CHAPITRE V
iStàt db la lobraine pendant le xni* siâclb
Le siècle que nous venons de parcourir ne fut signalé par aucun changement grave dans la position des ducs de Lorraine à regard de TEmpire : le duché continuait à en faire partie ; dans la plupart des occasions importantes, nos souverains étaient consultés sur les affaires du Corps germanique ; seulement ils furent, dans le cours du XIII* siècle, privés du droit de suffrage, que les prélats et les princes les plus puissants s'arrogèrent, à l'exclusion de ceux qui étaient plus faibles ou plus éloignés. Mais les ducs de Lorraine perdirent, par suite des fautes de Thiébaut I*', l'indépendance complète qu'ils avaient longtemps conservée du côté de la France. Devenus, pour certaines villes de leurs états, hommes-liges des comtes de Champagne, ils sentirent tout le poids de cet engagement, lorsque l'héritage des Thibaut passa entre les mains des rois, par suite du mariage de Jeanne et de Philippe-le-Bel. Ferri III, que ce vasselage importunait, céda, comme dot^ à son fils Thiébaut les villes qui relevaient de la Champagne, c'est-à-dire Neufchàteau, Ch&tenoj, Montfort, Frouard et la moitié de Grand, et Thiébaut en fit hommage à Philippe-le-Bel, au mois de juillet 1300. Au reste, cet assujétissement n'était rien auprès de celui des comtes de Bar. Philippe-le-Bel et ses successeurs ne laissèrent échapper aucune occasion de montrer leur pouvoir aux souverains du Barrois, et, dès les années 131/i et 1315, le comte de Bar fut obligé, comme
vassal, de faire ratiCer par le roi de Ffance deux traités qu'il avait conclus (1). Vers la fin du XIII* siècle, les descendants de saint Louis firent des tentatives pour accroître leur influence à <^, l'orient de la Meuse. En 1284, Philippe-le-Hardi avait obtenu
du pape Martin IV les décimes ecclésiastiques des évêchés de Metz, Toul, Verdun, Bâle et Liège. Rodolphe de Habsbourg avait réclamé contre cette espèce d'usurpation ; mais cela n'empêcha pas Honorius IV d'accorder les mêmes décimes à Philippe-le- Bel. L'église de Toul fît alors entendre des plaintes, qui furent non moins inutiles ; et le pape Nicolas IV concéda de nouveau les décimes à Philippe, et donna seulement à l'église de Toul des lettres de non-préjudice (2).
Les excès du comte de Vaudémont, Henri I", avaient fourni aux comtes de Champagne, et plus tard aux rois de France, un autre moyen de se mêler des affaires de la Lorraine. Les successeurs immédiats du fils de Gérard d'Alsace avaient possédé le comté de Vaudémont en toute souveraineté, sauf le lien très-relâché qui les rattachait à l'empire germanique. Dans les premières années du XIII* siècle, en 1217, Hugues III consentit, pour des raisons inconnues, à se reconnaître vassal du comte de Bar et lui fit hommage en cette qualité ; enfin, vers le milieu du même siècle, le comte Henri I*' se trouva tellement accablé de dettes, à la suite de la guerre qu'il venait de soutenir contre la Lorraine, qu'il fut contraint d'engager le comté de Vaudémont, ainsi que les domaines de Chàtel-sur-Moselle et de Bainvilleaux-Miroirs, au comte de Champagne et de s'avouer hommelige de ce prince, sous la réserve des droits qui appartenaient aux comtes de Bar, aux termes de l'accord conclu entre Hugues III et Henri II (3).
(1) V. Chevrier, Eist. de Lor., p. 100 et 101.
(2) V. Benoît Picart, Eist, de Toul, p. 460.
(3) V. Calmet. Notice, t. II, col. 733 et 734; Eist., seconde édition, t. II, col. v et vj.
Nous avons remarqué déjà que la féodalité présentait dans notre pajs à peu près les mêmes caractères que dans les contrées voisines. En Lorraine, comme ailleurs, la position de la classe agricole s'améliorait chaque jour, et Taisance augmentait assez rapidement. La plupart des cens imposés aux détenteurs de la terre était d'une modicité extrême; et Dom Calmet qui avait eu entre les mains le rôle des cens de Domptail (1), fait observer qu'ils étaient si légers, qu'ils ne se pouvaient plus estimer sur le pied où était l'argent vers le milieu du XVIII' siècle (2). Les habitants des villages où se trouvaient les châteaux fortifiés étaient astreints, il est vrai, à un devoir assez pénible; comme ils avaient, en cas de guerre ou d'alerte, l'usage de se réfugier dans les châteaux et les maisons-fortes, les seigneurs exigeaient d'eux, ce qu'on appelait le droit de garde, et les obligeaient à tenir garnison dans leurs manoirs, pendant un laps de temps plus ou moins considérable ; à fournir certaines choses nécessaires à la défense, et même à se charger de l'entretien des constructions. Prenons pour exemple le château de Spitzemberg, situé près de Saint-Dié : le ban de Corroye-la- Roche devait demi-garde dans la forteresse pendant un an et un jour, et de plus une portion de la palissade qui bordait le fossé, le tiers de la toitui-e de la chapelle, la moitié de la loge du portier, la moitié de la hache et de la pelle à feu, une poêle, et une chaudière assez grande pour y faire cuire un bœuf ; le ban de Lusse, astreint à une demi-garde comme la précédente, contribuait aussi aux dépenses de lapalissade et entretenait une partie des murailles ; le ban de Bertrimoutier devait la garde pendant un an et un jour, la moitié de la serrure de la porte principale, la moitié de la pelle à feu, et la moitié d'une chaudière, dont le surplus était fourni par le voué de la Haute-Pierre ; le
(1) Près de Ramberviller.
(2) V. Calmet, Notice, t. I, col. 373,
châtelain de rAveline, sans parler d*uiie garde pareille, concourait à Tentretien de la muraille et de la palissade, et payait la moitié de la serrure, de la clé, et de la barre en fer qui servait à consolider la porte ; le domaine de la Voivre donnait le seau et la corde du puits; les bans d'Urbache et d'Azerailles devaient la garde pendant un an et un jour, une partie de la palissade et une partie de la muraille ; le seigneur de Sainte- Marguerite et quelques nobles des environs étaient soumis au droit de garde, les uns pendant un an et un jour^ les autres pendant six semaines seulement (1).
Certaines servitudes étaient plus gênantes que réellement onéreuses. Telle était l'obligation imposée aux habitants de Montureux de battis Teau pendant la nuit, pour faire taire les grenouilles, lorsque Tabbé de Luxeuil logeait dans ce village, dont il était le seigneur. Les paysans chantaient alors, en forme de refrain :
Pà, pà, reinottes, pà !
Voici l'abbé de Luxeu,
Que Dieu gâ! (2)
Quand le duc de Lorraine se rendait au château de Prény, les habitants de Pagny, village situé au pied de la montagne^ étaient tenus de t proseigner geline (3) », et de faire garde une fois dans la forteresse (4).
D'autres droits, souvent assez singuliers, devaient être acquittés par les maires des villages. Avant d'être installé dans ses fonctions, le maire de Bruyères apportait au prévôt du chapitre
(1) V. Calmet Notice, t. II, col. 521 et 522.
(2) Paix, paix, grenouilles, paix ! Voici l'abbé de Luxeuil, que Dieu garde! V. Calmet, ibid., t. I, col. 904.
(9) C'est-à-dire de tuer les poules nécessaires à la table du prince.
(4) y. Notice, t. II, col. 241 et 242.
de Remiremont nn jooq blanc, dix poules et cinquante œufs (1). Les mœurs des campagnards s'étaient adoucies en même temps que leur sort devenait plus heureux ; toutefois, on retrouve encore çà et là quelques traces de Tancienne grossièreté. Si Ton peut s*en rapporter à Bournon, le duc Mathieu II aurait publié une ordonnance destinée à mettre fin aux violences que beaucoup d*horomes faisaient subir à leurs femmes, c Femme maltraitée par son mari, dit Bournon, portera plainte c au juge. Femme sera réputée maltraitée, si le mari luy refuse f à manger à son appétit, ne lui donne habits et souliers c convenables à son estât et condition, et s*il la fait battre de € verges, ce qu'il pourra cependant, si elle est très-jeune, et « seulement pour fredaines d'amourettes ou méchancetez, mais € avec mesure (2). » D'après Bournon, Ferri avait disposé que celui qui enlèverait une fille ou une veuve sans l'autorisation de ses parents, payerait vingt sous et ne pourrait entrer dans l'église trois dimanches consécutifs (3). L'autorité ecclésiastique se joignait à l'autorité temporelle pour amener la réforme des mœurs. Un concile provincial tenu à Trêves, en 1238, et auquel assistait Roger de Marcey, évêque de Toiil, soumit à la pénitence publique les individus convaincus d'adultère, et régla qu'ils seraient ensuite revêtus du costume de mendiant, et porteraient une cruche sur l'épaule et un bâton à la main (&). La polygamie, plus commune que de nos jours à cause du morcellement de l'Europe et une multitude de petites principautés était ordinairement punie de mort ; mais, par un contraste choquant, le poly-
(1) V. Essai chronologiqtte sur les mœurs, coutumes et usages anciens les plus remarquables dans la Lorraine ^ par M. Richard, p. 28.
(2) V. les fragments des Coupures de Bournon, règne de Mathieu II, dans le Recueil de Mory d'Elvange déjà cité.
(3) y. ibid,, règne de Ferri III.
(4) Y. Benoît PicaH, Hist. dé Toul, p. 445 et 446.
game n'était, dans d'autres lienx^ condflBiiié qu'à reprendre sa première femme, après avoir été, porteur d'autant de quenouilles qu'il avait eu de femmes, exposé à la risée et aux insultes du peuple (1).
L'attention des ducs fut appelée plus d'une fois sur les Juifs, qui s'étaient multipliés en Lorraine ; il j en avait dans la plupart des villes, et ceux de Nancy et des environs étaient même en assez grand nombre pour avoir établi, au village de Laxou, un cimetière dans un terrain qui appartenait à la commanderie de Saint-Jean-le-Vieil-Aitre, et qui leur fut cédé, en 1286, par Frère Guillaume, prieur de France ; cession confirmée, la même année, par le duc Ferri III (2). Le même prince et son père, Mathieu II, avaient reçu dans la ville de Saint-Dié c une brigade c de Juifs vagabonds, mais riches en commerces, à l'exemple de « plusieurs autres villes, qui se trouvoient bien d'avoir fait le semblable ». On leur céda un terrain vide dans la rue Princière, depuis la halle jusqu'à la grande porte, pour y élever des maisons, et on leur assigna un cimetière à proximité de la ville ; mais un crime horrible commis par l'un d'eux, et un sacrilège dont quelques autres se rendirent coupables excitèrent une telle indignation, qu'ils furent chassés peu de temps après leur établissement (3).
Boumon rapporte, ou pour mieux dire mentionne diverses ordonnances publiées par Ferri II et ses successeurs, et ayant pour but de régler différentes matières de police et de punir certains délits. L'individu qui volait un chien ou un oiseau de chasse devait le rendre dans un délai de trois jours, soit payer
(1) V. Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, par M. Dumont, t. Il, p. 162.
(2) V. Archives du dép. de la Meurthe, Papiers de l'ordre de Malte, sac coté Laxou.
(3) V. Richer, Chronic,, lib. IV, c. 37 ; Ruyr, Recherche des sainctes antiqvitez de la Yosge^ édit« Ambroise, p, 445-449.
une amende de trente sous. Celui qui avait dérobé des filets était soumis à une amende aussi forte, à moins qu'il ne préférât restituer les filets, et pêcher pendant trois nuits pour le compte du propriétaire. Un édit, destiné à protéger les majeurs des villes et villages mis à la Loi de Beaumont, ou à quel((ue franchise du même genre, condamnait la personne qui aurait frappé un mayeur à solder une amende de cent sous, savoir ; quatre livres moins deux sous ou soixante-dix-huit sous à Monseigneur, vingt-un sous au battu et un sou aux jurés. Ferri III autorisa les taverniers à prendre gage pour sûreté de leur paiement, mais après avoir appelé le mayeur. Un fils qui, « par folie ou mauvais conseils », refusait à son père un cheval et des armes, » pour aller en guerre légitime », perdait telle part de son héritage qu'il plaisait au duc de lui enlever. Un noble qui reprochait à un autre noble d'avoir fui, dans la mêlée, devait prouver son accusation par le serment de six témoins, ou acquittait une amende de trente livres (1).
Ferri II avait été contraint de renouveler les statuts promulgués par ses prédécesseurs pour régler les droits des voués, qui, malgré l'amoindrissement de leurs prérogatives, continuaient à commettre des extorsions. Des moines de Senones ayant fait difficulté de reconnaître Henri leur abbé, celui-ci eut recours au comte de Salm, Henri III, qui, moitié de gré, moitié de force, parvint à installer son protégé. Mais il se fit payer cher ce service, et Henri s'écriait quelquefois, en se frappant la poiti'ine : c Malheur à moi ! Qu'ai-je fait ? Quand j'ai été élu abbé de Senones, c'est à peine si le voué recevait, et encore parce que nous le voulions bien, quatre-vingt ou cent sous toulois, et maintenant il a trouvé moyen de convertir ces sous en livres, sans
(1) V. les Coupures de Boumon, rognes do Ferri II « Mathieu II et Ferri III. dans le Recueil cité. Nous ne garantissons pas Tauthenticité de toutes ces ordonnances.
parler des antres rapines qu'il exerce librement i (1). Les exactions de Henri IV, son successeur, devinrent tellement intolérables que les religieux le firent citer devant Tévêque de Metz. Le prélat n*obtidl rien, et Richer, dans son indignation, compare -s .;i« le comte à Nskazardan, général du roi de Babylone, qui > détruisit les murailles de Jérusalem. Les moines, voyant que rien ne pouvait leur assurer la tranquillité, déposèrent sur des épines les images de Dieu et des saints, en chantant : « Susti- « nuimus pacem et non venit ; quaesivimus bona, et ecce tur- « batio. Cognovimus, Domine, peccata nostra ; ne in aeteinum « irascaris nobis, Deus Israël j». Ils excommunièrent ensuite leur oppresseur et ses complices ; mais celui-ci, pour se venger, entra avec violence dans le monastère, enleva tout ce qui lui convenait, et fit également piller les diverses granges appartenant à Fabbaye. Les religieux prii*ent enfin le parti de quitter leur demeure, et précédés de la croix, ils sortirent pendant la nuit et se retirèrent à Moyen-Moutier, où leurs confrères s'empressèrent de leur donner Thospitalité. Gilles de Sorcy, évêque de Toul, après avoir inutilement admonesté le comte de Salm, prononça contre lui une sentence d'excommunication. Cette mesure vigoureuse fit faire de sérieuses réflexions à Henri, et il chercha dès lors le moyen de se réconcilier avec les moines de Senones, quoiqu'il fût retenu par les mauvais conseils que lui donnaient Henri P', comte de Vaudémont, et d'autres seigneurs. Il se décida, bien à regret, à aller trouver Tévêque de Metz, Philippe de Florenges, qui négocia un accommodement ; et un traité définitif fut conclu au mois de novembre 1261. Henri prit l'engagement, qu'il n'exécuta pas , de rendre aux religieux ce qu'il leur avait enlevé ; mais il se réserva, moyennant une redevance, le droit d'exploiter à son profit les riches mines de fer de
(1) V. Richer, Chrome, Ub. III, c.20.
Framont , qui étaient placées sur un terrain .dépendant de Fabbaye (1).
Malgré les pertes de toute nature qu*elles avaient éprouvées, par suite d'attentats semblables à celui qui viont d'être mentionné, et par les usurpations de certains vouéi.et de quelques seigneurs, les abbayes jouissaient encore de droits fort étendus. L'énumération de ceux qui appartenaient au monastère de Senoncs donnera une idée des autres. L'abbé de Senones convoquait les individus qui devaient assister aux plaids, les présidait, et faisait lever les amendes par son échevin ; si quelque crime était commis dans le territoire du monastère, Tabbé ou son mayeur en prenait connaissance et châtiait les coupables ; il nommait et destituait seul les mayeurs, dizainiers, forestiers et échevins, aiosi que les marguillieis des églises de Saint- Maurice, Saint-Jean, Plaine et Vipucelle ; enfin, Tabbaye avait dans le bourg de Senones, propriété des comtes de Salm, huit hommes ne relevant que des religieux et appelés, pour cette raison, les c huit bons hommes de Tabbaye » ; c'étaient un acranteur ou notaire, chargé de dresser et de conserver les actes et les contrats, deux charpentiers, un cuisinier, on lavandier, on corvesier ou cordonnier et deux pêcheurs (2).
Quoique la Lorraine ait eu beaucoup à souffrir, pendant le Xlll* siècle, des guerres dont nous avons tracé le tableau, elle avait vu sa population et sa richesse augmenter avec une rapidité remarquable. Guillaume-le-Breton, qui écrivait à cette époque, parle avec éloges de la fertilité de notre pays, de la beauté de ses campagnes et de l'intelligence de ses habitants (3).
(1) V. Richier Chronic,, lib. V, c. 4 et 6-10 ; le texte du traité est imprimé dans Calmet, Hist,, t. II, Preuves, col. cccclxzxvij et cccclxxxix.
(2) V. Richer, Chronic. lib. II. col. 5; Calmet, Notice, t, II, col.
(3) V. Philipp. lib. X, V. 883-386, dans le Recueil dès historiens
[a) V. jrmiipp. no. a, y.
de France, t. XVII, p. 348.
Une preave de lenr aisance est le grand nombre d*affranchissemenis accordés sous le règne de Ferri III. Outre les concessions de la Loi de Beaumont rappelées ci-dessus, beaucoup d*aSranchissements plus restreints furent alors octroyés par les seigneurs ; ils déterminaient ce que les habitants devaient pour chaque cheval, chaque bœuf, pour les cor\'ées, les amendes, etc.; en un mot, ils substituaient des redevances invariables à des exactions arbitraires (1). G*est un affranchissement de cette espèce qui fut concédé à la ville de Saint-Avold par Tévèque de Metz, Philippe de Florengcs (2). Quelquefois, les seigneurs se contentaient de donner à leurs sujets certaines exemptions^ ou certains droit-s dans les forêts, des permissions de chasser ou de pêcher. Les habitants de Saint-Dié avaient obtenu le droit de pêcher dans la Meurthe et ses affluents, les mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine, et en général tous les jours maigres, et de prendre autant de poisson qu'il leur en fallait pour leur consommation et celle de leur famille, pour en offrir à six de leurs voisins, et pour acheter un pain et une chopine de vin; et de plus tout individu dont la femme était c en gésine » pouvait également pêcher, tant qu*elle n^était pas rétablie (3).
On ne possède aucun renseignement précis sur la population de la Lorraine, du Barrois et des petits états voisins pendant le XIII* siècle; mais tout porte à croire que cette population était très-considérable, et peut-être aussi forte que celle d'aujourd'hui. Ce n'est pas, du reste, dans les villes qu'il faut chercher ses points de comparaison ; car la plupart des villes actuelles n'avaient que peu d'habitants. Néanmoins, Bar-le-Duc, Toul, Neufchâteau, Remiremont, Épinal, Saint-Dié étaient déjà des lieux importants. Verdun était certainement plus peuplé, au XIIP siècle, qu'il ne l'est au XIX'. L'évêque Guy de Mellotte,
(1) V. Calmet, Hist., t. Il, Pr., col. 875.
(2) V. ibid., 1. 1, supplém., col. 43-45.
(3) V. Essai chronologiqiMf etc., par M. Richard, p. 26.
ayant à se plaindre des entreprises que les Verdunois avaient faites contre son autorité,les excommunia, puis sortit de la ville, réunit des troupes et revint assiéger la cité épiscopale. Les bourgeois firent une sortie, et, si Ton peut s'en rapporter à la chronique qui a servi de base au récit de Dom Calmet, ils auraient compté treize mille combattants. Cette évaluation est évidemment exagérée, et Tancienne enceinte de Verdun n'était pas assez vaste pour contenir une population en état de fournir treize mille soldats ; mais l'assertion du chroniqueur démontre cependant que cette ville était très-peuplée (1). Metz offre le sujet d'une observation de même nature. L'évèque Renaud de Bar se réconcilia, en 1306, avec les Messins, contre lesquels il avait différents griefs, et, comme il avait juré de ne rentrer dans leur ville qu'en bonne compagnie, ce qu'il entendait d'une armée, il profita, pour ne pas manquer à sa promesse d'une procession, qui partait, le dimanche des Rameaux, de l'abbaye de Saint-Amould, située hors des murs, et se rendait à la cathédrale. On dit qu'il s'y trouva ce jour-là jusqu'à soixante mille individus (2). Il y avait, sans doute, dans cette procession bien des personnes attirées par la curiosité, mais il fallait toutefois que la population de Metz fut bien nombreuse pour former un pareil cortège. L'examen des titres et des chartes prouve, comme nous l'avons dit, que la plupart des villages actuels existaient déjà, et l'on en voyait quantité d'autres dont il ne reste maintenant que le nom, ou qui ne sont plus représentés que par une église, une ferme ou un moulin. Nous avons recueilli les noms
(1) Calmet, Hist., t. II, col. 302.
(2) Chronique du doyen de Saint-Thiébant (an. 1S06), citée dans YÉisi. de Metz^ t. II, p. 497 ; la chroniaue du doyen imprimée dans Calmet ne dit pas un mot de ce lait, et dans les chroniques publiées par M. Hu^enin le nombre des personnes présentes a la procession est évalue seulement à quarante mille (V. p. 36).
rr
de près de cent villages qui ont disparu de la sorte (1), et il en est probablement plusieurs dont le nom même n'a pas été conservé.
Ce n'était pas seulement la richesse du sol de la Lorraine qui avait ainsi augmenté la prospérité de ses habitants ; beaucoup d'entre eux en étaient redevables à leur industrie. La fabrication du sel continuait à occuper une foule d'indiWdus. Les salines étaient bien plus multipliées qu'elles ne le sont maintenant ; il y en avait à Vie, à Mojenvic à Marsal, à Salonne, à Dieuze, à Rosières, Albe, Morhange, Amelécourt, près de l'abbaye de Tholey et ailleurs encore. Les titres présentent fréquemment des mentions relatives aux salines, et l'on y rencontre des détails sur tout ce qui servait à cette industrie. Sessus était le nom du lieu où le sel se fabriquait ; le sesiut était une maison ou un clos, qui renfermait le puits salant, Tatelier et le logement des ouvriers. La poêle, ou chaudière dans laquelle on cuisait le sel, était appelée Enna, Inna^ Inea, InOy Inio^ et même jEneum, ce qui pourrait faire supposer que Ton employait des chaudières en airain. Les poêles se nommaient aussi patellce^ et, pour tirer Teau des puits, on employait une grue, que l'on appelait ciconia (cigogne), d'où est venue l'expression jtis ciconÎŒy qui désignait le droit de prendre de l'eau dans un puits salant (2).
Le fer était exploité, avec succès, dans divers lieux, notamment à Framont près de Senones, comme on l'a dit plus haut ; et on peut admettre que les forges lorraines fournissaient plus de fer que l'on n'en pouvait consommer dans le duché, et qu'une partie des produits de ces forges était exportée dans les états voisins.
Les cantons les plus stériles des Vosges avaient aussi leurs ressources. On sait que les sommets de la plupart des hautes
Ç) Nous en avons donné la liste (et cette liste n'est pas oom-
Îlète) dans les Mémoires de V Académie de Stanislas pour 1852, p. 0&-108.
($ V. Calmet, ibid., t. III, col. xxv et xxyj.
montagnes qui sillonnent cette contrée sont garnis d'une herbe abondante, mais que les arbres n'y croissent pas, à cause de la violence des vents et de la rigueur des hivers. Les habitants des vallées conduisaient sur le sommet de ces montagnes des troupeaux de bêtes à cornes, les y laissaient pendant tout Tété, et ne les faisaient redescendre qu'à rapproche des frimas. Le lait de ces troupeaux servait, comme aujoui'd'hui, à fabriquer des fromages, qui, malgré leur médiocre qualité, se vendaient facilement et devenaient l'objet d'un trafic assez étendu. Les Vosgiens préparaient aussi, sans parler de la bière et de la cervoise, une liqueur fermentée, que l'on appelait miessaude ou miessaulcj composée d'eau et de miel, ou même simplement d'eau que l'on jetait sur la cire, après l'extraction du miel, que l'on y laissait séjourner pendant quelque temps (1). La quantité de cire que Ton recueillait en Lorraine, et surtout dans le Barrois, rendait peu dispendieuse la préparation d'une pareille liqueur, qui avait de l'analogie avec l'hydromel.
On élève encore maintenant beaucoup d'abeilles en Lorraine, mais le nombre des ruches est bien moins considérable qu'autrefois ; on estime que depuis la révolution de 1789 la récolte du miel a diminué de moitié, et dans le siècle dernier elle n'était plus aussi productive qu'au moyen-âge. A cette époque, on laissait une multitude d'essaims s'établir librement dans le creux des vieux arbres, et on ne s'en occupait qu'au moment d'enlever les rayons. Plusieurs chartes prouvent combien la récolte du miel et de la cire était alors abondante. En 1367, Pierre de Montel, chevalier, donnait au prieuré de Beauchamp-en-Argonne les abeilles trouvées en épave sur le territoire de Gilancourt ; en 1396, Marie de France, fille du roi Jean et femme de Robert I*', duc de Bar, accordait au même prieuré toutes les abeilles qui seraient prises dans le pays. L'abbesse de Sainte-Glossinde, qui
(1) V. Essai chranologiqiM, etc., par M. Richard, p. 38.
percevait les dîmes du village de Leyr, avait la moitié des essaims que Ton découvrait dans la campagne et dans le creux des arbres (1). Lemoine cite, dans sdL Diplomatique pratique (2), un titre de 1399, duquel il résulte qu'il se faisait, dans le Barrois, un tel commerce de mouches que l« miel et la cire étaient comptés dans les menues dîmes. Quelquefois ces produits servaient à acquitter une partie des impôts. En U57, les habitants des villages de Moineville et de Valleroy s'engageaient à payer à Renaud V et à son fils Jean, comme prix d'une sauvegarde, une livre de cire pour chaque ménage, et une demi-livre pour chaque veuve (3). Le revenu que l'on tirait des ruchers fît prendre mille précautions pour en assurer la prospérité. Baluze a publié une formule ou une espèce d'exorcisme que l'on prononçait pour rappeler dans la ruche l'essaim qui prenait son vol (A). Le même sentiment a donné naissance, dans les Vosges, à certaines pratiques, les unes respectables, les autres superstitieuses. Ainsi, les habitants du Val-d'Ajol ont coutume de placer sur chaque ruche, le jour du vendredi saint, une petite croix de cire bénite, dans le but d'empêcher les abeilles de quitter leur demeure. Au Ménil et à Ramonchamp, on emploie, dans la même intention, une branche du buis, bénit le dimanche des Rameaux. Dans quelques villages, on s'abstient, avec le plus grand soin, de proférer auprès des ruches aucun blasphème, aucun jurement, aucun propos grossier ; sans quoi les abeilles ne manqueraient pas de s'enfuir. Ailleurs, on est persuadé qu'elles pendraient également la fuite, si leur propriétaire ne vivait pas en bonne intelligence avec sa femme ; si le bois et la paille qui composent les ruches avaient été dérobés ; et même, chose plus extraordinaire, si ces insectes n'avaient été acquis
(1) V. Calmet, Notice, t. I, col. 107 et 629.
(3) V. Calmet, ibid., t. II, col. 702,
(4) V. Capitulaires, édit. Chiniac, t. II, col. 663 et 664,
par don, par échange, ou avec un argent amassé au prix du plus pénible labeur (1).
Une autre source de richesses pour les Vosges était l'exploitation de leurs forêts de sapins, dans lesquelles on façonnait d'immenses quantités de bois de construction. Les rivières qui prennent leui*s sources dans ces montagnes, et particulièrement la Moselle et la Meurthe, permettaient, au moyen du flottage, de conduire à peu de frais les bois et les planches jusqu'à leur destination (2). Les mines d'argent découvertes dans le val de Liepvre continuaient à occuper un certain nombre d'ouvriers, et Boumon a conservé l'extrait d'un règlement fait, en 1250, par le duc Mathieu II pour les mineurs du val de Saint-Dié. Le directeur était chargé de donner des ordres et de faire les achats nécessaires à l'exploitation des mines ; il rendait compte, chaque mois, au receveur ducal. Le forveseur (forweser) devait payer les mineurs tous les qualre jours ; le houtmann entrait tous les jours dans la mine, comptait les ouvriers et fermait ensuite la barrière, afin que personne ne pût entrer ni sortir sans permission (3).
Le commerce de la Lorraine n'était guère plus considérable au XIII' siècle que dans les siècles précédents. Verdun, néanmoins, entretenait des relations mercantiles assez étendues. Aussi, lorsque les évêqucs se brouillaient avec les bourgeois, ils se hâtaient de bloquer la ville, et l'interruption des communi-
(1) OnditencoreàRochessonet à Cornimont: > Argent gagné avec « beaucoup de peine est toujours le meilleur pour se procurer des c abeilles > (Sot Torgent quo lo meu gainhi qu*on écheute évon di mouchattes). V. Trciditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de rancienne Lorraine, par M. Richard p. 47 et4iB.
(2) Dom Calmet cite un titre de 1302 contenant un accord pour le droit de passage des bois qui descendaient la Meurthe. V. Èist. de l'abbaye de Senones, chap. 23, ms. de la bibliothèque publ. de Saint-Dié.
(3) V. les Coupures, règne de Mathieu II, dans le recueil cité.
cations obligeait ordinairement les Verdunois à se réconcilier avec les prélats. Neufchâteaa faisait un négoce important, surtout avec la Champagne ; le 22 janvier 1297, Philippe-le-Bel avait mandé aux baillis et officiers-gardes des foires de Champagne et Brie de laisser trafiquer les bourgeois de Neufchàteau, Châtenoy et Frouard par tout le royaume, en marchandises permises et défendues, à condition de payer les droits ; et, le 13 février 1322, Charles-le-Bel ordonnait aux gardes des mêmes foires de ne plus molester à l'avenir les Neufchâtelois, qui lui avaient adressé leurs plaintes et représenté les lettres établissant leurs privilèges (1). Sarrebourg, qui appartenait aux évêques de Metz, était aussi fort commerçant ; Tévèque Jacques de Lorraine rétablit, en 1240, cette ville qui avait beaucoup souffert pendant les guerres auxquelles l'empire avait sei-vi de théâtre, confirma les droits des habitants et leur accorda l'autorisation d'avoir une banque (2). Mais le commerce intérieur était gêné par la multitude et la diversité des mesures. Chaque ville, pour ainsi dire, avait les siennes, et, lorsqu'en 1584, le duc Charles III voulut faire réduire au resal de Nancy toutes les mesures à grains en usage dans le duché de Lorraine, on n'en comptait pas moins de trente-trois (3). Au XIII* siècle, il y en avait davantage, car les abbayes elles-mêmes avaient leurs mesures particulières, et les employaient dans leurs transactions. En 1255, l'abbesse et le couvent de Bouxières, ayant fait une concession aux Templiers deXugney, stipulèrent que ces religieux leur donneraient, tous les ans, « à la Panthecoste, out (huit) resaux de nu blé à la mesure de l'Aglise de Buxeires » (4). En résumé, le commerce que la Lorraine faisait avec les
(1) Trésor des chartes, layette Neufchastel et Chc^stenoy, I, n" 17 et 132 ; V. aussi n»» 9, 11 et 18.
(2) V. Calmet, Eist., t. II, col. 280.
(3) V. Rogéville, Dictionnaire des ordonnances^ t. II, p. 49-58.
(4) V. le titre, dans Calmet, Hist.^t t. II, Preuves, col. cccclxxviij et cccclxxix.
pays voisins n'était pas sans importance, et nous avons mentionné qnelqnes-unes des denrées qu'elle exportait. Un assez grand nombre de marchands étrangers venaient habiter momentanément la ville de Metz, et il a été question plus haut de la contestation survenue entre les chanoines de la cathédrale et certains traficants de Huj, qui se disaient exempts de péages. Les négociants qui traversaient notre pays étaient parfois encore^ quoique bien plus rarement que dans les temps antérieurs, exposés aux entreprises de barons pillards et d*aventuriers sans emploi. En 1251, Mathieu II prit rengagement de faire restituer co qui avait été volé par un chevalier nommé Houard de la Feuillée, à des marchands étrangers, passant en Lorraine pour se rendre aux foires de la Champagne ; on voit, par ce titre, que Houard avait enlevé huit marcs d*argent, quinze cents esquirelles (1), cinq pièces de toile de cinquante aunes chacune, quarante aunes de drap gris d'Allemagne et un cheval (2). Les souverains réprimaient ordinairement les brigandages de cette nature, et, comme ils comprenaient fort bien que le négoce devait augmenter Taisance de leurs sujets, ils tâchaient de le favoriser, en améliorant les routes et en construisant des ponts sur les rivières ; au XIII' siècle, il y en avait un sur la Moselle entre Toul et Gondreville ; néanmoins, les péages établis sur ces ponts et à Tentrée des villes étaient encore très-onéreux.
Au reste, si le commerce n'entraînait loin de leur pays qu'un petit nombre de Lorrains, les croisades continuaient à en conduire beaucoup sur les rivages de l'Orient. Jérusalem était retombé entre les mains des Musulmans avant la fin du XII* siècle ; mais les villes de la côte étaient encore au pouvoir des Chrétiens, et l'Europe fit de nouveaux efforts, pendant une partie
(1) Peaux d^écurenils.
(S) V. le titre, ibid., col. cccclxvi\j.
du XIII* siècle, pour reconquérir le tombeau de Jésus-Christ (1). Une croisade fut prêchée en France, dans le cours de Tannée 1236, et une foule de seigneurs, de chevaliers et d*ecclésiastiques firent vœu de partir pour la Palestine. Henri II comte de Bar, Hugues III comte de Vaudémont, Hugues prévôt de Saint- Dié et doyen du chapitre de Toul, quelques chanoines et bourgeois de cette ville, et plusieurs chevaliers lorrains et barrisiens prirent la croix et s'embarquèrent pour l'Orient en 1239 (2). Peu de temps après l'arrivée des Lorrains, le duc de Bretagne fit une excursion, avec ses soldats, sur le territoire de Damas, et ramena quantité de chameaux, de chevaux et de buffles qu'il avait pris au Sarrasins. Le duc de Bourgogne, le comte de Bar et d'autres barons, désirant s'emparer d'un butin semblable, résolurent de faire une course dans les environs de Gaza, où paissaient des troupeaux considérables. On eut beau les conjurer de ne pas se séparer de l'armée chrétienne ; ils n'écoutèrent ni les prières de leurs compagnons d'armes, ni les ordres de Thiébaut IV, comte de Champagne, qui commandait les Croisés, et déclarèrent qu'ils étaient venus en Syrie € pour guerroyer les Infidèles ». Ils se dirigèrent du côté de Gaza et arrivèrent, sur le soir, au bord du torrent où ils auraient dû camper. Malgré les conseils du comte de Jafia, qui les suppliait de s'arrêter, ils marchèrent toute la nuit, dans l'espérance de surprendre les Sarrazins, et se trouvèrent à la pointe du jour, Sans un défilé, où ils firent halte jusqu'à ce que « les bestes fussent envoyéez « aux champs, et que les gens fussent au labourage ». Alors, pour ne pas perdre le temps, c les riches hommes firent mettre
(1) En 1214, Ferri comte de Toul, son frère Renard, seigneur de CouBsev, et quelques chanoines et bourgeois de Toul étaient partis pour 1 Orient. V. Calmet, Hist^y t. II, col. 153 ; Benoit, Hist. de Tout, p. 136.
(2) Ayant de se mettre en route, le comte de Vaudémont accorda aux religieux de Morimond Texemption de tout péage dans sa principauté. Y. Calmet, ibid., col. 236.
c les nappes à mangier le pain, les gallines et chapons, la chair f cuite qu'ils avaient apportée avec eux, sans oublier le vin en € bouteilles et en barils ». Cependant, le commandant de Gaza instruit de rapproche des Chrétiens, avait réuni tous les musulmans du pays et se présenta au moment où l'on s'y attendait le moins. Le duc de Bourgogne et le comte de Jaffa, qui avaient suivi à contre-cœur les comtes de Bar et de Montfort, étaient d'avis de battre en retraite et prirent, en effet, ce parti qui était le plus sage. Mais Henri H et le comte de Montfort ne voulurent pas se retirer, et, quoique bien inférieurs en nombre, s'avancèrent contre les Sarrasins ; qui firent tomber sur eux une grêle de flèches. Les archers chrétiens repoussèrent l'ennemi; malheureusement, les traits leur ayant manqué, celui-ci reprit courage et recommença l'attaque ; les comtes de Bar et de Montfort, à la tète de leurs chevaliers, chargèrent plusieurs fois les Sarrasins ; néanmoins et malgré des prodiges de valeur, les Chrétiens furent obligés de se réfugier dans le défilé où ils avaient séjourné le matin. Le commandant de Gaza, voyant l'impossibilité de les y forcer, feignit de prendre la fuite, et les croisés, dupes de cette ruse, quittèrent leur poste et poursuivirent l'ennemi qui les entoura. Après une longue et terrible lutte, ils succombèrent ; les comtes de Bar et de Montfort, couverts de blessures, furent faits prisonniers, et ceux de leurs soldats qui n'avaient pas péri eurent le même sort. Le comte de Champagne, instruit du péril que couraient ses compatriotes, accourait avec son armée, pour les dégager ; mais, lorsqu'il arriva en vue du champ de bataille, les Musulmans, qui achevaient de dépouiller les morts et les blessés, s'éloignèrent précipitamment, en emmenant leurs prisonniers, et l'on eut jamais de nouvelles de Henri II, qui, selon toutes probabilités, mourut des suites de ses blessures (1).
(1) Ce combat fut livré le dimanche après la fête de saint Martin 13 novembre) 1239. V. Michaud, Hist. des Croisades, 4« édit., t. , p. 78-85.
Cette funeste issue d'une entreprise à laquelle beaucoup de Lorrains s'étaient associés, répandit un grand découragement parmi ceux qui auraient voulu les suivre. Toutefois, on vit encore quelques chevaliers se mettre en route pour la Terre- Sainte ; en 12&0, Thierry de Morville-sur-Seille fît le voyage de Jérusalem (1) ; cinq ans après, mourut Guillaume de Thézey, qui s'était distingué dans la Palestine ; une tradition rapporte que Âncelin de Mailly, époux de Marie de Thézey, sœur ou proche parente de Guillaume, étant parti pour la croisade, sa femme mérita, par sa chasteté et ses autres vertus, le surnom de sainte de Mailly. Elle mourut au moment où son mari revenait dans son pays natal. Âncelin, ai^cabléde douleur, céda ses biens à son fils, se retira sur une colline peu éloignée de Mailly et y embrassa la vie érémitique, avec quelques hommes qui vinrent le prier d* être leur supérieur (2). Le duc de Lorraine, Mathieu II, avait fait vœu de se croiser ; mais différentes circonstances Tempêchërent toujours d'exécuter son projet. En 1270, deux chevaliers barrisiens, Guillaume de Clermont et Colard, son frère, vendaient au comte de Bar une partie de leurs domaines, afin de se procurer l'argent qui leur était nécessaire pour se rendre en Orient (3).
Une légende curieuse se rattache à Tune des dernières croisades, probablement à celle qui coûta la vie au comte de Bar Henri II. Un noble lorrain, Cunon sire de Réchicourt, fut fait prisonnier par les Musulmans et passa quatre années dans les fers ; un jour il adressa une fervente prière à saint Nicolas, qui était déjà regardé comme le patron de la Lorraine ; on ajoute que le lendemain, à l'entrée de la nuit, il se trouva subitement, et encore chargé de ses chaines, transporté devant l'église du
(1) V. Archives du dép. de la Meurthe, papiers de Vémigrè Mars
(2) V. Statistiqi^e de la Meurthe, par M. H. Lepage, t, IL p. 555 et 656.
(3) V. Calmet Notice^ t. Il, col. 659.
prieuré de Saint-Nicolas ; il frappa à la porte du prienre, et on ne voulut pas lui ouvrir à cause de l'heure avancée; mais, ayant révélé au prieur quel rêve celui-ci faisait au moment où son sommeil venait d'être aussi brusquement interrompu, Cunon fut introduit dans l'église, où il adressa des actions de grâce à saint Nicolas et suspendit ses chaînes à un des piliers de la nef. On ignore quelle est l'origine de cette pieuse légende ; ce qui est certain, c'est qu'autrefois les seigneurs de Réchicourt envoyaient une garde d'honneur pour accompagner la relique du saint évêque, dans la procession du 5 décembre ; que cette procession se faisait et se fait encore à l'entrée de la nuit, pour rappeler, dit-on, l'heure de la délivrance de Cunon ; et enfin, que jusqu'à la Révolution on a vu, dans l'église de Saint-Nicolas, les chaînes que le sire de Réchicourt y avait déposées comme un ex-voto.
Ce ne fut pas seulement dans la Syrie et la Palestine que les Lorrains et les Barrisiens allèrent combattre pour la cause du christianisme ; beaucoup d'entre eux prirent part aux croisades contre les Albigeois. Lorsque Simon de Montfort, rebuté de la résistance que lui opposait le château de Termes, était sur le point de perdre courage et de se retirer, l'arrivée d'un corps de Lorrains le tira de cette perplexité, et les attaques recommencèrent avec vigueur. Plus tard, quand il était occupé du siège de Lavaur, il fut joint par Léopold, duc d'Autriche, et par Thiébaut I", comte de Bar. La croisade de ce prince n'avait pas été toutà-fait volontaire ; il avait commis des ravages sur les terres de l'évêché de Metz, et,révêque Bertram s'en étant plaint au pape, celui-ci avait, sur le rapport de Gauthier, abbé de Saint-Urbain, condamné le comte à payer une indemnité au prélat et à porter, pendant quelque temps, les armes contre les Albigeois. Ces auxiliaires, qui étaient arrivés à Simon pendant le carême de l'année 1211, ne restèrent que jusqu'à la prise de Lavaur et retournèrent dans leur pays ; mais, peff de mois après,
Thiébaut P% le comte de Châlon-sur-SaAlfe et d'autres seigneurs amenèrent de nouveaux renforts. Le comte de Bar assistait au siège de Toulouse et conseillait à Simon de donner un assaut. Le siège ayant traîné en longueur, Thiébaut regagna le Barrois, et son départ, ainsi que celui des Allemands, affaiblirent notablement Tannée des Croisés. Pendant que ceux-ci attaquaient la ville de Moissac sur le Tarn, ils furent ralliés par une troupe de Lon*ains et d'Allemands, conduite par Renaud de Senlis, évèque de Toul, et par le prévôt de la cathédrale de Cologne (1). Plusieurs années après, Tévêque de Verdun Jean d'Apremont se croisa pour aller combattre les Albigeois ; mais, sa santé ne lui ayant pas permis d'accomplir son vœu, il envoya dans le Languedoc et entretint pendant un an un contingent de dix soldats (2).
Vers le même temps, une bande d'aventuriers pilla quelques cantons du comté de Bar et du temporel de Toul ; ils* disaient avoir pris la croix, et, sous ce prétexte, vivaient à discrétion dans les campagnes, où il se livraient à toutes sortes d'excès. L'évêque Renaud de Senlis fut forcé, pour réprimer ces brigandages, de lever des soldats et de placer de bonnes garnisons dans les châteaux de Bouvron et de Liverdun (3).
La popularité que les croisades conservaient, malgré les catastrophes qu'elles avaient causées, multiplia les fondations en faveur des chevaliers qui avaient fait vœu de lutter sans cesse pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Plusieurs nouvelles maisons de Templiers et d'Hospitaliers s'élevèrent dans le duché de Lorraine et le comté de Bar, pendant le XIII'' siècle. En 1219, Henri, fils aine de Hugues III comte de Vaudémont, bâtit le temple de Norroy, près de Mirecourt (4) ; et, dans la seconde
(1) y. Histoire du pape Innocent III et de ses contemporains y par Frédéric Hurler, trad. Haiber, t. III, p. 134,157, 161-163 et 215.
(2) V. Calmet, Hist., t. II, col. 275.
(3) Y. Benoit, :Qist. de Toul, p. 434.
(4) V. jBTt^. critique et apologétique de V ordre des Chevaliers du Temple dé Jérusalem^ ditsTempliers, par le P. M. Jeune, t.l, p. 362.
moitié du même siècle, Renaud, troisième fils du comte de Bar Henri II, dota le temple de Braux, situé dans un canton du diocèse de Chàlons-sur-Mame qui appartenait au Barrois (1). Malgré les accusations d*avidité et d'avarice qui commençaient à s'élever contre les chevaliers du Temple, ils comptaient en Lorraine de très-chauds partisans. Lorsqu'ils eurent, en Palestine, avec l'empereur Frédéric II des différends qui faillirent dégénérer en guerre ouverte, un seigneur lorrain, Gobert d'Apremont, prit avec ardeur le parti des chevaliers, et arbora son étendard sur les murailles du temple de Saint-Jean-d'Acre, pour annoncer qu'il était disposé à repousser, de concert avec eux, l'attaque de l'empereur (2).
Les Hospitaliers, qui n'eurent d'abord que la Maison de Saint- Jean-le-Vieil-Aître, en obtinrent d'autres un peu plus tard. Telle est notamment la coramanderie de Cuite-Fève, fondée dans les dernières années du XII* siècle, et augmentée, dans le siècle suivant, par Brun ou Brunon de Rosières et par son frère (qui était doyen de la cathédrale de Toul), par Albéric fils de Brunon, par Othon I" comte de Bourgogne, et par Simon II duc de Lorraine. Telles sont aussi la commanderie peu importante de Villoncourt, et celle de Robécourt, qui fut dès l'origine une Maison d'Hospitaliers et non de Templiers, comme l'avaient pensé le P. Benoit et Dom Calmet. Les commanderies lorraines de l'ordre de Saint-Jean ne fomiaient pas, à cause de leur petit nombre, une province particulière; elles dépendaient de la langue de France et du grand-prieuré de Champagne (3).
L'ordre Teutonique possédait quelques établissements dans
(1) V. Baugier, Mémoires historigues de la province de Cham» paffne, t. II, p. 396.
(2) Y. Âcta sanctorum augusti, t. IV, p. 881.
(3) Y. Notice sur quelques établissements de Vordre de Saint' Jean-de-Jérusalem, situés en Lorraine, par M. H. Lepage, p. 6, 36, 37, 48 et 49.
notre pays : à Trêves, à Metz, à Sarrebourg ; et les chevaliers de cet ordre étaient appelés en Lorraine les Blancs mantels, à caose de la couleur de leurs manteaux (1).
Plusieurs des Maisons appartenant aux Templiers et aux chevaliers de Saint-Jean renfermaient, comme nous Tavons fait observer, des hôpitaux destinés au logement des pèlerins et des voyageurs. Les asiles de ce genre et les hôpitaux proprement dits, déjà communs aux XII* siècle, le deviennent bien davantage dans le XIII*. Le testament du duc Ferri III en mentionne quantité ; la seule ville de Verdun renfermait autrefois deux grands hôpitaux ou maisons-Dieu, deux petits hôpitaux ou aumôneries, deux maladreries ou refuges de lépreux, et une aumône publique. En 1257, Thiébaut 11^ comte de Bar, construisait entre Maidière et Pont-à-Mousson un hôpital, qui devait être desservi par des religieux de Saint-Antoine-de-Viennois, connus dans notre pays sous le nom d*Antonistes ; ces religieux étaient déjà fixés à Pont-à-Mousson et administraient, sans doute, un hôpital qui s'élevait près du pont, sur la rive droite de la Moselle (2). La maison-Dieu de Toul existait au commencement du XIII* siècle (3) ; il en était de même de Thôpital de Lunéville (4) ; celui de Gerbonvaux fut fondé vers Tannée 1265 (5); il y avait près de l'abbaye de Stulzbronn un hospice dans lequel on entretenait continuellement treize pauvres (6) ; l'abbaye de Saint-Epvre avait aussi une maison du même genre (7). Un établissement plus remarquable était celui que
(1) V. Calmet Notics, t. Il, côl. 411.
(2) V. idem, ibid., col. 216 et 218 ; Hist., 1. 1, Preuves, col.
(3) V. idem, Notice, t. II, col. 621,
(4) V. Rogéville, ouv. cité, 1. 1, p. 579.
(5) V. Calmet, ibid., t. I, col. 753.
(6) Y. idem, ibid.. t. H, col. 540 et 542.
(7) V. idem, ibid., col. 609.
Ton voyait à Vergaville^ abbaye de femmes de Tordre de Saint- Benoit, située près de Dieuze ; les religieuses avaient ouvert une maison, où elles accueillaient les fous et les possédés, qu* elles soumettaient à un traitement dont on ignore la nature ; cet hôpital avait été créé dans les premières années du Xlll* siècle, et, comme l'entretien en était fort coûteux, le pape Clément IV permit, en 1265, à Tabbesse et aux religieuses de faire quêter dans les pays voisins (1).
Les abbayes et les prieurés contribuaient d*une autre manière au soulagement des infirmes et des misérables. Nous voulons parler de ces distributions de vivres et d'argent qui se pratiquaient, à certains jours, devant la porte des monastères. Le prieuré de Saint-Melaine de Vandœuvre faisait l'aumône tous les dimanches, aux pauvres qui la demandaient (2) ; les religieux du prieuré de Thicourt donnaient non seulement aux pauvres du lieu, mais encore à tous ceux du dehors (3).
De nouveaux hospices furent établis pendant ce siècle pour recevoir les lépreux, dont le nombre augmentait sans cesse (&). Les cérémonies observées pour la séquestration de ces malheureux offraient en Lorraine quelques particularités intéressantes. Quand un lépreux avait été déclaré tel sur l'avis des médecins, le juge ecclésiastique ordonnait de le conduire dans la maladrerie la plus voisine ; le jour fixé pour la cérémonie, le lépreux couvert d'un voile noir, se rendait au son de toutes les cloches, devant la porte de l'église paroissiale ; le curé, revêtu de l'aube et de l'étole, aspergeait le lépreux d'eau bénite et l'introduisait dans une sorte d'enclos, au milieu de l'église ; là se trouvait une
(1) V. Calmet, Notice^ col. 817.
(2) V. idem, ibid., col. 766.
(3) V. idem, ibid., col. 564.
(4) La lèpre ne disparut complètement de la Lorraine que vers le commencement du XVIi* siècle.
table sar laquelle on avait placé une housse ou robe longue, des gants, un baril, une cliquette et une pannetiëre; le lépreux entendait la messe et communiait ; puis le curé, portant une étole violette et un surplis, bénissait les objets déposés sur la table et disait au malade : c Prenez et revêtez en signe d'humilité, cet habit, sans lequel je vous défends de quitter désormais Totre maison, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Prenez ce baril pour y mettre ce que Ton vous donnera pour boire, et je vous défends expressément de vous désaltérer dans les rivières, ruisseaux, fontaines et puits communs ; de vous y laver et d'y laver vos draps, vos chemises et tout ce qui aurait touché votre corps. Prenez cette cliquette, pour vous souvenir qu'il vous est interdit de parler à qui que soit, si ce n'est aux personnes attaquées du même mal que vous. Si vous ne pouvez vous en dispenser, et que vous ayez besoin de quelque chose, vous le demanderez au son de cette cliquette, en vous tenant loin des gens et au dessous du vent. Prenez ces gants ; ils vous rappeleront que vous ne pouvez rien toucher les mains nues, si ce n'est des choses qui vous appartiennent et ne doivent passer entre les mains de personne. Prenez cette pannetiëre pour y placer ce qui vous sera donné par les gens de bien, et n'oubliez pas de prier Dieu pour vos bienfaiteurs. » Le curé remettait une aumône au lépreux, engageait tous les assistants à faire quelque offrande à ce malheureux, et le menait, avec la croix et l'eau bénite, dans la borde qu'il devait occuper. Le clergé et le peuple suivaient, en chantant les litanies et quelques psaumes. Arrivé devant la borde, le curé disait : « Haec requies mea in c sacculum sœculi ; hic habitabo, quoniam elegi eam ». Il introduisait le lépreux dans sa demeure et en fermait la porte, sur le seuil de laquelle il plantait une croix de bois ; il adressait ensuite un discours aux assistants, leur rec ommandait de prier pour celui qu'il venait de séparer du monde, leur défendait de l'injurier ou de le maltraiter, et conjurait les parents et amis du
lépreux de lai tenir compagnie pendant trente heures, afin d'adoucir les premiers instants de la séquestation (1).
L'esprit chrétien qui régnait dans toutes les classes de la société et multipliait les maisons-Dieu, les léproseries et les maladreries, destinées au soulagement des infirmités et des misères humaines, l'esprit chrétien, disons-nous, venait de donner naissance à de nouveaux ordres monastiques, qui allaient se répandre, avec une étonnante rapidité, sur la surface de l'Europe. Les Dominicains s'établirent à Metz dès l'année 1221, et la première pierre de leur église fut posée, l'année suivante, par l'évêque Conrad de Scharphennech, et par Guerric, que l'on regarde comme le plus ancien prieur de cette maison (2). Le couvent de Verdun fut fondé, la même année, par l'évêque Jean d'Apremont. 11 appela de Paris une petite colonie de Dominicains, auxquels il céda l'église Saint-Jean-l'Évangéliste, que Geoffroy d'Apremont père du prélat fit réparer, et une maison voisine, qu'ils convertirent en couvent (3). Ils ne s'introduisirent dans la ville de Toul que dix-huit années après, et ce fut seulement vers 1240, et sous l'épiscopat de Roger de Marccy, qu'ils y eurent un établissement (4). Les Dominicaines ou Damcs-Prêcheresses possédèrent aussi des maisons dans notre pays ; elles en avaient une à Metz avant 1280, et l'on a dit, dans le chapitre précédent, qu'elles se fixèrent à Nancy sous le règne de Ferri IIl. Les Dominicains lorrains comptèrent dans leurs rangs quelques hommes remarquables, et on leur confia la charge d'inquisiteur, charge qui semble n'avoir été qu'une sinécure. Ils se bornèrent,
(1) V. Essai chronologique y etc., par M. Richard, p. 49-51.
(1) V. Essai chronologique, etc., par M. Richard, p. 49«51.
(2) y. la charte de Conrad, dans Calmet,,J5rî9f., t, II, Preuves,, col. ccccxxxj. Le R. P. Lacordaire nomme Etienne le religieux qui fonda le couvent de Metz ; V. Vie de Saint Dominique, édit. in- 12, p. 175.
(8) V. Calmet. Notice, t. II, col. 806 et 807,
(4) V. idem, ibid,, coL 622.
en effet, pendant les XIII*, XIV* et XV* siècles, à exercer une surveillance générale, à peu près superflue, car aucune hérésie ne se montra dans les évÂchés de Metz, Toul et Verdun.
Les Franciscains, plus connus en Lorraine sous le nom de Cordeliers, y arrivèrent un peu après les Dominicains. On a écrit que le couvent des Franciscains de Metz remontait à Tannée 1216 ; mais c'est une erreur, et ils ne paraissent pas avoir pénétré dans cette ville avant 1230 ; ce qui est certain c'est que leur couvent était terminé en 1236 ; on y tint la même année nn chapitre provincial ; et Jean de Parme, ministre-général de rOrdre, y ouvrit un chapitre général en 1249 (1). Ils eurent des maisons à Toul et à Neufchâteau, quelque temps après, et ils en avaient une à Verdun depuis plusieurs années (2). Le zèle, la piété et les vertus des disciples de saint Dominique et de saint François leur procurèrent bientôt une grande influence, et les princes les employèrent dans les affaires qui exigeaient une probité et un désintéressement à répreuve. En 12&2, Philippe de Dreux, veuve de Henri II comte de Bar, choisissait pour un de ses exécuteurs testamentaires « Frère Jake le Prieur des Preschors de Metz » ; et en 1297, le duc Ferri 111 chargeait du même office « lou Gardien des Frères Meneurs dou Nuef-Chastel, « qui que il fust, et lou Prieur des Prachours de Toul, qui que « il fust » (3).
Les anciens ordres religieux commençaient à décliner; la régularité se maintenait, mais la vénération des peuples s'était dirigée d'un autre côté, et les donations ne s'adressaient plus que bien rarement aux grandes abbayes et à leurs prieurés ; quelques-uns de ces monastères étaient même tombés dans un état voisin de la misère, par suite de la mauvaise administration
(1) V. Wadding, Annales Minorum, t. III, p. 208.
(2) V. Calmet, Hist.,t. II, col. 348 et 405; Notice, t. II, col. 807.
(3) V. les deux titres, dans Calmet, Hist,^ t. IL Preuves, col. oeoclTy et dxlxj.
temporelle ou des dilapidations de leurs abbés et de leurs prieurs. Lorsque Widric de Senones fut nommé abbé de Saint- Epvre, il trouva cette maison dans un extrême dénuement ; il n'y avait dans les écuries qu'un âne qui apportait, tous les jours, le bois nécessaire pour la cuisine ; le mobilier avait été aliéné ; les calices, les chapes de soie et les ornements de l'église étaient engagés à une femme de Metz ; les fermes et les autres propriétés avaient été les unes données en gage et les autres vendues (1).
Certains monastères avaient, au contraire, vu leur prospérité s'accroître d'une manière imprévue ; tel était le prieuré de Sain- Nicolas-de-Port, qui doit sa naissance h un pèlerinage. Vers la fin du XI* siècle, les Turcs Seldjoucides détruisirent la ville de Myre, et le corps de son saint évêque fut transporté à Bari, sur les côtes de la mer Adriatique. Un seigneur lorrain, appelé Albert, qui avait sans doute pris part à l'enlèvement de ces précieuses reliques, obtint une phalange d'un doigt du Saint, et en fit présent à une chapelle de la Vierge qui s'élevait sur le bord de la Meurthe, près ou même dans l'intérieur du village de Port. Un pèlerinage s'y établit et devint, en peu de temps, tellement fréquenté que le prieur de Varangéville fixa auprès de cette chapelle quelques-uns de ses religieux. Au XIl" siècle, il fallut bâtir une nouvelle église, qui fut consacrée, en 1193, par Eudes de Vaudémont, évêque de Toul ; et on construisit, à côté de cet édifice, un prieuré qui dépendait de l'abbaye de Gorze, comme celai de Varangéville. Bientôt le village de Port s'augmenta et devint une petite ville, riche et commerçante. Les manufactures de draps occupaient une partie des habitants, et de nombreux orfèvi-es étîilaient les produits de leur industrie. Richer de Senones assure que de son temps, c'est-à-dire au XIII* siècle, on voyait à Saint-Nicolas un grand concours de Bourguignons,
(1) V. Richer, Chronic, lib, IV, c. 24.
de Français et d'Allemands (1) ; chacun déposait une offrande dans réglise ; chacun voulait aussi rapporter quelque chose chez soi, et cet usage fut la principale cause de T étonnante extension que prit le commerce de cette petite ville. Les pèlerins qui voyageaient en troupes à cause du peu de sûreté des routes, s*en retournaient précédés d'une bannière ; et les abbés de Gorze avaient, par des conventions conclues, en 12A3 et 1273, avec les ducs Mathieu II et Ferri III, assuré aux marchands de Saint-Nicolas le privilège de fabriquer et de vendre ces bannières.
On ne connaît que deux abbayes fondées pendant le cours du XIIP siècle : le monastère de Sainte- Hould ou Hoïlde, ordre de Citeaux ; et Tabbaye de Saint-Nicolas-des-Prés, voisine de Verdun, et dans laquelle Tévêque Jean d'Apremont établit une colonie de chanoines réguliers et de Tabbaye Saint-Victor de Paris (2). Le monastère de Sainte-Hould fut créé par quelques femmes de distinction, qui s'étaient réunies pour se livrer à la pratique de la vie religieuse, sons la direction d'Agnès de Champagne, veuve de Renaud II, comte de Bar. Lorsque le quatrième concile de Latran, tenu en 1215, eut prescrit à toutes les communautés de ce genre d'adopter une règle approuvée par l'Église, ces femmes embrassèrent la règle de Citeaux et transformèrent leur retraite en abbaye (3).
En 12/i3, Elisabeth comtesse de Blisecastel fonda, près de Sarreguemines, le monastère de Graffenthal, qu'elle donna à des religieux guillelmites. Les Trinitaires, qui s'occupaient, comme on sait, du rachat des Chrétiens faits prisonniers par les Musul-
(1) V. Richer, Chronic. lib. Il, c. 23.
(2) Cette fondation, commencée en 1226 ou 1227, ne fat complétée que beaucoup plus tard ; V. Calmet, Notice, t. II, col. 294 et
(3) V. Idem, Sist,, t. II, Preuves, col. ccccxlix-cccclij.
mans, eurent, en 1239, une Maison à la Marche-en-Barrois ; ils en possédaient une à Metz des Tannée 1198 (1).
Divers usages singuliers qui s*étaient introduits dans certains monastères, ou dans les rapports que ces établissements religieux avaient les uns avec les autres, méritent d'être signalés. Depuis le IX* siècle, l'abbaye d'Étival, dans laquelle les Prémontrés entrèrent vers Tannée 1147, était soumise aux abbesses d'Andlau. Une transaction, conclue en 1172, rendit la sujétion moins étroite ; mais, aux termes delà transaction, Tabbé d'Etival était tenu de demander Tinvestiture à Tabbesse, qui ne pouvait la refuser, si Télection avait été régulière et approuvée par Tabbé-général de Prémontré ; Tabbé d*Étival devait, tous les ans, célébrer une messe solennelle dans Téglise d'Ândlau, le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul ; enfin, il était obligé d*accompagner Tabbesse de ce monastère lorsqu'elle allait à la coui* de Tempereur (2). Une convention arrêtée entre les religieux de Mureaux et ceux de Vaux-en-Ornois, au sujet de quelques dillérents survenus entre eux, porte que le moine qui violait la convention devait se rendre dans Tabbaye lésée ; il y entrait, les pieds nus, et tenant des verges dont Tabbé le frappait, s'il le jugeait à propos ; pendant le repas, le coupable restait au milieu du réfectoire, ne prenait que du pain et de Teau, et de retour dans son monastère, devait continuer ce régime tous les vendredis, pendant une année entière (3). Les religieux repoussaient, avec une grande vigueur, les tentatives que plusieurs prélats faisaient pour s'immiscer dans leur gouvernement intérieur. En 1300, Tévêque de Toul, Jean de Sierck, excommunia les moines de Tordre de Cluny qui habitaient les prieurés de Vandoeuvre et
(1) Y. Galmet, EiiU, t. II, col. 290 et 291 ; EiiU de Metz, t. II, p. 448.
(2) V. Calmet, Notice, t. I, col. 419.
(3) V. idem, ibid., t. II, col. 759.
:e Frnvifle. parce qn'il avait on croyait aroir à s'en plaindre ; ruais es rpiiirieax, fai.^ani f/onne contenance, se rendirent au -mode [nll avait con^o<jaé et rexcommunièrent Ini-même, en verra d'une bulle da pape Célestin 111, confirmée par Innocent III et Innocent IV , et par laquelle les moines de Cluny étaient autorisés à agir de la sorte envers ceux qui les avaient injustenmit frappés de censures (1).
An XIII* siècle, la ^~ie commune n'était plus connue ni pratiquée dans les chapitres des cathédrales. On avait néanmoins adopté des coutumes qui en conservaient le souvenir ; c'est ainsi qu'à Verdun les dignitaires du chapitre donnaient, aux fêtes de Noël, Pâques, Pentecôte et Toussaint, et la veille de ces quatre solennités, un repas aux chanoine^, aux chapelains et aux enfants de chœur de la Cathédrale. Cette église se montra plus que les autres églises lorraines, soigneuse de garder certains rites et certaines cérémonies qui rappelaient les usages liturgiques des premiers siècles. Celui des chanoines qui officiait prononçait l'introït en s'avançant vers l'autel ; il baisait le livre des Évangiles, allait ensuite s'asseoir, lisait dans cette position, répitre, le graduel et l'évangile, et ne remontait à l'autel que pour réciter l'offertoire ; le vin et l'eau étaient versés dans le calice au commencement de la messe ; Toblation du pain et du vin se faisait par une seule oraison, et les chanoines demeuraient debout pendant l'élévation (2). La ville de Verdun fut une des premières à célébrer la Fête-Dieu ; un curé de la paroisse Saint-Amand, ancien chapelain du pape Urbain IV, introduisit dans sa paroisse cette fête et la procession solennelle qui en est l'accessoire, longtemps avant qu'elles fussent adoptées par l'Église universelle (3).
(1) V. Calmet, Hist., t. II, col. 414.
(2; V. idem. Notice, t. II, col. 793-795.
(3) V. Wasseboupg, Antiquitez de la Gaule Belgique, f» ccclxxvj recto.
Un concile provincial tenu à Trêves, en 1232, fit plusieurs règlements fort sages sur Tadministration des sacrements, sur les mœurs et le costume des ecclésiastiques et sur d'autres sujets. Il fut interdit aux clercs d'entrer dans les cabarets, si ce n'était en voyage ; de paraître dans les églises ou en public revêtus d'une simple tunique, d'avoir des chapes à manches, et de célébrer la messe sans souliers ou sandales ; le concile prononça la peine de la suspense contre les clercs qui auraient fait des conjurations par l'inspection de Tongle ou de l'épée ou de quelqu' autre manière, et l'excommunication contre les laïcs coupables de la même faute. Il prescrivit aux curés ou vicaires qui jouissaient d'un revenu de huit marcs d'argent d'entretenir un raaitre d'école (1) ; et ce statut démontre que l'enseignement semblait alors un peu négligé. Les écoles épiscopales et monastiques tombaient, en effet, dans une décadence presque complète, et la fondation des universités, qui leur enleva d'abord une partie de leurs élèves, finit par leur porter un coup mortel. L'histoire ne nous a presque rien conservé au sujet des écoles de Metz ; elles existaient cependant encore, et l'écolâtre était toujours et continua d'être le premier des officiers de la cathédrale. Il avait sa place au chœur à côté d'un des archidiacres, et une mense séparée de celle du chapitre (2). Il y avait aussi des études dans l'abbaye de Saint-Arnould vers la fin du XIII' siècle ; elles étaient dirigées, à cette époque, par un scholastique appelé Nonus (3). La ville de Sarrebourg possédait également une école, et le titre de fondation de la collégiale de cette ville (an. 1256) mentionne le scholastique chargé de dispenser, ou peut-être seulement de surveiller l'enseignement (4). Les
(1) V. Calmet, Hist., t. II. col. 254 et 255.
(2) V. Eist. de Metz, t. II. p. 589 et 590.
(3) V. Calmet, ibid., col. 480.
(4) V. idem, ibid., t, II. Preuves.^ col. cccclxzx.
écoles de Verdun, qui étaient bien déchues dans le XII* siècle, ne se relevèrent pas, à cause de la prolongation des troubles dont cette ville était le théâtre. On n'y vit plus aucune étude régulière ; roffice d*écolâtre fut supprimé, ou bien ceux qui furent chargés de ces fonctions, autrefois si importantes, se bornèrent à donner aux enfants de chœur quelques leçons de lecture et de chant (1), Verdun eut toutefois pour évéque, dans les dernières années du XIll* siècle^ un savant distingué^ le jurisconsulte Jacques de Ruvigny ; mais il ne put remédier à ce désordre. L*école épiscopale de Toul, plus heureuse, compta des écolâtres de mérite, notamment Jean de Bourlémont et Othon de Granson, qui monta sur le siège épiscopal de Toul dans les premières années du siècle suivant (2). Ces maîtres, et d*autres dont nous ne connaissons pas les noms, foimèrent de bons élèves, parmi lesquels nous citerons seulement Tévèquc Gilles de Sorcj. De son temps, le droit civil et le droit canonique étaient enseignés dans les écoles de Toul.
Une cause de la décadence qui atteignit Tinstitution des écoles ecclésiastiques est la prédominance de la langue française. Tant que les diplômes et les chartes avaient été rédigés en latin ; aussi longtemps que Ton n'avait pas employé une autre langue dans les chroniques et les écrits de toute nature, beaucoup de personnes avaient été contraintes de se livrer à l'étude du latin, et on ne pouvait nulle part l'apprendre aussi bien, aussi facilement et avec autant d'économie que dans les écoles épiscopales et monastiques. Au XIIP siècle, il s'opéra une révolution presque complète dans les chancelleries et dans la littérature profane ; nous n'ajoutons pas dans la langue elle-même ; cas il est certain que le Roman, devenu plus tard le Français, a été parlé en Lorraine dès le moment de sa formation, et nous
(1) V. Rousael, Hist. de Verdun, p. 172.
(2)V. Benoît, Hist. de Toul, p. 436 et 467.
avons cité des faits qui ne laissent pas le moindre doute sur ce point. On sait que Nantère, abbé de Saint-Mihiel, était souvent employé dans les négociations diplomatiques par le duc bénéficiaire Thierry, parce que ce religieux était « lingua; gallicœ pcritia facundissimus j>. Quelques temps après, Tévèque de Toul, Pibon, allemand de naissance, ne pouvait se faire entendre de ses diocésains^ qui parlaient c loquelam prius inauditam ». Cest seulement au commencement du XIII* siècle que Ton se mit à rédiger en langue française les titres et les chartes (1). Dom Calmet a imprimé un diplôme de Tannée 1 20& , écrit en latin, mais dans lequel on rencontre quelques mots français (2). Les premières pièces en langue vulgaire paraissent avoir vu le jour à Metz (3). C*est d*abord un atoury contenant des dispositions relatives au maintien de la paix publique et à la répression de divers délits ; il est sans date, néanmoins il a certainement été publié entre 1212 et 1220 (ii). Les années suivantes nous fournissent plusieurs autres titres français de différente nature (5). En Lorraine, nous n*en trouvons pas avant Tannée 1230; au mois de décembre de cette année, Mathieu II et le comte de Bar conclurent un traité par Tentremise des comtes de Champagne et de Boulogne, et ce traité fut écrit en Français (6);
(1) Il y en a cependant de plus anciens, et on trouve dans la section domaniale des archives de Tempire, série T, 291, n« 70, un registre contenant la collation du vidimus d'une charte donnée en 1118, par Renaud I*' comte de Bar. M. N. de Wailly a publié cette charte dans ses Eléments de paléographie ^ t. I, p. 159 et 160.
(2) V. Hist., t. II, Preuves, col. ccccxiv-ccccxvj.
(3) n existe aux archives de Tempire, section domaniale, un cartulaire dans lequel on trouve des copies de deux actes, peu importants, qui concernent notre pays et remontent à Tannée
(4) Il a été imprimé {Hist. de Metz, t. III, p. 177-179) d*aprè8 Toriginal qui est conservé dans les archives de cette ville.
(5) V. ibid., p. 182, 183, 185, 187, etc.
(6) Il est imprimé dans Calmet, ibid., col. ccocxlij-ccccxliv.
c'est aussi dans cet idiome que fat donnée la charte d*affranchissement de Monrille-snr-Seille, en 1232, cle jordes octaves de la nativitei nostre signor > (1).
La langue française fat «nplojée bien plustôt encore dans les livres. On a vu qoe Gauthier de Metz avait dès le Xll* siècle, composé un poëme didactique intitulé : Le Mappemonde (2). Vers la fin du même siècle ou dans les premières années du Xlll*, les hérétiques qui s'étaient introduits dans le diocèse de Metz avaient traduit en langue vulgaire plusieurs livres de F Ecriture sainte (3). Ce fut dans la même langue que Michel Errard, valet de chambre ou chambellan de Thiébaut l*', écrivit sur le règne de ce prince de curieux mémoires, que Ton a rajeunis au XV' siècle, et dont il nous reste des fragments qui nous ont été bien utiles pour éclaircir certaines parties de Thistoire de Thiébaut. Errard, né à Bar-le-Duc, en 1178, était venu en Lorraine à la suite d* Agnès de Bar, épouse de Ferri 11, puis était passé au service du fils aîné de cette princesse (&).
Quoique Tusage de la langue française tendît à se généraliser, il est notoire que le latin était encore compris de beaucoup de personnes. An commencement de l'année 12&5, un italien apporta en Lorraine un manuscrit du poëme latin connu sous le nom d'École de Saleme, qui contient un certain nombre d'aphorismcs médicaux et hygiéniques. Tout le monde voulut en avoir des copies, et plusieurs rapprirent même par cœur, c dont médcc cins, ajoute Thierriat, eurent grand déboire et chagrin. Les
(1) V. Archives du dép. de la Menrthe, papiers de rémigré Mars. M. H. Lepage a, comme nous Tavons déjà dit, publié cette charte dans le Journal historique des communes de la Meurthe.
(2) Nous renvoyons à ce que nous avons dit de cet écrivain dans le 1. 1 ; V, particulièrement la note 1 de la p. 406.
(â) L^abbé Lebeuf a publié, dans les Mémoires de Tancienne académie des inscriptions et belles-lettres (t. XVH, p. 725 et 726), deux fragments d*nne traduction française de la Bible qu*il attribue aux hérétiques messins.
(4) V. le Recueil de Mory d*Elvange, ms. n* 27.
c susdicts médicamenteurs crièrent bien haut, et n'avoient pas € grand tort (car pouvait-dn parier alors qu'un chascun ne € voulant d'eux en avant, eux seroient sans argent ne praticque « quelconque) ; pourquoy firent poursuivre ledict porteur, et « voulurent mettre en prison et son livre brûler. » Mais l'Italien parvint à s'enfuir; « pourquoy, ajoute Thierriat, (les médecins) « furent grandement honnis et jouez, d'autant qu'un chascun € s'enquit par mémoire des susdits versets (1) ».
Ce fait est pour ainsi dire le seul qui se rattache à l'histoire des sciences dans notre pays pendant le siècle que nous venons de parcourir ; mais nos annales et nos archives ne sont pas aussi stériles sous le rapport des beaux-arts, et particulièrement de l'architecture. Le VIII* siècle vit, en effet, créer plusieurs de nos édifices religieux. La cathédrale de Toul fut commencée dans la première moitié de ce siècle. Vers l'année 1286, l'évêque Conrad Probus résolut de construire les voûtes de l'abside et des nefs latérales, et du consentement de son clergé, retint pendant trois ans, pour les appliquer à cette dépense, les revenus de tous les bénéfices vacants dans le diocèse, à charge toutefois de pourvoir d'une manière convenable à l'entretien des ecclésiastiques qui les desserviraient (2). A Metz s'élevait la belle église abbatiale -de Saint-Vipcent, dont on avait jeté les fondements en 1248. Les Carmes de la même ville édifiaient aussi, dans la seconde moitié du XIII" siècle, une église magnifique, qui n'est malheureusement pas venue jusqu'à nous (3). On continuait les travaux de la cathédrale de Verdun, et l'évêque Albert de Hirgis fit paver en mosaïque l'abside occidentale ; car cette église avait, comme diverses basiliques allemandes, deux absides : l'une du coté de l'orient, l'autre vers l'occident, et chacune renfermait un autel à
(1) V. MêmoireSy règne do Mathieu II, dans le recueil cité.
(2) V. Calmet, Hùt., t. II, col. 412.
(3) V. idem, Notice, t. I, col. 393 et 843.
peu près semblable ; on bénissait l'eau dans Tabside occidentale à certaines fêtes, et Ton y célébrait l'office du "Vendredi-Saint (1). La ville de Nancy fut ornée de quelques monuments religieux ; on y bâtit la première église Saint-Epvre, remplacée, au XV* siècle, par celle qui existe encore aujourd'hui ; et les Dames- Prècheresses, qui habitaient l'ancien palais des ducs, y construisirent une église, qu'elles ne firent pas voûter, et dont on voyait la charpente (2).
Plusieurs cloitres remarquables datent ou dataient de la même époque ; tel est celui de la cathédrale de Toul, qui est composé de vingt-huit travées ; tel était le beau cloître de l'abbaye de Senones (3).
Les monuments lorrains du XIIP siècle ne présentent pas de caractères qui les séparent, d'une manière bien tranchée, des monuments élevés dans les provinces voisines. Ils appartiennent d'ailleurs à deux styles assez distincts ; les plus anciens nous fournissent des exemples du style de transition, qui rattache l'architecture romane du XII* siècle à l'architecture ogivale primitive, tandis que les plus récents nous offrent des modèles de celle-ci. Pendant la période de transition, le plan des églises diffère peu de celui qui avait été précédemment adopté ; seulement les absides sont toutes polygonales. On commence à rencontrer, entre les arcades qui donnent accès aux nefs latérales et les baies supérieures, cette galerie, tantôt obscure, tantôt éclairée, que les archéologues nomment triforium. Les arcades sont souvent supportées par des piliers monocylindriques rappelant ceux de l'architecture romane ; mais ces piliers sont surmontés de faisceaux de colonnettes, qui vont soutenir les nervures des voûtes. Les bases et les chapiteaux des piliers et
(1) V. Calmet, Notice, t. II, col. 789.
(2) V. Lionnois, Hist. de Nancy, t. I, p. 220 et 267.
(3) V. Richer, Chronic, lib. IV, c. 22.
des colonnettes ont plus d'un trait de ressemblance avec les bases et les chapiteaux romans, et les tailloirs ont conservé une grande épaisseur. Les fenêtres, quoique souvent encore en pleincintre, s'allongent, et Tony aperçoit quelques meneaux. Un peu plus tard, c'est-à-dire vers le milieu du XIII* siècle, une nouvelle transformation s'opère ; l'architecture ogivale prend définitivement la place du style roman, et l'arc à plein-cintre, qui caractérisait ce dernier, ne se montre plus que rarement et par exception. Le plan des églises est toujours à peu près le même ; et, chose à noter, on ne voit pas en Lorraine, comme ailleurs, les nefs latérales se prolonger et se réunir derrière l'abside, pour le deamhulaiorinm. Les fenêtres sont divisées par des meneaux peu compliquées, qui tracent des ogives et des roses ; les colonnes très-élancés se groupent en faisceaux ; les chapiteaux couverts de feuillages variés, fouillés avec soin et ordinairement empruntés à la flore du pays, n'offrent plus d'analogie avec les chapiteaux romans ; enGn, les contreforts sont couronnés de clochetons et de pinacles, et Ton rencontre déjà des arcs-boutants d'une grande élégance, qui rattachent les contreforts des nefs latérales à ceux de la nef principale (1).
Tous ces travaux entraînèrent d'énormes dépenses , et , comme les constructeurs des édiflces religieux dont il s'agit n'avaient pas toutes les ressources nécessaires, ils eurent recours à un expédient qui n'a pas cessé d'être employé depuis ; nous voulons parler des quêtes faites au loin, au moyen d'émissaires munis d'une recommandation écrite, émanant d*un personnage plus ou moins considérable. Lorsque l'on éleva la belle église Notre-Dame à Trêves, les fonds dont on pouvait disposer ayant été assez promptement épuisés, on quêta dans le diocèse de
(1) V. le Mémoire de M. Prost (de Metz) sur la claBsificatioll chronologique des édifices religieux de pays messin.
Trêves et dans les évêchés limitrophes (1). Les Cannes de Metz, qui éprouvèrent le même embarras, sollicitèrent et obtinrent de révèque Laurent, en 1275, l'autorisation de faire des collectes dans la ville épiscopale et dans tout le diocèse (2). Le chapitre de Munster, ayant commencé à réédifier son église sur un plan trés-vaste, reçut du pape Innocent IV la permission de quêter dans les pays voisins, et des indulgences furent accordées à ceux qui contribuèrent à cette bonne œuvre (3).
Ce n'était pas seulement la bâtisse des églises qui exigeait une dépense extraordinaire; les magnifiques ornements dont elles étaient décorées entraînaient aussi de grands frais ; souvent, il est vrai, des bienfaiteurs opulents se chargeaient de cette décoration ; et c'est ainsi quel'évêque de Toul, Roger de Marcej, fit placer des vitraux peints dans plusieurs fenêtres de sa cathédrale, que l'on reconstruisait alors (û). Des peintures murales couvraient les parois intérieures des églises ; mais ces représentations ont malheureusement disparu, ou Ton n'en aperçoit plus que de fdibles vestiges. Dom Calmet dit que, de son temps, on voyait encore des peintures très-antiques dans la partie conservée de l'ancienne église de Vignot, qui devait remonter au moins au XlIP siècle, puisque la nouvelle avait été élevée au commencement du XV* (5). Richer nous a laissé des détails intéressants sur les travaux que Ferri, prieur de Xures, fit exé-
(1) V. Brower, Ann. Trev., t. II, p. 138.
(2) V. Calmet, Hist., t. II, col. 393.
(3) On trouve aux archives du département de la Meurthe une copie du bref pontifical et de la lettre des chanoines qui y était annexée. Cette copie fait partie du fonds contenant les titres des églises de Munster et Romécourt. Elle était destinée au quêteur qui parcourut le diocèse de Trêves ; aussi les caractères en sont en partie détruits, le parchemin est usé et déchiré. M. H. Lepage a publié une traduction des deux pièces dans les Mémoires de l'Académie de Stanislas pour 1849, p. 396-402.
(4) V. Calmet, ibid., col. 294.
(5) V. Notice, t. II, col. 861.
cuter dans ce petit monastère qui dépendait de Tabbaye de Senones. Il agrandit le chœur de Téglise, le décora de peintures murales et de vitraux, et y plaça un autel consacré à saint-Jacques, et orné de bas-reliefs dorés. Il rétablit le cloître et le revêtit complètement de briques émaillées ; enfin, il rebâtit en pierres tous les édifices du prieuré, et entoura d^une forte muraille les dépendandances rurales elle-mcmes (1). Louis, abbé de Saint-Vanne, non content de jeter les fondements d'une basilique détruite avant le milieu du XV*" siècle, donna à son abbaye une quantité d'ornements précieux, entre autres un devant d'autel en argent, d'un travail admirable (2). Les tombeaux formaient à cette époque, une des principales décorations des églises ; on en érigeait quelquefois à des personnages morts depuis longtemps. Antoine abbé de Senones, décédé en 1136, avait été inhumé dans l'église de l'abbaye, et Richcr rappoi-te que, près d'un siècle après, il sculpta lui-même le tombeau de ce religieux, et y représenta l'effigie d'un abbé tenant sa crosse à la main (3). Au talent d'artiste, Richer joignait celui d'écrivain, et sa chronique de Senones, à laquelle nous avons faits de si nombreux emprunts, est une mine féconde pour l'histoire de la Lorraine et même des pays voisins (4).
D'autres lorrains se distinguèrent soit par leurs écrits, soit par leur science, pendant le cours du XIII* siècle ; nous nommerons Jean de Sierck, évêque de Toul, savant canoniste, et auteur d'un Apparatus sur le sixième livre des Décrétales (5) ;
(l)r V. Chronic, Senon., lib. IV, c. 36.
(2) V. Wassebourg, f» ccclxj r».
(3) V. Chronic. lib. H. c. 21.
(4) La chronique de Richer est imprimée partiellement dans le Spicilége de d*Achéry,et dans les Preuves de l'Histoire de Lorraine par Dom Calmet.
(5) Ce livre n'a été composé que dans les premières années du XIV* siècle.
le jurisconsulte Jacques de Ruvigny, qui composa des commeutaires sur le Digeste, sur le code Justinien, ainsi qu^un traité des fiefs, et qui, après avoir enseigné avec succès en Italie, revint dans sa patrie et monta sur le siège épiscopal de Verdun (1) ; Pierre, dominicain de Metz, auquel on doit un commentaire estimé sur le livre des Sentences (2). Enfin, nous rangerons aussi parmi les hommes qui illustrèrent la Lorraine, bien qu'il n*en fût pas originaire, Jacques Pantaléon de Troyes, successivement archidiacre de Liège, évéque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et pape, sous le nom d*Urbain IV.
(1) V. Calmet, Bibl, lorr., col 855-857.
(2) V. Echard, de Scriptor, ordin. prœdicat., t. I, p. 450.