‹ Histoire de Lorraine (volume 3)Chapitre 9 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

JKAN 1" (] 346-1390).

Raoul ne laissait qu*un fils légitime, qui régna sous le nom de Jean I". Il parait que ce prince n*avait encore que six mois, au moment de la mort de son père, et on trouve dans les preuves du traité de Hugo sur V Origine tt la Généalogie de la Maison de Lorraine (1), l'extrait d'une requête présentée par le duc Jean au parlement de Paris, en 1390, et dans laquelle le duc affirme qu'il n'avait que six ou sept mois à l'époque de la bataille de Crécy. Cet extrait aurait suffi pour résoudre la question, si on n'avait pas contesté l'authenticité de la requête de 1390; le P. Benoit Picard prétendit même que Jean I" était mort dès l'année 1389, date qui est marquée, en effet, comme celle du décès de ce prince sur l'épitaphe de Marguerite de Loos, sa seconde femme ; et le même historien produisit un acte de partage fait entre les enfants du duc au mois de mars 1390 (2). De

(1) V. p. cxxx et cxxig.

(2) V. Remarques sur le Traité Hisi- et Crit, de l'Origine et la Généalogie de la Maison de Lorraine^ V*> partie, p. 85 et 86 ; 2« partie, p. 103-107.

semblables difficultés anéantirent Tautorité de la reqaète, et divers écrivains, n'étant plus gênés par renonciation de cette pièce, affirmèrent que Jean I" avait déjà six ou sept ans en 13&6; qu'il assista, en 1356, à la bataille de Poitiers; qu'il fut fait prisonnier, après avoir eu deux chevaux tués ; et qu'on le mena en Angleterre, d'où il ne revint qu'en 1360, après le traité de Brétigny. Leur opinion, quoique admise par les auteurs de V Art de vérifier les dates n'en est pas moins erronnée. L'épitaphe de Marguerite de Loos, sur laquelle s'appuie le P. Benoît, est une pièce bien postérieure au XIV siècle, et l'acte de partage entre les enfants de Jean P' n'est pas du mois de mars 1390. Il est du mois de mars 1391, suivant notre manière de compter. L'acte est effectivement daté de 1390 ; mais on sait qu'en France l'année commençait alors à Pâques ; or Pâques est tombé le 26 mars en 1391 ; par conséquent les 26 premiers jours de ce mois appartenaient encore à l'année précédente, et l'on ne comprend pas comment le P. Benoit, qui était un écrivain très-recommandable, a pu commettre une pareille erreur.

La requête présentée au parlement, recouvrant de la sorte toute son autorité, renverse, à son tour, l'assertion des historiens qui font figurer le duc Jean à la bataille de Poitiers. S'il n'avait que six mois en 13&6, il ne pouvait avoir que dix ans et demi en 1356; il était donc beaucoup trop jeune pour prendre part à une bataille. Il faut d'ailleurs ajouter, comme le fait judicieusement observer M. d'Affry de la Monnoye, que Froissard, qui loue la bravoure que Raoul déploya sur le champ de bataille de Créer, n'aurait certainement pas manqué de faire ressortir la brillante valeur du fils de ce prince. Robert d'Avesbury, historien d'Edouard III, et le prince de Galles, dans la lettre qu'il adressa, le 20 octobre 1356, à l'évêque de Worcester, pour lui annoncer la glorieuse victoire de Poitiers, ne mentionnent pas non plus le duc de Lorraine parmi les princes et les nobles faits prisonniers dans cette occasion. On ne lit que le nom de Henri V, comte de

Vandémont, qui commandait peut-être le contingent envoyé par les régents de Lorraine (1).

Il faut encore rappeler que la régence n'a pris fin, comme nous le dirons, qu'en 1360 ; Jean devait avoir environ quatorze ans, ce qui était à peu près Tâge fixé pour la majorité des ducs, quoiqu'il n'y eût rien d'arrêté à cet égard. Enfin, le roi Jean accorda au jeune duc de Lorraine, en \3bk, des lettres par lesquelles il lui donnait la dispense d'âge nécessaire pour administrer les domaines que le duc possédait en France, et il est dit, dans cette pièce, que le prince était âgé de huit ans. On voit que CCS renseignements, puisés à des sources bien diverses, sont toutefois parfaitement d'accord pour établir que le fils de Raoul n'avait que six mois au moment où il devint orphelin.

Le testament du prince d éfimt attribuait la mainbournie à Marie de Blois, qui s'empara aussitôt du gouvernement. Elle ne tarda pas à en sentir tout le poids. L'Ancienne Chevalerie prétendit que Raoul avait porté atteinte à ses privilèges, et que, suivant les traces de ses prédécesseurs, il avait tenté, par difiérents moyens, de lui enlever les droits que ceux-ci avaient respectés. Les nobles espéraient que Marie n'aurait pas la hardiesse de repousser des réclamations appuyées, probablement^ sur la menace d'une prise d'armes ; et la duchesse s'empressa de leur répondre qu'elle les rétablirait dans tous leurs privilèges ; mais on ne sait pas si la promesse fut entièrement réalisée.

D'autres difficultés s'élevèrent du côté de la France. Jeanne, comtesse de Champagne, avait cédé cette province à Philippe de Valois en 1336; l'union entre la Champagne et la France devint dès lors irrévocable, et ce fut aux monarques français que les duc de Lorraine furent obligés à l'avenir de faire hommage pour Neufchàteau. Philippe de Valois avait désiré donner aux bour-

(1) V. Rêvue numismatique^ ann. 1842, p. 271 et 272.

geois de cette ville une marque de sa bienvieillance, et, le 26 avril 13&& , il avait fait expédier des lettres qai interdisaient au bailli de Chaumont et « à tous aultres ses justiciers » d'arrêter les marchands de Neufchàteau pour sûreté des réclamations que Ton pouvait adresser au duc de Lorraine (1) Une telle protection avait néanmoins ses inconvénients. Les officiers du roi pensèrent que les Neufchàtelois étaient sujets de quelqu'un, et que, ayant cessé d'être lorrains, ils étaient devenus champenois. Us les imposèrent en conséquence comme les autres sujets français; et, en 13&7, les bourgeois reçurent ordre de verser la somme de 6/i8 livres tournois pour leur part dans les subsides. Comme on semblait très-disposé à exiger le paiement de cette somme, ils jugèrent à propos de redevenir lorrains, ne fût-ce que pour un instant, et firent parvenir leurs plaintes à la régente. Marie de Blois remontra à Philippe que les prétentions de ses officiers ne pouvaient se justifier, et le roi, qui ne voulait pas mécontenter une princesse dont le mari venait de mourir pour la France, défendit à ses officiers de finance de rien demander aux Neufchàtelois. Au mois de mars 1349, il expédia même des lettres dans lesquelles il reconnaissait que ceux-ci et les habitants des lieux qui se trouvaient dans la même position à regard de la couronne de France, par exemple Montfoi*t et Chàtenoy, n'avaient jamais contribué aux tailles, subsides et autres impositions ; mais il parait que les lettres ne furent pas signifiées aux « justiciers » français, car, le 22 octobre 1349, Geoffroy, châtelain de Vaucouleurs et bailli de Chaumont, mandait à Lyon Choffier, prévôt d'Andelot, de lever sur les habitants de Neufchàteau la somme de six cent quarante-huit livres tournois et, le 4 décembre 1349, c commandement itératif » de verser les six cent quarante-huit livres. Ce fut seulement alors que ceux-ci

(1) V. Trésor des chartes, layette Neufchasiel et Chastenoy^ I, n«* 183 et 29.

parvinrent à prouver au bailli de Chauraont qu'ils ne devaient rien payer; le dimanche des Brandons 1350, Geoffroy ordonna au prévôt d'Andelot de surseoir à la contrainte qu'il avait exei^ cée, et la contrainte fut levée définitivement le 30 juin suivant (1).

Quelque temps après les premières tentatives fûtes par les officiers de Philippe de Valois pour soumettre les Neofchâtelois au paiement des subsides, Marie de Blois, qui était jeune encore, épousa en secondes noces Ferri comte de Linange, et fut obligée, aux termes des lettres de Raoul, de partager la régence avec Éberhard 11 comte de Wui'temberg, qui, ne pouvant gouverner de si loin, délégua pour le remplacer Burckhard sire de Fénétrange. Les États, assemblés dans cette circonstance, approuvèrent la délégation , donnèrent à Burckhard le titre de lieutenantgénéral du duché (2), et autorisèrent le comte de Linange *k prendre part au gouvernement, comme mari de la régente. Burckhard ne voulut pas venir habiter Nancy, et continua à résider dans son château de Fénétrange ; mais, craignant sans doute que Marie de Blois ne finit par lui enlever toute influence, il exigea qu'on lui confiât Téducation du jeune duc, et il l'emmena dans la Lorraine allemande, où Jean demeura pendant bien des années (3). Marie ne quitta pas le palais de Nancy et s'occupa, comme auparavant, de l'administration du duché. Les monnaies furent même, selon les règles du droit féodal, frappées

(1) Y. la même layette, n»* 18, 19, 34 et 20.

(2) V. Chevrier, p. 147. Les États exigèrent que le comte de Wurtemberg s^engageât à respecter leurs privilèges. Ou peut voir une copie de sa promesse dans un manuscrit qui fait partie de la bibliothèque du séminaire de Nancy, et renferme quantité de

Ï>ièces recueillies par Balthasar Houat, greffier des Assises, sous e règne de Charles IV.

(3) V. un extrait de la requête de 1590, déjà citée, dans Du» chesne, Histoire de la Maison de Châtillon-sur-Mame^ Preuves , p. 106; et dans Hugo, Traité hist, et crit,, p. cxxxet cxxxj,

au nom de la régente, en même temps qu'au nom de son fils (1). Cette princesse, qui n'était pas douée d'éminentes qualités, réussit, malgré la jalousie de Burckhard et la défiance de TAncienne Chevalerie, à conserver la plus grande part dans Tautorité ; et les Lorrains n'eurent que trop lieu de s'apercevoir qu'ils étaient conduits par une femme, tant la régente montra de légèreté, d'imprévoyance et d'obstination. On dit néanmoins qu'elle demanda et suivit parfois les conseils de l'évèque de Toul, Thomas de Bourlémont, qui avait déjà été consulté pendant la minorité de Raoul. Quant au comte de Linange, c'était un guerrier plein de valeur, mais trop peu puissant pour en imposer aux ennemis du dedans et du dehors.

Par une coïncidence assez singulière, le comté de Bar était aussi gouverné par une femme. Le comte Henri IV était mort à Paris, sur la fin de l'année 13/i&, et avait laissé deux fils mineurs, Edouard et Robert, qui régnèrent successivemept. Leur mère, Yolande de Flandre, se mit en possession de la régence et la garda, malgré les entreprises de Pierre et de Thiébaut de Bar, cousins des jeunes princes. Elle fit alliance avec Marie de Blois, qui, malgré ses propres embarras, lui promit de la secourir, et elle parvint, à force d'argent, à obtenir le désistement de ses deux compétiteurs. Philippe de Valois, à qui la décision de cette affaire avait été remise, prononça, au mois de février 1317, un jugement arbitral déclarant que Yolande conserverait la régence, tant qu'elle ne se remarierait pas (2).

Ce ne fut pas seulement contre les prétentions de l'Ancienne Chevalerie, et contre les usurpations des officiers français, que Marie de Blois eut à se défendre pendant les premières années de sa mainbournie ; elle soutint contre l'évèque de Metz une

(1) Ces monnaies portent an droit la légende + lOHANNES DVX MARCHIO DE LOTORIGA, et au revers f MARIE DYCHESE MANBOVRS DE LA DVICHI.

(2) Y. Calmet, Hist.. t. II, col. 530 et 581.

lutte bien plus dangereuse. Adhémar de Monteil ne pouvait se résigner à voir la forteresse de Château-Salins s'élever au cœur même du temporel de Tévêché, et il n'attendait qu'une occasion favorable pour en exiger la démolition. Le chef-lieu du temporel était, comme on l'a dit, la ville de Vie, que les évèques avaient fortifiée avec soin ; sous l'épiscopat d' Adhémar, les bourgeois essayèrent de se rendre presque indépendants et eurent de grandes difficultés avec le prélat. Il y eut une transaction en 13/i& ; les habitants obtinrent la confirmation de leurs privilèges, et l'oubli de tout ce qu'ils avaient tramé contre l'autorité d' Adhémar ; mais, craignant que celui-ci n'eût l'arrière pensée de retirer les concessions qu'il leur avait faites, ils se placèrent, au mois de février 1345, sous la protection de Raoul, qui prit l'engagement de les défendre contre l'évêque de Metz, si ce dernier tentait de se venger, et ils promirent, de leur côté, de payer annuellement au duc une somme de cinquante livres de bons petits tournois, monnaie de Vie (l).Cet accord augmenta le mécontentement d' Adhémar ; toutefois, comme la convention relative à la sauvegarde ne devait pas se prolonger plus que la vie de Raoul, et que ce prince périt l'année suivante, le prélat ne témoigna aucun déplaisir à Marie de Blois, et, le 12 juillet 1347, se trouvant dans l'abbaye d'Autrey, il consentit à ce que la régente Ht ses reprises pour tous les fiefs que les ducs de Lorraine tenaient des évêques de Metz. La cérémonie eut lieu en présence d'un grand nombre de nobles, parmi lesquels on remarquait Burckhard de Fénétrange, Ferri de Fribourg sire de Romont, Thiébaut sire de Blâment, Simon et Ferri de Parroye, Jean de Rosières, Isembart de Raville et Gaucher de Monteil, frère du prélat, ainsi que les abbbés d'Autrey, d'Étival et de Flabémont.

(1) Le traité entre Adhémar et les bourgeoig de Vie et une confirmation de ce traité se trouvent dans Galmet, ibid., Preuves, col. dcyj-dcxj.

Il ne fut pas question dans ce moment de la forteresse de Chàteau-Salins ; mais, peu de jours après, Tcvêquc envoya son frère à Nancy, afin d'inviter la régente à ne plus bâtir de châteaux sur les fiefs qui relevaient de Févêché. Il enjoignit également à la princesse de faire hommage pour la forteresse dont nous venons de parler. Marie de Blois refusa ; Adhémar fit de nouvelles instances, qui furent très-mal accueillies, et la guerre fut déclarée presque immédiatement. Les troupes épiscopales, commandées par Gaucher de Monteil, se dirigèrent aussitôt sur Château-Salins et se présentèrent devant la forteresse, après en avoir ravagé les environs. Malheureusement pour Gaucher, la régente, prévoyant cette rupture, avait placé dans le château une forte garnison, sous les ordres de Jean Wisse et de Pierre du Chîitelet, qui avait défendu la place pendant le règne de Raoul. Tout-à-coup, le son d'une cloche se fait entendre, le pont-levis s'abaisse, et les Lorrains, sortant avec impétuosité, se précipitent sur les soldats de l'évêque, qui ne s'attendaient pas à cette brusque attaque. Gaucher fut entouré par les ennemis, eut son cheval tué sous lui et fut enfin obligé de se rendre. La victoire resta indécise. Les troupes de l'évêque prirent le parti de se retirer du côté de Metz, et les Lorrains rentrèrent dans le château, après avoir envoyé Gaucher de Monteil à la régente.

Les hostilités demeurèrent suspendues pendant le reste de l'automne et pendant l'hiver ; mais la régente employa ce répit a négocier des traités d'alliance avec tous les ennemis d'Adhémar; Fcrri comte de Lunéville, frère puîné de Raoul, Jean II comte de Salm et le sire de Rodemack fournirent des secours à Marie de Blois ; au mois d'avril 1348, ces trois seigneurs firent irruption dans le temporel de l'évêché de Metz, commirent des dévastations dans les campagnes et vinrent, comme autrefois Raoul, attaquer la petite ville de Boulay. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils étaient hors d'état de s'en emparer, et ils

demandèrent à la régente de leur expédier sur le champ des renforts. Ces renforts n'étaient pas arrivés, lorsque le prélat se montra à Timproviste, avec des troupes considérables, tomba sur les assiégeants, en extermina une partie et poursuivit avec vigueur ceux qui réussirent à s'échapper. On porte à deux mille trois cents le nombre des Lorrains qui perdirent la vie dans cette circonstance ; l'évaluation est certainement exagérée ; néanmoins l'issue malheureuse du combat de Saint-Avold répandit la consternation dans tout le duché. Gaucher de Monteil, que son frère avait racheté, prit l'offensive à son tour, ravagea plusieurs cantons de la Lorraine, sans rencontrer de résistance, et revint mettre le siège devant Château-Salins.

Marie de Blois, effrayée des progrès de l'ennemi et ne pouvant réunir une armée assez forte pour le repousser, fît proposer à Adhémar de conclure une trêve. Gaucher conseillait à son frère de profiter de sa supériorité pour continuer la guerre et obtenir des concessions importantes. Le prélat aima mieux faire un accord provisoire avec la régente, et Gaucber, mécontent de voir son avis négligé, retourna dans son pays. Marie de Blois offrit alors à Adhémar de lui vendre la forteresse cause de toutes ces hostilités. La proposition fut acceptée avec empressement (sur la fin de 13^8), et, en attendant qu'il eût payé la somme convenue, l'évêque de Metz remit à la régente le château de Beaurepaire, dont il avait relevé les murailles. La princesse confia la garde de ce château à Pierre du Châtelet, Jean de Toul, Jean de Bayon et Jacques de Lénoncourt, et se promit bien de ne jamais le restituer à l'évoque ; en effet, celui-ci ayant demandé, bientôt après, à en reprendre possession, probablement parce qu'il se défiait des intentions de la régente, on lui répondit qu'il devait préalablement verser en entier la somme qu'il avait promise pour l'acquisition de Château-Salins. Adhémar réunit l'argent qu'il put trouver, s'acquitta et renouvela sa demande en 1351 ; mais on chercha des prétextes pour se dispenser d'exécuter la convention, et enfin Marie de Blois fit raser la forteresse.

Ce manqua de parole engagea le prélat à recommencer la guerre avec plus de vigueur; il rassembla ses vassaux et soudoya un bon nombre d'aventuriers ; les bourgeois de Metz, que la conduite de Marie de Blois avait indisposés contre elle, résolurent cette fois de prendre part à la querelle et envoyèrent à Adhémar des secours considérables. Avec toutes ces forces, celui-ci entra de rechef en campagne, attaqua d*abord Château- Salinsy le prit, le détruisit de fond en comble, et fit subir le même traitement aux châteaux lorrains d'Amelécourt, Donjeu Atthienville et Saint-Epvre, sans que Marie de Blois fût en mesure d'arrêter les progrès d'Adhémar. Les États, réunis à cette époque, firent des représentations à la régente au sujet des malheurs de toute espèce que son ambition et sa mauvaise foi venaient d'attirer sur le duché, et l'invitèrent à conclure un traité définitif. Marie suivit leur conseil, quoique avec une grande répugnance, rendit à Adhémar plusieurs fiefs, dont la possession était litigieuse, et retii*a les garnisons qu'elle avait placées dans quelques châteaux construits sui* les terres de l'évêché. A ces conditions, la paix fut jurée en 1351 ; mais elle ne devait pas avoir une longue durée (1).

Avant de parler de la nouvelle guerre dont notre pays fut le théâtre, il faut mentionner un autre fléau qui exerça de terribles ravages dans toute la Lorraine pendant Tannée 13/i9. 11 s'agit de la peste noire, qui, après avoir dépeuplé l'Asie et l'Afrique, vint enlever à l'Europe le tiers de ses habitants. « En ceste dicte

c année , rapportent les Chroniques de ifet^r, avec la

« mortalité de la peste, qui estoit lors, rengnoit encore une c aultre malaidie plus dangereuse, provenant avec crachait de « sang, et si contagieuse que non seulement par communication < de l'ung à Taultre, mais de regarder l'ung à l'aultre, estoient

(1) V. Histoire de Metz, t. II, p. 545-547 ; les Chroniques de la ville de Metx^ p. 86-91.

€ surprins de ladicte malaidie, de laquelle nulz n'eschappoient.» Cette contagion, qui fut regardée partout comme une marque de la colère divine, donna naissance à la secte des flagellants. Réunis pas troupes de deux ou trois centaines, ils se rendaient de ville en ville et se frappaient de verges en public, accompagnant cette pénitence de chants et de cérémonies très-bizarres. En 13&9, ajoutent les Chroniques citées, c furent les battans (flara gellants) à Metz, allans par le monde, sans dire ne faire « aultre déclaration. Et pour ce est il icj nécessaire de dire et a desclairier quelz estoient lesdicts battans. A sçavoir est que <r en ce temps, en Brabant, Flandres, Hajnault et à Tenviron, a estoient une manière de gens croisez, portant croix rouges en <E leurs chapperons et en leurs espaules, qui se battoient de « lanières qui sont à présent dictes aiguillettes, deux fois le c joui' durant Tespaice de trente trois jours et demey. . . Telles « battures se faisoient en places communes et églises des bonnes a villes, combien qu'ilz ne demeuroient qu'ung jour et une

« nuyt en une ville Et jay soit qu'ilz (quoiqu'ils) feussent

<r agrestes et gens champestres et rusticques, ilz usurpoient « l'office de prédication, et ne tenoient compte de la sentence a d'excommunication du pappe ne des évesques gettée sur c eulx (1). » En efiet, le pape Clément VI, alarmé de ces pratiques singulières et de prédications qui respiraient l'hérésie, écrivit de tous côtés aux archevêques et aux évêques de prendre des mesures vigoureuses contre les flagellants. Il s'adressa particulièrement à Baudouin de Luxembourg, archevêque de Trêves, parce qu'il connaissait la vigilance et la fermeté de ce prélat, et parce que la province ecclésiastique de Trêves était une de celles où la secte avait rencontré le plus d'adhérents. Baudouin s'empressa de poursuivre les flagellants. Il n'essaya pas de les convaincre de leurs erreurs, car ces malheureux

(1) V. p. 89 ot 98.

étaient trop obstinés pour prêter Toreille à une discussion calme et régulière; mais il donna Tordre de disperser les rassemblements qui s'étaient formés, de mettre obstacle à ce que de nouvelles bandes pussent se réunir, et de châtier les individus qui refuseraient de se lÉoumettre à ces prescriptions. Grâce aux sages mesures adoptées par l'archevêque , le nombre des flagellants diminua rapidement dans la province de Trêves, et bientôt on n'en vit plus un seul (1).

Des troupes de brigands profitèrent des désordres causés par les guerres, et de la consternation que l'apparition de la peste avait répandue, pour s'installer dans quelques châteaux et faire des courses aux environs. Les Messins furent obligés de mettre des soldats en campagne pour réprimer ces malfaiteurs. Le château de Dudelange, un de leurs repaires, fut emporté d'assaut, et l'on y prit quatorze aventuriers, tant « maistres que varlets, « dont il en y eult onze des pendus devant la porte de ladicte « maison, et deux qui eulrent la teste coppée, et les pendit ung « de leurs compaignons qui estoit leur ménestré (2) d.

Marie de Blois ne perdait pas de vue les projets qu'elle avait formés contre ses ennemis ; mais elle n'osa pas attaquer de nouveau Adhémar de Monteil. Celui-ci, craignant le retour des hostilités, avait fait fortifier avec plus de soin les villes de Saint - Avold et de Nomeny. Il avait construit un château à Lagarde, et acheté une tour que le voué de Baccarat avait élevée près du château de cette ville, et qui pouvait nuire à la défense. La régente tourna donc ses armes contre la ville de Metz, qui, en cas de succès, lui offrait une plus riche proie, et où elle espérait, bien à tort, rencontrer moins de résistance. Marie demanda des secours au comte de Wurtemberg, qui lui envoya un assez bon

(1) V. Brower, Ann. Trev», t. H, p. 221.

(2) V. les Chroniques de Mets^ p. 89.

nombre de soldats ; elle prit à sa solde beaucoup d'aventuriers français, réunit tous ses vassaux et se présenta devant Metz à la tète d'une armée. Les bourgeois, auxquels on n'avait pu cacher d'aussi grands préparatifs, se tenaient sur leurs gardes, et la régente, n'ayant pas tardé à comprendre que le siège de Metz était une chose impraticable, se borna à menacer la ville, à faire quelques courses dans les environs et à incendier, après les avoir pillés, Fleury, Cheminot et divers autres villages. Les Lorrains reprirent ensuite le chemin de leur pays, sans avoir la prudence de laisser près de Metz un gros corps de troupes pour observer leurs adversaires. Les bourgeois brûlaient du désir de se venger ; trois jours après le départ des Lorrains, ils entrèrent en compagne, dévastèrent les villages qui étaient sur leur route et vinrent camper devant le château de Frouard. Marie ne s'attendait pas à ces représailles et n'avait placé dans la forteresse qu'une garnison insuffisante. Les Messins n'osèrent toutefois l'attaquer, mais s'emparèrent du bourg, qui était très-important, y firent plusieurs prisonniers, s'avancèrent jusque auprès de la capitale du duché, et retournèrent chez eux, sans avoir éprouvé aucune perte. Quelques jours après, trois cents soldats messins, conduits par Thiébaut de Blàmont, qui était à la solde des bourgeois, firent une course en Lorraine ; après avoir incendié les villages des environs de Rosières-aux-Salines, ils pénétrèrent dans cette petite ville, la saccagèrent et y mirent le feu, ainsi qu'aux deux maisons fortes que l'on y avait construites. Ils allèrent passer la nuit dans lé château ducal d'Einville, le dévastèrent, se dirigèrent du côté Nancy, dont ils insultèrent les faubourgs, et reprirent le chemin de Metz, avec un butin considérable. Cependant, les gentilshommes lorrains, honteux devoir le duché en proie aux ravages d'une troupe aussi faible que celle de Thiébaut de Blàmont, se réunirent au nombre d'environ sept cents, sous les ordres du comte de Linange, et s'embusquèrent auprès de Pont-à-Mousson pour attendre les ennemis et

les écraser. Ceux-ci côtoyaient sans défiance une des rhres de la Moselle ; sorpris par les Lorrains, ils allaient snecomber, lorsqu'ils forent secoums par une antre ironpe de M essins, et le comte de Linange fut obligé de se retirer, après avoir perda pins de cent hommes.

La gnerre anrait pn dnrer longtemps, si le roi Jean n*eût engagé la duehesse de Lorraine et la ville de Metz à conclure un accord. Des conférences eurent lieu enire les députés nommés par Marie de Blois, Burckhard de Fénétrange, les comtes de Deox-Ponts et de Sarrebrnck, d'une part, et les représentants des Messins, de Tévêque, et de la comtesse de Bar, qui venait de se déclarer pour ces derniers. Les prétentions réciproques parurent d'abord inconciliables ; mais, comme chacun était également las de la guerre, on convint d'une trêve, qui fut prolongée à son expiration. L'archevêque de Trêves voulut intervenir dans les négociations, quoiqu'il fût resté complètement Aranger à la lutte qui les avaient précédées. Il alléguait que le duc de Lorraine avait manqué à ses devoirs de vassal, en ne lui fournissant pas son contingent dans une petite campagne que le prélat venait d'entreprendre, et il prétendait que les fiefs que Jean tenait de Téglise de Trêves devaient être confisqués. On réussit à ménager un accommodement entre la régente et Tarchevcque, et il fut stipulé que la première payerait au second une certaine somme, à titre d'indemnité, et que le jeune duc ferait ses reprises le plustôt possible. ^

En 1352, la paix régnait en Lorraine; néanmoins, les Messins, croyant toujours que les hostilités étaient sur le point de se renouveler, continuaient leurs préparatifs de défense. Comme ils c ne voUoient point que chascun sceust leurs vollentez et intena tiens, ne que leurs secreits et entreprinses fussent publiez, les c treze, les paraiges et le comung, eulx assemblez, commirent « et esleurent sept de entre eulx pour gouverner et deffendre en c la guerre commencée et pour icelle poursuivre et maintenir »•

Ces commissaires, qui jouissaient d*an pouvoir presque dictatorial, € se pourveurent de gens de guerre , (ce) qui montoit à

<r une merveilleuse somme, comme par les quictances des sol-

« dairs se peult appairoir ». Enfin, Marie et ses alliés

finirent par conclure avec les Messins un traité définitif, dont on ne connaît pas les clauses (1).

Les régentes de Lorraine et de Barrois se décidèrent aussi à s'accorder et nommèrent chacune deux délégués. Ils devaient se réunir, chaque année, deux fois à Nancy et deux fois à Pont-à- Mousson, pour terminer^ par un jugement sans appel, toutes les difficultés qui pourraient s'élever à Tavenir entre le Barrois et la Lorraine. Institution très-utile, mais qui ne subsista que peu d'années. Le traité fut juré le 2 mai 1352, et les arbitres désignés furent, pour la duchesse de Lorraine, c Monsieur Nichole « de Port, Signour en loy, et Simonin de Nancey, Baillif de la (x Duchié » ; et pour la comtesse de Bar, « Maistre Thiébaut de a Bourmont Clerc, et Ancilion dou Pont à Mousson, Baillif de a Sainct-Mihie] » (2).

Les guerres assez malheureuses que Marie de Blois eut à soutenir, pendant les premières années de sa mainboumie, ne Tempèchèrent pas de s'occuper de Tadministration. Le 3 janvier 1330, et, en considération de ce que Ferri de FougeroUes, prieur de Champagne, et Gérard de Montigny, commandeur de Mormant, lui avaient cédé les dimes d*Einville, qui appartenaient à Tordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, la régente affranchit les domaines de l'Ordre situés en Lorraine, ainsi que les hommes et femmes attachés à ces domaines, de toutes demandes, exactions, impositions et servitudes, de prises de bêtes grasses, de blé pour

(1) V. Chron., p. 91 et 92 ; Eist. de Metz, t. II, p. 647-549 ; Brower, Ann, Trev., p. 228.

^2) V.le texte de cet accord, dans Calmet, Eist, t. II, col. dcxvij et dcxviij.

mener « en ost et en chevauchée », de gîtes de chiens, de corvées de charrois, etc. (1); et ces privilèges forent confirmés par Jean P% en 1377, et par Charles II en 1396. Quelque temps après, la régente promulgua une loi somptuaire. c Sur les c plaintes , desportemens et chagnns que Messieurs de la « Noblesse faisoient endurer aux pauvres gens pour soutenir, « dit Boumon, et garder leurs grandes despenses et débauches, « la Maimbourge publia certaines loix qui fixèrent les meubles « et accoustremens. Les habillemens de soye furent defifenduz sous € la peine de soixante livres, monnoye touloise. On ne permit c que des écharpes de satin ou de damas. Les broderies en or « ou argent ne furent permises qu'aux princesses ; les perles « toléréez aux femmes de gentilshommes ; mais les ornemens et « agrafes en diamant ou rubis à la duchesse seule. Les jeux de a bazard furent dépendus sous peine d*infamie (2). » Une autre ordonnance, rendue le 13 juin 1350 interdit aux enfants de se marier sans le consentement de leurs parents, les hommes avant Tâge de vingt cinq ans, les filles avant d'avoir atteint leur vingtsixième année ; et à toutes personnes, sous peine de vingt francs d'amende, de favoriser des mariages célébrés en contravention à l'ordonnance, et de recevoir les contractants dans leurs maisons. Un troisième édit, dont la date est incertaine, eut pour but d'arrêter les progrès du libertinage (3), et fut suivi d'un quatrième qui prononçait différents châtiments contre les individus coupables de violences à l'égard des personnes ou d'attentats au droit de propriété. Il est inutife de reproduire ici l'énumération

Ci) V. la notice de M. H. Lepage déjà citée, p. 6 et 7 ; Thierriat. Mémoires^ règne de Jean I*% dans le Recueil cite.

(2) y. les extraits des Coupures^ règne de Jean l'^, ibid. Il est inutile de faire observer que Mory d*Elvange a rajeuni le style de ce fragment.

(3) V. ibid.

de ces délits, et, à vrai dire, il est impossible de garantir l'authenticité du fragment de Bournon, qui semble emprunté à un monument législatif beaucoup plus ancien (1).

Nous avons vu, en commençant ce chapitre, que Marie de Blois avait eu des difficultés^ aussitôt après la mort de Raoul, avec les nobles qui réclamaient le redressement de certains torts que ce prince leur avait causés. La duchesse avait donné une demi-satisfaction à la Chevalerie ; car il aurait été imprudent de la braver dans un moment où le pouvoir de la régente n'était pas encore bien affermi ; mais, au bout de quelques mois, et surtout après son mariage avec le comte de Linange, Marie retira peu à peu les concessions qu'elle avait faites. Les nobles, après lui avoir adressé des plaintes, dont elle ne tint pas compte, prirent le parti de demander justice au comte de Wurtemberg, qui jusqu'alors ne s'était guère occupé des fonctions que lui avait attribuées la confiance de Raoul. Éberhard accueillit leurs délégués et conseilla à la régente d'accorder aux nobles ce qu'ils sollicitaient. Marie s'y refusa d'abord; toutefois, les instances du comte devinrent tellement pressantes, menaçantes même, qu'elle ne jugea pas prudent de résister. En conséquence, elle fit expédier des lettres dans lesquelles elle rappelait et confirmait, au nom de son fils tous les privilèges de l'Ancienne Chevalerie (2). Cette reconnaissance doit être considérée comme un véritable échec subi par l'autorité ducale, et il faut, sans doute, attribuer la défaite de la régente à l'intervention de Burckhard de Fénétrange. Ce seigneur était animé du même esprit que les membres de son ordre ; de plus, il était jaloux de la duchesse et de Tautorité qu'elle avait su conserver; et on ne peut guère refuser d'admettre qu'il ait appuyé des prétentions dont ses

(1) V. Coupures, règne de Jean I«', ibid.

(2) V. ibid.

— rih —

àtMceDdaaU derueni tirer aTuitage. Son ^nhnà^t^^ le portig Bièiiie à comniettre, plus d'âne fois, de Tcrôabks koitilîtés eoDtre la dachesse ; et eonme celte fg im t itmt m'ctait rien à redouter dans son château de ^bacj, ce fàreni les habitants des campagnes qm scmSriitai seab des îneorsionâ de Borc- Uiard(l).

Le comte de Wvrtemberg, qm arah, selon tontes les ^parences, reç« des plaintes dn roi Jean an sujet de Findifference qn*il anal montrée ponr son pupille, se rendit en France an mois d*aoài 1353, et, ayant rejoint la conr dans le château de Poissy, il fit hommage au roi, au nom du duc de L4>rraine, pour tous les fiefs que ce dernier tenait de la G>uronne. Il s*engagea de plus à Tciller, dans la suite avec soin sur le gouvernement da duché (2) ; mais on ne voit pas qu'il ait tenu sa promesse.

L'année suivante, le comté de Bar fut érigé en duché, et, bien que cet événement paraisse d*abord étranger à l'histoire de Lorraine, nous devons le mentionner à cause de la réunion postérieure des deux états. Les historiens français soutiennent qne les comtes de Bar relevant de la France, depuis le commencement dn XIV* siècle, ce fut le roi Jean qui accorda le titre de duc au comte Robert. Ils accumulent, à l'appui de cette assertion, une foule de raisonnements et d'indices qui ne sont pas sans valeur (3), et ils disent notamment que, dans un diplôme de l'année 1356, l'empereur Charles IV donne seulement le titre de comte au souverain du Barrois ; d'où il semble résulter que

(1) V. l'extrait de la requête de 1390 dans l'onvr. de Duche^ne cité plus haut. Preuves^ p. 106.

(2) V. Calmet, Hist., t. II, col. 537.

(3) Ils ont été résumés et présentés avec beaucoup d'ordre par Bonamj, dans un travail intitulé : Réfleocions sur r auteur et Vé^ foque de l'érection du comté de Bar en duché. Ce morceau est imprimé dans les Mémoires de l'ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XX, p. 475-489.

le comté a été élevé au rang de duché par le roi de France, et que TEmpereur n'a pas voulu reconnaître immédiatement une pareille innovation (1). Les Lorrains ont fait observer, de leur côté, que, si l'on ne possède pas lé diplôme par lequel Charles IV aurait opéré ce changement, on n'a pas davantage la déclaration ou les lettres du roi de France; que l'on a conservé les diplômes par lesquels l'Empereur a érigé le comté de Luxembourg en duché, et la ville de Pont-à-Mousson en marquisat; que ces diplômes sont, comme celui dont on regrette la perte, de l'année 1 354 ; que leur date coïncide avec celle du séjour que l'Empereur fit à Metz (2) ; que toutes ces circonstances réunies ne permettent pas d'adopter l'opinion des historiens français ; et que, d'ailleurs, la chronique messine en vers attribue formellement la concession dont il s'agit à Charles de Luxembourg, roi de Bohême, qui avait succédé à Louis de Bavière sur le trône impérial. Voici le passage de cette chronique :

c Mil trois cents cinquante et trois,

« Vint de Behaigne à Metz un Roy.

« En séjournant à son repairt,

€ Feit Duc le comte de Bar (3). »

Les avis des historiens français et lorrains, quoique entièrement opposés, peuvent toutefois se concilier facilement. Le Barrois était, en eiTet, divisé en deux parties bien distinctes par le cours de la Meuse, et, tandis que l'une relevait de la France, comme nous l'avons dit, l'autre ne dépendait que de l'Empire. Il est donc possible que des négociations aient été entamées simultanément auprès du roi Jean et de Charles IV par la régente du Barrois, dans le but d'obtenir pour son fils le titre ducal, et que

(1) V. le titre, dans Calmet, Hist., t. II, Preuves^ col. dcxxiijdcxxv.

(2) Charles IV n'était encore que roi des Romains.

(3) V. Calmet, ibid., col. cxzix.

le succès ait couronné ces négociations. Ce qui rend la supposition plus vraisemblable, c'est que les deux princes avaient, presque à la même époque, accordé une dispense d*âge au jeune comte Robert I", le roi de France pour le Barrois-mouvant, et Charles IV pour le Barrois-non-mouvant (1).

Marie de Blois ne fit aucune tentative pour empêcher les comtes de Bar d'obtenir un titre qui devait les placer, dans la hiérarchie féodale, sur la même ligne que les souverains de la Lorraine. Dégoûtée du gouvernement par tous les ennuis et toutes les tribulations qu'elle s'était attirés, la régente ne prit plus que peu de part aux affaires de ses voisins. Le pays était cependant loin d'être tranquille. La guerre avait recommencé, on ne sait trop pourquoi, entre les Lorrains et les bourgeois de Metz ; et ces derniers, enhardis par les secours que leur avaient envoyés les comtes de Bar et de Luxembourg, assiégèrent la ville de Boulay, dont ils ne purent s'emparer. Charles IV étant venu à Metz, quelque temps après, fît des efforts pour rétablir la paix, et les représentants des différentes parties belligérantes jurèrent entre ses mains de ne plus commettre aucune hostilité ; mais, lorsqu'il fut retourné en Allemagne, on ne tint nul compte de cette promesse, et il fut obligé d'adresser, le 23 septembre 1354, un mandement aux évêques et aux magistrats des \\\\es de Metz, Toul et Verdun, au duc de Luxembourg, aux comtes de Sarrebriick, de Deux-Ponts et de Bitchc, à Henri de Bar, à Geoffroy et à Jean d'Aprcmont, pour leur rappeler le serment qu'ils avaient prêté, et les sommer de ne plus rien entreprendre les uns contre les autres. Malgré les menaces de Charles IV, une guerre ruineuse et inutile continua pendant les années 1355, 1356 et 1357, sans amener aucun événement important. Enfin, au mois de février 1358, un traité de paix mit un tejme à ce fâcheux état de choses. On convint d'abandonner réciproque-

(1) V. dans Calmet, Hist,^ (exempl. non cartonnés), t. II, col. 536.

ment les conquêtes que Ton avait faites, de relâcher les prisonniers sans exiger de rançons, et de ne rien réclamer pour les dommages que Ton avait soufferts (1). Ce traité permit de respirer, après tant de ravages et de désordres ; Marie de Blois et Burckhard convoquèrent les États à Nancy pour le mois de décembre 1358, et Ton s'occupa, dans cette assemblée, d'aviser aux mesures les plus urgentes pour cicatriser les plaies de la Lorraine. Les États prononcèrent l'expulsion des lombards, italiens, changeurs, banquiers et usuriers, qui avaient profité du malheur des temps pour amasser des fortunes scandaleuses. Leurs grands biens furent en partie confisqués, et on les employa à la reconstruction des forteresses qui avaient été détruites, et à l'amortissement des dettes que la régente avait contractées. Cette princesse, ne sachant comment subvenir aux frais de guerres sans cesse renaissantes avec les faibles revenus du domaine ducal, avait été obligée d'emprunter de tous côtés, principalement aux églises et aux communautés religieuses ; et, comme on connaissait les embarras financiers qu'elle éprouvait, et que l'on craignait de n'être jamais remboursé, on exigea d'elle la remise de gages plus ou moins considérables, dont quelquesuns ne furent jamais retirés (2).

Marie de Blois et Burckhard de Fénétrange conservèrent l'administration jusqu'en 1360, époque à laquelle le duc Jean I", ayant atteint l'âge de quatorze ans, fut déclaré majeur et prit en main le gouvernement de la Lorraine (3) ; il est probable, au

(1) Le texte de cet accord est imprimé dans Hugo, Traité hist. et critique sur l'origine et la généalogie de la Maison de Lorraine, p. cxxxij-cxxxvj.

(2) V. Benoît, Origines la Maison de Lorraine^ p. 849 et 350; Calmet, Hist. y t. 11, col. 542 et 548.

(3) Ce point a été mis hors de toute discussion par le P. Benoît: V. Remarques sur le traité hist. et écrit, (par Hugo), p. 85 et 86.

reste, que Marie garda une grande part dans Tautorité, car un prince de quatorze ans n'est guère en mesure de tenir le gouvernail de l'État.

Le nouveau duc s'occupa sans relâche à rétablir la paix et la sécurité que les campagnes ne connaissaient plus, et à réprimer plusieurs nobles qui avaient transformé leurs châteaux en repaires de bandits. La nécessité d'un remède prompt et efficace se faisait tellement sentir que, dès le mois de mars 1361, Adhémar de Monteil, évoque de Metz, les ducs de Lorraine de Bar et de Luxembourg, les comtes de Vaudémont, de Salm, de Deux- Ponts, de Sarrebriick, de Linange, Thiébaut sire de Blâmont, et trente autres seigneurs lorrains, barrisiens, luxembourgeois, etc., conclurent une sorte de ligue, qui devait se prolonger pendant deux années. Ils juraient de s'abstenir de toute hostilité les uns envers les autres, de se soutenir réciproquement contre les ennemis qui attaqueraient quelques-uns d'entre eux, et de soumettre leurs différents ou les querelles de leurs sujets à un tribunal arbitral composé de cinq membres choisis parmi les contractants, savoir : Thiébaut de Blâmont par l'évêque de Metz, le comte de Salm par le duc de Luxembourg, Burckhard de Fénétrange par le duc de Lorraine, Jean de Salm sire de Viviers par

le duc de Bar, et Olry de Fénétrange par tous les autres seigneurs (1).

Jean P', non content de veiller au rétablissement de la tranquillité, voulut aussi remettre l'ordre dans les finances et continuer l'œuvre commencée par les États de 1358. Au moyen-âge, les ressources du prince ne consistaient pour ainsi dire que dans les revenus du domaine, qui comprenait, il est vrai, des salines très-importantes. Quelques-uns des prédécesseurs de Jean avaient aliéné diverses terres soit à titre de libéralités,

(1) V. le texte de ce traité, dans Calmet, Hist,, t. II, Preuves^ col. dcxxxiij-dcxxxix.

soit à ti(re de nantissement. Ces biens furent retirés» après que Ton eut rendu les sommes prêtées ; et un semblable retrait, qui dépouilla certaines familles nobles de domaines qu'elles s'étaient habituées à regarder comme leur patrimoine, excita de violents murmures (1).

Avide de gloire militaire, comme Tétaient ses ancêtres, le jeune duc ne tarda pas à quitter ses états pour aller guerroyer au loin. En 1363, il se rendit en Prusse, avec un petit nombre de volontaires, et combattit, dans les rangs des Chevaliers Teutoniques^ contre les peuples encore à demi barbares de la Lithuanie ; mais il ne resta que peu de temps dans cette contrée (2), car il assistait, le 19 mai 1364, au sacre de Charles V. On croit qu'il y remplit l'office du comte de Champagne, un des pairs laïcs, et qu'il accompagna ensuite le roi à Paris (3).

11 partit, bientôt après, pour la Bretagne. Son oncle maternel, Charles de Blois, venait d'être mis en liberté et continuait à disputer la couronne au fils du comte de Montfort. La ville de Sainte-Anne-d'Auray était alors assiégée, et Charles se présenta, pour la secourir, avec une armée dans laquelle figuraient Du Guesclin et le duc de Lorraine. Il fut vaincu et mourut glorieusement sur le champ de bataille, tandis que Du Guesclin et le duc Jean étaient faits prisonniers (29 septembre 1364). Celui-ci obtint sa liberté, revint dans son pays, et, n'ayant pu contribuer à procurer le duché de Bretagne à Charles de Blois, voulut du moins lui rendre après sa mort les honneurs réservés aux saints, et fonda ime chapelle sous son invocation dans la collégiale Saint-Georges. Charles était en réalité un prince fort vertueux ;

(1) V. Chevrier, p. 161, 16\164. IW %t 176.

(2) y. Benoît, Réplique aiii|%eax lettres qui servent d'apologie du Traité historiqiM sur Variglne de ia Maison de Lorraine, p. 216-219.

(8) V. Calmet, ibid.^ t. Il, col. 553.

quand on enleva ses vêtements, après la bataille d'Auraj, on découvrit qu'il portait un ciliée ; on lui attribue plusieurs miracles, et les papes Urbain V et Grégoire XI permirent même de faire des enquêtes pour sa canonisation ; enquêtes qui n'eurent pas de suite, parce que l'on craignit de mécontenter le nouveau duc de Bretagne (1).

Il était, du reste, opportun que Jean I" vint défendre ses états. Avant de se mettre en route pour la Prusse, il avait confié la garde de la Lorraine à Burckhard de Fénétrange, qui s'était d'abord acquitté de cette mission avec succès ; mais les Lorrains allaient avoir affaire à des ennemis bien redoutables. Dès Tannée 1363, diverses bandes de ces routiers auxquels on donna le nom de Bretons se montrèrent dans les environs de Metz et y brûlèrent trois villages. Deux années après, d'autres bandes, qui réunies comptaient au moins quarante mille hommes, et qui étaient commandées par le fameux Arnauld de Cervolle,dit l'Archiprêtre, s'avancèrent vers la Lorraine. Elles y étaient attirées par Thiébaut de Blàmont. Se trouvant en guerre contre l'évêque de Strasbourg, le sire de Viviers et un autre seigneur, et, craignant de succomber, Thiébaut eut Tidée d'invoquer le secours de ces dangereux auxiliaires, de même que les Bretons qui avaient menacé Metz, en 1303* avaient été appelés par le comte de Vaudémont pour se garantir contre une attaque du duc de Bar. Après avoir dévasté les domaines des ennemis de son allié, l'Archiprêtre se dirigea vers Metz. Certains écrivains ont cm que c'était à la sollicitation de Pierre de Bar, sire de Pierrefort et de Bouconville, qui était brouillé avec les Messins ; mais l'espérance de tirer de ceux-ci une grosse somme d'argent était plus que suffisante pour engager les routiers à tourner leurs pas de ce côté. Quoi qu'il en soit, ils traversèrent la Moselle à Mou-

(1) y. la Notice sur Saku-Oeorges, par M. H. Lepage, p. 174 et 175 ; Calmet, Hist.., t. II, Preuves^ col. 554.

lins^ s'établirent à Magny et se disposèrent à attaquer la ville. Les magistrats consternés ne savaient quel parti prendre ; ils tinrent conseil, le 23juin9 et résolurent d'abord d'incendier les faubourgs de la cité, parce qu'il semblait impossible de les défendre avec succès ; ils pensèrent ensuite qu'il valait mieux essayer d'éloigner l'Archiprêtre au moyen d'un arrangement, d'autant « qu'il estoit sceu et cogneu qu'il n'y avoit prince en c toutte France ne Allemaigne, ne cité, tant fust forte, que ne « se fust rançonnée en la main de ces mauldicts chiens enrai-

« giez Alors, après ce conseil accordé, envoyairent les-

« dicts de Mets leurs commis devers le devant dict capitaine m l'archiprestre et ses alliez. Et fut apoincté avec iceulx pour la « somme de dix-huit mille florins d'or. * Arnauld de CervoUe ne voulut pas paraître abandonner complètement la cause de Pierre de Bar, et, après avoir exigé que les différends de ce seigneur avec les Messins fussent soumis à l'arbitrage du comte de Sarrebriick, il reçut les dix-huit mille florins et s*éloigna. L*évêque de Metz s'aboucha avec les chefs des routiers, leur fit des présents, et obtint d'eux qu'ils traverseraient le temporel de son évèché sans commettre aucun ravage. Le duc de Lorraine fut aussi obligé de leur donner de l'argent, et, comme il n'avait pas la somme nécessaire, il emprunta de plusieurs côtés ; les chanoines de Saint-Dié notamment lui prêtèrent quatre cents florins d'or (1).

Les Bretons avaient envahi l'Alsace et y vivaient à discrétion, lorsque l'empereur Charles IV se présenta avec une armée considérable. L'Archiprêtre jugea prudent de traverser de nouveau les Vosges, toujours suivi par les troupes allemandes, qui

(1) y., dans les Mémoires de Tancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXV, p. 153-168, une analyse de YHisfoire d'Amaut de Cervolle, dit l'Archiprêtre, par le baron de Zurlauben.

n'osèrent lui livrer bataille. Arrivés à Saint-Nicolas-de-Port, les routiers apprirent que le duc de Lorraine les attendait entre ce bourg et le village de la Neuveville ; une chronique citée par Dom Calmet assure que Jean les attaqua, les vainquit et les dispersa ; mais les chroniques de Metz, dont l'autorité est plus grande, ne parlent pas de ce fait d'armes et disent seulement que c là se despartit la compaignie l'archiprestre, et s'en allèa rent les ungs deçà et les aultres delà j». Les aventuriers craignirent, sans doute, d'être enveloppés par l'Empereur et le duc de Lorraine et se retirèrent sans affronter le danger d'une iHitaille (l).Âu mois d'octobre, des bandes de Bretons reparurent dans le duché de Luxembourg; toutefois, elles ne tardèrent pas à être chassées. Jean I", qui appréhendait de les voir se jeter sur la Lorraine, s'avança jusqu'à Thionville et les repoussa. Après avoir perdu beaucoup de monde, elles se dirigèrent du côté de Bar et disparurent (2). On en revit cependant encore en Lorraine bien peu de temps après. Henri V, comte de Vaudémont, prince d'une caractère inquiet et hargneux, déclara la guerre à Jean, pour des motifs assez frivoles, et commit des ravages sur les terres du duché ; il espérait que plusieurs seigneurs lorrains, mécontents du retrait des domaines aliénés, seconderaient ses efforts; mais il se trompait, et le duc, ayant assemblé une armée, entra dans le comté de Vaudémont et y exerça de terribles représailles. Henri V ne perdit pas courage ; il engagea à son service un grand nombre de routiers (3), pénétra de rechef dans la Lorraine et y recommença ses dépréda-

(1) V. Les chroniques de la ville de MetZy p. 105 et 106 ; Calmet Hist,, t, II, Preuves^ col. 551 et 552.

(2) y. Calmet, ibid., col. 552.

(3^ Il eut même quelque temps à son service le fameux Arnauld de Cervolle. V., au Trésor des chartes, le volume du Cartulairo intitulé : Yaudèmont-Domainet f<*' 253 et 254 ; V. aussi le travail du Baron deZurlauben, ibid., p. 159 et 160.

tions. Il s'empara même de quelques châteaux, où ses auxiliaires s'établirent pour faire des courses dans les environs. Jean I", ne voulant pas laisser de pareils désordres se prolonger, résolut d'aller combattre le comte, qui avait quitté le duché et s'était retiré sur les terres de Champagne. Les Lorrains le rencontrèrent près du prieuré de Saint-Blin, au-delà de Bourmont. Henri avait cinq mille hommes, la plupart aventuriers ; on ne sait pas quelle était la force ducale ; mais Thierriat fait observer qu'elle avait de l'artillerie, et que les Lorrains s'en servirent ce jour là pour la première fois. Le comte, qui attendait des renforts, cherchait à éviter un engagement, lorsque le duc l'attaqua et lui fit essuyer une défaite complète ; on ajoute que le comte eut deux mille soldats tués, et que quatre cents autres furent faits prisonniers. Il avait abandonné le champ de bataille depuis une demi -heure à peine, lorsqu'il fut rejoint par les Compagnies qui venaient à son secours. Cependant, elles étaient tellement harassées par une longue marche qu'elles n'osèrent renouveler le combat, et Henri V continua sa retraite du côté de Joinville, qui lui appartenait. Malgré cette déroute et la perte de ses états, Henri refusait de faire la paix. Il fallut que l'Empereur et le roi de France Charles V lui ordonnassent de consentir à un arrangement (1), qui ne rendit pas la tranquillité à la Lorraine. En effet, les routiers congédiés par le comte de Vaudémont se mirent à ravager le duché, ainsi que le Barrois et la Champagne. Tout ce que ces trois provinces renfermaient de scélérats et de gens sans aveu se joignit aux aventuriers, et le d^ sordre devint si grand que le roi de France et le duc de Lorraine furent obligés de conclure, au mois d'avrill 367, un traité particulièrement dirigé contre ces bandes de pillards ; les deux princes et le duc de Bar, qui se joignit à eux, convinrent de se fournir réciproquement des secours pour la poursuite et l'extermination

(1) V. Chevrier, p. 164-170.

des aventuriers, et de forcer les Lorrains, les Barrisiens et les Champenois qui profiteraient de ces désordres, pour se faire réciproquement quelque tort, de réparer les dommages qQ*ils auraient causés. Le jugement de ces dernières affaires fut confié à un tribunal composé de deux Français, de deux LoiTains et du sire de Blàmont, qui devaient se réunir alternativement à Andelot et à Neufch&teau (1).

On se mit de tous côtés à attaquer lés routiers, et on tâcha de surprendre les châteaux occupés par ceux-ci, ou par certains lysbleâi dont les brigandages n'étaient que trop notoires. En 1368, les Messins allèrent, avec le comte de Saint-Pol et de Ligny, assiéger une forteresse située près de Gondrecourt, et dans laquelle se trouvaient Colard des Armoises et Franck de TAitre, avec « plusieurs malfaicteurs et maulvais garsons ». Le siège dura quinze jours ; enfin, la tour se trouvant minée^ les bandits se rendirent à discrétion ; treize d*entreeux furent aussitôt pendus, Colard des Armoises eut la tête tranchée, et le donjon s*écroula un instant après (2). L'année suivante, le duc de Lorraine et les Messins attaquèrent le château de Belleville, qui fut pris d'assaut, après s'être défendu pendant trois semaines ; vingt écuyers furent pendus devant la forteresse ; cinq prisonniers plus importants furent enfermés à Nancy, pour répondre de la vie d* un gentilhomme qui avait été arrêté par Pierre de Bar sire de Pierrefont, dont ces bandits étaient les alliés. Comme celui-ci ne cessait de commettre des actes de violence, on résolut de détruire son château ; le duc de Lorraine, le sire de Fénétrange et les Messins en commencèrent le siège vers la fin de septembre et continuèrent leurs attaques pendant vingt jours ; mais, rebutés par la vigoureuse résistance qu'ils rencontrèrent, ils finirent par se retirer et abandonnèrent même toute leur

(1) Ce traité est imprimé dans Calmet, Hist., t. 11^ Preuves^ col. dczliv-dcxlvij.

(2) V. Les chroniques de la ville de Metz, p. 110.

artillerie » (1). Il serait fastidieux de rappeler en détail les expéditions militaires qui eurent lieu, à cette époque pour expulser les aventuriers et réduire les châteaux où les pilliards trouvaient un asile. Ajoutons néanmoins que les précautions prises, dans ce but, par Jean I*' et ses voisins n'empêchèrent pas que notre pays n*eùt encore, parfois, à soufTrir du passage de ceiiaines bandes qui se rendaient dans d'autres contrées. En 1371, treize cents aventuriers, tous à cheval, qui étaient soldés par le comte de Spanheim, traversèrent la Lorraine, en allant rejoindre ce prince, et commirent bien des excès (2).

L'année précédente, le duc de Lorraine s'était porté médiateur entre les Messins et Robert duc de Bar, qui avait été fait prisonnier dans un combat livré près de Ligny, le k avril 1368. Robert fut obligé de promettre, pour sa rançon une somme de soixante mille florins d'or. Comme il n'était pas en mesure de s'acquitter, Jean prit l'engagement d'en verser quarante mille pour le comte du duc de Bar ; et les deux princes firent entre eux un accord, aux termes duquel le duc de Lorraine fit frapper, dans son atelier monétaire de Nancy, les vingt mille autres florins avec le métal que Robert lui envoya (3), Jean, qui venait de travailler à rétablir la paix entre son allié et les Messins, ne tarda pas à se brouiller lui-même avec ces derniers. On croit que ce fut l'incorrigible Pierre de Bar qui attira cette querelle au duc de Lorraine, et Jean, au lieu de s'unir aux Messins pour mettre fin aux brigandages du sire de Pierrefort, commit la faute de prendre fait et cause pour ce bandit. Les bourgeois de Metz, à qui l'argent ne manquait pas, s'occupèrent aussitôt de mettre leur ville à l'abri de toute attaque ; ils engagèrent à leur ser-

(1) V. ibid.

(2) V. ibid., p. 111.

(S) Le traité conclu entre les Messins et Robert se tronyt dans Calmet^ ibid., col. dcliv-dclxj.

vice un chef de compagnie, nommé Yvain de Galle, qui conduisait cent quarante cavaliers et quatre-vingts archers ; et deux autres chefs d'aventuriers, que les chroniques de Metz appellent Jehan Rallevat et Beau Ruit, amenèrent cent archers et trois cents cavaliers. Ces routiers, auxquels se joignirent beaucoup de Messins, commencèrent les hostilités avant que le duc eût réuni des forces suffisantes pour leur résister (an. 1371). Ils remontèrent la vallée de la Seille et prirent Létricourt et tous les châteaux voisins; ils firent ensuite une incursion dans la partie occidentale du duché, brûlèrent le faubourg de Neufchâteau, ainsi que la moitié de Rosières-aux-Salines, et se retirèrent sans avoir éprouvé aucune perte considérable. Jean I*' s'avança jusque devant Metz et commit plusieurs dégâts dans les environs ; il se présenta, une seconde fois, avec une armée nombreuse, se retrancha fortement vis-à-vis la « porte à Seille » et bloqua la ville. Mais l'enceinte de celle-ci était trop vaste pour que les Lorrains pussent exercer une surveillance efficace, et les vivres entraient pour ainsi dire sans aucune difficulté. Pendant le blocus, Jean se fit armer chevalier par Guy de Pontarlier, maréchal du comté de Bourgogne, et le duc, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui assigna une pension de cent petits florins de bon or, à prendre sur les revenus de Ncufchâteau (1). Les Lorrains étaient déjà depuis trois mois sous les remparts de Metz, sans être plus avancés que le premier jour ; et, comme on était à la fin d'octobre, et que la saison devenait mauvaise, le duc, pour se créer le prétexte d'une honorable retraite, envoya dans la ville un héraut d'armes, portant un gantelet ensanglanté, pour défier les bourgeois au combat. Ces derniers, qui comptaient peu sur la loyauté de leurs auxiliaires et craignaient de se voir abandonnés par ces aventuriers, répondirent que la proposition de Jean n'était pas acceptable ; il y eut seulement un

(1) V. Hugo, Traité hist. et crit.y p. 151.

duel entre un écuyer lorrain et un écuyer messin, qui se séparèrent, après avoir échangé, sans s'être fait aucun mal, trois coups de lance, trois coups de hache et trois coups d*épée. On convint aussitôt après d'une trêve, qui devait se prolonger jusqu'à la Pentecôte; et les Lorrains, ayant abandonné leur camp; pour retourner chez eux, les Messins congédièrent les aventuriers qu'ils avaient pris à leur service (1).

Quelques années avant cette guerre, sans que l'on puisse donner une date plus précise, Jean I" avait épousé Sophie de Wurtemberg, fille du comte Éberhard mainbour du jeune prince. On a dit que le mariage avait été arrangé par Marie de Blois, mais l'espèce de jalousie qui régnait entre elle et Éberhard ne permet guère d'admettre que celle-ci ait préparé une union qui devait avoir pour résultat d'augmenter l'influence du comte de Wurtemberg,

Malgré son mariage avec une allemande, alliance qui semblait devoir l'engager à entretenir des rapports plus fréquents avec la patrie de cette princesse, le duc de Lorraine, à l'exemple de ses prédécesseurs immédiats, ne prit que peu de part aux affaires de l'Empire. Il fit hommage à l'empereur Charles IV pour les fiefs qu'il tenait de lui, mais il contracta l'habitude de résider en France, quand les soins de la guerre ou de l'administration ne le retenait pas dans états.

Nous avons dit que nous ne tracerions pas le tableau de toutes les petites guerres qui eurent la Lorraine pour théâtre pendant le règne de Jean I^'. Nous devons cependant mentionner une seconde rupture entre le duc et Henri V comte de Vaudémont, et le traité qui termina ce différend. Il fut conclu à Bayon, le 11 septembre 1373, dans le château de la famille de Tillon (2).

(1) V. Les chroniques de la ville de Metjr, p. 111 et 112; Calmât, ibid., t. II, col. 564 et 565.

(2) V. Hugo, 'ibid., p. 161 et 152.

Il importe de rappeler aassi un acte d'hostilité commis à Tégard de révêque de Metz. Trois gentilshommes lorrains, Bertrand de Noviant, Simonin de Maxéville et Gérard d'Autrey, formèrent le projet de surprendre la petite ville de Marsal, qui appartenait au prélat; ils rassemblèrent environ cent cinquante hommes d'armes, les travestirent en paysans, et, le 23 janvier 1369, s'emparèrent d'une des portes, au point du jour, et se rendirent maîtres de la place. L'évêque Thieny de Boppart, résidant alors à Vie qui est peu éloigné de Marsal, chargea son beau-frère de punir les agresseurs. Celui-ci se mit à la tète de vingt cavaliers et d'un certain nombre d'arbalétriers, partit sur-le*champ, entra dans Marsal par une poterne dont les Lorrains ignoraient l'existence, les trouva occupés à piller et les tailla en pièces ; quatrevingt-sept furent tués et soixante-dix fui*ent faits prisonniers. Cette affaire, à laquelle le duc eut la sagesse de ne donner aucune suite, est l'origine du proverbe : « C'est la joie de Mar- € sal )», qui sert à désigner un bonheur de courte durée (1).

Quand le duc de Lorraine fut débarrassé de ces guerres, qui avaient absorbé toute son attention depuis le moment de sa majorité, il s'appliqua à faire fleurir l'ordre dans ses états, à accroître le bien être et la prospérité de ses sujets. C'était un prince naturellement ami de la justice; il voulait qu'elle fût rendue avec l'intégrité la plus scrupuleuse et sans acception de personnes, et, quand ses occupations le lui permettaient, il assistait avec plaisir aux audiences tenues par les baillis et les prévôts. On fait aussi l'éloge de sa libéralité. Persuadé qu'un des moyens les plus propres à faire cesser les désordres dont les habitants des campagnes avaient encore à souffrir, était de cultiver chez les gentilshommes les sentiments de dévouement et

(1) V. la Chronique du doyen de Saint-Thiébaut^ dans Calmet, Hist., t. Il, Pseuves, clxxviij.

de générosité, il institua une espèce d'ordre de chevalerie, auquel il donna des statuts, dont on n'a malheureusement pas conservé le texte. Il parait que le siège de l'Ordre était Téglise Saint-Georges de Nancy, et que les confrères portaient le nom de Chevaliers aux blanches manches ^ sans doute à cause de la couleur de cette partie de leurs vêtements (1).

Jean 1*' agrandit la ville de Nancy et y réunit une sorte de faubourg, composé de deux rues appelées le Grand-Bourget et le Petit-Bourget. Malgré cet accroissement, la ville était encore très-petite et contenait peu d'habitants , car son enceinte reAfermait des terres labourables ; c'est ce qui résulte de l'autorisation donnée, en 1409, par l'abbé et les religieux de Molesme au prieur de Notre-Dame de Nancy, d'ascenser plusieurs pièces d'héritage < en nature de terres labourables et places vuides es « rues dudict Nancy » (2).

Jean fut le premier duc de Lorraine qui frappa des monnaies d'or; du moins on n'en connaît aucune qui puisse être attribuée à ses prédécesseurs. Les monnaies d'or de ce prince sont des florins portant les types habituels et la légende f lOHES LOT. DVX (Johannes Lotharingiœ dux) (3). C'est également au règne du fils de Raoul que l'on fait remonter les plus anciens anoblissements ; les familles Dehaut et Milian obtinrent des lettres de noblesse le 6 décembre 1382, et Guillemin des Vieux fut anobli le 10 octobre 1385. Le dac de Bar avait usé de ce droit avant le

(1) V. Calmet, ibid., t. II, col. 568. Le P. Benoît assure que les statuts de cet ordre et la liste des premiers chevaliers étaient conservés dans le Trésor des chartes (v. Orig. de la Maison de Lorr., p. 368) ; mais il n'en reste aucune trace.

(2) V. le mémoire du chanoine anonyme, dans Calmet, Notice ^ t. II, col. 8.

(3) Ou lEN DVX f LOTTR. Ces deux variétés ont été publiées, pour la première fois, dons les Mémoires de F Académie ds Stanislas pour 1845, p. 5 et planches I et II.

duc de Lorraine, et avait donné des lettres de noblesse à Hombert de Gondrecourt, dès le 23 juillet 1362 (1). '

Le duché, où le calme commençait à renaître, rit éclater, en 137&, une épidémie singulière, qui parait avoir eu beaucoup d'analogie avec le mal connu aujourd'hui sous le nom de danse de saint Guy. On Tappela la dance sainct Jehan^ et les chroniqueurs nous en ont laissé de curieuses descriptions.

Cestoit une pitié admirable £t merveille très pitoyable ; Car tous les plus réconfortez En estoient fort espouvantez.

Fust en dormant, fust en veillant, Fust sur poures, ou sur vaillans, Où que la fortune tomboit, Tantost dancer les convenoit.

Le prestre en faisant son office, Les seigneurs séans en justice, Le laboureur en sa labeur.

Sur qui que tomboit la douleur.

En danssoient bien neuf ou dix jours.

Sans avoir repos ni séjour.

Ou plus ou moins à Tadventure, Comme est le mal aux créatures (2).

Les personnes atteintes de la maladie décrite dans cette complainte éprouvant une profonde aversion pour la couleur rouge et les souliers pointus, on s'imagina qu'elles étaient possédées

(1) V. Dissertation hisu sur Vanciefme chevalerie et noblesse de Lorraine^ par Bermann, p. 64 et 65.

(2) Chronique de Metz, an. 1974.

du démon, et après les avoir exorcisées, on les soumit à des traitements les ans ridicules, les autres dangereux. Bientôt, des malfaiteurs et des femmes de mauvaise vie se mêlèrent aux danseurs, et les désordres qui en furent la suite engagèrent les princes à faire intervenir leur autorité. Jean poursuivit avec vigueur ces bandes de malheureux et de scélérats; une chronique citée par Chevrier, et do^t on n*a plus le texte, ajoute même que le duc fit pendre le chef d'une de ces hordes, et qu'il en bannit une autre (1).

Malgré le désir qu'il éprouvait de conserver la paix, il se trouva entraîné dans des guerres nouvelles, dont ses sujets n'eurent heui-eusement que peu de chose à souffrir. En 1379, il entra en Alsace, avec une petite armée, pour se venger de plusieurs gentilshommes de la famille de MûUenheim, qui avaient commis des dégâts sur des teiTcs appartenant au duché. Le duc envahit d'abord la vallée d'Albrechtsthal, prit Scherwiller et ravagea les possessions de ses ennemis. La faible résistance qu'il rencontra lui inspira le projet de se rendre maître de Saint- Hippolyte et de Berckeim ; cette dernière ville se défendit, et Jean fut obligé d*en lever le siège ; mais il parvint à s'emparer de Saint-Hippolyte, et il garda, pendant quelque temps, sous prétexte que c'était un fief de Lorraine, ce bourg, qu'il céda ensuite à son beau-père, Éberhard, comte de Wurtemberg (2).

L'année suivante, Jean se ligua avec Robert, duc de Bar contre l'évéque de Metz. Le prélat fit essuyer, près de Briey, à un corps de Lorrains et de Barrisiens un échec assez graya; mais, au commencement de 1381, les alliés pénétrèrent dans le temporel [de l'éveché et enlevèrent tous les grains d'une cinquantaine de villages. Cette peinte engagea Thierry de Boppart à traiter avec ses adversaires ; le sujet de la querelle était d'ail-

(1) V. Chevrier, p. 170.

(2) V. la Chronique de K(»nig8hofen, p. 888 ; Laguille, Misé. d^Alsace,^ l" part., p. 808. ^

leurs bien léger, car il s'agissait uniquement de la propriété des fontaines salées qui se trouvaient sur les bans de Salone et d'Amelécourt. La paix fut conclue le 23 mai 1S81 (1).

En 1382, le duc de Lorraine reçut du roi de France l'invitation de joindre l'armée qui se rendait en Flandre, pour replacer les habitants de ce pays sous l'autorité du comte Louis II. Jean partit pour la Flandre avec son contingent et assista à la bataille de Roosebeke (27 novembre). Un chroniqueur lorrain rapporte que les Flamands perdirent quarante mille hommes ; et Chevrier fait observer avec raison que ce n'est même pas assez, s'il est vrai, comme l'assure ce véridique auteur, que le duc Jean en ait tué cinq mille de sa main (2). Cette campagne l'empêcha de se rendre en Italie. Il avait, dit-on, promis à Louis, duc d'Anjou, oncle du roi^ de lui amener un corps de quatre mille hommes pour l'aider à faire la conquête du royaume de Naples (3). Chevrier affirme que le départ de Jean fut retardé, puis empêché par une révolte des habitants de Neufchàteau ; mais c'est une erreur, et depuis la régence de Marie de Blois jusqu'à l'année 1389, l'histoire de cette commune ne présente aucun fait important ; on doit même faire observer que, pendant le règne de Jean I", les bourgeois semblaient pencher du côté de la Lorraine plutôt que de celui de la France. Ainsi, au commencement de l'année 1377, Jean de Marancourt et Jean Poiroz de la Fauche, sergents royaux à Andelot, s'étant rendus à Neufchàteau pour y € faire certains cris, édicts et commandemens de par le Roy et « les exécuter », furent expulsés de la ville. Quelques mois après, le prévôt d'Andelot, ayant voulu t crier les jours ordon- « nez audict Andelot », en avait été empêché par le mayeur et

(1) V. Eist. de Metz, II, p. 581.

(2) V. Chevrier. p. 190.

(3) V. ibid., p. 191 et 192.

les jurés. Le 19 mai, Guillaume de Bourbilly, bailli de Chaumont» mandait à Jean Jacquinet et autres sergents royaux d'aller à Neufchâteau et d'ajourner le majeur, « à cause de désobéissance ». Enfin, le 27 du même mois, il enjoignait à Guillaume des Champs, sergent royal, d'entrer dans la même ville, « pour c y faire les dicts cris », avec ordre au mayeur d'obéir sous peine de mille marcs d'argent ; et Des Champs devait ajourner ce magistrat et les jurés pour rendre compte de leur manière d'agir (1).

Mais avec l'année 1389 commencèrent des troubles et des violences, qui se prolongèrent jusqu'en 1&12. Il faut ici abandonner complètement les traces des historiens lorrains, pour suivre pas à pas les considérants d'un arrêt rendu en l&l 2 par le parlement de Paris. Ces considérants et les récits de nos historiens sont contradictoires presque sur tous les points, et nous croyons que l'on doit donner la préférence aux premiers, parce que l'arrêt est contemporain des faits qu'il rapporte ; parce que les historiens lorrains sont obscurs et souvent même en désaccord entre eux ; enfin, parce que l'exposé précédant l'arrêt del/il2 est beaucoup moins accablant pour les ducs de Lorraine, malgré le soin que mit le parlement à rechercher tout ce qui pouvait justifier la rigueur du jugement prononcé contre Charles IL

Le duc Jean eut tout-à-coup « très-grande hayne contre » les habitants dudict Neufchastel » : tels sont les termes qu'emploie le procureur du roi dans ses réquisitions de 1&12 ; il ajoute que ce fut c sans cause raisonnable » ; ce qui est faux, car on voit dans Chevrier (2) que les officiers de finance de Jean I*' ayant voulu percevoir à Neufchâteau certains droits que

(1) V. l'inventaire du Trésor des Chartes, layette Neufchastel et Chastenoy, l, n«* 39 et 40; Glo$sarium mâdiœ et inf. lat.^ suppl. de Carpentier, v<* Merdaille,

(2) V. p. 182 et 183.

les bourgeois ne croyaient pas devoir payer, il en résulta une espèce d*émeute dans laquelle deux receveurs furent massacrés. Une transaction que nous rappellerons plus loin établit aussi que, dès cette époque, les bourgeois et leur souverain étaient en procès devant le parlement de Paris au sujet du château que possédaient les ducs de Lorraine. Les premiers avaient élevés autour du château des murs qui ne permettaient plus d*y entrer sans traverser la ville, et interceptaient ainsi les communications de la garnison avec la campagne.

Jean se rendit à Ncufchâteau en 1389, lit occuper la ville c à c force de gens d*armes » et appela tous les habitants grands et petits dans Fintérieur du château. Quand ils furent réunis, et que les portes eurent été fermées, il les fit venir devant lui les uns après les autres, c et leur exposa plusieurs choses, en « leur disant que à tort et contre raison ilz avoient obéy et obéisa soient au Roy et à ses Officiers, en confessant à son préjudice « que ladicte ville de Neufchastel estoit du ressort et souve- « raineté du Roy, dont il n'estoit riens, et que ce estoit faict « en le deschéritant; et qu'en tant qu'ilz avoient recogneu le € Roy au regard desdicts ressorts et souveraineté, ils avoient « forfaict envers luy leurs corps et tout leur avoir ». Le duc ajoutait : « qu'ilz avoient faict grands murs à Tenviron de son « chastel dudict Neufchastel, encloant et mettant iceluy chastel « en et au dedans des murs et de la fermeture de ladicte ville. « Parquoy ils avoient forfaict envers luy leurs corps et leurs « biens ».

Ces reproches elfrayèrent extrêmement les NeufchiUelois ; le duc « les tint et les mist en très-grand doubte de leurs corps, « et n* estoit aulcun des habitants de ladicte ville qui osast contrarier, ne riens deflfendre, ne dire à rencontre de sa volonté ». En même temps, des soldats armés parcouraient les rues, annonçant que le duc allait punir de mort les principaux bourgeois ; ' « et avec ce estoit commune et ferme renommée en ladicte ville

« qu'iceluy duc Jean avoit faict venir un bourreau pour

c couper les testes à plusieurs d*iceux bourgeois et habitants € de ladicte ville ». Jean profita de leur frayeur pour obtenir tout ce qu'il voulait ; ils promirent de n'avoir plus aucun rapport avec les officiers du «fi de France, et de payer, pour réparation de leurs méfaits passés, une somme de dix mille francs d'or, sur laquelle trois mille francs forent immédiatement remis au duc de Lorraine. Non content d'avoir ainsi arraché les concessions qu'il désirait, il mit le château en état de défense, pour empêcher les bourgeois de le livrer aux Français : et, à cet efîet, il pratiqua une porte dans la muraille de la forteresse du côté de la campagne, afin que l'on pût entrer et sortir librement sans être obligé de traverser la ville ; quant à la porte qui s'ouvrait du côté de la ville elle-même, il la rendit inaccessible, en faisant creuser en avant un fossé large et profond, en établissant un pont-levis « et aultres deffences et fortifications » (1).

Ce que le duc de Lorraine craignait ne tarda pas à arriver. 11 avait à peine quitté Neufchâteau, que les bourgeois s'adressèrent au roi de France pour en obtenir le redressement de leurs griefs. Charles VI fit immédiatement occuper la ville, et probablement aussi le château, et ordonna d'assigner le duc devant le parlement. Celui-ci rendit bientôt après un arrêt, dont la date n'est pas connue d'une manière positive, et c par lequel a ladicte ville et chastel dudict Neufchastel fut déclarée et pro-

cc noncée estre des fiefs du Roy...., à cause de sa comté de

a Champaigne, et des ressorts du... bailliaige de Chaumont, « sous le siège et assise d'Andelot audict bailliaige, et des Grans- « Jours de Troyes, de semblable condition que les aultres fiefs

(1) V. Très, des chartes, ibid., n? 57; Arrest dv Parlement de Paris donné et rendv a la reqveste dv Procvrevr gênerai dv Roy; Contre Charles ^, Duc de Lorraine^ et autres complices et accusez , le 1. iour d'Aoust i412, Auec, etc.; Paris, Jacques Villery, 1684, p. 39-46.

c de Champaigne Et au regard des habitants dudict Neof-

c chastel et des nouvelietez que le duc Jean avoit faictes contre c eulx; c* est à sçavoir d'avoir percé les mors de ladicte ville, « faict la dicte porte ou poterne ^ entrée devers le chastel « d*icelle ville, pour aller aux VÉUDi)iV, fossez àUenviron dudict Y chastel, pont-levis à planchettes en iceluy chastel du costé de « la ville, (ce) qui estoit contre la forme des chartes et confir- « mations... .f iceux habitants impétrèrent une complaincte en « cas de saisie et de nouvelleté contre le Duc, et avec eulx fut « adjoinct le Procureur du Roy... (1). »

Jean forma opposition à Tarrèt. La cause fut, c comme conc tentieuse, mise en la main du Roy », et le duc de Lorraine fut assigné à comparaître de nouveau devant le parlement, c pour procéder comme il appartiendroit » (2). Mais ce prince ne \it pas Tissue du procès que les Neufchâtelois lui avaient intenté ; il mourut, à Paris, dans les derniers mois de Tannée 1390 (le 21 septembre, selon quelques historiens). Il avait succombé à une maladie de langueur ; néanmoins le bruit se répandit aussitôt qu'il avait été empoisonné par un émissaire des habitants de Neufchàteau ; ce bruit prit beaucoup de consistance, et Charles II lui-même semble avoir cru, pendant un certain temps, à culpabilité des bourgeois.

Le corps du duc Jean fut ramené à Nancy et inhumé dans réglise Saint-Georges, devant l'autel de la chapelle de Notre- Dame, dont ce prince était le fondateur. Par son testament, rédigé dès l'année 1377, il avait réglé presque minutieusement tout ce qui concernait ses funérailles. Après avoir prescrit d'offrir aux chanoines de Saint-Georges trois de ses c melours « chevalz, le premier en hernoix de werre (guerre), le second « en hernoix de jostes, et le tier en hernoix de tournoix, en

(1) V. Arrêt de i41f, p. 48 et 49.

(2) V. ibid., p. 50.

« signe que tous estrcs terriens, tant soient grans et haoltz, « convient il à la fin retourneir à Deu et à Saincte Englise », il donne à chaque prêtre quicélèbrera la messe dans la collégiale, le jour de son obit, un péRl||l||^eux de bon or et de juste poids ; à chaque clerc qui réeitoimliBS vigiles des morts, cinq gros tournois d* argent ; à celui qui dira les sept psaumes de la pénitence, trois gros tournois ; c à chascun petit escolier que € diroit Pater noster, Ave Maria et Credo ^ ung gros tournois c d'argent; et aux poivres gens mendians, le pain de ving resalz « de froment ». Il veut que Ton exécute ses ordres au sujet de la fondation des chapelles dédiées sous Tinvocation de Notre- Dame et de < Monsir Sainct Charle. . . le Duc de Bretangne ». Après des recommandations relatives aux testaments du duc Raoul et de Marie de Blois, et aux conventions qu*il avait faites avec sa seconde femme au sujet du douaire de celle-ci, il fait différents legs aux abbayes de Beaupré et de Clairlieu, aux Dames-Prècheresses de Nancy, au prieuré Notre-Dame de la même ville, aux Franciscains et aux Dominicains de Metz et de Toul, aux Carmes de Metz, aux abbayes de Saint-Mari in, de Saint-Pierre-aux-Nonains, de Bouxières-aux-Dames et de Freistrofif, et à Thôpital de Nancy. Il ordonne que la pension de vingt petits florins qu'il a établie en faveur de « religieuse per- « sonne Frère Jehan de Tierperc (stc), son confesseur », soit prise sur les salines de Dieuze. Enfin, dit le duc, « pour exécuc teir, assevir et escomplir ce mien présent testament ou dar- « rienne volontei, je esli, faix et constitue mes exécutours « madicte suer, la Duchesse ma femme et léale espouse, et mes « ameis et féables conseillers Monsir Ferry de Parroyes et Monsir « Jean de Telle » (1).

Nous venons de voir une mention relative à la seconde femme

(l) Ce testament est imprimé dans Hugo, Traité sur la Maison de Lorr., page cxl\j- cxlviij.

du duc Jean. Ce prince avait, en effet, après la mort de Sophie de Wurtemberg, épousé Marguerite de Loos, fille de Louis, comte de Chiny et de Loos. Elle jii*él^^|d*enfants, mais Sophie avait eu deux fils, Charles ^||MPVSI^ous allons parler, ci une fille, Isabelle, qui futjpRBlt&ngiierrandVlI, siredeCoucy et comte de Soissons (!)• Dans un acte rédigé à Nancy, le 8 mars 1386, Isabelle renonça, en faveur de ses deux frères, à toute prétention sur le duché de Lorraine (2) ; cet acte prouve, comme nous l'avons fait observer, que Ton croyait alors que les fUles pouvaient succéder au duché ; et la renonciation d'Isabelle est d'autant plus significative que Jean, laissant deux fils, n'avait aucun intérêt à sanctionner l'établissement d'un usage dont sa fille ne devait pas profiter.

(1) Enguerrand de Coucy ayant été fait prisonnier par lea Turcs, à la bataille de Nicopolis, et étant mort à Broaase quelaue temps après, sa veuve se maria avec Etienne II, dit le Jeuoe, auc de Bavière-lngolstadt, père de la fameuse laabeau de Bavière, reine de France. On lit, il est vrai, dana Henningea (Theatrum genealogicum, t. II, p. 200), dans le dictionnaire de Moréri (t. II, p. 203) et dana lea ©enealogifc^e S^abeDen de Hûbner (t. I, p. 133), que la aeconde femme d*Étienne II a été Marguerite, fille d* Adolphe, duc de Clèves; mais c'est une erreur qui est corrigée

gar Hûbner lui-même dans son tome II, p. 437, où Ton voit que [arguerite, fille d'Adolphe, épousa Albert, comte de Hollande, de la maison de Bavière. Etienne II vint â Paris, comme ambassadeur de Tempire (V. Hist. des ducs de Bourgogne, par M. de Barante, t. II, p. 257), et c'est probablement alora qu'il aura rencontré laabelle de Lorraine et qu'il l'aura épousée. Y. Duchesne, Histoire généalogique des Maisons de Ouines, etc., p. 424 ; Vignier, ouvrage cité, page 7 ; Benoît, Origine de la Maison de Lorraine, p. 362.

(2) V. une copie de cet acte dana le Cartulaire de Lorraine, p. 137-139, ma. de la Bibl. publ. de Nancy, n« 1.

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