‹ Histoire de Lorraine (volume 3)Chapitre 3 sur 11 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

BiATHIBU II (1220-1251).

Mathieu II, frère de Thiébaut, lui succéda, sans que Philippe de Gerbéviller essayât de faire valoir de nouveau les prétentions qu*il avait montrées Tannée précédente ; mais le duc eut immédiatement des difficultés assez graves avec sa mère. Agnès de Bar, que Thiébaut avait toujours éloignée du gouvernement, crut qu'elle rencontrerait moins de résistance chez son second fils, c La duchesse Agnès , dit Thierriat, volit, dès li temps que c li Prince son fils eut en premier la Duché, trancher de la c grande dame et jpaistresse, disant qu'estoit trop jeune au c gouvernement. Mais li Duc qu*avoit en vouloir que la Dame • c Agnès fesit (sic) desport et abandonnement du chastel de c Nancy, qu*avoit eu en douairie, le print à aultre part. Li Duc c volut, et fut force à elle qu'obéist. Maistre si-je et le serai-je, c disoit-il à tout maintenant (1). »

Il se trompait. Agnès céda, à la vérité, mais Mathieu eut bientôt affaire à des gens plus exigeants. La comtesse de Champagne, dont Thiébaut avait été obligé de se reconnaître vassal pour quelques villes ou châteaux, saisit avec empressement l'occasion d'augmenter son autorité. Elle accourut immédiatement, avec son fils Thibaut IV, et, sous prétexte de rétablir la

(1) Y. Mémoires, règne de Mathieu II, dans le recueil cité.

paix entre Agnès et Mathieu, elle ménagea an accommodement où tous les ayantages étaient de son côté. Elle engagea la veuve de Thiébaut, Giertrude, à épouser Thibaut IV, mariage qui assurait à celui-ci la possession des comtés de Metz et de Dachsbourg, et lui permettait de se mêler des affaires de la Lorraine plus qu*il ne Tavait fait jusqu*alors. Non content de cette précieuse acquisition, Thibaut voulut que Mathieu donnât comme douaire à Gertrude la ville de Nancy et le château de Gondreville. Nancy avait été remis au même titre à la duchesse Agnès, et Dom Calmet croit, peut-être avec raison, que ce fut seulement alors, et sur Tordre de son fils, pressé lui-même par le comte de Champagne, qu'elle consentit à abandonner son douaire. Il est certain que Tacte est daté du mois de juin 1220, ce qui est favorable à Fopinion de Dom Calmet (1). L*acte constate que la duchesse se dessaisit de Nancy en présence de Thibaut, et qu'aussitôt après Mathieu rétrocéda la ville au comte et à Gertrude. Comme la cession n'avait pas été volontaire, on jugea à propos de la constater d'une manière qui ne pût laisser prise à la moindre équivoque , et l'archevêque de Trêves, Thierry, rédigea ou fit rédiger un diplôme dans lequel il affirme que l'abandon avait été fait régulièrement. Enfin, dans un troisième acte, daté également du mois de juin, et qui fut sans doute écrit le même jour que les deux premiers, le duc de Lorraine promit de ne jamais témoigner à sa mère aucun ressentiment au sujet des difficultés qu'ils avaient eues ensemble ; et Blanche et le comte de Champagne se rendirent garants de la promesse de Mathieu (2). Les deux princes firent ensemble un règlement au sujet des dettes de Thiébaut, et le duc fut obligé d'acquitter toutes celles qui avaient été contractées en Lorraine, et la moitié de ce que son frère devait aux bourgeois de Metz (3}.

(1) V. le titre, dans Calmet, Hist.^ t. II, Preuves, col, ccccxzix.

(2) y. ces deux titres, ibid., col. ccccxxx.

(3) V. Cahnet, ibid., t. II. col. 222.

Antérieurement à ces arrangements, c'est-à-dire au mois de mai, Mathieu s'était rendu à Troyes, probablement dans le but d*y faire hommage à Thibaut pour les villes lorraines qui relevaient de la Champagne depuis le traité d*Amance ; et le comte s'était fait remettre, le lendemain de la Trinité (25 mai), un acte par lequel le duc s'engageait à l'assister et le secourir contre Érard de Brienne et même contre c toute créature », hormis l'empereur Frédéric II et son fils, le roi des Romains. Mais cet acte ne parut pas encore suffire, et, au mois de juin suivant, Thibaut exigea de Mathieu une nouvelle déclaration, dans laquelle le duc réitérait les promesses qu'il avait faites pendant son séjour à Troyes, s'interdisait de recevoir dans ses états les hommes et les femmes du comte, lui abandonnant à perpétuité certains fiefs lorrains enclavés dans la chàtellenie de Gondrccourt, et jurait de lui livrer tous les titres concernant les comtés de Metz et de Dachsbourg (1). Enfin, le 30 juillet, le duc de Lorraine déclara, certainement bien malgré lui, recevoir en fief de la comtesse de Champagne et de Thibaut la ville de Neufchàteau, sa chàtellenie et toutes ses dépendances, qu'il possédait auparavant à titre de franc-alleu (2). Mathieu s'engageait à leur remettre la ville et le château , lorsqu'il en serait requis ; les comtes de Champagne pouvaient user de ce droit lorsqu'ils étaient en guerre avec leurs voisins, et le duc autorisait les habitants de Neufchàteau à ouvrir leurs portes au Champenois, dans le cas où lui-même refuserait de le faire (3). Ainsi, à partir du mois de

(1) V. les deux titres dans Galmet, Hist, t. IL Preuves, col. ccccxxx et ccccxxxj.

(2) Il est probable que Blanche aurait exigé cette concession du duc Thiébaut» si Neufchàteau se fût trouvé au pouvoir de ce prince lorsqu'il accepta le traité d'Amance ; mais sous le règne de Thiébaut la ville dont il s'agit faisait partie de Tapanage de Mathieu.

(3) y. ce titre, dans Yignier, ouv. cité, p. 139 ; V. aussi Brussel, Nouvel examen de Vusage général des fiefs en France t. I, p. 889 et 390.

juillet 1220, nos dacs se troavèrent les vassaux des comtes de Champagne pour les villes ou forteresses de Neufchàteau, Frouard, Chàtenoy, et pour la moitié du bourg de Grand. Ils furent soumis plus tard à la même obligation pour le château de Montfort, qui relevait de la Champagne, et dont Mathieu fit Tacquisition en 1250 (1).

Après avoir ainsi arraché au duc de Lorraine ce qu'il pouvait en obtenir, Thibaut reprit le chemin de ses états ; mais il ne retira pas de ces divers arrangements tous les avantages qu*il en espérait. En effet, il fut obligé, au bout de deux ans, de faire prononcer la nullité de son mariage avec Gertrude, sa parente à un degré prohibé, et de renoncer par conséquent à la possession des comtés de Metz et de Dachsbourg, renonciation qui lui enleva une partie de la prépondérance qu'il commençait à exercer en Lorraine et dans les pays voisins (2). Gertrude, hors d'état de protéger elle-même ses riches domaines, se remaria avec Simon comte de Linange ; elle mourut bientôt après (en 1225)^ sans laisser d'enfants (3), et le comté de Dachsbourg fut aussitôt démembré. Jean d'Apremont, évêque de Metz, prétendit que ce comté était dans l'origine un fief de son église, et qu'elle devait en reprendre possession. Il invoqua le secours du comte de Bar, et, avec l'aide de ce prince il occupa rapidement les villes de Sarrebourg, de Sarralbe, les domaines de Turquestein et d'Emestein, ainsi que plusieurs autres terres qui avaient autrefois dépendu de l'évêché de Metz. Il s'empara ainsi de tout ce qui appartenait au comté de cette ville, et il menaçait le château de Dachsbourg lui-même, lorsque Hugues, frère du dernier comte et oncle de Gertrude, s'y enferma et se mit en devoir d'y soutenir un siège. Mais, comme Dachsbourg, situé sur un rocher abrupte, était presque imprenable, Jean d'Apremont se

(1) y. Calmeft, Notice, t. II, col. 320.

(2) y. Albéric, Chroniq., ad an. 1220.

(3) y, idem., ad lun 1225.

borna à le bloquer, construisit une forteresse sur une montagne voisine, et y laissa une garnison qu'il chargea d'intercepter tous les convois de vivres que Ton essayerait d'introduire dans le château. Sur ces entrefaites, Simon de Linange, irrité de voir révêque de Metz conquérir ainsi, l'une après l'autre, toutes les portions d'une seigneurie qu'il avait possédée, prit lui-même les armes et se mêla de la querelle. Enfin, les divers prétendants, las de combattre, se prêtèrent à un accommodement ; l'évêque de Metz garda pour ainsi dire tout ce qu'il avait pris ; Simon de Linange eut pour sa part le château de Dachsbourg, mais à condition qu'il épouserait une nièce de Jean d'Apremont, et qu'il lui assignerait ce château pour douaire ; les évéques de Strasbourg et de Liège, qui avaient des prétentions sur quelques domaines assez importants obtinrent , le premier les châteaux de Girbald et de Bernstein, le second la forteresse de Moha ; et la paix se trouva rétablie de la sorte par ce traité, qui fut conclu le 29 août 1227 (1).

On a dit que Philippe de Gerbéviller n'avait fait aucune tentative pour succéder à son neveu, Thiébaut ; mais il parait que le comte de Lunéville n'eut pas la prudence de dissimuler son mécontentement de voir Mathieu II paisible possesseur du trône ; et, sans manifester aucune prétention du genre de celles qu'on lui supposait, il commit des actes d'hostilité que Mathieu n'était pas disposé à souffrir. Sur la fin de Tannée 1220, le duc marcha contre le comte, qui était appuyé par plusieurs seigneurs dont les noms sont restés inconnus ; il les battit et les força de se tenir tranquilles dans leurs terres (2) ; néanmoins, il ne profita pas de cette victoire pour abaisser les nobles^ dont il

(1) V. Richer, Chronic., lib. IV, c. 21 ; Albéric. ad an. 1225 ; Benoît Picart, Supplément à Vhist. de la maison de Lorraine , W partie, p. 63.

(2) V. Chevrier, Bist. de Lor., p. 229 et 230.

semble avoir toujours respecté les droits. Il disposa même, sans doute sur leur demande, et dans le but d'empêcher des alliances qui pouvaient faire tomber une partie des biens de la noblesse en d'autres mains, que la fille ou la sœur de gentilhomme qui se marierait contre la volonté de son père ou de son frère serait punie, au gré du bailli ducal.

C'est quelques années plus tard que l'on voit dans le duché de Lorraine la première concession des libertés municipales. Au mois de septembre 1231, Mathieu accorda aux bourgeois de Neufchàteau le droit d'élire tous les ans, le jour de la fête de saint Remy (1*' octobre) ou dans la quinzaine suivante, treize magistrats qui prenaient le nom de jurés. Les treize jurés choisissaient parmi eux un mayeur, qui devaient les présider et représenter la ville dans ses rapports avec le souverain. Ce tribunal ainsi composé connaissait de toutes les difficultés qui pouvaient s'élever entre les habitants, prononçait en dernier ressort, et jugeait les Neufchàtclois accusés d'un crime ou d'un délit. Le 2 octobre suivant, le comte de Champagne confirma ces privilèges, à la requête de Mathieu, et déclara expressément que les ducs de Lorraine ne pourraient faire arrêter aucun des habitants de Neufchàteau, ni saisir leurs biens, sans l'autori- . sation du tribunal municipal. Dans le cas où les ducs agiraient autrement, le comte, sur la réquisition qui lui en sera faite, les forcerait à se conformer à cette disposition (1). Il est probable que de semblables libéralités ne furent accordées aux Neufchàtclois que sur la demande de Thibaut, et la prédilection qu'ils manifestaient pour les comtes de Champagne parait avoir rendu, presque immédiatement après cette concession, leur fidélité suspecte aux ducs de Lorraine.

(1) Les lettres de confirmation données par le comte sont imprimées dans Vignier, ibid., p. 139 et 140. Le Trésor des chartes de Lorraine renfermait autrefois un exemplaire de ces lettres ; V. l'inventaire, layette Neufchastel et Chtutenoy, I, n<> 37.

Mathieu, qui était fort jeune au moment de son avènement, se maria seulement au mois de septembre 1225. Il épousa Catherine, fille de Valéran duc de Limbourg, comte de Luxembourg et marquis d'Arlon. Elle eut en dot trois mille livres monnaie de Metz, qui devaient être payées dans l'année, c'est-àdire en 1226 au plus tard, mais qui ne furent remises à Mathieu qu'en 1229. Deux ans auparavant, en 1227, le duc et sa femme renoncèrent, moyennant une somme de mille livres, à la succession d'Ermenson, mère de Catherine, qui était morte cette année-là (1).

Agnès de Bar, veuve de Ferri II et mère de Mathieu, était décédée l'année précédente et avait été inhumée dans l'abbaye de Beaupré. Le 8 juin, elle avait fait son testament, qui renferme plusieurs dispositions en faveur de différents monastères ; ainsi, elle légua à l'abbaye de FreistroiT tout ce qu'elle possédait dans les dîmes de Champel ou Champé (Campuete), avec le droit de patronage, et la menue dime de Harchereng; à l'église Saint-Pierre de Trêves, le domaine de Champel ; à l'abbaye de Viller-Betnach la dime de Fontaines. Comme elle avait fait le vœu de prendre la croix et d'accomplir le pèlerinage de Jérusalem, et comme elle n'avait pu s'acquitter de cette promesse, elle donna aux Templiers le moulin de Longwy, en accordant cependant aux religieux de Chàtillon le droit d'y prendre vingt resaux de blé; elle fit aussi quelques legs à l'abbaye de Saint- Vanne et au prieuré du Mont-Saint-Martin, qui dépendait de ce monastère. Elle laissa au duc Mathieu, Amance et Longwy, dont elle était redevenue propnétaire après la mort de Thiébaut I" ; mais elle imposa au donataire l'obligation de partager le revenu de ces deux villes avec Jacques son frère, alors primicicr de Metz, ainsi qu'il le lui avait promis, en l'embrassant {fide data me osculandoj, en présence de Henri-le-Lombard et de Simon

(1) V. Vignier,ibid., p. 140; Benoît Pieart, Suppl, etc., 1^ part., p. 67.

de Parroye ; mais seulement jusqa'aa moment où Jacqnes serait pourvu d'un évèché. Elle céda à son autre fils Renaud le chârteau et la ville de Stenay ; enfin, elle abandonna à ses filles Laurette et Alix le reste de ses propriétés, à Tezception de ce qu'elle avait antérieurement donné au primicier de Metz (1).

Les premières années du règne de Mathieu sont stériles pour l'histoire, et nous n'avons à enregistrer que des faits peu importants. En 1223, Conrad de Scharphennech, évêque de Metz, confia au duc de Lorraine la vouerie de Sarrebourg, à condition qu'il protégerait, au besoin, les habitants de cette ville, et qu'en temps de guerre il les conduirait, ou les ferait conduire, au secours de l'évèque (2). Nous remarquerons toutefois que la ville de Sarrebourg appartenait alors à Gertrude, comtesse de Dachsbourg, et on ne comprend pas bien comment Conrad pouvait en céder la vouerie (2).

En 1225, Mathieu fit alliance avec Jean comte de Chalon-sur- Saône et d'Auxonne, qui s'engagea à lui prêter main forte, un mois après avoir été requis, contre tout homme, à l'exception de Simon sire de Joinville, et de deux autres châtelains dont il donna les noms (3).

Le duc eut aussi, vers le même temps, quelques petites guerres à soutenir contre différents seigneurs, particulièrement contre celui de Rodemack, qui avait commis des ravages sur les frontières de la Lorraine. Mathieu fut obligé, pour faire face aux frais que cette guerre occasionna, d'emprunter à son beau-frère, Gérard, une somme considérable, dont Jacques de Lorraine garantit le remboursement (k). En 1225 ou en 1226, le duc assiégea le château de la Haute-Pierre, depuis l'octave de la

(1) Ce testament est imprimé dans Galmet, Hist., t. II, Preuves^ col. ccccxxxviij-ccccxl.

(2) Y. Benoit Picart, Hist. de Metz, épiscop. de Conrad.

(3) V. Calmet, ibid., t. II, col. 2î27.

(4) V. idem, ibid., col. 224.

Pentecôte jnsqn'an 8 sempteinbre. Ce chàtean, qui appartenait à une des branches de la famille de Parroje, et qui était situé sur une montagne an nord de Mojen-Moutier, fut forcé de se rendre et complètement miné (1).

Quelques années plus tard, Mathieu fut encore contraint de prendre les armes pour une querelle qui n'était pas la sienne. Thibaut IV, comte de Champagne, s'était brouillé avec Robert d'Auvergne, archevêque de Ljon, par suite d'une affaire dont le détail est étranger à cet ouvrage, fit arrêter le prélat et l'enferma dans une forteresse. Cette violence causa un grand scandale. De toutes parts on s'éleva contre le comte de Champagne ; on lui reprocha l'action qu'il venait de commettre, et Henri II, comte de Bar, qui partageait cette indignation, trouva moyen de rendre la liberté à l'archevêque. Thibaut en fut extrêmement irrité et résolut de faire sentir à Henri les effets de sa colère ; mais la chose n'était pas facile, car Philippe de France, comte de Boulogne, Robert, comte de Braine, Enguerrand et Thomas de Coucy, Hugues, comte de Saint-Pol et tous ses parents, Hugues, comte de Nevers, et plusieurs des principaux vassaux du comte de Champagne s'étaient ligués contre ce prince et lui causaient de graves embarras. Les barons avaient réuni leurs troupes à Tonnerre ; Thibaut, avec son armée, occupait la ville de Trojes, et Ton était disposé à en venir à une bataille, lorsque Blanche de Castille, qui gouvernait la France pendant la minorité du roi Louis IX, proposa sa médiation et parvint à faire accepter aux parties belligérantes différentes trêves, que l'on prolongea jusqu'à la fin de l'année 1229. Le comte ne perdait toutefois pas de vue ses projets contre Henri II. Il somma le duc de Lorraine, comme son homme-lige, de lui fournir des secours contre le comte de Bar, et Mathieu se mit en devoir de déférer à la réquisition. Il avait, depuis quelques années, conclu

(1) V. Richer, Chronie., lib. IV, c. 22.

line alliance offensive et défensive avec Jean, comte de Châlonsnr-Saône, et il demanda à ce seigneur de lui envoyer promptement tons les soldats dont il pouvait disposer. Cette démarche sauva le comte de Bar, qui aurait pu être accablé s*il avait été attaqué à Timproviste. « Avint que (la demande de Mathieu) ff tomba en congnoissance à certain médecin qu'estoit audict « comte (de Châlon), et que s*appeloit Bechet » ; le médecin se hâta de prévenir le comte de Bar ; « Et est chose qu*aura peine « à trouver créance, ajoute Louis d*Haraucourt, d*autant que « Bechet à tout Tan une fois garissoit et destreignoit des portes c de la mort son Benoist maistre, et vendoit une fois Tan ses « affaires par deslojauté et traisterie (1). »

Henri II, suffisamment averti, prit aussitôt les mesures nécessaires à sa défense. Le comte de Champagne, avant de Tattaquer le releva de Thommage qu'il lui devait pour Sormery, et promit au duc de Lorraine de ne conclure, sans son aveu, aucune paix ^ ni trêve avec le duc de Bar (2). Celui-ci, après avoir proposé une alliance aux barons ligués contre Thibaut, rassembla toutes ses forces, entra dans les états de Mathieu, vers les fêtes de Noël, et livra aux flammes soixante-dix villages. Le duc de Lorraine, le comte de Champagne et Simon sire de Join ville, ayant opéré leur jonction, pénétrèrent dans le Barrois, y commirent, par représailles, toutes sortes d'excès, et construisirent à Montier-sur-Saulx une forteresse destinée à tenir en bride le comte de Bar. Les Lorrains et les Champenois ne se furent pas plus tôt éloignés, que Henri II accourut, assiégea la forteresse, la prit et la renversa de fond-en-comble. Les Messins s'étaient aussi déclarés contre lui, et, pour l'empêcher de communiquer avec la partie du Barrois qui s'étendait à l'orient de la Moselle, et notamment avec l'important château de Monçon ou Mousson, ils détruisirent, de concert avec Mathieu, le pont

(1) y. Mémorial des grands gestes, etc., règne de Mathieu IL

(2) V. CaJmet, Hist., t. II, Preuv., col. ccecxlj.

au moyen duquel on traversait cette rivière, à peu de distance du château. Pendant ce temps, les barons confédérés contre Thibaut s'étaient alliés avec le comte de Bar, et, sans se laisser détourner de leurs projets par une incursion que leur adversaire fit sur les terres du comte de Saint-Pol, ils envahirent la Champagne et brûlèrent les villes d'Epernay, de Sézanne, de Vertus et un grand nombre de \'illages. Les hostilités durèrent pendant une grande partie de Tannée 1230 et causèrent des malheurs de toute espèce (1) ; au commencement d*aoàt, le comte de Bar accorda au comte de Champagne et au duc de Lorraine une trêve qui devait se prolonger jusqu'au !•' septembre ; mais il stipula expressément qu'il pourrait librement, pendant la trêve, t! averser la Champagne pour aller joindre les barons confédérés, et il consentit, par réciprocité, à ce que Mathieu passât au milieu du Barrois dans le but de se rendre, s'il le jugeait convenable, auprès de Thibaut son allié (2). Enfin, dans les derniers jours de décembre 1230, le duc de Lorraine et le comte de Bar conclurent à Vitry, par l'entremise de Thibaut IV et de Philippe, comte de Boulogne, un traité qui termina cette guerre désastreuse. Le duc promit de restituer à Henri II la portion de la ville d'Amance dont le comte était propriétaire ; celui-ci s'engagea, de son côté, à rendre « les engiens et les aubalestes c (arbalètes) qui estoient dedans Perpont (Pierrepont), et les « hommes qui estoient laians ; et s'il avoit descorde entre le «c Duc et le Cuens de Bar dou nombre de ces hommes », la difficulté devait être résolue par deux « prodommes » nommés par Thibaut et la reine Blanche. Les articles suivants règlent les réclamations mutuelles des parties sur d'autres points. Relativement au pont de Mousson, le traité contient la disposition ci-après ( c*est le comte de Champagne qui parle , en

(1) V. Albéric, Chronic, ad an. 1229 et 1230.

(2) V. le titre, dans Calmet, Hist. t. IL Pr., col. ccccxlij.

qualité de médiateur ) : c D'endroit le pont de Monçon et de la « Forteresse , disons nos que chascun de nos y envoyera j « Charpentier et j Maçon, et la Royne (Blanche) par dessus nos « j Charpentier ou j Maçon, et cil cinq jureront sur Sains qu'ils ff esgarderont et saveront à bonne foy combien li Pont et la « Forteresse du Pont cousteroient à refaire en tel poinct, com il c estoit quand li Duc vint devant. Et de ce je Cuens (comte) de « Champaigne payerai la métié au Cuens de Bar ; et se nostres « iiij Maçons et Charpentiers ne se pooient accorder, ils se « tenroient au dict de celuy que la Royne y envoyera. » Un autre article concerne « la fille Monsignor Gérard de Tandon « que fut tolue à force (enlevée) », et il est dit qu'elle sera rendue à son père, à moins que le ravisseur ne l'ait épousée. Enfin, il était convenu que les prisonniers seraient respectivement remis en liberté (1).

Les différentes clauses de ce traité avaient à peine reçu leur exécution, que Mathieu et Henri se trouvèrent de nouveau en état d'hostilité. Voici à quelle occasion. L'esprit de liberté et d'indépendance qui fermentait dans la plupart des villes importantes, et venait de causer des troubles graves dans Févêché de Verdun, gagna aussi la ville de Metz, que l'on regardait comme la cité la plus riche et la plus florissante de la contrée. Jean d'Apremont gouvernait, depuis plusieurs années, le diocèse de Metz sans rencontrer aucun obstacle ni aucune résistance de la part de la bourgeoisie, lorsque en 1231 éclata tout-à-coup une insurrection, dont on ne connaît pas le prétexte, mais dont le véritable motif était la jalousie que certaines familles puissantes nourrissaient contre l'autorité épiscopale. « Quand il (Jean « d'Apremont) cuida vivre en paix, l'ennemi qui jamais ne dort « mit grant discors entre luy et la cité de Metz. Et advint, que « la cité eut si grande indignation contre luy, qu'il luy ardirent

(1) Y. le texte de ce traité, dans Calmet, Hist, t. II, Pr,, col. ccccxlij -ecccxliv.

c une ville qn*on dict Oiastel Sainci Germain devant Metz. Et € encore plus luy firent, car ils crevèrent les yeux à un sien € clerc, et luy firent moult d* antres grosses villonnies, qui ne c sont mie à i*acenter (1). » Jean d*Apremont ne voulut quitter la ville qu'après avoir usé de tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour y rétablir la tranquillité. Il somma les Messins de lui faire réparation ; puis, enfermé dans son palais épiscopal qui était à Tabri d'un coup de main, il attentit une soumission qu'il ne devait obtenir que par la force. Voyant que ses menaces étaient inutiles, il excommunia les bourgeois, les fit aussi excommunier par l'archevêque de Trêves, sortit de la ville et se retira dans un château, qui lui appartenait et s'élevait sur la montagne Saint-Germain. Ce château était alors converti en prieuré ; Jean d'Apremont en fit sortir les moines et prit à la hâte quelques mesures de défense. Il fut bientôt rejoint par le paraige de Port-Sailly, qui avait refusé de s'associer à la révolte des Messins. Ceux-ci furieux contraignirent les individus qui composaient ce paraige à quitter la cité, et pillèrent leurs habitations. Les bourgeois étaient dirigés par le maître-échevin, nommé Mathieu Gaillars ou Le-Gaillard. Il ne lui suffisait pas d'avoir chassé Jean d'Apremont; à son instigation, les Messins prirent les armes et allèrent attaquer le château de Saint-Germain; mais ils rencontrèrent une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas ; l'évèque les repoussa vigoureusement, et ils furent obligés de se renfermer dans leurs murs. Pendant ce temps, Jean d'Apremont cherchait des alliés de toutes parts. Il s'adressa à Mathieu et au comte de Bar, qui lui envoyèrent quelques troupes ; et ce secours ayant été insuffisant, les deux princes vinrent eux-mêmes, en 1232, mettre le siège devant Metz. L'or des bourgeois fut plus puissant que les exhortations

(1) V. Les Chroniques de la ville de Metz,, publiées par M. Haguenin aîné, p. 29.

de révêqne; le comte de Bar, fatigué de la longueur d'une guerre dont rien ne pouvait faire considérer la fin comme prochaine, promit non seulement de se retirer, mais aussi d'attaquer les possessions épiscopales et celles de Mathieu, afin d'opérer une utile diversion (1). 11 ravagea, en effet, une partie du temporel de révêché, puis, entrant dans la Lorraine, il s'empara de ville de Neufchàteau. « Quand li Duc fayt li siège et pourchas c en la citei de Metz, dit Louis d'Haraucourt, li comte de Bar, € qu'estoit (qui était) avec ost et chevaucherie, s'y vendit traisc treusement et fit pact d'argent avec les susdits (les Messins), c et laissa en abandonnement lidict à tel poinct que vinct en ff suivant à telle fin de penre Neufchasteau. Et li habitants « malvoulans et de malintention à rencontre de leur Souverain « Seigneur se venderent et laissirent penre sans deffendre, « comme pou voit estre (2). » Le duc de Lorraine, persuadé que les Neufchàtclois l'avaient trahi, leur en témoigna le plus vif déplaisir; la ville s'était néanmoins défendue pendant sept jours, quoiqu'elle manquât de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un siège, et que l'armée du comte de Bar fût nombreuse et pourvue d'une grande quantité de machines (3).

Le duc de Lorraine s'empressa d'aller protéger ses états, et Jean d'Apremont réduit à ses propres forces, fut encore obligé de s'enfermer dans le château de Saint-Germain. Pendant que le comte de Bar attaquait Florenges et quelques autres forteteresses, Mathieu incendia la bourgade construite près du pont de Mousson, et qui fut le germe de la ville de Pont-à^Mousson. Henri II, qui s'était rapproché avec son armée, forma tout-àcoup le siège du château de Frouard, un des boulevards de la

(1) V. Albéric, ChroniCt ad an. 1232; Chranic. episc. metens.. appendioB posterior^ dans Galmet, Hist,, t. I, Preuves ^ col. 69.

(2) V. Mémorial^ etc., règne de Mathieu II.

(3) V. Chevrier, Hist. de Zor.,Çp. 240.

Lorraine. Le duc, ne ponrant se résigner à laisser prendre sons ses yenx nne forteresse aussi importante, vint offrir la bataille aux ennemis, qui avaient été renforcés par un corps de messins. Le comte de Bar s*avança de son côté, et le combat s'engagea dans un vallon voisin du village de Gbampigneulles. « En la c malencontreuse jouste de guerre que fut donnée tout proche « Champigneux, fut li Duc en grande malchance, et li chevau- « cheurs qu*estoient en sa gauche, ayant prins espouvante, s'en c enfuyrent en revers dos. Et li Duc, en grande crise et désesc poir, ne volit oncques porter li pot et hamois de mailles « qu*avoit sur le corps, mais print lance qu*arrachit des mains c d*un sien soudart, et n'en fit à deux, se jetti es bien mittant c de l'ennemi, qui l'enveloppa. Et seroit li Duc occis, d'autant c qu'estoit à pied, quand un messin soudart, qu'estoit nommé c Frisson, passa son corps avant et baillit sa vie, et chut es c pieds di Duc, criant à tout l'ost : Par Dieu, gardez de versez c li dict sang, qu'est le sang pur de mon maistre (1). » Mathieu, sauvé par le dévouement de ce brave soldat, s'enfuit à travers la forêt de Haye, qui est voisine du champ de bataille et parvint à gagner le château de Gondreville, où il s'enferma. L'année suivante, au mois d'août, un nouveau traité mit fin à des hostilités où presque tout l'avantage s'était trouvé du côté des Barrisiens ; et ce traité qui fut conclu par la médiation de Hugues IV duc de Bourgogne, ne diffère que sur des points peu importants de la convention arrêtée, en 1230, par l'entremise de Philippe de Boulogne et du comte de Champagne (2).

La guerre continuait toujours entre les Messins et leur évêque. Mathieu, qui avait jusqu'alors soutenu le parti de Jean d' Apremont, prêta l'oreille aux séduisantes propositions des bourgeois.

(1) V. Thierriat, Mémoires^ règne de Mathieu II.

(2) y. Ghevrier, Hist. de Lar., p. 239-d46; Galmet, Hist., t. II, col. 233 et 234.

et non content d'abandonner le prélat, il se joignit à Tennemi. Ses soldats commencèrent, de concert avec les habitants de Metz, le siège du château de Saint-Germain. Jean s*j défendit avec courage, fît de nombreuses sorties, maltraita les assiégeants et prit quelques seigneurs lorrains. Le duc, instruit du mauvais succès de ses troupes, les rappela, et Tévêque conçut de nouveau l'espérance de vaincre ses adversaires. Gobert d' Apremont, son frère, parcourait les contrées voisines pour lui procurer des secours. Il alla d'abord en France, où il n'obtint rien ; révèque de Verdun, qui était menacé lui-même d'une révolte, ne put aider Jean d'Apremont ; enfin celui-ci alla trouver plusieurs seigneurs allemands, qui réunirent leurs forces, et se mirent en marche pour faire lever le siège du Château-Germain. Leur petite armée alla sur le bords de la Moselle ; comme il était tard, et que la rivière était enflée par les pluies, certains capitaines voulaient remettre le passage au lendemain ; mais l'évéque, sachant que la Moselle est sujette à des crues subites , insista pour que le passage eut lieu à l'instant même. Son opinion prévalut ; l'armée traversa la rivière , et l'événement prouva que l'on avait eu raison ; car les eaux augmentèrent tellement, pendant la nuit, que le lendemain on n'aurait pu s'y hasarder ; et un pareil contretemps ruinait pour toujours les afiaires du prélat, dont les auxiliaires auraient perdu courage et seraient retournés chez eux. La nouvelle de la marche de Jean d'Apremont consterna les Messins, déjà fatigués d'une guerre aussi longue, et ruinés par les énormes sacrifices qu'ils avaient été obligés de faire pour acheter la neutralité ou les secours du duc de Lorraine et du comte de Bar. Les troupes de l'évéque et celles de Metz campèrent en présence les unes des autres ; une bataille était imminente, et du résultat de cette lutte dépendait le sort de l'autorité épiscopale et du nouveau gouvernement que l'on y avait substitué. Les deux partis le comprenaient ; ils balancèrent quelques instants avant d'en venir aux mains, et ce moment d'indécision suffit pour empêcher l'effusion du sang.

Le siège de Toul était occupé par Roger de Marey, sous Tépiscopat duquel commencèreut les troubles dont cette ville fut si longtemps le théâtre. Roger avait déjà essayé, plusieurs fois, de réconcilier Jean d*Apremont et les Messins ; mais ses efforts étaient restés inutiles, et sa médiation avait été repoussée. Il ne se découragea pas et fit une dernière tentative ; la lassitude des deux partis le servit à souhait ; Jean d'Apremont s'empressa de traiter, les bourgeois suivirent son exemple, et un arrangement fut accepté en 123&. Les Messins consentirent à la suppression du gouvernement communal, remirent en liberté les partisans de révoque et firent amende honorable au prélat. Celui-ci accorda une amnistie et fit lever l'interdit lancé par Tarchevèque de Trêves. (1)

Le duc de Lorraine ne paraît pas avoir contribué à la paix ; il avait fait des pertes considérables dans les différentes guerres auxquelles il avait pris part, et pendant le reste de son règne, il tâcha de rester en paix avec tous ses voisins, d'agrandir ses états par des voies pacifiques et d'augmenter le bien-être de ses sujets. Il acquit les châteaux de Lunéville, de Gerbéviller et de Valfroicourt. Hugues, comte de Lunéville, reçut en échange le château de Spitzemberg et tout ce que Mathieu possédait à Saint-Dié, à Etival, à Moyen-Moutier, et dans les environs de Raon, de Bruyères et de la Bourgonce. Les trois fils de Hugues : Huellon, Philippin et Ferri approuvèrent l'échange, qui fut consenti au mois de juillet 12/i3. Ce traité, qui procurait une petite principauté assez compacte à l'ambitieux comte de Lunéville, inspira des regrets à Mathieu. Aussi trois années après, il avait déjà des difficultés graves avec ce seigneur, qui avait pris le titre de comte de la Petite-Pierre, et, par un autre traité, conclu Ici août 12/i6, Hugues rendit au duc les châteaux et territoires

(1) y. Chnmic. epise, met,, app, post., dans Galmet, Histé, t. I» Preuves, col. 69 et 70 ; Albéric, ad an. l2Qi,

cédés précédemment. Ce dernier s'engagea, de son côté, à payer au comte, en dififérents termes, trois mille trois cents livres monnaie de Metz ; dans le cas oùTargent ne serait pas versé aux époques convenues, Mathieu promettait de se constituer prisonnier dans la demeure du comte et d*y rester jusqu'au moment où le paiement serait accompli ; enfin, comme nouvelle garantie, il laissait le château de Spitzemberg en dépôt entre les mains de Cunon et de Burnig de Fénétrange (1).

Dès Tannée 12^0, le duc avait obtenu, pour la somme de trois cents livres monnaie de Provins, la cession momentanée du comté de Toul, qui était depuis longtemps déjà la propriété d'une branche collatérale de la maison de Lorraine. En 1248, Ferri, chef de cette branche, engagea de rechef le même comté à Mathieu poui* cinq cents livres monnaie de Provins ; Agnès de Gommercy, épouse de Ferri, Eudes, son fils, et Isabelle de Parroye, femme de ce dernier, ratifièrent l'engagement ; on était convenu que si le comté était racheté, il ne pourrait dans la suite être mis dans d'autres mains que celles du duc ou de ses successeurs ; mais Mathieu n'en jouit par longtemps, car Roger de Marcey , évèque de Toul , ayant demandé , moyennant le remboursement des cinq cents livres, à rentrer dans ce fief de son évcché, le duc de Lorraine s'en dessaisit au mois de février 12/|9. Il ne laissa pas néanmoins d'exercer une certaine influence dans la ville de Toul, parce que les bourgeois se placèrent, eux et leurs biens , sous la protection de Mathieu , auquel ils promirent de payer annuellement une somme de cent livres monnaie de Toul, à condition qu'il les défendrait contre tous, excepté contre l'empereur (2).

(1) V. Calmât, Eist,, t. II, col. 238.

(2) V. Calmet, ibid,, col. 225 et 226. La charte relative à la garde de Toul est imprimée dans le môme, Hist^ t. II, Preuves^ col. cccclxviij.

Quelques aimées auparavant (an. 12&5)9 la guerre avait failli recommencer entre Mathieu et le comte de Bar. Le duc de Lorraine prétendait avoir, en qualité de marchis, le droit exclusif de présider à tous les duels qui avaient lieu entre le Rhin et la Meuse. Le comte de Bar qui était entièrement indépendant de son voisin, ne se souciait pas de voir celui-ci venir exercer une espèce de suprématie dans son comté ; la résistance du comte fut appuyée par plusieurs petits princes ; enfin, le duc, voulant vivre en paix, céda et consentit à ce que le comte et ses adhérents présidassent aux duels qui auraient lieu entre leurs sujets (1).

Des écrivains sans autorité ont dit que Mathieu II avait pris part aux expéditions qui eurent lieu, pendant son règne, pour le recouvrement de la Terre-Sainte ; mais on ne trouve, dans les chroniqueurs et les diplômes de cette époque, aucun indice qui puisse porter à croire que le duc de Lorraine se soit rendu en Orient, et nous verrons qu'il faut ranger ses voyages au nombre des fables. On ne sait que bien peu de choses au sujet de son gouvernement. Il ne parait pas qu*à Texemple des princes contemporains, le duc ait favorisé Témancipation des habitants des villes ; et cela n*étonne pas quand on se rappelle qu*en Lorraine les villes étaient rares et peu peuplées, et que la noblesse, alors toute puissante, n*aurait pas vu de bon œil ces tentatives d^afifranchisscment. Le duc voulut même détruire la commune de Neufchàteau, et quand cette ville lui eût été remise par le comte de Bar, après le traité de 1233, Mathieu enleva aux bourgeois les privilèges dont ils jouissaient depuis deux ans à peine. Ces privilèges furent cependant rendus aux Neufchâtelois au bout de peu de temps ; les historiens lorrains supposent que le prince, enfin persuadé que les bourgeois ne Pavaient pas trahi, comme il Tavait cru d*abord, leur restitua de lui-même leurs

(1) V. le texte du traité, dans Calme t> Preuves, col. cccclix.

franchises ; mais il est biëa plus probable que cet acte ne fut pas tout-à-fait volontaire, et que le comte de Champagne, aux termes de ses lettres de 1231, força le duc à écouter les réclamations des Neufchàtelois (1).

Ce fut Mathieu qui établit dans le duché de Lorraine des notaires, auxquels il donna le nom de tabellions, et qu*il chargea tout à la fois de constater par écrit les transactions des particuliers, ce qui était proprement Toffice des notaires, et de conserver les originaux et minutes des contrats, attribution des tabellions proprement dits. Jusqu'alors il n'y avait eu en Lorraine que des notaires impériaux et ecclésiastiques, qui rédigeaient les actes et en délivraient des copies, revêtues des sceaux de leurs juridictions respectives. Le duc créa quatre tabellions à Nancy et deux dans chaque prévôté, et ils devaient être choisis parmi les « plus idoines, notables et grands personnaiges dudict ^ Duché ». Un des articles de l'ordonnance dispose que les tabellions seront agréés par les baillis du prince, qui leur feront prêter serment et < signer lou seing manuel, lousquels ne pourc ront changier à peine de faux » (2). L'établissement de notaires régulièrement institués n'enleva pas le droit de recevoir les actes à certains fonctionnaires qui en étaient précédemment en possession. Tel était, entre autres, le mayeur de la commune de Neufchâteau, et le Trésor des chartes de Lorraine contient des titres qui prouvent, d'une manière péremptoire, l'exactitude de cette assertion (3).

Sous le règne de Mathieu II, il est parlé pour la première fois des baillis et de leur juridiction ; mais on n'en peut pas conclure

(1) V. Chevrier, Eist. de Lor., p. 241.

(2) Rogé ville a publié cette ordonnance dans son Dictionnaire historique des ordonnances et des tribunaux de la Lorraine et du Barrois. t. II, p. 165-167 ; mais le style de cette piàce a été rajeuni en plusieurs endroits, et nous croyons même y avoir remarqué des interpolations.

(3) V. Uyette Neufchastel. II n«- 4, 5 et 6.

rigoureusement que les bdDis aient été établis par ce prince^ et il n*est pas impossible que la création de ces officiers remonte au règne de Tbiébaut.

Matbieu prit, comme ses prédécesseurs, quelque part aux affaires de Tempire. En 1231, il assista aux deux diètes qui furent tenues à Worms, sous la présidence du roi des Romains, Henri, fils de Frédéric II (1). En 12/i5, eut lieu le célèbre concile de Lyon, dans lequel le pape Innocent IV prononça la déposition de Frédéric. Voyant que ce prince, déjà plusieurs fois excommunié, méprisait les foudres de TEglise et la sentence de déposition, le souYerain-pontife écrivit aux prélats et aux seigneurs allemands pour les engager à choisir un nouvel empereur, et révèque de Ferrare, son légat, pressa les électeurs de se réunir. Les prélats et les nobles attachés à TEglise s'assemblèrent à Wîirtzbourg, pour procéder à Télection. Le duc de Lorraine s*y trouva et soutint vivement les intérêts de Henri, landgrave de Thuringe, qui était recommandé par le pape, et qui fut proclamé roi des Romains. Le nom de Mathieu figure parmi ceux des électeurs, immédiatement après le roi de Bohème, et avant les ducs de Brunswick, de Souabe, de Limbourg, de Carinthie, et les comtes de Savoie et de Gueldres (2). Une ancienne vie manuscrite de Mathieu II, citée par Dom Calmet, ajoute que Frédéric, voulant se venger de la part que le doc avait prise à rélection du landgrave, envoya son fils Conrad, avec une armée sur les frontières de la Lorraine ; mais que le duc, ayant réuni ses troupes et reçu des renforts expédiés par Louis, arrêta Conrad entre Trêves et Mackeren, Tempêcha d*exécuter son projet. Ce récit, qui n'a aucune base solide, ne peut soutenir Texamen de la critique, et on doit le regarder conmie une de ces fables dont fourmillent les ouvrages des anciens historiens

(1) V. Brower, Ann. Trev,, t. IL p. 128.

(2) V. Calmet, Hist., t. II, col. 234 et 235.

lorrains. Il faut ea dire autant d*diie guerre entre le duc de Lorraine, Tévèque de Strasbourg et le comte de Dachsbourg, qui auraient franchi les Vosges et occupé la partie méridionale du duché. Mathieu, qui était en Flandre selon les uns, et en Palestine selon les autres, se serait empressé de revenir, aurait battu ses adversaires auprès de Remiremont, leur aurait pris beaucoup de monde, les aurait poursuivis jusqu'au delà des montagnes, se serait emparé de Saveme ; aurait tué Lambert, gouverneur d'une partie de TÂlsace, et aurait forcé Tévèque et le comte à demander la paix.

Le roi des Romains ayant été tué au siège d'Ulm, en 12/i7, le pape invita les prélats et les princes allemands, qui n'étaient pas attachés au parti de Frédéric II, à faire une nouvelle élection. Ils se réunirent à Neuss et choisirent Guillaume, comte de Hollande, qui se fit couronner à Aix-la-Chapelle. On ignore si le duc de Lorraine contribua à cette élection ; mais ce qui est certain c'est qu'en 12/i8, et en présence de Pierre, cardinal-diacre du titre de Saint-Georges-tn- Ve/a6ro, et légat du pape en Allemagne, Mathieu jura sur les Saints -Évangiles, pour lui et ses successeurs, de soutenir les intérêts de l'Eglise, du pape Innocent IV et de Guillaume roi des Romains. Il promettait de combattre l'ex-empereur Frédéric, son fils Conrad et ceux qui seraient attachés à la cause de ces princes, à l'exception néanmoins de ses vassaux et du comte de Luxembourg, son beau-frère, dont il devait respecter les domaines propres, tout en se réservant d'attaquer et d'envahir ceux que Frédéric lui aurait concédés à titre de fiefs. Il s'engageait à se rendre auprès du légat et du roi des Romains, immédiatement après en avoir été requis, pourvu cependant qu'ils fussent en deçà du Rhin ; il entretiendrait ses soldats jusqu'au moment où il aurait rejoint le légat et le roi ; mais ceux-ci fourniraient ensuite aux Lorrains tout ce dont ils auraient besoin, et remplaceraient les armes et les chevaux qu'ils auj-aient perdus. Mathieu laisserait un libre passage

dans ses états aux marchands, excepté à ceux de Spire et de Worms, et n'en permettrait l'entrée à aucun partisan de Frédéric. Il reçut quatre mille marcs d'argent, qui furent soldés, partie par le roi des Romains, partie par le souverain-pontife ; il fit serment de les rendre, et se soumit d'avance à l'excommunication pour le cas où il viendrait à violer le traité. Le légat, de son côté^ lui remit, en considération des services que l'on en attendait^ le vœu qu'il avait fait, devant l'évèque de Metz, de partir pour la Terre-Sainte ; d'où il résulte que le duc de Lorraine n'alla jamais en Orient, puisqu'il ne s'était pas encore acquitté de son vœu en 1 2&8 ; puisqu'à ce moment il obtint d'en être relevé ; puisque enfin on ne peut supposer qu'il ait pris de nouveau une résolution semblable, et encore moins qu'il l'ait réalisée pendant les trois dernières années de son règne. Il promit aussi de conserver fidèlement et de restituer, à l'expiration de cinq années, le château de Kaisersberg, situé en Alsace, et dont le roi des Romains lui avait confié la garde. Ce traité fut conclu à Strasbourg, le jour de la fête de saint Georges, 23 avril 12/i8. Le même jour, le légat fit expédier à Mathieu des lettres dans lesquelles il jurait, au nom de l'Eglise, de ne conclure avec Frédéric, son fils Conrad, ou un autre de ses enfants, aucun traité de paix dans lequel le duc ne serait pas compris (1).

En 1250, Mathieu, sentant que sa fin approchait, et craignant que des esprits brouillons et ambitieux ne profitassent de la minorité de Ferri, son fils aîné, pour troubler l'état, s'occupa d'assurer au jeune prince un puissant protecteur. Il envoya Henri, comte de Vienne, demander pour Ferri la main de Marguerite, fille de Thibaut IV comte de Champagne ; la proposition fot agréée, mais on convint que le mariage n'aurait lieu que plus tard, à cause delà jeunesse des futurs époux (2).

(1) V. ces deux titres, dans Calmet, Hist,, t. II, Preuves, col. cccclx v-cccclxvij .

(2) V. Chevrior, Hist. de Lorr,, p. 256.

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Les prévisions du duc de Lorraine ne Pavaient pas trompé : il moorut Tannée suivante (1) et fut inhamé dans Tabbaje de Stulzbronn, comme quelques-uns de ses prédécesseurs. Les historiens s'accordent à faire son éloge, c Fut li Duc Mathieu, c dit Louis d*Haraucourt, moult saige et magniflquc seigneur, c qu*aima grandement la justice, dont maint beaux faicts c seroient trop longs de dire. Avint, entre plusieurs, que certain c que ne nommerai, quoique bien sçache le nom d'iccluy, ayant c commandement en chastel en Tappartenance du susdict Duc c Mathieu, faillit en jugement grandement inique, que, pour c avoir à soy, enleva jardin à certain paure citain qu'avoit bien c et loieulement acquis. Duquel faict fut iceluy commandant € par un sien compère payé soixante sols. Qu'ayant sceu lidict c Duc, fit penre à corps lidict commandant et fit battre de c verges, en Tissue de la grand'messe, puis chassa des estats, et c donna la place dudict père à un sien fils, et fit peindre verges « et fouets sur la porte que conduict en salle di jugement, à ff telle fin que li nouvel commandant n'obliast, mais tinst a sou- « venance li méfaict de son dict père (2). » On peut encore rappeler, à la louange de Mathieu, que, loin d'aliéner, par des constitutions d'apanages ou autrement, quelques portions de ses états, il tâcha d'agrandir le duché, et que l'acquisition de Lunéville, de Gerbéviller, de Valfroicourt et de Montfort en augmenta le territoire d'une manière assez notable.

Mathieu laissa quatre enfants : 1** Ferri III ; 2* Laure, qui épousa Jean, seigneur de Dampierre, auquel elle apporta comme dot la terre de Saint-Dizier-en-Perthois, et qui se maria, en secondes noces, avec Guillaume de Vergy ; 3"* Cathenne, promise, en 12&8, au fils d'Arnould comte de Loos et de Chiny (ce

(1) Chevrierfixe révènement au 16 juillet, mais il no dit pas où il a découvert cette date.

(2) V. Mémoriali etc., rôgo^ de Mathieu 11, dans le recueil cité.

mariage, qui ne devait s*accoinplir que m années après, parce que les deux contractants n*avaient pas Tâge requis, n*eut jamais lieu, et Catherine fut plus tard la femme de Richard, fils de Thierry I*' comte de Moutbéliard) ; &"* enfin, Isabelle-Marguerite, épouse de Henri, comte de Vienne, que Mathieu avait chargé de la négociation relative au mariage de Ferri, son fils et son successeur. Quelques généalogistes ont encore donné à Mathieu deux autres fils : Thiébaut, sire de Prény, et Renaud, comte d'Amance ; mais les écrivains les plus accrédités n*ont pas admis Texistence de ces deux princes, dont on ne trouve aucune trace certaine dans l'histoire. Des titres de \2lik et 12/i5 mentionnent Geofiroy d'Amance, qui est même qualifié de c Monseigneur 1 par le duc de Lorraine, dans un autre titre daté de 12&9, et Dom Calmet a supposé que ce Geoffroy était le fils de Renaud ; mais le savant abbé de Senones oubliait que Ferri III, fils aine de Mathieu, était encore très-jeune à la mort de son père, et que ce dernier ne pouvait avoir un fils qui eût lui-même des enfants (1).

(1) V, Calmet Notice, 1. 1. col. 11.

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