‹ Histoire de Lorraine (volume 5)Chapitre 3 sur 23 · NICOLAS · texte numérisé non relu

NICOLAS

Si nous avions voulu suivre aveuglément les traces de plusieurs historiens lorrains, nous aurions placé avant le nom de Nicolas celui de Jean III , que ces auteurs regardent comme le fils atné et le successeur immédiat de Jean II ; tandis que d'autres écrivains ont contesté jusqu'à l'existence de ce prince. Le P. Hugo, qui a composé une histoire inédite des ducs de Lorraine appartenant à la maison d*Anjou , croit que Jean III est mort en Catalogne, comme son père ; mais il ne dit pas si c'est après ou avant celui-ci (1). Il aurait parlé d'une manière plus affirmative s'il avait connu un registre du parlement de Paris cité par Chasot de Nantigny , et d'après lequel an duc de Lorraine appelé Jean serait décédé le 27 juillet 1471 (3). En effet, comme Jean II a cessé de vivre le 13 décembre 1470, la mention du registre, en la croyant exacte, ne pourrait se rapporter qu'à un petit-fils de René d'Anjou. Dom Calmet, qui, dans la généalogie des ducs insérée parmi les prolégomènes de son livre, se borne à mentionner Jean fils de Jean II,

(1) V. cet ouvrage, règne de Jean 11, p. 137, ms. de la bibl. pobl. de Nancy, n* 18.

(2) V. Généalogies historiques des roLs, empereurs et de toulea les maisons souveraines, 1. 111, p. 504.

en ajoutant qu'il a vécu peq d'années (i) , est bien plus explicite dans le corps même de l'ouvrage et n'hésite pas à admettre que le jeune prince a régné pendant quelques mois. Il allègue, en faveur de ce système, i^ un arbre généalogique de France , où figure un duc Jean II d'Anjou et III de Lorraine ; 2* l'article Jean prince tt Anjou dans le dictionnaire de Moréri; 3® un registre capitulaire de l'église cathédrale de Toul portant qu'en 1468 le duc de Cals^bre (â) et son frère Nicolas, marquis de Pont-à-Mousson , entrèrent dans la ville de Toul, et que le chapitre leur envoya une queue de vin par présent ; 4® un acte, du mois de novembre 1449, établissant que Hue d'Autel, seigneur d'Apremont , a racheté les villages deMoussey, Richécourt, Saint-Beaussant, Lagnéville, etc., avec le consentement du duc de Calabre , fils du roi Jean de Jérusalem. Dom Calmet fait observer qu'il ne peut être ici question de Nicolas , qui n'avait alors que dix-huit mois ou deux ans (3) ; enfin, le docte bénédictin regarde le testament de Jean II,comme « une preuve incontestable » (4). Mais il nous semble que c'est précisément supposer ce qui est question, et nous verrions plutôt dans renonciation du testament un argument contre son authenticité. En eflfet, on ne comprend pas, si le duc Jean II avait un fils aine portant le mtoe nom que lui , comment on ne voit jamais figurer ce prince, soit dans le récit des événements qui remplissent les chroniques contemporaines , soit dans les titres encore bien

(1) V. t. I, col. clxxiij.

(2) Comme Jean II portait à cette époque le titre de duc de Calabre, c'est ee prince qui doit être mentionné dans le registre , et le rédacteur, au lieu d*écrire u et son Gis Nicolas n, aura mis, par distraction, u et son n firère Nicolas «.

(3) Dom Calmet a commis une erreur des plus graves ; le titre dont il s*agit, et qui se trouve au Très, des chartes, layette Aprenwnt, 11, n" 45, ne fait aucune mention d'un fds de Jean 11, mais bien de ce prince luimême.

(4) V. ibid., t. 11, col. 881 et 882.

nombreux qui sont entre nos mains , et dont plusieurs onl été publiés par Dom Catmet lui-même. Lorsque les bourgeois d'Epinal se donnent au duc de Lorraine, c'est son fils Nicolas qui Ta prendre possession de la ville et jure d'en respecter les privilèges ; lorsque le duc quitte momentanément la Lorraine, c'est Nicolas qui remplit les fonctions de lieuteiianigénéral et administre le duché. Dom Calmei fait obsener qu'au moment où Jean II mourut à Barcelone, il n'y avait auprès de lui aucun prince de sa famille (i) ; ce qui réfute sufiBsamment l'allégation de Hugo , d'après lequel le pnnce Jean aurait accompagné son père en Catalogne. Enfin, si ee prince avait assez vécu pour régner, on connaîtrait, siaDn le jour de son décès , au moins le lieu de sa sépulture, el les historiens n'auraient pas manqué de décrire son tombeau. Mais on n'en est pas réduit à ces arguments pour démonlrer que le prince Nicolas était l'héritier désigné de Jean U. Chevrier rappelle, toutefois sans dire où il l'a vue, ane lettre originale du duc de Lorraine adressée au maréchal de FéDétrange, relative à une convocation des Etafo-Généraox , el renfermant la mention suivante : « Nicolas , nostre chier fils et héritier » (2). Dans les lettres que Louis XI fit expédier, le i*^ août 1466, pour régler les conditions de l'alliaoee de sa fille el de Nicolas, on rencontre une phrase qui suflBraît pour trancher la question : < Ensuit les articles du mariage pour-

> parlé, faict, passé et accordé entre le Roy pour Madame » Anne de France son aisnée fille, d'une part, et Monsei-

> gneur de Calabre pour Monseigneur te marquis du Pont » (-à-Mousson) son aisné fils, d'aultre part >. Une éooociation tout-à-fait pareille se trouve dans les lettres que Louis remit au duc de Lorraine, en janvier 1467, pour le rassurer

(1) V. ibid., col. 882.

(2) Cette lettre serait datée de ti65 ; v. Chevrier, Hist. de Lorr., t. III, p. 105-113.

au sujet de roccapalion des villes qui formaient la dot de la prineesse (1). Et nous ferons remarquer, à cette occasion, que le roi de France n'aurait pas consenti à donner sa fille afnée a?ee des domaines considérables au marquis de Pont-à- Mousson, si ce prince n'avait pas été l'héritier du duché de Lorraine.

Lorsque Jean II eut rendu le dernier soupir, Gérard d'Haraucourt prit le commandement de l'armée, et l'on fit inviter Nicolas, et non pas le prince Jean dont nous nions l'existence, à se rendre au plustôt à Barcelone, où l'état des affaires rédamait la présence du souverain. Nicolas refusa de la manière la plus expresse ; on vit seulement arriver un fils naturel de René d'Anjou, que l'on appelait le bâtard de Calabre; mais les Catalans en tinrent peu de compte , et les gentilshommes lorrains, angevins et provençaux résolurent de repasser les Pyrénées. Cette retraite n'était pas sans difficulté, parce que le roi d'Aragon , dont les forces étaient bien supérieures à celles de ses adversaires , les suivait de pTés et menaçait continuellement leur arriére-garde. Henri de Ligniville , auqiTel on en avait confié la direction , repoussa vigoureusement les Aragonais, lorsqu'ils l'attaquèrent, et leur ôta enfin l'envie de mettre obstacle au retour des Lorrains , qui regagnèrent leur pays vers le milieu de l'année 1474. Les principaux d'entr'eux , après Gérard d'Haraucourt et Henri de Ligniville, étaieat Jacques et Théodore Wisse, Ferri de Jaulny, Simonin des Armoises, Thiesselin de Domremy, Henri de Ligniville, Arnould de Sampigny, Henri comte de Linange , Renaud et Hermann de Prény, Conrad d'Haussonville, Nicolas de Thuilicres et Philippe Collignon , capitaine de Pont-à-Mousson. On voyait aussi dans cette petite armée le messin Guillaume Perpignan, le comte de Campo-Basso, Jacques Galeotto,

(1) V. ces deux pièces, dans Calmel, ibid., t. III, preuv., col. dclxvij et dclxx ; V. aussi une lettre de Louis XI aux Barrbiens, ibid., col. dclxviij.

quelques autres seigneurs napolitains » et plusieurs catalans qui n'osèrent affronter le courroux du roi d'Aragon et préférèrent s'expatrier (i). Didier de Cardone, un de ces exilés, se fixa en Lorraine et fut la tige de la noble maison de Cardon, qui subsistait encore au siècle dernier (â).

Le prince Nicolas résidait en France depuis quelque temps lorsqu'il hérita de la Lorraine, et il ne témoignait pas beaucoup plus d'empressement à venir prendre possession de ses états qu'il n'en avait montré à partir pour la Catalogne. On a supposé charifablement qu'il était retenu par l'amour que lui inspirait Anne de France sa fiancée ; mais ses motifs étaient beaucoup moins purs, et « avoit alors li susdict prince à son » pouvoir certaine garce nommée Anne , qu'estoit fille de » Robert marchand d'Amiens,, qu'estoit, disoit-on, belle et » gentille, mais que n'estoit à iuy seul (5) ». Le chroniqueur Ricodi prétend que tes gentilshommes lorrains avaient, après la mort de Jean II, député vers René d'Anjou pour le prier de reprendre le titre auquel il avait renoncé en faveur de son fils , et le vieux prince aurait dit « qu'il ne vouloit plus songer qu'à celuy qui gouverne les roys > (4). On peut être certain qu'une démarche aussi contraire au droit public de la Lorraine n'a pas eu lieu, et d'ailleurs Thierriat assure que < Messieurs des Eslats envoyèrent en hasle » au prince Nicolas pour l'inviter à revenir dans son duché (5). Il refusa, et, selon Bournon, ce refus doit être attribué à la favorite; « tant fit la belle par minauderies et gentillesses que ne fit » Monsignor aucune response à Messieurs de la Chevalerie, > dont furent en grand courroux, et fut Tarriére-ban appelé.

(1) V. Chevrier, ibid., p. 101-103; Benoît Picart, Origine de la de Lorr., p. i39.

(2) V. ChevricT, ibid., p. 103 et lOi.

(3) V. Coupures de Bournon, règne de Nicolas, dans le recueil cité (i) V. Chcvrier, ibid., p. lU et 115.

(5) V. Mémoires, règne de Nicolas, duns le recueil cité.

» et M', de Salm eut tout pouvoir ; et disoit-on hautement : » Mous de Saim a mérité pour estre duc et Moos Nicolas ne » vaudroit tant seulement que fust comte de Salm (i) >.

Il était bien tiécessaire qu'un homme ferme et expérimenté saisit les rênes de Télat. Les sires de la Roche, dont le château était constpuit sur une hauteur inaccessible , avaient fait des courses en Lorraine et regagné TAlsace avec un butin considérable. Le comte de Salm fut obligé d*alier assiéger le repaire de ces bandits ; on conduisit devant leur château les plus grosses bombardes de l'arsenal de Nancy, et Robert de Bavière évéque de Strasbourg, qui avait aussi des griefs contre les sires de la Roche^ envoya des secours au maréchal. La forteresse, battue par une artillerie redoutable, capitula au bout de quelques jours; elle fut complètement rasée^ et plusieurs de ses défenseurs furent pendus. Les Lorrains attaquèrent ensuite la petite ville de Marmoutier, qui servait de retraite à une autre troupe de bandits, la prirent d*assaut et en renversèrent les murailles. Les historiens ne sont pas d'accord sur la date de ces deux événements ; selon la chronique de Lorraine, ils seraient antérieurs à la mort de Jean II; mais d'après un manuscrit cité par Dom Calmet, et qui doit être Fouvrage de Boumon ou celui de Thierriat^ les sièges fie la Roche et de Marmoutier n'auraient eu lieu qu'en 4474 (2).

Le plus grand embarras des Lorrains était la guerre contre le maréchal de Bourgogne. Thiébaut, furieux d'avoir vu ses adversaires occuper la plupart de ses domaines et ceux de son fils révèque de Toul , avait mis dans la ville de Châtel une forte garnison , qui faisait des excursions presque continuelles et commettait mille ravages dans les Vosges et dans les districts méridionaux du bailliage de Nancy. Les nobles

(1) V. Coupures, ibid.

(3) V. Calmet, ibid., t. II, col. 885 et 886 ; Chron. de Lorr., ibid. , t. III, preuv., col. xxxvj ; Dialogue de Joannes Lud, édition de la société d'archéologie lorraine, p. 21.

lorrains f qui, dés Tannée 1470, s'étaient associés « toas en- > semble, promectant de s*aider et deffendre les ungs les » aulires > , et avaient , comme gage de cette confédération , fait suspendre leurs écussons dans le chœur de la collégiale Saint-Georges, les nobles lorrains, disons nous, décidèrent que l'on assiégerait Chàtel, et que Ton ne négligerait riea pour arracher cette ville au maréchal. Elle fut attaquée vers la mi-caréme ; trois bombardes tiraient continuellement contre les murailles, et Jacques d*Haraucourt se tenait, avec plusieurs gentilshommes et un gros corps de troupes, dans la petite ville de Charmes , située sur la rive gauche de la Moselle, un peu au^essous de Châtel ; soit afin de réprimer les courses que les Bourguignons auraient pu faire dans les environs , soit afin d'empêcher que la place fut ravitaillée el secourue. Six semaines après le commencement do siège, les Bourguignons^ trompés par un stratagème, s'avancèrent vers Charmes et enlevèrent le troupeau commun; mais oo les poursuivit avec tant de promptitude, qu'ils furent obligés d'abandonner leur capture et qu'ils eurent du mal à rentrer dans Châtel. Les Lorrains ne faisaient que des progrès insensibles; ils avaient même perdu leur meilleur bombardier, « maistre Jehan Lambert » , qui s'était distingué devant Lh' Verdun et qui fut tué d'un coup de serpentine (i); cependant, le maréchal de Bourgogne, craignant que la place ne vint à succomber, eut recours à une ruse pour éloigner Tannée lorraine. A la sollicitation de Thiébaut, le comte* de Clennoni pria Nicolas de lui céder Châtel ; on espérait qu'une fob la cession signifiée aux Etals de Lorraine, ils n'oseraient pas continuer à attaquer une viJIe qui aurait changé de mattre, et sur laquelle le maréchal n'élèverait plus aucune prétention. € M. de Salm, écrit Thierriat,.... ne fut pas peu surprins » quand fut dicl aux Estais que ladicle cité, par don de Mon-

(1) V. Chron. de Lorr., ibid., col. xxxvj ci xxxvij.

» seigoear, estoil eii la mouvance du comte de Ctermont ; et

» fut-ce disoil-OQ , le due enclin à pareil don par la Robert»

» qu'avoit pour amoureux ledict comte; dont fut advis el

» despit à Mgr. Nicolas ; mais par le don susdict fut faicte

• promesse que la Robert ne recevroit oncques le comte ; et » iceluy fut incontinent trouver M. deSalm, luy ordonnant

• qa*eust à cesser le siège; ce que ne luy estant accordé,

> furent faictes lettres expresses de Mgr. le duc aux Lorrains » à telles fins que cessassent de besogner en avant. Fut alors » loyalement respondu par M. de Salm que no reconnoissoit » ordre dont viendroit vergogne à son Seigneur, et que ne

• cesseroit le siège, ne le quitteroit que ne fust à bonne

> fin (i). 1 Thiébaut de Neufcbâtel , voyant que cet expédient n'avait pas réussi , résolut de faire un vigoureux efibrt poor secourir Châtel. Â sa voix, les gentilshommes de Bourgogne et de Franche- Comté montèrent à cheval, se réunirent et se dirigèrent vers la Lorraine. Quelques-uns d*entr'eux en avertirent le comte de Salm, et celui-ci , après avoir fait pratiquer des abattis pour arrêter ou du moins retarder la marche des Bourguignons, feignit de vouloir livrer un assaut. Les travaux du siège avaient un peu langui depuis quelque temps, parce que les Lorrains, indignés de la conduite de Nicolas, ne montraient plus pour cette guerre le même feu« ni la même ardeur ; mais quand le gouverneur de Châtel connut les projets et les préparatifs du comte, il le fil prier de consentir à un accommodement. C'était tout ce que les Lorrains désiraient ; ils obtinrent que les dépendances de Châtel, à Texception de Romont, seraient annexées au duché, et, le traité conclu, ils se mirent en devoir de partir. Les assiégés étaient si joyeux de les voir disparaître, qu'ils les aidèrent à placer sur des chariots Farlillerie, les mantelets, les tentes et le bagage. Ces objets étaient à peine en sûreté der-

(i) V. Mémoires, règne de Nicolas, dans le recueil cité.

riére les murs de Charmes, lorsque les Bourguignons parurent, lis étaient au nombre de huit niiHe environ et furent trèsétonnés de ne plus rencontrer d^adversaires. Ne Toalant pas s*en retourner sans avoir combattu, ils se présentèrent devant la ville de Charmes , afin de provoquer Tarmée lorraine qui s*y était retirée ; mais Jacques d'Haraucourt, auquel le comte de Salm avait confié le commandement, plaça des bombardes sur les portes , dans le but d*en imposer aux assaillants > et défendit de faire aucune sortie. Les Bourguignons retournèrent à Châtel et, apprenant que le conseil de Lorraine avait convoqué le ban et Tarrière-ban, ils se décidèrent à regagner leur pays , pour éviter d*étre accablés par des forces supérieures. Sept à huit mille Lorrains venaient , en effet, de rejoindre Tarmée, et le comte de Salm se mit à la poursoite de Tennemi. Jean de Savigny , auquel Tavant-garde obéissail, eut rimprudcnce de se jeter avec peu de monde sur le gros des Bourguignons, qui firent volte-face et lui donnèrent liea de se repentir de sa témérité. Il fut obligé de fuir et de se cacher dans une chapelle qui s'élevait près de Remiremont. Cent-vingt lorrains restèrent sur la place, et les Bourguignons auraient poussé plus loin leur avantage, s'ils n'eussent aperçu une colonne lorraine qui venait au secours de l'avant-garde, mais qui n'osa pas troubler leur retraite (i).

Les membres du conseil de gouvernement et les nobles en général manifestaient un mécontentement plus vif de joar en jour contre Nicolas, qu'ils accusaient d'indifférence et même de mauvaise volonté à leur égard. Jean Wisse, bailli d'Allemagne, leur conseilla d'envoyer au prince une députation qui l'inviterait, de la manière la plus pressante, à revenir en Lorraine et à jurer de respecter les droits et les privilèges des trois ordres. Jean Wisse fut lui-même chargé de celle mission et détermina le duc à prendre enfin le chemin de

(i) V. Chron. de Lorr., ibid., col. xxxvj-xxxix.

fi

états. Nicolas entra dans la ville de Bar le i^' août H71« et y fut reçu par son cousin-germain René comte de Vaudémont, par le comte de Salm et par quantité de gentilshommes. Il partit le lendemain pour Nancy ; les comtes de Blâmont, d*Apremont, de Nassau, de Bilche, de Sarrewerden, les sires de Savigny, de Ville, de Lénoncourt, d'Haraucourt, d*Haussonville, de Parroye, du Châtelet, et tous les nobles qui n'étaient pas absents on empêchés vinrent au devant de lui jusqu'à Gondreville. Quand il fut plus prés de la capitale (7 août), il vit s'avancer une longue procession formée du clergé, des magistrats et de la bourgeoisie ; < les petits enfans crioient > Noél • ; lorsque le cortège fut arrivé devant la porte de la Craffe, le bailli de Nancy dit au prince : « Monseigneur, trés-redoubté et souverain seigneur, vous plaft-il faire le serment et debvoir que vos prédécesseurs ducs de Lorraine ont accoustnmé de prester et faire, de toute ancienneté (i), à leur nouvelle réception à ceste duché de Lorraine, et à leur première entrée en ceste ville de Nancy? » Le duc répondit : « Volontiers, oui ». Le bailli lui dit ensuite : « Mondict redoublé souverain seigneur, vous jurez et promectez donc, loyaulement et soicmnellement et en parole de prince, que vous garderez, maintiendrez et entretiendrez les trois eslats de ceste vostre Duché, c'est assçavoir les nobles, gens d'église, bourgeois et peuple, en leurs anciennes franchises, liberté et usaiges qu'ils ont eus de vosdicts prédécesseurs, et de ce baillerez vos lettres-patentes, ainsi que iceux vos prédécesseurs ont faict lors? » Nicolas, ayant répondu : « Oui, vraiment (2) », fut conduit à la collégiale Saint-Georges, ra-

(i) 11 est bon de rappeler que cette cérémonie eut lieu pour la première fois i l'avènement d'Isabelle.

(2) V., au Trésor des chartes, le registre intitulé Etats-Généraux, f(»38 et suiv. L'acte constatant le serment de Nicolas fut rédigé , le 7 août, par Jean Lud notaire impérial, à la réquisition de Jacques d'IIaraucourt, bailli de Nancy. Cette pièce est imprimée dans Rogéville, Dict. des ordonn., l. Il, p. 45i et 435. Les lettres de Nicolas se trouvent à la p. i35.

cheta son cheval, qui appartenait de droit aux chanoines, et fat introduit dans le palais ; < grand triomphe , dit la chro- » -nique de Lorraine , trompettes , ménestriers , et toute la » noblesse grand feste faisoit de sa venue; chascun 8*ett > réjottissoit ». En effet, les Lorrains étaient si contents de posséder enfin leur souverain , qu'ils avaient immédiatement oublié leurs griefs contre lui. Il avait compris qu'il de* vait, de son côté , faire tous ses efforts pour dissiper les soupçons que sa conduite avait inspirés ; il se montra doux et affable, et Ton crut voir revivre Charles II et René d'Anjou. Le duc Nicolas, ajoute l'auteur de la Chronique, voyant que si noblement estoit receu , il fit prière à toute la Seigneurie que leur plaisir fust à un jour pris qu'il leur

pleust d'ammener leurs femmes, filles et damoiselies,

disant : Je les veux festoyer. La requise lui fut octroyée. Le duc fit appareiller. Madame de Fénestrange, les eomtesses de Salm, de Sarrewerden et aultres dames de toutes parts vindrent à Nancy ; le duc les festoya moult noUement de maintes viandes délicieuses ; aussy en leur présence fit jouster douze gentilshommes, six contre six, par trois joors durant , en la place du chasteau , toujours en les festoyant. Après les joustes faictes, firent ung tournois, les six seigneurs contre les aultres, à beaux coups d'espées ; diascun son debvoir faisoit ; deux heures durant dura ledict tournois;... se desparlis on ne les eust, ils s'eussent Ciict des* plaisir. Puis, la feste accomplie, le duc à tous les seigneart, dames et damoiselles à tous remercia ; chascun le leode» main tout se despartit. » Nicolas, jugeant ensuite qu'il était indispensable de parcourir la Lorraine, se rendit successivement à Rosières, Lunéville, Saint-Dié, Raon, Bruyères, Remiremont, Arches, Epinal, Dompairc, Charmes, Chélenoy, Neufchâteau et Gondreville (1).

(1) V. Cliroii. de Lorr., dons Calmot. ibid., col. xxxix-xlj.

Cependant, malgré la réception cordiale 4Q*on lui aitait faite , le prince éprouvait un certain embarras à Fégard de la noblesse. Il savait combien son absence prolongée avait mécenlenté les gentilshommes ; il connaissait les discours que Ton avait tenus dans cette occasion , et il n'ignorait pas que dans le traité conclu entre le conseil de Lorraine et le gouverneur de Châtel > on avait passé le duc sous silence , et que le conseil et le gouverneur avaient seuls figuré dans les pré- Ikninaires. Nicolas se plaignit d*une telle omission, et Simonin des Armoises lui répondit avec une noble liberté : < 'Avons

> tousjours combattu loyalement et franchement, et baillé

> gaiement nostre vie et couraige pour Messieurs nos Ducs ; » mais sçavoient iceux chevaucher des premiers à Tost ! Ne

> fal MonseigDor pour peu surprins de semblable leçon ; mais » avoit li dict Simonin des Armoises (coustume) d'en dire pa- 1 reils ; tant estoit brave en valeur et franchise que saouloient » Messieurs de la Chevalerie l'appeler en nom : le tonnerre 9 sur les princes (i). » Le duc n'était pas habitué à ces manières de parler ; il comprit bientôt qu'il serait contraint ou de régner comme ses prédécesseurs» ou de permettre aux gentilshommes de gouverner pour lui, et comme les doux termes de cette alternative ne lui plaisaient guère , il forma subitement la résolution de retourner à Paris. Il donna pour prétexte de ce voyage un prétendu projet d'expédition dans la Catalogne, et quitta la Lorraine bien peu de semaines après l'avoir revue (â).

Il parak que Nicolas demanda des secours à Louis XI pour l'aider à mettre ce projet à exécution ^ et le roi , qui connaissait l'humeur du prince lorrain et savait fort bien ne pas contracter un engagement onéreux , lui promit des hommes et des subsides ; mais il exigea que le duc fit serment de s'unir a

(1) V. Coapures de Douraon, règne de Nicolas, dans le recueil cité. (9) V. Mémoires de Thicrriat, ibid,

lui contre Cbarles-le-Téméraire , dont la puissance el les desseins effrayaient Louis XI (i). Il y avait longtemps que le monarque essayait de mettre dans ses intérêts la Lorraine et le Barrois, et dés le mois d'août 1468 il avait écrit aux Barrisiens, ses « trés-chiers et grands amis » , une lettre dans laquelle il les priait d'interdire le passage et même de courir et faire courir sus aux troupes du duc de Bourgogne, qm voulaient traverser le duché de Bar pour se jeter sur la Champagne (â). Quelques années plus tard, en 1471; peu de mois dvanl le voyage que Nicolas venait de faire à Tfancy, Louis, qui était aux prises avec Charles, avait décidé le doc à lui fournir des troupes auxiliaires, et celui-ci avait ordomié au maréchal de Salm de lever le siège de Châtel et d'amener ses soldats en France ; mais le maréchal avait répondu c qu*on > ne pouvoit sans grande vergogne desjetter Tentreprinae >, et le roi, à qui Ton fit entendre que les Lorrains occupaient une partie des forces de la Bourgogne en pressant le siège de Châtel, n'avait pas jugé à propos d'insister (5).

Malgré sa jeunesse et son inexpérience, le doc finit par comprendre qu'il était la dupe de Louis XI. L'union projetée entre le prince lorrain et la fille afnée do roi avait d*abord empêché Nicolas d'ouvrir les yeux sur les foorberies de son puissant voisin; mais quand il vit que Louis » sons divem prétextes, ajournait indéfiniment la conclusion dir mariage, il résolut de quitter la France. Charles- le-Téméralre, qui eil avis du mécontentement du duc, lui fit offrir la main de* mi fille Marie de Bourgogne , s'il voulait renoncer à l'alliance dn roi. Cette proposition dissipa toutes les incertilodes de Nicolas ; et, comme il n'était pas facile de sortir de France l'autorisation de Louis XI, le prince eut recours à h

(1) V. ibid.

(2) y. <JbUe lettre, dans Calmet, ibid., col. cxcij et czdii.

(3) Thierriat aie par Chevrier, Hist. de Lorr., t. III, p. ISO et ISi.

pour s'échapper. Il annonça qa*il allait se rendre dans la forêt de Yincennes pour se divertir avec quelques amis, et il y donna rendeas-vous à ses gens; pendant qu'on le croyait occupé d*aniusements frivoles, il monta, avec ses confidents, sur d'excellents chevaux qu'il avait fait conduire secrètement dans la forêt, et, voyageant aussi vite qu'il le pouvait, il gagna le château de Joinville et ensuite la frontière de. Lorraine (i). Arrivé à Nancy , il assembla le conseil qui avait gouverné pendant son absence, et lui soumit les propositions du duc de Boninogne ; le conseil les trouva trés-avantageuses, et Nicolas écrivit à Chartes pour lui annoncer qu'il irait prochainement en Flandre. Il attendit cependant plusieurs semaines avant de se mettre en route, et profita de ce retard pour visiter le comte de Sarrebruck, avec lequel il conclut un accommodement. U revint à Nancy, puis en sortit, un des derniers jours du mois de mars 1472, sous prétexte de faire un pèlerinage à Saint-Nicolas; mais quand il fut vis-à-vis Tomblaine, il traversa le gué de la Meurlhe, prit le chemin des Pays-Bas et envoya à tous ses officiers l'ordre de le rejoindre en Flandre. Simonin des Armoises, bailli de Saint-Mibiel , lui amena pour sa garde une compagnie de vingt*cinq gentilshommes magnifiquement vêtus, et beaucoup de volontaires désirèrent aussi partager les périls et la gloire de la campagne que Charles allait entreprendre (2).

Nicolas fut accueilli de la manière la i)lus empressée par le dac de Bourgogne, et, le 2t^ mai 1472, les deux princes signèrent, dans la ville d'Arras, un traité d'alliance ofiensive et défensive, par lequel le^ duc de Lorraine s'engageait envers le dnc à « luy estre bon et loyal parent, amy et allié, à le servir, • aydier et secourir en toutes ses querelles, affaires et entre- B prinses; en (quelconques pays ou nations que

(1) V. Dialogue de loannes Lqd, édit« citée, p. 17 et 18.

(2) V. Chron. de Lorr., dans (ESàlmet, ibid., col. xlj.

1 ce soit ou paist estre, ajoutait Nicolas, de toute notCre B puissance et de toute la puissance de noz.... pays, seigaen-

> ries et subjectz présens et à Tenir ; lesquels noz pays el les 1 Tilles et places d*iceulx seront ouverts , et promectom les

> faire ouvrir à luy et à ses gens, forts ou foibles, conjoinele* » ment ou séparément» toutes et quantes fois qu*il luy plaira, • comme ses propres pays , villes et places, envers et oontre « tous ceulx qui peuvent vivre et morir, sans nul excepter m

> réserver, saulf seulement que contre trés^hanlt et pnissaiit

> prince nostre trés-redoubté seigneur et ayeul le roy de » Secile (i) >• Charles jura de faire célébrer, le plustôC pos* sible, le mariage de Marie et de Nicolas. Il n'avait probablement pas l'intention de tenir son serment ; mais poor mièax tromper son nouvel ami, dont Talliance lui était préeÎMse parce que la Lorraine établissait une communicatioii direde entre la Bourgogne et les Pays-Bas , le duc obligea sa fflle i signer une promesse 'de mariage; et, le même jour (15 yaim)^ le jeune prince fit remettre à sa fiancée un écrit de mèaM nature.

Réconcilié avec la Bourgogne, le duc de Lorraine ne pouvait rester Tennemi d'Antoine de Neufchàtel. Il avait d'abord tenu à l'égard du prélat la même conduite que Jean II» et, le 15 mai 1474, il avait conclu avec les chanoines de Toal nm traité, par lequel ceux-ci s'engageaient à pouraeivre avec figueur le procès qu'ils avaient entamé pour faire déclarer mile l'élection de leur évêque. Mais peu à peu la haiae qoe las Lorrains et les Toulois avaient conçue contre ce dernier il place à d'autres sentiments; les habitants de Toal sooffiraieal beaucoup de son absence et des courses des Boorguignoas, et murmuraient contre les chanoines, à TobstinatioD desqaeli ils attribuaient un pareil état de choses. Des murmurea os tm vint à un soulèvement direct dans la ville épiscopale, el le

(1) Le traité est imprimé dans Calmet, ibid., col. ecii?j«editiîj.

chapitre fat sommé de meUre fia au schisme qui désohiit h Lorraine. Le duc, prévenu de cet événement, se montra tout disposé à s'accommoder avec Antoine de Neufchàtel, et comme Tadversité avait rendu Tévéque plus raisonnable, on conçut Fespérance de voir la paix se rétablir. Les chanoines députèrent vers loi deux archidiacres, qui furent accueillis avec bonté, et Nicolas envoya, de son côté, des n^ociateurs. lis s'abouchèrent avec Antoine et les archidiacres et posèrent les bases d'un arrangement définitif.

Aux termes de l'accord , le prélat pouvait retourner dans son diocèse, ou, s'il ne lui convenait pas d'y résider immédiatement, feiire exercer sa juridiction temporelle et spirituelle par les personnes qu'il lui plairait de choisir. Le duc promettait d'obliger Jean de Lamballe à renoncer aux droits prétendus qu'il disait tenir de l'élection faite par le chapitre. Nicolas s'engageait encore i** à restituer lés chartes, cartu-^ bires et papiers provenant des archives de l'évèché et déposés dans la collégiale Saint-Georges , ainsi que l'artillerie et les meubles de toute nature qui avaient été enlevés des forteresses épiscopales ; T kne mettre aucun obstacle à la reconstruction et même à l'armement de ces forteresses. Antoine jurait d'accorder au duc, aux chanoines, aux prêtres et aux simples fidèles qui avaient pris parti contre lui , un pardon sincère et d'oublier entièrement le passé. L'interdit lancé sur la Lorraine devait être levé, par les bons offices du prélat, quinze jours après que le pape aurait été averti de la conclusion du traité. Enfin , relativement aux dégâts commis de part et d'autre pendant la guerre , on renonçait respectivement à toute réclamation. Cette convention fut signée à Luxeuil , le 23 décembre 1473, par Antoine, par Nicolas de Fabri, archidiacre de Rinel, et Aubert de Ralel^ archidiacre de Yosge, délégués do chapitre, et par Philippe de Lénoncourt et Jacques d'Haraucourt, envoyés du duc de Lorr^ne, qui ratifia le traité, au mois de janvier suivant , et remit aux officiers de Févèque

les-différeDtes places que les Lorrains afaient prises depab le commencement des hostilités.

Antoine avait aussi réclamé la restitution des retenus de l'éTèché pendant les douze années précédentes. Le chapitre de Toul , Jean II et Nicolas s'étaient partagé ces refenos » à titre de dommages-intérêts et sous prétexte de fournir an flrais de la guerre contre les Bourguignons. Les chanoines s'adressèrent alors au duc , qui leur fit expédier une missive par laquelle il les autorisait à ne rendre aucun compte au préial, qu'il se chargeait d'indemniser ; Antoine , voyant bien qu'il fallait céder^ se contenta d'une somme de six mille florins qu^ Nicolas lui paya, et la longue querelle des maisons de NeofchAtel et d'Anjou fut enfin terminée (4).

Pendant que se négociait l'accommodement dont on vient de lire l'analyse, Charles-le-Téméraire avait envahi et ravagé la Picardie. Après avoir échoué devant Beauvais» il entra dans le duché de Normandie et campa près de Rooeii. Il y eut aux environs de cette ville quelques escarmouches » dans l'une desquelles se distinguèrent les Lorrains qui»acconipagnaient Nicolas d'Anjou, et notamment Simonin des Armoises , Louis de Lénoncourt et Ferri d'Helmstadt. La chronique de Lorraine, dont le témoignage est un peu suspect, ajoute que Charles fut émerveillé de la bravoure de cette petite troupe et « demanda quelle chose c'estoit. On luy dici : » Monseigneur, ce sont les gens de vostre beau-fils» le duc Ni- > colas, que ceste entreprinse font. Dict le Duc : Mon beau-fib, » je vous remercie, aussy à tous vos gens. Sainct Geoi|^! » Je les tiens pour mes amys, je leur feray du bien au temps » advenir (2). » Une trêve ayant été conclue» peu après, entre Louis XI et Charles-le-Téméraire, celui-ci regagna ses

(1) V. Benoit, Hisi. de Toul, p. 570-572. Il t publié (p. 872-1^4) Pacte par lequel Nicolas consentit à indemniser le prélal.

(2) V. le texte de la Chron., dans Calmet, ibid., ool. xliij.

étals, et le dac de Lorraine, qm commençait à pressentir qne Charles l'arait trompé en lai promettant la main de sa fiUe, se décida, dans le m<MS de novembre, à retourner à Nancy. U s*était dirigé du c6té de lletz, et quand il fut arrivé à l'église Sainte-Barbe, il s'y arrêta pour être présent au saint sacrifice. Les magistrats messins, prévenus de cette circonstance, députèrent vers Nicolas François de Goumay et messire Voiry Roucel, qui le prièrent d'entrer dans la ville, où II serait c fort festoyé de toute la Seigneurie >. Le duc refusa poliment, et c les dicts seigneurs, voyant que en ladicte cité » ne vouloii aller, prinrent congié.... ; quand en la cité sont » venus, ont dict à tous que à eulx se recommandoit; pour le 9 présent venir ne pouvoit ; mais il a dict que bien brief céand

> s'en viendra festoyer ». Nous verrons bientôt de quelle fêle le prince entendait parler ; mais les magistrats de Metz, qui ne se doutaient de rien, lui envoyèrent c un cher de vin, » du pain, une voiture d'avoine, deux bœufs et une dozaine

> de moutons » (1).

Au mois de février suivant, Nicolas se rendit dans la ville de Toul, avec un grand nombre de gentilshommes, pour prendre part aux solennités qui eurent lieu , le 28 de ce mois, à l'occasion de l'entrée de l'évêque. Le duc voulait, par cette démarche, témoigner au prélat qu'il ne conservait aucun ressentiment, et il comptait cultiver son amitié, a6n d'obtenir la coopération d'Antoine pour une entreprise préparée dans le plus profond mystère (S). II n'oubliait pas, d'ailleurs, que révé<|Be appartenait à une des plus puissantes familles de la Bourgogne» et que son influence pouvait n'être pas inutile auprès de Charles-le-Téméraire. Il est vrai que dès le 5 novembre 1473, et pendant qu'il se trouvait encore dans le camp bourguignon, Nicolas avait, par acte authentique, dé-

(1) V. ibid., col. xliv.

(2) V/B€noil,ibi(l.,p. 57i.

claré renoncer à la promesse que Marie lui avait faite, et que ia princesse avait signé un acte semblable , le 3 décembre ; mais les rapports d'alliance, et presque d*amitié, qui avaient continué entre les deux princes donnaient à penser que les négociations seraient renouées quelque jour et aboutiraient à un mariage.

Nicolas semblait disposé à se fixer à Nancy ; TauDée précédente^ avant son départ pour la Flandre, ou plutôt' pendant son séjour dans le camp de Charles , il avait convoqué lei Etals-Généraux et leur avait exposé qu'il désirait fSiire une tentative pour se rendre maître de la Catalogne. Gaspard d'Haraucourt, dans les lumières duquel le duc avait toute eoafiance, lui faisait entendre que les Catalans soupiraient après le moment où ils pourraient secouer le joug du roi d'Aragon, et il ajoutait que Louis XI, alors ennemi de ce monarque, ne mettrait aucun obstacle à Tentreprise du prince lorrain (i). Les Etats votèrent, bien malgré eux, un aide, sans doute peu considérable (2) ; mais quand le duc eut obtenu l'argenl, il ne parla plus guère de Texpédition , et il allégua que le bailli de Saint-Mihiel, Simonin des Armoises, l'en avait détourné (3). Il ne songeait plus qu'à satisfaire son goût pour les plabira et les divertissements ; « il faisoit grand ehière , dit Fauleur de

> la Chronique ; des seigneurs fut festoyé ; il ne dësiroii que

> toute joyeuseté ; il maria son grand-escuyer d'escorie llau-

> giron , lui faisant avoir la fille de Nicolas de Lénoncourt ;

• dans les nopces le duc la mena ; triomphe y fut de dames » et damoiselles ; on y servit en grand abondance de bon vin

• et délicieuses viandes.... Aussy pareillement il maria Jean

> de Germeny , au lieu de Tonnoy , à une belle damoisdk » fille à Messire Ferri de Savigny, bailly de Vosge, et à Ma-

il) V. Chcvricr, ibid., p. 127 cl 128.

(2) V. Très, des ch., layette Etats-dmàmix du Duché de Bar, n* S6.

r3) V. Chcvricr, ibid., p. 12S.

» dame Ermessoii^ sœur à Balthasar d'Haossonville. Le » doc... aa moostier (à l'ëglise) la mena ; ibouH y eut de 9 seigneorSy dames et damoiselles ; le service fut de grande » abondanoe , maintes quartes d*hipocras on y beut , avec * toul^ aoltres resjouissances et esbattemens (4). »

Nicohs afaît abandonné sa maîtresse Anne Robert et fiyait avec la fille d'an bourgeois de Nancy appelé Simonin, qui remplissait les humbles fonctions de sergent de la fille. « La Simonin, rapporte Thierriat, n'estoit moins gentille que » la Robert, ains plus jolie et soucieuse de plaisir. Et ne fut » d'autre pensée à Monseigneur que festes , danses, toumm 9 et joostes ; ne pensoit-on plus au dangier qu'encouroit la » Dochié, le Bourguignon et le Louis onzième estans les plus » grands fourbes et demi qui fussent jamais en leur temps. » Ce que voyant, gens malins et bien pensans se. prenoient à » dire que H'. Nicolas n'avoit autre sçavoir que donner, et » n'estoit dois (propre) qu'à joustes de femmelettes. Tels m propos furent chansonnez par les Messins ; ce que ne doit » estonner, d'autant que les susdicts ne se font faute de pa^ 9 reils passetemps ; ce qu'ayant sçu Monseigneur le Duc, ftit

> en tel courroux que croyoit-on quil iroit leur courir sus

> et brasier leur ville (2). » Quelques historiens ont dit, en etet, que ces railleries avaient seules engagé le duc de Lor* raine i tenter le coup de main que nous allons raconter ; mais il est à peu près certain que les desseins de Nicolas sont de plusieurs mois antérieurs à ses griefs. Rappelons-nous qu'il avait refusé, quand il revint de Flandre, délogera Metz, probablement parce qu'il lui répugnait de recevoir rbospitalité chez des gens qu'il se proposait d'asservir. Lorsqu'il assista, trois mois plus tard, à l'entrée solennelle de l'évéque de Toul , il essaya , dit-on , d'engager le

(1) V. le texte de la Chroii., ibid.

(2) V. Mémoires, règne de Nicolas, dans le recueil cité.

prélat k Taider dans son entreprise , et Antoine ftit obl%é, pour élader cette prière, de répondre que les bourgeois de Toul étaient alliés des Messins, et qa*il se brouillerail avec les habitants de sa ville épiscopale s'il qe gardait une eiacle neutralité (i).

Quoiqu'il en soit, Fexécution des projets de Nicolas fol accélérée par une circonstance fortuite. Un capitaine originaire de la Lorraine allemande, Berthold Krantz, surnommé à la Grande Barbe , avait quelque vengeance à tirer des Messins ; il vint trouver le duc de Lorraine et lui offrit de le rendre maître de leur ville, au moyen d*une machine de son invention. Le plan de cet aventurier fut soumis au conseil, qoi l'approuva, et Kranlz reçut de l'argent pour lever secrètement des soldats et faire tous les préparatifs qu'il jugeait nécessaires. Pendant que l'on construisait dans le chàteaa de Mousson la machine dont il s'agit , Nicolas chercha querelle aux habitants de Metz, afin d'avoir un prétexte qoeloonque pour les attaquer. A différentes reprises, il lenr dépèebâ plusieurs gentilshommes chargés , en apparence, de réclamer one satisfaction pour les propos insolents que l'on prèlaii k certains bourgeois , mab avec la recommandation d'inspeder l'état de la ville et de se familiariser avec sa topographie. Les magistrats désavouèrent les discours qu'on leur altribaaii ; toutefois, le duc déclara que cette réponse ne le contenlail

pas. Le 8 avril, sur le soir, dix mille hommes étaient réunis entre Nancy et Pont-à-Mousson ; on voyait figurer dans cette petite armée , outre les aventuriers stipendiés par Krantz , les contingents fournis par les prévôtés de Lorraine, et beaucoup de cavaliers allemands que divers seigneurs, entr'autres l'électeur-palatin Frédéric P' , avaient envoyés i Nicolas. On se mit en route au commencement' de la nuit, et» pour empêcher les Messins d'avoir aucun soupçon de ce qui

(l)V. UcDoit, ibid.

«liait arrifer, rarmée se dirigea Ters Gondreville (I) ; pui^, quand les ténèbres ftirent devenues plas épaisses , on pritle ehemin. de Hel^, et Ton marcha rapidement , afin d*arriver à la pointe du jour. Krantz, Conrad Kretzer» prévôt de Sierck, et cinq on six hommes déterminés, déguisés en marchands, accompagnaient plusieurs charrettes, dont Tune portait la machine , tandis que Ton avait placé sur les autres des tonneaux dans lesquels des soldats s'étaient blottis. Krantz fit balte prés de la porte Serpenoise et pria les gardiens de le laisser entrer, disant qu'il amenait du poisson ; c à quoy les > deux portiers avec le chastellain (â) , espérant avoir quel- * qoes pièces d'argent des marchands, furent, disent les 9 chroniques messines, diltgens d'ouvrir la porte et n'en » firent grande difficulté ; car au mois de mars on a accous- » tnmé à Metz d'ouvrir les portes de bon maitin pour » les vignerons qui vont labourer enz vignes >. Krantz in* troduisM les charrettes chargées de soldats; ensuite, Conrad Kretzer amena jusque sous la herse la voiture où se trouvait la machine. Les lorrains vêtus en marchands qui escortaient ce chariot se hâtèrent de faire jouer les ressorts de Uk. machine; elle se dressa tout^-coup et vint s'appuyer contre les pals du milieu de la herse ; mais soit que les ressorts fassent mal fabriqués, soit que dans ce moment les lorrains n'eussent pas le sang-froid nécessaire pour les faire mouvoir convenablement, le char resta engagé dans le passage. Les portiers n'avaient d'abord pas fait grande attention à ce qui arrivait; enfin, l'un d'eux, étonné de la manœuvre dont il était témoin, s'écria : Tirez avant, ou aultrement je me courrouceray » ; un nommé Renauldin, qui était déguisé en char-

(1) Phiaeiirs tncMms qui étaient vassaux du duc, et loi devaient, ecMnine tels , le service militaire, avaient été convoqués pour mieux cacher les projets de Nicolas ; on les mit à la tôte de Tannée , et on les laissa cheminer jusqu'à Gondreville.

(2) Gardien de la tour ou choêiel qui défendait la porte.

relier et conduisait la voiture, saisit son poignard et tua la portier ; mais le compagnon de celniHsî et le châtelain parrinrent à fuir et allèrent donner Talarme. Krautz, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, fit aussitôt approcher le corps de troupes qui était le plus voisin de la ville, et chacun y pé* nétra par les étroits couloirs qui se trouvaient entre les piédroits de la porte et le chariot. Malgré les détails qu'one chronique messine fournit au sujet de l'invention de Krantz, il est impossible de se faire une idée juste de cette machine. D parait toutefois qu'elle était construite de manière à empêcher la chute de la herse; tandis que deux pièces de bois devaieol s'appuyer, à droite et à gauche, contre les jambages de la porte et permettre à la voiture de s'éloigner ; on aarail eo de la sorte au milieu des pièces de bois un pertuis oioiDs haut et moins large que la porte elle-même, et cèpendani suffisant non seulement pour les piétons, mais encore pour la cavalerie. Le demi-succès que Krantz venait d'obtenir m permettait pas aux cavaliers de profiter du passage; ils mireni donc pied à terre et se glissèrent dans la ville, avec on oerlain nombre de fantassins appartenant aux bannières on oootiiigents d'Arches, Bruyères, Saint-Dié et Neufchftteao. Les assaillants n'étaient pas plus de cinq ou six cents. On voyait , à la vérité, parmi eux quelques seigneurs d'une valeur éproi^ vée : Engelhardt de Mittbourg, maréchal de l'électear-palaliii, Jacques d'Helmstadt, Eckhardt et Frédéric comtes de Bilche, Jean VH comte de Salm, les sires de Dilling, le sire de Forbach et le comte de Linange , qui « portait le grand eslen- » daird de Lorraine, auquel y avoit ung sainct Martin k che- » val, figuré dedans et brodé en rouge soye , avec plusieurs » devises et escriptures en lettres d'or ».

Si les Lorrains s'étaient emparés du corps de garde, s'ils avaient empêché la herse de fonctionner et débarrassé la porte de tout ce qui l'obstruait , c'en était fait de la liberté des Messins ; mais, au lieu de vaquer à ces soins jndieieux , la

troape de Kraotz s'avança dans les raes jusqu'à la vieille bouchérie, aa soo des trompettes et en criant : c Ville gagnée t Tue ! Tue I Vive Calabre ! Vive Loiraine t » Les habitants se réveillèrent en sursaut ; on se mit aux fenêtres ; néanmoins » comme on ne connaissait pas le nombre des agresseurs et que l'on ne savait comment ils avaient pénétré dans la cité, personne ne bougeait et n'osait opposer la moindre résistance. Dans ce moment, un boulanger, nommé Harelle, qui demeurait prés de la porte Serpenoise et s'était levé avant le jour pour travailler, sortit de sa maison , passa au milieu des Lorrains, dont il ne fut pas remarqué , et s'approcha de la porte. Quelques soldats qui s'y trouvaient arrêtèrent Harelle. U parvint toutefois à se faire relâcher, en leur offrant de les conduire dans la tour qui défendait l'entrée. Arrivé au pied de Fescalier, il s'élança sur les degrés, ferma la petite porte par laquelle on pénétrait dans la tour, et appela les gardes, c qui estoient de sang esmeu, comme gens surprins en » dormant ». A sa voix, ils se disposent à faire mouvoir la herse ; comme les pals qui la formaient n'étaient pas fixes, mais mobiles, ceux qui ne furent pas retenus par la machine descendirent et fermèrent le passage , et l'un d'eux, tombant sur la voiture, la perça de part en part et rendit inutiles les efforts que l'on pouvait tenter pour la traîner un peu plus loin. Peu d'instants après, beaucoup de bourgeois, considérant le petit nombre des soldats qui parcouraient les rues, et sachant que les communications avec le dehors étaient presque interceptées par la chute de la herse, beaucoup de bourgeois, disons-nous, commencèrent a crier : c A Fairme! Ayde et secours à la porte Charpenoiset Car les Lorrains sont dedans >. c Et pour ce braioient et crioient ainsy haul- » lement...., pour la cause que il estoit encor si maitin que » la pluspart des gens oysifz, comme les seigneurs, les sol- » doyeurs et plusieurs aultres manières de gens, estoient 9 encor dessus le lict. • Le petit peuple accourut de tous

côtés > et la lutte s'engagea. Les Messins n'avaient en général d'antres armes que des pieux, des massues, des houes et des bêches ; mais bientôt arrivèrent les soldats stipendiés par la ville, et les Lorrains perdirent du terrain. Ils apprirent immédiatement que la porte était obstruée , et que leurs goid* patriotes ne pouvaient les secourir ; cette nouvelle répandit la consternation parmi eux et ils battirent en retraite, non saut opposer une vigoureuse résistance. La cori>oration des boa* chers, qui s'était réunie, vint augmenter le nombre des assaillants, et les bourgeois se mirent à jeter par les fenêtres des chaises , des tables , des meubles de toute espèce et des pièces de bois, soit pour écraser les ennemis, soit pour rendre le chemin impraticable.

Le duc de Lorraine n'avait pas tardé à être instruit do péril que couraient ses gens. Pour ne pas éveiller TattentioD, il s'était d'abord arrêté entre Saint-Privat et Saint-Ladre et s'était ensuite approché de la porte Serpenoise, avec un corps de cavalerie allemande ; tandis que le gros de Tannée, qui était encore à une certaine distance, pressait sa marche pour le rejoindre. Il prescrivit aux allemands de mettre pied à terre et d'entrer dans Metz, en passant l'un après l'autre. Regardant comme un déshonneur de combattre à' pied» ou ne se souciant pas de pénétrer dans la ville , sans savoir comment ils en sortiraient, les cavaliers refusèrent d'obéir à Tordre qu'ils venaient de recevoir et se contentèrent de s'avancer jusqu'au bord du fossé.

Gaspard d'Haraucourt, que Ton considérait comme wi des principaux promoteurs de Taffaire, s'était placé près de la porte, mais à Textérienr, de manière à pouvoir opérer sa re* traite quand il le jugerait à propos. Il vit bientôt la colonne qui luttait avec les Messins revenir, poursuivie par une maltitude toujours croissante. Quand la colonne fut arrivée auprès du rempart, elle flt halte, et une partie des soldats qni la composaient continua à se défendre, pendant que les autres

sortaient de la fille, en rampant sous le obariot, ou en se glissant par une petite ouverture qui se trouvait entre un des pak et la coulisse de la herse. Quand les premiers furent dehors, le reste prit le même chemin; Krantz, qui savait combien il avait contribué à entraîner le duc dans cette coupable entreprise, et qui ne voulait pas sauver sa vie aux dé-» pens de celle de ses compagnons, combattit avec la plus grande valeur et demeura le dernier dans Tintérieur de la cité ; lorsqull ne vit plus autour de lui que des morts ou des blessés inêapaMes de fuir, il tenta aussi de s'échapper ; mais les Messins profitèrent de ce moment pour se précipiter sur lui; atteint dangereusement, il tomba entre leurs mains, et ils le massacrèrent quelques instants après. Les Lorrains eurent dans cette échauffourée trente-trois ou trente-cinq tués, entr'autres Jacques d*Helmstadt qui portait le pennon des soldats de Télecteur-palatin. Les Messins ne perdirent que trois hommes et firent une cinquantaine de prisonniers, dont beaucoup étaient couverts de blessures. Parmi ceux-ci figurait Eberhardt de Dilling, qui fut porté dans Thôtel du doyen et mourut au bout de trois jours. Gaspard d'Haraucourt, qui s'était enfin décidé à se jeter dans la mêlée et avait voulu faciliter la retraite de ses compatriotes, fut renversé et allait périr, qifan^ ses serviteurs parvinrent, en le tirant par les mains et les pieds, à le traîner sous le chariot et à le mettre en lieu de

sûreté.

Pendant que les Messins achevaient de chasser de leur

ville les ennemis qui étaient parvenus à y pénétrer, Tarmée lorraine arrivait à peu de distance des murailles. Nicolas, couvert « d'une mantelline chergiée toute d'orfèvrerie, à » grand feuille de chesne, aussy toute sa houssine », cherchait en vain quelque moyen de secourir ses soldats. Ayant acquis la certitude que ceux que l'on n'avait pas revus étaient pris ou tués , il s'éloigna un peu, afin de se mettre à Fabri des projectiles, rangea ses troupes en bataille et resta

devanl la ville peadaDl quatre heures, dans respérance que les habitants céderaient à b tentation de l'attaquer. G^ox-d se gardèrent bien de oommettre une semblable imprudenee. Ils fermèrent la porte Serpenoise, garnirent de soldats lean murs et leurs tours et attendirent patiemment qu'il (>lût an duc de reprendre le chemin de ses états. Vers dix heures dm matin, Nicolas, voyant qu'il perdait son temps, se décida i battre en retraite, et les Lorrains se dirigèrent vers Pont-i» Mousson. Ils auraient pu ravager les environs de lleti» mais le duc leur défendit de commettre aucun dégât, probaUemSit aCn de ne pas s'exposer à des représailles, et en retoumaot à Nancy, il répétait, pour se consoler : c Puisque ne let ay heu ceste fois, se Dieu me donne santé, en bref les auray »•

Les Messins n'étaient pas sans inquiétude sur les projets dtt prince ; on enjoignit aux paysans de se réfugier dans la TiUa avec leurs meubles et leurs bestiaux; on fit « plusieurs > belles ordonnances touchant la gairde et defiense d*ioelle, » tant aux portes comme sur la muraille », et les ma^strala interrogèrent les prisonniers pour tâcher de connaître les desseins de Nicolas. Quand le premier moment de frayev ftit passé, on suspendit dans la chapelle de Notre-Dame-la- Ronde l'étendard de Lorraine et quatre pennom dont les bourgeois s'étaient emparés (l'un était celui du conting^l de Rosières-aux-Salines, un autre celui du comte de Salm), et, quelque temps après, on construisit près de la cathédrale une petite église que l'on nomma la chapelle de la vietoire on des Lorrains.

Les projets de ceux-ci inspiraient toujours de la crainte an habitants de Metz^ qui prirent toutes les mesures propres à rendre leur ville inattaquable. On défendit aux femmes el aux enfants de sortir des maisons^ si l'on avait une seeoode alerte , et on leur interdit de faire « noize ne cris » ; on covpa les saules plantés devant le pont des Morts , et les arbres des jardins et c mainoirs > des faubourgs ; on démolit le mou-*

siére de Sainte-Glossinde qui étai( voiaûi liii rempart et pouvait iavoriser une escalade ; on ehassa leaiine do bney , religieuse de cette abbaye, et son frère Bnnbnun de Lucy, moine de Saint-Arnould , parce qu'ils étaient nièce ei neveu du cheva- Jier lorrain Jean de TouUon ; on prescrivit aux bourgeois d*accoarir en armes , les uns sur la place de Chambre, les autres au Champ-à-Seille , aussitôt qu'ils entendraient sonner la cloche de Sainte-Croix ; enfin , on écrivit à Tempereur Frédéric m pour lui exposer ce qui s'était passé et le prier d'empêcher le duc de Lorraine, l'éleoteur-palatin, le comte de Salm et les autres seigneurs relevant de l'empire de comnaeltre de nouveaux actes d'hostilité.

Ces précautions n'étaient pas superflues ; car les Lorrains, Imonteux d'avoir vu leur entreprise échouer misérablement, se disposaient à prendre une revanche. Le fils de Krantz , furieux de ce que son père avait été massacré après s'être reado, déclarait aux habitants de Metz une guerre qui devait durer autant que sa vie , et un phénomène dont ils furent té- Bioios bientôt après contribua , sans doute, à augmenter leurs appréhensions ;.« le vingt-septiesme jour d*apvril, disent les > chroniques messines, environ les cinq heures du maitin,

* la lune et le soleil ensemble se monstront ; la soleil estoit

* blanc; et la lune noire en semblance d'ung visaige » (i). Tout en se préparant à une campagne qu'il se flattait de

voir couronner par le succès, le duc de Lorraine songeait de rechef au mariage qu'il avait espéré contracter avec Marie de Bourgogne. Charles-le-Téméraire, qui voulait ménager Nicolas, laissait entendre qu'il était disposé à renouer les négociations. Le jeune duc prit au sérieux , une seconde fois , l€s paroles de son astucieux voisin et lui écrivit , le 4 juin : < Mon bon oncle , je me recommande à vous. Il vous pleust

(1) V. Chroa. de Lorraine, dans Ctlmet, ibid., col. xliv-xlvj ; Les diron. de MeU , p. 382-389.

dareniéremeDt me*bire dire et exposer de Tostre part par M aistre Oaillaume protbonotaire de Clugny , Tostre couseillier , que si je tonloye bailler mes lettres de ratifieatioD des alliances piéçà adviséez entre vous et moy , et les tkire publier en sa présence, vous feriez le semblable en vos pays et seigneuries , et touchant le mariage d'entre mt cousine vostre flile et moy , en feriez tellement que seroye content, en me desclarant que ce contant seroit tel que me la donneriez en mariage ; et depuis par mon bailly d*Aliemaigne, lequel favois envoyé vers vous pour plusieurs choses et pour avoir encore plus ample desclaration de vous^ m*avez mandé et faict dire que quand fauroye baillé mesdictes lettres de ratification desdictes alliances, et les faict publier en mes pays, en présence de vos gens, lesquelz envoyeriez pardeça pour ceste cause, que de vostre costé feriez pareillement; et au regard dudict mariage, si je vous demandoye madicte cousine vostre fille , en feriei par façon que je seroye content et me la donneriez de

faict > Il terminait en offrant de divulguer le traité

d'alliance, au risque de s'exposer à la colère de Loub'XI. Le même jour, Nicolas remit sa procuration à Jean Wisse , bailli d'Allemagne, et au procureur-général Hugues d^Ealmont c pour, en son nom et pour luy,... demander et requérir » avoir à femme et léaulle espouse Mademoiselle Marie de » Bourgoigne; traicter, appoincter et conclure.... de toutes > choses requises et nécessaires à ce, tant de dot de mariage » comme aultrement » (1).

Pendant que les plénipotentiaires lorrains se disposaient i aller trouver le duc de Bourgogne, Nicolas pressait les pr^NH ratifs de son expédition contre les Messins. 11 faisait lever des

(1) La letlre et It procoralion «mt imprimées dans Ctlmet, Qiid., eol. cclxviij-cclxx, et dans le Commynes de Lenglet da Fremoy, 1. 111, p. 255-257.

soldats et engager des aTentnriers ; on réunissait de la poudre, des boulets, des instruments à remuer la terre, des bois de conslmctiony et quantité de chariots pour conduire cet attirail, les Tifres et les bagages. Il avait six ou sept bombardes et canons, beaucoup de bâtons à feu et d'arquebuses ; grâce à l'actirité que déployèrent ses principaux officiers, il comptait, Ters le milieu de juin, vingt mille hommes sous les armes, et il espérait pouvoir entrer en campagne avant la fin du mois. Le 24, jour de la fête de saint Jean-Baptiste, il visita la chapelle de la commanderie de Saint-^Jean-le-Yieil-Altre et y pria pour le succès de l'entreprise. En revenant* de la commanderie, qui est située non loin de Nancy, il fut saisi on malaise accompagné de vomissements. « Comme retourné fut, dit Tauteur de la Chronique, dont nous transcrivons le naïf récit, une grande maladie le print, que par médecines, ou par science, ne par aultre sçavoir on n*y put remédier ; il en eut la mort. Ceulx de la ville moult courrouciez en furent^ disans que en si. peu de temps estoit mort que aulcuns de ses gens enherbé Favoient. Toute la ^lle de Nancy en armes se meirent et tous embastonnez subitement ; se ils eussient ses gens trouvé , certainement ils les eussient tuez. Quand à la cour (au palais) vindrent, ne trouvèrent que le pauvre duc, que sur son lit de camp estoit, et certaines dames qui le gardoient; il estoit vestu d*une robbe longue de velours noir, une barrette sur sa teste, des bourgettes les pieds chaussiez, une espée toute du long de luy ; toutes gens qui le véoicnt prioient Dieu pour son âme bien piteusement (1). Les sieurs comte de Salm, Jacques d'Haraucourt bailly de Nancy, Jean Wisse bailly d*Allemaingne^ Collignon de Ville bailly de Yosge, Jacqnot de Savigoy, messire Baltbasar d*Haussonville , et d'aultres beaucoup des plus grands du pays et de la sei-

(1) Nioolas moarat le 27 joiii; il était &gé de viiigUanq ans.

> gaeurie tous promptement à Nancy vindreat Ils trou-

> vérent les gens de la ville qui en armes esioient, lesqoeb » quéroient les gouverneurs du duc, cuidans les trooTer» » pour leur faire grand desplaisir ; enire les aullres quéroient » Le Glorieux. Véant les seigneurs dessus nommez, direnl à

> tous :.Enfans, apaisez- vous; soyez certains que nous » sçaurons la vérité, et se faulte y ont faicte, bien les pagni- • rons (i). »

Il résulte de ce passage qu^ les bourgeois croyaient que les serviteurs de leur souverain t^avaient enherbé ou empoisonné, et que les soupçons atteignaient principalement un nommé Le Glorieux, sur le compte duquel la Chronique ne fournit auemi renseignement. Elle ne dit pas non plus, et la chose en vaJak cependant bien la peine, à quelles personnes on faisait remonter la première pensée du crime ; car il était impossible de supposer, même un instant, que les domestiques de Nicolas eussent commis sans la certitude d'une récompense considérable une action qui, loin de leur être utile, pouvait avoir pour eux les plus graves conséquences et même leur coiter la vie. Malgré les sentiments de haine qui animaient les Messins contre le duc de Lorraine , il ne parait pas que l'on ait re« gardé leurs magistrats comme capables d'avoir employé Fabominable ressource de l'empoisonnement pour épargner à leur patrie une guerre sanglante , et les vertus de la plopait de ces magistrats les mettaient suffisamment à l'abri d*nne imputation aussi odieuse. Reste le roi Louis XI, qui avait m intérêt puissant à se débarrasser de Nicolas. Il était peut«ètra persuadé que ce prince allait épouser la fille de Cbarles-le-> Téméraire, et il ne devait pas se dissimuler que la réonioa de la Lorraine aux états de Charles aurait eu pour effet d'aigmenter beaucoup la puissance de celui-ci en établissant.

(i) V. Ib texte, dans Calmet, ibid., col. xlvj.

comme on Ta déjà tu , une communication directe et facile entre les riches provinces de Flandre^ de Brabant, de Hollande el le duché de Bourgogne, la Franche-Comté et la Ohote-Alsace. Le meilleur moyen d*empècher le mariage que redoutait Louis XI était , sans contredit , de faire disparaître le jeune duc; mais, bien que ce monarque fût assez peu scrupuleux sur les voies qu'il prenait pour parvenir à ses fins, rien ne nous permet de lui imputer la mort de Nicolas ) on peut trés*bien admettre que ce prince a succombé naturellement» et lés soupçons que conçurent les bourgeois de Nancy n'autorisent à charger la mémoire de personne d'un crime probablement imaginaire.

Les gentilshommes ne partageaient pas les préventions de la bourgeoisie ; aussi quand ils apprirent , le 29 juin, que la populace venait de découvrir Le Glorieux et se disposait à le matsacrer, ils accoururent et rarrachéfent au péril qui le menaçait, c Hélas ! Messieurs , disait ce malheureux à ceux

> qui l'avaient suivi, que me demandez-vous ? Je suis le plus

> marry de tous vous aultres , car j'ai perdu mon bon sei-

> gneur et maistre^ et celuy de qui je debvoys avoir des » biens. > Comme ces protestations né calmaient pas la fureur populaire , les gentilshommes le conduisirent dans une des tours de la Craffe , en disant : « Nous le ferons tantost

> mettre en prison ; là sera interrogué , sy sçaurons de luy » ceste advénture advenue ». Deux cents individus le poursuivirent de leurs clameurs et de leurs invectives jusqu'à la tour ; mais l'interrogatoire qu'il subit ne fournit aucune lumière sur les causes du décès de Nicolas ; Le Glorieux fut rendu à la liberté peu de temps après, et la Chronique ajoute :

> Il estoit à présumer, veu que le Duc l'entrelenoit, que de

* sa mort il en estoit bien excusé ; il n'avoit nulz biens que ce

* que le Duc lui donnoit ».

Le corps du prince, après avoir été exposé dans une salle du palais, fut porté à Saint-Georges « en grande révérance,....

» el neuf jours durant on luy feit grand senrice » (i). On l'inhuma dans la collégiale, et» quelques années plus tard, le duc René lui éleva un tombeau en marbre noir, qui devait aussi recevoir le corps de Jean II enterré à Barcelone, mais que Ton se proposait de ramener à Nancy. Les eflBgies de Nicolas et de son père reposaient sur la table du sarcophage ; les deux princes étaient représentés couverts de leors armures, les mains jointes, la tète abritée par de magnifiques dais sculptés à jour (2) ; leurs pieds reposaient sur des Uons, et sur les bords de la table se trouvaient des espèces de mains de justice terminées par des fleurons. Les faces du tombeau étaient décorées d'arcatures aveugles ^ dans chacune desquelles on voyait un écusson penché (5) ; enfin , on avait gravé sur la muraille voisine l'inscription suivante :

Ad te perventus, suspiro , Christe Redemptor, Ut me suscipias, suscipiasque patrem ,

Quem praeclara tenet Barcinon. Salvus uterqoe Sit bonitate tua , sit pietate , Deus !

Nicolas laissait une fille au berceau. Il avait eu cette emteM d'Anne Robert^ sa première maîtresse , et il la nomma Marguerite de Calabre ; elle épousa , dans la suite, Jean de Chabannes, comte de Dammartin, et de ce mariage naquit une fille unique, Anne de Chabannes, qui fut mariée à Jacques de Coligny , sire de Chàlillon (4). Malgré ses mauvaises mÎBiiis»

(1) V. Chron. de Loir., ibid., col. xlyj et xWij.

(2) Ces dais ont élé recueillis dans le musée lorrain , ma» ib ont ëproavé plus d'une mutilation.

(3) Le dessin de ce toml)eau a été donné par Dom Calmet , ibid., t. Dl, pi. 111 , et par M. H. Lepage , dans le Bulletin de la aodélé d'arthédoye lorraine, t. 1.

(i) Marguerite de Calabre est rappelée dans le testament de Charlaa d'Anjou, comte de ProTcnce et du Maine ; v. Benoit, Soppl. à llikl. de la maison de Lorr., 1'* partie, p. 125.

le due avait conservé des sentiments religieux et il fonda» en i47S, un couvent de cordeliers dans la petite ville de Raonl'Etape. Chevrier, qui avait coutume de puiser dans son imagination les détails que Thistoire ne lui fournissait pas, dit que ce prince c n'avait ni la vivacité brillante , ni les talents » de son père, mais qu*il était humain, généreux et juste; » qualités» sans doute, préférables à Tambition et à Tes- > prit • (1). Ce que nous avons dit prouve, ce nous semble, que le fils de Jean II n'était pas dépourvu d'ambition , et ses efforts pour asservir les Messins suffiraient pour démontrer que Chevrier a tracé un portrait de fantaisie. Malgré toute Fenvie qa*il éprouvait d'agrandir ses états, Nicolas réussit seulement à acquérir la ville de Sarrebourg. Elle appartenait aux évèquès de Metz, qui en jouirent paisiblement pendant le XIII* siècle ; mais les bourgeois, s'étant livrés au commerce avec succès et étant devenus riches (2), commencèrent à faire de sourdes tentatives pour échapper à la domination des prélats. Vers l'année i350, ils refusèrent obéissance à révèque Adhémar de Monteil , et, appréhendant que celui-ci ne voulût les réduire par la force, ils se ipirent sous la protection des sires de Fénétrange. L'empereur Charles IV annula les lettres de sauvegarde données par ces seigneurs et rendit à Adhémar toute son autorité. Quarante ans plus tard, en 4390, les Sarrebourgeois se révoltèrent contre Raoul de Coucy et chassèrent le comte de la Petite-Pierre, qui les gou* vemaitau nom de l'évèque. Raoul lança un interdit sur la ville et vint en faire le siège ; les habitants le prièrent de leur pardonner et payèrent une forte amende; néanmoins, comme il craignait de ne pouvoir les contenir, il engagea la moitié de Sarrebourg au duc Charles II, moyennant vingt mille francs de bon or au coin du roi de France. Depuis ce moment, la

(1) V. Hist. de Lorr., t. III, p. 127.

(2) L'importance de son négoce lui fit donner le surnom de Kaufmann, qui servit pendant longtemps à la désigner.

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puissance des prélats, loin d'augmenter, comme Raoul l'espérait, diminua continuellement, bien que Conrad Bayer eôt obtenu de Tempereur Sigismond un rescrit confirmatif des droits que les évèques revendiquaient. Malgré le rescrit , les bourgeois reconnurent solennellement, en 1464, le duc Jean II pour leur souTerain. Le prince, qui ne rêvait que la conquête du royaume de Naples et, d'ailleurs, ne voulait pas mécoQtenter Vévêque de Metz, Georges de Bade, ne montra pas beaucoup d'empressement à accepter une offre aussi avantageuse. Peu d'années après, les Sarrebourgeois, dont le commerce avait beaucoup souffert pendant les troubles, et qui avaient contracté de gros emprunts pour faire reconstroire leurs murailles démolies à la suite d'une révolte, demandé^ rent que la ville fût réunie au duché de Lorraine. Nicohs n'eut pas les mêmes scrupules que son père ; il aecaeillii favorablement ses nouveaux sujets et consentit à payer leors dettes. Le S novembre \VI% le conseil, les quarante el tovie la communauté prêtèrent serment de fidélité, en levaul lé doigt vers le ciel, et firent dresser un acte destiné à rq>peier cette cérémonie (i).

Georges de Bade, extrêmement irrité contre le doc, Jora de redevenir maître de Sarrebourg; il conclut, à cet eftt, ud traité avec Charles-le-Téméraire, qui promit d'employer h voie des armes ; mais comme le traité dont il s'agit ne An signé que sous le règne du successeur de Nicolas, neos termine* rons ici le chapitre consacré à ce prince. En lui s'éteignit la maison d'Anjou, qui avait donné trois ducs à la Lorraine; ces trois souverains occupèrent le trône pendant quarantedeux ans, et malgré les vertus et les talents de René I** et de Jean II, nous devons ajouter que ce ne fut pas pour le Immiheur de notre patrie, affaiblie par des guerres malbeuneoset et ruinée par des expéditions sans profit.

(I) V. Calmcl, Notice, (. Il, col. 407-409.

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