JEAN II
Les Lorrains furent charmés d*apprendre que le roi de Sicile renonçait , en faveur de son fils , à la donation que la duchesse Isabelle lui avait faite de ses états ; et ce fot a? ee d*unanimes transports ^e joie qu'ils saluèrent ravèDement 8a jeune prince. Ils espéraient voir revivre en lui Charles II son aïeul, et ils se flattaient que Jean résiderait au milieu d'eux et n'irait pas, à Texemple de son père» sacrifier la prospérité de la Lorraine à de chimériques projets de conquêtes. La noblesse seule éprouvait quelques appréhensions, et la fermeté dont le régent avait fait preuve, lorsque les aliénations do domaine avaient été révoquées , donnait à penser que Jean, devenu souverain, pourrait tenter de rendre à Pautorité ducale toutes les prérogatives qu'elle possédait avant le régne d'Isabelle ; mais , comme on connaissait sa loyauté, on te rassura pleinement quand il eut promis de respecter les privilèges des trois ordres (i). Ce fut le 22 mai que le nouTcau duc fit son entrée solennelle à Nancy; il' mit pied à terre devant la collégiale Saint-Georges et prêta le même serment que René, en présence de Gérard de Ludres prieur de Varangéville , Amé d'Âmendncourt prieur de Notre-Dame , Jean
(1) V. Mory d'Elvangc, Etals, Droits, Usages eu Lorraine, p. 15.
deFéoétrange maréchal de Lorraine » Jacques d'Haraucourt bailli de Nancy , Ferri de Savigny , Simonin de Saint-Menge, Simonin de Sancy, André de Parroye, Gérard d*Haraucour(, et quantité d'autres gentilshomnies (1).
Jean II, né au mois d'août 1424) avait enyiron vingt-huit ans et demi lorsqu'il monta sur le trône; il était déjà veuf; son épouse , Marie fille de Charles l" duc de Bourbon et d'Auvergne et d'Agnès de !QjDur^ogne , était morle en 1448 et lui avait laissé trois fils , dopt |in seul , le plus jeune , devait survivre à son père.
Le premier soin de Jean, lorsqu'il eut reçu l'acte de cession dicté par René, fut de négocier un traité avec Frédéric F% comte-^latin du Rhin, Frédéric avait envahi , dans le cours de l'année 1448, une partie du bailliage d'Allemagne et commis des dégâts sur les terres des comtes de Salm et de Nassau , qui s'étaient unis au régent pour repousser l'invasion. Une convention provisoire avait mis fin ^ux hostilités ; mais , en 1453, les deux princes, mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, •conclurent une alliance offensive et défensive. Ils s'engagèrent à se porter secours , chaque fois qu'ils seraient attaqués, à ne pas donner réciproquement asile à leurs ennemis, et à forcer ceux de leurs sujets qui auraient des contestations à s'adresser à leur propre seigneur , par l'intervention duquel ils obtiendraient justice (2).
René d'Anjou prit part à la ligue dont nous parlons, ce qui pourrait étonner si l'on oubliait qu'il était toujours duc de Bar. C'est encore la réserve qu'il avait faite du Barrois qui nous porte à ne pas admettre, comme Chevrier {i), que Jean II
(1) V. Ilugo, Traité hist. et crit. sur l'origine et la géo. de la maison de U»T., p. 175.
(2) Une ancienne traduction française de ce traité, qui avait été rédigé en allemand, est imprimée dans Calmet , ibid., t. III, preuv., col. dclxijdchiv.
(3) V. Iliil. de Lorr., t. 111, p. U.
ait prié Charles Vil de faire réhabiliter la mémoire de la patelle d'Orléans. Si Jeanne d'Arc est née dans la partie barrisîenne do village de Domremy, René avait seul qualité pour demander la révision da procès de sa sujette , et Jean , qui ne possédait que le duché de Lorraine , ne pouvait guère former ime requête semblable.
Ce prince ne demeura pas en Lorraine autant qu'on Taurait désiré. Le roi de Naples et d'Aragon s'était allié aux Vénitiens et menaçait la liberté de toute l'Italie. Le duc de Milan et les Florentins s'adressèrent à René d'Anjou, le prièrent de venir à leur secours , avec ce qu'il pourrait amener de soldats, et lui promirent de l'aider à faire la conquête do royaume de Naples, qu'il avait oublié. René consentit i se rendre en Italie , avec une armée, et obtint d'abord quelques avantages ; mais la bonne volonté des Florentins diminua avec le danger; bientôt les subsides ne furent plus exactement payés , et le roi manifesta l'intention de retourner en France. Les eflforts que l'on fit pour le retenir n'ayant pas été couronnés de succès , on le supplia d'engager le duc de Lorraine à venir le remplacer. René acquiesça à cet arrangement ; en conséquence, le duc de Milan et les Florentins concloreot, avec Jean II, le 20 février 1455, un traité par lequel le prince se mettait à leur service pour trois années , commençant le 4 du mois précédent ; il jurait de faire la gaerre k to«s leurs ennemis, excepté le pape, l'empereur et le roi de France, et les Florentins devaient lui payer, diaque année, une somme de douze mille florins > et lui donner le commandement de leurs troupes, qu'ils restaient chargés d'entretenir.
Le duc confia le gouvernement de la Lorraine aux sires de Fénétrange et de Lénoncourl et s'achemina vers la Toscane, avec deux cents gentilhommes qui portaient sons leurs armes des casaques de satin jaune , et montaient des chevaux cmverts de caparaçons semés de croix de Lorraine. Il prit le commandement de Tarmée de la république et conduisit les
opérations militaires avec tant d*habileté et de bonheur, qae le roi d'Aragon renonça presqu*aussitôt à ses projets et laissa les Florentins tranquilles. Ceux-ci , charmés d'être débarrassés aossi promptement de leur redoutable adversaire, remirent une somme de soixante-dix mille florins à Jean II , qui reyiot dans ses états ^ au commencement de Tannée 1456 , et consa^ cra le riche présent qu'il venait de recevoir au rachat du bailliage de Vosge , dont les revenus étaient engagés au margrave de Bade (i). Il parait que l'année précédente on avait voulu lever un aide afin de rembourser la somme due au margrave, et le P. Benoit cite une lettre^ datée du 24 septembre 1455, et par laquelle le duc priait les chanoines deToul de consentir à ce que leurs sujets fussent imposés, comme ceux du prince, dans le but de réunir l'argent nécessaire au rachat dpnt il s'agit (2). On ignore quelle fut la réponse des chanoines ; mais la générosité des Florentins vint à propos pour tirer le duc d'embarras et lui permettre de dégager une partie de son domaine, CB épargnant à ses sujets une charge qu'ils auraient impatiemment supportée , et que les ecclésiastiques et les religieux n'auraient acceptée que très-difficilement, parce qu'au commencement de Tannée 145G on leva une décime sur les gens d'église, afin de fournir aux frais de la guerre contre les Turcs (3).
Au mois de juin, Jean II donna une fête magnifique, qui se prolongea pendant quinze jours. Il avait fait établir, prés du village de la Neuveville-lés-Nancy , une lice dans laquelle vingt-quatre gentilshommes, qui n'avaient pas encore obtenu Je titre de chevalier et désiraient en être décorés, vinrent
(I) y. Qiron. de Lorraine, dans Calmet, ibid., col. xxij et xxiij.
(3) V. Hist. de Toul, p. 550. Au bas de cette lettre on lit : u Escript à * Sa», le xxiiii de septembre 1455 n ; mais au lieu de Sens on doit lire Simne, puisque le duc était alors en Italie.
(5) y. Très, des chartes, layette EMs-Généraux du Duché de Bar, ■Ml.
dépit le monarque français prendre pied au delà des Alpes, et, craignant que l'influence de Charles n'afiiEiibltt et ne détruisit même la sienne, il résolut de s'emparer de Gènes et la fit assiéger. Le duc de Lorraine défendit la place avec habileté, et il avait obtenu des succès , lorsque le roi de Naples mourut le 28 juin 1458. Son armée se retira sur le champ, et Gènes se trouva libre. La mort d'Alphonse devait avoir d*autres résultats ; il ne laissait qu'un fils naturel, nommé Ferdinand, et René d'Anjou, s'imaginant que ce prince ne pourrait se maintenir sur le trône, fit revivre ses anciennes prétentions et demanda au pape Pie II l'investiture du royaume de Naples. Mais le moment était mal choisi pour adresser au souverainpontife une pareille requête; l'Italie était menacée par les Turcs, et, loin de vouloir contribuer à allumer dans ce pays une guerre nouvelle, le pape, qui tentait de réunir toutes les forcées de la péninsule pour les diriger contre l'ennefni commun, refusa de donner l'investiture à René d'Anjou et reconnut Ferdinand. Il ne négligea rien toutefois pour calmer le ressentiment que le premier éprouvait de cette décision ; il lui en fit connaître les motifs en détail et le supplia de ne pas commencer une lutte qui pouvait être funeste à la chrétienté* René d'Anjou ferma l'oreille à ces sages observations ; il avait déféré la conduite du pape au futur concile, et il pressait l'armement d'une flotte destinée à transporter ses troupes sur les côtes d'Italie. Il est peu probable cependant que , déjà avaneé en âge et montrant* de jour en jour plus de goût pour la tranquillité , il ait eu l'idée d'aller encore une fois s'exposer aux hasards des combats, et d'échanger contre la vie aventureuse d'un prétendant l'existence somptueuse qu'il menait dans ses palais de Provence ou d'Anjou ; et on peut , on doit même supposer que l'ambitieux duc de Lorraine suggéra à son père le projet de renverser Ferdinand, et de venger sur le fils d'Alphonse les défaites que ce dernier avait fait éprouver aux Angevins. Jean II trouvait de nombreux auxiliaires ; les Na-
poUiains, qui passent poar éire assez IncoDStants » s'étaient bien vite lassés de la domination des Aragonais , et lès partisans que la maison d*Anjou avait conservés fomentaient le mécontentement et préparaient en secret une révolution. Le prince de Tarente , Antoine Caldora fils du connétable de René , Antoine Centiglia marquis de Cotrone , et beaucoup d*a1ktres seigneurs n'attendaient qu'un signal pour se soulever et proclamer la déchéance de Ferdinand. D'un autre côté » Alphonse avait inquiété la plupart des républiques italiennes , si jalouses de leur indépendance. l.es Vénitiens montraient le plus grand zélé pour la maison d'Anjou , qui ne semblait pas appelée à hériter de la puissance des Aragonais , et le doge Pascal Malipiero ne négligeait rien pour servir la cause de René et de son fils. Jean de Chambes, que Charles VII avait envoyé à Venise , peut-être dans le but de favoriser Tentreprise de son beau-frère, écrivait, dans un de ses rapports et en parlant du doge : «....Et aussi me a mandé que » Naples et tout le pays estoient en murmur et prés de se » mectre en armes pour la venue de monseigneur de Calabre; > et prisa fort le sens et valliance deldit monseigneur de Ca- » labre ». Le prince de Tarente avait aussi dépéché des émissaires à Venise pour hâter l'expédition de Jean II (i) ; mais c'était de Gènes que cette expédition devait faire voile , et l'on armait plusieurs galères et vaisseaux de transport , lorsque le doge Pierre Frégoze se mit à la tète d'une insurrection , qui avait pour but de chasser les Français. Une lutte sanglante s'engagea entre ceux-ci et les Génois , qui furent vaincus ; le duc de Lorraine remit alors le gouvernement à Louis de Vallier et s'embarqua le 4 octobre 1459. L'escadre génoise venait d'être ralliée par douze galères provençales conduites par le
(1) V. Relation de Jean de Chambcs, envoyé du roi Charles VII auprès de la Seigneurie de Venise, dans la Bibliothèque de Técolc des chartes, !'« série, t. III, p. 184, 185 et 189.
comle de Vaudémonl» cl le duc ayant confié le commandement de toute la flotte au napolitain Jean Cossa» on cingh vers les côtes de Naples. L'argent ne manquait pas an prétendant; car il s'était fait donner par les Génois soixante mille ducats, que Ton avait tirés du trésor de la république (1) ; René parlait aussi d'envoyer prochainement une somme eonsidérable, et faisait même espérer que le roi de France se déciderait à accorder quelques subsides. Jean comptait débarquer sur les domaines d'Antoine Centiglia ; mais il apprit que ce seigneur venait d'être arrêté par ord^e de Ferdinand. Il se présenta successivement devant plusieurs ports, qui lai semblèrent trop bien gardés pour que l'on pût tenter une itSr cente avec des chances de succès. Il était dans une grande perplexité, lorsque le duc de Sessa, qui avait épousé Eléonore sœur du roi, et s'était brouillé avec celur-ci, vint offrir ses services au duc de Lorraine et promit de faciliter son débarquement. Jean II prit terre à Castellamare et se rendit à Sessa, pendant qu'un de ses partisans soumettait l'importante place de Calvi. Cette nouvelle ne fut pas plustôt répandue, que beaucoup de seigneurs se déclarèrent pour le parti angevin; parmi eux se trouvaient Antoine Caldora eX certains gentilshommes des Abruzzes, qui prièrent le duc de transporter le théâtre de la guerre dans cette province^ dont il s'emparerait facilement. Jean suivit leur conseil, prit Aquila et quantité d'autres villes, et renforcé par les secours que loi amena le duc de Sora, il entra dans la Fouille, dont l'accès lui fut ouvert par le comte de Campo-Basso; les' villes de Foggia , Luccra , Manfredonia et plusieurs autres loi livrèrent leurs portes, et le prince de Tarente, qui avait attendu ce moment pour jeter le masque, chassa les soldats que
(I) Les traites que les Génois concliirent avec Jean If et Charles VII m trouvent aux archives de Icropirc et dans la collection Dupuy, voîame CLTI.
Ferdinaûd avait chargés de garder lés forteresses de la Basilicate.
La cause da fifs d* Alphonse semblait irréfocableménl perdoe; abandonné par la plupart de ses sujets, il venait d'être forcé de lever le siège de Caivi et de chercher un refuge derrière les remparts de Naples. Dans cette extrémité, il eut recours aux princes et aux républiques d'Italie. Le pape lui était demeuré fidèle et Fappuyait de tout son pouvoir; on fit entendre aux autres que, si on permettait aux Français de s'établir définitivement dans la péninsule, ils ne tarderaient pas à en devenir les maîtres. Cette appréhension suflSt pour engager Fltalie supérieure à soutenir Ferdinand ; le duc de Milan lui envoya des secours; les Florentins et les Vénitiens, qui avaient promis de payer annuellement quatre-vingt mille ducats à Jean 11^ jusqu'à ce qu'il eât achevé la conquête du royaume de Naples, cessèrent de lui fan*e parvenir ce subside. Le duc ne se laissa pas décourager par la défection presque générale de ses alliés. Outre les conlingenls des seigneurs qui s'èlaienl déclarés pour lui , il avait à sa suite beaucoup de gentilshommes lorrains, angevins et provençaux, sur la valeur et Ja fidélité desquels il comptait principalement (1). L'enthousiasme de ses soldats était extraordinaire , et ils faisaient porter devant eux une bannière sur laquelle on avait tracé les mots : Ftdl homo missus a Deo , eut nomen erat Joannes. Le duc de Lorraine, ne vpulant pas donner a cet enthousiasme le temps de se refroidir, marcha vers la capitale , au mois de juillet 1460. Ferdinand, qui avait reçu des renforts, alla au devant de son compétiteur, et les deux armées ise rencontrèrent sur les bords du Samo, prés de la petite ville de
(i) Noos ne connaissons pas les noms des nobles lorrains qui accompagnèrent le doc dans le royaume de Naples. Dom Calmet n*en mentionne qoe deox : Simonin de Creuc, seigneur en partie de llars-la-Toor (v. Xotice, t. Il, col. 758), et Gérard d'Haraucourt , sénéchal de Lorraine fv. Hist., t. ll,col. 8»8).
Sera. Le combat s* engagea le 7 juillet , et le roi ne tarda pas à prendre la fuite ; le nombre des morts ne fut pas grand ; néanmoins y le parti aragonais était tellement découragé, que si les vainqueurs , au lieu de s'arrêter sur le champ de bataille pour recueillir le butin , eussent poursuivi leur succès, ils auraient pu entrer dans la. ville de Naples en mégie temps que les fuyards. Ferdinand^ qui ne manquait pas d'activité, prit aussitôt les mesures nécessaires pour réparer sa défaite. Son compétiteur^ n'osant attaquer Naples immédiatement , se retira dans la ville de fiayes et perdit des moments précieux en entamant auprès du pape des négociations qui n'eurent et ne pouvaient avoir aucun succès. Bienlôl^ la désertion se mit dans son armée , et craignant de rester dans le voisinage de son adversaire , Jean se dirigea vers la Fouille , où il espérait réunir de nouvelles troupes. Sur ces entrefaites, le souverainpontife avait engagé le prince d'Albanie, Georges Castriol plus connu sous le nom de Scanderbeg, à accepter le commandement de l'armée napolitaine. Le duc de Lorraine, qui n'était pas de taille à se mesurer avec un pareil adversaire, s'enferma dans la ville de Troja , et permit à Scanderbeg d'enlever facilement toutes les places de la Fouille et de mettre le siège devant le dernier refuge de Jean IL Celui-ci opposa une résistance désespérée et sortit up jour de grand matin avec tous ses soldats , dans l'espérance de sorpreodre les assiégeants ; mais ils se tenaient sur leurs gardes ; les An* gevins furent complètement vaincus , et le duc ne se sauva qu'avec beaucoup de difGcultés (1).
Après avoir séjourné en Provence, auprès de son père, il revint en Lorraine dans le courant de l'année 4461. Le 15 août , il assista au sacre de Louis XI et l'accompagna ensuite
(1) On avait, en 1460, imposé un aide sur le Barrois pour fournir aux frais de cette guerre ; v. Très, des ch., layette Etait Généraux du Duché de Bar, n" 11.
à Paris» dans le bat de demander quelques secours pour len« ter une seconde fois la conquête de Naples. Il n'était pas encore de retour dans ses états , lorsque cinquante cavaliers de la garnison française de Vaucouleurs vinrent à Nancy pour se mesurer arec des chevaliers lorrains ; il y eut , à cette occasion, un grand tournois « où estoient Dames et Damoiselles » ; Jean VII comte de Salm , le sire de Créhange , Jean de Savigny et trois autres gentilshommes joutèrent contre six chevaliers français et remportèrent la victoire, si toutefois Ton peut se fier à la chronique de Lorraine (i). Pendant ce temps , le duc faisait c grandes prières pour
> que li fust en accord tel secours qu*estoit convenable aux » fins d*aller à la reprinse de ses royaulmes de Naples ; mais
> ne fat du seigneur Roy aultre response que : « Aviserai » ; » dont fut grand despit au susdict Duc'(2) ». Jean II, voyant qu*il n'obtiendrait rien de Louis XI, regagna la Lorraine et se mit à recueillir l'argent qui lui était indispensable pour commencer une nouvelle campagne. Les Etats-Généraux votèrent un aide extraordinaire de cent mille livres ; le duc emprunta à plusieurs particuliers une somme de quarante mille livres ; Guillaume Fillâtre, ancien évèque de Toul, lui prêta trois cents florins , le chapitre de la cathédrale trois cents, et le chapitre de Saint-Dié cinq cents. Après avoir confié à son fib Nicolas 9 marquis de Pont-à-Mousson , la lieutenancegénérale du duché, et avoir désigné, pour assister le jeune prince de leurs conseils , le maréchal Jean de Fénétrange, le sénéchal Gérard d'Haraucourt, Jacques. d'Haraucourt bailli de Nancy, Warry de Fléville bailli tl'Allemagne , Philippe de Lénoncourt et Philbert de Stainville , Jean s'achemina vers la Provence et conféra sur la conduite de l'entreprise avec René
(i) V. le lexte de la Chronique, daos Calmet, ibid. , t. III, preuv., col. xxiv et XXV.
(2) V. BooniOD, CSoupures, régne de Jean 11, dans le recueil cité.
d*Ânjou, qui tenait tout prèl» pour cette expéditioo trois cents liommes d'armes , bon nombre d*archers et une somme de cent mille livres. Malgré les récents démêlés qu'ils avaient eus avec la France , les Génois consentirent , moyennant une somme considérable, à fournir les galères et les vaisseaux nécessaires au transport des troupes (1). Ferri de Vaudémom s'était, de son càié , rendu à Venise et avait engagé ta répabKqae à secourir te duc de Lorraine. Le due de Gacte , le comte de Campo>6asso, Jacques Galeotto, et d'autres seigneurs napolitains dévoués à la maison d'Anjou se préparaient à favoriser l'invasion du fils de René. Celte invasion eut lieu en 1462, mais elle ne fut pas couronnée par le succès. Des villes prises et reprises y des combats sanglants et ne décidant rien, des malheurs de toute espèce : tel est le résumé d'une guerre qui se prolongea jusqu'en 1463. Enfin,* plusieurs seigneurs, gagnés par les promesses de Ferdinand , abandonnèrent le prince lorrain, qui fut obligé de quitter encore une fois l'Italie et de retourner en Provence , et de la dans son duché, où il arriva vers le commencement de l'année 4464 (3). Tant de mécomptes et de revers ne l'avaient pas découragé, et il a'eccupa presqu'immédiatement des préparatifs d'une troiaîèine expédition. Il leva un aide sur la noblesse du marquisat de Pont-à- Mousson, qui lui appartenait depuis longtemps en vertu d'une cession faite par René (5). Les officiers de finance voulurent aussi imposer une contribution sur les sujets des gentilshommes lorrains ; mais les Etats-Généraux, assemblés bientôt après, s'opposèrent à une pareille usurpation, et, aar leur demande, Jean déclara lui-même que les prétentions de
(i) V. Benoit Picart, Orig. de 1» miison de Lorr., p. iS7 et 428.
(2) Sur les expéditions de Jean, v. Hist. de René d*Ânjou, ptr M. de Villeneuve<Trans, t. II, p. 119-ii2 et li5<180; M. de Quatrebarbet, ibid., p. xcix<cij. Plusieurs historiens ne parlent que d*une seule expédition, qui se serait prolongée de 1i59 à l'année 1462.
(3) V. Très, des di., Uyette EtaU-Généraux, Àddiiianê^ n» 2.
ses «fiiciers n'étaicoi pas foodées» et « que luy ne poovoitxo- » tiser aolcon sobjeel que do consentement des Estats » (i). Ceoz-eiy saiisfeits d'avoir obtenu la confirmation de leurs prirlièges, ou pour mieux dire la reconnaissance de leurs droits/s*empressérent de voter un aide, dont on ne eonnatt pas l'importance (â).
Après de mûres réflexions» le duc résolut de ne pas tenter ude nouvelle invasion, qui pouvait avoir une issue plus funeste encore que les deux premières, et d'enlever, s*il le pouvait, son compétitear , pour le forcer ensuite à abdiquer. Ce projet presque désespéré a été révoqué en doute par beaucoup d'écrivains; mais sans parler d'un chroniqueur nommé Rioodi, qui composa, sous le titre de Faiets et Gesêes des Roys et PrineeSj an livre aujourd'huf perdu, l'entreprise de Jean II est racontée, à peu près dans les mêmes termes, par trois lorrains : Boumon, Bar et Thierriat, et l'humeur aventureuse de Jean II rend assez vraisemblable le dessein qu'on lui attribue. Voici le récit de Thierriat, qui est le plus complet :.« Le
> Duc, ne pouvant mettre en son cueur borne au désir qu'a-
> voit de régner à Naples, et ne voyant moyen d'en chasser B Ferdinand, fit projet d'encourir tout hasard à telle fin de
> saisir la personne dudict Ferdinand, et dit-on qu'il fit route
> hiy quinziesme, en tel desgulsement qu'on le crut et ses
> eompaignons moines de la petite observance (5). Fut iceluy » présenté à Ferdinand, sous le prétexte qu'estoil porteur de » paroles de paix, et peu ne faillit audict Ferdinand qu'il ne
> fot prins et enlevé. Mais M. de Lorraine fut en soupçon
> d'estre cognu par certain Centiglia, dont avoit eu cognois^ » sance à Naples, et se trouva tout prés du Roy, lorsqu'il luy
(i) V. Mory d'Ëlyange, Fragmente historiques sur les Etals-Généraux en Lorraine, p. 17 et 18.
(2) V. idem, EtaU, Droite, Usages en Lorraine, p. 29. (5) Mineurs observantins.
> ftat présenté. Pourqaoy M. de Lorraine ne crat debfoir » attendre en pins ; ains se servit de bons cheranlz qne les
> siens loy tenoient et le mirent en lien seur; et celaict
> qu*ai peine à croire, comme estant par trop bazardeox, ai
> tenu de mon père grand (4). »
Ricodi ajoute que Louis XI, ayant si^ quelque chose de l'affaire, avait envoyé un courrier à Ferdinand pour le prévenir du péril dont il était menacé. Le courrier, qui parut suspect, avait été arrêté dans la petite ville d*Orgon, en Provence, par ordre de René d'Anjou, et l'on avait pris connaissance de ses dépêches (2). Cette découverte acheva d'indisposer le duc de Lorraine contre le roi de France ; le refus que le monarque avait fait de lui fournir de l'argent pour sa seconde invasion l'avait grandement mécontenté; et, pendant cette expédition, les partisans de Jean II avaient saisi une lettre de Louis XI, dans laquelle il promettait au roi de Naples de ne donner aucune assistance à son compétiteur (3). Tous ces griefs réunis engagèrent le duc à s'associer à la ligue du bien public. On assure même que dés l'année 4462, et presque aussitôt après le refus qu'il avait essuyé, Jean avait prêté l'oreille aux propositions des seigneurs qui se préparaient à attaquer le roi ; au reste, il dissimula sa participation à l'entreprise avec d'autant plus de soin, que René vivait en parfaite intelligence avec Louis XI, et que celui-ci venait même de prêter une somme de vingt-deux mille écus à la reine d'Angleterre, Marguerite d'Anjou. Mais quand les princes eurent déclaré la guerre au roi et se disposèrent à le combattre, Jean se bâta d'accourûr dans le camp de Charles comte de Charolois , fils de Philippe-le-Bon duc de Bourgogne. Commynes, qui était dans
(1) V. Mémoires, règne de Jean II, dans le recueil cite; ▼. aosaî les fragments des Coupures de Boumon, ibid.
(2) V. Chevrier, ibid., p. 67-77.
(5) V. Calmet, ibid., l. Il, col. 865.
rarmée de la ligue, dit que le duc de Lorraine n'avait amené qa*un faible contingent; toutefois, il ajoute : c Pour ce petit de gens que avoit ledict Duc, je ne veiz jamais si belle compaignie, ne qui semblassent mieux hommes exercitez au foict de la guerre. Il povoit bien avoir quelques six vingtz hommes d*armes bardez, tous Italiens ou aultres nourris en ces guerres dltalie ; entre lésquelz estoient Jacques Galiot, le comte de Campo-Basso, le seigneur de Baudricourt.... et aultres ; et estoient ses hommes d'armes fort adroictz, et, pour dire vérité, presque la fleur de nostre ost, au moins tant pour tant. Il avait quatre cens cranequiniers, que luy avoit prestez le Comte Palatin, gens fort bien montez, et qui sembloient bien gens de guerre; et avoit cinq cens Suisses à pied, qui furent les premiers que on veit en ce royaulme, et ont esté ceulx qui ont donné le bruict à ceulx qui sont venuz depuis ; car ilz se gouvernèrent trés-vail-
iamment en tous les lieux où ilz se trouvèrent Pour le
Duc de Calabre, il sembloit aussy bien prince et grant cbief
de guerre comme nul aultre que veisse en la compaignie
A tous alarmes c*estoit le premier homme armé de toutes pièces, et son cheval tousjours bardé. Il portoit un habillement que ces conducteurs portent en Italie,.... et tiroit toujours droict aux barrières de nostre ost, pour garder les gens de saillir; et y avoit d'obéyssance autant que Monseigneur de Charolois, et luy obéyssoit tout Tost de meilleur cueur ; et à la vérité il estoit digne d*estre bonnoré (I). »
Dés les commencements de la guerre, Louis XI essaya de désunir les confédérés, pensant qu'il en aurait ainsi plus facilement raison. Par ses ordres, Bertrand de Beauvau, sire de Précigny, vint trouver 1% duc de Lorraine et lui fit les plus belles promesses pour le détacher de la ligue. Le vieux René
(t) V. MéiDoires, Uv. l, ch. 0 et 11.
d'Aiyoa agit dans le même sens et écrivii à son filsi de TAunay^Iez-^amor, le iO août 1464, la lettre saivante :
€ Mon filz , Monseigneur le Roy m*a présentement escripC m par Gaspar Cosse, et aussi envoie le double d*unes lettres » que lui avez escripies , lequel par ses lettres me fait sçavoir
> qu'il envoie devers vous le seigneur de Précigny , et que de
> ma part je voulsisse aussi envoler devers vous aucuns des
> miens qui me fa3t féable. Mon filz , vous sçavez ce que je » vous ai faict sçavoir, par Tévesque de Verdun, de la voa-
> lente du Roy et de la mienne aussi; tousjours m'avez esté » obéissant ju^ques à présent; encores^.si vous estes aai^e, » ne commencerez vous pas à ceste heure à estre autrement ,
> et je vous le conseille pour vosire bien et honneur ; et sur » ce veuillez croire , et aussi faire et accomplir ce que vous » dira, de par mondict Seigneur le Roy et moy, ledict Gas- » par, que j'envoie devers vous pour ceste cause ; autrement, 9 je ne.pourroye estre content de vous. Noslre Seigneur soit
> garde de vous. Vostre père, RENÉ (1). »
Les protestations et les promesses de Louis XI ne produisi*. rent pas un grand effet sur l'esprit de Jean II; il répondit que le roi l'avait déjà trompé, et qu'on ne pouvait avoir nulle confiance dans ses serments. Cependant la lettre de René fil faire de sérieuses réflexions au duc de Lorraine; il ne tarda pas à comprendre que les confédérés n'avaient mis la Erance en feu que pour obtenir ce qui était à leur bienséance; « Je » pensois, disait-il, cesVc assemblée estre pour le bi^ pu- » blic; mais je commence à veoir que c'est pour le bien par- • tîculier ».
Louis et les confédérés conclurent, en octobre 14^5, la convention de Saint-Maur-des*Fossés, et Jean y figura au troisième rang, entre François II dtfc de Rretagne et Charles
(i) V. M. de Qafttrebarbe9,ibid., p. civ.
de Bourgogne comte de Cburolois (4). La convention ne renfermait, au reste, aucdne claose relative aux intérêts du duc de Lorraine; mais il sa rendit aussit^ à Paris et 8*aboucha avec le monarque, qui donna des lettres par lesquelles il déclarait renoncer aux droits de suzeraineté que les rois de France avaient acquis sur les villes ou bourgs de Neufchàteau, Chélenoy, Monlforl, Frouard, Passavant, et sur lu moitié de la ville, terre et seigneurie de Grand ; et ce, dit Louis, c pour ■ considération de ce que nostre Cousin de Calabre s'est curieii-
> sèment employé à la pacification des différens qui ont esté
> entre Nous ei aulcuns des Seigneurs de nostre sang, ei pour » la proximité de lignaige dont il nous altient, et aultres causes » et considérations à ce nous mouvans » (2). La cession que le roi faisait à Jean U n'avait pas au premier coup-d'œil une grande importance; néanmoins, elle offrait un avantage très-réel, parce qa*elle achevait de rompre le faible lien qui rattachait encore la Lorraine au royaume de France. Louis XI, à qui les promesses ne coûtaient rien, prit rengagement d*accorder au duc deux cent mille écus d'or, cinq cents lances et huit mille archers, pour Taider à faire la conquête de Naples ; et de plus , en y joignant l'obligation de servir la France, il donnait à Jean une pension de vingt-quatre mille livres , et le gouvernement des château et châtelleuie de Vaucouleurs , avec les profits et revenus de la châtellenie , toutefois & charge de supporter les dépenses qu'elle occasionnait (5). Lauteur de la chronique de Lorraine (4) ajoute que Louis céda encore au duc Gondrecourt et Liffol-le-Grand ; mais il doit y avoir ici quelque erreur ; car ces lieux appartenaient au Barrois, et lors même que René, qui s'était réservé le duché de Bar, aurait antérieurement engagé Gondrecourt et Liffol , on ne voit pas trop com-
(i) V. ce U^ité, dans Calmet, ibid., t. IH, preuv., col. ccxxv-ccxxxj. (S) V. le texte de ces leUres, ibid., col. ccxxxj et ccxxxij. (3) V. M. de Quatrebarbes, ibid., p. cv. (i) Dans Calmet, ibid., col. xxvij.
ment le roi aurait pu les abandonner au duc de Lorraine. La générosité apparente de Louis XI changea complètement les dispositions de Jean II, et la méfiance que ce prince avait montrée jusqu'alors fit place à une confiance presque absolue. Lorsque Charles frère du roi et duc de Berry se dirigea vers la Normandie pour prendre possession de celte province, qui lui avait été attribuée comme apanage, Jean raccompagna, sans doute par ordre du roi , et déjoua une tentative faite par le duc de Bretagne pour enlever le prince Charles. Quelque temps après, Louis, qui venait d*ôter la Normandie à son. frère , lui permit de se retirer en Bretagne. Il ne tarda pas à s'en repentir, et, le 8 août 446*6 , il chargea le duc de Lorraine de la mission épineuse de se rendre dans ce pays « pour traiter, disait-il, et accorder les différens » d'entre Nous et nostre beau frère Charles >. Jean était autorisé à « iaire venir entre ses mains le duc de Berry, à lui
> promettre de le tenir en seureté, et à luy accorder la somme » de deniers qu'il verroit estre affaire pour sa provision de
> vivre » ; et le roi ajoutait : « Les choses qu'il promettra el 9 accordera à nostre dict beau frère, pour et au nom de Noos, » et après par Nous vérifîéez, Nous consentons qu'il les puisât » entretenir de poinct en poinct, selon la charge que loy
> avons sur ce baillée » (4).
Quelques mois auparavant, le roi avait consenti i donner en mariage Anne sa fille afnée au jeune marquis -de PodI-Jk Mousson , fils de Jean II (2) ; les articles du contrat furent débattus et réglés par Bertrand de Beauvau , pour le doc, el par l'évéque de Marseille , au nom du monarque. Celai-d devait remettre à sa fille une dot de quatre cent quatre-ving^ sept mille cinq cents livres tournois. Cent trente-sept mUle
(1) Cette pièce est imprimée dans Calroet, ibid., col. ddxfj et dcfaiTÎj.
(2) Le P. Anselme croit qu'il fut question de ce mariage dès le mois dt uovcml^re 1461.
cinq cents livres avaient été versées entre les mains du duc de Lorraine, et pour sûreté du reliquat s*élevant à trois Cent cinquante mille livres, le roi « bailloil au marquis de Pont- » â~MoQsson les terres et seigneuries de Chaumont-eo-
> Bassigny, Nogent, Montigny, Coiffy, Voisy (1), Sainte- » Henehoul, Saint-Dizier , Vaucouleur et Montécler, avec » leurs appartenances et dépendances, réservé la taille
> ordonnée pour le paiement des gens d'armes » ; il engageait aussi le comté de Pézénas et autorisait le marquis, ou plutôt son père, à prélever une somme de vingt mille livres sur c le droict que le Roy prenoit sur le Rhosne , ensemble et ■ avec le Roy de Sicile, à cause de la comté de Provence >. Les revenus des villes baillées et du comté de Pézénas s'élevaient à vingt mille livres environ ; cette somme et celle que Ton tirait du péage du Rhône représentaient les intérêts des trois cent cinquante mille livres dont Louis restait débiteur ; ce prince et ses successeurs pouvaient retirer les gages en soldant la totalité de la dol> à moins que la princesse ne mourût sans enfants ; dans ce cas les gages devaient être restitués purement et simplement au roi ou à ses héritiers. Le traité fut signé le V^ août 1466 (2); mais, comme Anne et Nicolas étaient encore très-jeunes, la conclusion du mariage fui ajournée, et Louis, qui ne cédait pas sans regrets, môme momentanément, \ine portion importante de la Champagne, avait eu bien soin de se réserver le droit de placer, en cas de guerre, des garnisons dans toutes les villes engagées ; ce qui lui fournissait un moyen aussi sûr que facile d'y rester toujours le maître. Jean, que cette réserve inquiétait à bon droit, fit des représentations, et, le 12 janvier 1467, le monarque expédia des lettres dans lesquelles il déclarait que les villes dont il s'agit seraiçut restituées aussitôt après la fin de la
(«) Vassy.
^2} Il est imprimé dans Calmet, ibid., col. dclxix-dclxxij.
gaerre qai en aurait causé l'occupatioo , et que d'ailleurs le prince Nicolas aurait sans cesse la libre jouissance de leurs revenus (4).
Ce fut peut-être pour calmer le mécontenlement du duc de Lorraine que Louis lui permit d'acquérir la ville d*Epinal. On a TU plus haut que les bourgeois s'élaient donnés au roi Charles VU, qui avait consenti à devenir leur seigneur. Epinal demeura annexé au royaume de France pendant plus de vingt ans ; mais le roi y exerçait une espèce de protectorat plutôt qu'une souveraineté réelle, et les habitants possédaient des privilèges très-étendus. Ils étaient c francz de toutes servi- » ludes, de main-morte^ poursuite, forfuyance, formariage et » autres semblables » ; ils pouvaient « iraflquer, vendre et
> distribuer toutes sortes de marchandises, sans estre subjectz » à aucun droit de bans » (2). Un titre déposé au Trésor des chartes rappelle tous les droits dont ils jouissaient ; on lit dans celte pièce : « Le maire tient sy franchement la mairie qa*il 9 puet acquicter et délaissier 4oulcs les amendes de six sob
> en avault , que le Seigneur ne ly puet en riens demander.. •
> Monseigneur tient ses yawes (eaux) , ses forestz , ses cro- » w^éez,.... pour ce qu'il est seigneur et franc vouel, fors que
> tant quilqu'il soit bourgeois il puet aller pescher en l'yâvre,
> à treuble, espare, à la verge , maix qu'il n'en soit vendere ;
> si en donra ou mangera sans forfaire. > Chacun a la &• culte, quand il convient à la communauté « de retenir It » paxon, de mettre au boix jusqu'à huit porcs, dont il prend » le meilleur, et le Seigneur l'autre après. Et quilqa*il soil » bourgeois de la ville et du ban il puet aller à bôix et pren* » dre, pour son chief couvrir, le foug et le chasne pour aug » denier qu'il paye au forestier, et y puet prendre son cher
(i) V. ces lettres, ibid., col. dclxvij et dclxviij.
(2) V. Coutumes générales du bailliage d'Fpinal, titre I, art. 3, fît. XI, art. 19.
— ii7 —
> el sa charrue. Après, la ville et le ban sont si francz que
> nalz ne doit mettre la main à bourgeois , se pour son mef-
> faict n*esloit. Et quilqu'il soit bourgeois de la yille et du » ban, s'il n'est clameur, puet chargier son cher de plain
> midy et s*en puet aller qu'on ne le doit arrester. Ains le » doit la ville conduire (par) la banlieue à son pouvoir. Et
> après, quilqu*il faict bourgeoisie en la ville ou en ban,
> aassy tost comme il ait sa femme et mesgine , et git une » nuit au lieu, il est bourgeois, et ly doit le Seigneui^ct la » ville» se on ly faisoit nulz tort, aussy bien réclamer el te-
> nir à droict que celuy que tousjours y aura demeuré. El
> après , quilqu^il soit bourgeois de la ville et du ban ne doit
> plaidoyer fors que devant son maire et la justice de la » Tille (4). ■ En un mol, les habitants d'Epinal se trouvaient placés dans une position qui avait une certaine analogie avec celle des eitains de Metz, de Toul et de Verdun ; et les rois de France , pour qui celle possession lointaine était plutôt un embarras qu'un avantage , n'y entretenaient pas de garnison et laissaient les bourgeois se gouverner et se défendre euxmêmes. L'isolement d'Epinal lit concevoir à une troupe de routiers le projet de s'en emparer par surprise. C'est en 1462 ou au commencement de 1465 qu'eut lieu cet événement, qui a laissé peu de traces dans l'hisloire de noire pays. Les aventuriers escaladèrent les murailles pendant la nuit , et la plupart des habitants, éveillés en sursaut, cherchaient avec anxiété les moyens de fuir , lorsque plusieurs d'entr'eux parvinrent à se réunir et combattirent si valeureusement que les bandits furent bientôt forcés de chercher eux-mêmes leur salut dans une prompte retraite. On attribua le salât de la ville à la puissante intercession de son patron, et, pour conserver la mémoire de ce bienfait, on introduisit dans roflBce de saint Goëric un répons, que l'on chantait encore,
(I) V. Très, des ch., layette Eêpinal, II, n« S5, pièce 3.
au sicele dernier , chaque fois q^je Ton exposait la châsse du saint dans les grandes solennités et les calamités publiques (i).
Louis XI conserva la ville d'Epinal jusqu'en 1465, époque à laquelle Thiébaut de Neufchâlel, maréchal de Bourgogne, demanda au monarque de lui faire cession de tous ses droits. Le maréchal descendait d'un autre Thiébaut de Neufchètel qui avait épousé Alix seconde fille de Henri Y comte de Vaa* démont, et qui avait obtenu, au moyen de ce mariage, la pro* priété de Chàlel-sur-Moselle, de Bainville<aux~Miroirs et de Chaligny. La famille de Neufchâlel était devenue de la sorte trés-puissante en Lorraine, et Thiébaut s*imagina que la possession d*Epinal ne pouvait manquer d'augmenter enoore sa propre influence et de le rendre redoutable au duc luimême. Le roi accéda volontiers à la prière du maréchal et envoya Georges de Saint-filin, bailli de Sens, annoncer aux bourgeois quils avaient cessé de faire partie du royaume. Ceux-ci, fort étonnés d'une pareille communication, prié* rent le bailli de retourner vers le roi et de supplier ce prince, dans le cas où il persisterait à les abandonner, de leur choisir un autre maître, attendu qu'ils ne reconnaîtraient jamais Thiébaut de Neufchâtel pour leur souverain. Quelques jours après, ils fermèrent leurs portes à Hugiics vicomte de Gisors, qui était chargé d'une mission de Louis XI, et lui signifièrent que Charles VII leur ayant juré de ne jamais les mettre < hors de sa saincte couronne >, il ne pouvait appartenir à son fils de les en séparer. Le roi eut alors recours à la ruse; il leur écrivit, le 21 juillet 1465, pour leur dire qu'il
(i) Voici ce répons, qui faisait partie de l*o(fice de laudes : u Gaplo n Spinal dolis , non virtute , desperabant strenui ct?es de silate ; boêlii n clam ingrediens mœnia transcendit, et succensis œdibos bostem lux n ostendit. Cives metus incitât improvisa; mortis ; parât fugam piTÎdat, n prselia vir foriis ; ad fugandas igitur acics praedonum palam dems ere- N hil patrie patroniun. n V. Calmet, Notice, t. I, col. 39i.
n^aviit jamais eu le projet de donner leur ville an maréchal, et pour les inviter à recevoir le vicomte de Gisors en qualité de bailli. Us y consentirent, et le 20 septembre suivant, le bailli, les ayant assemblés, leur déclara qu'étant allé la veille à la chasse il avait rencontré Thiébaut de Neufchâtel, et que ce seigneur lui avait montré des lettres royaux qui lui conféraient la propriété d'Epinal; il termina en engageant les bourgeois à obéir au maréchal, qui promettait de respecter les privilèges de la ville, si elle se soumettait immédiatement, et menaçait de venir l'assiéger avec quatre mille hommes, en cas de refus. Les habitants ne voulurent pas céder; ils interj^fé^ rent appel au parlement de Paris et arborèrent les panon-? ceaux de France sur les portes, afin de faire comprendre à Thiébaut qu'ils se regardaient toujours comme sujets de Louis. Le maréchal de Bourgogne ne se laissa pas intimider par cet appareil; il réunit une petite armée, bien munie de m bombardes, couleuvrines, serpentines et canons >, campa sur la hauteur de la Justice et commença le siège de la ville, c Grands coups d*artillerie tiroient dedans, lit-on dans la
> chronique de Lorraine; un coup de bombarde fut tiré, » dont l'église en debvoit estre gastée. Dieu et Monsieur B sainct Gœury (Goëric) firent, miracle; la pierre grosse
> comme un chapeau frappa à la verrière, sans aller plus » avant, tomba derrière le grand autel, sans personne blesser. 9 Tontes gens véant ce coup ont Dieu loué (1) », et on fit placer dans la fenêtre atteinte par le projectile un vitrail , qui représentait saint Goëric étendant la main droite pour arrêter le boulet (2).
Cependant les bourgeois, craignant de succomber, s'empressèrent de se conformer à une injonction du roi qui appelait leurs magistrats à Montargis. Il écouta leurs plaintes, et,
(1) V. le texte, dans Calmet, Hist., t. III^ prcuv., col. xxix,
(2) Ce vitrail curieax a malheureusemeot disparu.
après les avoir déliés de leur serment de fldélité envers loi, il les autorisa a choisir pour seigneur le prince qui leur plairait davantage (i). Le duc de Lorraine, qui était à Monlargis, vint trouver les députés, les engagea sans peine à le reeonnaître pour souverain, et le roi ratiûa plus tard le choix qu'ils venaient de faire. Quand cette nouvelle se répandit en Lorraine, le maréébal de Bourgogne leva le si^e d'Epinal, et Nicolas, marquis de Pont-à-Mousson, vint prendre possession de la ville, au nom de son père; il jura sur les Evangiles que les ducs conserveraient toutes les franchises de la bourgeoisie, et promit qu'ils ne consentiraient jamais à céder Epinal à on autre souverain. Le bailli Etienne Baudenot Gl serment, ao nom des habitants, de garder Odélité aux ducs de Lor* raine (2), et, le même jour (2i juillet 4466), Nicolas donna des lettres où il déclarait que, « pardessus lea ....prévost et aultres officiers de justice, il y auroit un bailly (nommé par le prince), lequel avec les quatre gouverneurs que
les habita ns ont accouslumé faire et renouveller
cliascun an, audict lieu, auront la cognoissance des causes d'appel et des rçssorts illec meues et ventilléez, et en jugeront et détermineront selon les coustumes, usages, slile et observances accoustumécz audict lieu; sans qu'ils soient tenus de ressortir devant aulcuns aultres juges, seignears, ne baillys dudict duché de Lorraine, ne d'aultres; mais (que) sortira leur jugement son plein cffect, comme arresl et sentence définitive (5) ».
Le maréchal de Bourgogne, irrité de voir la ville d^Episal lui échapper de la sorte, assembla des troupes plus nombreo-
(1) V. les leUrcs de Louu, dans rédition de Commynes donnée par Leoglet du Fresnoy, in 4<», t. Il, p. 597. Elles ne furent rédigées que postérieui-emenl à lautorisalion, puisqu'elles portent la date du 6 août.
(2) Une copie de Paclc dressé à cette occasion se trouve dans le cartulaire de Lorraine, p. 382 et suiv.
(.^) V. une copie de celle pièce ibid., p. 599 cl 400.
ses et la menaça de nouveau. Les bourgeois ne savaient quel parti prendre; ils regrettaient presque d'avoir reconnu le due, et plusieors d'entr'eux engageaient leurs concitoyens à se replacer sous Tautorité des évèques de Metz. Mais cette hésitation dura peu de temps. Louis XI, malgré sa réserve habituelle, fit entendre à Jean II qu'il y aurait déshonneur à reculer devant le maréchal, et Nicolas donna ordre à Collignon de Ville, bailli de Vosge, de réunir les milices de ce pays, se mit è leur tète et s'avança versEpinal. Thiébautde Neufchâtel n'osa pas se mesurer avec le marquis, se retira avec précipitation et abandonna même son bagage et son artillerie (1).
Le différend , bien que terminé d'une manière avantageuse è la Lorraine , ne laissa pas d'être une cause de ruine pour certains cantons de ce pays qui furent dévastés par les garnisons que Thiébaut avait fait entrer non seulement dans les bourgs de Châtel , de Bainville-aux-Miroirs et de Chaligny, mais encore dans «les forteresses du temporel de Toul. Après la mort de Jean de Chevrot, arrivée le !25 septembre 1460, les chanoines de Toul s^étaient divisés sur le choix d'un évèque. Ceux d'entr'eux qui étaient français ou bourguignons avaient élu , malgré sa jeunesse, Antoine de Neufchâtel, fils du maréchal de Bourgogne ; tandis que les chanoines lorrains, allemands et toulois avaient porté leurs suffrages sur Farchidiacre Frédéric de Clézentaine. Le duc de Bourgogne se déclara pour le premier ; le roi de France consentit aussi à le soutenir, et le pape confirma Télection d'Antoine de Neufchàlel , dont le compétiteur se hâta de renoncer aux droits qu'il tenait de la plus grande partie du chapitre, et supplia les chanoines qui l'avaient nommé de se réunir à leurs confrères pour «prévenir des dissensions funestes. Les chanoines lorrains ne se rendirent pas à ces sages exhortations ; ils se réfugièrent à Nancy, et le duc, qui se trouvait alors en Italie,
{1} V. ComiDynes, liv. I, ch. M.
écrivit au roi une lellre pressante pour lui demander de mettre obstacle à la prise de possession du nouvel évèque ; maïs Louis XI, voulant ménager ïe duc de Bourgogne^- refusa de se prêter au désir de Jean II et lui conseilla de ne pas persister dans son opposition contre le jeune prélat. Comme le doc avait quitté l'Italie, Antoine de Neufchâtel vint lui-même à Nancy ; Jean Faccueillit avec bienveillance et lui promit d'entretenir des rapports de bon voisinage ; les chanoines lorrains retournèrent dans la ville de Toul, et Févêque prit enGn possession de son siège sans aucune difficulté. Toutefois, les craintes que l'élection d'Antoine avait inspirées à plusieurs membres du chapitre ne tardèrent pas à se réaliser. Lorsqu'on vit Jean II et le maréchal de Bourgogne, déjà très- indisposés l'un contre l'autre, se brouiller entièrement au sujet de l'affaire d'Epinal , on pria l'évêque de rester neutre et de ne pas fournir, en prenant parti en faveur de son père , un prétexte au duc de Lorraine pour ravager le temporel de l'évêché. Antoine n'écouta pas ces avis dictés par la prudence et reçut des garnisons bourguignonnes dans* les châteaux de Brixey , de Meizières et de Liverdun. Ces garnisons, et celles des trois bourgs qui appartenaient au maréchal, firent des courses dans le duché et y commirent tant de désordres , que le marquis de Pont-à-Mousson résolut d'exterminer des pillards aussi audacieux. Il assiégea Châtel , mais sans aucun succès. Il fut obligé de se retirer , après avoir perdu quelques-uns de ses meilleurs soldats, et, vers le même temps, les Bourguignons surprirent dans les environs de Bainville une troupe de gentilshommes lorrains , enlevèrent les uns et forcèrent les autres i 8*enfuir précipitamment. Nicolas, furieux de ces échecs, voulut faire tomber sa colère sur les habitants de Toul, et déclara qu'il allait ravager les environs si on ne lui ouvrait les portes de la ville. Les bourgeois lui représentèrent que, tout-è-bit étrangers 5 la querelle dont la Lorraine avait à souffrir, ib désiraient conserver la neutralité, et leurs raisons, qui forent
sans doute appuyées par un subside, engagèrent le prince à ne pas insister. Il se dirigea >du côté de Yoid , mit garnison dans la forteresse, avec le consentement du chapitre de Toul, et assiégea ensuite le château de Maizières, qui ne tint pas plus de six jours. Ces avantages furent suivis de revers ; les Bourguignons reprirent Maizières, et les garnisons de Chaligny , de Châtel et de Livcrdun Orent des courses de tous côtés. Le duc, retenu hors de la Lorraine par des affaires importantes, ordonna de réunir les Etats-Généraux à Nancy, pour y délibérer sur les moyens les plus efficaces de terminer une guerre funeste. Les Etats pensèrent qu'il fallait persuader au chapitre de Toul de procéder à l'élection d'un nouvel évêque, sous prétexte que le fils du maréchal de Bourgogne ne remplissait pas les conditions nécessaires pour posséder révècbé. Le duc écrivit lui-même aux chanoines pour leur annoncer cette détermination ; mais , quoique la plupart d'entr'eux fussent mal disposés pour Antoine de Neufchàtel, qui menait une vie peu digne d'un prélat, et dont l'imprudence et l'obstination avaient causé une partie des malheurs dont gémissait la Lorraine , ils montrèrent beaucoup d'éloignement pour le parti qu'on leur conseillait de prendre. Sur ces entrefaites , Thiébaut de Neufchâtel , instruit de ce que Ton méditait contre son fils, pénétra dans le duché avec une armée de six mille hommes et acheva de dévaster les campa* gnes. L'absence de Jean, la grande jeunesse et la nonchalance de Nicolas, l'imprévoyance du conseil chargé d'aider ce prince expliquent la facilité que Thiébaut trouvait à parcourir impunément un pays aussi vaste et aussi peuplé que le duché de Lorraine. Déjà cinq cents villages avaient été pillés ou incendiés, lorsqu'on se décida à faire les efforts convenables pour repousser l'ennemi. Le duc confia le commandement au maréchal de Fénétrange. ' Ce capitaine , aussi habile que brave, s'occupa aussitôt de former une armée, ordonna aux prévôts d'amener les milices, prit à son service bon nombre d'aven-
luriers et prescrivit aux gentilshommes de le rejoindre avec leurs contingents. Les troupes de Thiébaut n*étaîent pas en état de résister ; elles furent refoulées dans' le temporel de l'évèché, qui fut envahi à son tour. Les Lorrains, désirant vivement une revanche , rendirent les sujets d'Antoine responsables des violences commises par les auxiliaires de leor évéque. Les riches et populeux villages du temporel eurent i essuyer le traitement le plus rigoureux ; on brûla les maisons, les vignes furent arrachées , les arbres fruitiers coupés , les récoltes détruites , et les paysans obligés de chercher un refuge derrière les murailles de Toul ou dans la profondeur des forêts.
Thiébaut de Neufchàtel s'était rendu en Flandre auprès de Charles-lcrTéméraire, et l'avait prié de lui accorder quelques secours pour l'aider à tirer vengeance de ce désastre ; mais le duc refusa et conseilla au maréchal de ne pas continuer la guerre. L'avis ne fut pas du goût de Thiébaut. Il ramassa environ deux mille cinq cents aventuriers , la plupart flamands et namurois , traversa le duché de Bar, gagna Liverdnn, y laissa son gendre le sire du Fay, avec une bonne garnison, et distribua le reste de son monde dans les différents châteaux qui lui appartenaient. Le conseil de Lorraine chargea le châtelain de Frouard de surveiller attentivement le sire du Fay ; néanmoins, ce dernier réussit à tromper la vigilance du châtelain , attaqua Condé, s'en empara et y mit le feu. Un coup de main aussi hardi décida le maréchal de Ftnctrange à tourner ses armes contre Liverdun , et cette forteresse, quoique vigoureusement défendue, succomba an bout de six semaines. La garnison, forte de quatre cents hommes, obtint une capitulation (i) ; les habitants furent forcés de payer une rançon considérable, et les murailles farealnisces , en sorte que Liverdun < demeura comme ville cliaaih-
(1) Le 16 septembre li67.
> pesire ». Peadanl le tumulte qui suivît Fentrée des Lorrains, le feu se déclara dans le palais épiscopal, et les flammes eonsumérent les deux tiers des archivas de l'évéclié ; le maréchal ne négligea rienr pour arrêter l'incendie, et fit conduire è Nancy et déposer dans la collégiale Saint-Georges les titres et les diplômes que Ton put arracher à la destruction.
Quelques jours auparavant , on avait placé dans la même église renseigne d'un lieutenant de Thiébaut. Ce gentilhomme, traversant la forêt de Haye sans aucune précaution, rencontra les Lorrains, qui massacrèrent une partie de ses soldats , mirent les autres en fuite et enlevèrent leur drapeau « dedans (leqMcl) y avoit une licorne ouvrée richement, eti B Tentour disoit : A moy ne tient >.
Le maréchal de Bourgogne rassemblait de toutes parts ses amis pour rentrer en Lorraine. Le comte de Thierstein , qui commandait à Epinal, ayant su que plusieurs seigneurs bourguignons s'étaient mis en route avec leurs contingents , s'embusqua sur le chemin qu'ils devaient suivre et surprit le sire de Rivière ; ce gentilhomme fut fait prisonnier, beaucoup de ses gens furent tués, d'autres perdirent leur liberté, et le comte fit porter à Saint-Georges leur drapeau , qui était entièrement semblable à celui que nous venons de décrire.
Au mois de mars 1468, les Lorrains investirent Chaligny, qui résista jusqu'au mois d'août. Les étrangers qui composaient la garnison eurent la permission de s'en aller ; mais on enchaîna les principaux habitants, au nombre de cent vingt environ ; on les enferma dans les deux tours de la porte Notre-Dame, et on ne leur permit de retourner chez eux que lorsqu'ils eurent payé une grosse somme, < et faict serment » que bons lorrains seroient au temps advenir >• Le château de Chaligny fut complètement détruit; ceux de Bainville, de Bri-xey, de Maizières eurent le même sort, et le comte de Salm,. qui était devenu maréchal de Lorraine, à la place du sire de Fénétrange mort en novembre 1467, dépouilla le maréchal de
||ii«irMiiw ik tous ses domaines, à Texccption de Chàtel-sur- Mu^^lv v^^« L^pays une fois pacifié, le duc somma de rechef (i)^ clMM^ues (fi procéder à une élection. Le duc de Bourgogne Kifi iMKii^a de tout son ressentiment s'ils en venaient à cette vxinHuitô; Louis XI leur conseilla de ne rien précipiter, et 1^ |^|K» Paul II leur défendit, de la manière la plus expresse, vit donner un successeur à Antoine. L*archevéque el le chaàiiliY de Trêves, les évcques et les chanoines de Metz et de Yortlun , plusieurs cardinaux et d'autres prélats joignirent loum instances à celles du souverain-pontife, et pressèrent b cliupitre de Toul de ne pas pousser plus loin son entreprise, mais de recourir au vicaire de Jésus-Christ, qui mena- |(firuit un accommodement avantageux à tout le monde. *Les chanoines, ne sachant plus quelle décision prendre, écrivirent ik Antoine de Neufchàtel pour lui remontrer que son attachement aveugle aux intérêts de sa famille avait plongé le diocèse dans un abime de maux, et pour lui rappeler que le pape, en ratifiant sa nomination, lui avait imposé robligation de recevoir Tordre du diaconat dans un délai de sept années ; ils finissaient en lui faisant observer qu'il ne s'était pas mis en peine de remplir cette condition, et en insinuant qu'il devait, pour rendre la paix à la Lorraine, renoncer à tous ses droits ; ce qui permettrait au chapitre de choisir uA nouvel évéque. Antoine fit une réponse polie, mais évasive, et les chanoines dépéchèrent l'archidiacre de Yittel vers le duc Jean, qui se trouvait en Catalogne, pour lui exposer Tétat de Tafiaire et le supplier de ne pas exiger une résolution trop prompte. Le prince répliqua qu'il supporterait tous les frais qu'entraînerait la nouvelle élection, et que cette élection seule était de nature à le satisfaire. Les chanoines trèsembarrassés se réunirent pour aviser au parti qui semblerait le plus expédient; ils étaient occupés à délibérer,
(1) V. Chron. de Lorraine, dans Calmet, ibid., col. xxxiv-xxxvj.
lorsque le procareur-général de Lorraioe entra dans la salle capitulaire et prononça an long discours, employant Tautorité des lois divines et humaines, de l'histoire, et sans doute aussi de la fahle, pour démontrer que le prélat , n'ayant accompli aucune des conditions qui lui avaient été imposées^ était un véritable intrus, *et que l'on pouvait sans aucun scrupule lui donner un successeur. L'agent ducal, non content de disposer les chanoines à faire un autre choix , leur indiqua le personnage sur qui ce choix devait porter, en faisant un pompeux éloge de Jean de Lamballe, protonotaire apostolique, grand-archidiacre de Toul, abbé de Saint-Mansuy, prieur de Notre-Dame de Nancy, conseiller, secrétaire et homme de confiance du duc de Lorraine. L'archidiacre de Port, voyant avec regret celte intervention des laïcs dans une affaire qui , était exolusivement du ressort du clergé, réfuta le discours du procureur-général et soutint que le consentement du pape devait être demandé et obtenu avant de procéder à une élection canonique. Malheureusement, l'archidiacre de Vittel opina dans un sens contraire et parla d'une manière tellement entraînante qu'il détermina ses confrères à passer outre; Farchidiacre de Port réussit seulement à faire statuer qu'avant de nommer un évèque on sommerait, par trois fois, Antoine de Neufchâtel de venir au synode qui aurait lieu à la fête de saint Luc. L'évéque, instruit, de tout ce qui se passait, envoya un corps de bourguignons sur la frontière , afin d'intimider ses ennemis ; mais cette mesure ne servit qu'à hâter le dénouement, et les chanoines élurent Jean de Lamballe, dont la promotion fut accueillie avec des transports de joie dans tont le duché.
Cette joie ne fut pas longue; Antoine mit le diocèse de Toul en interdit et transféra l'oiBcialité à Luxeuil , dans le comté de Bourgogne; le pape confirma l'interdit et fulmina une sentence d'excommunication contre Jean de Lamballe, les chanoines, les abbés, les doyens ruraux, et eu général
tous les ecclésiastiques qui avaient coopéré à réledion douveile ou ne reconnaissaient plus l'autorité d'Antoine. Qoelqie temps aprés^ Henri de Neufchâtel, frère de ce dernier, se jeta dans le duché avec trois mille hommes et y commit de« ra-* vages sans nombre. Le souverain-pontife, informé de ce qui se passait en Lorraine, où l'interdit n'avait pas été respecté, y dépêcha un légat chargé de calmer les esprits et de naéoi* ger un accommodement. La mission de cet envoyé fut presque complètement infructueuse ; les adhérents de Jean de Lamballe refusèrent obstinément de se soumettre, et rien ne faisait présager le retour de la paix, lorsqu'on apprit la mort du duc de Lorraine (i).
La possession d'Epinal, cause de tant de troubles el de désordres, n'était pas encore parfaitement assurée à Jean II, quand il cessa de vivre. Georges de Bade, évèqoe de Metz» avait fait un voyage à Rome, en 1469, et avait prié le pape Paul II de forcer le duc à restituer cette ville , qui, depuis un temps immémorial , était un des principaux domaines de l'église de Metz. Le souverain-pontife fit parvenir à Jean uu mandement qui lui ordonnait de satisfaire le prélat ; mais le duc ne permit pas de publier cette pièce et représenta an pape que les bourgeois d'Epinal s'étaient d'eux^-mémes soustraits à l'autorité des évèques de Metz ; que leur ville avait appar* tenu pendant plus de vingt ans aux rois de France, et qu'elle avait librement demandé sa réunion à la Lorraine. Uaunée suivante, Georges de Bade, voyant qu'il n'obtiendrait rien du souverain-pontife, prit le parti de s'adresser à l'empereur Frédéric III , qui , après avoir chargé un commissaire de recueillir tous les renseignements indispensables, soumit U question à la diète de Spire. Celle-ci entendit les dépotés du prélat et disposa que le duc restituerait provisoirement Epinal
(1) Sur tous ces événements, v. Rcnoil Picarl, Ilbt. de Tout, p. S53- S69.
à 80D légUlme seigneur, ei cofiiparailrait eusuîce, en pei*sonne ou par ses mandalaires, devant des commissaires qui prononceraient sur le fend du droit. Toutefois, différents obstacles empêchèrent Fexécution de la sentence, et la ville d*Epinal ne fut plus séparée de la Lorraine (i).
Le principal obstacle était l'absence de Jean II, occupé à conquérir la Catalogne. Cette province, qui faisait partie du royaume d*Aragon, s'était révoltée contre le roi don Juan II, frère d'Alphonse Y; et les Catalans, comprenant qu'ils ne parviendraient à assurer leur indépendance qu'en choisissant an chef capable de les conduire et de les défendre, avaient offert la couronne à René d'Anjou, petit-fils du roi don Juan 1*'. Ce prince répondit à leurs envoyés qu'il était trop vieux pour se charger d'un pareil fardeau, mais que son fils le doc de Lorraine, qui était encore jeune, et dont on connais* sait la bravoure et l'activité^ partirait pour la Catalogne et le rempUcerait avec avantage. Les expéditions de Jean II dans le royaume de Naples lui avaient valu une grande renommée, et les Catalans acceptèrent avec empressement la proposition de René d'Anjou (1467).
Le duc prit aussitôt les mesures nécessaires pour se rendre dans la principauté que son père venait de lui procurer. Ses coffres étaient vides, et la Lorraine, qui avait déjà fait bien des sacrifices pour plaire à ses ducs, paraissait peu disposée à payer encore une fois des subsides. Néanmoins, Taffeetion que les Lorrains ressentaient pour Jean 11 les porta à s'imposer de nouvelles charges. < £n 4468, dit Bournon, furent les » sieors de la Chevalerie convoquez en la ville de Pont-à- » Mousson, et furent avec iceux maints prélats notables; par- » quoy fut baillée à Monseigneur grosse somme, que fut » levée es estais; en tant que fut en les villes baillé deux » gros par logement ou conduict qu*estoii, et es villages et
1^1) V. Calmct, ibtd., t. Il, col.. 954 el 955.
hameaux un demi-gros; pourquoy fut^cte de Honseignear, qui déclara que (elle chose ne scroit à droict ne conséquence pour les Eslats, mais bien loyauté et bonhomie d'iceaix et amitiance envers Monseigneur (i). > « Sont bonnes ressources à prince qu*a Tamour des siens, écrit Thierriat, et en ce ne faillit Monseigneur Jean, ni ne faillirent Messieurs de la Chevalerie, en tant que maints et maints d*iceulx vendirent leurs Oefs ou mirent en gagiére, à telle fin que parfournissent, et furent grandes damoiselles qui mirent bijoux el accoustremens en gagiére pour que luy trouvasscBl argent (2). »
Les sommes que le duc se procura de cette manière étaieol encore insuffisantes, et les courtisans lui conseillaient de vendre ou d'engager le duché de Lorraine. Jean s'y refusa» alléguant que l'argent se dissipe et se perd, tandis que les domaines se retrouvent dans les revers de. la fortune. 11 préféra s'adresser à Louis XI, qui lui avait fait les plus belles promesses après la guerre du bien public; mais le roi ne se pressa pas de les tenir, et le duc se contenta de dire c que » n'estoit chose nouvelle que Louis faussast parole, el que
> n'en estoit étonné, mais bien que luy Duc à luy se fust
> fié > (5). On pourrait ajouter que les princes de la maison d'Anjou auraient mieux fait de rester dans leurs états bëréditaires et de les gouverner sagement, que d'aller épuiser leurs ressources dans des expéditions lointaines et malheureuses, ou de mendier à la cour des rois de France des secours que l'on n'était pas toujours en position d'accorder.
Louis XI permit à Jean de lever quelques troupes dans les provinces méridionales du royaume ; René d'Anjou lui donua cent mille livres et un corps de deux cents archers ; en même
(i) V. Coupures, règne de Jean II, dans le recueil dté.
(2) V. Mémoires, règne de Jean II, ibid.
(3) V. idem, ibid.
temps, beaucoup de lorrains, d'angevins et de provençaux vinrent joindre, comme volontaires, le duc de Lorraine qij^i se trouva à la tète d'environ huit mille hommes. Ferri comte de Vaudémont, qui-, de concert avec Jacques Wisse capitaine des gardes, avait amené le contingent fourni par le duché, fut chargé du commandement général sous les ordres de Jean II lui-même (1). Ce fut seulement vers la fin de Tannée 1468 que le prince franchit les Pyrénées et descendit dans la Catalogne. Il fut immédiatement renforcé par les insurgés et ne tarda pas à compter vingt-cinq mille hommes sous sa bannière. Barcelone, encore occupée par une garnison aragonaise, chassa les soldats étrangers et ouvrit ses portes au duc, qui fit une entrée solennelle dans cette ville et confia au comte de Vaudémont la mission de secourir la forteresse de Sarréal, située prés de Tarragone et alors vivement pressée par le roi d'Aragon. Ferri attaqua don Juan le i*' mai i469, le bat* lit, le mit en fuite, se dirigea vers la partie septentrionale de la Catalogne et prit Castellon de Ampurias. Il revint ensuite à Barcelone et se remit en campagne avec le duc de Lorraine; ils assiégèrent et enlevèrent Girone, Roses, Vich, Fraga, Tortose, Lérida et plusieurs autres villes. Le comte de Campo-Basso, Jacques Galeotto, et quelques seigneurs napolitains attachés à la fortune de la maison d'Anjou rendirent les services les plus signalés pendant cette glorieuse campagne. Quoique beaucoup de catalans commençassent, pai* incoDstance ou pour des raisons que nous ne connaissons pas, à regretter la domination des Aragonais, les affaires de Jean II étaient dans une situation assez brillante, et si Louis XI avait envoyé les secours qu'il avait promis au moment où le duc partait pour la Catalogne, cette province aurait définitivement réussi à conquérir son indépendance. Le roi de France avait cependant reconnu le fils de René comme souverain, et avait
^1) V. Chron. de Lorraine, dans Calmet, ibid., t. lit, preuv., col. xxxj.
envoyé à Barcelone en qualité d^ambassadeur Thomas Basio, é.Vèque de Lisieox, qui remplissait les fonctions de chancelier prés du tribunal suprême établi dans le Roussillon (i).
Vers la fin de Tannée 4469 , le comte de Vaudémont, dont la santé dépérissait , retourna en France et se retira dans soi château de Joinville , où il mourut bien peu de temps après. Jean , malgré l'absence d'un aussi précieux auxiliaire , reprit les hostilités dés les premiers jours du printemps ; la soumîtsion de la Catalogne était à peu prés complète, et le duc, pour forcer son adversaire à conclure un traité, résolut d'envahir le royaume d* Aragon. L'exécution de cette entreprise était i peine commencée, lorsqu'une insurrection, ménagée par don Juan, opéra une diversion puissante et contraignit le duc à revenir sur ses pas ; attaqué d'une maladie de langueur, il laissa ses généraux continuer seuls la guerre, et m quitta plus Barcelone que pour faire un pèlerinage à Notr»* Dame de Mont-Serrat. A son retour, il sentit que le terme de sa carrière approchait, et il expira, en effet, le 43 déeenbit 4470. On répandit les bruits les plus mensongers ao sojeC d« décès de Jean II , et ces bruits ont trouvé de l'écho dais plusieurs chroniques lorraines. « Jean ne fut heureux , dit Boar- » non , mais vint la camuse le surpenre en la ville de fiarce-
> lone , et fut en soupçon qu'avoit esté occis de poison (S). » < Ne fot longtemps après, lit-on dans Thierriat, qae le sua-
> dict Duc alla de vie à trespas tout subitement, et croyak- » on qu'avoit esté despesché par poison de certains qu'estoient
> d'iceluy roy d'Aragon (3). »
Quatre jours avant sa fin , le duc de Lorraine avait dicté son acte de dernière volonté et nommé pour exécuteur testa-
(1) V. Thomas Basin, sa vie et ses écrite, par M. Jalet la Bibl. de Técole des chartes, i^e série, I. III, p. 3!(7.
(2) V. Coupures , ibid.
(3) V. Mémoires, ibid. ; v. aussi la chron. de Lorr., dans Calmel, ibid.» col. xxxij.
menlaire Jean de Beaovaa, éf^oe d*Angers. Chevrier a prétendu que ce testament est une pièce apocryphe , et il a fait observer, à Tappuî de son opinion, que i*acte dont il s*agit mentionne plusieurs bâtards , et que le prince ne parait pas avoir eu de maîtresses (i). Il est vrai que Ton ne sait pas le nom de la femme avec laquelle vivait le duc de Lorraine ; mais on n'est que trop certain qu'il eut quatre enfants naturels : deux Gis sur lesquels on n'a que des renseignements contradictoires, et deux filles, qui épousèrent Jean d'Ecosse et Achille de Beauvau.
L'auteur de la chronique de Lorraine a recueilli sur les funérailles de Jean II une foule de détails dont il est impossible de garantir Texactitude^ et ajoute qu'à la nouvelle de la mort du prince lorrain, « ceulx de Barcelone commencèrent » à crier, le plaindre et pleurer, comme s'il eusl esté natif » du lieu >. Il reçut la sépulture dans la capitale de la Catalogne (â) ; toutefois, comme on espérait pouvoir le ramener plus tard dans ses états héréditaires, René II lui fit élever sous les voûtes de la collégiale Saint-Georges un magnifique tombeau, dont nous parlerons à la fin du chapitre suivant.
(i) V. Hist. deLorr., t. III, p. 113.
(2) • Le euear (de Jean II) fiit porté à Angters, et ses tripailles {tic) à 19 Péiéoas n ; ▼. Cbron. de Lorraine, dans Calmet, ibid.
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