‹ Histoire de LorraineChapitre 9 sur 16 · AU · texte numérisé non relu

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Peu de jours après, Turenne, manquant de vivres, décanapt et vint occuper la rive gauche de la Sarre, où il se flattait de faire subsister plus commodément son armée. Les alliés, au lieu de le poursuivre, résolurent de demeurer en Alsace pendant l'hiver et commirent la faute énorme de prendre des quartiers éloignés les uns des autres. Charles IV, auquel on avait assigné le val de Viller ne put y rester en repos, et, après avoir obtenu Tassentiment des généraux alliés, il envoya ses soldats dans les Vosges, sous les ordres du baron d'AUamont. Us s'emparèrent sans peine d'Épinal et de Remiremont, dont les fortifications étaient démantelées ; mais le maréchal reprit bientôt roffensive, obligea les Lorrains à évacuer ces deux places et essaya de descendre en Alsace, par la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines. Repoussé par un corps d'Allemands et de Lorrains, il se dirigea vers Luxeuil, puis, côtoyant le versant méridional des Vosges, s'approcha de Belfort, tomba au milieu des quartiers alliés, et en enleva plusieurs avant que l'on fût en mesure de lui résister. Le 29 décembre, il y eut une action très-sanglante auprès de Mulhouse. La cavalerie lorraine, commandée par le baron d'Allamont, fit des prodiges de valeur, mais parvint seulement à retarder la défaite des Impériaux, qui se replièrent du côté de Colmar. Le maréchal les attaqua de rechef, à Tiirckeim, le 5 janvier 1675, les battit une seconde fois et les contraignit, sept jours après, à franchir le Rhin sur le pont de Strasbourg (1). Leur armée, qui se composait de soixante mille hommes au mois d'octobre, n'en comptait plus alors que vingt-cinq mille environ; et le duc de Lorraine, parlant de leur honteuse retraite, disait plaisamment : < J'ai vu un prince par la grâce du roi faire c repasser le Rhin à cinq princes par la grâce de Dieu >.

Ayant entièrement reconquis l'Alsace, Turenne donna à ses troupes des quartiers d'hiver dans la Lorraine allemande, et ce

(1) Le pont de Kehl.

' fat un grand malheur pour notre pays. Peu de temps auparavant, le maréchal de Créqui avait dévasté le comté de Bitche, pour punir les habitants d'avoir offert l'hospitalité à quelques cavaliers lorrains qui se rendaient dans les Pays-Bas ; et les

' soldats de Turenne, bien que surveillés par leur chef, commirent quantité de désordres dans tous les lieux où ils furent cantonnés. Les habitants de la vallée de la Sarre, qui commençaient à rétablir les villages et à remettre les terres en culture, furent ruinés de nouveau, et ce fut pour bien des années (1).

La campagne de 1675 ne s'ouvrit pas avant le mois de juin. Charles IV avait réuni plus de cinq mille hommes de cavalerie, et on lui prescrivit d'opérer, sur les bords de la Moselle, de concert avec un corps allemand fort d'environ quatorze mille soldats. Après avoir perdu beaucoup de temps à délibérer et à former des projets inexécutables, on résolut d'assiéger Trêves, > où les Français tenaient une garnison nombreuse. On était encore occupé des préparatifs, lorsque le maréchal de Créqui s'avança pour livrer bataille aux alliés. Ceux-ci marchèrent â sa rencontre jusqu'au bourg de Consarbrûck, où l'action s*engagea le 11 août; les Français essuyèrent une défaite complète, et le maréchal se jeta, lui quatrième, dans Trêves, dont le gouverneur venait de périr accidentellement. Les Lorrains prirent une part glorieuse à la victoire de Consarbrûck ; mais leur souverain, atteint d'une indisposition grave, fut obligé de rester au camp (2) et n'eut pas la joie de s'écrier, comme Mithridate, avec la destinée duquel sa vie offre de l'analogie :

J'expire environné d'ennemis que j'immole ; Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

(1) V. Layette Fênestrange, IV, n» 9.

(2^ C'est ce qui résulte d*nne relation contemporaine du eombat de Consarbnlck imprimée dans Calmet, ibid., t. III, Preuves, col. dcv-devij.

La garnison de Trêves se rendit le 6 septembre^ et le maréclttl éprouva Thamiliation de passer dans les rangs des Lorrains et d'entendre les soldats se disant Tnn à Vautre : c Voilà Créqoi, < qui nous a traités si indignement à Épinal ». Le duc conseilla aux confédérés de profiter de la dispersion de Tarmée française pour pénétrer hardiment dans la Lorraine, et même poar tenter le siège de Metz; mais une diversion faite dans le nord de rAUemagne par les Suédois força les troupes de Brunswick et de Munster à retourner dans leur pays, et on se trouva trop affaibli, par leur départ, pour songer à une entreprise aussi considérable. Laissant du côté de Trêves un corps espagnol, qui était commandé par le prince de Vaudémont et semblait capable de protéger l'électorat et le duché de Luxembourg, Charles se mit en route pour joindre Montécuculli, auquel obéissait l'armée chargée d'envahir l'Alsace. Il traversait, dans ce but, le Palatinat lorsqu'il fut attaqué, le 1& septembre^ d'une fièvre violente, accompagné de vertiges ; son médecin ne crut pas d'abord i l'imminence du péril; mais, dans la nuit du 17 au 18, une apoplexie foudroyante termina, en quelques minutes les jours de Charles IV. Son corps fut transporté à Coblentz, embaumé et déposé provisoirement dans l'église des Capucins, où on lui fit des obsèques magnifiques, en présence de Charles-Gaspard de Leyen, électeur de Trêves, et d'un grand nombre de gentilshommes (1). Louis XIV ne permit pas de célébrer en Lorraine des services pour le repos de l'àme de son ennemi, et cette défense impolitique et anti-chrétienne n'eut d'autre résultat que de raviver les sentiments d'affection que nos ancêtres avaient eus d'abord pour leur souverain (2).

(1) V. Hugo, ibid., Qnillemin, ibid., Mim. de Beauvau; Galmet, ibid., t. III, col. 692-701 et 705-785.

(2) Mém. mss. de Dom Alex. Royer cités par Calmet, ibid., col. 737.

On trouva dans ses papiers cinq testaments on codicilles datés de 1652, 1654, 1668, 1674 et 1675 (1). Leurs dispositions offrent peu d*intérêt; il léguait cinquante mille francs aux Chartreux de Bosserville ; prescrivait de les laisser jouir des revenus de la prévôté de Rosières, afin qu'ils fussent en état d'achever leur monastère ; assurait dix mille francs au couvent des Augustins de Nancy; enjoignait de payer à ses serviteurs trois années de leurs gages ; maintenait le don qu'il avait fait au prince de Vaudémont de plusieurs districts de la Lorraine allemande ; distribuait différentes sommes à ce dernier^ au prince de Lillebonne et à la duchesse ; partageait ses diamants, ses bijoux et sa vaisselle, et nommait des exécuteurs testamentaires.

Presque tous les historiens lorrains ont jugé à propos, en achevant leur narration, de tracer le portrait de Charles IV. Nous ne les imiterons pas, car le récit des innombrables événements dans lesquels il eut occasion de figurer a dû mettre en lumière ses qualités et ses défauts. Nous ajouterons seulement que, malgré de trop fréquents désordres^ il avait conservé un profond respect pour la religion, dont il n'abandonna jamais la pratique. Lorsque les années eurent un peu amorti les passions qui l'avaient rendu si malheureux, sa dévotion devint plus vive ; néanmoins elle se ressentit toujours de l'humeur singulière du personnage. En voici un exemple : au mois de janvier 1669, il voulut, non pas consacrer la Lorraine à la sainte Vierge, mais lui en attribuer la souveraineté ; il ordonna de lever annuellement, une légère contribution destinée à l'entretien des sanctuaires dédiés à Marie, et on montrait à Sion une lettre qu'il avait adressée à la Mère de Dieu (2).

(1) Nous croyons du moins que le cinquième est des premiers mois de cette année.

(S) y. Calmet, Notice, t. II, col. 746 et 747. L'ordonnance que le duc publia à ce suget est imprimé dans VHist, de Larw. du même auteur, t. III, Preuves^ ool. dlxxxij et dlxxxiij.

Charles avait, lorsqa'il mourat, soixante et onze ans, cinq mois et seize jours ; son règne avait duré à peu près cinquanteun ans, et ce demi-siècle ne fut qu*un enchainement de calamités. U serait également injuste d'en rejeter le poids sur le duc de Lorraine ou de les imputer exclusivement à Richelieu et à Louis XIY; il y eut des torts des deux côtés : mais, à notre avis, le duc ne fut pas le plus coupable. Il dut toutefois, dans ses derniers moments, éprouver de bien amers regrets en comparant la Lorraine de Charles III et de Henri II à celle qu'il avait abandonnée aux généraux français, et en songeant qu'avec des goûts moins belliqueux il aurait pu vivre en paix dans un pays riche, florissant, et voir son trône entouré d'une foule d'hommes distingués dans tous les genres. En effet, malgré les désastres qui Taccablèrent, malgré l'effrayante diminution de sa population, notre patrie fut encore féconde en généraux, en négociateurs, en historiens et même en artistes. Les noms des premiers reviennent trop souvent dans les pages de ce volume pour qu'il soit nécessaire d'en parler de nouveau. Parmi les négociateurs nous mentionnerons seulement Sébastien d'Âilly, né à Pont-à-Mousson le 17 octobre 1608, et mort à Nancy en 1662 (1) ; Canon, premier-président à la Cour souveraine (2) ; du Boys de Riocourt, qui, après l'expulsion définitive de Charles IV, se retira dans la ville de Damblin et consacra les dernières années de sa longue et honorable carrière (3) à la rédaction de plusieurs ouvrages, où il a consigné les détails les plus intéressants sur les négociations auxquelles il prit part (&) ; Hennequin, dont les recueils

(1) V. Calmet, BibL lorr.^ Bapplém.,coI. 15 et 16; Chevrier. ibid., t. IX, p. 91-98.

^2) V. Chevrier, Mémoires pour servir à Vhistoire des hommes illustres de Lorraine^ t. I, p. 264 et 365.

(8) Il mourut seulement en 1692*

V. Calmet, Bibl. lorr., col. 387, et une notice placée en tête i^Mistoire des deuos sièges de la Mothe.

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ont fourni des matériaux bien utiles aux biographes de Charles IV, et qui mérite aussi d*étre rangé dans la classe des historiens (1), à côté mais au dessous du marquis de Beanvau, auteur d'excellents mémoires sur les règnes de ce prince et de Charles V. On devait des mémoires sur la même période à Jean Forget, premiermédecin du duc (2), au chancelier Le Moleur (3),et au P. Donat, tiercelin, qui réunit les matériaux d'un livre dans lequel il voulait réfuter les mémoires de Beauvau et faire Tapologie de Charles IV, dont il avait, pendant quelques années, dirigé la conscience (&). Ce que le P. Donat avait projeté fut exécuté, avec peu de succès, par Guillemin de Mirecourt, qui n'eut pas même le plaisir de voir paraitre le fruit de ses veilles (5).

Quelques-uns de ces écrivains étaient en même temps des jurisconsules habiles; mais la réputation d'aucun d'eux, n'égala celle de François Guinet (6), dont la vie se prolongea jusqu'en 1681, et qui fit imprimer, en 1680, un célèbre factum destiné à prouver la légitimité du prêt à intérêt, toléré en Lorraine depuis le moyen-âge. Cette production, qui se rattache à la théologie au moins autant qu'à la jurisprudence, nous conduit à parler des théologiens ; mais la liste n'en est pas longue et ne contient que trois noms dignes d'être conservés ; Nicolas Herman (Frère Laurent de la Résurrection), convers de l'ordre des Carmes-Déchaussés,

(1) V. Calmet, ibid., col. 488 et 484.

(2) y. idem, ibid., col. 375 et 376. La bibliothèque de Nancy possède une copie des mémoires de Forget; cab. des mes., n»22.

(3) V. Chevrier, Hist. de Lorr,, t. IX, p. 153 et 154.

(4) V. idem, ibid., p. 17; Calmet ibid., col. 329-333. Quelques débris des recueils du P. Donat ont trouvé un asile dans la bibliothèque de Nancy.

(5) Il en existe une copie dans la même bibliothèque, ms. n« 21 bis.

(6) Nous l'avons déjà mentionné plus d'une fois.

natif d*Hériméml, et dont les ouvrages mystiques méritèrent les éloges de Fénelon (1); Dom Martin Rétbelois, bénédictin de k congrégation de Saint-Vanne, qui publia une traduction des Chroniques de Tordre de Saint-Benoit écrites en espagnol ptr Dom Antoine Yepez (2) ; Dom Robert des Gabets, né à Dugny, disciple de Descartes et auteur d'une multitude de lettres et d'opuscules consacrés à la défense de la philosophie cartésienne, à l'aide de laquelle il essaya d'expliquer le mystère de rEochiristie ; ce qui l'entraîna dans diverses erreurs, qu'il rétncti plus tard. Il prétendit, non sans raison, avoir inventé la transfusion du sang (3), découverte que les Anglais s'attribuent; et nous rappelions à cette occasion, que l'art de guérir doit à on antre de nos compatoiotes, Pierre AUiot, médecin à Bar^le-Doc, un remède souvent employé contre le cancer : la cautérisatioa par les caustiques (&).

La nomenclature des artistes est plus étendue que celle des théologiens. Après les statuaires et fondeurs David et Antoine de Chaligny, que nous avons déjà cités, et dont le second fol commissaire-général des fontes de France (5), il faut mentionner le sculpteur Charles Chassel (6); le sculpteur César Hagard, qui laissa nombre de statues et de groupes fort estimés (7) ; les graveurs Israël Henriet, Israël Silvestre et CoUignon, qui se

(1) V. Mœurs et entretiens du Frère Laurent; Châlons-tnr- Marne, 1694.

(2) V. Calmet, ibid., col. 808-810.

(3) y. idem, ibid., col. 396-403; Journal des savants^ 1842, p. 129-144, 193-210 et 288-295.

(4) AUiot fut appelé à Paris pour traiter la reine-mère. Anne d'Autriche, qui était attaquée de cette horrible maladie. V. Calmet, ibid., col. 34 et 35, et les lettres de Guy Patin.

(5) y. Calmet, ibid., col. 256 et 257.

(6) y. idem, ibid., col. 271.

(7) y. idem, ibid., col. 70 et 71.

fixèrent en France (1) ; les graveurs en médailles et monnaies Hardy (2), Jean Racle et Etienne Racle (3) ; les peintres Gérard, d*Épinal (&) ; Legrand, de Nancy (5) ; Nocret qai travailla principalement poar Loais XIV et mourut à Paris, en 1672, recteur de Tacadémie de peinture (6) ; Claude Person, lequel fut recteur de la même académie et mourut en 1667 (7) ; enfin, Claude Spierre, peintre, et François Spierre, graveur, fils d*un cordonnier de Nancy, qui se rendirent à Rome, et auraient acquis tous deux une grande réputation, si une mort prématurée n'avait terminé leurs jours (8).

Il) Au jugement de M. Meaume, Israël Silvettre c est au moins *égal de Callot, dans les paysages à la plume, et, dans les c paysages gravés, il Ta surpassé •. V. Recherchés sur quelques artistes lorrains : Claude Henriet^ Israël Eenriel, Israël Silvestre et ses descendants^ passim. V. aussi Calmet, ibid.,col. 296.

(2) V. LioQQois, ibid., t. II, p. 461.

(3) V. Calmet, ibid., col. 779.

(4) y. idem« ibid., col. 412.

(5) V. idem, ibid., col. 439.

(6) y. le Moniteur universel du 17 décembre 1852.

(7) V. Calmet, ibid., col. 724.

(8) y. idem, ibid., col. 907 et 909. Nous nommerons encore un peintre sur verre, appelé Nicolas le Lorrain, qui travailla pour plusieurs églises de Paris, y. Anwiles archéologiques^ t. X, p. 29 et 30.

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