‹ Histoire de LorraineChapitre 10 sur 16 · CHABLES V · texte numérisé non relu

CHABLES V

Aussitôt que Charles IV eut rendu le dernier soupir, le prince de Vaudémont chargea le colonel de Mercy d*aller Tannoncer aa nouveau duc, qui se trouvait dans les environs de Lauterbourg avec l'armée impériale. MontécucuUi lui prêta un corps de cavalerie, afin de Taider à se faire reconnaître par les troupes lorraines dans le cas où la chose aurait présenté des difficultés ; mais Charles V n*en rencontra aucune ; les régiments lorrains lui prêtèrent immédiatement serment de fidélité, et le prince de Vaudémont auquel on supposait quelques vues sur la couronne de son père, s'empressa de faire acte d*obéissance. Il n'obtint pas néanmoins ce qu'il espérait retirer de cette conduite ; car Charles refusa, de la manière la plus péremptoire, de ratifier les arrangements pris par son oncle relativement au partage de la Lorraine, arrangements auxquels il avait lui-même donné son approbation, le 7 janvier 1675, et il déclara qu'aucune portion des deux duchés ne pouvait être séparée de Fensemble, ni aliénée ; en sorte que le prince, voyant bien que toute instance serait vaine , partit brusquement pour se retirer dans ses domaines de Flandre ; et le duc, après avoir notifié son avènement à tous les princes de TEurope, qni le reconnurent, à Texception de Louis XIV^ se mit en route^ avec ses soldats, et

rejoignit, à la fin de la campagne, Farmée impériale, dont le commandement lai fat cédé parMontécuculli, avec Tassentiment de Léopold (1).

Pour comprendre comment TËmperenr consentit à accorder à Charles V Théritage de Montécacalli, il est indispensable de jeter un coup d'œil sur les événements qui précédèrent Tannée 1675. On a dit que le prince Charles, maltraité par son oncle et brutalement expulsé de Paris par Louis XIV, avait pris le parti de se fixer définitivement à Vienne, où Tabbé de Riguet, son ancien précepteur, lui avait ménagé un accueil très-favorable. Léopold lui confia un ancien régiment de cavalerie, à la tête duquel le prince fit la campagne de 1664 et se signala à la bataille du Raab. L*aile droite des Impériaux avait été enfoncée par les Turcs, et la bataille était perdue si Charles n'eût soutenu, avec son régiment, Teffort d'une partie de Farmée ennemie et donner à Montécuculli le temps de faire avancer la rései-ve. Le prince reçut avec modestie les félicitations de cet habile général et fit placer dans Féglise de Notre-Dame-de-Bonsecours un drapeau qu'il avait enlevé lui-même. Ce brillant début attira les regards de FEurope, et lorsque, quatre années plus tard, le trône de Pologne devint vacant, par suite de Fabdication de Jean-Casimir, Charles crut pouvoir, malgré sn jeunesse, se mettre sur les rangs pour le remplacer. Il se flattait d'être appuyé par FEmpereur et ne désespérait pas de l'emporter sui* ses rivaux.

Nous n'entrerons ici dans aucun détail sur les intrigues et les scènes de violence qui déshonorèrent la diète polonaise de

ri) V. Hugo, Histoire de Charles V, duc de Lorraine ; Beauvau Mémoires pour servir à Vhistoire de Charles Y, Le manuscrit autographe du premier de ces ouvrages se trouve dans la bibliothèque ou séminaire de Nancy, et il en existe une copie dans la bibliothèque de cette ville (cabinet des manuscrits, n« 26). Nous désignerons le second ouvrage sous le titre de Suite des mémoires de Beauvau,

1669, car ce récit se trouve partout. L*abbé de Rigoet, qui était venu, de la part de Charles IV, poar ménager Télection de son neveu, montra tant de prudence et d'habilité, que le soccès paraissait probable. Après le discours du comte de ChavagDae, envoyé du prince, on entendit Tabbé, dont la harangue fut vivement applaudie ; on en demanda des copies, et Charles, qui s*était avancé jusqu'à Tarnowitz pour connaître plustàt le résultat de la diète, s'attendait à recevoir la nouvelle de son élection, lorsque les suffrages des Polonais se portèrent inopinément sur un gentilhomme obscur, Michel Visniowiecki, dont le seul mérite était de descendre de la famille des Piasts.

La guerre ayant éclaté de nouveau en 1672 entre la France et TEmpereur, comme nous Tavons vu dans le chapitre précédent, Charles servit dans Tarmée impériale, où il commanda un corps de cavalerie. 11 fit aussi les campagnes de 1673 et de 167& et se distingua à la bataille de Seneff, où il fut légèrement blessé. 11 avait, en 167&, rejoint fort tard ses compagnons d'armes, parce qu'il avait voulu demeurer dans le voisinage de la Pologne jusqu'après l'élection du roi qui devait remplacer Michel Visniowiecki, mort sur la fin de 1673. La politique avait engagé l'Empereur à marier sa sœur Éléonore-Marie avec ce fantôme de souverain, et l'archiduchesse, qui aimait depuis longtemps le prince Charles, forma le dessein de l'épouser, après lui avoir assuré l'héritage de Michel. L'entreprise était, il est vrai, des plus difficiles, à cause de l'opposition de Louis XIV; néanmoins, Éléonore intrigua si habilement et l'Empereur la seconda tellement à propos, que le projet parut sur le point de réussir. Malheureusement, Charles manquait d'argent. Pour s'en procurer, il remit à son oncle une déclaration par laquelle il prenait l'engagement de laisser, dans le cas ou il n'aurait pas d'enfants, la couronne de Lorraine au prince de Vaudémont ou à sa postérité. L'espérance, quoique bien éloignée, de voir régner son fils

porta le vieux duc à faire quelques sacrifices en faveur de son neveu ; il lui envoya ses diamants et essaya de lui être utile ; mais les manœuvres de l'ambassadeur français et Tinvincible répugnance que beaucoup de Polonais éprouvaient pour les étrangers, firent encore avorter les plans du prince Charles, et le grand-maréchal Jean Sobieski fut élu le 21 mai (1). Peu de jours après, la reine-douairière quitta la Pologne et écrivit à Charles qu'elle était inconsolable de n'avoir pu lui procurer une couronne dont il était si digne, et qu'elle comptait le dédommager plus tard de toutes les vicissitudes de sa fortune.

L'Empereur n'avait pas moins d'estime pour le prince, et, différents motifs ne lui ayant pas permis de céder immédiatement aux désirs de sa sœur, il le récompensa des services qu'il avait rendus à la Maison d'Autriche, en lui donnant le commandement de la grande armée impériale, après la retraite de MontécucuUi, comme nous l'avons vu au commencement de chapitre. Le duc de Lorraine, se voyant à la tête de plus de quarante mille hommes (2), résolut d'assiéger Philipsbourg, dont la garnison inquiétait continuellement les États voisins. Il consacra une partie de l'hiver aux préparatifs indispensables et fît notamment fortifier Lauterbourg, qui devait empêcher les Français de secourir la place. Elle fut investie dans les derniers jours d'avril 1676, et les progrès des Impériaux furent si rapides, que le maréchal de Luxembourg, sous les ordres duquel était l'armée française, jugea qu'il était opportun de s'approcher de la ville pour y introduire des secours. Le duc marcha à la rencontre du

(1) y. Hugo, ibid.; Suite det mémoires de Beauvau ; Histoire du roi Jean Sobieski, par M. de Salvandy, édition de 1844, pages 80M57.

(2) En comptant les troupes lorraines, <)ui se composaient des

Suatre compagnies des gardes, de deux régiments de dragons et e sept régiments de cavalerie; le tout montant à cinq mille sept cents hommes.

maréchal, arec les troupes dont il pouvait disposer, et pendant les premiers jours de juin, les deux armées furent en présence, sans oser en venir à une action générale. Charles, ayant reçu rinvitation de retourner devant Philipsbourg, s'éloigna à regret de Saverne, où les Français s'étaient retirés. Il parvint à empêcher son habile adversaire de jeter des renforts dans la ville et occupa une forte position auprès de Wissembourg, afin de couvrir les travaux du siège. La place ne fut rendue que le 17 septembre, et la saison étant trop avancée pour permettre de former une grande entreprise, le duc se contenta d'obliger les Français, par de savantes manœuvres, à évacuer le Brisgau, et de menacer la Haute-Alsace et la Franche-Comté, dans lesquelles il n'avait pas l'intention de s'engager, à l'entrée de l'hiver.

Le congrès de Nimègue, ouvert dès l'année 1675, continuait sans que l'on pût concilier les prétentions des parties belligérantes. La France ne voulait pas admettre aux conférences le président Canon et le marquis de Serinchamp, que le duc avait chargés de défendre ses intérêts, et comme l'Empereur et la Hollande avait pris l'engagement de ne conclure aucun traité avant d'avoir obtenu que la Lorraine et le Barrois fussent restitués à leur légitime souverain, le refus de Louis XIV fut un des principaux obstacles au rétablissement de la paix.

Les succès de la campagne de 1676 en faisaient, d'ailleurs, espérer de plus considérables pour l'année suivante. Les armées d'Espagne et de Hollande devaient défendre les Pays-Bas ; le prince de Saxe-Eisenach envahir l'Alsace, avec les contingents des Cercles, et Charles V menacer la Lorraine et la Champagne, avec les troupes de l'Empereur. Un plan si bien conçu fut déjoué par l'activité de Louis XIY, qui assiégea Yalenciennes et Cambray , avant que le prince d'Orange fût en mesure d'entrer en campagne; ce qui contraignit le duc de Lorraine à séjourner sur les frontières du Luxembourg, afin de pouvoir, au besoin, gagner la

Flandre. Ce foi seulement à la fin de mai qne le prince d*Orange ayant réuni une armée en état de tenir tète aux Français, Charles fut libre de commencer les opérations qu'il avait projetées. Il s'empara aisément de la plupart des petites places qui bordent la Sarre, mais, lorsqu'il pénétra dans la vallée de la Seille, le 8 juin, il apprit que la rive gauche était fortement occupée par le maréchal de Créqui, qui avait son quartiergénéral à Âulnoy et avait léché les eaux de Tétang de Lindre, pour grossir celles de la rivière. Le duc parvint néanmoins à la franchir entre Port et Nomenj et vint camper à Clémery. Ce mouvement obligea le maréchal à battre en retraite jusqu'au village de Sainte-Barbe, à deux lieux de Metz ; il feignit alors de vouloir passer sur la rive droite de la Seille et fit jeter un pont à Longeville ; mais pendant que les Impériaux se disposaient à suivre le maréchal, il attaqua à Fimproviste un détachement de leur armée qui était cantonné à Morville. Charles accourut au secours du détachement. Lorsqu'il arriva, les Français étaient maîtres du village et avaient eu le temps de placer leurs canons en batterie sur les hauteurs voisines. Le duc, qui s'était approché avec beaucoup de précipitation, n'avait pas amené son artillerie, et, avant qu'elle put être à portée, il fut chargé par la cavalerie ennemie et forcé de rentrer dans son camp, après avoir perdu sept ou huit cents hommes. Cet échec, et l'impossibilité bien reconnue de contraindre le maréchal à quitter le poste avantageux qu'il venait de choisir, engagèrent Charles V à s'éloigner. Il s'établit à Ennery entre Metz et Thionville et envoya de tous côtés des partis qui mirent le pays à contribution. Il ne demeura, du reste, que peu de temps dans cet endroit, parce que l'on manquait de vivres, et que le maréchal, dont l'armée avait reçu des renforts, harcelait les Impériaux, et enlevait les convois qui leur étaient expédiés de Sarrebriick, de Trêves et de Luxembourg.

Le duc décampa, le 16 juillet, passa à Bouzonville, traversa

la Moselle à Grevenmacheren et se rendit à Moazon, dans le but d*entamer la Champagne sur un poiut où elle était mal défendue, et d'appuyer le prince d*Orange, qui allait commencer le siège de Charleroj. Le maréchal de Créqui accompagna les Impériaux dans leur marche vers les Pays-Bas, et dans le mouvement qu*ils firent ensuite en sens opposé, lorsqae, après la levée du siège, Charles se dirigea vers TAlsace pour dégager le pnnce de Saxe-Eisenach, que les Français tenaient enfermé dans une île du Rhin. Quand le duc s'approcha de Strasbourg, après avoir fait un détour immense, les troupes des Cercles, battues et extrêmement affaiblies, avaient demandé une capitulation qui leur permettait de retourner en Allemagne, et les Impériaux se trouvèrent en présence du maréchal, dont ce récent avantage avait encore augmenté Taudace. Il y eut, le 7 octobre, dans le Kochersberg, un choc de cavalerie, dans lequel les Allemands et les Lorrains eurent le dessous, et, comme la mauvaise saison n*était plus très-éloignée, TEmpereur donna au duc de Lorraine l'ordre de mettre son armée en quartiers d'hiver. Les Français en profitèrent pour entreprendre le siège de Fribourg-^n-Brisgau, et la ville succomba avant que Charles eût pu rassembler des forces suffisantes pour tenter de la dégager (1).

Pendant que les armées luttaient avec des succès divers, les ministres des différentes puissances, toujours réunis à Nimègue, cherchaient en vain les moyens de rétablir la concorde. Les envoyés de Charles V, après avoir longtemps disputé pour obtenir le titre d'ambassadeurs, avaient fini par se contenter de celui de plénipotentiaires, et avaient invité les représentants de Louis XIY à faire connaître les conditions auxquelles leur maître consentirait à restituer la Lorraine et le Barrois. Après plusieurs mois d'attente, ils reçurent un projet de traité dressé par le monarque lui-même, et dans lequel Louis proposait au duc l'alternative

(1) Y. Hugo, ibid.; SuUe des mêm. de Beauvau.

suivante: Accepter purement et simplement les humiliantes stipulations de la paix des Pyrénées, ou bien céder à la France : 1* la ville de Nancy, 2* la place et la prévôté de Longwy, 3* le terrain nécessaire pour établir des routes militaires de Verdun à Metx« de Metz à Saverne et à Nancy, de Nancy en Alsace, en Franche-Comté et en Champagne (1); et prendre, en échange, Toul et une petite portion du temporel des Trois-Évèchés.

Les plénipotentiaires lorrains se récrièrent contre la dureté de pareilles conditions et furent appuyés par les ministres de TEmpereur et des princes allemands ; mais les Espagnols et les Hollandais, qui étaient las de la guerre, ne trouvèrent pas que les demandes de Louis XIV fussent exagérées. Comme on n*était pas encore parvenu à concilier les prétentions des grandes puissances, la guerre continua pendant la majeure partie de Tannée 1678. Le duc de Lorraine conserva le commandement de Tarmée impériale et eut pour adversaire, pendant cette campagne, le maréchal de Créqui, dont les manœuvres firent échouer les tentatives de Charles pour envahir TAlsace et reprendre la ville de Fribourg. Au mois d*aoùt^ le duc apprit que les Hollandais avaient conclu un traité avec la France, le 10 de ce mois ; les Espagnols ne pouvant continuer la lutte, firent un accommodement particulier, le 17 septembre; en sorte que tout le poids de la guerre retomba sur TEmpereur et sur TEmpire, qui se décidèrent enfin à imiter Texemple de leurs anciens alliés. La paix fut signée àNimègue, le 5 février 1679; le duc de Lorraine y fut compris, et les articles douze à vingt-deux de ce traité eurent pour but de ratifier les exigences de Louis XIV, telles qu'elles avaient été formulées dans le projet présenté aux plénipotentiaires lorrains (2). Le président Canon protesta, au nom

(1) La ceMion demandée regardait, outre le terrain indispensable pour rétablissemeat de la route proprement dite, le territoire de tous les villages qa*elle devait traverser.

(3) Le roi oonsentait toutefois à ce que les routes militaires n'eussent qu'une demi-lieue de largeur.

de Charles V, contre les articles qui concernaient notre pajs, en déclarant néanmoins que le duc n*entendait pas rester ennemi du roi. Charles essaya même d*entamer de nouvelles négociations avec ce dernier, pour obtenir des conditions moins onéreuses, et fit agir, dans ce but, Télecteur de Bavière et d'autres princes, dont la médiation fut repoussée par la France. Les instances de TEmpereur, qui offrit de détruire les fortifications de Philipsbourg si le roi voulait restituer Nancy, n'eurent pas un meilleur succès, et le duc de Lorraine, convaincu qu'il ne pouvait rien gagner, aima mieux renoncer à ses États que subir le jong de son ambitieux voisin.

Peu de temps après la signature du traité de Nimègne, Louis XIY avait promulgué une ordonnance enjoignant aux Lorrains qui avaient pris du service à l'Étranger de rentrer dans leur patrie avant la fin du mois de septembre, sous peine de voir confisquer leurs biens et raser leurs maisons (1). Charles, instruit de ces menaces, congédia les quatre compagnies des gardes et les régiments lorrains, et prescrivit à tous les officiers qui l'avaient accompagné jusqu'alors de retourner chez eux, pour éviter des vexations inutiles ; mais beaucoup ne retrouvèrent plus les demeures de leurs pères ; car, sous les moindres prétextes, le gouverneur français avait séquestré les biens, démoli les maisons d'une foule de gentilshommes, et réduit à la mendicité les femmes et les enfants de ces généreux citoyens (2).

(1) Cette ordonnance est datée du 8 juillet. Il y en a une copie dans la collection lorraine de M. Chariot, conseiller à la Cour impériale de Nancy.

(2) Noos citerons un seul exemple. Pendant que le dac de Lorraind campait à Clémery, le comte de Couvonge vint lui demander une sauvegarde pour ses domaines. Cette démarche bien innocente le perdit. Immédiatement après la retraite de Charles, le comte fut arrêté et conduit à Amiens, et ses châteaux furent impitoyablement rasés. V. Hugo, ibid.; Suite des Mim. de Beauvau; Calmet, Hist,^ t. III, col. 824; Description de la Lorraine et du Barrait^ par Durival, 1. 1, p. 79.

Il n*ayait pas tenu à TEmperenr que Charles V et ses sujets n'obtinsseninn antre traitement, et Léopold n*ayait pas attenda la fin de la guerre pour donner au duc une preuve éclatante de l'estime qu'il professait pour lui. Dès les premiers jours de l'année 1677, il lui avait accordé la main de sa sœur Éléonore, reine-douairière de Pologne, et le contrat avait été signé le 18 mars ; mais, comme la campagne allait s'ouvrir, la célébration du mariage avait été remise à l'arrière saison, et elle fut retardée encore par une chute dangereuse que fit le prince, en visitant la place de Philipsbourg. Le bénédiction nuptiale fut donnée à Charles et à Éléonore, le 6 février 1678, dans la chapelle du palais impérial de Neustadt, par l'évêque de cette ville. Il y eut, à cette occasion, des fêtes magnifiques ; et, au commencement de mars, Charles partit avec Éléonore, pour le Tjrol, dont il venait d'être nommé gouverneur. Il fixa sa résidence dans le château d'Inspriick, et ne quitta son épouse que pour commander l'armée pendant la campagne de 1678. Il vivait fort retiré, entouré seulement d'un petit nombre de Lorrains que rien n'avait pu décider à l'abandonner, et il évitait même d'entretenir dans ses États des relations et des intelligences qui auraient pu compromettre ceux auxquels il se serait adressé. Toutefois, malgré cette louable réserve, i) se vit encore assiégé de demandes, et, tant pour récompenser des services réels, que pour échapper à des sollicitations fatiguantes, il accorda quantité de lettres de noblesse et les provisions de charges et de dignités supprimées par Louis XIV ; et, comme les détenteurs de ces lettres et de ces provisions eurent la patience de les conserver secrètes, elles eurent plus tard leur effet, peut-être contre l'attente des personnes qui les avaient obtenues (1).

Charles V eut bientôt une famille nombreuse. La duchesse

(1) V. Durival, ibid., p. 87.

accoucha, le 11 septembre 1679, d*an prince, qui régna dans la suite sous le nom de Léopold. Elle mit au monde en 1680, 1682, 1683, 1685 et 1689, une fille et quatre garçons, dont trois survécurent à leur père (1).

Les cinq années que Charles passa dans le château d*Insprack, immédiatement après son mariage, furent les plus heureuses de sa vie, et ce ne fut pas sans regret qu*il abandonna on séjour tranquille, une femme et des enfants qu*il chérissait, pour reparaître sur les champs de bataille ; mais le salut de TEmpire et de TEmpereur l'exigeait, et le duc n*hésita pas un instant.

Depuis plusieurs années, beaucoup de Hongrois, mécontents de la Maison d'Autriche, qu'ils accusaient de porter atteinte à leurs privilèges, s'étaient insurgés, et les généraux que Léopold avait employés contre eux n'avaient eu que de médiocres succès. Le sultan Mahomet IV attisait le feu de la révolte, dans Tespérance qu'elle lui fournirait les moyens de conquérir tonte la Hongrie, dont il possédait déjà plus du tiers. Le grand-vizir Kara-Mustapha, homme entreprenant et avide de réputation, entretenait son maître dans ces projets d'agrandissement, et l'empire ottoman faisait des préparatifs militaires qui effrayaient ses voisins, incertains de la direction qu'allait prendre l'orage. En 1682, les Hongrois révoltés, soutenus par un corps turc auxiliaire, enlevèrent quantité de places qui n'avaient pas des garnisons suffisantes ; l'année suivante, le sultan présenta à l'Empereur un uUimatum inacceptable, et la guerre se trouva déclarée. Jamais, depuis la règne de Soliman II, plus grand péril n'avait menacé l'Empire germanique. Kara-Mustapha s'avançait à la tète de près de trois cent mille hommes, et Léopold n'avait à lui opposer sans parler de deux petits corps de troupes chargés de couvrir la Moravie et la Styrie, que trente- Ci) y, Hugo, ibid ; Suite det mim. de Bêauvau.

cinq mille soldats, parmi lesquels on comptait quelques milliers de Hongrois dont la fidélité n'était pas à Tabri du soupçon. Le duc de Lorraine, nommé généralissime de cette armée, résolut de tenter quelque siège, avant l'arrivée du vizir, qui était encore éloigné, et attaqua Fimportante place de Neuhausel. Le gouverneur résista vigoureusement, et rapproche des Turcs obligea Charles V à lever le siège avec précipitation et à se retirer du côté de Vienne. Il 7 était le 9 juillet. 11 prit sur-le-champ les mesures nécessaires pour mettre la ville en état de défense, et s*éloigna ensuite, avec sa cavalerie, pour réprimer les courses des Hongrois et des Tartares, intercepter les convois qui amenaient des vivres à Tannée turque,etsemainteniren communication avec TAllemagne et la Pologne, où Ton organisait des armées destinées à secourir la capitale des possessions autrichiennes. Les troupes des Cercles rallièrent bientôt Tannée impériale. Elles en portèrent Teffectif à soixante-cinq mille hommes, et, le 31 août, le roi de Pologne, Sobieski, opéra sa jonction avec les Allemands. Le récit des différents combats qui amenèrent la délivrance de Vienne ne peut trouver place dans notre ouvrage ; nous rappellerons seulement que Taile gauche de Tarmée combinée, conduite par le duc de Lorraine, pénétra la première dans le camp des Turcs et prit une part glorieuse à cette célèbre journée.

Charles était d*avis de ne pas laisser à Tennemi un moment de repos et de poursuivre le grand-vizir, qui, découragé par sa défaite, ne songeait plus à opposer aucune résistance. Ce conseil ne fut malheureusement pas écouté ; on donna aux Turcs le temps de se reconnaître, et le roi de Pologne, ayant assailli la forteresse de Barkan, éprouva une sanglante défaite et faillit même rester sur le champ de bataille. Le duc, qui accourait avec Tinfanterie impériale, repoussa les Musulmans, et le lendemain (9 octobre), les deux armées réunies remportèrent une nouvelle victoire, suivie de la reddition de Barkan. La ville de

Gran ou Strigonie, investie le 22 da même mois, capitula cinq joars après, et Ton mit les troupes aUemandes en quartiers d'hiver, pendant qae les Polonais retournaient dans leur pays.

Le pape Innocent XI et presque tous les princes chrétiens écrivirent au duc de Lorraine des lettres de félicitation, et FEmpereur lui confia, pour la campagne de 1684, le commandement d'une armée de trente-cinq mille hommes. Charles s'empara de Vicegrad, le 16 juin, commença, le 27, le siège de Waitzen et fit essuyer une défaite complète au pacha de Bude, qui s'était avancé, avec près de trente mille hommes, pour secoui'ir la place. La garnison de Waitzen ayant capitulé, les Impériaux occupèrent la ville de Pesth, que les Turcs avaient évacuée, et formèrent, au milieu de juillet, le siège de la forteresse de Bude, laquelle était comme le boulevard des possessions turques en Hongrie. Le duc emporta d'assaut la ville-basse et dissipa une armée turque qui avait pris position à peu de distance de Bude ; mais le pacha, se flattant d'être prochainement secouru, se défendit avec opiniâtreté ; des maladies meurtrières se répandirent dans le camp impérial, et Charles V, qui était tombé malade lui-même, fut contraint de lever le siège, à l'entrée de la mauvaise saison.

En 1685, il attaqua Neuhausel, s'éloigna momentanément de cette ville pour dégager Strigonie, vivement pressée par une armée de soixante mille hommes, culbuta cette armée, revint devant Neuhausel, s'en rendit maître, trois jours après la bataille, occupa d'autres places moins importantes que les Turcs avaient abandonnées, et termina la campagne par la réduction des villes de la Hongrie-Supérieure que les rebelles avaient soumises, les années précédentes. Au mois de juin 1686, on recommença le siège de Bude, qui fut enfin enlevé d'assaut, le 2 septembre, malgré la valeureuse résistance du pacha et les efforts du grand->vizir, dont les troupes furent battues dans plusieurs rencontres partielles. Le duc se mit alors à la pour-

suite da vizir; mais celui-ci se réfugia dans la ville de Belgrade et laissa succomber les forteresses de Cinq-Églises et Szegedin. £n 1687, Charles, après avoir ruiné le pont d*£sseg, par lequel les Turcs pouvaient pénétrer dans la Hongrie-Inférieure, remporta une victoire éclatante dans les plaines de Mohacs, envahit la Transylvanie et obligea Michel Àbaffi, qui en était souverain, à reconnaître la suzeraineté de TEmpereur ; pendant que les généraux de Léopold entraient dans les dernières villes tenues par les rebelles et les Musulmans. Dans les conseils qui suivirent cette heureuse campagne, le duc opina pour que, profitant de Tascendant des armes impériales et de Tanarchie qui paralysait les forces des Ottomans, on tentât de les rejeter de l'autre côté du Bosphore^ L'entreprise, quoique difficile, ne paraissait pas chimérique ; mais les ministres de TEmpereur, jaloux des succès du duc de Lorraine, écartèrent ce projet et firent donner le commandement à Télecteur de Bavière, sous prétexte que la santé de Charles ne lui permettait pas de supporter de nouvelles fatigues.

Il se retira dans le château d*Inspriick, où il ne fut pas bngtemps tranquille. La guerre ayant éclaté encore une fois entre la France et 1* Empire, sur la fin de Tannée 1688, les armées du Rhin et de Hongrie demandèrent toutes deux à être conduites par le duc de Lorraine, que tant de victoires avaient placé au au rang des meilleurs généraux du XVII* siècle. Il fut mis à la tète de Tarmée du Rhin, parce que le danger y était plus pressant que sur les rives du Danube. Les troupes de Louis XIY avaient été introduites par le cardinal de Furstemberg dans Télectorat de Cologne et s'étaient emparées de Mayence, dont elles augmentaient les fortifications. Le duc résolut de les chasser d*abord de cette grande ville ; mais les préparatifs du siège traînèrent en longueur, Finvestissement de la place ne put avoir lieu avant la mi-juillet, et le gouverneur français ne capitula que le 8 septembre 1689. La prise de Boon, habilement défendu

par le baron d'Asfeld, termina la campagne^ et le due quitta Tarmée à la fin d'oetobre, et se rendit à Augsbonrg, oà ane diète électorale était assemblée pour procéder à la nomination d'on roi des Romains. Après avoir tracé le plan des opérations militaires pour Tannée 1690, et rappelé aux princes allcmaBdft la promesse qu'on lui avait faite autrefois d'exiger la restitution de la Lorraine, Charles regagna sa résidence d'Insprûck, afin d'j passer l'hiver avec sa famille.

11 attendait que le retour du printemps lui permit de reprendre le commandement de l'armée du Rhin, lorsque l'Empereur k manda à Vienne, pour assister aux délibérations d'un conseil de guerre dans lequel on devait arrêter définitivement le plan de li campagne. Charles arriva, le 17 avril, dans la petite ville de Wels, où il comptait coucher ; il j fut attaqué d'une espèce d'esquinancie, qui mit aussitôt sa vie en danger. Considérant la mort en héros chrétien, il envoya quérir un religieux capucin et se confessa. On lui apporta la Sainte-Eucharistie, mais il ne pot la recevoir. Il pria son confesseur de ne pas le quitter, en ajoutant : c Je sens bien que je ne verrai pas la fin du monde », et il fit réciter l'office des morts. Comme il n'était plus en état de parler, il demanda par signes une plume, de l'encre et du papier, et écrivit une lettre à son épouse et uoe autre à l'Empereur. Dans la première, il recommandait à Éléonore de se résigner à la volonté de Dieu, de veiller avec attention sur l'éducation de leurs enfants, de récompenser généreusement ses domestiques et de faire prier pour le repos de son &me. La lettre adressée à Léopold était ainsi conçue (1) :

c Sacrée Majesté, j'étais parti d'Inspruck pour aller recevoir « Vos ordres; mais un plus grand Maitre m'appelle, et je pars c pour lui rendre compte d'une vie que je Vous avais consac crée. Je supplie très -humblement Votre Majesté de Vous

(1) La lettre était en latin; nous empruntons la traduction da P. Leslie.

« ressouvenir d*ane femme qui Vous touche d*assez près, c d'enfants sans biens et de sujets dans Toppression. »

Quelques heures après, il perdit connaissance, et il expira le 18 avril, à quatre heures du soir. Il venait d'entrer dans sa quarante-huitième année.

La mort du duc de Lorraine répandit la consternation non seulement dans TEmpire, qu'il avait préservé de l'invasion d'un peuple harbure, mais encore dans toute l'Europe. Louis XIV, qui n'avait cessé de persécuter Charles V et avait résolu de ne jamais lui restituer son patrimoine, parut regretter le prince lorrain et déclara qu'il le regardait comme le plus généreux et le plus sage de ses ennemis. La Bruyère fut à la fois plus vrai et plus éloquent, lorsque, se faisant l'organe de l'opinion publique, il traça, dans son livre immortel (1), les lignes suivantes : c Un ennemi est' € mort, qui étoit à la tête d'une armée formidable, destinée à c passer le Rhin ; il savoit la guerre, et son expérience pouvoit € être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus ? c quelle fête publique? »

Les larmes des adversaires de Charles V valent mieux que tous les éloges de ses amis. Pieux, de mœurs simples et régulières (2), le duc de Lorraine partageait son temps entre les soins qu'il devait à sa famille, le gouvernement du Tyrol ou la conduite des armées, et la culture des lettres. Comme administrateur, il fut unanimement regretté dans la province qu'il régit pendant plus de dix ans. Comme général, il eut des égaux, mab pas de supé-

(1) Chap. 12, Des juaements, Ua des plus célèbres historiens français/a écrit, en parlant de Charles Y, aue c jamais TEmperear < n'eut de plus grand général, ni d'allié plus fidèle «.

(2) Il avait eu, dans sa jeunesse, une fille naturelle, dont la vie est racontée en détail par Durival (ibiJ., p. 86 et 87^. Après diverses aventures, cette fille, privée, par la mort de son père, d*une pension qui lui permettait de vivre dans Taisance, trouva un asile dans le couvent des religieuses de Sainte-Elisabeth à Ormes-sur-Madon, y prit l'habit, sous le nom de sœur Charlotte de Saint-Alexis, et vécut jusqu'en 1730.

riear ; ce qui ne rempëchait pas de parler avec beancoap de modestie de ses propres exploits, tandis qu'il ne perdait aaciuie occasion de relever ceux des autres. Il n*avait rien négligé pour acquérir Tinstruction qui convient à un prince, parlait facilement plusieurs langues, et faisait sa lecture habituelle des meilleurs livres d'histoire et de politique (1).

Aux qualités qui le rendaient véritablement digne de régner, venaient s'unir toutes celles qui embellissent le commerce de la vie. Les Lorrains qui eurent le bonheur de connaître leur souverain conçurent pour lui un attachement sans bornes, et il fallut pour les engager à retourner dans leur patrie la volonté du duc lui-même. Les menaces et les violences de Louis XIV et de ses agents n'auraient pas suffi. Plus tard, lorsque les Turcs déclarèrent la guerre à l'Empereur, le roi permit aux Lorrains d'aller servir en Hongrie sous les ordres de Charles, et quantité de gentilshommes et même de plébéiens s'empressèrent d'aller le rejoindre. Qnelques-uns se distinguèrent, et parmi eux nous devons nommer : les chevaliers de Stainville et de Chauviré, blessé au siège de Vienne ; le comte de Gournay , tué au siège de Belgrade ; le chevalier de Ligniville de Vanne et le comte de Tumejus, qui trouvèrent une mort glorieuse sur le champ de bataille de Mohacs (2); Jean-Joseph Huin, lequel après avoir longtemps suivi Charles IV et avoir obtenu de lui le grade de colonel, entra au service de l'Empereur et devint successivement général-major , feld-maréchal-lieutenant et gouverneur de Szigeth; Claude-Florimond comte de Mercy, petit-fils du colonel (3) François de Mercy, et qui reçut les grades de général-major et de feld-maréchal-lieutenant, ainsi que le gouver-

(1) Y. Hugo, ibid.; Calme t, ibid., passim.

(2) Y. Calmet, ibid., col. 905, 1161 et 1228.

(S) François de Mercy (mentionné ci-dessus, p. 258 et 272) était devenu général et mourut des suites des blessures qu'il avait reçues à la bataille d*Allersheim«

nement da banat de Temesvar (1); Pierre-Joseph deViard^ qui fat colonel de cuirassiers^ puis général-major, puis enfin feld-maréchal-lientenant , et se signala dans différentes affaires (2).

A côté de ces gentilshommes, il faut citer le prince de Vaudemont et son fils, Charles-Thomas de Yaudémont, lesquels combattirent, pendant quelque temps, dans les rangs de Tarmée impériale ; mais surtout Charles* François de Lorraine, prince de Commcrcy, fils du prince de Lillebonne et de la fille naturelle de Charles IV, qui fit admirer son courage dans la plupart des actions contre les Turcs. Il fut blessé aux sièges de Bude, de Neuhausel et de Belgrade, et ayant sauté à bas de son cheval, à la bataille de Mohacs, pour ramasser un drapeau qu'un janissaire venait d'abandonner (3), il fut attaqué par deux autres janissaires, tua le premier, fut blessé dangereusement par le second et ne quitta le champ de bataille que sur Tordre de Charles V.

Ajoutons que l'on voyait figurer dans l'armée impériale les régiments de Lorraine, de Salm, de Commercy et d'Apremont, et que ces régiments, qui comptaient, sans doute, dans leurs rangs un grand nombre de Lorrains, furent mentionnés avec honneur en plusieurs circonstances.

(1) y. idom, Bibl. lorr., col. 524 et 525, et supplément, col. 152 et 158.

(2) Archives de la famille de Widranges.

(8) Ce drapeau est suspendu dans Téglise de Notre-Dame-de- Bon-Secours.

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