RAOUL
Les historiens ne sont pas d'accord sur l'âge qu'avait le duc Raoul au moment où il succéda à son père. Champier et Wassebourg ne lui donnent que neuf ans ; mais comme Henri IV et Edouard I*', comte de Bar, avaient dès Tannée 1323 arrangé le mariage de Raoul et d'Éléonore fille du comte, et stipulé que la bénédiction nuptiale serait donnée au jeune prince six années après, sous peine pour celui qui se dédirait de payer une somme de cinquante mille livres au roi de France, négociateur de ce mariage, il est permis de conclure, comme le fait judicieusement observer Dom Calmet, que le fils aîné de Ferri avait plus de neuf ans en 1328 (1).
Quoiqu'il en soit, Raoul était encore trop jeune pour porter le fardeau du gouvernement, et il fallut créer une régence. Le testament de Ferri, rédigé en 1315, n'avait pas prévu ce qui arrivait ; il ne renfermait aucune disposition à cet égard, et les États furent convoqués pour désigner la personne à qui la mainbournie serait confiée. La convocation fut faite par Mathieu, seigneur de Teintru^ et Hugues, seigneur de Rumignj, oncle de Raoul, par le comte de Vaudémont, et les sires de Beaufremont et du Chàtelet. L'assemblée se composait non seulement de tous les membres de l'Ancienne Chevalerie, mais encore de divers
(1) V. Calmot, Hist.,t II, col. 513.
ecclésiastiques, parmi lesquels on remarquait Thomas de Bourlémont évêque de Toul. La session ne fut probablement que d'un jour ; elle se tint non pas dans la salle principale du palais des ducs, mais sur les terrains qui s'étendaient entre la ville de Nancy et le château de Saulru, c'est-à-dire sur l'emplacement de la ville neuve. Les gentilshommes oubliant les griefs qu'ils avaient eus contre les trois prédécesseurs de Raoul, déférèrent la régence ou mainboumie à Isabelle d'Autriche, c comme estoit c d'ancienneté us et, costume x» et décidèrent qu'elle profiterait des c conseils et bons avisemens :» que pourrait c lui parfoumir c Révérendissime Père Évesque Thomas Borlémont de Toul )» (1). Ce qui signifiait, dans la pensée des États, qu'Isabelle ne ferait rien d'important sans prendre auparavant l'avis du prélat ; mais la régente voulait gouverner seule, et la bonne intelligence ne fut pas de longue durée entre la princesse et Thomas de Bourlémont. Ce dernier avait des griefs contre deux de ses vassaux, Érard de Thelod et Pons d'Âcraigne, qui s'étaient révoltés et avaient brûlé son château de Maizières. Il mit des troupes en campagne pour les réduire ; pendant la petite guerre que cet événement occasionna, les aventuriers que Tévêque avait pris à son service entrèrent, par erreur ou volontairement, sur les terres de la Lorraine et pillèrent plusieurs villages. La régente se plaignit hautement de cette excursion, dont Thomas était fort innocent. Celui-ci consentit à réparer le dommage commis par ses soldats; en 1331, des arbitres nommés parles deux parties condamnèrent le prélat à payer une indemnité de deux mille livreSi et, comme il ne pouvait s'acquitter immédiatement,
Ql) V. Louis d*Haraucourt, Mémorial, etc., règne de Raoul, dans le Recueil cité. D'après le P. Benoît (Oria. de la Maison de Lorr,^
Î. 480), Thomas de Bourlémont aurait été élu évêque le 20 mai 830, et sacré le 22 juillet si^ivant. Il y a sans doute ici quelque erreur, car rassemblée des Etats eut lieu bien certainement en 1829, et Thomas éUit déjà évêque de Toul.
Pierre de Bar lui servit de caution (1). Qiielque temps après, la régente lui chercha une autre querelle ; elle soutint qu'il avait reçu, par Raoul, une forte somme dont il devait rendre compte ; révèque opposait aux réclamations de la duchesse douairière un refus basé sur des raisons qui ne sont pas connues, et la discussion finit par s'aigrir tellement que Ton fut sur le point d*en venir à des hostilités ; enfin, un tribunal arbritral déclara que le prélat rembourserait deux mille livres, et Thomas de Bourlémont fut une seconde fois cautionné par Pierre de Bar (2).
Une troisième affaire plus désagréable encore lui fut suscitée bientôt après. On a vu que la principale forteresse des évêques de Toul était le château de Liverdun ; Isabelle prétendit, peutêtre avec raison, que la garnison de cette place faisait des courses dans les environs et causait de grands dommages aux sujets de Raoul. Elle demanda à Thomas de Bourlémont de faire démanteler le château ou d'y recevoir une garnison lorraine, et, sur le refus de Tévêque, la régente fit attaquer la forteresse, s'en empara et la démolit (3). Mais cette entreprise eut des suites, dont nous ne parlerons pas ici afin de ue pas intervertir Tordre des faits.
Isabelle [d'Autriche gouvernait encore la Lorraine, lorsque Raoul perdit son épouse, Éléonore de Bar. Cette princesse, qui était extrêmement jeune, mourut, en 1332, sans avoir eu d'enfants ; et le duc de Lorraine rechercha en mariage Marie de Blois, fille de Guy de Châtillon et de Marguerite, sœur de Philipppe de Valois. Comme Marie était parente au degré prohibé avec Éléonore de Bar, il fallut demander au pape Jean XXII des dispenses, qui furent accordées le 3 mai 1334 ; et le même mois, le traité ou contrat de mariage fut passé au château de Mon-
(1) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 480 et 481.
(2) V. idem, ibid., p. 484.
(3) V. Thierriat, Mémoires, régne de Raoul, dans le Recueil cité.
tevel, près de Pont-Sainte-Maxence, en présence de Philippe de Valois. Les parents de Marie s'engagèrent à lui payer, à titre de dot, une rente de deux mille deux cent cinquante livres tournois, et Raoul lui assigna pour douaire une rente de six mille livres, assise sur les seigneuries deBoves, de Rumigny, etc. (1).
Ce fut seulement en 1334 que la régente remit à son fils le gouvernement du duché ; Isabelle vécut encore plusieurs années, mais il parait qu'elle se tint éloignée des affaires. Elle mourut en 1341, et on l'inhuma dans l'église collégiale Saint-Georges, que Raoul venait de fonder, sur la demande de sa mère, comme nous le dirons plus loin. Par son testament, daté du 19 décembre 1340, la duchesse donna à cette église quarante écus d'or et fit des legs aux abbayes de Beaupré, Clairlieu et Lunéville, aux prieurés de Notre-Dame de Nancy et de Saint- Nicolas-de-Port, aux Cordeliers de Nancy et de Neuf château et à quelques autres monastères. Le duc Raoul, Jean de Bayon chevalier, Jean Hazar d'Amance, abbé de Beaupré, et frère Jean, cordelier de Metz, confesseur de la princesse, furent chargés par elle de veiller à l'éxecution de ses dernières volontés (2).
Le jeune duc s'occupait avec zèle de l'administration de la Lorraine, et c'est probablement vers ce temps qu'il publia sur le droit de sceau des contrats une ordonnance, dans laquelle on voit qu'il y avait quatre tabellions exerçant à Nancy (3). Mais
(1) V. Calmet, Hist.j col. 513 et 514. Il résulte d*une pièce conservée à la bibliothèque impériale, département des mss., carton 1698, et intitulé : <c C est le compte de la terre de Champaigne et de Brie pour un an feni à la magdelène Tan mil cccxlj >, que Philippe de Valois avait garanti le paiement de la dot, si même il n'en solda pas une partie avec ses propret deniers.
(2) Le testament d'Isabelle est imprimé dans Vignier, p. 157 et 158.
(3) Le texte de cette ordonnance se trouve dans un recueil formé par M. Claude-François Reboucher, et appartenant à M. Beaupré.
rattention de Raoul fut bientôt appelée d'un autre côté. « La € Dame Maimbourge (Isabelle) avoit requis et volu, dit Thierriat, « que le chastel de Liverdnn, qu'apportoit gêne et grand dom- « maige à ceux qu'estoient de Lorraine, fust rasé et desconfît, ff Ce fut faict ainsi, sans dire gare à qui que ce soit. Le Borlé- « mont ne put endurer chose pareille et fit traicté et pact avec « ceux de Bar, et fut par accord ledict Liverdun mis en la moua vance et main du comte, et fut le chastel, ainsi qu'avoient « eu iceux réglé et promis, parfaict et refaict, et ny manqua € chose quelconque. Furent engins de guerre mis en tel « poinct que fut grand despit à Mgr. Pour ce fut envoyé € en la ville de Toul certain franc et loyal serviteur qu'on <r nommait le capitaine Brunel, et avoit en sa suite qua- « rante qu*estoient de son choix. Fut par luy Tévesque Bor- « lémont averti et promis qu'il serait couru sus en son bien « et revenu, si n'estoit ledict chastel dudict Liverdun remis à « Monseigneur (1), » Ces menaces produisirent TefTet que. le duc de Lorraine en attendait ; Tévêque traita avec lui et convint de lui confier la garde de la forteresse. On en fit sortir la garnison barrisienne, au moyen d'un stratagène, et les Lorrains y entrèrent aussitôt. Ils n'y demeurèrent pas longtemps. Henri IV comte de Bar, très-mécontent de la faiblesse que Thomas de Bourlémont avait montrée, lui en fit de vifs reproches ; celui-ci, de son côté, se repentait déjà d'avoir livré sa meilleure forteresse à Raoul ; le comte n'eut donc pas de peine à conclure avec le prélat une autre convention, aux termes de laquelle Liverdun devait être de rechef livré aux Barrisiens ; par un nouveau stratagème, on attira les Lorrains hors du château, et les soldats du comte, qui s'en étaient approchés sans être aperçus, y entrèrent une seconde fois. Le duc déclara sur le champ la guerre à Henri IV. Outre la prise de Liverdun, il donnait pour raison de
(1) V. Thierrat, Mémoires, règne de Raoul.
cette rupture le refus que faisait le comte de lui prêter foi et hommage pour certaines seigneuries qui relevaient de la Lorraine. Raoul, à la tête de son armée, pénétra dans le Barrois et ravagea les environs de la ville de Pont-à-Mousson. Le comte réunit alors ses troapds et dévasta lui-même plusieurs cantons du duché. La guerre aurait eu, selon toutes les apparences, des suites plus funestes encore, si Philippe de Valois ne se fût hâté d'intervenir. Au commencement de Tannée 1337, il négocia une trêve, et les deux princes confièrent au roi la garde de tous les prisonniers qu'ils avaient faits et du butin qu'ils avaient enlevé. Sur la demande de Philippe, Raoul et Henri remirent la décision de leurs différends à deux arbitres : Jean roi de Bohême-comte de Luxembourg, élu par le duc, et Ansel de Joinville, sénéchal de Champagne, choisi par le comte. Les arbitres, craignant peutr-étre que les parties belligérantes ne voulussent pas se soumettre à leur jugement, déposèrent leurs pouvoirs entre les mains du roi, qui prescrivit à Raoul et au comte de Bar d'envoyer au bailli de Vitrj, dans la huitaine après la fête de saint Jesm-Baptiste, des lettres par lesquelles ils déclareraient se soumettre d'avance à tout ce que Philippe aui*ait ordonné. Ce préliminaire ayant été accompli, le roi de France rendit un jugement qui enjoignit à Henri IV de faire hommage au duc de Lorraine, comme le comte Edouard l" l'avait fait au père de Raoul ; et, quant aux frais de la guerre, et aux indemnités réclamées par le duc et le comte, Philippe statua que ceux-ci nommeraient des arbitres qui décideraient souverainement, après s'être procuré les renseignements nécessaires. Les ai'bitres parvinrent, en effet, à terminer le différend ; mais on ne possède plus le texte du jugement qu'ils prononcèrent, et l'on n'en connaît pas même la substance. Ce qui nous ferait croire, néanmoins, que le comte de Bar fut obligé de supporter une grande partie des frais de la guerre, c'est qu'il en demanda le remboursement à Thomas de Bourlémont, sous prétexte qu'il avait pris les armes dans le seul intérêt
du prélat. Thomas n*osa se refaser à ce que le comte exigeait ; des arbitres choisis par les deux parties condamnèrent Tévêqae à payer six mille livres, et comme il n'en put donner que trois mille immédiatement, il remit au comte, à titre de nantissement, les villages de Lucey et de Lagney, avec leurs dépendances (1).
Nous n'appellerons pas l'attention sur le rôle que joua le roi de France dans la querelle qui venait de mettre aux prises le duc de Lorraine et le comte de Bar ; les actes de la même nature se sont répétés si fréquemment, depuis le règne de Philippe-le- Bel, qu'il est tout-à-fait superflu d'en faire de nouveau ressortir le caractère et l'importance ; mais on voit, en lisant les pages précédentes, combien, sous une apparence de modération, l'influence des monarques français devenait de plus en plus impérieuse et irrésistible. Quelque temps auparavant, Philippe de Valois avait fait une acquisition qui devait encore augmenter son autorité dans notre pays ; en 133&, Ansel de Joinville, sénéchal de Champagne, céda au roi, moyennant un équivalent^ la ville de Vaucouleurs, située sur la Meuse, entre le Barrois et la Lorraine ; et les rois de France eurent toujours soin d'entrenir une garnison dans cette petite forteresse, qui leur donnait pied au milieu de deux états qu'ils cherchaient à asservir (2).
Philippe de Valois ménageait toutefois le duc de Lorraine et le comte de Bar ; car il savait qu'il allait avoir besoin de leurs secours. Edouard 111, roi d'Angleterre, élevait, comme on sait, des prétentions sur la couronne de France, et la guerre avait commencé dès l'année 1336. La Flandre, dont les habitants s'étaient révoltés contre leur souverain, devint le théâtre des hostilités. Raoul, et presque tous les petits princes dont les
(1) V. Calmet, Sist. t. II, coL 51&^17; Benoît, Hist. de Toul, p. 484 et 485.
(2) V. Calmet, Notice, t. II, col. 724.
états environnaient la Lorraine, s'étaient déclarés en faveur de Philippe de Valois, les uns parce qu^ils étaient hommes-liges de ce prince, les autres parce qu^il leur avait fait des dons ou des promesses de nature à les attacher à sa cause.
Après la bataille navale de FÉcluse, le roi d'Angleterre vint, à la tête d'une armée nombreuse, former le siège de la ville de Toumay (an. 13i0). Philippe de Valois s'était d'abord posté près d'Arras ; puis, ayant reçu des renforts, il s'avança du côté de Lille. Il était suivi d'une foule de princes, parmi lesquels se trouvait le duc de Lorraine. Raoul avait en cette circonstance, obéi plutôt à son attachement pour le roi, dont il était neveu par alliance, qu'à une obligation féodale, car le lien de vassalité qui le rattachait à la couronne de France était trop faible pour que le duc fut contraint à quitter ses états, et d'aller guerroyer dans les lieux où le roi pouvait avoir des ennemis. Le comte de Bar et les évoques de Metz et de Verdun avaient imité l'exemple de Raoul et accompagnaient aussi Philippe de Valois (1).
Les deux armées étaient encore sur le point d'en venir aux mains, lorsque Jeanne de Valois, veuve de Guillaume comte de Hainaut, belle-mère d'Edouard et sœur de Philippe, sortit du monastère de Fontenelle, où elle s'était retirée, et engagea les rois de France et d'Angleterre à consentir à une conférence qui devait avoir lieu entre leurs représentants. Le duc de Lorraine fut un des cinq délégués de Philippe, et après des négociations qui durèrent trois jours, on convint, le 20 septembre, d'une trêve dont l'expiration était fixée au 2li juin 1341.
Raoul partit aussitôt après pour l'Espagne. Il s'était, dit-on, rendu dans la ville d'Avignon, vers l'année 1333, et le pape Jean XXII l'avait pressé de prendre la croix et d'aller combattre
' (1) V. Hi$U des comtes de Flandre, par M. E. Le Olay, t. II, p.
en Espagne, où le roi de Castillc, Alplionse, attaqué par les rois de Maroc et de Grenade, se trouvait dans une position critique. La jeunesse de Raoul et d'autres circonstances rempêchèrent d'accomplir immédiatement le vœu qu'il avait fait; mais, sept ans plus tard, au moment où les rois de France et d'Angleterre étaient en présence dans les plaines de la Flandre, l'Espagne chrétienne se vit menacée d'une nouvelle invasion musulmane. Abil-Hassan, roi de Maroc, avait traversé le détroit de Gibraltar, avec une armée de plus de quatre cent mille hommes, et, après avoir opéré sa jonction avec le roi de Grenade, avait formé le siège de l'importante place de Tarififa, qui était, du côté du midi, le boulevard de la Castille. Alphonse, dont les troupes étaient peu considérables, et qui ne se croyait pas en état de résister au torrent, avait fait un appel aux princes chrétiens, et beaucoup de chevaliers accoururent renforcer l'armée espagnole. Le duc de Lorraine fut de ce nombre ; il quitta le roi de France, après, la signature de la trêve, et fît tant de diligence qu*il rejoignit le roi de Castille avant que celui-ci eût livré bataille aux Musulmans. Alphonse, à la tête de vingt-cinq mille hommes d'infanterie et de quatorze mille cavaliers, partit de Séville et s'avança vers Tarififa pour en faire lever le siège. A l'approche des Espagnols, le roi de Maroc réunit toutes ses forces et vint camper près d'une petite rivière nommée le Salado. Ce fut en ce lieu que se donna, le 3 novembre 1340, la célèbre bataille de TarifTa, qui sauva l'Espagne ; le récit de ce fait d'armes n'appartient pas au sujet que nous traitons, et nous ignorons d'ailleurs quelle part le duc de Lorraine put revendiquer dans la victoire de l'armée chrétienne.
L'année suivante, nous retrouvons Raoul en Bretagne. Le duc Jean III venait de mourir, après avoir déclaré héritière de ses états sa nièce, Jeanne de Penthièvre, qui avait épousé Charles de Blois. Malheureusement^ Jean de Montfort avait des vues sur le duché ; il refusa de reconnaître les droits de Charles et de Jeanne,
et, malgré le jugement de la cour des pairs, qui le débouta de ses prétentions, il prit les armes et commença la guerre. Raoul, qui était beau-frère de Charles de Blois, fils de Guy de Chatillon et de Marguerite de Valois , soutint naturellement le parti de ce prince et marcha vers la Bretagne, avec l'armée destinée à en faire la conquête. Il assistait à la reddition de Chàteauceaux et au siège de Nantes, et les historiens bretons assurent qu'on le vit figurer dans un combat où deux cents chevaliers français se mesurèrent, avec succès, contre un nombre égal de chevaliers bretons (1). Le duc de Lorraine était de retour dans son pays au mois de décembre 13&1, et, dès Tannée suivante, il était engagé dans une nouvelle guerre contre l'évèque de Metz ; toutefois, avant d'en parler, il est bon de rapporter deux faits qui se rattachent aux premières années du règne de Raoul.
Ce prince avait voulu, comme son père et son aïeul, se mettre en possession de la garde de Toul, et réclamait la pension de cent livres qui lai était due par les bourgeois. Ceux-ci se défiaient de la protection intéressée de Raoul et refusèrent ; il se rendit alors dans la ville et renouvela sa requête, mais ce fut pour éprouver un second refus ; et les Toulois furent même sur le point de demander une indemnité pour les dommages qu*ils prétendaient avoir éprouvés pendant la régence d'Isabelle. Le duc, dédaignant de recourir à la voie des armes, s'adressa au roi de Bohême, qui remplissait les fonctions de vicaire-général de TEmpire dans les pays situés en deçà du Rhin; le roi condamna les bourgeois de Toul, et ils furent obligés d'exécuter le traité conclu avec le duc Thiébaut II (2).
Raoul se brouilla également avec Baudouin, archevêque de Trêves, qui le sommait de lui rendre hommage pour certains
(1) V. Lobineau, Histoire de Bretagne, t. I, p. 810, 818 et 319.
(2) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 481.
fiefs relevant de rarchevêché; ce que la régente Isabelle avait toujours refusé de faire. Au lieu de se prêter à ce que demandait le prélat, Raoul fit des courses sur les terres du temporel de Trêves; Baudoin usa de représailles, et ces petites hostilités allaient se changer en une guerre ouverte, lorsqu'on proposa au duc et à Tarchevêque de s'aboucher, sur les frontières de leurs états, et de soumettre la décision de leur différend à une assemblée de la noblesse des environs. Raoul ne se trouva pas au rendez-vous, et Baudoin, irrité d'un pareil manque de parole, se plaignit aigrement du prince et détailla, devant les nobles réunis, tous les griefs qu'il avait contre le duc de Lorraine; des amis communs parvinrent cependant à rapprocher Raoul et Baudoin, et on conclut à Hommarting près de Sarrebourg, le 13 novembre 133&, une convention qui mit fin à une aussi fâcheuse querelle (1).
La guerre qui éclata entre le duc et l'évèque de Metz eut des suites bien plus graves. L'origine de cette guerre remontait à l'année 1340. L'évèque Adhémar de Monteil avait pris sous sa protection les sires de Belrouard, qui, sans doute à l'insu do prélat, commettaient souvent des ravages sur les terres de Lorraine; «ils estoient, dit Thierrat, grands volleurs qui furent « jamais, et pillèrent et mirent à mal mercanteurs et forains, <r dont vinrent plaintes au duc, et projet de faire repré- « sailles » (2). Raoul, après s'être emparé du château de Belrouard, attaqua la petite ville de Baccarat, qui appartenait à révêque ; et celui-ci vint, de son côté, mettre le siège devant Belrouard, afin d'y rétablir ses alliés. L'année suivante, Adhémar et le duc pensèrent que la paix était préférable à des hostilités qui ne profitaient qu'aux pillards et aux maraudeurs, et le
(1) V. Brower, Ann. Trev., t. II, p. 209.
(2) V. Mémoires f ibid.
17 février 1342, ils convinrent de s'en rapporter, pour le redressement de leurs torts respectifs, à la sentence que prononcerait Simon I*', comte de Salm. Le duc et Tévêque désignèrent chacun deux chevaliers, qui devaient garantir la bonne foi de leurs mandants, et se rendre comme otages, savoir : Renaud de Graincourt et Jean Baudoin de Vie, cautions de Tévêque, dans la ville de Nancy ; Jean de Rosières et Romers de Nancy, cautions de Raoul, dans la ville de Marsal; ils devaient y rester ou y « tenir covent », comme on disait, tant que le jugement du comte n'aurait pas reçu son exécution (1).
On ne voit nulle part que le comte de Salm ait jugé le procès qui lui était soumis, et la guerre ne tarda pas à recommencer pour un autre motif. Isabelle d'Autriche avait, pendant sa régence, fait construire près d'Amelécourt une forteresse, destinée probablement à servir de défense aux salines ducales, et que l'on nomma Château-Salins. Adhémar, que cette entreprise avait inquiété, fit élever lui-même dans le voisinage une autre forteresse, qu'il appela Beau-Repaire^ et qui avait pour but d'observer et de tenir en bride la garnison lorraine. Raoul était alors en France ; à son retour, il adressa des plaintes à l'évêque ; Adhémar refusa de les écouter, et, se doutant que la trêve serait bientôt rompue, il chercha des alliés de toutes parts. Le comte de Bar, Henri IV, et quelques autres seigneurs, mécontents de Raoul ou séduits par l'argent du prélat, Ini promirent des secours. Pierre de Bar, sire de Pierrefort, s'engagea à lui fournir douze chevaliers ; et Thiébaut de Bar, sire de Pierrepont, s'obligea non-seulement à sei*vir Adhémar de sa personne, mais encore à défier le duc de Lorraine. Aussitôt que l'évêque se fut assuré la coopération de tous ces auxiliaires, il envoya à ses vassaux
(1) Le texte de cet accord est imprimé danv Galmet, Hist,, t. II, Preuves, col. dcj et dcij.
Tordre de monter à cheval et de rejoindre sa bannière, avec ceax de leurs hommes qui n*étaicnt pas indispensables à la garde des châteaux ; il confia le commandement de Tarmée à son frère, Gaucher de Monteil, et la guerre fut déclarée de nouveau, en 1342. On ne possède que peu de détails authentiques sur les événements qui la signalèrent. Une chronique inédite, citée par Dom Galmet, et que nous sommes disposé à prendre pour une copie plus ou moins complète des Mémoires de Thierriat, donne des détails sur ces événements ; ces détails n*ont pas paru trèsauthentiques à Dom Calmet; mais il nous semble que sa critique, ordinairement si indulgente, a fait montre, en cette circonstance, d* une sévérité peu justifiable; et, comme nous ne doutons pas qu*il ne soit question des Mémoires de Thierriat, nous jugeons à propos de reproduire le récit du chroniqueur anonyme, après avoir néanmoins averti le lecteur.
L'armée épiscopale, se trouvant réunie avant que le duc fût en mesure de lui résister, entra sur les terres de Lorraine et se dirigea vers Nancy, en ravageant tout sur son passage. Comme il ne pouvait songer à faire le siège de cette ville déjà soigneusement fortifiée. Gaucher de Monteil se borna à en dévaster les environs, puis revenant sur ses pas, il attaqua Château-Salins, qui était défendu par Pierre du Châtelet ; et le chroniqueur ajoute que le général d'Adhémar se serait facilement emparé de la forteresse, s'il lui eût livré un assaut. L'inaction de Gaucher donna à Raoul le temps de rassembler ses troupes et d'accourir au secours de Château-Salins. Quand Adhémar apprit que le duc n'était plus qu'à peu de distance, il leva le siège et vint présenter le combat à son ennemi ; le choc fut rude et sanglant; les soldats de l'évêque, entièrement défaits, prirent la fuite, en laissant ^eux cents des leurs au pouvoir des Lorrains, et l'évêque lui-même ne s'échappa qu'avec difficulté. La garnison de Château-Salins, instruite de cette victoire, fit une sortie brûla les tentes des assiégeants et, profitant de leur découragement, détruisit le château de Beau-Repaire.
Une trêve suspendit les hostilités pendant quelques mois ; mais Adhémar, ayant rétabli son année, recommença la guerre, commit de nouveaux dégâts sur les terres de Lorraine et vint, une seconde fois, attaquer Château-Salins. Raoul le força encore à se retirer et le poursuivit jusque dans la petite ville de Saint-Avold, où Tévëque chercha un asile. Cette fuite rapide et peut-être calculée, inspira au duc une confiance qui devait lui être funeste. En effet, le prélat, après avoir donné toute la nuit à ses troupes pour se reposer, sortit de la ville en bon ordre le lendemain matin et surprit Tannée lorraine, qui s'enfuit à son tour. Raoul, renversé de sa monture, allait être pris, lorsque les comtes de Salm et de Vaudémont le dégagèrent, lui procurèrent un autre cheval, et se réfugièrent, avec lui, dans le château d*Amance.
Philippe de Valois qui était sur le point d'engager une luttte dangereuse avec le roi d'Angleterre, et auquel le secours de tous ses alliés était indispensable, ne voulut pas laisser cette guerre se prolonger davantage.il pria Jean, roi de Bohéroe-comte de Luxembourg, de se rendre en Lorraine pour offrir sa média- , tion, qui fut aussitôt acceptée ; et après avoir pris l'avis d'un grand nombre de seigneurs attachés aux deux partis, Jean prononça, le 23 août 13/Ï& (1), une sentence condamnant Adhémar à payer au duc de Lorraine une indemnité de dix mille livres, et celui-ci à restituer les châtellenies de Ramberviller et de Moyen, en échange desquelles le prélat lui céderait la châtellenie de Turquestein. Le 28 septembre suivant, l'évêque de Metz écrivit aux habitants de Turquestein et des villages de Bon-
(1) Nous préférons cette date à celle du 25 juin donnée par Dom Galmet, parce que cet historien Ini-m^me a publié (V. Ei$t., t. II, col. dcxj et dcxij) le vidimus d'une sentence rendue le 23 août par Jean roi de Bonême sur Un des points qui lui étaient soumis, et que son jugement sur le fond même de la querelle fut, sans doute, prononce le même Jour.
tif.
Hontier, Ménil, Cirey, Saint-Quirin, Hattigny, Vacqueville, Niderhoff, Landange, Lorquin, Aspach, Xouaxange, Heis, HermelaDge, etc., pour leor annoncer qu'ils seraient à l'avenir obligés de regarder le duc de Lorraine comme leur souverain, et de lui rendre tous les devoirs qu'ils devaient à leur seigneur (1). Outre les avantages que lui procurait la décision du roi de Bohême, Raoul rencontrait, dans le traité la faculté de retourner à Nancy et d'y retrouver une femme qui exerça une grande influence sur l'esprit de ce jeune prince, pendant les dernières années de son règne. Au commencement de la guerre entre les Lorrains et l'évêque de Metz, Raoul avait attaqué le château de Vandières, qui fut vigoureusement défendu par Alix de Champey veuve du châtelain. Alix, ne voyant pas arriver le secours qu'elle attendait, offrit de rendre la forteresse, mais demanda à parler au duc. Quoiqu'elle eût déjà quarante ans, elle était encore d'une beauté remarquable, et elle pensait probablement que Raoul se laisserait attendrir par le spectacle de ses larmes. Le succès dépassa ses espérances. En effet, pour employer les expressions de Louis d'Haraucourt, < fut li Duc Raoul moult c amoureusement aheuris de ladicte dame, et avoit bien rai- € son (2), car ne fut oncques en nos pays tant belle et qu'eust c tant gentil corsage et sçavoir ; en tant qu'est passé en proc verbe et dicton es pays ; quand voulons dire bien, disons que « femme est belle au poinct d'Alis. Falloit qu'en eust grandec ment en tant que supplanta la femme de Monsignor Raoul, ff que n'en manquoit oncques, et fut moult gentille et désireuse « es doux esbats et plaisir d'amour qu'aimoit par trop ; mais « oncques n'eut doucereuses paroles qu'avoit Alis (3). »
(1) V. ces lettres, dans Calmet, ibid., col. dcxiij.
(2) L'évêque de Verdun veut dire que ce n'était pas sans raison, sans motif.
(3) V. Mémoires, etc., rogne de Raoul, dans le Recueil citéi
Le dnc, c que n'avoit le cœur ferré, ajoute Thierriat, ne put « en tel pourchas résister, et eut le cœur féri de la belle qa*ayoit « en temps (en âge) sa quarantaine^ Toire mesme et l'an en c plus (1) ». Oubliant qu'il ayait épousé, depuis quelques années à peine, une princesse qui possédait tous les charmes de Tesprit et toutes les qualités du cœur, il n*eut pas honte d'amener avec lui en Lorraine la châtelaine de Vandières ; il n'osa pas toute fois l'installer dans son palais, mais il lui donna pour demeure le château de Saulru, situé, comme on sait, à peu de distance de la ville, et chaque jour il allait rendre visite à sa concubine : c dont la dame di Duc ayant advis, dit Thierriat, ne povit tenir c place et estoit moult en courroux ; car estoit icelle jeunette et c de bon apoinct pour mary ; mais fallut que s'en consolast, c car n'en fut autrement, et... li Duc... ne cacha à oncques vi- « vans combien Ir.y duisoit pareille amour (2) ».
La guerre éloigna plus d'une fois le duc de Lorraine, et Alix de Champey, qui craignait de Yoir diminuer la passion de Raoul, lui écrivit alors des lettres que l'on a regardées comme des modèles d'esprit et de délicatesse. Louis d'Haraucourt qui en avait un certain nombre entre les mains, nous en a conservé trois, et il ajoute avec une naïveté un peu crue : « Femmes c qu'ont douces accointances d'amoureux, et que veulent bien « dire et faire, oncques ne feront mieux qu'apprendre en mé- € moire et souvenance ce qu'escripvoit Alis à son bel amy (3) ». La maîtresse de Raoul, qui avait quelques bonnes qualités, ne paraît pas avoir abusé de son influence sur l'esprit du duc, ni avoir voulu se mêler des affaires de l'État, comme cela n'est que trop souvent arrivé aux favorites. Elle eut de Raoul un fils, qui fut appelé Aubert, et l'appréhension de voir, plus tard, la duchesse
(1) V. Mémoires^ ibid.
(2) V. ibid.
(3) V. Mémorial, etc., ibid.
exercer quelque vengeance contre cet enfant (1) lui inspira l'odieux projet de semer Tinimitié entre son amant et Marie de Blois. Cette intention résulte clairement de la lettre suivante, que nous donnerons comme un échantillon de la correspondance d'Alix de Champey.
ff Not petit Aubert, mon doux ami, et la Janeton on faict, sur a la déjeusné, rencontre de vot femme, qu'a caressé et baillé « bijoteries et seucreries à Aubert ; et a ploré vot femme, en c devisant : Devoit estre mien ; et a faict questions et demandes € à Janeton et dict, à souvente fois : L'est donc tant belle la (( dame que soit mieux à poinct que ne suis ? Janeton n'a replia que autre que disant : Alis, elle est tant bonne, elle est tant « bonne, que ne scauriés croire. A ce, vot femme a ploré en <i plus. A donc ne pouvons cacher ce qu'est fait, et ne croies « qu'on me pardonne. Dame qu'est jeune et qu'a désir de «c benoiste caresse, a cueur grevé et ne pardonne à douce amie « de son Seigneur (2). »
Pendant que Raoul donnait ainsi aux Lorrains le scandale d'une liaison adultère, les hostilités recommençaient entre Philippe de Valois et Edouard III. Ce dernier menaçait la France d'une descente, et le roi convoquait à la hâte ses vassaux et ses alliés (3) pour repousser l'invasion. Le duc de Lorraine reçut, comme les autres, l'invitation de joindre l'armée royale, et dans
(1) Aubert vécut et eut lui-même des enfants. Le Trésor des chartes (layette Amance n? 8) contient un vidimus des lettres par lesquelles Jean I«%ducde Lorraine, donna, eu récompense de divers services, à Aubert, bâtard de Lorraine, et à ses noirs, affouage, a èz bois et forêts > d' Amance, pour son hôtel d'Essey près de Nancy.
(2) V. d*Haraucourt, Mémorial, etc., règne de Raoul.
(3) Le « compte de la terre de Champaingne et Brie » pour Tannée 1340-1341, établit ^ue Raoul recevait du roi une pension de mille livres « sur les émoluments de la terre de Larzicourt, «i de Nogent-TArtaut et de Séant-en-Othe ». V., dans la section intitulée « Baillie de Chaumont », le chapitre « Pensions, dons et gaiges à vie d.
le même temps, son beau-frère, Charles deBlois, le suppliait de se rendre en Bretagne, où son parti, quoique soutenu par la Francey luttait péniblement contre celui de Jean V (deMontfort). Le duc, retenu par son attachement pour Alix, aurait bien voulu ester dans ses états; mais «n^osoit, dit Thierriat, faire refus, d'autant qu'estoit bon amy du roy, et que ledict comte de Blois estoit frère à Madame sa femme. Icelle prioit fortement et pressoît que partist, non tant peut-estre aux fins que secourost son frère, ains que fist rage et despit à la Vandière3. Icelle Vandières pleuroit et faisoit pleurer son petit
Aubert ; ce qui tenoit li Duc en grand arroux (arrêt), et
fut contraint de faire sourdement travailler à ce qu'estoit nécessaire pour le susdict voyage. Mais advint que, pour avoir sien harnois de guerre et équipement à poinct, li Duc fît mettre en travaux ouvreurs qu*estoient à Mircourt, où estoient bien bons agenceurs et habiles, et leur fut baillé ordre d'agencer sourdement, ains en toute haste que ce fust. De ce ayant esté avisement à Saulru, fut si grand que ne sçauroiton dire le mal qu'en ressentit la Dame Alison, et la poignoit tant que n'eut cesse que ne vinst en la cité dudict Mirecourt un sien qu'estoit à icelle bien affîdé^ que fît par belles promesses, par bénins discors, que moult d'argent et sommes d'or accoeutèrent (accompagnèrent), et firent que les susdicts manœvriers et ouvreurs, que travailloient es harnois et équipement de guerre, furent en grand retard ; de quoy les miens ont esté tesmoins. Mais fut force au duc de partir, et ne fut délai en plus ; car maints messages estoient venuz de France; dont fut grosse douleur et cuisant désespoir de la Vandières, qui, en despit, print le voile en religion au département du Duc, et disoit tousjours que ne verroit plus ni li ni elle; ce qu'advint, car moururent tous deux en peu de temps (1). »
(1) V.Thierriat, Mémoires^ règne de Raoul.
Au mois de juin 1346, Edouard avait quitté T Angleterre avec une flotte de deux cents vaisseaux, sur laquelle se trouvait une armée considérable ; et, après avoir essayé, mais en vain, d'aborder les côtes de la Guyenne, il descendit en Normandie, avec le projet de gagner la Flandre. Philippe de Valois achevait d'organiser son armée et n'était pas en état de disputer le passage à son ennemi. Ce fut alors que Raoul partit pour la France ; il conduisait un corps de plus trois cents lances, qui devait compter au moins mille ou douze cents cavaliers. Edouard, après s'être approché de Paris, marcha vers la Picardie et traversa la Somme, aux environs d'Abbeville, et presque en présence de l'armée française. 11 parait que ce fut seulement dans cette ville que Philippe de Valois fut rejoint par le duc de Lorraine. Raoul, qui avait quelque pressentiment de sa fin, et avait appris qu'une bataille décisive serait livrée d'un moment à l'autre, profila de son séjour devant Abbeville, le 25 août, pour faire son testament.
Après avoir choisi pour lieu de sa sépulture la collégiale Saint- Georges, qu'il avait construite auprès de son palais de Nancy, il ordonne, par humilité, que l'on n'allume à ses funérailles, que treize cierges, -chacun desquels sera porté par un pauvre vêtu de blanc, auquel on donnera cinq sous de fort; il prescrivit de vendre trois de ses grands chevaux, « l'ung appareillé pour joster, « l'aultre pour tournoier, et l'aultre à armer», et d'en employer le prix à l'acquisition d'une terre qui appartiendra au chapitre de Saint-Georges, à condition de célébrer tous les jours une messe de requiem pour le repos de l'âpie du fondateur. Il fixe les honoraires qui seront remis aux prêtres et aux clercs présents à son enterrement, et enjoint de créer deux nouvelles prébendes à Saint-Oeorges et d'en pourvoir Thomas son chapelain et Jehan de Lunévllle son clerc, < en récompensation des boins et agréaubles services qu'ils lui ont faicts ».
Comme son fils Jehan était encore en bas-âge, Raoul, voulant
éviter rintervention de la noblesse dans Torganisation de la régence, confiait la mainbournie de cet enfant à Marie de Blois, et disposait que, si la princesse venait c à se marier ou à se « mourir », on suivrait les prescriptions contenues à cet égard dans une lettre scellée du grand sceau ducal. 11 commande ensuite que sa « très-chière et amée suer Marguerite de Lobe- « raine ait son devys en la manière qu'il est faict », et qu*on lui rachète et dégage c tuit sui juels (joyaux), qui sont en wage
« (gage) à Metz, c'est assçavoir une couronne d'oir, un
€ fermai d'oir et d'ouy cbapels d'oir ». Il laisse cent livres de fort à chacun des chapitres de Saint-Dié et de Remiremont, en leur imposant Tobligation de faire célébrer, tous les ans, deux services pour le repos de son âme ; il fait un legs à Aubert son frère naturel, et recommande de donner quatre cents petits florins d*or « au fils Dame Biétrix dou Nuef-Chastel, pour plu- « siours domaiges », dont Raoul dit avoir été l'occasion. Le fils d'Alix de Champey n'est pas oublié dans son testament, et le duc prescrit de lui payer, chaque année, soixante livres de fort, « jusqu'à ceu qu'il soit assigneis d'un bénéfice de Saincte-En- € glise, qui vaille les sexante livres ou plus ». Enfin, Raoul enjoint de poursuivre la construction de la collégiale Saint- Georges, dont les travaux n'étaient pas terminés ; prie sa femme de distribuer la somme qu'elle jugera convenable aux Cordcliers, aux Dominicains, aux pauvres, et aux domestiques qui l'avaient servi, et charge de l'exécution de son testament Marguerite de Lorraine, comtesse de Chiny, Marie de Blois, l'abbé de Saint- Epvi-e et l'abbé de Beaupré (1).
Le 26 août, l'armée française partit d'Abbeville et livra, dans la soirée du même jour, la sanglante et funeste bataille de Crécy. Raoul y fit preuve de vaillance. « Le comte Louis de Blois,
(1) Le testament de Raoul est imprimé dans Calme t, Hist,, t. II, Pr., col. dçxy-dcxiv.
« nepveu du roy de France, et le duc de Lorraine, serourge d'i- « celuy comte, avecques leurs gens et leurs bannières, se com- « battirent moult fort, dit Froissart, mais ils furent encloz d'une » route (bande) d*Ânglois et Gallois, et furent occiz : combien « qu'ilzy firent moult de prouesses (1). » D'après un manuscrit cité par Dom Calmet, le cheval de Raoul, ayant reçut un coup de lance dans Tœil, se cabra et se renversa sur son cavalier; et ce dernier fut ensuite assommé par des soldats ennemis, qui ne le reconnurent pas, sans quoi ils Tauraieut fait prisonnier, pour en tirer une grosse rançon (2).
Ce malheureux prince ne fut pas le seul Lorrain qui trouva la mort sur le champ de bataille de Crécy ; Henri IV comte de Vaudémont, un des comtes de Salm, Roger de Heu, chevalier messin, Jacques sire de Montéclair, et quantité de gentilshommes y périrent également ; d'autres , parmi lesquels on remarquait le messin Guillaume de Heu, tombèrent au pouvoir des Anglais (3).
Le corps de Raoul fut découvert et remis à ses serviteurs, qui le rapportèrent en Lorraine. Le duc avait, dans son testament, c eslis sa sépulture devant l'autel Monsieur sainct George, en ff sa chapelle de Nancei j» ; mais il fut, comme quelques autres princes de sa famille, inhumé dans l'église abbatiale de Beaupré. Son tombeau, placé d'abord au milieu du chœur, puis dans la branche septentrionale du transept, était formé d'un massif quadrilatéral, orné d'arcatures ogivales fort simples, et supportant la statue couchée de Raoul. Le duc était revêtu d'une robe longue et d'un manteau ; il avait les mains jointes, et les pieds appuyés sur le flanc d'un lion. Derrière la tête, deux anges
(1) V. liv. 1*' eh. 130.
(2) V. ibid., t. II, col. 527.
(3) V. la chronique du doyen de Saint-Thiôbaut, à l*an. 1346.
soutenaient et présentaient au jugement de Dieu une petite figure couronnée, figurant Tâme du défunt (1). Une inscription, composée de douze mauvais vers et de deux ou trois lignes de prose, le tout en Français, rappelait à la postérité les vertus, ainsi que les exploits du prince; et nous aurions reproduit cette inscription, si les deux copies données par le P. Vignier et par Dom Calmet s'accordaient Tune avec Tautre.
Les guerres qui occupèrent Raoul, pendant la plus grande partie de son règne, ne nous ont pas permis jusqu*à présent de parler de son administration. Nous ne savons rien de ses rapports avec les États-Généraux, et Ton ne voit nulle part que ces derniers se soient régulièrement assemblés ; il n*est pas douteux toutefois qu'il n'y ait eu des sessions de temps en temps. Boumon, dans ses Coupures^ nous a conservé l'analyse de plusieurs ordonnances que le duc a publiées, soit seul, soit avec le concours des États. Un premier édit prononça contre les incendiaires les peines les plus sévères ; ils devaient être punis de mort, leurs cadavres privés de sépulture, et leurs biens confisqués« Un autre édit réprima l'usure ; il disposait que « celuy qui < feroit usure, comme en prestant sur gaiges qui vaudroient « plus du double de la chose, perdroit son deu et recevroit trois « coups de verge du sergent, à l'issue de la grand'messe. » Un troisième édit eut pour but de punir les charlatans qui se mêlaient d'exercer la médecine, sans avoir aucune des connaissances nécessaires ; à l'avenir, tout individu se disant médecin ou chirurgien fut obligé de subir un examen « devant gens c experts et avoir un billet du prince »; sans quoi, il était chassé sous peine de la hart.
D'autres règlements fort sages concernaient les forêts ; ils défendirent aux gouverneurs des salines ducales de faire des
(1) Dom Calmet a donné (t. III, planche II) un médiocre dessin de ee tombeau.
coupes dans les bois domaniaux, sans Tassentiment des gruyers; on disposa que les rapports sur les délits forestiers auraient liea dans les vingt-quatre heures qui suivraient la découverte du délit, et qu*un rapport n'aurait aucune valeur s*il avait été fait après Texpiration de ce délai. D'après les règlements dont il s'agit, tout homme qui avait commis un dégât dans les bois du domaine, des villes, des villages, et même des simples particuliers, était condamné à une amende de dix livres ; tout animal qui s'introduisait dans une forêt, et y « mangeoit jeune bois », était confisqué, et le propriétaire de l'animal supportait une amende de quatre sous (1); si un troupeau communal était surpris dans une forêt, les habitants du lieu payaient six sous ; les bois taillis furent déclarés n'être < deffensables », c'est-à-dire à l'abri des dégâts commis par les troupeaux, qu'à l'âge de dix ans ; et un article régla que, lorsqu'on couperait un bois, il serait réservé trente chênes dans chaque arpent.
Une ordonnance, datée du 6 février 13/i6, concernait la police rurale. Le cultivateur qui coupait et enlevait une partie du foin ou du grain de son voisin était condamné à rendre le double de ce qu'il avait pris, ou à solder une indemnité de trois livres. Enfin, deux édits, ou pour mieux dire deux articles d'un même édit prononcèrent une amende de vingt livres de petits tournois contre toute personne, noble ou roturière, qui frapperait on maltraiterait d'une manière quelconque, et si légèrement que ce fût, les officiers et les messagers du duc ; et la peine de la prison, au pain et à l'eau, pendant vingt-quatre heures, contre celui qui troublerait un mayeur ou un juré c faisant acte de justice » (2).
L'entreprise la plus considérable de Raoul est la construction
|1) L'extrait de Mory,d*Elvange porte quarante sous; mais ce qui Buit prouve qu*il y a une erreur dans le texte.
(2) V.les extraits des Coupures^ régne de Raoul, dansleReeueil eité.
de la collégiale Sakit-Georges. Après avoir cédé aux Dames- Prêcheresses une partie du château de Nancy, ou peut-être même avant cet abandon, Ferri III avait commencé à élever un nouveau palais, assez vaste pour loger le duc, sa famille et les nombreux officiers et serviteurs que les progrès du luxe obligeaient à entretenir. Thiébaut II et Ferri IV poursuivirent les travaux de ce palais, qui fut édifié à quelques centaines de pas seulement du château que leurs prédécesseurs avaient occupé. L'emplacement choisi s'étendait au-dessous et au nord-est de la Tille de Nancy, à peu près à égale distance du prieuré Notre- Dame et de réglise Saint- Epvre ; il ne rest« rien aujourd'hui des bâtisses du XIV* siècle, mais il est certain que le palais devait encore avoir toute l'apparence d'une forteresse féodale ; car il était situé près de l'enceinte, à laquelle il se rattachait, et ses tours ainsi que ses murailles contribuaient à la défense de la ville (1).
Les constructions furent établies, partie sur un terrain domanial, partie sur les héritages de divers bourgeois, que l'on indemnisa, et Ferri III fonda, près de sa demeure, une chapelle dédiée à sainte Catherine, patronne de Catherine de Limbourg, mère de ce prince. Aux XIII* et XIV* siècles, les souverains voulaient tous, dans la mesure de leur puissance et de leurs richesses, posséder une église à côté de leur résidence, à l'exemple de saint Louis, qui avait fait élever la Sainte-Chapelle dans l'enclos de son palais. Raoul, qui venait de mettre la dernière main au château dont Ferri III avait tracé le plan, Raoul, disons-nous, eut la même ambition et désira que son église fût consacrée sous l'invocation de saint Georges, pour lequel la duchesse douairière, Isabelle d'Autriche, avait toujours eu une dévotion particulière, qui s'était encore augmentée depuis que
ji
1) V. le mémoire du chanoine anonyme, dans Calmet, Notice. col. 13 et 14.
son père, Albert, roi des Romains, lui avait laissé une partie du chef du saint martyr. Le titre de fondation, daté du jour de la Fête-Dieu (27 mai) 1339, rapporte que Raoul a résolu d'édifier, près de son palais, en l'honneur de Dieu, de la Bienheureuse Vierge Marie et de saint Georges, avec le consentement de l'autorité du Révérend Père en Dieu, Thomas de Bourlémont, évêque de Toul, une église collégiale, à laquelle il constitue pour dotation une rente de deux cents livres de petits tournois. Il veut que les chanoines qui desserviront cette église soient au nombre de vingt, mais il leur permet de réduire ce nombre plus tard, s'ils le jugent à propos, et avec l'agrément de Thomas de Bourlémont ou de ses successeurs. Il se réserve la nomination des nouveaux chanoines et permet au chapitre d'élire, dans son sein, un prévôt, dont les prérogatives et les devoirs seront les mêmes que ceux des doyens qui gouvernent les collégiales ordinaires. Le duc déclare que les propriétés de cette église : terres, cens, fruits, revenus, maisons, etc., seront exemptes de l'intervention de toutes juridictions séculières, telles que celles des baillis, des prévôts, des mayeurs, doyens, sergents et autres officiers ducaux. Raoul impose aux chanoines l'obligation de célébrer, tous les ans, pour lui, une messe du Saint-Esprit, le dimanche après la fête de Saint-Georges, et de chanter à perpétuité une messe de requiem^ à son intention, le jour anniversaire de son décès. Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse de cette pièce intéressante ; nous devons toutefois mentionner une disposition que l'on y rencontre, et dans laquelle on peut voir le germe et l'origine d'un usage qui a duré jusqu'au commencement du XVII* siècle. Raoul ordonne qu'à l'avenir les nouveaux ducs de Lorraine, lorsqu'ils feront leur première entrée dans la ville de Nancy, se rendront dans l'église Saint-Georges et jureront solennellement de tenir, garder et conserver les libertés et les franchises concédées à cette église et aux chanoines» par lui ou par toute autre personne; et il veut que le cheval snr lequel le
duc aura fait son entrée à Nancy soit donné an chapitre, et que le bailli et le prévôt de cette ville prêtent, en prenant possession de leur charge, le serment de respecter les droits et les pririléges dé la collégiale (1;. Le serment auquel le duc astreignait ses descendants ne concernait que l'église dont il était le fondateur; mais, lorsque la noblesse reconquit sa prépondérance sous le règne de René I" et d'Isabelle, on sut donnera cet usage une extension que Raoul était loin de deviner.
La collégiale vit ses biens s'accroître rapidement. En 1339, le duc transféra, avec le concours de l'évêque de Toul, le chapitre Saint-Georges du château d'Einville dans l'église de Nancy. L'année suivante, il établit, dans la même église, deux vicaires, à chacun desquels il assigna un traitement de dix livres de petite tournois, à prendre sur les droits payés par les marchands qui tenaient étalage dans la halle de Nancy, etc. Le 20 juillet 1341, le 1" octobre suivant et le 1" mai 1342, il fit différentes donations au chapitre, sous la condition de célébrer des services de requiem pour Ferri IV son pcre, pour Éléonore de Bar et Marie de Blois, ses deux femmes, pour la princesse Marguerite de Lorraine, pour le « Loheran Guérin », que Raoul regardait comme un de ses ancêtres, pour Rodolphe de Habsbourg, pour Albert, roi des Romains, père d'Isabelle d'Autriche, et enfin pour les ducs d'Autriche, Léopold et Othon, frères de cette princesse. Les chanoines, dans le but de témoigner toute leur reconnaissance à leur fondateur, avaient, dès l'année 1341, accordé une prébende à ce prince et à ses successeurs, « pour en jouir, en « qualité de chanoine, en fruicts et distributions ». Raoul s'était empressé d'accepter le don ; puis, voulant, à son tour, se rendre agréable au chapitre, il décida, en juin 1345, que le nombre des
(1) V. le texte de cette pièce, dans Hugo, Traité sur la Maison de Lorraine j p. cxxIij-cxxx.M. H. Lepage en a publié une traduction, qui parait contemporaine, dans sa Notice sur l'insigne église collégiale Saint^Qeorges {Bulletin de la Société d^ Archéologie lor» raine^ t. I, p. v-viij).
prébendes serait réduit à quatorze, dont une appartiendrait au duc régnant, et cette mesure, qui augmentait considérablement les revenus des treize chanoines conservés, fut mise à exécution au fur et à mesure des décès (1).
L*église Saint-Georges était loin d*être terminée au moment de la mort de Raoul, et le prince avait ordonné, dans son testament, de continuer les travaux ; mais différentes circonstances s'opposèrent à Taccomplissement de ce vœu, et, vingt ans après la mort du fondateur, la collégiale était encore en construction. Au commencement de Tannée 1367, le duc Jean 1" permit aux chanoines de faire démolir le donjon de Saalru et ses dépendances, qui étaient « descheuz et alleiz à ruyne de long temps », et d'en employer les matériaux à rachèvement de leur église ; et, comme cela ne suffit pas, le duc fut forcé de donner au chapitre, en 1369 et en 1377, deux sommes chacune de mille petits florins vieux de bon or et de juste poids, afin de Taider à mettre enfin la dernière main à la bâtisse de la collégiale (2).
L'église était placée à l'extrémité sud du palais ducal, auquel elle se trouvait accolée par son flanc septentrional, si l'on admet que le palais de Raoul avait la même étendue que le nouveau ; et le flanc méridional était engagé dans les bâtiments du cloitre, qui étaient de la même époque que l'église elle-même. La collégiale, d'une forme régulière et gracieuse, se composait d'une nef principale, de deux nefs latérales, d'un transept et d*une abside; on y ajouta plus tard deux chapelles, qui détruisirent l'harmonie du plan primitif. La nef principale, qui avait vingt-trois mètres de longueur sur huit mètres vingt centimètres de largeur, comptait quatre travées entières et une demi-travée, qui servait de porche, et sur laquelle les tours reposaient en partie. Cette nef communiquait avec les nefs latérales par des arcades ogivales
(1) V. l'ouv. de M. H. Lepage, ibid., p. 161-163.
(2) V. idem, ibid., p. 173 et 174.
assez hautes et assez larges, et des faisceaux de colonnettes engagées s* élançaient depuis le sol jusqu'à la naissance des voûtes. Une fenêtre étroite et allongée était percée dans chaque travée de la nef, et les voûtes qui venaient s* appuyer sur les faisceaux de colonnettes étaient d'arête, avec nervures, arcs-doubleaux et clés historiées. Le transept, qui avait vingt-sept mètres de long sur six mètres cinquante centimètres de large^ consistait en cinq travées inégales, et le bras septentrional fut, dans la suit«, modifié par la construction des deux nouvelles chapelles ; Tabside, remarquable par sa légèreté et par Télégance des cinq fenêtres qui réclairaient, subit aussi plus tard quelques changements, particulièrement lorsqu'on établit une tribune destinée à la famille ducale. Le portail était un peu plus récent que Téglise elle-même, et ce fut seulement en 1380 que le duc Jean 1*"' fit élever les deux tours, dans lesquelles il mit de bonnes cloches ; au reste, ces tours étaient très-simples et peu dignes du reste de rédifice.
Telle est, fort en abrégé, la description de la Sainte-Chapelle de Nancy; son fondateur la destinait à recevoir son mausolée et les tombeaux de ses successeurs, et, par une de ces bizarreries que l'histoire enregistre fréquemment, il n'eut pas lui-même le bonheur d'y reposer.