, abattit le gibet auquel trente-deux hommes étaient pendus, et faucha les blés dans certains cantons. Le 10 juillet, René envoya son héraut défier les Messins, auxquels Jacques, fils du margrave de Bade et gendre de Charles II, Thierry de Meurs, archevêque de Cologne, et quelques seigneurs et chevaliers firent parvenir, le même jour, des messages pareils. Dès le lendemain, le duc de Lorraine et ses confédérés, à la tète de dix mille cavaliers et vingt mille hommes d'infanterie, s'approchèrent de Metz, avec l'espérance de s'en rendre maîtres et de s'indemniser des sacrifices que la guerre leur imposait. Charles, qui souffrait beaucoup de la goutte, n'avait pas voulu qu'un autre commandât l'armée, et comme il ne pouvait se servir de ses jambes ni monter à cheval, il se faisait porter dans une litière. Âprès^ avoir pris quelques châteaux sans importance, les Lorrains et leurs alliés commencèrent à ravager les campagnes ; ik fauchèrent de toutes parts les blés qui n'étaient pas encore murs, coupèrent les vignes et incendièrent les villages* Charles fit même tirer des coups de canon sur la ville, à la vérité, sans résultat. Les Messins opérèrent plusieurs sorties, dont quelques-unes furent heureuses ;

' ils pillèrent et détruisirent par le feu les bourgs de Moyeuvre et de Rodemack ; mais ils furent deux fois battus par les Lorrains, qui leur firent quantité de prisonniers. Vers la fin de septembre, les troupes de Charles II et de René reparurent au nombre d'environ dix mille hommes et recommeneërent à dévaster les environs de Metz ; les habitants n'osèrent sortir pour se mesurer avee une armée aussi considérable ; toutefois, quand les ennemis se mirent en marche pour regagner leur pays, quatre cents cavaliers messins les poursuivirent et attaquèrent leur arrière-garde ; les Lorrains reprirent alors Toffensive et repoussèrent leurs adversaires jusqu'à la porte Saint-Symphori^ il y eut là un combat très-vif, et les deux partis s'attribuèrent la victoire (1).

Au mois de novembre, l'évéque de Metz, Conrad Bayer de Boppart, qui avait déjà précédemment, mais sans succès, offert sa médiation, fit [de nouveaux efforts pour mettre fin à cette guerre désastreuse. Fortement secondé par le comte de Salm, il parvint à ménager une trêve qui dura depuis le 7 décembre jusqu'au lendemain de Noël. Le 30 du même mois , l'évéque et le comte se rendirent à Metz, annonçant que Charles avait confié ses pleins-pouvoirs aux comtes de Salm, de Blàmont, de Réchicourt et d'Apremont ; et ces trois derniers étant arrivés presque aussitôt, on se réunit dans l'abbaye de Saint-Amould, qui était hors de la ville. On décida que les prisonniers seraient relâchés de part et d'autre, et que toutes choses seraient remises sur le pied où elles se trouvaient avant la guerre. Le 1*' janvier l/i30, le comte de Salm publia la paix dans la chapelle de Notre-Dame-la-Ronde ; mais le duc, très-mécontent de cet arrangement, prétendit que les quatre commissaires avaient outrepassé leurs pouvoirs et refusa d'exécuter le traité, de

(1) Plusieurs Lorrains furent flùts prisonniers dans cette circonstance, et Ton cite parmi eux Warrj de Tonnoy, le prévôt de Châtenoy et le capitaine de Faulquemont.

recevoir les prisonniers qu'on lui renvoyait, et de rendre la liberté aux Messins que le sort des armes avait fait tomber en son pouvoir. Ils étaient au nombre de plus de quatre cents, quelques-uns des meilleures familles de la cité, et on leur avait assigné pour résidences les villes de Nancy, Lanéville et Neufchâteau. Les hostilités ne recommencèrent pas ; néanmoins, malgré les instances de Conrad Bayer, le duc ne voulut jamais revenir sur sa détermination, et les prisonniers restèrent en Lorraine jusqu'à la mort de Charles II (1).

René n'avait pas attendu la fin de la guerre ; dès le 20 juillet il avait quitté Tarmée confédérée, avec une partie de ses troupes, avait regagné le Barrois et s'était dirigé vers Reims, pour assister au sacre du roi Charles VII. Il arriva trop tard ; mais il put voir le roi et Jeanne d'Arc, et, à la suite des entretiens qu'il eut avec le premier, il résolut de prendre une part active aux grands événements qui allaient s'accomplir. Les progrès continuels que faisaient les Anglais et les Bourguignons, leurs alliés, avaient forcé René à reconnaître le jeune Henri Yl comme roi de France ; le cardinal Louis était allé trouver le duc de Bedford, régent du royaume, et lui avait, au nom de René et en vertu « de certaines lettres de procui'ation >, fait hommage pour toutes les terres et seigneuries que le duc de Bar tenait de la couronne (2). Le 3 août 1429, celui-ci fit expédier au duc de Bedford une déclaration, à la fois simple et précise, par laquelle il signifiait qu'il ne voulait plus entretenir aucun rapport avec l'Angleterre. Je vous fais « assavoir, disait-il, que

(1) Les Chroniques de Meti, 151-170 et 176 ; Ckron. de Lorraine, dans Calmet, Sist., t. III, Preuves, col. x-xij.

(2) Cet acte fut accompli lo 10 mai 1429 ; V. Calmet, ffist., t. II, col. 766. Dès le mois de mai 1428, une trêve avait été conclue entre le cardinal et Jean de Luxembourg, sire de Beaurevoir, lieutenant de Henri YI « en ses marches de champaigne». On trouve une copie de la convention dans les papiers du président le Febvre.

ff je, poitr certaines causes qui ad ce m*ont meu et émeuvent, « ay dès maintenant et pour lors renoncé et renonce par les « présentes pleinement et absolument à tous les fiefs, terres et

< seigneuries dont mon dict oncle a et pourroit avoir reprins « de vous, comme régent, et à tous les hommaiges, foy, sermens

< et promesses quelconques qu'il pourroit avoir faictz pour moy a et en mon nom, en tout comme à moy pourroit toucher à « vous, comme régent du royaulme de France, etc. (1). »

René réunit ses troupes à celles du vaillant Barbazan, récemment nommé gouverneur de Champagne, ou pour mieux dire de la petite partie de cette province qui n'était pas occupée par Tennemi. Ils firent ensemble une excursion hardie du côté de la Picardie et de l'Ile-de-France, et s'emparèrent de Pont-sur- Seille, Chantilly, Choisy et Pont-Sainte-Maxence. Ils joignirent l'armée royale à Saint-Denis, le 25 août, et, quand cette dernière se retira au delà de la Loire, René et Barbazan regagnèrent la Champagne. Ils dégagèrent la ville de Châlons^ assiégée par un corps de huit mille anglais et réduite aux extrémités ; ils prirent ensuite la forteresse de Chappes et défirent, près de ce château, la Chevalerie de Bourgogne, qui s'était avancée, pour le secourir, sous la conduite du maréchal Antoine de Toulongeon et des sires de Chastellux, de Rochefort et de Poligny (2).

Quelques historiens ont pensé que la généreuse résolution de René d'Anjou lui avait été inspirée par Jeanne d'Arc, et la chose n'est pas impossible ; il venait de voir la Pucelle dans la ville de Reims, et il avait dû lui parler à Nancy, lorsqu'elle eut une audience de Charles II, avant de partir pour la France. Beaucoup de personnes ont même cru et croient encore que Jeanne d'Arc était sujette du duc de Bar ; ce qui est certain c'est que le

(1) V. le texte de cette déclaration, dans les Œuvres du roi René^ t. I. p. xvij, note.

(2) Y. Œuvres de René^i, I. p. xix.

village de Domremjy patrie de la Pucelley était mi-partie. 11 est coupé en deux par un ruisseau qui se jette dans la Meuse ; une moitié du village dépendait de la Champagne et de la prévôté d*Andelot ; Tautre moitié, du BaiTois et de la châtellenie de Gondrecourt ; mais il n*est pas aisé de reconnaître de quel côté du ruisseau se trouvait Thabitation du père de Jeanne, car il n*est pas démontré que la maison connue sous le nom de maison de la Pucelle a été construite sur remplacement de la demeure de sa famille (1). Quoiqu'il en soit, Jeanne se présenta, comme on sait, chez le sire de Baudricourt, qui commandait pour le roi dans la petite ville de Yaucouleurs, dont les habitants étaient restés fidèles à la cause de ce prince, malgré la défection de presque tous les voisins. Avant de faire conduire la Pucelle devant le roi, qui résidait à Chinon, Baudricourt désira avoir une autorisation en règle, et, pendant le délai qu'exigea Taccomplissement d'une pareille formalité, Jeanne se rendis en pèlerinage à Saint-Nicolas-de-Port, avec deux de ses compatriotes, Jacques Alain et Durand Laxart. A son retour, elle passa par Nancy, et le duc de Lorraine voulut la voir, soit par curiosité, soit dans l'espérance d'obtenir, par les prières de cette jeune fille, qui avait déjà la renommée d'être une sainte, la guérison des infirmités dont il était accablé depuis quelque temps. Deux des témoins entendus dans le procès de réhabilitation, Jean Morel de Greux et Louis de Martigny, disent même, ce qui est confirmé d'ailleui*s par la chronique de Lorraine, que Charles 11 donna à la Pucelle un cheval et une somme d'argent (2).

(1) Nous engageons les lecteurs à consulter les deux excellents mémoires que M. Henri Lepage a publiés sous le titre suivant : Jeanne d'Arc esUelle Lorraine ?

(2) Y. Chron.de Lorr.^ dans Calmet, ffist., t. III, Preuves, col. vj. Il est inutile d'avertir que le passage de la Chronique qui concerne la Pucelle n'est guère qu'un ramas de fables absurdes.

Nous n'avons pas à nous occuper des exploits et de la mort de Jeanne-d'Arc ; mais nous devons ajouter que parmi les défenseurs d*Orléans on comptait quelques Lorrains, notamment un habile canonnier nommé « maistre Jehan », qui manœuvrait une couleuvrine avec laquelle il fit beaucoup de mal aux Anglais, Parfois, il se laissait tomber comme s*il venait d'être atteint par un des projectiles de l'ennemi ; on l'emportait dans la ville, et pendant que les assiégeants se réjouissaient d'être débarrassés de ce redoutable adversaire, on le voyait tout-à-coup reparaître et pointer de nouveau sa couleuvrine (1).

La nouvelle du supplice de Jeanne d'Arc rencontra en Lorraine une foule d'incrédules, et la persuasion où l'on était qu'elle n'avait pas été brûlée à Rouen inspira à quelques aventurières la pensée de se faire passer pour l'héroïne. Dès l'année lliSkj Ulrich de Manderscheidt, qui disputait à Raban d'Helbinstadt la possession du siège archiépiscopal de Trêves, avait dans son armée une fille qui prétendait être Jeanne d'Arc, et disait avoir reçu de Dieu l'ordre d'assurer l'archevêché à celui des compéti- .teurs dont elle avait pris le parti. L'inquisiteur de Cologne, qui ne fut pas dupe d'une semblable fourberie, fit arrêter cette femme comme sorcière ; mais elle parvint à s'échapper, et l'on n'entendit plus parler d'elle (2).

Deux ans plus tard, en 1&36, une autre fille joua le même rôle avec plus de succès ; elle se montra d'abord à la Grangeaux-Ormes près de Metz, puis dans cette ville, et plusieurs nobles messins furent tellement séduits par ses discours qu'ils lui firent des présents ; après avoir séjourné dans les environs de Metz, elle se rendit en pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse et

(1) Y. L'Histoire et Discours au vray du siège ^ui fut mis deuant la ville d'Orléans par Us Anglois^ etc. ; Orléans, 1606, in-8», p. 13.

(2) Y. Calmet, Hist., t. II, col. 906>t 907.

fut présentée à la duchesse de Luxembourg, qui raccueillit parfaitement. Pendant qu'elle se trouvait à Arlon, auprès de cette princesse, elle fit connaissance avec un gentilhomme lorrain appelé Robert des Armoises, qui Tépousa et la conduisit à Metz, où elle demeura quelques années (1). Le témoignage du dojen de Saint-Thiébaut, auquel nous empruntons ces particularités, est corroboré par le P. Vignier, qui assure avoir eu entre les mains le contrat de mariage de Taventurière avec Robert des Armoises, et Dom Calmet a fait imprimer, dans les preuves de son ouvrage (2), le titre constatant la vente du quart de la seigneurie d'Haraucourt, et de dix muids de sel, par ce seigneur et son épouse, qui se qualifient ainsi : « Nous, Robert des Harc moises. Chevalier, seigneur de Tichiemont, et Jehanne du Lys c la Pucelle de France, Dame dudict Tichiemont, etc. »

On rapporte que Jeanne d'Arc, dans Tentrevue qu'elle eut à Nancy avec le duc de Lorraine, le pria de se réconcilier avec son épouse et de quitter une concubine qu'il entretenait, depuis bien des années, au grand scandale de ses sujets. Cette femme, non moins remarquable par son esprit que par sa beauté, était de la plus basse condition ; elle se nommait Alix ou Alison May (3), et sa mère vendait des fruits et des légumes dans une échoppe voisine du palais ducal (4) ; mais Alix était fille de Dem^ge Colin le Parfait, chanoine et chantre de Saint- Georges (5). Elle avait acquis an empire absolu sur Charles II; c le duc se laissoit, dit la Chronique de Lorraine, gouverner par ff une amoureuse qu'il tenoit; elle estoit estintée d'estat

(1) y. la Chrof^que du doyen de Saint-Thièbaut, dans Calmet, Hist,, t. II, Preiiûes^ col. ccxxj et ccxxij.

(2) V. t. III, col. cxcv-cxcvij.

(8) Ou Alison du May.

, (4) V. Chevrier, ibid., p. 235 et 236.

(5) V., aa Trésor des ch., layette Nancy, V, n» 44, pièce 4«, le titre d*une donation faite à Alison, le 31 octobre 1415.

« ou de Damoiselle ; elle gouvernoit le Duc tout à sa volunté ; f moult de bien elle fit à sa parenté (1) ». C'est ce qui résulte d'un titre daté du 16 janvier \li2li (U25), et par lequel Charles « considérant les boins, louaubles et aggréaubles services que

a luy a fait on temps passe! sa bien amée Anlison May, et

« en récompensation d*iceulx services, lui a donné,

a quicté, cédé et transporté, pour elle et pour ses suers

« après elle, et pour lours hoirs de lours corps, une

a maison et grainge , en laquelle elle demoure,

« séans icelles maison et grainge en la rue de la Bou-

« dière (2), avec tous les mobles que sont on dit hos->

a tel » Et il veut que < la dite Anlison puisse faire, toute

<K sa vie durant, tout son boin plaisir de ladite maison,

c ycelle aliéner à quelconque personne ou à

a ses suers, ou aux anlTans de ses suers bastardes, etc. » (3). Il poussa si loin sa passion pour Alison May, qu'il osa placer son image dans la collégiale Saint-^reorges, où il avait fondé une chapelle ; le rétable de l'autel représentait l'adoration des mages et celle des bergers, i et le sculpteur eut ordre de donner à une des bergères les traits de la favorite (&). Celle-ci désira elle-même, poussée peut-être par une appréhension que l'avenir

(1) V« la Chroniqtte, dans Calmet, ibid , col. xij.

(2) Cette maison est celle dont Charles avait déjà ûdt présent A sa maîtresse le 31 octobre 1415. La rue de la Boudière correspondait à la partie de la Qrand*rue comprise entre la rue des Auiréchaux et la collégiale Saint-Georges.

^3) Ce titre, qui se tronvait dans la layette Nflncy, I, a* 38, et qui a disparu depuis longtemps, est imprimé dans Hufgo, Traité hist. et crit., etc., p. clxix-clxxiij. M. Chariot, conseiller à la cour impériale de Nancy, possède l'expédition qui avait été remise par le duc à Alison May, et que celle-ci livra, en cédant la maison aux chanoines de Saint- Georges.

(4) V. L'insigne église collégiale Saint-Qeorges, par M. H. Lepage, dans le Bulletin de la Société d'Arch. lorr,, t. I, p. 188.

ne justifia que trop, faire une donation à la collégiale; en 1425, elle fit présent au chapitre de la maison qu*elle avait reçue de Charles, et le chapitre en laissa la jouissance, moyennant un cens de deux francs, à Agnès et à Jeannette, sœurs de la donatrice (1),

Âlison eut cinq enfants, trois fils et deux filles ; Charles les aimait beaucoup, et on supposait que, dans le cas où il aurait perdu ses deux filles légitimes, il aurait tenté de laisser le duché à l'ainé de ses enfants naturels, Ferri de Bilstein. Thierriat insinue même que cette crainte ne fut pas sans influence sur la déclaration par laquelle la noblesse lorraine appela Isabelle et Catherine à la succession ducale; c d*autant que ledict seigneur c Charles avoit en prétention de faire estât à un sien bastard c qu*ayoit de la Dumai. Et de faict, cedict bastard avoit esté es c fonts baptismaux dénommé de mesme nom que l'avoîent esté « les princes fils du Duc qu'estoient morts (2). Et pour nouvelle c excuse, les Seigneurs de TEstat disoient encore que valoit c mieulx que la Duché avinst à fille, tant belle et tant bonne c princesse, qu*estoit de naissance en bon et loyal mariage, c qu'à petits bastards qu'estoient sortis de mauvais lieux. >

Les conseils de Jeanne d*Arc furent infructueux, et le \nenx duc entretint ces relations adultères jusqu'à sa mort, arrivée !e 25 janvier 1431 (3), quelques mois après celle du cardinal Louis de Bar. 11 fut inhumé dans la collégiale Saint-Georges, à côté de l'autel de la Sainte-Vierge (4). Nous avons dit que ce prince ne laissa que deux filles légitimes, Isabelle et Catherine ; la der-

(1) Y. le même ouv., ibid., p. xlvij.

(2) Thierriat, ^i se trompe sur la nature des intentions dont la noblesse était animée, commet ici une autre erreur, car les fils naturels de Charles II s'appelaient Ferri, Jean et Ferri, et ses fils légitimes avaient reçu les noms de Louis et de Rodolphe ou l^ul.

(3) V. les Chron., de Metz, p. 175.

(4) Y. Touv de M. Lepage, ibid., p. 188.

nière avait épousé, en 1&26, Jacques, fils du margrave de Bade, et margrave lui-même après la mort de son père. Elle reçut en dot les villes de Bruyères, Saint-Dié, Arches et Raon ; de plus, Charles, en mariant cette princesse, « meist en gaige » entre les mains de son gendre c toute la Vosge, excepté les mines, au « réachapt de soixante mille florins » (1). Les cinq enfants d*Alison May sont rappelés dans le second testament de Charles; celui-ci donnait h Tainé, nommé Ferri, le château de Bilstein, < avec ses appartenances et appendances », et une rente de deux cents florins ; au second, appelé Jean Pillelipille, une rente de cent florins ; au troisième, qui portait, comme Tainé, le nom de Ferri, une somme de trois cents florins une fois payée; à Catherine et à Isabelle des dots de mille et de six cents florins (2). Ces quatre derniers bâtards n*ont pas laissé de traces dans rhistoire. Quant à Ferri de Bilstein, il se maria et eut un flls, qui épousa Marie de Provenchères, et dont la descendance ne s'éteignit qu'en 1656 dans la personne de Nicolas de Bilstein, seigneur de Frôville, Domjulien et autres lieux (3).

Il parait que les dispositions faites par Charles II en faveur de ses enfants naturels furent exécutées à la lettre ; mais leur mère fut traitée bien difleremment ; aussitôt après la mort du duc, une populace furieuse se précipita sur cette infortunée, qui avait peut-être quelquefois abusé de son pouvoir, Tarracha de sa demeure et Taccabla d*outrages ; on la plaça sur une charrette, on lui fit parcourir toutes les rues de Nancy, et la Chronique de Lorraine dit que, pendant cette promenade ignominieuse, c on lui jectoit merde au visaige » La Chronique ajoute que, par respect pour la mémoire de Charles, on ne

(1) V. Chron.dêLorr., dans Calmet, Hist.^ t. II, Pr,, col. vj et x,

(2) V. le texte du testament, ibid., col. clxxxviij et clxxxix. ,.

(3) Il fut inhumé dans réalise Saint-Bpvre de Nancy et Ton peut voir son épitaphe dans Lionnois, Sist* de Nancy • t. I« p. 243 et 244.

voulut pas faire périr Alison en public et qu*on s*en débarasu secrètement (1). Cette dernière assertion nous parait peu Tnisemblable ; il est bien possible que la favorite ait saocombé à h suite des horribles traitements qu'elle venait d'endurer ; mais l'on ne peut guère admettre que René d'Anjou, sa femme Isabelle et sa belle-mère, Marguerite de Bavière, aient consenti à commettre une aussi mauvaise action. La bonté et la générosité de René et d'Isabelle sont vantées par tous les historiens , et Marguerite était depuis longtemps regardée comme une sainte. Après la mort de son mari, elle se retira dans le cbàtean d'Einville, où elle fonda un hôpital. Elle partageait son temps entre les exercices de piété et les soins qu'elle prodiguait aux pauvres et aux infirmes. Quand des étrangers venaient demander l'hospitalité à Einville, la duchesse les accueillait avec empressement et leur lavait elle-même les pieds. Enfin, la réputation de sainteté de la princesse devint telle qu'on ne craignit pas de lui attribuer le don des miracles. Elle établit des hôpitaux à Einville et à Sierck, et contribua à la fondation du monastère des Ciarisses à Pont-à-Monsson et de la chartreuse de Rhétel. Les Chartreux, qui s'étaient d'abord installés dans un ancien couvent de femmes appelé Marienflos, y étaient trop k l'étroit ; et Marguerite obtint pour eux la cession de l'abbaye de Rhetel, dont les religieux, réduits au nombre de quatre, furent sécularisés. Le testament de la duchesse renferme plusieurs legs en faveur de la collégiale Saint-Georges, où elle choisit sa sépulture ; des différentes églises de Nancy ; des abbayes de Lunéville, de Clairlieu, de Bouxières-aux- Dames ; des frères qui habitaient le Saint-Mont, et de quelques autres établissements

(1) V. le texte de la CkroniqiM^ dans Calmet, ibid., col. xiij Alison 8*attendait bien à être forcée de quitter la Lorraine après la mort de Charles II, et, dès le 24 mai 1427, elle avait acheté une « prébende > de Thôpital de Metz, dans lequel elle comptait te retirer. Y. Tacte d*acquisition dans Hugo, ibid., p. clxxiy-clxxvij.

religieux (1). La vie de cette vertueuse princesse a été écrite en latin par son confesseur, le chartreux Adolphe de Sierck ; mais Touvrage est malheureusement perdu, et il n*en reste que des fragments insérés par le P. Mathieu Raderus dans le livre intitulée : Bavaria sancta.

Quoique les exemples de Marguerite n*aient eu que bien peu d'influence sur la conduite de Charles II, ce prince, au milieu de ses désordres, conserva de bonnes qualités. Il maintint une exacte police dans ses états et publia, en l/i29, une ordonnance sévère contre les blasphémateurs (2). Il prescrivit à ses exécuteurs testamentaires de fonder dans la collégiale Saint-Georges un service annuel de trois messes basses, qui devaient être dites tous les jours pour le repos de son âme. Il ordonna de payer ses dettes et de remettre au chapitre de la collégiale le prix des chevaux qui avaient figuré dans les funérailles de son père, Jean I", et que lui, Charles, avait jugé à propos de garder. II laissa des legs plus ou moins importants à l'abbaye de Clairlicu, aux Dames-Prêcheresses de Nancy, au prieuré Notre-Dame, à l'église de Longwy, aux Dominicains de Toul, aux Franciscains et aux Cordeliers de Neufchâteau, etc. (3). Il avait fait preuve de charité en fondant quelques hôpitaux ; il établit celui de Lunéville en 1406 (4), et la ville de Nancy lui dut la construction de l'hôpital Notre-Dame, sur l'emplacement duquel s'éleva, plus tard, le couvent des Sœurs-Grises. Les biographes de Charles II s'accordent à faire l'éloge de son goût pour les lettres et les sciences. Non content de favoriser les savants et

(1) V. Calmet, Hist,, t. II, col. 706: Notice^ t. I. suppL, col. 134, t. II, col. 329 et 330. Le testament de Margii^rite est imprimé dans Calmet, Hisi,, t. III, Preuves, col. cxciij-cxcv.

(2) Y. Coupures de Bournon, règne de Charles II, dans le Recueil cité.

(3) V. le texte du testament, dans Calmet, ibid., col. clxxxv\j-

cxcij.

(4) V. Très, des ch., layette Fondations^ n» 36.

les artistes, surtout les musiciens (il en avait toujours plusieurs à son service), il avait acquis lui-même assez d^instmetion pour lire les auteurs latins dans leur langue originale. Il donnait la préférence aux écrits des poètes et à ceux des historiens ; Tite- Live (1) et César étaient ses auteurs de prédilection ; dans ses voyages ou ses expéditions militaires, il portait continuellement avec lui les ouvrages de ces deux écrivains, et il en lisait, chaque jour, quelques pages. Le récit des exploits de César charmait le duc de Lorraine, et dans son admiration, il disait souvent, avec autant de vérité que de modestie, qu*en comparaison du dictateur, il était un apprenti dans le métier de la guerre (2).

(1) Deux comptes du domaine de Commercv (années 1571-72 et 1573-74|, aujourd'hui déposés au Trésor des chartes, sont converti de feuillets arrachés à une belle copie de Tite-Live. qui paraît remonter au XI* ou au XII« siècle, et pourrait bien avoir appartenu à Charles II.

(2) Ces détails semblent indiauer que Charles II avait une bibliothèque ; sa veuve Marguerite légua a ses deux filles tous les livres qu'elle possédait, mais le testament n'en indique pas le nombre ni la nature.

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