CHAPITRE II
PBRRi IV (1312-1328)
Ferri IV n'eut pas plustôt rendu les derniers devoirs à son père, qu'il fut obligé de s'occuper de trois affaires fikïheuses qae Thiébaut n'avait pu régler : la querelle avec la France au sujet de Ncufchâteau ; le traité à conclure avec le comte de Bar, qui était toujours prisonnier ; enfin, les précautions à prendre pour calmer le mécontentement de la noblesse devenu plus vif que jamais. Le nouveau duc parvint à sortir des embarras qu'il rencontrait de toutes parts, mais ce ne fut pas avec un égal succès.
Il eut d'abord le projet de faire oublier l'espèce de procès que son père avait eu à soutenir au sujet de Neufchàteau, et il espérait que le comte de Champagne ne ferait pas de grands efforts en faveur d'un traité qui n'avait pas encore reçu d*ex^ cution. On ne sait trop quelles étaient les intentions du comte, mais les bourgeois de Neufchàteau se tenaient sur leurs gardes. Les moteurs de la première sédition, Wiriet, Humbelot et Le Petit, engagèrent leurs citoyens à invoquer de nouveau la protection du comte de Champagne , et ces derniers, suivant le conseil qui leur était donné, pressèrent Louis de leur faire obtenir satisfaction. Ferri fut cité au criminel ; il se rendit à Paris, au mois de juin 1312, comparut le 17 du même mois devant le tribunal du comte, succomba, malgré sa défense, et se remit à la volonté de ce prince pour ordonner de haut et de bas au sujet des griefs articulés par les Neufchàtelois.
Les conditions que Louis imposa à Ferri IV furent semblables à celles que Thiébaut II avait acceptées cinq mois aupai*avant(l). Le duc de Lorraine prêta foi et hommage au comte pour Neufchàteau et les autres lieux qui relevaient de la Champagne, s'obligea à les remettre entre les mains de son suzerain jusqu'à ce que le traité fût exécuté (2), promit de respecter les droits des habitants de Neufchâteau, de réparer les violences commises contre eux, et de supporter les dépenses que le procès avait occasionnées. Le duc obtint, non sans difficulté, que ceux qui avaient accompli les ordres de son père contre les bourgeois , et notamment l'archidiacre Philippe de Sierck, Amould de Sierck, son frère, et le sire de Florenges seraient à l'abri de toutes condamnations et ne payeraient aucuns dommages-intérêts (3) . Ce succès rendit les Neufchàtelois plus entreprenants que jamais ; le traité de 1312 fut suivi de nouveaux troubles (4) , et Ferri, que ces querelles fatiguaient, saisit l'occasion de céder Neufchâteau. Sa mère, Isabelle de Rumigny, quoique assez âgée, épousa, en 1314f le connétable Gaucher de Châtillon, dont le fils, Guy de Châtillon, s'était marié avec Marie de Lorraine, fille d'Isabelle et de Thiébaut II, et Ferri IV abandonna pour douaire à cette dernière princesse la ville dont nous parlons. Gaucher, négociateur du traité de 1312 qui avait procuré aux
(1) L^original des lettres que le roi de Navarre-comte de Champagne donna, à cette occasion, le 17 juin 1312, est au Trésor des chartes, layette Neufchastel et Chctstenoy^ I, n<> 15.
(2) Le comte les fit occuper pendant quelque temps ; V. Calmet, Eist., t. IL col. 438.
(3) Le Trésor des chartes renfermait autrefois (layette citée, n<» 14) rorigioal d'autres lettres que le comte de Champagne avait données le même jour que les précédentes (17 juin 1312), et qui concernaient Philippe de Sierck et ses consorts.
{k) V.d'Elvange. Recueil pour servir à l'histoire métallique, etc., règne de Ferri IV.
bourgeois une victoire presque complète, devait leur plaire beaucoup plus que le duc de Lorraine. Aussi, tant que cette ville resta au pouvoir du connétable, ils eurent soin de se tenir fort tranquilles* Gaucher, de son côté^ s'abstint de tout ce qui aurait pu donner des inquiétudes ; mais il s*avisa de battre monnaie, et une pareille entreprise fut la source de différends assez graves entre lui et le duc de Lorraine. Selon Ferri IV, Tabandon momentané qu'il avait fait de Neufchàieau ne pouvait conférer au connétable le droit d*y frapper des monnaies ; Gaucher soutenait obstinément le contraire ; enfin, les parties s'arrangèrent, et le 20 septembre 1318, Ferri et Gaucher convinrent que celui-ci jouirait du droit que le premier lui avait contesté (1) ; les monnaies du connétable devaient avoir le même poids et le même titre que celles de Ferri ; le duc de Lorraine s'engageait à les laisser circuler dans ses états, concurremment avec ses propres monnaies, et le traité lui réservait la moitié des bénéfices que Gaucher pourrait faire (2). 11 y eut toutefois plus tard de nouvelles difficultés à l'occasion de l'atelier monétaire que le connétxtble avait créé à Neufchâteau, et ces difficultés furent terminées, en 1321 (le 28 juin), par une autre convention aux termes de laquelle Gaucher se servit exclusivement du coin ducal (3).
La vigilance et la fermeté dont Ferri faisait preuve, quand il s'agissait de défendre ses droits sur la propriété de Neufchâteau, démontrent que, s'il avait, dans un moment de lassitude, consenti à céder ce lieu pour quelques années, il le regardait néan-
(1) Un des originaux est au Trésor dos chartes, layette citée n« 16.
(2) Les monnaies frappées à Neufchâteau par Gaucher de GhfttilloQ ne sont pas très-rares. M. de Saulcy en a décrit quelques* unes dans ses Recfierc?ies sur les monnaies des ducs hérêdUa%r€s de Lorraine^ p, 58-60, et pi. IV, n»* 16 et 17. Daby en a donné d'autres.
(3) V. Calmet, Hist.^ t. II, col. 440.
moins comme très-important; aussi le voit-on, mé014jrt)endant qae Gaucher était en possession de Neufbhâteau, résister au roi de France, Philippe V, qui voulait, comme tel, exercer un droit de suzeraineté sur cette ville. En 1318, il présenta à Philippe un acte émanant de Henri, sire de Blâment, Henri III^ comte de VaudémoBt, et Mathieu de Beaufremont, lesquels attestaient que Neufchàteau ne dépendait pas et n'avait jamais dépendu des rois de France ; que par conséquent Philippe n'y avait aucun dominium ; qu'il n'y pouvait lever aucun impôt ; et de plus que les bourgeois de cette ville, loin d'être obligés envers lui, étaient entièrement étrangers à sa juridiction (1). Cette attestation, comme il est facile de le remarquer, n'avait d'autre but que d'empêcher le roi et ses successeurs d'établir sur Neufchàteau une suzeraineté qui appartenait aux seuls comtes de Champagne, et le duc de Lorraine, en faisant usage de l'acte, ne prétendait nullement éluder les traités intervenus entre les comtes et ses prédécesseurs. Nous avons insisté sur ce point, parce que plusieurs de nos historiens (2), ne comprenant pas le sens de l'attestation, ont supposé qu'elle était destinée à démontrer que le duc de Lorraine était seul et souverain seigneur de la ville dont il s'agit. Philippe-le-Bel, d'abord comme époux de Jeanne, plus tard comme tuteur ou mainbour de son fils Louis, et ce dernier lui-même, après qu'il fut monté sur le trône de France, avaient exercé différents droits sur Neufchàteau, toujours cependant en qualité de comte de Champagne, ou comme représentant le souverain de cette province ; mais, après la mort de Louis X, sa fille Jeanne ayant hérité de la Champagne, il semble que le roi de France, qui était, à la vérité, mainbour de la princesse, voulait se faire personnellement reconnaître seigneur suze-
(1) L'original de Tattestation est au Trésor des chartes, layette citée, &• 135.
(2) V. notamment Hugo, p. 125 et 126; Calmet, Hist.y t, H, col. 438.
rain de Nvofchàteau, et c'est tout ce qae Tattestation de 1318 avait poarrésaltat de prévenir.
Pendant que les ducs, et particulièrement Ferri IV, ne négligeaient rien pour sauvegarder leurs droits, les Neufchâtelois montraient une égale énergie en défendant les privilèges qui leur avaient été concédés depuis près d'un siècle. Au moyen-âge, quand un prince avait des réclamations à former contre un de ses voisins, il faisait souvent arrêter et retenir, jusqu'à ce que justice lui fût rendue, les sujets de ce dernier qui avaient le malheur de tomber entre ses mains. Ils devenaient en quelque sorte des otages qui répondaient de l'accomplissement des obligations contractées. Les bourgeois de Neufchâteau, qui se trouvaient dépendre à la fois des comtes de Champagne et des ducs de Lorraine, furent, à ce qu'il parait, en butte à plusieurs avanies de cette nature. Pour y remédier, ils réclamèrent et obtinrent, en 132& et les années suivantes, de Jean de Sarrebriick damoiseau de Commercy, de Thomas Bourlémont évêque de Toul, de Thiébaut sire de Blâment, d'Érard seigneur du Châtelet, et de Liébaut de Beaufremont, des attestations qui devaient empêcher le retour de vexations semblables. Ces personnages affirmaient que les Neufchâtelois ne devaient pas être arrêtés pour répondre des dettes de leurs souverains, attendu qu'ils n'étaient pas sujets des ducs de Lorraine, dont ils reconnaissaient toutefois l'autorité dans certaines limites (1).
Il faut maintenant revenir à l'histoire de Ferri IV, que nous avons interrompue pour réunir tous les faits concernant la ville de Neufchâteau. On a vu précédemment que les bourgeois de cette commune « avoient en conseil maints chevaliers des plus < grands » ; et, bien que Tbierriat ne le dise pas, il est permis
(1) V. au Trésor des chartes, lavette citée, les pièces n«> 31 et 32; V. aussi Calmet, Hist, généalogique de la Maison du ChâUlêt^ Preuves j p. xij.
de supposer que les nobles qui encourageaient ainsi les bourgeois dans leur résistance étaient des membres de F Ancienne Chevalerie, mécontents des empiétements de Thiébaut II. Ce prince n*avait, pendant tout son règne, négligé aucune occasion d'abaisser la noblesse; les États de 1306 avaient ratifié le règlement qu*il leur avait présenté pour fixer d'une manière invariable. Tordre de la succession dans la maison ducale ; et il est probable qu'il ne donnèrent que malgré eux force à ce règlement, et qu'en leur demandant de le sanctionner, le duc comptait mettre ses descendants à l'abri de l'intervention de la noblesse dans les affaires de succession, en tranchant à l'avance les questions qui pouvaient être soulevées. Il avait, à la vérité, fait une concession importante dans son testament; mais cette concession, comme il arrive toujours, avait rendu plus exigeants ceux qui en avaient profité. Dès l'année 1312, le mécontentement de plusieurs seigneurs dégénéra en révolte ouveHe. Jean, comte de Dachsbourg et Louis, comte de Réchicourt, qui occupaient deux des premiers rangs parmi les nobles lorrains, ne voulurent pas reprendre de Ferri les fiefs relevant du duché. Le prince résolut de contraindre les deux comtes à remplir leur devoir, et s'avança, à cet effet, vers Blâmont. Il les rencontra entre Tabbaj^e de Hesse et Lorquin et leur fit essuyer une défaite complète. Jean I", comte de Salm, se chargea d'obtenir leur pardon, et Ferri consentit à ne pas les accabler ; mais ils furent obligés de se rendre à Nancy et de prêter foi et hommage au duc de Lorraine (1). Celui-ci profita de sa victoire pour porter de nouvelles atteintes aux droits de la noblesse, et sa politique fut suivie avec persévérance et habileté par tous les ducs qui régnèrent pendant le XIV' siècle et le premier tiers du XV*, jusqu'à l'avènement de René d'Anjou ; car ce dernier fut, comme nous le verrons, forcé d'acheter, au prix
(1) V. Benoît, Origine de la Maison de Lorraine, p. 320.
d'une partie de son autorité, Tappui de rAncienne Chevalerie, qui le soutint contre les prétentions du comte Antoine de Vaudémont. Ferri IV publia une ordonnance qui avait pour but, en déracinant un abus assez commun, de lui concilier la faveur des habitants des campagnes. < Attendu que les sieurs de la Cheva- « lerie et nobles qu'avoient fiefs, dit Thierriat, estoient en us et < coustume d*appréhendcr à corps et nourrir es prisons leurs « ... serfs et cultivateurs, sans qu'aucun pusten entendre chose « quelconque, et dont le paure peuple cstoit en grande clameur « et requérance, fut dict et ordonné en ces termes : Ne devront a penre en gagière ne butins, ne engins que sont d'usage en « labeur, ne appréhender à corps pour quel débit (dette) et fors- « payement que soit, voire tel que soit mien ou por mi, aucun « serf que soit en mestier de faire labeur en terre, voire en « vignes (1). » Un autre édit frappa de peines plus sévères que celles dont les délits ordinaires étaient punis, les individus qui commettaient un attentat contre les possessions ou les serviteurs du prince. Ainsi, celui qui insultait une femme de l'hôtel ducal acquittait une amende trois fois plus forte que celle qu'il aurait payée, si cette femme n'avait pas fait pas partie de la maison du souverain. Celui qui volait « dans la chambre ou l'hostel de « Monseigneur » payait le double de la valeur de l'objet enlevé, ou bien il était « estraint de verges et corgées, au vouloir du « mayeur, si n'avoit pour faire payement et rançon ». Un troisième édit prononça la peine du fouet contre les faux monnoyeurs (2) ; ils s'étnient beaucoup multipliés, et l'exemple donné par Philippe -le-Bel et quelques autres princes avait porté ses fruits ; mais comme cette industrie clandestine menaçait de diminuer notablement les revenus des souverains, en
(1) V. Mémoires, règne de Ferri IV, Recueil cité.
(2) V. Bournon, Coupures, règne de Ferri IV, Recueil cité.
jetant, d'ailleurs, le trouble et la défiance dans le commerce et dans les transactions des particuliers, on prit des mesures pour la réprimer.
La Chevalerie soumise et réduite à Timpuissance de tenir en échec l'autorité ducale, il ne restait plus à Ferri IV qu'une affaire à terminer; c'était le traité que l'on négociait depuis si longtemps, et dont le comte de Bar attendait avec impatience, la conclusion qui devait lui rendre la liberté. Comme cette conclusion paraissait plus éloignée que jamais, à cause de la difficulté de concilier les prétentions des parties, le duc et le comte prirent pour arbitre leur suzerain à tous deux, Louis, roi de Navarre-comte de Champagne. Ce fut l'évêque de Metz qui eut ridée de recourir à l'intervention de Louis, car il désirait vivement ouvrir la prison du comte de Bar, qui n'avait subi une aussi longue captivité que pour avoir embrassé la cause du prélat. Celui-ci avait offert à Ferri IV une somme considérable pour la rançon du comte, et le duc n'avait pas agréé la proposition ; mais l'arbitrage de Louis une fois accepté, les négociations marchèrent plus vite, et le 20 mai 131&, un traité définitif vint terminer cette longue querelle. Les dispositions contenues dans la convention sont trop nombreuses pour être toutes rapportées ici, et nous nous contenterons d'indiquer les plus importantes.
Le duc de Lorraine remettait en liberté le comte de Bar et tous les gentilshommes faits prisonniers, avec lui, à la bataille de Frouard, à l'exception de Raoul de Louppy et de Jean de Deuilly, qui avaient conclu des traités séparés. Le comte s'engageait à payer à Ferri quatre-vingt-dix mille livres tournois ; vingt mille livres devaient être versées à Neufchàteau , à la Saint-Jean suivante ; il était obligé de solder trois autres sommes de vingt mille livres chacune aux fêtes de Noël en 13U, 1315etl/il6; plus une dernière somme de dix mille livres, pour sûreté de laquelle l'évêque engageait au duc les fiefs que le
sire de Blàmont tenait de lui ; Edouard était aussi contraint de donner en nantissement, pour les soixante milles livres payables en 1314, 1315 et 1316, les châteaux et chàtellenies de la Mothe, Gondrecourt, la Marche, Conflans et Ghàtillon, et la mouvance du comté de Vaudémont, qui resteraient au duc de Lorraine, si le comte n'était pas en état de remplir ses obligations. Quant aux dommages-intérêts que les parties contractantes réclamaient pour les dégùts respectivement commis sur leurs domaines, on convint de s*en rapporter à Testimation de Jean 1" comte de Salm, de Jean sire de la Fauche, et de deux autres arbitres. Ils devaient parcourir le théâtre des hostilités et prononcer ensuite, après enquête, sur la valeur des réparations. Le roi de Navarre régla que Ferri IV ferait hommage à révoque de Metz pour les fiefs qui relevaient du prélat, à moins que le duc ne préférât les abandonner ; mais le roi refusa de prononcer sui* les prétentions de l'évêque et de Ferri au sujet de la saline d'Amelécourt.
Le sire de Blâment, qui avait rendu de grands services au duc et puissamment contribué au gain de la bataille de Frouard, ne fut pas oublié dans le traité. Edouard lui paya cinq mille tournois, lui restitua deux villages qu'il avait enlevés, et lui permit de construire une forteresse dans un domaine relevant du Barrois. L'évêque, de son côté, promit quatre mille livres au sire de Blâment et consentit à annuler la sentence qui avait été prononcée à Vie, chef-lieu du temporel de l'évèché, et par laquelle le comte avait été dépouillé des fiefs qu'il tenait du prélat, pour avoir fait la guerre à son suzerain ; l'évêque et le sire de Blâment devaient relâcher leurs prisonniers, partager par moitié les forêts de Turquestein, de Blâment et de Bon- Moutier, dont la propriété était contestée, et posséder en commun et par indivis plusieurs villages où ils avaient tous deux des droits ; enfin, le vassal jurait de ne s'allier avec aucun prince étranger, sans en avoir préalablement obtenu la permission de l'évêque.
Quand le duc de Lorraine et le comte de Bar eurent accepté ces conditions, ils firent serment de les observer scrupuleusement, et de payer, en cas d*infraction , une amende de quarante mille marcs d'argent : vingt mille pour le comte de Champagne, et vingt mille au profit du roi de Frauce. Le traité, conclu à Bar-sur-Âube, ayant été ratifié, le 21 juin, par le roi Philippe-le-Bel, reçut immédiatement son exécution (1). Edouard remit à Ferri les châtellenies de Gondrecourt, la Marche, Conflans-en-Bassigny, Ghâtillon et la Mothe, et versa une partie des quatre-vingt dix mille livres. Au reste, il ne put jamais s'acquitter complètement, et la ville de la Mothe demeura entre les mains du duc de Lorraine. Le comte de Bar fit^ en même temps, signifier à Henri III, comte de Vaudémont, qu'il devenait vassal de la Lorraine jusqu'au 25 décembre 1316, et même pour toujours, si le duc ne recevait pas, ce jour là, une somme de vingt mille livres (2). Mais Edouard avait un trop grand intérêt à ne pas perdre la mouvance du comté de Vaudémont ; il paya les vingt mille livres le 25 décembre 1316, et les comtes de Vaudémont redevinrent vassaux de ceux de Bar.
Malgré la longue détention qu'il venait de subir, et le ressentiment que les rigueurs de Thiébaut II et de Ferri IV avaient dû faire naître dans son cœur, Edouard I*' comprit la nécessité de s'unir étroitement au duc de Lorraine, pour résister plus efficacement à leurs ennemis communs, et peut-être afin de déjouer les calculs des monarques français, qui semaient la discorde chez leurs voisins. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce traité fut, comme le précédent, conclu en présence et sous la garantie de Louis X, qui était monté depuis peu de temps sui* le trône.
(1) V. Calmet, Eist., t. II, col. 444-488.
(2) Dom, Calmet a publié (ibid., t. II, Preuves, col. dlxv) des lettres d'Edouard I«r relatives à la cession de Thommage de Vaudémont.
Au mois de juillet 1315, Ferri IV et le comte de Bar jurèrent de s'entr'aider dans toutes leurs guerres ; quinze jours après en avoir été averti, chacun des deux contractants devait marcher au secours de son allié, avec cent hommes d*armes, chevaliers ou écuyers, et trois mille hommes de pied, sans rien demander pour leur dépense pendant la route ; mais, après leur arrivée, ils étaient entietenus par le prince qu'ils venaient défendre. Si Tun des deux alliés avait besoin d'une prompte assistance, Tautre était tenu de partir, sans profiter du délai de quinzaine, et même sans avertissement, et d'amener avec lui tout ce qu'il pourrait réunir de soldats. Si le duc ou le comte était obligé de s'absenter, il désignerait, avant son départ, un seigneur qui conduirait les auxiliaires et remplacerait le prince dans les circonstances prévues par le traité. Les contractants promirent de ne conclure aucune ligue, ni aucune alliance l'un sans l'autre, et interdirent expressément à leur sujets et à leurs vassaux de se faire la guerre ou de ravager leurs domaines, sous peine de restitution, et même de prison, dans le cas où les infracteurs seraient insolvables. Le duc et le comte stipulèrent qu'ils ne réclameraient aucune indemnité pour les pertes qu'ils éprouveraient dans l'exécution de la convention, et déclarèrent que celui qui aurait besoin de secours payerait les rançons des chevaliers et des soldats faits prisonniers ; ils comprirent dans le traité l'évéque de Metz Renaud de Bar et le sire de Blàmont ; de plus, il convinrent que, s'il survenait entre eux une contestation, ils nommeraient chacun deux arbitres, à la décision desquels ils seraient forcés de se conformer (1).
Cette convention fut très-avantageuse à Ldonard I*' ; assuré d'une longue paix, il s'occupa à cicatriser les plaies que la guerre avait faites à ses états ; car, pour verser, même partiel-
(1) V. Calmet, HisL, t. II, col. 446 447.
lement, rénorme rançon que Ferri IV avait exigée, le comte avait été obligé d*établir des impôts fort onéreux, et dont on ne connaît pas la nature. Comme il n'avait subi toutes ces pertes que pour le compte de Tévêché de Metz, il tâcha d'obtenir une indemnité de Renaud de Bar. Le prélat avait garanti le paiement de dix mille livres de tournois ; mais cette assistance était bien insuffisante ; enfin, Févêque Âdhémar de Monteil, un des successeurs de Renaud, promit, en 1328, à Edouard de lui remettre une somme de quarante-un mille livres de tournois à titre ce dommages-intérêts et pour d'autres causes. Le comte reçut en gage les châteaux et châtellenies de Conflans-en-Jarnisy et de Condésur-Moselle, qui ne furent jamais dégagés et se trouvèrent définitivement annexés au Barrois (i).
Quelque temps après qu'il eut conclu ces importants traités avec le comte Edouard, le duc de Lorraine transigea avec son frère Mathieu, qui réclamait sa part dans la succession de Thiébaut II. Ferri lui céda Passavant, Darney, Bainville et d'autres lieux moins considérables, à charge d'en faire hommage au duc, et à condition de n'élever à Tavenir aucune prétention sur la succession de Thiébaut^ ni sur celle d'Isabelle de Rumigny, veuve de ce prince. La transaction est du mois de juin 1316. Quatre années auparavant, Ferri avait désintéressé de la même manière son frère Hugues, sire de Rumigny et de Boves, en lui abandonnant le château de Saulru, situé près de Nancy, avec les fossés et les pourpris qui en dépendaient, plus une rente de cinq cents livres de petit tournois ; et le sire de Rumigny avait pris l'engagement de renoncer à la part qui lui revenait dans les biens de son père et de sa mère (2).
Ferri avait épousé, au mois de juin 1304, c'est-à-dire huit
(1) V. Hist. de Metz, t. II, p. 533.
(2) V. Calmet Hist,, t. II, col. 442 et 443.
ans avant de monter sur le trône, Isabelle, fille d'Albert roi des Romains, et par conséquent petite-fille de Rodolphe de Habsbourg. On assigna pour douaire à la princesse la partie ducale de la ville de Saint-Dié et les cbàteaux de Belroiiard (1) et de Spitzemberg ; mais, en 1326, après la mort d'Isabelle de Rumigny, le duc substitua à ce douaire la ville de Neufchàteau, qui avait formé celui de sa mère (2).
L'alliance de Ferri IV avec une femme de la Maison d'Habsbourg, alliance qui paraissait devoir être fort avantageuse à ce prince, devint plus tard pour lui l'occasion d'un événement fâcheux. L'empereur Henri VII étant mort en Italie, le 24 Qoùt 1313, les électeurs se mirent en devoir, l'année suivante, de lui donner un successeur. Les archevêques de Mayence et de Trêves, Waldemar électeur de Barndebourg, Jean roi de Bohême, Jean duc de Lauenbourg, et Louis duc de Bavière se réunirent à Francfort, et après avoir vainement attendu les autres électeurs, proclamèrent ce dernier comme roi des Romains, le 18 octobre 13 U ; mais, en même temps, Rodolphe comte-palatin du Rhin, frère de Louis, Rodolphe électeur de Saxe, Henri duc de Carinthie, et Henri de Brandebourg, frère puiné de l'électeur, s'assemblèrent dans un faubourg de Francfort, et, de concert avec l'archevêque de Cologne, qui avait envoyé sa procuration, choisirent pour roi des Romains le duc d'Autriche Frédéric-Ie-Beau, fils aine d'Albert, et petit-fils de Rodolphe de Habsbourg. Les deux compétiteurs s'étaflt fait sacrer et couronner, l'un à Bonn, l'autre à Aix-la-Chapelle, se disputèrent Tempire les armes à la main. Comme leurs forces étaient à peu près égales, la guerre fut longue et sanglante. Ferri IV se déclara pour son beau-frère
(1) Ou Boauregard. Nous avons, par distraction, écrit Belrouart, ci-dessus, p. 137.
(2) L*original do Tactc do cession se trouve dans le Trésor des chartes, layettes Neufchastel et Chastenoy, I, n» 30*
Frédéric, se rendit ea Allemagne, avec un corps de Lorrains, prit part à plusieurs campagnes, et se distingua dans un combat livré près de Strasbourg, en 1320. Deux ans après, Frédéric pénétra dans la Bavière ; une bataille décisive s'engagea près de Mulildorff (diocèse de Saltzbourg). Frédéric complètement défait, tomba au pouvoir de son rival, avec son frère et le duc de Lorraine, et fut enfermé dans le château de Trausnitz.
Ferri ne resta pas longtemps prisonnier du roi des Romains ; Charles IV roi de France, demanda la liberté de son vassal, et Louis s'empressa de l'accorder, mais après avoir exigé de Ferri la promesse de ne plus se mêler des affaires de l'Empire (1). Il était urgent que le duc revint dans ses états, qui se trouvaient en proie à l'anarchie et venaient d'être désolés par la famine. Ce fléau avait été amené par des pluies excessives, qui causèrent partout des inondations désastreuses ; on dit aussi que les réservoirs souterrains des eaux étant trop remplis causèrent des éboulements, et que des torrents furieux s'échappèrent et ravagèrent diverses vallées. Dès l'année 1314, la famine régnait en Lorraine; elle était accompagnée d'une effrayante mortalité, produite soit par une maladie contagieuse, soit par la misère et les privations ; en 1315, « fut si grant chier temps, lit-on dans « les Chroniques de Metz^ que la quairte de bled valloit xviij « solz de metsains ». Alors furent les grandes pluyes par toutte « France, lesquelles continuèrent par l'espace de deux ans ; a pour laquelle chose fut si grant chier temps que à celle cause « y eut grant peuple et grant bestial qui moururent » . La cherté des vivres fut de longue durée; car en 1318 « valloit « encore la quairte de bled xvj solz, et la quairte de vin xiv, « qui est oit grant chier temps, sellon la monnoie qui ....corroit ; « car ung florin d'or ne valloit que xij ou xiij solz ». La misère
(1) Benoît, Origine de la Maison de Lorraine^ p. 326.
et la mortalité ne cesseront qu'en 1319; <r en la dicte année, « ajoutent les Chroniques de Metz, il pleust à Diou de ester la « grant famine qui trop avoit duré, et la grant mortalité de « gens et bestes ; et furent, moyennant la graice de Dieu, a touttes choses remises en bon terme, et ne vallust plus la « quairte de bleb que iiij solz, qui estoit un grant marchié, « sellon la soufferte que Ton avoit eue (1) ».
La disette et les maladies qui la suivirent enlevèrent, dit*OD, le tiers de la population de la France et des pays voisins ; une telle évaluation est exagérée, mais il est certain que ces fléaux firent de terribles ravages, et pendant longtemps, quand on voulait parler d'une famine extraordinaire, on ne manquait pas de rappeler celle de Tannée 1315. Quelques chroniqueurs rapportent que les loups, enhardis par la faim, entraient dans les villages pour y enlever tout ce qu'ils rencontraient, et que Ton vit des malheureux détacher des gibets les corps des suppliciés et se procurer ainsi une horrible nourriture.
La guerre vint ensuite exercer ses dévastations dans notre patrie. La querelle qui agitait TEmpire divisait également les esprits en Lorraine. Ferri IV s'étant déclaré pour Frédéric d'Autriche, le comte de Bar et le sire ou damoiseau de Commercy prirent parti pour Louis de Bavière ; les villes épiscopales se mêlèrent à ces dissensions, entretenues par les émissaires que les deux compétiteurs envoyaient de tous côtés pour grossir leurs forces. Les nobles profitaient de ce prétexte et de Tabsence du duc, pour tacher de s'enrichir aux dépens de leurs voisins. Vers l'année 1320, une confédération de cinquante gentilshommes guerroyaient contre les bourgeois de Toul ; ceux-ci firent des courses sur les domaines de leurs ennemis, pillèrent et incendièrent plusieurs villages ; les gentilshommes s'avan-
(1) y. Les Chroniqites de la vilU de Metz, p. 87 et 88.
ccrent jusque dans les environs de Toul et y commirent de nombreux dégâts ; le duc de Lonaine cl le comte de Bar, dont les états avaient à souffrir de ces courses continuelles, offrii'cnt leur médiation ; elle ne fut pas acceptée, et ces princes ne purent même empêcher beaucoup de leurs sujets de s'associer aux etinemis des Toulois. L'évêque de Metz, Henri, fils de Humbert dauphin de Viennois, tâcha aussi de rétablir la concorde ; mais ses efforts ne furent pas plus heureux que ceux des princes séculiers. Sur ces entrefaites, les Messins s'unireut aux bourgeois de Toul et mirent en campagne une petite armée, qui rencontra les gentilhommes près de Dieulouard et leur fit éprouver une défaite. Les nobles, furieux d'avoir été battus par des bourgeois, ne voulurent plus rien entendre ; un second échec qu'ils essuyèrent, près de Gondreville, les rendit néanmoins plus traitables ; après avoir repoussé les propositions de paix, ils finirent par en faire enx-mèmes, et un arrangement, dont on ne connaît pas les clauses, vint terminer les hostilités (1).
Le traité n'était pas encore conclu, lorsque lé comte de Bar déclara la guerre à Jean, comte de Luxembourg et roi de Bohême, et, comme il craignait que Ferri IV ne soutînt ce prince, il acheta sa neutralité, en lui cédant le haut-domaine des châteaux de l'Avant-Garde, Pierrefort, Bouconville, Nonsard et Sommedieu, pour lesquels les comtes de Bar devinrent vassaux des ducs de Lorraine (2). La guerre, commencée en 1322, dura une année seulement ; dès le 28 mai 1323, Edouard et Jean se réconcilièrent, et le fils aine du comte épousa la fille aînée du roi de Bohême, qui lui donna en dot seize mille livres tournois.
(1) Y. Benoît, Hist. de Toul, p. 475 et 476.
(2) L'accord des deux princes est imprimé dans Calmet, Hist,, t. Il, Preuves, col. dlxxviij et dlxxix. Il était stipulé que le duc « se debvoit tenir coy » pendant la guerre.
Il est inutile d*iûsister davantage sur une querelle étrangère à notre sujet, mais il faut remarquer que le traité fut conclu en présence, par la médiation et probablement sur Tordre de Charles IV, roi de France ; ce qui prouve, une fois de plus, que les monarques français ne négligeaient aucune occasion de s'immiscer dans les affaires de leurs voisins (1).
La paix ne fut pas plustôt assurée que le roi de Bohème attaqua révèque de Liège, Adolphe de la Marck, et pria le duc de Lorraine de lui prêter main-forte. Ferri, qui parait avoir aimé la guerre, s*empressa de se rendre à Tinvitation du roi et s'empara de la petite ville de Franchimont, propriété de Tévêque. Nous ne savons rien de plus sur ces hostilités, qui furent de courte durée, et en 132i on voit le duc engagé dans une nouvelle guerre contre la ville de Metz. Il est assez difficile de deviner les motifs qui déterminèrent Ferri IV en cette circonstance. Il ne pouvait prétendre qu'il désirait se venger de sa captivité sur les partisans de Louis de Bavière, puisque les Messins avaient em^ brassé les intérêts de Frédéric d'Autriche. Chevrier a supposé que Ferri avait guerioyé contre les bourgeois de Metz par animosité personnelle et par cupidité (2) ; mais il est possible que le duc ait eu quelque grief dont la connaissance n'est pas venue jusqu'à nous. Au mois d'août 132/i, le roi de Bohéme-comte de Luxembourg, Baudouin archevêque de Trêves, Edouard comte de Bar et le duc de Lorraine formèrent une confédération pour assiéger et réduire la ville de Metz. Le doyen de Saint-Thiébaut dit que le roi et l'archevêque voulaient contraindre la cité à reconnaître l'autorité de Louis de Bavière. C'est une erreur. Ce prince était depuis deux ans paisible possesseur de l'empire ; la ville de Metz ne pouvait plus songer à lui refuser obéissance, et
(1) Le traité est imprimé dans Dachesne, Histoire de la Maiion de Bar-le-Due, Preuves, p. 47 et 48.
(2) V. ibid., p. 104.
d'uillcurs Ferri IV, un dos puiicij.aux nnpuis de Frcdérie d'Autriche, n'awrait pas voulu s'associer h une entreprise qui devait contribuer à achever l;i ruine du parti de son beau-fière. Les bourgeois de Metz, fiers de leur nombre, de leur richesse et de leur puissance, repoussèrent avec dédain les propositions que les confédérés leur avaient transmises, et ceux-ci, ayant réuni toutes leurs forces, vinrent, avant même d'avoir fait défier les Messins au combat, selon l'usage, camper devant la ville, dont ils formèrent le siège immédiatement. Le soldats des quatre armées commencèrent par ravager les environs, et les paysans furent obligés de prendre la fuite avec précipitation, en abandonnant tout ce qu'ils possédaient. On était alors au moment de rentrer les vendanges, qui furent entièrement perdues ; mais les Messins abrités derrière leurs murailles, faisaient bonne contenance et ne paraissaient pas disposés à céder. L'armée assiégeante était cependant très considérable ; sans parler de l'infanterie, le roi de Bohême avait trois cents hommes d'armes, l'archevêque trois cents, le duc de Lorraine cinq cents, et comte de Bar cinq cents; et, comme chaque homme d'armes avait ordinairement au moins deux écuyers avec lui, la cavalerie de l'armée confédérée devait compter plus de cinq mille combattants. Au mois de novembre, Henri, qui était encore évêquc de Metz, et dont le ressentiment contre les bourgeois était très-\if, se joignit à leurs ennemis et promit de donner à ces derniers autant de soldats qu'il en pourrait assembler (1). Ce prélat supportait impatiemment les entreprises continuelles des Messins contre son autorité et leurs usurpations sur le domaine de l'Église ; il leur repiochait particulièrement d'avoir créé une espèce de tri-
(1) Le traité de confédération entre rarchevêquo de Trêves, le roi de Bohême, lo duc de Lorraine et le comte de Bar, et le traité par lequel Henri, évêque do Metz, accédait à la confédération sont imprimés dans Valbonnays, Hist, de Dauphiné^ t. IL p- 200-
bunal composé de vingc-six priuriiommes, pour empêcher les Treize de rendre la justice ; de s'être attribué la moitié des amendes, qui devaient appartenir à l'évéque en totalité ; de s'être mis en possession de plusieurs églises de son temporel ; d'avoir forcé des prêtres à administrer les sacrements à des usuriers, sans que ceux-ci eussent consenti à restituer leurs gains illicites ; d'avoir, malgré les privilèges du for ecclésiastique, contraint des prêtres et des moines à plaider devant une juridiction séculière ; d'avoir interdit au clergé d'acquérir à l'avenir aucun immeuble à Metz et dans les environs ; etc. Le traité constatant l'accession de Henri à la ligue formée contre les Messins fut ratifié, devant un grand nombre de gentilshommes, à Belrain, château situé, selon Dom Calmet, entre Boulay et Vaudrevange. Henri partit ensuite pour le Dauphiné, dont il était régent. Il n'était pas entré dans les ordres, n'avait aucune intention de les demander, et priait le pape de lui donner un successeur. Les bourgeois de Metz, qui ne connaissaient pas le traité auquel leur évoque venait de consentir, lui écrivirent le 18 décembre 1324, pour lui annoncer que, malgré la rigueur de la saison, les alliés poursuivaient le siège ou pour mieux dire le blocus de la ville, et, pour le supplier dans les termes les plus humbles et les plus soumis, de leur porter secours comme il le jugerait convenable ; protestant de leur désir sincère de réparer les toi ts dont ils s'étaient rendus coupables, et de leur ferme résolution de respecter à l'avenir les droits et les privilèges ecclésiastiques. Henri ne répondit pas à cette lettre, et son lieutenant continua à faire cause commune avec les confédérés. Bientôt, la discorde se glissa parmi les Messins ; le maître-échevin et une partie des bourgeois sortirent de la ville et vinrent joindre les assiégeants, qui se rapprochèrent des murailles et brûlèrent même le faubourg Saint- Julien. La ville aurait succombé sans l'intervention de l'évéque de Toul, Amédée de Genève, qui fit tous ses efforts pour rétablir la paix. Elle fut conclue le S
mars 1325 (1); les partîos contractantes promirent de relâcher les prisonniers sans exiger de rançons, et de ne rien réclamer pour les ravages commis de part et d'autre ; les Messins s'engagèrent à solder aux confédérés une sommé de quinze mille livres de petits vieux tournois, en deux termes : le premier à la Saint-Remy (!•' octobre) 1325, et le second à la Purification (2 février) 1326; quatre des principaux bourgeois furent livrés comme otages jusqu'au paiement du dernier terme, et le nouvel évèque de Metz, Louis de Poitiers, donna son approbation au traité, que les Messins regardèrent comme fort avantageux (2). Nous n'avons encore rien dit d'un voyage que, d'après les historiens français, le duc de Lorraine aurait fait dans le midi de la France, vers le milieu de l'année 132/i. La guerre s'était allumée entre Charles IV et le roi d'Angleterre, au sujet d'un château construit par le seigâeur de Montpezat sur un terrain que Charles revendiquait, et ce prince envoya dans la Guyenne une armée pour faire triompher sou droit vrai ou prétendu. Les historiens ajoutent que Ferri IV fut obligé, en sa qualité d'homme-lige, de fournir un contingent, dont il garda le commandement, et qu'il prit part à cette guerre, qui fut, au reste, de courte durée. Nous ne pouvons vérifier l'exactitude de l'assertion dont il s'agit. Le duc s'était associé, dans le courant de l'année 1323, à la guerre que le roi de Bohème avait entreprise contre l'évêque de Liège, et qui se prolongea probablement jusqu'au commencement de 1324. Dans la seconde moitié de cette même année, nous voyons Ferri IV engagé dans la confédération qui mit les bourgeois de Metz à deux doigts de leur perte. Toutefois, comme la guerre de Guyenne était à peu près
(1) V. Les Chroniques de la ville de Metx, p. 87-64 ; on y trouve des détail* fort curieux, mais un peu suspects, sur toute cette affaire.
GS) V. le texte de cet accord, dans Calmet, Hist., t. II, Preuves^ col. dlxxix-dlxxxj.
terminée dès le mois de septembre 1324, il n'est pas impossible que le duc se soit tj ouvé dans l'armée française. Chevrier place, par erreur, ce fait sous la date de 1325, mais il rapporte une circonstance qui rend assez vraisemblable le voyage de Ferri ; il dit que ce prince, avant de se mettre en route, confia la légence à un conseil entièrement composé de gentilshommes, et présidé par le sire d'Haraucourt (1).
Il est certain, d'ailleurs, que les rapports des ducs de Lorraine avec les rois de France n'ont jamais été plus nombreux qu'à cette époque ; ceux-ci cherchaient continuellement à augmenter leur influence dans notre pays, et les princes, les évêques et les villes épiscopales facilitaient la réussite de ces tentatives ambitieuses, en invoquant, à chaque instant, l'appui ou l'intervention de leurs redoutables voisins. Les ducs de Lorraine, que leur origine et leurs intérêts rattachaient à l'empire germanique bien plutôt qu'à la France, continuèrent à prendre part aux alTaires des deux pays, et s'exposèrent de la sorte à mille désagréments et à mille dangers, qu'ils eussent pu éviter, si, en remplissant leurs devoirs féodaux envers la France, ils fussent restés plus intimement unis à l'Empire, dont leurs états faisaient partie.
Il serait fastidieux d'enregistrer tous les actes dont les rois de France surent tirer profit, mais il est indispensable d'en rappeler quelques uns. Dès l'année 1315, Ferri IV avait rédigé son testament, et il avait commis l'imprudence de le faire ratifier par Louis X, et de conjurer le roi d'en surveiller Texécution (2). En 1364, Thomas de Blâment, évoque de Verdun, avait conclu avec Philippe-le-Bel un traité dans lequel il était stipulé que le temporel de Tévéché de Verdun servirait de barrière à la France à l'égard de l'Allemagne ; que, si le roi des Romains voulait envahir les états de Philippe, le prélat ferait tous ses efforts
(1) V. ibid., p. 105.
(2) y. ce testament, dans Vignier, p. 155 et 156.
pour l'en dissuader ; et que, si le royaume était attaqué de ce côté par d'autres ennemis, Téveque employerait ses forces pour les repousser (1). Plus tard les bourgeois de Verdun demandaient au roi Philippe V de les prendre sous sa protection, et ce prince, en leur accordant ce qu'ils sollicitaient, a soin de dire qu'ils sont a perpétuité placés sons la garde de ses successeurs, attendu que la ville de Verdun est comprise dans les limites du royaume de France (2;. Déjà, quelques années auparavant (en 1315), les Verdunois, en guerre avec leur évêque Henri d'Aprcmont, avaient prié Louis X de les défendre contre le prélat et pris l'engagement, en échange des secours que le roi s'empressa de leur envoj^er, de lui payer annuellement une somme huit cents livres, et de lui fournir, quand ils en seraient requis, cinquante hommes d'armes et cinquante arbalétriers (3). La même année, les villes de Metz et de Toul avaient suivi l'exemple de Verdun, et s'étaient mises sous la garde du roi de France (A). En 1320, Ferri IV et Henri évêque de Metz avaient formé une ligue offensive et défensive « espécialement par le conseil de très-excellent « et très-puissant Prince leur cher et redoublé Seigneur Phi- « lippe, par la graice de Dieu Roy de France et de Navarre » ; et vers la fin du traité on rencontre cette phrase significative : « Et encore, pour plus de seuxeté avoir, et pour miex tenir et « garder les choses et convenances dessusdictes, et chacune « d'icelles, avons nous Evesque et Dux dessusdicts suj)plié et « supplions, à grant instance, à nostre très- cher et redoubté « Seigneur le Roy de France et de Navarre dessusdict, que il « toutes les choses et convenances dessusdictes veuilles
(1) V. ce traité, dans Calmet, Hist., t. II, Pr., col. dlvij et dlviij.
(2) Considerans quod ipsa civitas Virdunensia esset intra
pegni Francise Hmitea situata... V. les lettres de Philippe, ibid., col. dlxj et dlxij.
(3) V. Calmet, ibid., t. II, col. 502.
(4) V. idem, Notice, t. II, col. 781.
€ loer, gréer vA confirmer, et qu'il nous les fasse tenir par sa € grant force, et aux dépens de celuy de nous qui seroit trouvé « en toit et en desfaut (1) ». L'inlervention n'aurait probablement pas manqué d'être funeste à tous deux, mais ils jugèrent à propos de n'en pas faire l'essai.
Un acte plus grave fut accompli en 1387. L'évéque de Verdun, Henri d'Apremont, avait, en 1331, obtenu de Philippe de Valois des lettres de protection pour son église ; elles n'eurent pas d'efl'et par suite de l'opposition des Verdunois et du comte de Bar, quoique le prélat eût promis de remettre au roi, tous les ans, une somme de quatre cents livres (2) ; mais, en 1337, Henri d'Apremont demanda à Philippe de Valois de nouvelles lettres de sauvegarde, qui lui furent accordées avec empressement, et il se hâta d'envoyer à Verdun un héraut d'armes, pour signifier ces lettres aux chanoines et aux bourgeois et arborer la bannière de France sur les remparts de la ville. Ce dernier acte exaspéra le chapitre et les Verdunois, qui reprochèrent aigrement à l'évéque d'avoir renoncé de la sorte à la protection de l'Empire, dont leur ville faisait partie , pour la livrer à un prince étranger ; et, peu de temps après, les bourgeois, dans le but d'empêcher le roi de se rendre tout-à-fait le maître de Verdun, se placèrent sous la garde de Jean roi de Bohême comte de Luxembourg, qu'ils autorisèrent à percevoir, chaque année, dixhuit deniers par feu tant dans la ville que dans les faubourgs (1).
Le moment était venu où les princes lorrains allaient faire à la France d'autres sacrifices que celui de leur amour-propre et de leur indépendance. Les Flamands avaient chassé leur comte Louis 1*% et Philippe de Valois, qui avait entrepris de le rétablir
(1) V. le texte, dans Calmet, Hist, t. II, Preuves., col. dlxxjdlxxiv.
(2) V. Us lettres de garde et de révocation, ibid., col. dlxxxvjdlxxxviij.
(3) V. les lettres du roi do Bohême, ibid., col. dxciij-dxcix.
par la force, rassemblait dans ce but une armée considérable. Ferri IV et le comte de Bar furent sommés de se joindre aux troupes royales, avec leurs contingents. Le 23 août eut lieu la bataille de Cassel. Les Français remportèrent la victoire, mais perdirent beaucoup de monde. Le duc de Lorraine fut trouvé parmi les morts, et Thistoire ne nous a conservé aucun détail sur les derniers instants de ce prince ; il devait avoir quarantesix ans, si, comme Tassure Chevrier, il était né le 15 avril 1282, et 8*il avait trente ans quand il succéda à son père Thiébaut (1). Le comte de Bar fut plus heureux que Ferri ; toutefois, il tomba gravement malade après la bataille, par suite de la fatigue, ou d'un coup qu'il aurait reçu, et se fit porter à Saint-Omcr (2). Il est probable que beaucoup de Lorrains et de Barrisiens partagèrent le sort de Ferri IV, et on sait que Jean de Lénoncourt, sénéchal de Lorraine, fut tué à la bataille de Cassel (3).
Le duc ne reçut pas immédiatement la sépulture. C'est seulement le 21 avril 1320 qu'il fut inhumé dans l'abbaye de Beaupré, et il est probable que son corps resta déposé dans quelque église de Flandre pendant les six ou sept mois qui s'écoulèrent entre la bataille et le 21 avril. Les historiens ne sont pas d'accord sur le nombre des enfants que laissa le duc de Lorraine, mais on ne doit lui en donner que sept : 1° Raoul, qui monta sur le trône ; 2° Ferri, comte de Lunévillc ; 3** Thiébaut, chanoine de Liège et de Trêves ; A° Aubert ou Albert, chanoine de Liège ; 5"* Anne, qui mourut fille ; 6" Marguerite, mariée à Olry do Ribaupierre, après avoir été promise à Wenceslas, fils de Jean roi de Bohème ; 7° Blanche, abbesse d'Andlau. Enfin,
(1) V. ibid., p. 98.
(2) V. Hist. des comtes de Flandre, par M. Edward Le Glay, t. II, p. 387.
(3) V. Mory d'Elvange, Mémoire sur la Maison de Lénoncourt, ma* de la bibl. publ. de Nancy, n° 27.
Raoul rappelle dans son testament un bâtard de Ferri IV nomme Aubert, qui épousa Alix d*Haraucourt et survécut longtemps à son père (1).
La vie de Ferri avait été écrite en vers latins par un anonyme contemporain, et le P. Benoit Picart, qui avait eu ce précieux poëme entre les mains, dit « qu'on y voyoit en abrégé toutes les « guerres que le duc avoit été obligé de soutenir contre ses voi- « sins et autres étrangers (2) ». Cet ouvrage n'est plus connu aujourd'hui, et sa perte est regrettable, car nous ne possédons pas des renseignements bien nombreux sur la vie de Ferri IV. Nous avons recueilli dans les pages précédentes tout ce qu'il nous a été possible d'apprendre sur son règne ; nous ajouterons cependant que, malgré les guerres si fréquentes qui avaient appelé son attention au dehors, il fit de sages règlements pour l'administration intérieure de ses états. Tel est notamment un édit par lequel il était défendu aux tabellions de procéder aux inventaires sans être accompagnés du mayeur ou d'un juré, et de rédiger pendant la nuit aucun contrat, à l'exception des testaments et des actes « qui demandoient célérité » (3). Mais Ferri fut plus renommé comme guerrier que comme législateur ; ses contemporains, qui entendaient vanter sa bravoure et son amour pour les combats, lui avaient donné le surnom de lutteur (lut-^ teur). Plein d'impétuosité, il ne reculait devant aucune entreprise, quand il croyait, à tort ou à raison, réclamer ce qui lui appartenait. L'évêque de Toul, Amédée de Genève, ayant refusé de reconnaître le droit de garde que le duc de Lorraine prétendait avoir sur la ville de Toul, parce qu'on avait cessé de lui payer la pension de cent livres, moyennant laquelle Thiébaut II
(1) V. Benoît, Origine de la Maison de Lorraine, p. 382 333.
(2) V. ibid., p. 324.
(3) V. les Coupures de Bournon, règne de Ferri IV, Recueil cité.
avait abandonné ce droit, Ferri se présenta à Fi mproviste devant Toul, à la tête de quarante hommes, pénétra dans la ville, prit de force possession de son gouvernement et se rendit ensuite, avec les magistrats et une partie des bourgeois, dans la cathédrale, où il prêta le serment accoutumé, malgré la résistance d'Amédée de Genève (1).
(1) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 476 et 477.