CHAPITRE II
SUITE DU KèGNE DE CHARLES IV (1629-1641)
La Lorraine, si riche, si heureuse, si respectée sous les règnes de Charles III et de Henri II, allait voir succéder à tant de prospérités des calamités inouïes. La peste, la famine et la guerre devaient s*unir pour faire un désert du plus beau pays de TEurope, et ces trois fléaux étaient destinés à exercer de tels ravages* qae la dévastation de la Judée par les troupes de Titus sembla seule pouvoir fournir aux écrivains de cette époque un point de comparaison.
La peste parut la première. Ce n'était pas une de ces maladies contagieuses qui avaient sévi pendant le XVI* siècle, tantôt dans un canton, tantôt dans un autre, et dont les progrès avaient presque toujours été arrêtés par les obstacles que nos ducs leur opposaient. C'était la peste orientale, qui, à la faveur des guerres dont la Hongrie ne cessait d'être le théâtre, avait fait irruption en Allemagne et s'était glissée de proche en proche jusque sur les frontières de notre pays. Il semble qu'elle s'y était montrée dès l'année 1610 ; car, le 28 novembre, Henri II avait promulgué un édit qui défendait, sous peine de la vie, de
se rendre dans les lieux où le mal s'était déclaré, soit en Lorraine, soit ailleurs, et dans les places fortes, où Ton craignait, sans doute, que le germe de la peste n'existât chez des soldats rassemblés de toutes parts. Les gouverneurs et magistrats des villes et bourgs devaient en interdire Tentrée aux voyageurs venant des endroits suspects ou infectés, déférer le serment aux individus qui se présentaient, et faire pendre immédiatement ceux qui essayaient d'éluder, par un mensonge, les dispositions de Fédit (1). De telles précautions furent efficaces, et le danger s'éloigna; mais les mouvements de troupes qui eurent lieu en Allemagne, aux débuts de la guerre de trente ans, le firent reparaître. En 1623, la peste régnait dans les villages voisins de Verdun (2). En 1625, elle s'était manifestée à Metz, où elle ne fit pas de grands ravages (3). L'inquiétude gagna la Lorraine, et les prescriptions de l'édit de 1610 furent remises en vigueur. On enjoignit de barricader les faubourgs, de placer des gardes sur les avenues ouvertes ; de refuser le passage aux personnes qui auraient quitté depuis moins de six semaines les lieux où le mal avait paru, et de désigner, à cet efiet, des habitants notables lesquels se tiendraient près des portes, pendant toute la journée, et à tour de rôle, pour interroger les arrivants. On défendit, de la manière la plus expresse, de recevoir les mendiants et de loger des inconnus. Le soir, les portes devaient être fermées, et les clés déposées entre les mains du mayeur. On interdit de sortir la nuit sans
(1) V. le Rec. de François de Neuf., l'« part., p. 108 et 109.
(2) V. VOsmologie, contenant les causes^ signes, pronosticquês et remèdes contre la peste, par J. S. de S. Hiliier, Conseiller et Médecin du Roy; Pont-à-Mousson, 1523, petit in-d".
(3) V. Le Cadet d'Apollon ne, nourry et élevé sur les remparts de la fameiMe citadelle de Metz, pendant la contagion de l'année 1625, par maiatre Marion Rolland, Chirurgien stipendié du Roy et de laditte ville ; Vie, Claude Félix, sans date, in-l2.
lanterne, de Doorrir des porcs dans les villes, et de laisser des immondices séjoorner dans les rues ou sur les places (1). Ces mesures n'auraient pas manqué d'avoir le même succès que la première fois, si la cherté n'était venue en aide à la contagion. Les récoltes furent médiocres plusieurs fois de suite ; au printemps de 1626, le blé se payait quatorze francs le resal (cent vingt litres) ; la récolte de cette année ne fut guère meilleure, et l'exportation des denrées alimentaires fut prohibée; en 1627, la moisson et la vendange furent abondantes ; le peuple commençait à se rétablir, et la sortie des grains et des vins fut même permise; mais en 1628 on n'eut qu'une mauvaise récolte, et le duc fut obligé, dès le 10 octobre, de défendre de transporter hors de ses États c aucun bled, froment, seigle, conseigle, orge« € avoine, métillon, ni autres espèces de grains ». Les années 1629 et 1630 n'ayant pas rétabli l'abondance, Charles renouvela, le 22 octobre 1630, et sous peine de la vie, l'interdiction du commerce des céréales (2).
Il ne fallait pas chercher ailleurs les causes des progrès de la contagion ; mais le peuple et même les savants les attribuaient à la conjonction malfaisante des planètes, à l'apparition de comètes et de nouvelles étoiles, aux éclipses, aux tremblements de terre et à Y année bissextre (3).
En 1629, la peste se déclara dans la ville de Pont-à-Mousson, et on vit bien qu'il serait impossible d'en préserver la capitale. La contagion éclata, en effet, dans les villages des environs, puis dans la ville vieille dès le mois de mars 1630, et, le 3 avril, le duc, qui résidait dans le château de Lunéville, ordonna que les portes du vieux Nancy seraient immédiatement fermées, et
(1) V. le Rec. de François de Neuf., \^ part., p. 249 et 250.
(2) V. ibid., première part., p. 259 et suiv., seconde part., p. 8, 15-17, 32 et 88.
(3) y. Arcliives de la ville de Nancy, M, 15.
que les habitants de la ville neuve cesseraient de communiquer avec les lieux du voisinage où le mal avait paru. On dressa un état des grains et des vins qui se trouvaient dans les maisons, et on décida que les blés seraient livrés aux boulangers, et que ceux-ci cuiraient seuls pour tous les bourgeois ; on établit, en dehors de la porte Saint-Nicolas, un vaste hangar où les paysans apportaient leurs denrées, et où la vente se faisait par rintermédiaire de personnes choisies par les magistrats; enfin, des bouchers de Jarville et de la Neuveville furent chargés d'amener dans la ville neuve la quantité de viande nécessaire à la consommation. Grâce à ces précautions, la ville vieille fut seule attaquée en 1630, et la contagion même y disparut à la fin de novembre.
Les médecins de Metz,dePont-à-Mousson et de Nancy appelés près des malades n*hésitèrent pas à reconnaître les symptômes de la peste d*Orient. Un médecin distingué, qui a écrit, de nos jours, l'histoire de la maladie dont nous parlons, s'exprime ainsi, après avoir discuté quelques observations : c Ces désordres t graves des grandes fonctions : vomissements, déjections,soif, « chaleur interne, dypsnée, fièvre, maux de tête, défaillances, € syncopes, et l'apparition de glandes, de tumeurs, de taches « dans les aines, les aisselles, sous les oreilles, désignées « expressément sous les noms de bubons^ charbons, pourpre « dans les pièces et les registres mortuaires de cette époque, « sont bien caractéristiques . . . Les symptômes remarqués dans € l'épidémie de Nancy, et qui suffiraient seuls pour révéler la c nature de la maladie, reçoivent de la rapidit é, de la marche, « de la courte durée de l'affection, un caractère d'évidence qui « ne permet aucun doute. En effet, la durée de la maladie. :. « n'était que d'un à sept jours chez ceux qui succombaient, c ainsi que j'ai pu le constater dans dix-neuf cas de décès < d'adultes portés sur les registres mortuaires de la paroisse c Saint-Sébastien, où elle est mentionnée avec l'indication pré-
c cise de peste. Sar les dix-neuf morts, dix n'ont pas dépassé c trois jours, et un seul est allé jusqu'au septième (1). »
La peste reparut à Nancy vers le mois de mars 1631, et cette fois la ville neuve fut également infectée.Le Conseil prit aussitôt, sur Tavis des médecins, les dispositions qu'il jugea les plus propres à retarder les progrès du mal. Il désigna dans chaque quartier, des commissaires qui procédaient, tous les matins, à une inspection sévère, s'informaient s'il y avait des malades et à l'exécution des ordonnances de police (2). Un Conseil de santé installé à l'hôtel de ville, recevait les rapports et délibérait sur les mesures que réclamaient les circonstances. La ville avait pris à son service un chirurgien et un apothicaire, lesquels devaient être appelés près des malades dont l'affection semblait avoir de l'analogie avec la peste ; dès que la nature du mal était reconnue, ces deux employés faisaient un rapport au Conseil, il en était de même des médecins et chirurgiens qui rencontraient des cas de peste dans leur clientèle, et des commissaires de quartier, auxquels les bourgeois étaient tenus de déclarer les accidents arrivés chez eux. Quand on avait la certitude qu'une personne était frappée de contagion, cette personne était immédiatement enlevée sur une voiture, et les habitants de la maison étaient enfermés avec défense de sortir et de recevoir aucune visite, ou conduits dans des loges construites à Nabécor, à Buthegnémont et dans plusieurs autres lieux, où ils restaient jusqu'à ce que l'on n'eût plus aucune inquiétude sur leur santé. La maison abandonnée était fermée pendant quelques jours ; les
(1) y. Mémoire historique^ statistiqtie et médical sur Vasile d'aliénés de Maréville, par M. le D^ Archambault, dans les Idem, de VAcad. de Stanislas pour 1847, p. 399-406.
(2) On avait rédigé, dès Tannée 1621, un règlement sur les devoirs des commissaires de quartier en temps de contagion. V. le Recueil de Châteaufort. t. II, f» 287 r«. Il est possible toutefois que la date soit inexactement indiquée dans ce recneil, et que le rétament soit de 1631. \, Recherches histor,et 6t6/toa.,p. M. Beaupré, p. 417 et 418.
commissaires ou quarteniers y introduisaient ensuite les aéreurs qui brûlaient des parfums dans les diverses chambres, démontaient et lavaient les meubles, les rideaux, etc., soumettaient à des fumigations les livres et les papiers, et partaient pour faire place à des femmes chargées de nettoyer et de laver de nouveau les appartements et les meubles,de serrer le liDge,et de remettre la maison en état d'être habitée, lorsque les personnes que Ton en avait fait sortir obtenaient l'autorisation de rentrer (1). Quelquefois, quand la peste avait fait beaucoup de victimes dans une maison, le Conseil la faisait démolir, ou brûler si elle était isolée complètement.
Les individus morts dans leurs demeures, presque aussitôt après rinvasion de la maladie, étaient enterrés sans cérémonies, et les personnes à qui on permettait de suivre le convoi ne devaient pas pénétrer dans la maison mortuaire.
Les malades étaient conduits à Maréville. En 1597, Anne Fériet avait fondé dans ce lieu un hôpital destiné spécialement aux pestiférés, et avait assigné une rente pour son entretien. L*hôpital se composait d*un vaste clos, dans lequel s'élevait une chapelle, dédiée à sainte Anne, et des logements pour un chapelain, un chirurgien, un apothicaire, un concierge, des fossoyeurs ef des theugnonSy employés qui soignaient les malades et ensevelissaient les morts. Il n*y avait habituellement aucun abri pour les pestiférés ; mais lorsque la contagion se montrait, on disposait dans Tenclos des baraques , dont les matériaux étaient, en autre temps, conservés dans des magasins. Les malheureux qui périssaient recevaient la sépulture dans un cimetière contigu à rhôpital. Ceux qui recouvraient la santé ne pouvaient retourner chez eux sur le champ. Ils étaient contraints
(1) Le duc François, qui gouvernait momentanément an Tabsence de son fiU, publia, le 5 novembre 1631, une ordonnance ayant pour but de réprimer les délits commis par les aéreurs.
de purger une sorte de quarantaine dans des loges établies sur les deux rives du ruisseau de Tétang Saint- Jean.
Beaucoup de religieux tirés des couvents de Nancy avaient accepté et même recherché le poste de confesseurs. Ils surveillaient l'administration de l'hôpital, visitaient les malades, rédigeaient leurs dispositions testamentaires, leur donnaient les derniers sacrements et autorisaient la sortie des reclus que la peste n'avait pas enlevés.
Le Conseil de ville et le Conseil de santé ne cessaient de pourvoir aux besoins qui se manifestaient chaque jour, et Ton est étonné de l'activité déployée parles magistrats, quand on jette les yeux sur la prodigieuse multitude de règlements qu'ils publièrent. Ils poussèrent même parfois trop loin leur sollicitude, et allèrent jusqu'à interdire, en 1631, de célébrer l'office divin dans les églises paroissiales. Les curés refusèrent, avec raison, d'obtempérer à une pareille injonction/ et le cardinal Nicolas- François évèque de Toul fit lever la défense des magistrats (1). On ordonna des prières publiques dans toutes les églises ; il y eut des processions générales, et le Conseil de ville fonda une messe quotidienne dans la chapelle Notre-Dame de Bonsecours, pour remercier la Sainte Vierge d'avoir obtenu la disparition momentanée du fléau et la conjurer d'en prévenir le retour.
Cette crise imposa au Conseil les charges les plus lourdes, et comme les revenus diminuaient avec la population, il fut obligé de contracter divers emprunts, qui finirent par s'élever à la somme de cent quarante-quatre mille francs barrois, que la ville fut pendant longtemps incapable d'amortir, et dont elle payait encore la rente dans le courant du XVIIl* siècle.
(1) V. une copie de la lettre du cardinal aux curés dans lo Premier registre de la £Abrique de la paroisse Saint-Sébastien, f> 22 r>» La lettre est datée du 18 septembre 1631.
Comme il était plas facile d'éviter la peste qae d'en gaérir, on ne négligea rien pour engager les particaliers à prendre les précautions dictées par la prudence, et Rodolphe le Maistre, conseiller et premier-médecin du duc d'Orléans, publia un petit volume intitulé : Conseil préservatif et cvratif des fièvres pestilentes de ce temps (1). Malgré tout ces efforts, la mortalité fut très-grande à Nancy; et la paroisse Saint-Sébastien, qui comprenait la ville neuve entière et n'avait eu que trois cent dix-sept morts en 1630, en compta sept cent trois Tannée d'après (2), bien que la plupart des gens riches se fussent retirés à la campagne, aussitôt que la peste eut été signalée. Ils n'y furent pas, du reste, à l'abri du péril ; car le fléau, qui avait déjà ravagé un grand nombre de villages pendant l'année 1630, s'y déclara de rechef l'année suivante. Malzéville avait perdu deux cent quarante-cinq personnes (3), et le curé d'Agincourt et deux Cordeliers de Nancy qui étaient venus assister les malades avaient été victimes de l.ur charité. Bouxières-aux-Dames vit mourir plus de cinquante individus ; Villers, cent trente-trois ; Lay-Saint-Christophe, cinquante-un, et Vandœuvre près de cent. La peste se répandit rapidement dans les campagnes, où l'on ne pouvait prendre aucune mesure pour en arrêter les progrès^ et vers la fin de 1631 elle avait envahi plusieurs centaines de villages (&).
Pendant que la Lorraine se trouvait en proie à tant de maux, Charles IV s'engageait de plus en plus dans de misérables intrigues, qui devaient entraîner sa ruine et celle de notre patrie.
(1) Pont-à-Monsson, Gaspard Bernard, 1631, petit in-ld; Epinal, Ambroise Ambroise, 1631, petit in-12.
(2) Y. le mémoire de M. Archambanlt, passim.
(3) Ce village en perdit encore plus de quatre-vingts en 1631.
(4) V. De la dèp opulation de la Lorraine au XVII* siècle, par M. H. LepagOi p. 1$ et aoiy.
Âa mois de janvier 1629, il s'était rendu à Chalon-sur-Saône pour voir le roi, qui se dirigeait vers Tltalie; Tentrevue des deux princes fut froide, mais polie ; toutefois, Louis XIII pressa de nouveau le duc de faire hommage pour le Barrois au nom de Nicole, et comme Charles refusait d'y consentir, le roi lui annonça qu'il lui accordait un dernier délai jusqu'au moment où il repasserait les Alpes. Cette rigueur mécontenta le duc, dont l'impatience naturelle était encore augmentée par les procédés de l'intendant de Metz, qui, sans tenir compte de la promesse faite par le roi de renvoyer à des commissaires la question des limites, prononçait réunions sur réunions et s'emparait à main armée de territoires annexés à la Lorraine, depuis des siècles, par des traités,des achats ou des échanges. Au lieu de protester solennellement contre ces violences, de fortifier son armée, de mettre ses places en état de soutenir des sièges, de resserrer ses alliances avec l'Empereur, l'Espagne, les cantons suisses, les princes catholiques de l'Empire, et d'attendre, de pied-ferme et avec dignité, une attaque de vive force que Richelieu n'aurait probablement pas hasardée, le duc choisit la voie tortueuse des négociations et se flatta de créer à la France des embarras qui le sauveraient.
Le duc d'Orléans, frère du roi, s'était brouillé avec le prince à la suite de divers événements que nous ne pouvons rapporter, et, quand il sut que le monarque revenait d'Italie, il s'enfuit à Orléans, puis à Joinville, chez les Guise, puis enfin à Saint- Dizier. Il était déjà fort inquiet de la suite de cette aventure, lorsqu'on lui remit ud message que Charles IV lui envoyait pour lui ofirir l'hospitalité, en ajoutant que la Lorraine était en paix avec la France, et qu'il pouvait s'y retirer avec moins d'inconvénients qu'en Allemagne. Gaston s'empressa d'agréer une invitation, qu'il avait même sollicitée, au dire de quelques historiens. François II vint au devant de lui jusqu'à Gondreville, avec une foule de gentilshommes, et quand le prince français arriva près
de Nancy, il trouva la garnison qui rattendait, rangée en bataille, et qui fit plusieurs décharges de mousqueterie, pendant que Tartillerie des remparts le saluait d'une salve de soixante coups. Les princesses le reçurent en haut du grand escalier rond, et le duc, qu'une indisposition retenait dans son appartement, lui fit le meilleur accueil. Ces événements se passaient au commence-ment du mois de septembre 1629, et, tant que le duc d'Orléans demeura à Nancy, c'est-à-dire jusqu'au mois de janvier 1630, on ne vit à la Cour que festins et que tournois. Charles aimait beaucoup les exercices qui faisaient briller son adresse et sa vigueur. 11 ne négligeait aucune occasion de donner des fêtes somptueuses, sans examiner s'il ne gaspillait pas de cette manière un argent dont il devait bientôt regretter la perte, et il avait déjà, pendant le séjour de la duchesse de Chevreuse à Nancy, au carnaval de l'année 1627, figuré dans un combat à la barrière, dont la description, composée par l'aveugle Henri Humbert, fut enrichie de onze gravures de Jacques Callot, qui dédia lui-même à la duchesse ce volume précieux (1).
Mais tandis que les ducs d'Orléans et de Lorraine ne semblaient occupés que de choses'frivoles, ils négociaient activement avec le cardinal de Richelieu (2). Immédiatement après l'arrivée de Gaston, Charles IV avait chaigé M. de Couvonge, bailli de Bar, d'aller porter cette nouvelle au roi et de déclarer que le
(1) Combat à la barrière, faicl en covr de Lorraine, le 14 febvrier, en Vannée présente i&tl ; Représenté par les Discours et Poésie du sieur Henry Hvmbert; Enrichy des figvres dv sievr Jacqve Callot, etc.; Nancy, Sébastien Philippe, 1627, petit in-4*.
(2) Le duc s'occupait également à mettre son armée sur pied. Les régiments d'infanterie levés en 1627 furent réorganisés, et chacun d*eux fut formé de dix compagnies de cent hommes. On voyait dans chaque compagnie un capitaine, un lieutenant, un enseigne, deux sergents, quatre caporaux, quatre anspessades, un fourier, un tambour, un fifre et quatre-vingt-deux soldats. Le sieur Dominique D'Arbois, capitaine dans le régiment de M. de Tantonville, devint colonel d*un de ces nouveaux corps.
duc de Lorraine, en agissant comme il Tavait fait, croyait avoir rendu service au monarque et accepterait, avec plaisir, le rôle de médiateur. Richelieu, qui songeait d^abord à engager le duc d'Orléans à rentrer en France, reçut poliment les ouvertures de Charles et envoya à Nancy le duc de Ëellegarde, gouverneur de Bourgogne, pour écouter les demandes de Gaston et jeter les bases d*un accommodement, lequel paraissait assez difficile à conclure. En effet, le frère du roi exigeait le gouvernement d*une province frontière, une augmentation d'apanage et une part d'autorité digne de sa naissance. 11 montrait, d'ailleurs, peu d'empressement à traiter, se plaisait à la Cour de Lorraine, comprenait que chaque jour de retard augmentait les embarras du cardinal, et travaillait, avec sûreté, à réunir les ennemis de l'impérieux ministre et à soulever l'opinion publique contre son administration. Le duc de Bellegarde, le maréchal de Marillac et le sieur de Bouthillier, secrétaire d'État, parvinrent enfin à faire signer au duc d'Orléans, le 2 janvier 1630, un accord, aux termes duquel le prince se contentait du duché de Valois, du gouvernement d'Amboise et d'une somme d'argent. Il aurait bien voulu que Louis XIII donnât satisfaction au duc de Lorraine, en reconnaissant l'établissement de la loi salique, en désavouant le sieur le Bret, et en consentant à la création d'un évêché à Nancy, mais les négociateurs français répondirent qu'ils n'avaient pas les pouvoirs nécessaires.
Gaston partit peu de jours après la signature du traité, et fut reconduit jusqu'aux /bnd« de Toul par Charles IV, le cardinal Nicolas-François, le prince de Phalsbourg et le marquis de Mouy. Ils ne se séparèrent qu'après s'être prodigué les marques de la plus parfaite amitié, et il est probable que dès cette époque Gaston se proposait de revenir en Lorraine. 11 avait admiré la beauté et les vertus de Marguerite, seconde fille du duc François, et, comme il était veuf, songeait à se remarier et ne se dissimulait pas que son frère ne lui permettrait jamais de chercher une
femme dans une Maison royale, il avait formé le projet d* épouser Marguerite. Son dessein ne resta pas môme secret, et on pensa, dans le temps, que la crainte de voir le duc d'Orléans contracter cette union n'avait pas été sans influence sur le cardinal de Richelieu.
Le sieur de Puy-Laurens, confident de Gaston, ne désirait pas moins vivement que son maître de retourner en Lorraine; il avait conçu une violente passion pour la princesse de Phalsbourg, et on croit que cette femme sans mœurs avait écouté le gentilhomme français (1).
La bonne intelligence si péniblement rétablie entre Louis XIII et son frère ne fut pas de longue durée. Le dernier jour de janvier 1631, Gaston quitta Paris et se rendit à Orléans ; il fit mine de vouloir y attendre l'attaque du roi, rassembla quelque gentikhommes et ordonna de faire des levées dans le Poitou et le Limousin; mais les troupes royales s'étant approchées d'Orléans, au commencement de mars, le duc gagna la Bourgogne, puis la Franche-Comté et dépêcha Montsigot, un de ses confidents, pour voir si Charles IV consentait, une seconde fois, à ouvrir un asile au prince fugitif. « Monsieur est persuadé, dit Montsigot au duc de Lorraine, que dans cette occasion vous ne voudrez pas cesser d'être généreux. Vous me prévenez déjà, sans doute, Monseigneur, et vous jugez que si Monsieur préfère votre Cour à celle des autres princes, c'est parce qu'il souhaite avec une extrême obligeance d'entrer dans votre alliance. Enchanté qu'il est du mérite et de la beauté de Madame la princesse Marguerite, votre sœur, il vous la demande en mariage. Ce nouveau lien rendra l'amitié qui a toujours été entre vous et lui plus étroite et indissoluble. Je suis expressément chargé de vous faire cette proposition, et d'écrire à Monsieur votre réponse. »
(1) V. Hugo, Histoire de Charles IV, passim ; M. d'Haussonville Histoire de la réunion de la Lorraine à la France^ tome I, pages 227-240.
Charles répliqua : « Je suis très-hamble serviteur de Monsieur ; il me fait beaucoup d*hoimeur en préférant mes États à ceux des autres princes ses amis pour s'y retirer. Je lui rendrai avec plaisir tous les services qu'il peut attendre d'un ami siDcëre ; je crains seulement que le roi, qui me sait déjà mauvais gré du premier voyage de Monsieur chez moi, ne prenne de nouveaux ombrages et ne vienne fondre sur moi, avec ses meilleures troupes. Cette considération m'arrête. Il faut me laisser un peu de temps pour réfléchir sur vos propositions. Au reste, je suis infiniment sensible à l'honneur que Monsieur me fait de vouloir non seulement se liguer avec moi contre notre ennemi commun, mais s'allier encore dans ma Maison et épouser ma sœur. » Il se plaignit néanmoins de la conduite que certains gentilshommes français avaient tenue pendant leur séjour à Nancy, et ajouta qu'il appréhendait que Gaston ne se réconciliât promptement avec son frère, et ne laissât la Lorraine exposée seule au ressentiment du roi et du cardinal de Richelieu (1). Informé de l'hésitation véritable ou feinte de Charles IV, le duc d'Orléans enjoignit à Montsigot de fournir toutes les assurances que l'on exigerait ; et le duc de Lorraine ayant alors déclaré que Gaston serait le bienvenu, ce dernier partit de Besançon pour Épinal,oùil fut accueilli par le duc de Lorraine qui le mena à Nancy.
Le palais ducal fut le théâtre de fêtes brillantes, mais la peste contraignit bientôt les deux princes et leurs Cours à retourner à Épinal, et ils y reçurent différentes nouvelles qui modifièrent un peu leurs premiers projets. Au mois de juillet, on annonça que la reine mère, Marie de Médicis, ne pouvant supporter plus longtemps la tyrannie de Richelieu, avait pris la route de la Flandre, d'où elle envoya son consentement au mariage de son second fils avec Marguerite ; et Gaston se hâta d'écrire au pape
(1) Mémoires anonymes sur les affaires du duc d'Orléans cités par Calmet, Hist,, t. III, col. 206 et 207.
Urbain VIII pour demander la dispense nécessaire. On ne tarda pas non pins à savoir qne Lonis XIII et le cardinal montraient le pins vif mécontement et contre le duc d'Orléans, pour s*étre enfui de nouveau, et contre le duc de Lorraine, pour lui avoir accordé Thospitalité.
Ceux-ci, comprenant qu'un arrangement était difficile, pour ne pas dire impossible, délibérèrent aussitôt sur les mesures à adopter pour résister à Forage. Pendant que Gaston nouait des intelligences avec les gouverneurs de quelques places frontières, qu'il excitait à la révolte les mécontents de la Provence et du Langnedoc, qu'il faisait imprimer en Lorraine et répandre à à Paris et dans les provinces des libelles contre le ministre ; Charles, disposant des sommes que les Espagnols faisaient passer à son futur beau-frère (1), ordonnait de lever dans ses états dix-mille hommes d'infanterie et mille cavaliers. La levée se fit très-facilement, car la Lorraine renfermait une multitude de jeunes gens propres au service militaire, et le duc avait, en 1630, défendu à ses sujets de s'enrôler à l'Étranger, et enjoint à ceux qui avaient quitté leur patrie d'y rentrer sur-le-champ (2).
Ces préparatifs étaient à peine terminés, lorsque Louis XIII s'avança jusqu'à Château-Thierry, renforça l'armée qui occupait déjà les Trois-Évéchés et la Champagne, et envoya demander à son imprudent voisin quel était le but de ses armements. Charles répondit que Gustave Adolphe, roi de Suède, venant d'envahir l'Allemagne septentrionale et d'obtenir de grands avantages sur les généraux de l'Empereur, tous les princes catholiques étaient obligés d'augmenter le nombre de leurs soldats, afin de faire respecter leurs frontières et de fournir des secours à Ferdinand II. Le roi, sans se contenter de l'explication, fit déclarer au duc que, s'il ne menait pas immédiatement
(1) Gaston reçut, en dirersef fois Jusqu'à cinq cent vingt mille florins.
(2) y. Rogéville, Diet. des ordonn.^ t. II, p. 81.
son armée au-delà da Rhin, les troupes françaises allaient entrer dans le duché. Charles IV se soumit à YuHimatum de Louis, confia la régence à son père (1) et partit, vers la fin de septembre, avec le prince de Phalsbourg, qui n'était pas fâché de quitter sa femme, dont la conduite était plus que suspecte. L'armée lorraine comptait quatorze mille hommes d'infanterie et trois mille cinq cents cavaliers ; elle franchit les Vosges et traversa les villes de Saverne et de Haguenau, que l'Empereur cédait au duc comme place de sûreté. Charles y laissa des garnisons, sous les ordres du marquis de Ville et du rhingrave de Salm, et passa le Rhin près de Worms. Il se disposa d'abord à secourir la ville de Marienbourg, pressée par Gustave-Adolphe ; mais on l'en dissuada, et, quel que fût le désir qu'il éprouvât de se mesurer avec le vainqueur de Leipsick, il finit par reconnaître que ses forces n'étaient pas assez considérables et il opéra sa jonction avec Tilly, qui réorganisait, à Aschafienbourg, les débris des armées impériale et bavaroise vaincues à Leipsick. Malgré les exhortations du duc de Lorraine, Tilly n'osa reprendre l'offensive, évita toute action et laissa enlever, pour ainsi dire sous ses yeux, les villes de Wûrtzbourg et de Mayence. Charles, ne voulant pas rester inactif, assiégea quelques petites places, s'en empara, distribua ensuite ses soldats dans de bons quartiers et se rendit, à Munich, auprès de l'électeur de Bavière, son oncle, pour le conjurer de ne pas prêter l'oreille aux envoyés de Louis XIII, qui négociait afin de détacher ce prince de la cause de l'Empereur. On assure que l'électeur, charmé de la vivacité et du courage de son neveu, lui donna le commandement des troupes bavaroises, et que celui-ci, se voyant enfin chef d'une armée nombreuse, allait former une entreprise importante, lorsqu'il reçut un message de François IL II annonçait
(1) Y. le Rec, de François de Neufch., seconde partie, p. 40 et 41.
qae le roi de France était arrivé à Metz et menaçait d*envahir la Lorraine, si Charles IV ne se hâtait d'y retourner. Pour s'expliquer un changement si brusque dans les intentions de Louis XIII, il faut savoir que Gustave-Adolphe s*était plaint, avec beaucoup de force, de la part prise par le duc à une querelle à laquelle il était étranger, et avait demandé que le roi contraignit les Lorrains à revenir chez eux ; de cette manière, Louis, qui avait obligé Charles à entrer en Allemagne au mois de septembre, le força d'en sortir avant la fin de Tannée. Un autre motif encore engageait le roi à s'approcher de notre pays; on disait que Gaston devait prochainement épouser Marguerite, et le monarque se flattait d'empêcher, par sa présence, la conclusion du mariage.
Le duc de Lorraine se décida, en frémissant, à reprendre le chemin de ses états. Il laissa à Munich le prince de Pbalsbourg, qu'une maladie conduisit au tombeau bientôt après (1) ; il mit de faibles garnisons dans les places qu'il avait conquises, donna l'ordre du départ à ses troupes, que la misère et la contagion plutôt que le fer avaient décimées, et se dirigea vers la Lorraine, par la route de Strasbourg. Les magistrats de cette ville lui accordèrent à peine le passage ; la populace, non contente de le poursuivre de ses huées et de ses injures, pilla les équipages des gentilshommes qui l'accompagnaient, et un charretier eut l'audace d'appliquer un coup de fouet sur la croupe du cheval que montait le prince.
Celui-ci, malgré sa fierté, fut obligé de dévorer un pareil affront ; il courut à Nancy, où il eut une conférence avec François II et le duc d'Orléans, et il partit ensuite pour Metz. Les maréchaux de la Force et de Schomberg venaient de s'emparer de Vie, qui n'avait fait aucune résistance, et de commencer le
(1} Le chevalier de Lorraine, fils naturel de Henri II, qui avait suivi le duc en Allemagne mourut en même temps que le prince de Phalsbourg.
siège de Moyenvic, dont la garnison autrichienne était commandée par le baron de Mercy. Pour ne pas rompre ouvertement avec l'Empereur, qui était encore en paix avec la France, les deux maréchaux disaient agir pour le compte de Tévèque de Metz, Henri de Bourbon, marquis de Vemueil et frère naturel du roi. Le prélat avait protesté, en efifet, contre Toccupation de deux villes de son temporel, et, ce temporel étant regardé comme une dépendance de TEmpire, Ferdinand II n'avait tenu aucun compte de la protestation. Lorsque Louis XIII apprit la démarche de Charles IV, il chargea le prince de Joinville d'aller le recevoir avec les carrosses de la Cour et lui fit le meilleur accueil ; mais chaque fois que le duc essaya de parler d'afifaires, on lui donna des réponses évasives, parce que le cardinal de Richelieu ne voulait négocier qu'après la capitulation de Moyenvic. Le baron de Mercy se défendait vigoureusement, et, grâce à quelques légers secours en hommes, vivres et munitions que lui fit passer le gouverneur lorrain de Marsal, il put prolonger sa résistance jusqu'au 27 décembre. Ce jour-là, il promit de rendre la place le 2 janvier, s'il n'était pas dégagé auparavant, clause qui équivalait à une reddition pure et simple, car il n'y avait à proximité aucun corps de troupes impériales capable de tenir tète à l'armée française.
Le roi accorda alors une audience au duc de Lorraine et lui reprocha de s'être allié contre lui avec l'Angleterre et la Savoie, comme on en avait la preuve par les papiers saisis sur Montagu ; d'avoir deux fois attiré le duc d'Orléans dans ses États ; de l'avoir engagé à épouser la princesse Marguerite ; d'avoir fait des levées pour le service de Gaston, et permis d'imprimer à Nancy des libelles dirigés contre le cardinal ; d'avoir secouru le gouverneur de Moyenvic, etmème,chose incroyable si elle n'était attestée partons les écrivains du temps, d'avoir porté les armes contre le roi de Suède, allié de la France. Charles n'avait rien à répondre à quelques-unes de ces accusations, et il se contenta
de dire, pour les repoasser, que s'il avait contracté des liaisons passagères avec les ennemis de Loais XIII, on ne pouvait lui en faire un crime, parce que le roi et son ministre lui avaient toujours témoigné peu de bienveillance. Il ajouta que les procédés du sieur le Bret avaient achevé de le révolter, et qu*il avait cru voir dans les arrêts rendus par cet intendant un commencement de mise à exécution des projets formés contre la Lorraine (1) ; que s'il était allé combattre en Allemagne, il l'avait fait pour obéir aux ordres du roi, et pour prêter main-forte aux princes catholiques ; enfin, il jura qu'il n'avait pas recherché l'alliance de Gaston, et que le mariage dont se plaignait Louis XIII n'était pas conclu. Charles disait vrai pour le moment où il parlait ; mais le 3 janvier 1632 cette union, qui devait être pour notre pays la cause de si grands malheurs, fut bénie dans le parloir du monastère des Dames du Saint-Sacrement, dont la princesse Catherine de Lorraine était abbesse. Le même jour, dans la matinée, le cardinal Nicolas-François avait, comme évêque de Toul, dispensé de la publication des bans et permis de se passer du ministère du auré. Dom Albin le Tellier, confesseur des religieuses du couvent, donna la bénédiction nuptiale aux époux, en présence de la princesse Catherine, du duc d'Elbeuf, de Puy-Laurens et de deux Bénédictins de Nancy, appelés comme témoins.
La chose fut tenue secrète, et lorsque Charles IV se présenta à Vie, le 6 janvier, pour avoir une entrevue avec le roi, qui
g) c L*auteur du livre des Droits du Roy^ Pierre du Pay, allait uillant les archives, trouvant des titres inconnus, colorant les « acquisitions plus ou moins légitimes ; Tarchiviste conquérant c marchait devant les armées. Ainsi, quand on voulut mettre la « main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux archives des
« Trois-Evêchés ; puis le duc fut sommé de montrer ses titres
« Vous verrez (dans le livre des Droits du Roy) eue la Lor-
c raine, dépendance originaire du royaume français d Austraaie et « de Lotharingie, n*a passé aux empereurs que par usurpation. » Hist. de France, par Michelet, t. II, p. 699.
Tenait de lîsiter sa nooreDe conquête, Louis XIII ignorait encore ce qui arait ea Uea. Le duc n*ea fvt pas moins rédoit à 5(igner, le même jonr, on traité hnmîliattt et onérenx, par lequel il s'engageait 1* à renoncer à tontes intelligences, lignes, association et pratique arec les ennemis de la France ; 2* à ne former ancnne alliance sans le consentement da roi; 3* à expnlser de la Lorraine les adrersaires de ce prince, et notamment les snjets français qui aTaient quitté le rojanme sansFaren dn monarque ; &* à n'autoriser aucune lerée ni aucun rassemblement de gens de guerre dans les deux duchés; 5* à laisser les officiers royaux y pénétrer librement pour arrêter les sujets rebelles de Sa Majesté, à charge d*aTertir préalablement le duc ; 6* à permettre aux troupes françaises de trarerser la Lorraine, quand le besoin l'exigerait, à leur fournir des rirres, et à y joindre un contingent de quatre mille hommes d'infanterie et deux mille hommes de cavalerie ; 7* à céder au roi les deux tiers des impôts perçus dans les villes que Louis XIII jugerait convenable de faire occuper momentanément ; 8* enfin, à livrer pour trois années l'importante forteresse de Marsal (1).
En retour de tant de sacrifices, le monarque promettait à Charles c de deffendre ses estats envers tous et contre tous ceux « qui voudraient les attaquer ou envahir en tout et en partie. « pour quelque cause et pour quelque prétexte que ce pnst estre, c comme les siens propres, et de ne faire ci-après aucun traité, . . . c sans y comprendre ledict sieur Duc, et sans avoir soin de ses « intérests... »
La protection dn roi n'était pas inutile ; car Gustave-Adolphe, irrité de ce que Charles IV était allé joindre l'armée impériale, lui avait adressé, le 27 décembre 1631, une lettre menaçante, et une colonne suédoise avait pénétré jusqu'aux frontières
(1) Le traité de Vie f^est imprimé dans Calmet, ibid., t. III, PreuveSf col. ccccxviij-d.
de la Lomine iDesasde et êUh entrée dans les villes de de Sarrewerden et de Boaqaenom. Le due éerivit aa roi de Saède, le 21 janTier 163i, pour fad faire savoir qu'il resterait neutre à ravenir (1), et, Louis XIll ajant interposé ses bons offices^ les Suédois abandonnèrent les villes dont nous venons de parler.
Oiarles se proposait, en signant le traité de Vie, d*en éluder les clauses, dès qu*il le pourrait sans danger, c II s'était fait
< une loi, dit avec raison un historien lorrain, de promettre
< toujours et de ne tenir jamais, et c*est le seul engagement « auquel fl a été fidèle (2). » Il fut cependant contraint de s'exécuter : Marsal reçut une garnison française ; on pria le duc d'Orléans de s'éloigner, et il partit pour Bruxelles, vers la mijanvier, avec les personnes qui s'étaient attachées à sa fortune. Il rencontra en chemin deux voitures chargées d'argent que l'on conduisait à Metz, et il s'en empara ; mais le roi ayant voulu rendre Charles lY responsable du coup de main, Gaston se hâta de renvoyer les fonds qu'il s'était appropriés (3).
Louis XIII reprit, au mois de février, la route de Paris, et le duc de Lorraine renoua sur le champ ses intelligences avec les adversaires de la France. Il conserva les régiments qu'il avait ramenés d'Allemagne, en créa de nouveaux et remplit les magasins des places fortes. Montécuculli vint à Nancy, de la part de Ferdinand II, pour rattacher le duc aux intérêts de l'Empereur, et lui annoncer l'envoi, plus ou moins prochain, d'une armée qui mettrait les Lorrains en état de repousser les Français et de rentrer dans les murs de Marsal. Un ministre du roi d'Espagne
(1) Les deux lettres sont imprimées ibidem, col. ooccxcvij et ccccxcviij.
(2) V. Chevrier, Hist. de Lorr.^ t. V, p. 40.
(8) V. Hugo, ibid.; Guillemin, Histoire de Charles JV, manuscrite dans plusieurs bibliothèques ; Mémoires de Beauvau; Calmet, ibid., t. III, col. 206-216; M. d'Haussonville, ibid., pages 261-801.
agit dans le même sens et promit, an nom de son maître, des subsides considérables. Ce dernier secours était le pins pressant ; car les impôts ne se levaient qu'ayec peine. La peste avait repam, tant à Nancy que dans beaucoup d'autres lieux ; le blé contait dix-sept francs le resal, et les campagnes avaient été ravagées sur plusieurs points par le passage ou le séjour des gens de guerre, lorrains et étrangers. Les registres des receveurs pour les années 1631 et 1632 sont remplis de mentions attestant rimpossibilité dans laquelle nombre de villages s'étaient trouvés de payer ce qu'ils devaient, et les Chambres des comptes de Nancy et de Bar n'avaient pu refuser quantité de remises ou de modérations (1).
Le cardinal de Richelieu, parfaitement informé par ses espions, dont quelques-uns, nous devons l'avouer, étaient des Lorrains, n'ignorait rien de ce qui se passait en Lorraine, et sa résolution fot bientôt prise. Néanmoins, avant d'en venir aux extrémités, il chargea le sieur de Guron, un de ses agents les plus habiles et les plus actifs, de se rendre à Nancy, pour adresser des remontrances à Charles IV au sujet de ses armements, et pour juger par lui-même de leur importance. Aux représentations de Guron, le duc répondit que le soin de sa sûreté ne lui permettait pas de congédier ses troupes, dans un moment où la guerre se faisait pour ainsi dire sur ses frontières, et où Gustave-Adolphe se disposait à envahir les États de rélecteur de Bavière. En même temps, il envoya le marquis de Ville près du roi, afin d'effacer, s'il était possible, les impressions fâcheuses que les rapports de Guron avaient produites. Cette démarche fut infructueuse, et le cardinal reçut, à la même époque, un message d'Oxenstiem, chancelier de Gustave, qui se plaignait de l'attitude de Charles IV, et fournissait de la sorte
(1) V. De la Dépopulation de la Lorraine, par M. H. Lepage, p. 17-19.
à la France on prétexte pour colorer la nouvelle expédition que Ton méditait.
Pendant ces négociations, Loois XIII était en Champagne» avec une petite armée, et les maréchaux de la Force et d*Effiat, qui en commandaient une autre dans Télectorat de Trêves, se rapprochaient de Metz, afin d*ètre en mesure d*agir au premier signal. Tout à coup, Gaston, qui n*avait pas renoncé au projet de renverser le cardinal, et à qui les Espagnols avaient fourni le moyen de recruter quelques troupes, sort de Luxembourg, passe à Thionville, et pendant que ses soldats traversent le Barrois et le Bassigny pour gagner la Bourgogne, accourt luimême à Nancy dans le but de voir son épouse, y reste pendant toute la journée du 8 juin et se remet en route le lendemain, non sans avoir, par cette équipée, compromis son beau-frère plus qu*il ne Tétait déjà. Les officiers du duc d'Orléans ne montrèrent pas plus de prudence que leur maitre, et les sieurs de Mettemich et des Granges, qui conduisaient deux mille cavaliers, ayant rencontré à Mars-la-Tour, sur le territoire lorrain, une compagnie de carabins appartenant au corps du maréchal d*Effiat, Tattaquèrent et la taillèrent en pièces.
On connait les suite de la folle expédition de Gaston, qui finit, le 1*' septembre, par Téchauffourée de Castelnaudary. Le roi, laissant au maréchal de Schomberg le soin de combattre le duc d'Orléans, avait hâté la marche de ses troupes vers la Lorraine, et Charles IV, comprenant l'imminence du danger, écrivit de Nancy, dès le 8 juin, aux maréchaux de la Force et d'Effiat, pour leur annoncer qu'il entendait rester neutre, c J'estois sur « le point, leur disait-il, de vous faire sçavoir l'advis que « Monsieur m'a donné de son passage par mes pays, quand j'ay « esté surpris de sa propre venue en ce lieu ; de quoy je n'ay « voulu manquer de vous donner part et vous assurer que
< j'eusse bien désiré qu'il eût fait tout autre desseing que
< d'entrer dans mes estats pendant ces rencontres; dont n'ayant
c pu dissimuler mes sentiments par mes lettres» je n*ay pu c éviter qu'il ne soit encore venu pour m*en faire quel-
c qu'excuse (1)» Les maréchaux ne se laissèrent pas
arrêter par les protestations plus ou moins sincères du duc ; ils lui répondirent qu'ils allaient pénétrer à leur tour dans ses possessions, et, n'attendant pas les ordres du ministre, ils entrèrent à Nomeny et à Pont^à-Mousson^ où l'on ne fit aucune résistance. Ayant reçu, peu de jours après, une lettre de Richelieu qui leur prescrivait de ne rien ménager, ils vinrent camper, le 24 juin, entre Frouard et Champigneulles, et portèrent leurs vedettes jusque sur la hauteur de la Justice (2), à une demi-lieue des remparts de la ville vieille.
Le roi s'avançait,de son côté,par la route de Sainte-Menehould^ 11 coucha à Vaubecourt, le 18 juin, et ayant su qu'un régiment de cavalerie lorraine, commandé par le marquis de Lénoncourt, occupait^ sur les deux rives de la Meuse, les villages de Banoncourt et de Rouvroy, et se gardait fort mal, parce que la guerre n'était pas déclarée, il prescrit au comte d'Âiais d'attaquer le marquis, avec les gendarmes, mousquetaires et chevau-légers de la maison militaire du roi, une partie des gardes du cardinal, quelques compagnies de cavalerie légère, et deux cent cinquante hommes tirés du régiment des gardes françaises. Le reste de ce régiment, celui de Navarre et le régiment du Plessis de Juigné suivirent le comte d'Aiais à une faible distance, pour l'appuyer, si la chose était nécessaire. Les Français, étant partis vers le commencement de la nuit, assaillent le village de Banoncourt au moment où le jour paraissait ; les Lorrains surpris n'ont que le temps de monter à cheval, de traverser la Meuse et de se réfugier à Rouvroy. S'ils avaient continué leur retraite, ils étaient sauvés;
(1) L'original de cette lettre est conservé dans les archives du ministère des affaires étrangères.
(2) Où se trouvait la chapelle dite des trois Colas.
mais le marquis de Lénonconrt, ne pouvant ajouter foi à une telle violation du droit des gens, ne jugea pas à propos d'abandonner sa position. L'infanterie française arrive, franchit le fossé que Ton avait creusé autour du village pour le mettre à l'abri d'un coup de main, et fait un feu meurtrier sur les soldats de Charles IV, Ceux-ci tâchent alors de gagner la route de Saint- Mihiel ; ils y rencontrent le comte d'Alais et sa cavalerie, qui les repoussent et les forcent à rentrer dans le village, où l'infanterie achève de les massacrer. Trois cents Lorrains perdirent la vie dans cet odieux guet-apens ; le marquis de Blainville, un de leurs capitaines, et quelques soldats parvinrent seuls à s'échapper et apportèrent à Nancj la nouvelle de leur défaite.
Le duc de Lorraine, après avoir exhalé sa fureur contre le marquis de Lénonconrt, auquel il avait cependant recommandé de se tenir sur la défensive, envoya demander des explications au roi très-chrétien. Louis Xlll, au lieu de tâcher de pallier ses torts, répondit avec hauteur qu'il ne souffrirait pas de troupes étrangères si près de lui, quand elles n'étaient pas à son service. Il lédigea lui-même une relation ampoulée de l'affaire de Rouvroy, l'adressa au comte de Soissous, qu'il avait nommé lieutenant-général du royaume en son absence, et la fit imprimer à Paris, sans s'inquiéter du jugement que l'on porterait en Europe sur une pareille manière d'agir.
Il n'avait pas attendu la victoire du comte d'Alais pour envahir leBarrois. Le 18 juin, il avait envoyé un officier sommer la capitale de ce duché, en promettant de ne pas loger dans la ville, si on laissait entrer une garnison dans le château. Les habitants, qui n'étaient pas en état de résister à une attaque de vive force, et auxquels leurs nombreux rapports avec la Champagne ne permettaient guère de se déclarer ennemis de la France, se soumirent et envoyèrent des otages. Le duc, dans dans son désir d'empêcher que le roi ne prit possession de Bar comme d'une ville conquise, enjoignit à M. de Couvonge, gou-
vemeur da Barrois, d*aUer à la rencontre de Louis XIll et de c lui offrir Tobéissance de cette province », de la part de Charles IV. Le monarque, devinant sans doute les intentions de son adversaire, répliqua sèchement à M. de Couvonge c que
< cette obéissance estoit déjà rendue, ayant reçu les otages de
< Bar, et quand elle ne le seroit pas, qu'il n*estoit plus en estât « de recevoir rien par courtoisie du duc de Lorraine ».
L*armée française campait déjà autour de Saint-Mihiel, qui avait ouvert ses portes à la première sommation, et on y vit bientôt arriver le marquis de Ville, auquel Charles avait confié la mission délicate de négocier un nouveau traité. Le duc offrait de remettre en dépôt la forteresse de Clermontr-en-Argonne, à condition que les Français évacueraient la Lorraine, et il s'engageait, du reste, à se conformer scrupuleusement aux articles du traité de Vie. La proposition fut rejetée avec mépris, et Louis XIII répondit qu'elle aurait été acceptable c devant « qu'il fut entré dans les états du duc », ajoutant qu'il « ne « vouloit aucun mal à M. de Lorraine, mais seulement lui faire c connoitre qu'on n'offensoit pas des rois de son cœur et de sa c puissance sans en payer les dépens ». Richelieu disait, de son côté, qu'il fallait c mettre à Charles un caveçon, outre la bride c de Marsal ». En même temps, et pour prouver au duc combien on le redoutait peu, Louis ordonna au maréchal de la Force de suivre, avec une partie de ses troupes, Gaston qui s'avançait vers le midi de la France.
Le cardinal déclara au marquis de Ville que le roi ne sortirait pas de notre pays, si le duc ne consentait à céder la ville et le bailliage de Clermont-en-Argonne, et à donner à titre de dépôt les places de Stenay et de Jametz, que la France convoitait, parce qu'elles pouvaient défendre la frontière nord-est de la Champagne alors très-imparfaitement couverte. Charles IV, à qui son plénipotentiaire indiqua les conditions de paix, balança avant de les agréer. Il ne se dissimulait pas combien sa position
était critique; mais il trouvait dur, après les fanfaronnades qu'il s'était permises, de passer sous les fourches caudines d*un traité aussi ignominieux, et de démembrer un État qu'il s'était flatté d'agrandir. Toutefois, après avoir considéré que le cœur même de la Lorraine était envahi par deux armées françaises, dont la moindre était supérieure à la sienne ; que la plupart de ses forteresses n'avaient pas d'approvisionnements suffisants; que Nancy avait une garnison trop faible et trop peu de vivres pour soutenir un siège ; que l'Empereur, occupé par les Suédois, ne pouvait lui fournir aucun secours, et que l'armée espagnole des Pays-Bas, qui s'était montrée dans les environs de Thionville, avait ensuite disparu et s'était dirigée vers le Brabant pour repousser les Hollandais , il prit le parti d'accorder ce que Louis Xlll demandait. Ce dernier avait traversé Pont-à-Mousson et s'était rendu dans le bourg de Liverdun. Ce fut dans ce lieu que le cardinal, c commissaire depputé par le Roy », le marquis de Ville et Janin, secrétaire d'État, c commissaires depputez < de Monsieur le duc de Lorraine », signèrent, le 26 juin, un traité aux termes duquel Louis promettait de rendre les villes qu'il avait conquises et d'évacuer les deux duchés, à condition 1* que Charles lui livrerait Stenay six jours, et Jametz neuf jours après la ratification des articles convenus, et ce pour quatre ans ; 2*" que le bailliage de Ciermont serait abandonné h la France, c moyennant le prix qui en seroit payé par Sa Majesté. . . à raison du denier cinquante sur le prix du revenu ». Les articles suivants disposaient que Charles prêterait hommage dans l'année pour le Barrois; qu'il demeureroit inviolac Moment uny et attaché aux intérests de Sa Majesté, joindroit c ses armes aux siennes et l'assisteroit de toutes ses forces en c quelque guerre qu'elle pourroit entreprendre » ; qu'il donnerait passage aux troupes françaises ; qu'il observerait religieusement les clauses du traité de Vie, et que les difficultés relatives
breuses défaites. Un de ses ministres proposa à Charles de conclure une nouvelle alliance, pour prix de laquelle il recevrait les villes de Haguenau, de Colmar, de Schelestadt et à peu près tout ce que Ferdinand II possédait encore en Alsace. Des offres aussi avantageuses séduisirent le duc ; il signa la convention et se mit en mesure de remplir les engagements qu'il avait contractés. Il avait été forcé, pour obéir à une des clauses du traité avec la France, de fournir un contingent au maréchal d'Effiat, que Richelieu avait chargé de conquérir Télectorat de Trêves, envahi par les Espagnols ; et cette obligation avait beaucoup déplu à Charles IV, parce qu'elle le contraignait de s'associer, d'une manière indirecte, à des hostilités dirigées contre ses véritables amis et d'ailleurs condamnées par la religion.Voulant faire cesser, le plutôt possible, une coopération qu'il regardait comme criminelle, il adressa des ordres secrets aux colonels des différents régiments qu'il avait envoyés à l'armée française, et ces régiments, à l'exception d'un seul, se débandèrent et allèrent rejoindre les troupes espagnoles et impériales. En même temps, il permit de lever des soldats en Lorraine pour le service de Ferdinand, et, afin de montrer qu'il favorisait les intérêts de ce dernier, il enjoignit aux tambours de son infanterie de ne plus battre la même marche que les Français et d'adopter la marche des régiments espagnols.
Louis XIII feignit de fermer les yeux sur ces infractions au traité de Liverdun; mais il rencontra bientôt l'occasion de faire sentir son mécontentement au duc de Lorraine. Vers la fin de l'année 1632, le cardinal Nicolas-François demanda au roi le gouvernement des villes de Toul et de Verdun, et quoique la charge fût purement honorifique, et que l'autorité appartint aux officiers français, le cardinal éprouva un refus humiliant.
Les fonctions dont il s'agit se trouvaient vacantes parle décès du vieux duc François II, que le chagrin, plus que la maladie,
avait conduit au tombeau le 1& octobre. Dieu, pour punir ce prince de Tusurpation dont il était, sinon le promoteur, au moins le complice, permit qu*il fût témoin des premières humiliations de sa famille et qu'il put prévoir les désastres qui allait Taccabler. Quatre jours avant sa mort, François avait dicté un testament, dans lequel il rappelait la cession qu'il avait faite de ses prétendus droits sur le duché de Lorraine, parce qu*il n'avait c jamais eu l'ambition de porter la couronne en ce monde ». Il confirmait la disposition testamentaire de René II ayant pour but d'introduire la loi salique dans notre pays, enjoignait à ses fils de doter convenablement leur sœur Marguerite« laissait un legs considérable au cardinal Nicolas-François, et donnait diverses sommes aux paroisses et aux monastères de Nancy, aux Clarisses de Pont^àp-Mousson, de Bar et de Verdun, à la cathédrale de Besançon et à l'église Notre-Dame de Montaigu en Flandre (1).
La veuve du duc Henri, Marguerite de Gonzague, était morte dès le 7 février 1632. Elle avait vu, avec un profond chagrin, sa fille dépouillée et méprisée par Charles IV, et on croit qu'elle nourrit, pendant quelque temps, le projet de faire rendre à Nicole l'autorité dont celle-ci devait jouir ; mais quand elle eut compris que ses efforts demeureraient infructueux, elle ne voulut plus s'occuper que de son salut. Le 29 juin 1629, elle prit l'habit du tiers-ordre de saint Dominique,dans l'église des Dames- Prêcheresses de Nancy, et des mains du P. Pierre Pellican, vicaire-provincial des Dominicains (2). Par son testament, rédigé la veille de sa mort, elle régla qu'elle serait inhumée près de Henri II, dans la collégiale Saint-Georges, et que l'on place-
Ci) On trouve un copie de ce testament dans le cartulaire de la bibl. publ., p. 1595 et sniv.
(2) Nécrologe du monastère des Dames-Prêcheresses cité par Lionnois, ibid., 1. 1, p. 267.
rait sur son tombeau une « effigie en bronze, reyestne d*im « manteau de religieuse et priant à genoux » (1).
L'année 1633 s'ouvrit sous les plus fâcheux auspices, et dès le 1*' janvier Richelieu soumit à Louis XIII un plan dont Texécution entraînait l'invasion de la Lorraine. Mais comme le roi avait pris, dans le traité de Liverdun, rengagement de faire respecter par ses alliés les états de Charles IV, et que, d'un autre côté, celui-ci avait acheté la neutralité du comte de Hom, général suédois qui guerroyait dans la vallée de haut Rhin, il semblait indispensable de découvrir un prétexte pour commencer les hostilités. Le cardinal n'était pas homme à reculer devant de pareils obstacles, et d'ailleurs ne pouvait-il pas alléguer que Charles IV avait conclu un arrangement avec l'Empereur et lui avait fourni des troupes ? Le sieur de Miré fut dépéché par Richelieu vers le comte de Hom, avec ordre de lui demander c pour combien de temps il auroit accordé la susdite neutralité,
< ou si elle ne se pourroit point révoquer, si le bien des affaires
< communes le requéroit, comme n'estant pas ratifiée par la c reine régente (de Suède) ou le comte de Oxenstiem ». Le général suédois, qui n'était guère plus scrupuleux que le cardinal, promit tout ce qu'on voulut et déclara qu'à la première occasion il attaquerait les troupes du duc de Lon*aine. Richelieu lui recommanda d'attendre encore et s'occupa très-activement à surmonter les dernières irrésolutions que le roi devait éprouver, et à préparer ce qui était nécessaire pour la campagne que l'on projetait.
La guerre éclata plustôt qu'il ne l'avait pensé. Une petite armée composée de Suédois et d'Allemands, et commandée par Georges-Guillaume duc de Birkenfeldt, se présenta devant la ville de Haguenau, qui était occupée par une garnison impériale,
t. III,
1) Le testament de Marguerite est imprimé dans Galmet, ibid., Preuves , col. dv-dvij.
mais que Ferdinand II avait, comme nous l'avons dit, cédée au duc de Lorraine. Charles voulut la secourir et chargea de ce soin les sieurs de Florainville et de Gatinois, ses maréchaux-decamp, auxquels il donna quatre ou cinq milles hommes, avec quelques pièces de canon (1). Son dessein était, après avoir dégagé Haguenau, d'en tirer la garnison, qui comptait trois mille soldats, et de tenter la délivrance de Brisach, vivement pressée par un autre corps suédois. Florainville, qui commandait en chef, avant appris que le duc de Birkenfeld avait huit mille hommes, n'osa d'abord l'attaquer et s'arrêta sous les murs de Saveme, afin d'assajer si, par la voie des négociations, on ne pourrait pas obtenir la retraite de l'ennemi. Le marquis de Ville, gouverneur de Saveme, se rendit plusieurs fois auprès du général allemand, lequel ne parut d'abord pas éloigné d'accorder ce qu'on lui demandait. Comme il avait trop peu de monde pour entreprendre une siège régulier, il s'était borné à établir autour de Haguenau des lignes et des forts, dans le but d'affamer la place, en empêchant de la ravitailler. Les pourparlers durèrent six semaines; enfin, Florainville, pensant avec raison que le duc de Birkenfeldt ne cherchait qu'à gagner du temps, résolut de hasarder une action, et s'il s'était hâté davantage, il n'aurait pas manqué de mettre l'ennemi entre deux feux et de remporter la victoire. Arrivé près de Pfaffenhofen, bourg situé à deux lieues de Haguenau, il fit faire une reconnaissance par un détachement de cent vingt cavaliers. Ceux-ci ne tardèrent pas à rencontrer sept ou huit cents cavaliers ennemis, et la prudence commandait d'éviter le combat ; néanmoins, les Lorrains, animés par des gentilshommes plus braves que judicieux, notamment
(1) Florainville et Qatinois venaient de repousser en Alsace une ande
bande tuédoiaa qui avait pénétré en Lorraine, en traversant le pays de Salm, et qui avait commis des ravages da * Galilée. V. Eût. de Sainê-DiSt par M. Gravier, p. fi66.
par MM. de Ville, de Lénoncourt, de Beaavau, de Riancourt et de Chauviré, chargèrent les Protestants et défirent les deux premiers escadrons qui se trouvèrent devant eux; mais on troisième escadron les prit en flanc et les rompit ; ils opérèrent toutefois lenr retraite sans trop de perte, grâce à la promptitude avec laquelle Florainville leur envoya du secours. Ce dernier, au lieu de poursuivre les cavaliers ennemis s'amusa à canonner Pfaffenhofen, qu'il croyait réduire dans quelques heures ; mais le bourg opposa une résistance inattendue, et, le lendemain^ le duc de Birkenfeldt, après avoir laissé du monde dans ses lignes pour empêcher les sorties de la garnison de Haguenau, accourut au devant de ses adversaires et se posta sur une hauteur, d'où son artillerie incommodait les Lorrains. Florainville, renonçant à ses projets contre Pfaffenhofifen, rangea ses troupes en bataille et marcha à l'ennemi. A là tête de sa cavalerie forte d'euAiron douze cents hommes, il attaqua celle du duc de Birkenfeldt, la renversa sur l'infanterie, s'empara du canon et chassa les fuyards à une certaine distance. Le duc lui-même, regardant l'action comme finie, avait suivi le gros de ses soldats; mais, pendant ce temps, le comte de Rantzau, sergent de bataille des Suédois, était parvenu à rallier leur infanterie ; il se jeta sur l'infanterie lorraine, se rendit maître de ses canons et accueillit par un feu violent les cavaliers de Florainville, lorsqu'ils reparurent sur le théâtre du combat. Surpris d'avoir affaire de nouveau à un ennemi qu'ils pensaient avoir vaincu, ils se dispersèrent et se réfugièrent à Saverne et dans les places voisines (1).
L'annonce de cette défaite, que l'on ne manqua pas d'exagérer, répandit la consternation dans toute la Lorraine, et Charles IV, qui résidait à Lunéville, ne s'y crut pas en sûreté et vint chercher un asile dans les murs de Nancy. A partir de
(1) y. Mémoires Beauvau*
ce moment, les non? elles les plus alarmantes se saccédèrent rapidement. Louis XIII, averti par le chancelier Oxeastiern de la marche de Florainyiile vers Haguenau, avait chargé le siear de Garon d'aller trouver Charles pour le sommer de rappeler les troupes lorraines de TAlsace et de ne plus faire aucune levée de gens de guerre, attendu que le roi saurait bien le protéger, comme il Tavait promis. Le duc répondit qu'il était obligé de se défendre lui-même, puisque Louis n'avait pas jugé convenable d'empêcher les Suédois d'attaquer une ville que l'Empereur avait abandonnée à la Lorraine. Guron, homme allier et emporté, envenima tellement l'affaire, que Charles refusa d'avoir d'autres conférences avec le diplomate français, qui se retira dans la ville de Metz. Les ministres de ce prince lui représentèrent prudemment que le moment était mal choisi pour une rupture, et le duc, qui le sentit, fit témoigner à Guron le désir de s'aboucher de rechef avec lui ; mais les nouveaux pourparlers n'eurent aucun résultat satisfaisant, et l'envoyé français transmit à Richelieu des rapports si malveillants, que le cardinal prit la détermination de presser encore davantage la réalisation de ses desseins.
Charles IV s'était engagé, par le traité de Liverdun, à faire hommage dans l'année pour le Barrois mouvant; les circonstances ne lui avaient pas permis de remplir ce devoir,et, le délai accordé par le roi se trouvant expiré le 26 juin 1633, le duc fut ajourné devant le Parlement de Paris, pour entendre dire que le Barrois serait, faute d'hommage, réuni à la couronne de France. Charles n'ayant pas comparu, ni personne pour lui, le Parlement rendit, le 30 juillet suivant, un arrêt qui prononçait la réunion et chargeait le sieur de la Nauve, conseiller à la grand'chambre et un des substituts du procureur-général de se rendre à Bar et de procéder à la saisie. Ils ne rencontrèrent aucune résistance ; le bailli et les officiers ducaux cessèrent leurs fonctions; les commissaires du Parlement prirent possession du Barrois-mou-
yant au nom de Louis XIII, et quelques mois après la coutume de Bar fut abrogée et remplacée par celle de Sens (1).
En même temps, et comme pour annoncer au duc de Lorraine le sort qui lui était réservé, le cardinal de Richelieu fit exhumer de la poussière du grefife, pour le livrer à Timpression^ Tarrêt que le Parlement avait rendu coniire Charles II, le 1** mai U12, à Toccasiondes troubles de Neufch&teau; et le savant à qui cette publication fut confiée eut soin de placer avant le texte de l'arrêt une préface, où l'intention du ministre était révélée de la manière la plus claire (2).
Le 15 janvier 1633, violant les promesses faites par ses prédécesseurs, qui ne s'étaient jamais donnés comme souverains, mais seulement comme protecteurs des Trois-Ëvéchés, le roi avait créé un Parlement dans la ville de Metz ; il en avait étendu le ressort non seulement au pays messin et au temporel des trois évéques, mais encore aux villes que Charles IV avait été forcé de remettre en dépôt (3), et les politiques devinèrent tout de suite que ce Parlement serait un instrument redoutable entre les mains du cardinal de Richelieu.
Ce fut aussi en 1633 que Callot publia la collection intitulée Le$ misères de la guerre ^ et on dirait que, animé d'un esprit prophétique^ il a voulu esquisser dans ses admirables compositions les maux que la Lorraine allait endurer. Elle avait, dureste, beaucoup souffert, comme on l'a vu, du passage et du séjour des armées françaises ; les troupes levées pour le compte de Charles IV, et souvent formées d'aventuriers de divers nations, vivaient par
(1) Y. Bssai histariaue^ etc., par M. Beaupré, p. 25; Hugo, ibid.; Guillemin, ibid.; Calmet, ibid., t. III, col. 222-225; M. d*Haut8onviire, ibid., 832-854.
(2) Le petit volame qui contient l'arrêt ne parut cependant qu*ea 1684.
. (S) V. Histoire du ParUtnêm de Meti^ par M. Bmmaa. Michel, p. 21 et Buiv.
fois comme en pajs conquis dans divers villages où on les avait cantonnées, et les registres des receveurs lorrains pour Tannée 1633 présentent de nombreuses mentions relatives aux dégâts commis par les gens de guerre (1). La peste s'était montrée de nouveau à Nancj dès le mois de mai et ne disparut qu'à la fin d'octobre, quand les froids commencèrent. On ne sait pas au juste, combien elle fit de victimes dans la capitale; mais le registre de la paroisse Saint-Sébastien nous apprend que la ville neuve seule perdit, cette année là, cinq cent trente-cinq personnes. Le fléau ravagea également plusieurs autres villes et quantité de villages; enfin, pour surcroit de malheur, les récoltes ne furent pas abondantes, et le blé se maintint au prix assez élevé de dix-sept francs barrois par resal.
Louis Xlll attendit à peine que le Parlement eût fait prendre possession du Barrois pour commencer les hostilités. Vers les premiers jours d'août, il avait prescritau sieur de Saiut-Chamont, lequel commandait, dans l'électorat de Trêves, l'armée placée auparavant sous les ordres des maréchaux d'Effiat et d'Estrées, de remonter la vallée de la Moselle, tourner Nancy et occuper Saint-Nicolas, afin d'empêcher le duc, qui se trouvait à Lunéville, de communiquer avec sa capitale et d'j faire entrer des renforts, des vivres et des munitions. Le roi savait alors que son frère avait épousé Marguerite, et, déterminé à faire rompre un mariage contracté malgré lui, il désirait vivement devenir maitre de la princesse, dans l'espérance qu'il atteindrait ainsi plus facilement son but. Le 22 août, Richelieu écrivit au sieur de Saint-Chamont : c Si, par hazard, vous apprenez que M. de c Lorraine Ht sortir les princesses de Nanc7,et que vous puissiez c les foire arrêter et conduire avec tout respect et honneur à c Metz, Sa Majesté en seroit bien aise. Si mesme il arrivoit que
(1) V. De ladépopuUuUm de la Lorraine, par M. H. Lepaga, p. 19.
« M. de Lorraine, se voulant retirer en Bourgogne ou à Luxemc bourg, comme on dit, vous puissiez l'arrêter en chemin, le c Roi seroit bien aise, Payant en ses mains, de lui faire cour- « toisie par après (1). »
Louis XIII témoignait le plus violent ressentiment contre Charles IV, qu'il accusait de l'avoir trompé en niant le mariage de Marguerite, et sa colère s'étendit sur toutes les personnes qui avaient pris quelque part dans cette malheureuse affaire. Le maréchal Bassompierre, qui passait pour avoir donné des conseils à Gaston, fut saisi à Senlis et enfermé à la Bastille ; le comte de Moret, le duc d'Elbeuf, les présidents le Coigneux et Payen, Montsigot et plusieurs autres fyrent déclarés criminels de lèse-majesté.
Charles apprit, au commencement d'août, qu'une seconde armée traversait la Champagne, et, voyant bien que la Lorraine allait être conquise sans difficulté, il réunit ses ministres et les princes du sang et tint conseil avec eux pour choisir le plan de conduite le plus sage. Après une longue délibération, on décida que le cardinal Nicolas François irait au devant de Louis pour pénétrer ses projets, tâcher de l'arrêter dans sa marche et entamer de nouvelles négociations. Le prélat partit sur-le-champ, et étant arrivé dans la petite ville de Dormans, près d'Épemay, chargea le sieur de Contrisson d'aller demander une audience au roi, qui devait coucher à Montceaux le 16 août. On fit observer à Contrisson que Nicolas-François pouvait rester à Dormans, attendu que le monarque se dirigeait de ce côté ; en effet, Louis XIII, ayant gagné Château-Thierry, donna audience au cardinal, qui s'empressa de lui dire : c Sire^ je condamne « l'action du duc mon frère, je ny ai aucune part. Outre que c le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, ne me permet c pas d'entrer dans aucune entreprise capable de lui déplaire,
(1) Lettre citée par M.d*Hau88onville, ibid., p. 356.
« je suis persaadé que le saccès n*en peut être que désavantac geux ; s*il pousse cette afifaire aux dernières extrémités, sa < ruine me parait inévitable. Dans une si grande disgrâce, Sire, c votre protection sera mon unique ressource. Je supplie trèsc humblement Votre Majesté de me l'accorder et de roe permettre c de me retirer dans son royaume. » Le roi répondit avec bienveillance au prince lorrain, mais refusa de parler d'affaires avec lui et le renvoya à son ministre.
Richelieu ne montra pas la même douceur que Louis. Après avoir arraché à Nicolas-François l'aveu du mariage de sa sœur, après lui avoir prouvé que l'offre de rompre cette union ne pouvait pas être regardée comme sérieuse, et après avoir énuméré tous les griefs vrais ou prétendus de la France contre le duc de Lorraine, il annonça que le seul moyen d'obtenir la retraite des troupes du roi était de lui remettre la ville de Nancy. Le cardinal se récria sur la dureté de cette proposition, déclara qu'il ne conseillerait jamais à son frère de l'accepter; qu'on n'exigerait pas davantage de Charles IV s'il avait subi plusieurs défaites et que ses États fussent envahis ; que le duc se déshonorerait en livrant sa capitale avant même d'avoir tiré un coup de canon, et que d'ailleurs, en désarmant la France par une concession aussi onéreuse, il ne manquerait pas d'indisposer l'Empereur. Le cardinal mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour adoucir Richelieu, néanmoins, il ne put rien gagner. Nicolas-François était cependant un homme capable ; il avait fait d'excellentes études dans l'Université de Pont-à- Mousson, avait obtenu le grade de maitre-ès-arts et de docteur en philosophie et allait soutenir ses thèses de théologie lorsque le Souverain-Pontife l'avait promu au cardinalat (1) ; mais pour lutter contre Richelieu il aurait fallu un diplomate plus habile et plus audacieux. Avant de quitter Château-Thierry, Nicolas
(1) V. Abram, HisU univ. mussipontanœ.
eatune seconde audience du roi et le pria de suspendre sa marche, c Je suis fâché, lui répliqua Louis, de ne pouvoir vous < accorder ce que vous me demandez. Ma résolution est prise ; c je me rendrai incessamment devant Nancj, et je n'en partirai c qu'après l'avoir réduite à mon obéissance »•
Pendant que le temps se perdait en pourparlers inutiles, Saint-Chamont pénétrait dans notre pays. Il était arrivé à Saint- Nicolas, le 20 août, et, après j avoir placé une partie de son monde, il vint s'établir devant Nancy, le 22, avec quatre mille hommes seulement. Dès que l'on connut le mauvais succès de la mission confiée au cardinal, on engagea le duc à réunir ce qui lui restait de troupes, à convoquer les milices, à fondre sar le général français, dont la témérité devait entraîner la ruine, à chasser ensuite le corps qui était resté à Saint-Nicolas et à poursuivre la guerre avec vigueur. Le conseil était sage, et Charles aurait certainement traité à des conditions honorables si on l'eût vu disposé à se défendre ; mais son irrésolution fut plus forte que son intérêt; il se contenta de faire rentrer dans Nancy des >'ivres et des munitions et d'en augmenter la garnison, qui fat portée à trois mille hommes d'infanterie, trois cents cavaliers et quarante gentilshommes volontaires , efifectif bien insuffisant pour protéger une enceinte aussi vaste que celle de Nancy. Un officier gascon nommé de la Serre commandait dans la ville neuve, le baron d'Esne, maréchal de Barrois, dans la ville vieille, et tous deux obéissaient au marquis de Mouy, premier prince du sang, auquel le duc avait donné le gouvernement de sa capitale. Quant à lui, il se dirigea vers les Vosges avec sa cavalerie, ordonna de lever quelques régiments de gens de pied, qu'il destinait à garder les défilés des montagnes, et invita son frère à retourner auprès du roi pour lui soumettre de nouvelles propositions. Charles ofirait de consentir à la dissolution du mariage de Marguerite, et de livrer la forteresse de la Mothe au même titre que Marsal, Stenay et Jametz. Le cardinal eut une
audience de Louis XIII, qm réunit immédiatement son Conseil pour délibérer sur le parti qu*il fallait prendre. La difficulté de conduire dans une saison avancée le siège d'une place telle que Nancy faisait incliner Louis yers une conclusion pacifique, mais le cardinal représenta avec tant de vivacité à ce dernier combien il importait à sa gloire de ne pas abandonner une entreprise heureusement commencée, que le monarque n*osa le contredire et rejeta les propositions du duc de Lorraine.
Nicolas-François quitta sur le champ la ville de Saint-Dizier, où le roi se trouvait^ traversa, grâce à un passe-port qu*on lui avait remis, Tarmée de Saint-Chamont, qui occupait déjà les différentes avenues de Nancy, entra dans cette ville^ disposa tout pour révasion de la princesse Marguerite, qu*il craignait avec raison de voir tomber au pouvoir de ses ennemis, et gagna les Vosges, où il tint une conférence avec le duc. Charles IV, s*imaginant que Louis XIII et Richelieu n'étaient irrités que contre lui, offrit à son frère d'abdiquer en sa faveur ; et comme le roi semblait pencher pour la paix, et que Richelieu seul conseillait de poursuivre pour la guerre, Nicolas, qui n'était pas dans les ordres, prit, avec l'agrément de Charles, la résolution de rechercher en mariage Madame de Combalet, nièce du cardinal, dans l'espérance que la perspective de cette alliance brillante éteindrait le courroux de l'impérieux ministre. Les deux princes étant venus à Épinal firent appeler un notaire, et le 26 août, Charles IV céda les duchés de Lorraine et de Bar à Nicolas- François. Ce dernier, muni d'une expédition authentique de cet acte important, retourna à Nancy, le 27, et y passa une partie de la nuit. Marguerite profita des ténèbres pour se rendre dans le monastère des Dames du Saint-Sacrement, et sa tante la princesse Catherine^ qui en était abbesse, la revêtit d'un costume d'homme, et lui colora le visage, le cou et les mains avec une composition de poudre et de safran. A trois heures du
matin, le cardinal monta dans son carrosse et y fit entrer avec lui Marguerite et les sieurs Bomet, de Seraucourt, de Beanliea et de Contrisson. Arrêté par un poste français, il présenta son passe-port et pria Fofficier auquel il s*adressait de ne pas le le retenir trop longtemps, parce qu*il désirait se trouvera Saint- Mihiel pour le lever du roi. Comme Richelieu avait donné les ordres les plus sévères pour empêcher la fuite de la duchesse d'Orléans l'ofScier n'osa prendre sur lui délaisser le cardinal continuer sa route et avertit le sieur de Saint-Chamont;mais celui-ci, qui était encore au lit et ne voulait pas se déranger, enjoignit de relâcher le carrosse, ce qui eut lieu sur le champ. Quelques français s*en étaient approchés par curiosité, et, bien que le jour commençât seulement à poindre, ils avaient été frappés de la tournure du gentilhomme assis auprès de Nicolas. Marguerite, voyant qu*on Tobservait, se cacha sans affectation derrière un des rideaux du carrosse et prévint ainsi des soupçons qui auraient pu la perdre. Quand on fut près du Château de Coudé (la route suivait alors la rive droite de la Moselle), la princesse descendit de voiture et monta un excellent cheval que les sieurs de la Visée et de la Bretonniëre avaient amené dans ce lieu. Accompagnée de ces deux gentilshommes et de quelques chasseurs, qui connaissaient les moindres sentiers elle s'enfonça dans les bois, et, marchant avec beaucoup de rapidité elle arriva le soir même à Thionville, première place des Pays-Bas espagnols. Le gouverneur Taccueillit honorablement ; peu de jours après, elle se dirigea, avec une escorte de cinq cents cavaliers et une suite convenable, vers Namur, et Gaston, qui vint Ty recevoir, après avoir déclaré son mariage, la conduisit à Bruxelles.
Le cardinal rencontra Louis XIII à une lieue au delà de Pontà-Mousson, sur le chemin de Saint-Mihiel, et lui donna connaissance de Tabdication de Charles IV. Le roi félicita Nicolas, mais témoigna des doutes sur la sincérité de la renonciation. Le car-
dinal déclara également que, devenu due de Lorraine et obligé de se marier, il s'estimerait heureux si Richelieu consentait à lui accorder la main de sa nièce. Il s'attendait à voir le ministre, flatté de la proposition, s'empresser de prendre les moyens propres à rétablir la paix. Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il entendit Richelieu, déjà instruit des soupçons formés par les soldats du poste que Nicolas avait traversé le matin, lui imputer l'évasion de Marguerite; le remercier, avec une froide politesse, de l'offre qu'il faisait d'épouser Madame de Combalet; lui dire que l'abdication de Charles IV était une manœuvre dont on était pas dupe, et que, même en reconnaissant le cardinal comme duc de Lorraine, on voulait avoir la ville de Nancy, sans quoi on ne serait jamais sûr de rien ! Richelieu montra plus de raideur encore quand on connut, dans tous ses détails, la fuite de la princesse. Le sieur de Saint-Chamont fut vertement réprimandé pour avoir négligé de visiter, comme il en avait reçu l'ordre exprès, le carosse du cardinal, et le roi reprocha à ce dernier d'avoir abusé du passe-port qu'il avait obtenu. Nicolas se défendit tant bien que mal sur cet article, et Richelieu, qui jugeait à propos de faire trainer les négociations en longueur, afin de commencer sans obstacles les travaux du siège, évita une rupture qui aurait remis la décision de la querelle aux hasards des combats. Le 30 août, Louis XIII logea dans la ville de Saint-Nicolas, et, le 2 septembre, il adressa au premierprésident du Parlement de Metz une lettre , en forme de manifeste, dans laquelle il accusait Charles IV d'avoir violé les traités de Vie et de Liverdun ; attaqué les Suédois, malgré sa déclaration de neutralité ; entretenu des relations avec les ennemis de la France, et engagé le duc d'Orléans à contracter un mariage clandestin, réprouvé par les lois de la monarchie.
L'investissement de Nancy fut complété dès la fin d'ao&t, et, sans parler de différents postes qui en gardaient les avenues, on corps d'infanterie et de cavalerie, commandé par le comte de T. V. U
la Suze, ne cessait de parcourir les environs de la capitale, dans le bat d* empêcher Tarrivée des secours. Charles ne se dissimolait pas, en effet, que la garnison de cette ville était trop peu nombreuse pour soutenir un long siège, et il chargea ses veneurs d'j conduire un régiment d*infanterie, qu'ils se flattaient de guider sans accidents entre les quartiers ennemis. Leur projet fut malheureusement découvert, et les Lorrains, assaillis par des forces supérieures, furent obligés de chercher le salut dans la fuite. Les généraux français se disposèrent alors à attaquer les places et les châteaux qu*il était nécessaire d'occuper pour n^être pas troublé pendant le siège de Nancy, et ils ne rencon* trèrent de résistance pour ainsi dire nulle part. Lunéville, Charmes, Condé, la Chaussée, Conflans, Troyon, Mars-la-Toor, Prény, Mandres et Bouconville ouvrirent leurs portes à la première sommation. Le maréchal de la Force, avec six mille hommes d'infanterie, quinze cents chevaux et six pièces de canon, s'avança vers Épinal, où le duc s'était arrêté avec ce qu'il avait pu rassembler de soldats. Trop faible pour lutter contre le maréchal, il sortit précipitamment de la ville, qui capitula aussitôt après son départ. Charles IV voulut d'abord se réfugier momentanément dans la Franche-Comté, mais le gouverneur espagnol, qui n'avait pas reçu d'instructions et craignait de se compromettre, refusa de l'accueillir. Le duc se dirigea du côté de Darney, choisit une excellente position et attendit les événements ; il ne perdit pas toutefois l'espérance de délivrer Nancy, et ses alliés le berçaient des plus brillantes promesses. Le cardinal Ferdinand, infant d'Espagne et gouverneur du Milanais, avait ordonné au duc de Féria de traverser les Alpes, à la tête d'une petite armée, d'opérer, auprès de Constance, sa jonction avec un corps de troupes impériales commandé par le général luxembourgeois Aldringen, de franchir le Rhin et de secourir le duc de Lorraine. D'un autre côté la mauvaise saison s'approchait et allait non pas mettre obstacle aux travaux du ftiége, mais les entraver et les ralentir.
Louis XIII porta son quartier à la Neuveyille et visita, avec ses généraux, les abords de la place, afin de tracer la ligne de circonvallation. Plusieurs officiers très-expérimentés pensaient qu'elle devait couronner la crête de toutes les hauteurs qui dominent le bassin de Nancy, parce qu*une armée ennemie aurait pu se loger sur une de ces hauteurs et incommoder beaucoup les assiégeants, Richelieu soutenait, au contraire, que, pour épargner le temps et la dépense, il fallait rapprocher la circonvallation du corps de la place et se contenter d*élever sur les collines des forts, qui empêcheraient Tarmée de secours de 8*7 établir. Le roi adopta le dernier avis, en éloignant néanmoins la circonvallation, traça lui-même, dit-on, le croquis des travaux et prescrivit immédiatement de mettre la main à l'œuvre (1).
La circonvallation partait de la rive droite de la Mearthe, vis-à-vis la pointe la plus méridionale du bois voisin de Tomblaine ; traversait le fourré gagnait Essej par la plaine qui sépare ce village et celui de Saulxures ; gravissait la côte Saint- Geneviève, près de Termitage de ce nom ; s'étendait sur le plateau; descendait dans la vallée de la Meurthe, vers la limite des communes deMalzéville et de Pixerécourt; montait sur la pente septentrionale de la côte le Prêtre ; s'enfonçait dans les bois de Champigneulles et de Maxéville, pour aboutir sur le champ le Bœuf; passait au-dessous de Laxou, Maréville, Villers, Remicourt ; se détournait vers la Chiennerie, Brichambeau et la Malgrange, et, coupant la petite éminence où s'élevait la chapelle de Montaigu, allait finir sur la rive gauche de la Meurthe (2). Son parcours était d'environ quatre lieues. Elle se
(1) y. Hugo, ibid.; Quillemin, ibid.; Mémoires de Beauvau; Calmet, ibid., col. 225-237; M. d*Hau88onville, ibid., p. 354-
(2j) Un pont de service mettait en communication les deux extré-^ mites de la circonvallation.
composait d*an retranchement en terre d'ane hauteur considérable, et de deux fossés, qui précédaient le retranchement, et que séparait une levée garnie de pieux. Dans les bois de Champigneulles et de Maxéville, qu'une armée n'aurait pu franchir que très-difficilement, on s'était borné à pratiquer un abatis. Près de trente redoutes et vingt-deux forts plus ou moins vastes étaient distribués sur tous les points de la circonvallation. Six autres forts, placés près de la Neuveville, Vandœuvre, Remicourt et ChampigneuUes gardaient certaines avenues trop éloignées de la ligne pour être aisément défendues. Enfin, deux retranchements munis de redoutes fermaient le vallon de Boudonville et les chemins de Villers et de Remicourt. Le profil des forts était à peu près le même que celui de la circonvallation ; mais le second fossé était beaucoup plus profond, et le rempart bien plus élevé. Un barrage établi dans le lit de la Meurthe, vis-à-vis la hauteur de la Justice, contraignait les eaux de la rivière à couvrir les prairies des environs, et produisait une inondation qui bloquait complètement Nancy vers le nord ^t le levant. Des barrages construits dans les ruisseaux Saint-Jean, de la Madeleine, de Jarville et de la Neuveville avaient pour but d'inonder les vallons, ainsi que les alentours de ces deux villages, afin de mettre le quartier du roi à l'abri d'un coup de main. La Neuveville, Jarville, Tomblaine et Maxéville étaient entourés d'un mur de terre, et deux camps fortifiés étaient tracés sur les plateaux de Laxou et de Boudonville. Le parc d'artillerie était près de Montaigu. Les régiments d'infanterie de Picardie, Tonneins, Hocquincourt, Mesnillet, Saint-Étienne, Piémont, Navarre, Castel-Moron, Normandie, Turenne, Champagne, Nettancourt et Royal-Liégeois occupaient Jarville, Tomblaine, Essey, ChampigneuUes, Maxéville, les deux camps retranchés et quelques-uns des forts. Le reste de l'infanterie était distribué dans les autres forts, et la cavalerie était logée dans les villages
que nous venons de mentionner et dans ceux de Bosserville, de Malzéyille, etc. (1).
Les ouvrages devaient être exécutés non seulement par Tarmée française, mais par des milliers de paysans que Ton avait enrôlés de force dans le temporel de Verdun, parce qu'on les croyait moins mal disposés que ceux du Barrois et du temporel de Toul. Grâce au grand nombre de bras que Ton employa, les travaux marchèrent avec rapidité, et au bout de cinq jours les troupes françaises se trouvaient à couvert ; mais pour mener à leur perfection la circonvallation et les forts, il aurait fallu plusieurs semaines et même plusieurs mois. L'artillerie de la place n'inquiéta pas d'abord les travailleurs. Le marquis de Mouy n'avait pas reçu d'ordres et ne savait si la guerre continuerait ou si un nouveau traité allait, comme l'année précédente, amener la retraite des troupes françaises. Du haut des remparts, la garnison et les bourgeois observaient^ avec une curiosité inquiète, les mouvements de l'ennemi et regardaient, sans pouvoir y mettre obstacle, élever les batteries destinées à les foudroyer. Tous les jours, les officiers français venaient se promener jusqu'aux barrières, sans échanger une parole avec les assiégés. Le roi, qui se défiait de Charles et appréhendait de voir arriver les pluies de l'automne avant- que les négociations fussent à leur terme, pressait les travailleurs. Il sortait de son
(l) Nous avons décrit les travaux du siège de Nancy d*aprè8 une planche que Louis XIII fit exécuter peu de temps après. Le plan, dressé avec beaticonp de soin par les sieurs Malleval et Desjette, fut gravé par Melchior Taveruier. Il est accompagné d*une feuille imprimée, contenant une dédicace au roi, un récit du siège, une légende explicative et un sonnet sur la réduction de la capitale de Lorraine. M. de Saint-Florent, qui possède un bel exemplaire de cette planche, a bien voulu nous autoriser à en faire exécuter un fac-similé, que Ton trouvera à la fin du volume. La légende explicative, que nous avons reproduite avec toutes ses fautes, forme Tappen^oe II.
quartier à cinq heures du matin, employait la journée àpar* courir les lieux où Ton remuait la terre, et ne rentrait ordinairement qu*à la nuit close. Ses généraux, enhardis par Tattitude pacifique de la garnison, se logèrent plus près de Tenceinte et profitèrent des ténèbres de la nuit pour faire sauter deux arches du pont de Malzéville, qui est à une portée de fusil des remparts de la ville vieille. A cette nouvelle, la princesse de Phalsbourg, qui était dans Nancy, prescrivit, malgré le gouverneur, de de canonner les Français, parut elle-même sur les remparts et mit le feu aux pièces ; et on assure qu'un boulet faillit emporter Louis XIII, qui s'était approché imprudemment pour faire une reconnaissance. Le marquis de Mouy ordonna de cesser le feu, mais signifia aux assiégeants qu'on le recommencerait s'ils renouvelaient leurs entreprises.
Le cardinal de Lorraine avait eu, pendant les premiers jours de septembre, différentes entrevues avec Richelieu, et comme il était muni des pleins pouvoirs de son frère, qui se regardait et que l'on considérait, malgré son abdication, comme le véritable duc, il finit (1) par signer un traité humiliant et onéreux. Il promettait, en son nom et au nom de Charles IV, de renoncer à toute alliance avec les ennemis de la France ; de servir le roi jusqu'au retour de la paix ; de ne faire aucun armement sans l'aveu de Louis ; de licencier les débris de l'armée lorraine, dès que le chancelier Oxenstiern aurait pris l'engagement de respecter la neutralité de notre pays; de livrer dans trois jours la ville de Nancy au roi, qui la garderait jusqu'à ce que la guerre d'Allemagne fût terminée, mais sans pouvoir cependant prolonger l'occupation pendant plus de quatre années ; de remettre, dans la quinzaine, Marguerite entre les mains de Louis XIII, si toutefois la chose était possible ; de n'apporter aucun obstacle à
(1) Le 6 septembre.
la dissolution du mariage de la princesse ; enfin, de ne pas élever de réclamations relativement à la saisie du Barrois-mouvant. Nicolas alla trouver son frère et lui représenta avec tant de vivacité Timpossibilité de repousser les Français, ({ne Charles consentit, non sans peine, à ratifier le traité. Le découragement gagnait successivement les meilleurs serviteurs du prince. Les sieurs de Florainville et de Gatinois et plusieurs autres officiers envoyèrent leur soumission à Louis XIII. En même temps, le duc apprit que le gouverneur de Mirecourt, dont la garnison était trop peu nombreuse, venait de se rendre au sieur de Campreny, lieutenant du maréchal de la Force ; que les soldats étrangers qui servaient dans Tarmée lorraine s*étaient débandés, et que les troupes du duc de Féria étaient tenues en échec par une armée suédoise bien supérieure en nombre.
Le cardinal de Lorraine, de retour à la Neuveville avec le secrétaire d*État Janin, remit au roi Toriginal du traité et lui annonça que lesportes de la capitale seraient ouvertes trois jours après, c'est-à-dire le 13 septembre. Dans Tintervalle, l'irrésolution naturelle au caractère de Charles IV le porta à revenir sur ce qui avait été décidé. Il avait reçu, d'ailleurs, de meilleures nouvelles sur la marche du duc de Féria, et, le 12, on gentilhomme réussit à s'introduire dans la ville et présenta au marquis de Mouy un billet du prince qui défendait de la livrer. Le cardinal, après avoir attendu tant qu'il pouvait, se mit en devoir d'introduire les troupes françaises dans Nancy ; mais le gouverneur refusa de lui obéir. Les trompettes qui précédaient le cortège royal avait pris les devants et se tenaient déjà près de la porte Saint-Nicolas, lorsqu'un officier lorrain, montant sur la demi-lune qai la couvrait, leur cria d'annoncer à leur maître c qu'il ne trouverait pas d'autres portes ouvertes que celles c qu'il se ferait lui-même par la brèche. »
Louis XIII, furieux de ce manque de parole, donna l'ordre de presser les travaux du siège, et ses lieutenants continuèrent à
attaquer et à réduire successivement les différentes places qoi obéissaient encore à Charles IV. Celui-ci ne tarda pas à se repentir de la détermination qn*il avait prise et résolut de renouer les négociations, moins, il est vrai, dans le but de signer un traité définitif que de rencontrer une occasion favorable pour se jeter dans Nancy et défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité. Le sieur de Contrisson vint s'aboucher avec Richelieu et lui déclara que le duc était disposé à se rendre à Saint-Nicolas pour conférer avec le cardinal. Le ministre s'empressa d'accepter la proposition et demanda que les conférences eussent lieu dans la petite ville de Charmes ; il • feignait d'agir ainsi par déférence pour Charles IV, mais il voulait l'empêcher de la sorte de s'approcher de Nancy. L'entrevue du prince et de Richelieu ne fut pas très-pacifique, et ils faillirent se quitter sans rien conclure; néanmoins, le premier parut tout-à-coup se raviser, agréa les articles arrêtés par son frère, s'engagea à livrer la princesse Marguerite dans un délai de trois mois, et consentit à ce que le roi fit raser les fortifications de Nancy, à condition qu'aussitôt après les Français abandonneraient la Lorraine (1). La mauvaise foi était, du reste, égale des deux côtés ; Charles, en montrant de la facilité, t&chait seulement d'endormir la vigilance du cardinal; et Richelieu ne cherchait qu'à devenir maître de Nancy, bien déterminé à ne jamais restituer cette place. Le même jour (20 septembre), il écrivit à Louis XIII pour lui annoncer que le duc de Lorraine prenait le chemin de la Neuveville, et il pria le roi de faire préparer un logement si bien fermé, qu'une évasion nocturne fut impossible.
Le 21 septembre, Charles IV fut présenté à Louis, qui l'accueillit de la manière la plus affable, l'assura qu'il avait tout
(1) Le traité est imprimé dans Calmet, ibid., t. III, Preuves, col. dy-div.
oublié et le retint, sons divers prétextes jusqu'à la nuit. Le duc témoigna le désir d*aller coucher à Nancy, pour en faire ouvrir lui-même les portes ; mais on lui dit qu*il était trop tard, et que les postes étaient placés pour la nuit. Plusieurs seigneurs restèrent près de lui pendant son souper, et, dès que les ténèbres furent un peu épaisses, des soldats appartenant au régiment des gardes françaises furent disposés de six pas en six pas autour du logis que Charles IV occupait. Vers une heure du matin, il ouvrit une des fenêtres de sa chambre et lia conversation avec la sentinelle la plus rapprochée, afin d'essayer de la corrompre et de sortir, bien sûr ensuite de traverser aisément grâce à la connaissance qu*il avait du terrain, les quartiers de Tarmée ennemie. L'individu auquel le duc s*était adressé était le sieur de Pontis, lieutenant aux gardes, qui lui répondit de façon à ne lui laisser aucune espérance. Charles fit une nouvelle tentative, une heure après, mais Pontis était encore à son poste (1). Le lendemain on signifia au duc qu*il n'entrerait à Nancy qu'après la prise de possession, et on l'invita à donner les ordres nécessaires pour qu'elle pût s'effectuer sans retard. Il lui en coûtait beaucoup de se résigner à cette dure extrémité ; deux fois il envoya au marquis de Mouy l'injonction que l'on exigeait, sans que le marquis voulût y obtempérer, parce qu'il ne voyait pas sur les lettres ducales les signes dont ils étaient convenus. Les journées du 22 et du 23 se passèrent dans ces misérables tergiversations. Le 24, au matin, le marquis de Beauvau vint saluer le duc, et, ayant découvert les intentions du prince, lui offrit son cheval. Charles l'accepta avec empressement ; il s'habillait à la hâte et allait tenter de fuir, lorsque sept ou huit seigneurs se présentèrent, sous prétexte de lui rendre leurs devoirs. Il vit bien alors qu'il était toujours gardé
(1) Mémoires de Pontif, édition Petitot» t. II, p. 189-196.
d'aussi près, et le marquis de Beauvau ayant facilement obtenu ce qu*il demandait, c'est-à-dire des garanties pour les Français qui s'étaient mis au service du duc de Lorraine, ce dernier écrivit au marquis de Houj de ne pas résister davantage (1).
Les troupes françaises, qui considéraient la ville comme prise, s'étaient avancées, dès le matin, jusque sur le bord des fossés ; peu d'heures après, le gros de la garnison, composé de deux mille trois cents dix hommes d'infanterie et de deux cent trente cavaliers, sortit avec les honneurs de la guerre et se rendit à Rosières-aux-Salines, où les différents régiments devaient être licenciés. Une partie de l'armée ennemie entra, quelques heures après, dans la capitale de la Lorraine, piques baissées et mèches allumées, comme si elle allait combattre, et se mit en possession des portes, des bastions et des places. Les soldats lorrains, au nombre de sept ou huit cents, qui occupaient encore certains postes furent désarmés de la manière la plus ignominieuse, et La Serre, gouverneur de la ville neuve, gentilhomme gascon, mais marié et habitué depuis longtemps en Lorraine, ne put s'empêcher de s'écrier : c Si nous avions cru être traités de la sorte, le roi ne serait entré que par la brèche ». Ce fut seulement le lendemain que Louis XIII visita sa nouvelle conquête ; le cardinal de Lorraine vint au-devant de lui, et le roi, pour en imposer aux habitants de Nancy, déploya un grand appareil. 11 était précédé d'une partie de sa Maison militaire et d'une foule de gentilshommes ; accompagné du cardinal de la Valette, du maréchal de la Force, du comte d'Harcoui*t, du comte de Brassac, et suivi du reste de sa Maison. Le cortège de Richelieu n'était guère moins magnifique. Le roi ne voulut pas loger dans
(1) V. Mémoires de Beauvau.
le palais ducal, soit par prudence, soit pour ne pas offenser le duc, et choisit pour demeure Thôtel du sieur Rousselot d*HédivaI, qui était situé à peu près sur remplacement de Thôtel de ville actuel, et par conséquent sous le feu do Tartillerie de la ville vieille. La plupart des Nancéiens, enfermés dans leurs maisons^ pleuraient la ruine et Thumiliation de leur patrie, et ceux que la curiosité porta sur le passage de Louis gardèrent un silence morne et menaçant.
Charles, qui était allé à Rosières, le 2&, pour surveiller luimême le licenciement des troupes, revint à Nancy le 26 septembre. A sa vue, les Nancéiens, oubliant leurs justes griefs, firent retentir Tair du cri : Vive Son Altesse de Lorraine ! Le roi fut frappé de leur empressement et comprit la nécessité de mettre dans Nancy une garnison considérable. Huit mille hommes y furent installés, sous le commandement du comte de Brassac. Louis prescrivit d'isoler complètement la partie des fortifications voisines des deux portes Notre-Dame, de manière à en faire une petite citadelle, et d'ouvrir derrière la chapelle ducale une nouvelle entrée, qui fut appelée la porte Saint-Louis. Il contempla avec étonnement la nombreuse artillerie placée sur les remparts, et les armes, les bombes, les projectiles et les artifices de toute nature entassés dans Tarsenal. Surpris lui-même de la facilité avec laquelle il s'était emparé d'une ville aussi bien pourvue, il désira qu'une suite de gravures, semblables à celles qui représentent les sièges de Bréda, de Saint-Martin (dans l'île de Rhé) et de la Rochelle, immortalisât la victoire qu'il croyait avoir remportée. Il fît appeler Jacques Callot et lui demanda de se charger de ce travail ; mais l'immortel artiste lui répondit : € Sire, je suis Lorrain, et je crois ne devoir rien faire contre l'honneur de mon prince et de mon pays ». Lorsqu'il se retirait, Callot fut entouré par plusieurs courtisans, qui lui reprochèrent son refus comme un crime et lui dirent : c On saura bien vous contraindre à obéir an roi i. c Je me couperais plutôt le
pouce »f répliqua le graveur, et Louis XIII respecta cette noble fermeté (1).
Le monarque affecta de montrer beaucoup d*égards pour Charles IV, et le duc, de son côté, cachant sa colère et ses ressentiments, voulut faire lui-même les honneurs de la capitale et servir de guide au roi dans la visite des monuments que cette ville possédait, La reine, Anne d* Autriche, qui s'était avancée jusqu'à Bar, puis jusqu'à Toul, vint à Nancy, dès qu'elle en eut appris la capitulation ; elle témoigna au duc une compassion sincère et t&cha de lui faire oublier, par son affabilité et sa douceur, les procédés rigoureux que l'on avait employés envers lui. Elle fit le pèlerinage de Saint-Nicolas-de-Port, le 29 septembre, dans la compagnie de la princesse de Phalsbourg, et, le surlendemain, elle reprit, avec le roi, le chemin de Paris.
Charles les conduisit jusqu'à Toul, et le P. Vincent, un des médiocres biographes de ce prince, rapporte qu'il ne rougit pas de répéter devant la reine quelques-uns des tours d'adresse qui lui avaient autrefois mérité la réputation d'un cavalier accompli. De retour à Nancy^ il annonça au comte de Brassac qu'il allait quitter une ville où il ne pouvait se résigner à demeurer en qualité de simple particulier, après y avoir vécu comme souverain. Le gouverneur français lui conseilla de se rendre à Paris, lui faisant espérer qu'il parviendrait, en déployant du zèle pour le service du roi, à faire adoucir les conditions du traité de Charmes. Le duc aima mieux se retirer à Lunéville, puis à Mirecourt, où, malgré le mauvais état de ses affaires, il passa la fin de l'automne et les premiers mois de l'hiver dans toutes sortes de divertissements. Il avait appelé près de lui la duchesse Nicole et la princesse Claude et il ne les perdait pour ainsi dire pas de vue, parce qu'il croyait, avec raison, que Louis XIII avait
(1) y. Recherches sur la vie et Us ouvrages de Jacques Callot^ par M. E. Meaume, p. 62 et 68.
quelques desseins sur les filles de Henri. Le roi avait, en effet, refusé de reconnaître Tusurpation de Charles IV et se proposait de marier Claude à un prince français, et de faire valoir, le cas échéant, les droits de la princesse sur les duchés de Lorraine et de Bar.
Dans les derniers jours de novembre, le duc réunit les membres de sa famille et tint conseil avec eux, pour aviser aux moyens d'améliorer la situation de la Lorraine. Recourir à une nouvelle prise d*armes n'était pas chose possible; car, sans parler des huit mille hommes commandés par le comte de Brassac, et des garnisons plus ou moins nombreuses qui gardaient Metz, Toul, Verdun, Jametz, Marsal et Stenaj, Louis avait laissé, sur les frontières de notre pays, une armée de vingt mille soldats sous les ordres du maréchal de la Force, et avait publié, peu de jours après la reddition de Nancy, un manifeste, dont les termes ne permettaient d'élever aucun doute sur la détermination bien arrêtée chez lui de tenir la Lorraine dans un assujettissement complet.
Une lettre de la grande-duchesse de Toscane, tante de Charles et de Nicolas-François, les encouragea à faire une seconde tentative pour arranger le mariage de celui-ci avec Madame de Combalet, dans l'espérance que le cardinal mettrait à l'avenir autant de soin à protéger la Maison de Lorraine, qu'il en avait pris jusqu'alors pour l'abaisser. Nicolas partit pour Paris, communiqua ses projets à Richelieu, les fit agréer provisoirement et fut présenté à la nièce du ministre. L'affaire paraissait sur le point de s'arranger, lorsque Richelieu demanda que Charles IV cédât le duché de Bar à son frère, et que l'on assurât à Madame de Combalet un douaire de cent mille écus de rente. Charles trouva les conditions exorbitantes; il les aurait néanmoins acceptées, si le roi avait voulu lui rendre Nancy ; mais quand Nicolas en parla au cardinal, on lui répondit que Louis ne consentirait jamais à perdre les avantages que le traité de
Charmes lui avait procurés; et Richeliea, voyant que le mariage projeté déplaisait à ce prince et n*osant le contrarier ouvertement (1), renonça sur le champ à une alliance dont la perspective le flattait beaucoup, et déclara que Madame de Combalet désirait se retirer dans un monastère. Aussitôt après avoir repoussé une proposition qui Tavait seule engagé à modifier quelque peu, et dans un sens favorable à la Lorraine, les clauses rigoureures du traité de Charmes, le ministre rappela au duc et au cardinal la promesse irréalisable qu'ils avaient faite de remettre Marguerite entre les mains de Louis XIll, et leur notifia que Charles IV allait être cité devant le parlement de Paris, comme prévenu de séduction et de rapt sur la personne du frère du roi; comme si on avait pu soutenir sérieusement qu*un prince majeur, et même veuf, n* était pas capable de contracter mariage avec une princesse appartenant à une Maison souveraine. Nicolas s'étant récrié et ayant fait observer à Richelieu que Charles ne devait pas, en qualité de prince indépendant, reconnaître la compétence du Parlement; c Comme c duc de Bar, répliqua le ministre, Monsieur de Lorraine est c vassal de Sa Majesté. J'appréhende qu'il ne se fasse une c mauvaise affaire, s'il prétend décliner la juridiction des pairs c de France. » Le & janvier 163i!i, les gens du roi présentèrent requête pour obtenir permission d'informer contre le duc. Le Parlement sembla d'abord peu disposé à autoriser une procédure, qu'il regardait comme réservée aux tribunaux ecclésiastiques ; il ne s'opposa pas toutefois à ce que l'on assignât Charles IV, et le roi, ayant publié, le 16 janvier, une déclaration
(1) Louis XIII ne voulait pas, en effet, que Richelieu contractât des alliances qui l'eussent rendu trop paissant, et, d'un autre côté, il n*aimait pas de voir les Maisons souveraines s'abaisser par des mariages indignes d'elles. Il a consigné les motifs de l'opposition qu'il mit aux projets de son ministre dans un mémoire, qui se trouve à la bibliothèque impériale, parmi les mss. de Béthune, n» 9884.
contre son frère, tint un lit de justice, deux jours après, pour la faire enregistrer.
La vengeance du monarque et du cardinal poursuivit toutes les personnes qui avaient eu part au mariage de Gaston et de Marguerite. La princesse Catherine avait jugé prudent de quitter Nancy et s'était réfugiée en Franche-Comté, avec Dom Albin le Tellier, qui avait béni Tunion du duc d'Orléans et qui fut obligé, pour s'échapper, de prendre le costume d'un prêtre séculier et le nom d'abbé de Saint-Vincent (1). Richelieu exigeait que ce religieux lui fût livré. Nicolas, pour donner une apparence de satisfaction, demanda à sa tante d'envoyer en France Dom le Tellier ; ce qu'elle refusa, et quelque temps après elle le conduisit en Allemagne où il mourut.
Nicolas-François, revenu à Mirecourt, rapporta à son frère les conversations qu'il avait eues avec le ministre, et Charles, considérant que Louis XllI ne cesserait de l'inquiéter, tant qu'il serait duc de Lorraine, et ne lui permettrait même jamais d'y vivre tranquillement en simple particulier ; impatient d'ailleurs de figurer dans la lutte dont l'Allemagne continuait à être le théâtre, et avide de gloire militaire, Charles, disons-nous, se décida à renouveler son abdication en faveur du cardinal. Il en fit dresser à Mirecourt, le 19 janvier, un acte authentique, qui fut enregistré par la cour des Grands-Jours de Saint-Mihiel, et, le 21, il se dirigea vers l'Alsace, avec quantité de gentilshommes et treize compagnies de cavalerie.
On a vu plus haut que Ferdinand II lui avait cédé, au moins quant au domaine utile, une partie de cette riche province, et Charles s'y regardait, en quelque sorte comme chez lui. Après avoir examiné l'état des places qui reconnaissaient encore son autorité, et y avoir séjourné environ un mois, il mit ses troupes sous les ordres du margrave de Bade, qui commandait celles de
(1) Il était prieur de Pont-Saiat- Vincent.
TEmperear, et prit le chemin de Besançon. Au commencement de mars, le margrave eut Timprudence d'en Tenir aux mains avec une armée suédoise, dans les environs de Cernaj et fut complètement battu. Les Lorrains, après avoir tenu bon pendant longtemps, finirent par chercher leur salut dans la fuite, et leur chef, le marquis de Bassompierre, qui avait reçu deux blessures et avait eu son cheval tué, fut fait prisonnier (1). Cette défaite entraîna la perte de la plupart des villes où se trouvaient des garnisons lorraines. Belfort, vigoureusement défendu par M. de Saint-Baslemont, résista cependant aux Suédois, mais le margrave fut contraint de se jeter en Franche-Comté, avec un petit nombre de soldats (2).
Aussitôt après la nouvelle abdication de Charles IV, le cardinal reprit le titre de duc de Lorraine et fit annoncer son avènement à Louis XIII par le sieur de Contrisson. Richelieu refusa de reconnaître Nicolas ; il laissa entendre que l'abdication n'était pas sincère ; que le roi ne serait pas trompé par de semblables manœuvres; que Louis songeait à réunir le Barrois à la couronne, faute d'hommage, et que la Lorraine pourrait bien avoir le même sort. Il ajouta que Charles, possédant la Lorraine seulement en qualité d'époux de Nicole, n'avait pas le droit de céder ce pays, qui devait revenir à ses enfants, s'il en avait plus tard, et, à leur défaut, à la princesse Claude, seconde fille de Henri.
Richelieu exposait ses projets avec tant de hardiesse parce qu'il croyait devenir prochainement maître de Nicole et de Claude. La première, irritée des rebuts et des infidélités de
(1) V. La nouvelle défaite générale de Vannée du due de Lorraine^ avec la prise du prince de Salm et du sieur (de) Bassompierre et autres chefs et seigneurs de qualité^ par le comte Ringrave Ottho^ Suédois (sic); Paris, Mathieu Colombel, 1634, petit in-8«.
(2) Y. Hugo, ibid.; Guillemin, ibid. ; 3f ^m. de Beauvau ; Galmet, ibid., t. III, col. 164, 165 et 237-258; M. d'Haussonville, ibid., p. 872-402.
son mariy avait secrètement dépêché vers le roi un gentilhomme chargé de demander un asile pour elle et pour sa sœur. Cet asile fut accordé avec empressement ; et, comme Nicole était stérile, Louis voulait, comme nous Favons dit^ marier Claude à un prince français, qui aurait gouverné la Lorraine sous le bon plaisir de ta France (1). Une fois ce plan définitivement arrêté, Richelieu ne ménagea plus rien. Le maréchal de la Force occupa Saverne, et Nicolas, s'étant plaint de Fentreprise, reçut une réponse à la fois insolente et dérisoire. Le ministre fit composer des mémoires destinés à prouver que la loi salique n^était pas en vigueur en Lorraine, et que Nicole était la seule souveraine de ce pays (2) ; et on prescrivit au comte de Brassac de préparer en secret tout ce qui était indispensable pour le voyage des princesses.
Un plan, si habilement conçu, fut déjoué par le cardinal de Lorraine. Charles, avant de partir, avait recommandé à son frère de veiller sur Nicole et sur Claude, et de ne pas leur permettre de s* éloigner. Au lieu de les soumettre à une surveillance injurieuse, qu'elles auraient facilement trompée, le cardinal, qui n'était pas dans les ordres, proposa à Claude de Tépouser, et de confondre ainsi et pour toujours les prétentions des deux branches de leur maison. Il était jeune et de bonne mine ; il plot à la princesse, et Nicole, ayant donné son assentiment au projet du cardinal, feignit d'être malade pour se dispenser de partir, comme elle l'avait promis. Richelieu, que les ajournements successifs de la dachesse commençaient à inquiéter, enjoignit au maréchal de la Force et au comte de Brassac
(1) Y. M. d'Hausaonville, ibid., p. 403 et 404.
(2) On écrivit aussi divers mémoires où Fou essayait de démontrer ^ue la Lorraine, étant un fief de la Champagne, pouvait être réunis à la couronne. Deux lorrains, François Oninet, fils du professeur en droit, et Sébastien d*Ailly, répondirent victorieusement aux scribes de Richelieu. Y. Chevrier, ibid., t. Y, p. 88.
d'iavestir Lunéville, où la famille ducale résidait alors, de s'emparer de Nicolas et de ses cousines, et de les transférer à Paris, sous bonne escoi*te. Les deux généraux ne se souciaient guère d'exécuter une pareille commission, et ce furent deux subalternes, les sieurs Gobelin et de Carnet, qui se rendirent à Lunéville, le 18 février, et déclarèrent au cardinal qu'ils avaient ordre de prendre possession de la place. Nicolas témoigna le désir que les Français entrassent seulement le lendemain, mais on lui signifia qu'ils n'attendraient que jusqu'au soir.
Il devina les motifs de cette précipitation et représenta à Claude la nécessité de faire célébrer immédiatement le mariage projeté. A sept heures du soir, et pendant que les troupes françaises pénétraient dans la ville, Nicolas fit appeler le P. Marets, prieur des Chanoines-réguliers et curé de Lunéville, et le sous-prieur de l'abbaye de Saint-Remy, et leur demanda s'il pouvait, comme évêque de Toul, se dispenser de la publication des bans, et de l'empêchement résultant de sa parenté au second degré avec la princesse. Les religieux retournèrent dans leur monastère, pour consulter les écrits des casuites les plus autorisés, et revinrent deux heures plus tard, avec une réponse satisfaisante. Ils dirent que Nicolas avait le droit de se dispenser de la publication des bans ou de déléguer à quelqu'un les pouvoirs nécessaires pour lui accorder ce qu'il désirait ; que les casuites s'accordaient, à la vérité, pour réserver au Souverain- Pontife le droit de lever l'eropêchemeut résultant de la parenté au second degré ; mais que l'on avait vu des évoques donner dispense dans le cas d'une urgence extrême. Cette consultation ayant rassuré la conscience du prince et de Claude, le prieur bénit aussitôt leur union en présence la duchesse Nicole, de quelques demoiselles de la suite des princesses,du sous-prieur et d'un gentilhomme.
Dès le lendemain, Nicolas envoya un courrier à Rome pour prévenir le pape, et le prier de confirmer la dispense et de
Tautoriscr à faire célébrer de nouveau son mariage, si on le jageait convenable. Le 21, il chargea le sieur Hennequin de se rendre également à Rome et de reporter au Souverain-Pontife le chapeau de cardinal. Le marquis de Lénoncourt fat envoyé à Paris, pour notifier au roi ce qui venait d'arriver.
Le maréchal de la Force, averti par Nicolas lui-même, arriva à Lunéville le 19, de bonne heure, témoigna au prince son mécontentement et lui ordonna de prendre, avec Claude et Nicole le chemin de Nancy. Ils se mirent en route, suivis de quelques gardes, rencontrèrent à Saint-Nicolas le comte de Brassac, qui venait les chercher avec un corps de cavalerie, et furent conduits et enfermés, le lendemain, dans le palais ducal de Nancy.
Le pope Urbain VIII écouta, avec beaucoup de bienveillance, renvoyé lorrain, reprit le chapeau et accorda la dispense que Nicolas sollicitait, et qui fut expédiée sur-le-champ vers sa destination. Le marquis de Lénoncourt rencontra à Paris un accueil bien différent, et Richelieu ne se donna pas la peine de dissimuler la colère que lui causait le mauvais succès du plan qu*il avait formé. Il ne sut d'abord à quel parti s'arrêter ; il aurait voulu faire tomber sar Nicolas tout le poids de son ressentiment ; mais, regardant comme nul de plein droit, faute de dispense, le mariage célébré à Lunéville, il n'osa se porter aux dernières violences contre un cardinal, dans la crainte de mécontenter le Souverain-Pontife. Enfin, après mille tergiversations, il ordonna au comte de Brassac de mener à Paris le prince et ses deux cousines. Ce fut seulement le 20 mars que la dépêche fut remise au gouverneur de Nancy, et dès la veille Nicolas avait reçu la dispense du pape et n'avait pas perdu de temps pour faire bénir de nouveau son union par le curé de la paroisse Saint-Epvre, dans la circonscription de laquelle se trouvait le palais. Cette circonstance engagea le comte de Brassac à suspendre l'exécution de l'ordre du cardinal et à demander d'autres instructions.
Comme on ne doatait pas qu'elles n'arrivassent promptement, et qae Ton attribuait généralement à Richelieu le projet de faire conduire en France la famille ducale, Nicolas résolut de s*enfuir avec son épouse. Le marquis de Lénoncouit^etles sieurs de Beaulieu et Bornet, premier-gentilhomme de la chambre, préparèrent, avec le plus grand secret, ce qui était nécessaire au succès deTévasion. Le 31 mars, à la nuit, Nicolas, qui s*était fait couper les cheveux et avait revêtu Thabit d'un porte-faix, quitta le palais, avec le sieur Cuny, son chirurgien, et se réfugia dans la maison de Bornet. Peu d'instants après, Claude, déguisée en page, partit avec Bornet lui-même, devant lequel la princesse portait une torche, et qui feignit de la réprimander vertement, en passant devant le corps de garde français, afin d'éloigner tout soupçon. Le 1" avril, à la pointe du jour, Nicolas et Claude, habillés en paysans et portant des hottes remplies de fumier, sortirent de la ville par les portes Notre-Dame. On assure qu'une villageoise les reconnut et s'empressa de le dire à un soldat qu'elle connaissait, et qui était de service à la porte Notre-Dame-des-Champs. Il en prévint l'officier sous les ordres duquel il était placé ; mais celui-ci, croyant que la villageoise avait voulu donner le poisson d'avril, ne tint pas compte de cette indiscrétion. Cependant, après quelques réflexions, il avertit le comte de Brassac, et le gouverneur qui était très-méfiant, envoya un de ses officiers pour voir si Nicolas et la princesse étaient encore dans le palais. Un valet répondit qu'ils n'étaient pas réveillés, et ce fut seulement plusieurs heures après l'évasion, que Brassac découvrit que ses prisonniers s'étaient échappés. Dans sa fureur, il emprisonna Bornet et tous les individus qu'il soupçonnait d'avoir facilité la fuite de Nicolas, et les menaça de la question ; mais le prince avait eu soin de leur cacher la direction qu'il avait prise, et le comte le fît inutilement poursuivre sur la route de Luxembourg. Une fois sortis de la ville, les fugitifs s'étaient dirigés vers
rétang Saint-Jean et avaient de là gagné le bois de Saulru, où ils trouvèrent Beaulieo, qui les attendait avec d'excellents chevaux. En peu d'heures, ils atteignirent Mirecourt, où ils prirent quelque nourriture; ils continuèrent leur route aussitôt après et arrivèrent, le soir du même jour, au château de Menoux, situé entre Vesoul et Vauvillers, et appartenant alors à Mont-Rechier, gentilhomme attaché à la Maison de Lorraine. Ils furent obligés de s'y arrêter ; car la princesse était brisée par la fatigue, et pendant la dernière partie du chemin, un gentilhomme avait été contraint de monter en croupe derrière elle, a6n de la soutenir. Ils se rendirent de là à Besançon, où ils retrouvèrent Charles IV; mais comme le duc devait bientôt partir pour rAIlemagne, ils allèrent demander un asile à leur tante, la grande-duchesse de Toscane. Us restèrent trois années à Florence, séjournèrent plus tard à Munich et s'établirent à Vienne, où Claude eut quatre enfants : deux fils et deux filles (1).
La princesse de Phalsbourg n'avait pas attendu l'évasion de son frère pour s'enfuir elle-même. Comme elle avait insisté pour que l'on se défendit jusqu'à la dernière extrémité, et qu'elle avait plus de fermeté et de courage que n'en ont d'ordinaire les personnes de son sexe, elle était, plus encore que les autres membres de sa famille, en butte à la colère de Richelieu, et elle craignait beaucoup d'être conduite en France. Elle employa, pour sortir de la capitale, sans être aperçue, un moyen assez ingénieux. Un gentilhomme anglais nommé Brown, qui habitait Nancy, feignit d'avoir à une jambe un mal fort grave et annonça qu'il ferait une neuvaine dans l'église de Notre-Dame-de- Bonsecours, afin d'obtenir sa guérison. Chaque jour, il passait sons la porte Saint-Nicolas, à moitié couché dans un carrosse et la jambe étendue sur une pile de coussins. Quand les gardiens
(1) Y. Mémoires de Beauvau.
de la porte furent habitués à ces fréquents voyages, la princesse se cacha sous ses coussins, et Brown Tayant menée dans le bois de la Malgrange, ils sautèrent sur des chevaux que Ton y tenait préparés et gagnèrent les frontières de la Franche-Comté, sans avoir été atteints par les cavaliers que le comte de Brassac avait mis à leur poursuite (1).
La duchesse Nicole restait seule dans le palais désert, et Louis XIII lui-même en eut compassion. Il l'engagea à venir habiter la France, lui promettant qu*il aurait soin de ses intérêts et qu'il fournirait à son entretien d'une manière digne de son rang. Pendant que nos ancêtres, malgré leurs humiliations et leurs misères, se livraient à la joie que leur inspirait la fuite heureuse de Nicolas et des princesses, la fille de Henri II, abandonnée de tout le monde, prit tristement le chemin de Paris, et vint loger dans l'hôtel de Lorraine, que le roi avait eu l'attention de faire meubler convenablement. En voyant l'héritière de tant de ducs entrer, vêtue d'un simple habit de laine, dans cet hôtel autrefois si brillant, le peuple lui témoigna une pitié sincère ; mais les courtisans, sans le vouloir peut-être, la mortifièrent plus d'une fois (2).
Un des nombreux motifs qui portèrent Nicole à ne faire aucun effort pour rejoindre son époux fut la liaison qu'il entretenait publiquement, depuis son arrivée à Besançon, avec Béatrix de Cusance, jeune femme aussi remarquable par son esprit que par sa beauté. Il la rechercha en mariage, et comme Béatrix et sa mère lui objectaient qu'il était déjà pourvu, le duc, fertile en
(1) Beauvau place révasion d*Henriette après celle de Nicolas ; Forget et Du Boys de Riocour, au contraire, disent qu*elle est antérieure. La question est tranchée en faveur de ces derniers par une dépêche du sieur de Carnet, qui fixe la fuite de la princesse aux premiers jours de mars. V. M. d*Haussonville, ibid., p. 412 et 413.
(2) V. Hugo, ibid. ; Guillemin, ibid. ; Mêm, de Beauvau ; Calmet, ibid., col. 253-270; M. d*Haussonville, ibid., p. 404-419.
expédients, chercha les moyens de rompre son union avec Nicole. Il trouva des casnistes et des jurisconsultes complaisants, qui, après avoir pour la forme examiné toutes les pièces relatives à cette affaire, déclarèrent que le mariage de Charles IV était nul de plein droit, comme ayant été contracté malgré le prince et seulement par raison d'État. Béatrix, qui n'était pas une femme méprisable, ne se contenta pas d'une consultation évidemment achetée et refusa, jusqu'à ce qu'il eût fait prononcer régulièrement la nullité de son engagement. La princesse de Phalsbourg, prévoyant les embarras dans lesquels une pareille procédure ne manquerait pas d*entrainer son frère, profita du départ et de l'absence de celui-ci, pour marier Béatrix avec Engène-Léopold d'Oiselet, prince de Cantecroix, et pour répandre une lettre que Charles n'avait pas écrite, et dans laquelle on lui prêtait un langage annonçant qu'il avait abandonné ses premiers projets. Il y renonça véritablement, mais nous verrons plus loin qu'il y revint après la mort du prince de Cantecroix, que la peste enleva dans le courant de l'année 1636 (1).
Ce fut encore pendant son séjour à Besançon que le duc de Lorraine manqua d'être empoisonné par une lettre, qui lui fut remise sans que l'on sût d'où elle venait. Il fut frappé, en l'ouvrant, de l'odeur singulière qui s'en exhalait, et, ayant presqu'aussitôt ressenti des vertiges, il tendit la lettre à son valet de chambre, qui éprouva le même malaise. L'indisposition de Charles fut assez grave, et Forget, son médecin, affirme qu'il lui fallut un mois pour faire disparaître entièrement les traces de l'empoisonnement (2). Hennequin raconte aussi qu'un gentilhomme français nommé De Besme, auquel on avait ôté le commandement de Saint-Dizier, à cause de ses rapports avec
(1) Y. Mémoires de Beauvau.
(2) Y. Mémoires de Forget, ma. de la bibl. pabl. de Nancy, no22.
Gaston, se rendit à Besançon afin d*assassiner le duc, et dans l'espérance qu'il serait plus tard récompensé d'avoir débarrassé la France d'un adversaire irréconciliable. Il ajoute que Charles, prévenu à temps des projets de ce gentilhomme, le laissa pénétrer dans sa chambre et lui dit : « Vous avez pris beaucoup de « peine pour vous voir au lieu où vous êtes ; je vous ai voulu c donner ce contentement, pour voir si vous auriez la résolution c de commettre l'attentat pour lequel vous portez ce poignard, c Allez, retirez-vous ; je vous pardonne, à condition que vous c ne paraissiez jamais devant moi (1). »
Quelques écrivains lorrains ont fait remonter jusqu'à Richelieu la responsabilité de ces criminelles tentatives. L'accusation esi certainement mal fondée ; mais, si on regarde le cardinal comme incapable d'avoir eu recours à de pareils moyens, on doit reconnaître qu'il ne montra pas le moindre scrupule sur le choix des instruments employés pour achever de soumettre la Lorraine.
A l'exception du Barrois-mouvant, de Nancy, Marsal, Jametz, Stenay et Lunéville, qui étaient occupées par des garnisons françaises, notre pays obéissait aux officiers créés par Charles IV, et les débris des régiments lorrains protégeaient encore les forteresses dont Louis XIII n'avait pas pris possession. La plus redoutable de ces forteresses était sans contredit, celle de la Mothe, dont les défenseurs pouvaient impunément faire des courses dans la Champagne et la Bourgogne. Comme elle était éloignée des grandes routes, et qu'elle ne gênait pas la marche des armées, le roi l'avait négligée d'abord ; mais il comprit plus tard la nécessité d'y mettre une garnison française, et lorsque Nicolas était prisonnier dans le palais ducal, après son mariage, on l'invita à prescrire au gouverneur de la Mothe de livrer la place dont Charles lui avait confié la garde. Nicolas céda, et, le
(1) V. Galmet, ibid., col. 283-285.
5 mars, le sieur de Villers, exempt des gardes, présenta an gouverneur, M. de Choiseul, marquis d'Ische, une lettre du prince, qui lui ordonnait d'abandonner la ville avec ses soldats. Ce dernier, devinant que Tordre avait été arraché par la menace, refusa d'y obtempérer et répondit qu'il ne reconnaissait pas d'autre duc de Lorraine que Charles IV. II s'attendit bien dès lors à être prochainement assiégé et résolut d'opposer une résistance mémorable. L'amour- propre des Lorrains avait été extrêmement froissé par la reddition des meilleures places de notre pays, notamment par la capitulation de Nancy, et M. de Choiseul voulut prouver que, s'ils avaient été conduits par un prince digne de les commander, ils auraient longtemps disputé la victoire.
La ville de la Mothe, construite sur une hauteur d'un accès très-difficile, avait été fortifiée avec beaucoup de soin ; sept bastions, réunis par de bonnes courtines, formaient l'enceinte, qui était de plus couverte par quelques ouvrages avancés ; l'arsenal était suffisamment pourvu, et les vivres ne manquaient pas ; mais on avait peu d'argent, et la garnison, en y comprenant les volontaires, ne comptait que deux cent quatre-vingts soldats. On y joignit quatre compagnies de milice bourgeoise, dont Teffectif total ne dépassait pas cent vingt hommes. M. de Choiseul fut heureusement fort bien secondé par MM. de Stainville, de Montarby, de Saint-Ouen, des Loges, de Germainvillers père et fils, Prinsay^ de la Bretonnière et des Buissons ; par M. de Watteville, officier suisse, et par les sieurs de Roncourt, d'illoud, CoUin et Guillot, qui commandaient les quatre compagnies bourgeoises. M. du Boys de Riocour, conseiller d'État, s'était enfermé dans la place pour y remplir les fonctions d'intendant civil, et il prit, de concert avec le gouverneur, toutes les mesures propres à empêcher le gaspillage des vivres, l'invasion des maladies contagieuses, les rixes et les désordres.
Le vicomte d'Arpajon, qui conduisait l'avant-garde française,
parut dans* les environs de la Mothe dès le 8 mars, et, s*étant approché pour faire une reconnaissance, manqua d'être emporté par un boulet. Pendant plus d'un mois, il n'y eut que des escarmouches insignifiantes. Les régiments d'infanterie de Rambuie,de Tonneins, de la Meilleraie, de Bussy, de Nanteuil, des Écossais, de Castel-Moron, de Noailles, de Vaubécourt et autres, ainsi que plusieurs compagnies de cavalerie^ occupaient les villages voisins de la Mothe et travaillaient à divers ouvrages destinés à resserrer la ville. Ils élevèrent sur la colline de Fréhaut un fort à quatre bastions, qui ne leur fut d'aucune utilité ; et, comme, du côté de l'ouest, le cours du Mouzon ne présentait pas un obstacle suffisant, on établit un barrage dans le lit de cette rivière afin d'inonder toutes les prairies. Une batterie fut constiuite à une assez grande distance des remparts, et, après avoir fait tirer, le 29 avril, quarante ou cinquante coups, le maréchal de la Force somma le gouverneur d'ouvrir les portes de la ville. M. de Ghoiseul réunit ses officiers pour en délibérer, et quelquesuns d'entre eux, n'espérant pas être secourus par Charles IV, semblaient pencher pour une capitulation honorable; mais le sieur de Watteville représenta avec tant de chaleur le déshonneur dont on se couvrirait en rendant, pour ainsi dire sans coup férir, une place aussi forie, que chacun vota pour la résistance. Le gouverneur annonça qu'il n'avait mis l'affaire en délibération que pour mieux apprécier la valeur de ses subordonnés, et il écrivit, le 1" mai, au maréchal de la Force, afin de lui notifier le résultat de la séance tenue par le conseil de guerre. On pensait que les attaques allaient devenir plus sérieuses, mais le maréchal s'éloigna, avec une partie de ses troupes, pour aller assiéger la ville de Bitche et laissa au vicomte d'Arpajon et au colonel Hepbum, écossais au service de France (1), le soin de
(1) Lob relations lorraines le nomment Esbron.
contiuuer le blocas. Il y avait presque continuellemeDt des escarmouches, dans lesquelles les Français perdirent souvent beaucoup de monde, tandis que les Lorrains, grâce à la connaissance qu*ils avaient du terrain, n'eurent ordinairement qu*un petit nombre de blessés. Les filles elles-mêmes voulurent montrer leur courage; elles descendaient sur les flancs de la colline couper rherbe destinée aux bestiaux, et les assiégeants ne les avaient que faiblement inquiétées. Un jour, seize filles, portant des armes sous leurs vêtements, et accompagnées d'une douzaine d'hommes déguisés en femmes, s'approchèrent tellement de la tranchée, que plusieurs Français en sortirent et s'élancèrent à leur poursuite. Elles feignirent de prendre la fuite, afin d'attirer les ennemis plus près de la place, se retournèrent tout-à-coup, les attaquèrent bravement, en blessèrent quelques-uns et contraignirent les autres à chercher un abri. Vingt-cinq mousquetaires français parurent alors, les chargèrent et les auraient probablement massacrées, si le gouverneur n'avait ordonné une sortie, qui leur permit de rentrer dans la ville, en rapportant trois d'entre elles blessées, dont une mortellement.
Le maréchal de la Force revint devant la Mothe, dans les premiers jours de juin, après avoir réduit la garnison de Bitche, et commença à foudroyer la place avec une formidable artillerie. Le premier coup de canon tua deux petits enfants, « qui faisoient c leurs jeux et leur ménage à la porte de leur maison >, sous les yeux de leur père, placé en sentinelle sur le bastion Le Duc. Et ce qui prouve combien était vif le patriotisme des habitants de la Mothe, c'est que le père ne voulut pas quitter son poste à la vue de cet affreux spectacle. Les Français, animés par la vigoureuse résistance qu'ils rencontraient et piqués d'un sarcasme du gouverneur, qui, surpris de la lenteur qu'ils mettaient dans leurs attaques, leur avait envoyé un tambour et un haut»bois, en les invitant à danser, puisqu'ils ne voulaient pas se battre, les Français, disons-nous, établirent sur la colline de
Chàtillon des pièces de canon, qui enfilaient les rues, et dont les projectiles, en général bien dirigés, percèrent la plapart des maisons et obligèrent les bourgeois à se réfugier dans les caves, avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Quelques jours après, le maréchal tira de l'arsenal de Nancy, qui était, selon les expressions de M. du Boys de Riocour, « rempli des plus rares € secrets que l'art militaire ait jamais inventez », trois mortiers, avec lesquels les assiégeants lancèrent dans la ville des bombes d'une grosseur extraordinaire (1). Ils y jetaient aussi des paniers, des pommes et des pots à feu, et M. de Riocour fait observer que c les trois batteries de Roche et de Châtillon n'estoient plus c que jeu au respect de semblables instrumens ». Les régiments de Noailles, de Nanteuil et de Hepburn, profitant d'un orage qui avait forcé les assiégés à s'abriter momentanément, essayèrent de se loger au pied des remparts ; mais une fusillade bien nourrie les empêcha d'exécuter ce dessein.
Le maréchal prescrivit de faire le siège dans les règles, et on construisit sept nouvelles batteries à cinq cents pas de l'enceinte. Elles ne tardèrent pas à ouvrir un feu terrible, et le gouverneur, voyant diminuer, chaque jour, le nombre de ses soldats, parvint à donner avis à Charles IV du danger que courait la ville. L'eau commençait à manquer, et M. de Choiseul, qui n'avait plus d'argent pour payer la solde de la garnison, fut contraint de frapper une monnaie obsidionale en cuivre, ofirant sur le droit deux C entrelacés et surmontés de la couronne ducale, et au
(1) Quelques historiens ont cru que les bombes avaient été inventées en Lorraine, et que les Français 8*en étaient servis pour la première fois au siège de la Mothe. C*est une erreur; les bombes étaient connues dès le XVI* siècle ; mais il est possible que cette invention meurtrière ait été perfectionnée par les artificiers lorrains. V. l'analyse d'un mémoire sur l'ancienneté des bombes et des mortiers dans le Recueil de l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres^ t. XXVII, Hist.^ p. 206 et suiv.
revers les mots: avt perevndvm avt vincendvm (1). Le duc avait promis de secourir promptement la ville, mais il était hors d*état de le faire, et les assiégés furent abandonnés à leurs propres forces.Vers la fin de juin, les Français avaient réussi, en sacrifiant leurs meilleurs soldats, à se loger au pied des remparts, et comme les batteries de siège avaient complètement ruiné les parapets et fracassé les gabions qu*on leur avait substitués, les Lorrains ne pouvaient plus paraître sur les murailles sans courir mille dangers. Ils ne laissaient pas néanmoins de faire un feu de mousqueterie bien soutenu, et de lancer sur les assiégeants une étonnante quantité de pierres, qui causaient souvent plus de dommages que les autres projectiles. Le P. Eustache, capucin, frère de M. de Choiseul, se distingua dans ce genre de combat. N*osant par scrupule toucher un mousquet, il aidait ses compatriotes à rouler des pierres sur Tennemi, et on assure qu'en moins de six heures il en jeta lui-même plus de six charretées sur le régiment de Tonneins.
Les Français avaient pratiqué différentes mines, dont ils attendaient un effet merveilleux, et quelques-uns de leurs chefs, pleins d'estime pour les assiégés, les en prévinrent, afin de les engager à ne pas continuer une résistance inutile ; mais ceux-ci, ne croyant pas que la place pût être minée, à cause de la dureté du rocher sur lequel elle était assise, ne tinrent aucun compte de l'avertissement. Le vicomte de Turenne, qui commençait sa carrière militaire, avait remplacé, à une des attaques, le marquis de Tonneins,fils du maréchal de laForce,et avait donné une meilleure direction aux travaux. Le mois de juillet s'écoula presque tout entier sans que le progrès des Français fussent bien sensibles ; mais, le 25, une mine fit sauter le bastion Saint- Ci) Cette monnaie obsidionale, la seule oui ait jamais été frappée dans notre pays, n^est connue que par la description de M. de Riocour, et on n'en a jamais pu recouvrer un seul exemplaire. V. cependant t. IV, p. 254.
Nicolas, et une colonne ennemie s*élnnça immédiatement sur la brèche et fat repoussée, après un long combat, dans lequel les débris de la garnison et de la bourgeoise firent des prodiges de valeur.
Ce fut le dernier acte de ce drame sanglant. Les assiégés commençaient à faiblir, et M. de Cboiseul n'était plus là pour ranimer leur courage. Le 21 juin, il avait été frappé par un éclat de boulet, au moment où il traversait le pont qui joignait un retranchement extérieur à la courtine élevée entre les bastions de Danemark et de Vaudémont. Le P. Eastache et quelques autres personnes qui le suivaient le relevèrent aussitôt, et il expira peu d'instants après. M. de Germainvilliers père, lieutenant du gouverneur, le remplaça ; mais, quoique ce fût un gentilhomme rempli d'honneur et de bravoure, il n'exerçait pas sur l'esprit des habitants et de la garnison le même empire que M. de Choiseul.
Le lendemain de l'assaut, M. de Germainvilliers réunit les officiers qui avaient survécu, et ils décidèrent unanimement que le moment de se rendre était arrivé. Le même jour, le maréchal de la Force et MM.de Stainville, Prinsay et de Saint-Oucn signèrent les articles de la capitulation. La garnison, qui ne se composait plus que d'une centaine d'hommes valides, obtint de sortir avec armes et bagages, tambours battants, mèche allumée et enseignes déployées, et fut conduite jusqu'à Jonvelle en Franche-Comté, à huit lieues de la Mothe. On autorisa les bourgeois à rester dans la ville où à la quitter; les volontaires eurent la permission de s'en retourner chez eux, et on leur donna même des chariots pour transporter leurs meubles (1).
M. de Riocour aurait bien voulu sauver une partie du Trésor des chartes qui se trouvait déposée à la Mothe, mais le maréchal s'y opposa. Au commencement de l'année lôSi, Charles,
(1) V. Histoire de la ville et des deux sièges de la Mothe ^ par M. du Boys de Riocour, p. 19-179.
déterminé à rompre définitivement avec Louis XIII, avait enjoint au secrétaire d'État Janin d'enfermer dans plusieurs coffres, et de faire conduire dans cette ville les titres les plus importants pour la décision des litiges que la Lorraine avait eus ou pouvait avoir avec la France. Les coffres furent ramenés à Nancy et confiés à Théodore Godefroi, qui commença à les inventorier le 18 septembre, en présence de l'ahbé de Gorze, fils naturel de Charles III, de Janin et du sieur Perrin, maître des requêtes, quel'onavait appelés pour représenter le duc de Lorraine (1). Godefroi, qui était un savant diplomatiste, ne tarda pas a deviner quel parti on pouvait tirer contre notre pays de ces titres anciens.
c On y recongnoistra, disait-il dans un rapport adressé au c cardinal de Richelieu, les droits de souveraineté, de jurisdic* c tion et féodalité de nos roys au bailliage de Bar et es chaste!- € lenies de la Marche, Chastillon-sur-Saosne, Conflans-en- € Bassigny, Gondrecourt, la Mothe et autres seigneuries, où il € y a environ cent cinquante villes, bourgs et villages, lesquelz « on tient que les ducs de Lorraine se sont efforcez d'usurper € sur nos roys de diverses manières. Comme aussi l'on y c remarquera les droits sur Neufchastel-sur-Meuse (vulgairec ment dict Neufchasteau en Lorraine), Chastenoy, Montfort, € Frouart, Passavant-en-Vosges et Chastel-sur-Moselle, qui
< sont cent villes, bourgs et villages* Et encore ceux de souve- € raineté et propriété sur Espinal. Plus les droits de propriété
< appartenans à Sa Majesté au duché de Bar, au marquisat de
< Pont-à-Mousson, et autres seigneuries qui sont du ressort du
< parlement de Sainct-Mihiel, qui consistent du moins en plus « de quatre cents villes, bourgs et villages. Et davantage plu- € sieurs titres et mémoires de Tordre observé en la succession
(1) On trouve une copie de cet inventaire, qui est fort abrégé, dans le cartulaire de la bibliothôqae publique de Nancy, p. 1247-
« des duchez de Lorraine et de Bar, pour suivant cela se gou- € vemer pour acquérir, le plus seurement que faire se pourra» € les droicts de ceux qui y auront le plus apparent droict, € soyent masles ou femelles ; ainsy qu'il s'est faict cy-devant, « pour la Champagne et la Bretagne, de ceux des maisons « d'Evreux et de Blois... L'on y trouvera aussy visiblement les « intelligences et conspirations des derniers ducs de Lorraine « avec les roys d'Espagne pour semer et entretenir des divisions € et guerres civiles en France, soubs prétexte de religion, ruiner c la maison royale, et ensuite s'approprier le royaume en tout € ou partie. » « Outre cela, ajoutait Godefroi, l'on y découvrira « la vraye origine de la maison de Lorraine, que l'on nous veut € faire accroire estre issue de Charlemagne, pour luy attribuer « droict au royaume de France sur celle de Hugues Capet; au « lieu qu'elle vient d'un Gérard comte d'Alsace, entre Strasc bourg et Basic, qui fut investy du duché de Lorraine, en l'an « 1048, par l'empereur Henri III (1). »
Godefroi conseilla de faire un second choix parmi les pièces qui étaient restées à Nancy, de prendre celles qui étaient favorables aux prétentions de Louis XIII et de les transporter à Paris, avec les titres que l'on avait ramenés de la Mothe, afin de pouvoir les inventorier et les étudier à loisir. Il reçut bientôt l'autorisation nécessaire et fit conduire en France, sous escorte, douze ou treize grands coffres renfermant ces précieuses dépouilles, qui furent déposées à la Sainte-Chapelle. Les érudits français en tirèrent les matériaux d'ouvrages importants, dans lesquels la généalogie de la maison ducale fut établie sur des preuves irréfragables, et c'est au pillage du Trésor des chartes que la Lorraine dut la connaissance exacte des commencements de son histoire.
Après la chute de la Mothe, toute résistance sérieuse cessa
(1) V. une copie de ce rapport ibid., p. 1413-1416.
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dans notre pays. Il n'y eut plus que des escarmouches entre les troupes du roi et les paysans, qui, chassés de leurs demeures dévastées et brûlées, s'enfoncèrent dans les forêts et firent, peu* dant quelques mois, une guerre de partisans plus gênante que dangereuse pour Tennemi. On montre encore dans la forêt de Saint-Ouen, près de Bulgnéville, un chêne, trois ou quatre fois séculaire, qui servait de point de ralliement aux Lorrains pendant le siège de la Mothe, et que Ton nomme pour cette raison le chêne des partisans.
Souvent leurs courses dégénérèrent en brigandages dont nos ancêtres eurent à souffrir plus que les Français, et la misère générale s*accrut dans une proportion alarmante. La peste éclata de nouveau dans différents endroits, régna dans la ville de Nancy, depuis le mois de mars jusqu'à la fin d'octobre, et y exerça d'assez grands ravages, puisque la paroisse Saint- Sébastien perdit, en 1634, six cent quatre-vingt-deux personnes.
D'un autre côté, les nombreux régiments destinés à tenir en brille la Lorraine et le Barrois y vivaient comme en pays ennemi, sans que les généraux se missent en peine de réprimer de pareils désordres, et une ordonnance que le roi publia, le 1*' décembre, dans le but de faire disparaître les abus les plus criants, n'eut pour ainsi dire aucun résultat (1).
Louis XIII avait néanmoins intérêt à ne pas s'aliéner tout-à-fait l'esprit des Lorrains ; car, non content de confisquer le Barroismouvant et les autres domaines qui relevaient de la couronne de France, il avait résolu de s'approprier la Lorraine elle-même, et il commença par y faire rendre la justice en son nom. Laissant le Barrois-mouvant dans le ressort du Parlement de Paris (2), il
(1) V. le Recueil de Franc, de Neufch., seconde partie, p. 51.
^2) Rogéville (Jurisprudence des tribunaux de Lorraine, p. ix) prétend que le Barrois-mouvant fut placé dans le ressort de la Ck>ur des Grands-Jours,, mais Tédit du 17 septembre 1634 nous semble contenir une disposition contraire.
décida, le 17 septembre, que la Cour des Grands-Jours, dont les membres, à Texception du procureur-général, Jean Bourgeois, araient eu la faiblesse de lui prêter serment de fidélité, conserverait sa juridiction sur le Barrois-non-mouvant ; il créa à Nancy un Conseil souverain, composé de deux présidents, dix-sept conseillej'S, un avocat-général, un procureur-général et un greffier, et il lui attribua c la connoissance de toutes affaires c civiles, criminelles, de police, de domaine, impositions, aides, c tailles, finances et toutes autres généralement quelconques, c dont le conseil d'estat, parlement de Sainct-Mihiel, chambre c des comptes, cour des aides et autres juges souverains ci- « devant establis audict pays de Lorraine souloient connoistre i. On obligea les baillis, leurs lieutenants et les divers juges inférieurs à venir prêter serment de fidélité devant le nouveau Conseil, qui fut chargé d'exiger des gentilshommes, ecclésiastiques c et autres ci-devant sujets du Duc de Lorraine », la prestation d'un serment conçu en ces termes: «Je jure et « promets à Dieu de bien et fidèlement servir envers tous et « contre tous le Roy de France, mon souverain seigneur, à cause « de son duché et pays de Lorraine (ou de son duché de Bar et « pays de Barrois), et de ne rien entreprendre contre son ser- « vice, ni contre la seureté et conservation des villes et places « des dicts duché et pays en l'obéissance de Sa Majesté, mais « de lui obéir et à ses ministres et officiers, ainsy que bons et « loyaux sujets doivent faire ; ainsy je le jure et promets de « cœur comme de bouche, sans aucune exception, subtilité, ni « évasion mentale » (1).
Le Conseil souverain, à peine installé, prescrivit de substituer le nom de Louis XIII à celui de Charles IV dans les prières publiques, et se mit en devoir de faire prêter serment aux fonc-
(1) V., dans Rogéville, Dict, des Ordonn., t. I, p. 408-414, Tédit portant création du conseil souverain et d'autras pièces relatives au même sujet.
tioimaires et aux simples particuliers. Beaucoup de magistrats et d*autres officiers, craignant de perdre leurs emplois, consentirent à ce que Ton demandait, et ils alléguèrent, pour justifier leur timidité, qu'ils craignaient, en se retirant, de livrer leurs charges à des ayenturiers français, dont les principes et les mœurs n'auraient présenté aucune garantie. Mais quand le Conseil s'adressa aux particuliers, il rencontra une résistance invincible. L'opposition ne fut pas moins grande, lorsqu'on entreprit de lever en Lorraine trente-six mille neuf cents livres tournois que le roi avait imposées pour les gages des membres du Conseil. Comme les exécutions militaires étaient sans force contre des gens qui n'avaient plus rien, on ne réussit pas à faire contribuer les paysans, et on fut obligé de répartir la s<mime sur les principales villes, en déclarant que les maires et les échevins seraient responsables du payement (1).
Quelques gentilshommes furent les seuls Lorrains que ne révolta pas l'usurpation de Louis XIU. Ils ne pouvaient pardonner à Charles IV d'avoir supprimé les États- Généraux et porté atteinte à la juridiction des Assises, et ils demandèrent au roi de conserver ce tribunal. Le monarque ne jugea pas à propos de faire droit à leur requête, mais, pour ne pas les mécontenter, il en admit plusieurs dans le Conseil souverain qu'il venait de créer (2).
Tous les actes de Louis annonçaient la volonté la mieux arrêtée de ne plus conclure aucun arrangement avec le duc de Lorraine. Dès le 5 septembre, le Parlement de Paris avait, sur les conclusions du premier-avocat-général, Jérôme Bignon, rendu un arrêt qui déclarait le mariage de Gaston et de Marguerite c non valac blement contracté, et pour l'attentat et rapt commis par ledict
(1). V. idem, ibid., p. 414.
(d) Notamment M. d*Uaraucoart de Chambley. V. Rogovillei ibid., p. 418.
« duc Charles », par le cardinal Nicolas-François et parla princesse de Phalsbourg, les bannissait à perpétuité du royaume de France, prononçait la confiscation des biens qu*ils y possédaient, et ordonnait qu*il serait élevé, sur une place de la ville de Bar, une pyramide, dont l'inscription rappellerait la félonie de Charles IV et la vengeance que Ton en avait tirée (1). Lorsque Tarrèt du Parlement fut communiqué au duc, ce dernier ne put retenir Texplosion de sa colère. « Il jura, dit le chancelier le ff Moleur (2), qu'il puniroit telle insolence sur tous les mangeurs c de papier, et depuis ne parut trop fester gens de nostre « habit. ».
Fatigué de Tinaction dans laquelle il vivait depuis plusieurs mois, il avait quitté la Franche-Comté, le 14 juin pour se rendre en Allemagne, après avoir laissé à quelques-uns des officiers qui l'avaient accompagné dans son exil Tordre de secourir la ville de la Mothe (3). Le cardinal de Richelieu avait invité les cantons suisses à refuser le passage au duc de Lorraine, et Ton faisait si bonne garde sur leurs frontières, que Charles, craignant d*y ctie arrêté, prit le chemin de la Savoie et de Tltalie. Il partit de Milan avec le cardinal Ferdinand, qui conduisait une armée espagnole et italienne destinée à renforcer celle de TEmpereur, et il assista d*abord au siège de Ratisbonne. L'électeur de Bavière, général de la ligue catholique, avait tant d'estime pour les talents militaires de Charles, qu'il offrit de lui résigner son commandement, ce que le duc s'empressa d'accepter; et il fut reconnu en cette qualité, le 4 septembre, par l'armée de la ligue, qui, de concert avec les troupes impériales, assiégeait la petite ville de Nœdlingen.
(1) Les sieurs de la Nauve, conseiller, et Montauban, substitut du procureur-général, se rendirent à Bar-le-Duc, le 22 septembre, pour faire exécuter Tarrêt.
(2) Cité par Chevrier, ibid., p. 105.
(3) Cet ordre ne put être exécuté.
Les Suédois, gaidés par Bernard duc de Saxe-Weimar et le comte de Horn, occupaient une forte position dans le voisinage et inquiétaient continelleroent les Impériaux. Une bataille générale s*engagea le 5 septembre et ne finit que le lendemain. Les Suédois et leurs alliés essuyèrent une défaite complète. Quinze mille hommes demeurèrent sur la place ; quatre mille prisonniers, soixante pièces de canon et cinq cents drapeaux ou cornettes furent les trophées de cette victoire, dont Thonneur fut attribué en partie aux savantes manœuvres du duc de Lorraine. Le comte de Hom et le général Kratz tombèrent au pouvoir de celui-ci^ qui les traita avec générosité, quoiqu'il eût plus d*un grief contre eux. L'Empereur lui écrivit pour le féliciter et le remercier, et il ne craignit pas même d'ajouter qu'il devait son salut à Charles, si toutefois l'on s'en rapporte au témoignage d'un historien lorrain (1).
Le duc, enivré de sa victoire, chargea le baron de Clinchamp, un de ses gentilshommes, d'aller à Bruxelles présenter à Gaston quelques-uns des drapeaux enlevés à Nœrdlingen, et le baron eut la hardiesse de traverser Paris. Le roi, qui en fut instruit plus tard, témoigna son mécontentement de cette espèce de bravade, et Richelieu assura qu'il aurait fait pendre l'envoyé, s'il avait pu le saisir (2).
Le cardinal n'avait pas perdu un instant pour réparer un désastre qui, sans atteindre directement la France, était néanmoins de nature à déjouer tous les calculs de Louis XIII. Le roi promit de mettre une armée à la disposition des Suédois et de continuer les subsides qu'il leur payait depuis quelque temps. Avant la fin de la campagne, cette armée, commandée par le cardinal de la Valette, opéra sa jonction avec les débris des troupes protestantes et arrêta les progrès des Impériaux, qui avaient repris la plupart des villes de la Souabe et de la Franconie.
(1) V. Chevrier, ibid., p. 106* (S) V. idem» ibid», p. 107.
Malgré une aussi f&cheuse intervention, Charles IV formait les plus vastes desseins. Il comptait rentrer prochainement en vainqueur dans ses propres États et les agrandir aux dépens de ses voisins. Un écrivain allemand dit que, sur la fin de Tannée 163/i, le duc ordonna de frapper une monnaie ()>fenning), ou plutôt une médaille, portant au droit la légende suivante :
CAROLVS REX AVSTRASIiB, DVX WVRTENBERGENSIS ET MONTISBELU-
GARDi, LANDGRAVivs ALSATiiB ; et sur le revcrs les mots hareo et HABEBO, qui renfermaient une allusion à ses futures conquêtes (1). Il est douteux que la médaille en question ait jamais existé (2); mais il est probable que Charles n*aurait pas manqué de se faire proclamer roi, si la Providence lui avait permis de réaliser ses projets ambitieux. Depuis nombre d*années^ on faisait en Lorraine de fréquentes allusions à la résurrection du royaume d*Austrasie (3). Le P. Jean Sauvage donnait à son panégyrique de Henri II le titre de Zodiaqve sacré dv grand soleil d'AuS" trasie; Tépitaphe du sieur d*Artigotty, grand-chambellan de Charles III, désignait ce prince par le titre de c Chef des Austrasiens :» (&); enfin, le poète Humbert, dans la description rimée du Combat à la barrière, ne craint pas d'appeler Charles IV c le triomphant monarque de la Lorraine », et de lui
dire:
c Et Mars auroit en vain sa valeur occupée
c Pour débattre le prix
c A celui qui ne tient que de Dieu son épée » (5).
(1) V. Sefd^reibung Sottrlnflen unb Scwoçen } Francfort et
Leipsick, 1690.
(2) On n*en a jamais vu aucun exemplaire en Lorraine.
(3) Charles III avait, comme on Ta vu, adopté la devise suivante: Et adhuc spes durât avorum.
(4) Cette épitaphe était, comme nous Tavons dit, placée dans l'église des Cfordeliers de Nancy. V. t. IV, p. 285, note 1.
?>) V. aussi le Rect^eil des poésies populaires de la Lorraine ^
Plein de ces idées extravagantes, le duc n'avait pas voulu se contenter des officiers que Ton avait vus à la Cour de ses prédécesseurs ; il avait créé la charge de chancelier (1) et conféré ces éminentes fonctions à un jurisconsulte médiocre, le sieur Le Moleur, qui rachetait par sa souplesse ce qui lui manquait du côté de la science. Quand Thiver interrompit les opérations militaires, Charles s'établit à Ulm, où, désirant encore agir en souverain, quoique ses duchés fussent presque entièrement envahis, il installa un Conseil d*État auquel il confia provisoirement le soin de juger les procès que beaucoup de Lorrains portaient devant cette juridiction lointaine, pour ne pas comparaître devant les tribunaux français (2). Le duc fournit bientôt à ses sujets le moyen de plaider plus près de chez eux. Quelques-uns des magistrats de la Cour des Grands-Jours se repentirent d'avoir prêté serment au roi, quittèrent Saint-Mihiel et vinrent trouver Charles IV, qui leur adjoignit plusieurs membres de son Conseil et forma de la sorte une nouvelle Cour souveraine, composée de deux présidents, douze conseillers et deux procureurs-généraux, un pour la Lorraine et l'autre pour le Barrois. Il envoya cette Cour dans la petite ville de Sierck, d'où l'ennemi avait été chassé, et l'on y vit affluer les plaideurs. Malgré la surveillance de la police française, les arrêts de la Cour souveraine étaient signifiés et exécutés en Lorraine comme si le duc eût encore été le maître, et le patriotisme de nos ancêtres attira de nouvelles rigueurs sur leur malheureux pays.
Les fatigues de la campagne de 163/i causèrent à Charles une maladie dangereuse. Lorsqu'il en fut attaqué, il était à Fribourg en Brisgau, tout occupé des préparatifs d'une expédition qu'il
(1) V. Rogéville, ibid., 1. 1, p. 185.
(2) Ce Conseil avait été organisé dès le 14 janvier 1634, V. le registre des Lettres-Patentes pour les années 1632-1634, folio 200 V.
comptait diriger lui-même contre l'armée française qui tenait la Lorraine sous le joug. Le mal fit en peu d'heures des progrès si rapides que le bruit de la mort du prince se répandit parmi ses troupes, et pour les détromper, il fallut admettre près de lui M. de Lisseras d'Ademy, capitaine des gardes. La convalescence de Charles fut longue et pénible, et il n'était pas rétabli lorsque Besme, ce gentilhomme français dont nous avons déjà parlé, fit pour l'assassiner une seconde tentative aussi infruc^ tueuse que la première.
Ce fut seulement le 30 mars que le duc franchit le Rhin, avec une armée formée de quelques faibles régiments lorrains, de troupes allemandes, de Hongrois et de Croates que l'Empereur avait mis à sa disposition, et dont l'obéissance était problématique. Il traversa précipitamment l'Alsace, avec le dessein de surprendre la ville de Remiremont, où le maréchal de la Force avait placé le régiment de Batilly, qui se gardait avec beaucoup de négligence. Malheureusement, le prince rencontra près de la ville un régiment d'infanterie, que le maréchal destinait à en renforcer la garnison. Une partie de ce corps fut taillée en pièces, mais le reste se jeta dans Remiremont, et le coup fut manqué.
Louis XIII prenait à la h&te les mesures qu'il jugeait nécessaires pour protéger ses conquêtes ; pendant que le maréchal de la Force descendait en Alsace pour combattre le duc de Lorraine et tâcher de le repousser au delà du Rhin, le cardinal de la Valette rassemblait, près de Langres, une seconde armée destinée à couvrir la Champagne et la Bourgogne, et le prince de Condé venait se mettre à la tête des troupes qui devaient maintenir les Lorrains dans la soumission. Le prince n'arriva dans notre pays que vers la fin d'avril et il put remarquer, sur sa route, tous les symptômes d'une insurrection prochaine. Il résolut de la prévenir en intimidant les hommes les plus connus pour leur patriotisme ; le 10 mai| il ordonna d'informer d'office
contre les personnes qui entretenaient des intelligences avec Charles IV, et, le 12, il enjoignit aux ecclésiastiques, en les menaçant de saisir leur temporel, de faire des prières publiques pour le roi et pour le succès de ses armes, de le qualifier de leur légitime seigneur, et d'adresser au peuple des instructions où l'on recommanderait l'obéissance et la tranquillité. Le 26 avril, le Conseil souverain de Nancy avait prescrit, sur la requête du procureur-général, de mettre sous séquestre les biens de tous les individus qui n'avaient pas prêté serment de fidélité à Louis XIII, et les religieux originaires de diverses contrées et à qui il répugnait de se lier envers un prince étranger furent exposées à mille avanies (1).
Le duc de Lorraine et le maréchal de la Force s'observèrent pendant quelque temps, sans oser engager une action. L'armée de Charles souffrait beaucoup du manque de vivres, et le prince, pour faire prendre patience aux bandes indisciplinées qui le suivaient, leur promettait de les mener faire la vendange dans les environs de Paris. Ayant enfin reçu les renforts qu'il attendait et craignant d'attaquer le maréchal, lequel occupait une position inaccessible, il décampa sans bruit, le 2li mai, et se dirigea vers le Rhin. L'armée française inquiéta sa retraite, et l'arrière-garde de Charles, commandée par le colonel de Mercy et presque entièrement composée de soldats allemands, fut culbutée. Le duc se retira momentanément à Brisach, et, ayant été joint par Jean de Werth, dont le nom devait devenir si fameux, il résolut de ressaisir l'offensive. Jean de Werth, à la tète d'un bon corps de troupes et conduit par d'excellents guides, entra dans les Vosges, surprit à Saint-Dié vingt-deux compagnies d'infanterie française, lesquelles furent très-maltraitées, et fit subir le même sort à cinq compagnies de cavalerie qui étaient
(1) V. le RêCiêetl de Françùii dé Neufshâteau^ seconde partie» p. 58 et 54.
logées à Raon-rétape et qui perdirent lears drapeaux. Le duc, précédé d'an détachement sous les ordres du colonel Bonenfant et du lieutenant-colonel La Porte, pénétra à son tour dans les Vosges, avec les Hongrois, les Croates, un régiment de dragons et un régiment de cavalerie légère, et se posta entre Épinal, où se trouvait le maréchal de la Force, qui avait abandonné TAIsace avec promptitude, et Remiremont défendu par quinze compagnies du régiment d*infanterie de Normandie. Quelques jours après, Charles, ayant été rallié par son infanterie, attaqua Remiremont avec vigueur. Les soldats qui en formaient la garnison avaient dit, par bravade, qu'ils n'avaient besoin que de Tabri de quatre haies pour résister aux assaillants, mais ils ne tardèrent pas à changer de langage, et, voyant que le duc ne consentait pas à leur accorder une composition honorable, ib déclarèrent qu'au moment de l'assaut ils enfermeraient les chanoinesses et les principaux bourgeois dans le cloître et incendieraient cet édifice. Les chanoinesses très effrayées obtinrent la permission de faire connaître à Charles le danger qu'elles couraient, et le prince, pour les rassurer, signa immédiatement la capitulation présentée par les Français.
Il resta pendant six semaines à Remiremont, où il avait établi un camp retranché, pour attendre, dans cette position avantageuse, l'arrivée des secours que l'Empereur lui avait promis, et l'insurrection que l'on préparait en Lorraine. Il essaya plusieurs fois d'attirer en rase campagne son adversaire, qui s'obstinait à ne pas sortir d'Épinal, et, pour ne pas perdre de temps, il envoya des officiers de confiance assiéger divers châteaux, dont la possession pouvait favoriser les opérations qu'il projetait. Les châteaux de Fontenoy et de Vaubexy furent de ce nombre, et un des petit-fils du maréchal de la Force, ayant voulu reprendre le dernier, trouva la mort au pied de ses murailles. Le maréchal, malgré l'envie qu'il éprouvait de venger ce jeune homme, fut obligé d'évacuer Épinal et de se replier sur Lunéville, parce que
les paysans s'étaient sonlevés derrière loi, interceptaient les convois et massacraient les soldats isolés et même les petits détachements (1).
Charles IV, au lieu de poursuiyre Tennemi, se dirigea vers Rambervillers, investit cette place, laquelle dépendait du temporel de Metz et renfermait une garnison de sept cents hommes, força les Français à capituler et permit aux bourgeois de se racheter du pillage, moyennant une somme assez considérable. Il se fortifia dans ce poste, qui couvrait une des principales entrées des Vosges, et tâcha de rendre générale Tinsurrection des Lorrains. Un de ses officiers pénétra dans le baillage de Vaudémont, appela tout le monde aux armes et fut bientôt à la tète de hait cents hommes d'infanterie et trois cents cavaliers. M. de Leymont s'avança jusque dans le Barrois, et en y allant tailla en pièces, près de Pont-Saint-Vincent, une colonne française composée de trois cents hommes de pied et d'une centaine de chevaux. M. de Lénoncourt, ancien bailli de Saint-Mihiel, leva, de son côté, l'étendard de la révolte, assembla seize cents hommes, dont quatre cents cavaliers, et s'empara de la ville que nous venons de nommer. Il ne resta bientôt plus aux Français que les lieux occupés par des garnisons, et les communications entre les différents corps furent coupées, ou du moins rendues très-difficiles.
On faisait partout des levées pour l'armée lorraine ; on mettait en état de défense les châteaux les plus solides, et on y amenait du blé et des munitions de guerre. Si le duc avait su profiter du premier moment d'enthousiasme, il aurait probablement réussi à rejeter les Français au-delà de la Meuse; mais il resta deux mois et demi à Rambervillers et donna de la sorte au roi le temps de réunir de nouvelles troupes. On attribua la longue
(1) V. Hugo, ibid.; Ouillemin, ibid.; Mémoires de Beauvau ; Calmet, ibid., col. 805-310 ; M. d*Haus8onville, ibid , t. Il, p. 81-87.
inaction d*un prince natarellement si remuant à la présence da comte de CoUoredo, commissaire impérial, qui conseillait sans cesse de temporiser et d'attendre des renforts que Ton ne voyait jamais arriver.
Les hostilités recommencèrent avec le mois de septembre. Le duc d'Ângoulême partit de Nancy, avec huit ou dix mille hommes, afin de reprendre Saint-Mihiel. M. de Lénoncourt n'avait pour défendre la ville que deux régiments d'infanterie : le sien et celui de M. de Salin, et un régiment de cavalerie, moitié chevau-légers et moitié dragons. Le duc d'Angoulème le somma de se rendre, et, n'ayant pas obtenu de réponse, il tenta de se loger dans le faubourg Saint-Thiébaut ; mais les Lorrains y mirent le feu, et les Français, après avoir perdu quelques hommes dans des escarmouches, se décidèrent à opérer leur retraite (1). M. de Lénoncourt aurait dû en profiter pour quitter Saint- Mihiel et se jeter dans Pont-à-Mousson, comme Charles IV l'avait conseillé; car, le 10 septembre, M. de Vaubécourt parut avec des troupes françaises et fut rejoint, peu de jours après, par le comte de Soissons, qui commandait un autre corps. Les deux généraux ennemis s'approchèrent de la ville le 25 septembre. Il y eut de petits combats entre leur cavalerie et celle de M. de Leymont, qui était accouru avec ce qu'il avait pu réunir de soldats; mais il se retira, le 27, et emmena même avec lui le régiment de cavalerie de M. de Lénoncourt. Le 28, les Français dressèrent leurs batteries, et ils canonnèrent la place, le 29, avec tant de succès qu'ils pratiquèrent, le même jour, trois larges brèches. Le lendemain, Louis XIII arriva avec un troi-
(1) En s'en retournant, ils attaquèrent le château de Mandresaux-Quatre-Tours, qui fut courageusement défendu par François Mauliean, colonel de cavalerie, bien que sa garnison ne comptât que dix-huit hommes. Après un siège de plusieurs jours, elle obtint une capitulation honorable et sortit tambour battant et mèche allumée. Y. Calmet, Notice^ 1. 1, col. 720.
siëme corps d'année. Les boorgeois, redoutant les suites d'un assaut, invitèrent le gouverneur à demander une composition, et, sur son refus, abandonnèrent leurs postes et envoyèrent le curé et le sieur Barrois, avocat, supplier le roi d'épargner la ville et offrir une grosse somme pour éviter le pillage. Comme M. de Lénoncourt ne tenait aucun compte de leur démarche et se préparait à soutenir Tassant, les habitants détournèrent le cours d'eau qui faisait mouvoir le moulin à poudre, en sorte que, les soldats manquant de munitions, il fallut se résoudre à capituler. Les généraux français étaient extrêmement irrités de ce qu'une aussi mauvaise place leur avait opposé une pareille résistance, et de ce qu'un boulet avait fracassé une roue du caresse de Louis XIII et mis en péril les jours précieux de ce grand prince; il n'en fallut pas davantage pour rendre la négociation extrêmement difficile. Enfin, le sieur de Vassan, maitre-d'hôtel du roi, vint annoncer verbalement que la bourgeoisie serait protégée, et que la garnison pourrait se retirer, à l'exception de dix officiers, que le monarque voulait conserver comme prisonniers de guerre, et dans le nombre desquels ne seraient pas compris MM. de Lénoncourt, de Salin et Malclerc, sergent-major d'un des régiments lorrains. Ces conditions furent acceptées, mais lorsque les portes eurent été livrées au régiment des gardes françaises, on déclara aux assiégés que le sieur de Vassan avait outrepassé ses pouvoirs, et que le roi ne ratifiait pas les promesses de ce gentilhomme. Louis, ayant fait amener M. de Salin, lui reprocha vivement d'avoir essayé de résister dans une ville qui n'était pas tenable. c Si Votre Majesté, lui répondit le captif, avait commandé à un gentilhomme de défendre un moulin à vent, et qu'il ne l'eût pas fait, Votre Majesté l'aurait fait décapiter. Son Altesse, mon maître, m'en eût fait autant, si j'avais manqué à lai obéir. » MM. de Lénoncourt et de Salin furent immédiatement conduits à la Bastille; les autres officiers furent envoyés comme prisonniers dans différentes villes, et on con-
damna aux galères ceux des soldats qui ne réassirent pas à s'échapper (1).
Les murailles de la ville et du château furent rasées, et les bourgeois condamnés à payer cinquante mille écus d'or au soleil pour racheter leurs vies et leurs biens (2). Le roi supprima le Parlement et attribua sa juridiction au Conseil de Nancy (3), par une déclaration datée du mois d'octobre, et dont le préambule est un véritable réquisitoire contre les habitants de Saint-Mihiel. c Ils avoient entre tous receu de plus signalez témoignages de c nostre affection, dit le monarque, leur ayant, par une faveur c très-particulière, conservé la dignité et la prérogative du c siège de la justice souveraine, Nous promettant qu'ils donnec roient l'exemple d'obéissance et de fidélité à ceux auxquels c ils donnoient des loix. Mais leur déloyauté a esté si grande, et c leur ingratitude si extrême, que toumans nos bienfaits en c injures, ils ont les premiers authorisé par leurs actions la c rébellion, ont appelé et receu dans leur ville nos ennemis, c ont joint leurs armes avec les leurs, et ont violé le respect c qu'ils Nous doivent en la personne du gouverneur que « Nous leur avions laissé pour les commander sous nostre c authorité (&). »
Charles IV restait toujours immobile dans son camp de Rambervillers, quoiqu'il eût sous ses ordres dix-huit ou vingt
(1) Relation du siège de Saint-Mihiel imprimée dans Calmet» ibid., col. 811-816.
(2) lU furent obligés d'emprunter cette somme, et ils en payaient encore les intérêts vers la fin du règne de Léopold.
S) Cette attribution n*eat aucun effet, et, comme les Lorrains stinèrent à ne pas plaider devant le Conseil souverain de Nancy, le roi en prononça la suppression, deux années plus tard, et en réunit le ressort à celui au Parlement de Metz, qui avait été transféré dans la ville de Toul, en 1636. Y. Rogéville, Dict. des Ordonn,, t. I, p. 416-419.
(4) La déclaration est imprimée dans Rogéville, ibid., p. 415 et
mille hommes, dont moitié de cavalerie; néanmoins, Jean de Werth, à la tète d*ane colonne mobile, fit plusieurs excursions dans le plat-pays, surprit divers détachements français et enleva, près de Gondre ville, un convoi considérable escorté par vingUquatre compagnies d'infanterie, qui furent dispersées. Le maréchal de la Force, ayant été rallié par quatre mille gentilshommes de Tarrière-ban, quitta Lunéville et vint présenter la bataille au duc de Lorraine, qui refusa de sortir de ses retranchements. Le maréchal, n*osant Yj attaquer, assiégea le château de Moyen, dans Tespérance que le duc essayerait de le dégager; mais Charles ne fit aucun mouvement (1), et le maréchal, dont les communications étaient interceptées^ fut obligé de battre en retraite.
Charles IV apprit, au commencement d'octobre, que le comte de Gallas, un des généraux de T Empereur, avait levé le siège de Deux-Ponts et remontait la vallée de la Sarre. Il avait suivi, pendant quelques jours^ Tarmée franco-suédoise commandée par le cardinal de la Vallette et par le duc de Saxe-Weimar, et s*était ensuite emparé de Vaudrevange, qu*il livra au pillage, bien que cette ville appartint an duc de Lorraine. Ce dernier, formant aussitôt le dessein d'opérer sa jonction avec les troupes impériales, partit, le k octobre, avec le duc d'Elbeuf, ses domestiques et trente hussards hongrois, traversa une partie du temporel de Metz et du bailliage d'Allemagne, rencontra Gallas, le 5, à deux lieues de Sarreguemines , et obtint ce qu'il désirait. Mais, comme la jonction projetée était difficile en présence de l'armée ennemie, répandue dans les environs de Metz, Charles appela à lui toute sa cavalerie, y réunit celle de Gallas et
(1) Le sieur d'Arbois de ICaffévillers, qui commandait à Moyen, fut obligé de capituler, après une honorable résistance, et fut conduit à Rambervillert» avec sa garnison. Le texte de la capitulation, qui fut très-avantageuse pour les Lorrains, est imprimé dans fo JihMmal de la Société cT Archéologie lorraine^ an. 1856, p. 6 et 7.
s'avança jusqu'à Boulay, afin de masquer le mouyement de concentration qui allait s'opérer. Ce mouyement réussit, et les armées impériale et lorraine campèrent ensemble auprès de Viviers, d*où on avait chassé la garnison française. Le cardinal de la Vallette et le duc de Saxe-Weimar vinrent alors se poster, le premier à Nomeny, le second sur la montagne d'Amance ; et le duc de Lorraine, averti par les paysans, quitta sur le champ Viviers et s'établit, avec les troupes de Gallas, sur la rive droite de la Seille, entre Manhoué et le moulin de Chambille, où se trouve un des gués de la rivière. On s'observa pendant longtemps, sans oser engager une action dont les résultats pouvaient être si graves, et Charles IV essaya vainement de vaincre la circonspection de Gallas. Dans les derniers jours d'octobre, les Français et les Suédois décampèrent et se dirigèrent vers Saint-Nicolas-de-Port. Les deux corps placés sous les ordres du maréchal de la Force et du duc d'Ângoulème s'approchèrent aussi du même lieu, tandis que leurs adversaires traçaient leur camp dans les vastes plaines qui s'étendent depuis Haraucourt jusqu'auprès de Vie.
La réunion d'une si grande multitude de soldats et d'aventuriers fut fatale à la ville de Saint-Nicolas. Les deux partis se sont réciproquement accusés des horreurs qui y furent commises pendant les premiers jours de novembre ; mais certaines circonstances ne permettent pas de douter que des bandes appartenant à l'armée du duc de Saxe-Weimar n'aient donné le signal du désordre et commencé le pillage. Saint-Nicolas avait^ comme nous l'avons vu, dix mille habitants, et leurs richesses devenues véritablement proverbiales, étaient bien de nature à tenter l'avidité de la soldatesque. Le & novembre, quelques centaines de cavaliers entrèrent dans la ville, pénétrèrent dans les maisons de belle apparence, s'emparèrent des objets précieux qu'ils purent trouver, enfoncèrent les portes de l'église, volèrent les vases sacrés et profanèrent les Saintes Espèces. Cet édifice
devint le théâtre des scènes les plus affligeantes ; les brigands 7 conduisaient, à chaque instant, des bourgeois notables et les frappaient à coups de sabre et de nerfs de bœuf pour les cou* traindre à découvrir Targent qu'ils avaient caché. On eut bien du mal à sauver plusieurs jeunes filles, qu'ils emmenaient avec eux, et les Bénédictins du prieuré, qui parvinrent à leur arracher cette proie, furent ensuite cruellement maltraités. Les Suédois feignirent même de vouloir décapiter le prieur et ne le laissèrent aller qu'après l'avoir accablé de coups. Les généraux français, qui étaient à peu de distance, ne firent rien pour arrêter le cours de ces crimes, et beaucoup de soldats restèrent à Saint-Nicolas pendant la nuit et s'établirent dans les couvents de femmes, dont les timides habitantes furent obligées de rompre la clôture et de chercher précipitamment un autre asile. Le pillage recommença le lendemain, et, pendant six ou sept jours, on vit continuellement se succéder de nouvelles bandes de scélérats, qui, pour ne pas partir les mains vides, commettaient des violences de plus en plus affreuses contre les malheureux auxquels ils supposaient encore des ressources. Le 11, les Suédois, après avoir brisé les belles statues dont le portail de l'église était décoré, mirent le feu aux toitures, qui furent consumées, ainsi que les charpentes intérieures des tours (1). Les deux tiers des maisons de la ville furent incendiées ; plus de deux cent soixante personnes furent assassinées ou moururent des suites de leurs blessures et des mauvais traitements qu'elles avaient subis (2), et la population de Saint-Nicolas fut réduite à quelques centaines d'habitants.
(1) Celle de la tour occidentale n*a jamais été rétablie, et on voit encore dans l'intérieur des traces de l'incendie, qui a calciné les pierres.
(2) V. Description du feu et du pillage de Saint^Nicolas en iG'ôS^ relation écrite par un témoin oculaire et publiée, par M. Tabbé Marchai, dans le journal VEspèrance du 8 novembre
L*armée franco-suédoise, ne pouvant plus se procurer de vivres, décampa, peu de jours après le sac de cette ville infortunée, et se porta du côté de Vie et de Chàteau-Salins, tant pour y subsister avec moins d'incommodités, que * pour protéger le temporel de Metz. Gallas et le duc de Lorraine la suivirent^ ' après avoir repris Saint-Nicolas et Lunéville, et Tobservèrent encore pendant un mois, bien que les maladies exerçassent de grands ravages parmi leurs soldats (1). Il fallut enfin se retirer. Gallas se dirigea vers la Lorraine allemande, s'empara de Saveme et mit ses troupes en quartier d'hiver dans les plus riches cantons de TAlsace. Charles IV distribua la meilleure partie des siennes dans les places qu'il avait reconquises, au commencement de la campagne, confia le reste de son armée au général de l'Empereur et se rendit à Besançon (2), où il comptait séjourner en attendant que le retour de la belle saison permit de renouveler les hostilités. Malgré ses revers, il ne voulait pas entendre parler d'accommodement, et le roi, qui se flattait de pouvoir annexer la Lorraine à la France et qui regardait cette union comme définitivement accomplie, ne cherchait pas à gagner le duc et à le séparer de l'Empereur. L'inflexible politique de Richelieu marchait droit à son but et ne devait être complètement satisfaite que par la ruine entière de la Maison de Lorraine (3). Aussi Charles IV, ne se méprenant pas sur les intentions du cardinal, témoignait, en toute circonstance, la plus grande animosité contre lui et, faisant allusion à la couleur des vêtements de Richelieu, l'appelait ordinairement son âne
(1) L'armée impériale campait auprès de Maizières-lès-Vic, et une colline voisine de ce village porte encore le nom de Haut de Qallas.
(2) Y, Hugo, ibid.; Ouillemin, ibid.; Mémoires de Beauvau; Gidmet, ibid., col. 816-322; M. d'Haussonville, ibid., p. 87-47.
(8) y. Lettres du cardinal de Richelieu ; Où l'on voit la fine Politique et le Secret de ses plus grandes négociations^ 1. 1, lettres 17, 18, 20, 21-24, 27, 29-31 et 88-88.
rouge (1). Il avait eu le chagrin de voir Gaston traiter avec Louis XIII, rentrer en France sans y amener Marguerite, et consentir à ce que la validité de leur mariage fût soumise à un nouvel examen. Puj-Laurens, qui s'ennuyait à Bruxelles, était regardé avec raison comme le principal instrument de cefte réconciliation; il avait reçu, pour prix de sa faiblesse le titre de duc et pair et avait épousé Madame de Pont-Chàteau, cousine du cardinal. Du reste, il ne jouit pas longtemps de cette haute fortune, car Richelieu ne Tavait comblé de faveurs que pour le perdre plus sûrement. Arrêté le 1" février 1635, il mourut en prison au mois de juillet suivant, et on affirme que la princesse de Phalsbourg, dont il avait dédaigné la main, eut la bassesse de prendre le deuil, quand elle connut le décès de son ancien amant (2).
Le départ de Charles IV et de Tannée impériale n'avait pas mis fin à la guerre. Aussitôt après leur retraite, et malgré les rigueurs de l'hiver, les troupes ennemies avaient successivemant assiégé les places dont le duc les avait chassées pendant la belle saison; et les Suédois qui croyaient n*avoir plus rien à craindre, se livrèrent aux plus horribles désordres. Comme notre ppys s*était fait remarquer par son zèle pour la défense et la propagation du catholicisme, les Suédois exercèrent chez nous plus d*horreurs et plus de ravages qu'ils n'en auraient commis dans d'autres contrées. Dans beaucoup d'endroits, ils enlevèrent et profanèrent les vases sacrés, brûlèrent les églises ou y firent prêcher les ministres luthériens qui les accompagnaient (3). Ils violèrent plusieurs religieuses et en emmenèrent quelques-unes dans leurs camps (&). Un historien lorrain, dont l'ouvrage est
(1) V. Ghevrier, ibid., p. 108.
(2) V. idem, ibid., p. 109.
(3) Lettre du B. Pierre Fourier citée dans le Correspondant du 25 juin 1846.
(4) V. De9 Grands-Prévôts de Vlnsigne Ealise de Saini-Diê en Lorraine^ par l'abbé de Riguet, ms. de la bibf. publique de St-Dié.
demenré manuscrit, assure qa^iioe bande de ces brigands portait un étendard représentant une figure humaine fendue du haut en bas, environnée de soldats qui tenaient des armes et des torches, et qu*au dessons on avait tracé le mot Lothoringia^ lequel ne pouvait laisser aucun doute sur la signification de cette figure.
Il faut cependant reconnaître, si Ton veut être juste, que les Suédois ne furent pas les seuls coupables. Quantité de soldats français marchèrent, quoique de loin, sur leurs traces ; les bandes indisciplinées de Hongrois et de Croates qui suivaient Gallas et Charles IV ne se firent pas faute de piller, quand l'occasion s*en présenta, un pays qu'ils venaient défendre; et les actes de cruauté ne devaient pas coûter à des hommes qui avaient voulu, au passage du Rhin, sacrifier un capitaine prisonnier en mémoire de cet événement extraordinaire (1). Enfin, il faut ajouter que des Lorrains, chassés de leurs demeures, prirent le parti de vivre de brigandages, se rendirent maîtres de difierents châteaux et augmentèrent encore la confusion (2). La famine ou du moins la cherté accroissait la misère générale. Dans nombre de lieux, on n'avait pu faire ni les récoltes ni les semailles ; plus de trente mille sacs de grains avaient été enlevés des campagnes pour remplir les magasins de quelques forteresses, et six armées, qui réunies montaient à plus de cinquante mille hommes, sans compter cinquante mille valets et une foule de femmes, avaient vécu à discrétion dans notre patrie pendant plus de la moitié de Tannée (3). c En novembre 1635, ff lit-on dans le mémorial de Jean Conrard de Maizéville, il fait c si cher que le blé se vend trente-six, trente-huit et quarante c francs (barrois) le reseaulx; encore n'en peut -on point trou- Ci) V. Calmet, ibid., col. 806.
(S) V. Mém. de Beauvau.
(8) y. Abram, Sist. univ. mwfsipantanœ.
c ver. Les pauvres gens mearent de faim. L*on vend quatre t gros (1) la livre de pain et plus. . . Le blé s'a vendu. . . envic ron trois mois cinquante francs le reseaulx. Les pauvres gens c estoient en grande pitié ; on les voyoit manger du chénevé € pur tout-à-fait, faute de pain (2). »
La peste éclata de nouveau sur la fin de Fêté, et les mouvements continuels des armées ne permirent de prendre aucune des mesures de précaution qui avaient eu du succès les années précédentes. Aussi fit-elle des ravages terribles dans certains endroits. Nancy fut particulièrement maltraité, et la ville neuve, dont la population était déjà fort diminuée depuis quatre ans, perdit, en 1635, dix-sept cent vingt personnes (3). Les médecins eux-mêmes disparaissaient les uns après les autres ; Jean Leurechon et Charles le Pois, professeurs à la faculté de médecine de Pont-à-Mousson, avaient été attaqués du fléau en donnant leurs soins aux malheureux qui en étaient frappés (4).
La dépopulation devenait effrayante, et les registres des receveurs sont remplis de mentions que Ton repousserait si elles étaient empruntées à des documents, moins authentiques. A Frouard,où Ton comptait plus de cent ménages en 1 633,il ne restait cque cinq ou six pauvres habitants,auxquels il estoitimposc siblede cultiver les terres du finage»;Buissoncourtétait désert; on ne pouvait faire payer aucun impôt aux habitants de Houdemont, « à cause des misères du temps »; on ne voyait plus personne à Pierreville, à Parey-Saint-Cézaire et dans les villages du Vermois; il n*y avait à Houdelmont que deux ou trois veuves; Art-sur-Meurthe était réduit de quarante-deux conduits à six ;
(1) Plus d*an franc de notre monnaie.
(3) Cité par Lionnois, ibid., t. II, p. 392.
(3) Registre mortuaire de la paroisse Saint- Sébastien, dans le« archives de rh6tel de ville.
(4) V. Calmet. Bibl. larr., col. 768, et supplém., col. 41.
Créyic de deux cent cinquante-six à dix ; Laj-Saint-Christophe et Eulmont de cent quatre-vingt-un à douze ; la Neaveville de soixante-quinze à dix ; Malzévitle de deux cent vingt-huit à quarante-six ; Mangonville de vingt-quatre à un ; Roviile de trentetrois à un ; Richarménil de vingt-neuf à cinq ; Varangévilie de soixante-dix-neuf à cinq ; Villers-lès-Nancy de quarante-trois à cinq, et Vandœuvre de cinquante-sept à quatorze (1).
On a reproché à la plupart des Lorrains qui ont écrit sous le règne de Charles IV d'avoir rempli leurs ouvrages de récits apocryphes et d^exagérations ; on a soutenu que les Français et leurs auxiliaires n*avaient pas fait autant de mal qu*on Ta dit, et que la haine nationale, alimentée, du reste, par de trop justes griefs, avait imputé aux oppresseurs de la Lorraine bien des crimes dont ils étaient innocents. Mais quand on voit leur séjour dans les environs de Nancy, et sous les yeux des généraux français , produire de pareils résultats , on peut deviner quelle licence régnait dans les autres parties de la Lorraine et du Barrois, et quelles furent les souffrances de nos ancêtres, c Le souvenir de leurs misères, dit M. Lepage dans Topuscule c mentionné, a survécu à la réunion de la Lorraine à la France; c il s*est conservé à travers les terribles événements du siècle f dernier. . . Aujourd'hui encore on montre, dans quclquesc unes de nos forêts, des grottes qui servaient d*asile aux habic tants des campagnes obligés de fuir, devant le fer ennemi, f leurs maisons livrées à la flamme et au pillage ; aujourd'hui c encore on désigne sous le nom de champs des Suédois cerc tains lieux où suivant la tradition, se passèrent quelques c scènes de carnage ; comme on attribue à la reine Brunehaut c toutes les voies et les chaussées antiques ; comme on attribue
(1) Nous empruntons cette énumération à ropuscule de M. Lepage intitulé : Delà dépopulation de la Lorraine^ au XVII* siècle, p. 22.
c-aux Romains tous les monuments dont Torigine est inconc nue, et dont les gigantesques débris nous frappent d*admi- € ration (1). »
Les plaintes des Lorrains parvinrent aux oreilles de Louis XIII, et ce prince, qui n*avait pas le projet de traiter notre patrie de façon à ce qu'elle ne pût jamais se rétablir, résolut, après avoir pris l'avis de ses conseillers, de tâcher d'y remettre un peu d'ordre, et prescrivit de démolir les anciennes forteresses féodales, repaires des bandes de pillards ; mais le remède fut, en quelque sorte, pire que le mal; car les brigandages ne discontinuèrent pas^ et la Lorraine perdit de cette manière une foule d'édifices curieux. On commença l'œuvre de destruction dès le mois de février 1636, et en peu de temps, grâce au nombre de bras que l'on employa, et surtout gr&ce à la mine, on rasa les fortifications de Pont-à-Mousson, Mirecourt, Saint-Mihiel, et les châteaux de Gondreville, Charmes, Dampierre, Pont-Saint- Vincent, Ubexy, Brûlé, Vézelise, Vaudémont, Ville-sur-Illon, Foug, Maizières, Autrey, Gironcourt, Dombrot, Rupt, Neufchàteau, Bouconville, Frouard, TAvant-Garde, Condé, la Chaussée, Gondrecourt, Ruvigny, Morley, Louppy, Mandres-aux-Quatre- Tours, Prény, Varennes, Pierrefort, Troyon, Viviers, Nomeny, Port-sur-Seille, Amance, Einville, la Garde, Clémery, Ogéviller, Bioncourt, Valhey, Parroye, Mari mont, Moyen, Gerbéviller, Confians, Étain, Gondrecourt-en-Voivre, Bruyères, Raon-l'Étape, Saint-Dié, Badonviller, SaintHippolyte, Sainte-Marie-aux-Mines, et beaucoup d'autres de moindre importance jusqu'au nombre d'environ deux cents (2).
Il est probable qu'en faisant démolir tous ces châteaux, le cardinal de Richelieu avait autant pour but de châtier les gen-
(1) V. ibid., passim et p. 58.
(2) V. la délibération relative à la démolition des châteaux» dans la collection Séguier, volume LXX, n* 749.
tilshommes qui en étaient propriétaires, que d*enleyer aux bandits leurs refuges habituels ; car, tandis qu'il feignait de soulager notre pays, il prenait les mesures nécessaires pour achever de le dompter. Il poursuivait avec une implacable persistance les individus qu'il accusait d'entretenir des relations avec le duc, et les personnes qui avaient favorisé le mariage et la fuite de Nicolas et de la princesse Claude. Le B. Pierre Fourier, général des Chanoines-réguliers de Notre-Sauveur, depuis le & mai 1632, fut sommé de procéder contre le P. Marets, prieur de Lunéville, qui avait donné au prince la bénédiction nuptiale, et comme le vénérable religieux n'y voulut pas consentir, il fut contraint, malgré ses infirmités et son âge, de quitter se patrie et d'aller demander un asile aux habitants de Gray, qu'il édifia jusqu'à sa mort arrivée le 9 décembre 16/iO (1). Richelieu expulsa de Pont-à-Mousson les Jésuites lorrains, qui avaient généreusement refusé de prêter serment de fidélité au roi (2), et il commanda aux généraux français d'assiéger les villes et les châteaux sur lesquels flottait encore le drapeau de Charles IV.
Le duc de Saxe-Weimar attaqua Blàmont. Cette place avait pour gouverneur Mathias Klopstein, fils de celui qui, en 1587, l'avait défendue contre l'armée protestante. Klopstein, desespérant de sauver la ville, y mit le feu et se retira dans le château; mais sa belle résistance fut infructueuse. Les Suédois escaladèrent les remparts, passèrent la garnison au fil de l'épée et accrochèrent le gouverneur à un gibet (3). A la fin de mai, un des lieutenants du duc de Saxe-Weimar se présenta devant le château de Rémoville, s'en empara, le brûla et y commit
(1) V. Hist. du B. Pierre Fourier, par M. l'abbé Chapia, t. I, p. 876 et 8uiv.
(2) Cette expulsion n'eut lieu qu'en 1637. V. Abram, ibid. (9) Y. Calmet, Notice, 1. 1, col. 182 et 188.
d* horribles cmaatés (1). Une autre bande suédoise incendia la ville de Sarrebourg (2), surprit le monastère de Rinting, massacra les religieuses, pilla Lixheim et assassina quelques oratoriens, envoyés dans ce bourg pour achever d'en convertir les habitants (3). Vers la même époque, le duc de Deux-Ponts, Frédéric, se jeta sur Tabbaye d*Hornbacb, que son prédécesseur avait été obligé de restituer aux légitimes propriétaires, et fit précipiter dans un puits quatre Bénédictins qui n'avaient pu s'enfuir (&).
Pendant toute l'année 1636, plusieurs corps français et suédois vécurent à discrétion dans les campagnes et achevèrent d'épuiser les ressources de la Lorraine. La plupart des terres demeurèrent incultes, et dans les lieux où l'on parvint à ensemencer, les récoltes furent médiocres. Il en résulta que les grains furent plus rares et plus chers que l'année précédente, et le blé se vendit quarante francs barrois le resal. La peste, dont les progrès furent favorisés par le manque de subsistances et la douceur de l'hiver, régna sans interruption depuis le mois d'août 1635 jusqu'en novembre 1636. Elle fit encore quantité de victimes, et la ville neuve de Nancy perdit, en cette dernière année, huit cent quatre-vingt-dix-neuf personnes (5).
Charles IV semblait presque insensible aux malheurs de notre patrie. Après avoir séjourné un mois à Besançon, il traversa l'Alsace, la Lorraine allemande et l'électorat de Trêves, et de là se rendit à Bruxelles, où il se livra à toutes sortes de plaisirs et de divertissements, déployant même un luxe et un faste que l'on
(1) V. idem, ibid., t. II, col. 321.
ÇS) Y. De la dépopulation de la Lorraine, par M. H. Lepage, p. 50.
^ y. Statistique du département de la Meurthe, par le même,
(4) V. Calmet, ibid., t. I, col. 580
(5) V. le registre cité plus haut.
n*aurait guère attendas d*un prince dépouillé par se3 ennemis. Il organisa un carrousel, qui rappelait les anciens combats à la barrière que nous avons mentionnés, et il ût remarquer son adresse dans les exercices du corps. La populace, que les avantages extéiîeurs captivent facilement, reconduisit le duc jusqu*à son hôtel avec de grands applaudissements, et ce vain bruit consola, sans doute, Charles des infortunes qui étaient venues fondre sur sa famille. Au printemps, il alla se mettre à la tête de ses troupes, qui avaient abandonné Tarmée de Gallas, et que le duc avait placées momentanément sous les ordjes du prince François de Lorraine, évêque de Verdun. L'électeur de Cologne, Ferdinand de Bavière, qui était en même temps évêque de Liège, avait prié Charles de bloquer cette ville, dont les bourgeois s'étaient révoltés. Le prince s'y prêta de bonne grâce ; mais il sentit bientôt qu'il avait trop peu de monde pour essayer de réduire les Liégeois, et il gagna le Hainaut, où il rallia l'armée espagnole qui se préparait à envahir la Picardie. On apprit alors à Bruxelles que le prince de Condé avait pénétré dans la Franche- Comté, avec plus de vingt mille hommes, et formé le siège de Dôle, que l'on craignait de voir succomber. Le cardinal-infant, gouverneur des Pays-Bas, invita le duc de Lorraine à secourir cette ville, et Charles partit sur-le-champ, avec deux mille huit cents hommes de cavalerie et deux régiments de dragons, passa presque seul au milieu du Barrois, où les Français n'avaient laissé qu'un très-petit nombre de soldats, franchit la Saône près de Jonvelle, fut rejoint par ses troupes et s'avança vers Dôle, avec le général Lamboy, qui commandait trois ou quatre mille allemands, et le marquis de Conflans, chef des milices comtoises. Ils parurent dans les environs de )a place le 1& août et se disposèrent à livrer bataille aux Français le lendemain. Le prince de Condé, qui avait envoyé une partie de ses soldats renforcer l'armée de Picardie, ne jugea pas prudent d'engager une action dont le succès lui semblait très-douteux, et fît sa retraite en si
bon ordre que les alliés n'osèrent la troubler (1). Lamboy proposa immédiatement an duc de Lorraine de suivre les Français et d'envahir la Bourgogne ; mais le prince, piqué d'un refus qu*il avait éprouvé, quelques jours auparavant, du général de l'Empereur, ne voulut pas entendre parler de ce projet et conseilla au Parlement de Dôle de prier Louis XIII de reconnaître la neutralité de la Franche-Comté. Le Parlement ayant confié les milices de la province à Charles IV, celui-ci recommença les hostilités et reprit la ville de Salins dont les Français s'étaient rendus maîtres.
L*armée de Gallas arriva du côté de Dôle, et ce général .examina, de concert avec le duc, quel était le plan de campagne le plus avantageux. Charles, trouvant que la saison était bien avancée pour former une grande entreprise, demanda à Gallas de lui donner un corps de cavalerie et lui offrit d'entrer en Lorraine, avec cette cavalerie, ses propres soldats et ceux que l'on était occupé à lever pour son service. Cette petite armée, entièrement composée de troupes légères, aurait pénétré facilement dans les défilés des Vosges, et, ayant rallié deux mille cinq cents Impériaux qui gardaient encore quelques-unes des villes de la Sarre, elle aurait opéré une diversion capable de retenir le duc de Saxe-Weimar dans les vallées de la Meurthe et de la Moselle. Le projet échoua, heureusement pour notre pays qui avait besoin d'un peu de repos (2), et Gallas, après avoir perdu un temps précieux à attendre de l'artillerie et des renforts qu'il ne reçut qu'à la fin d'octobre, franchit les frontières de la
(1) V. Le siège de la Ville de Dâle, capitale de la Franche- Comté et son heureuse délivrance, racontés par M, Jean Boyvin^ conseiller de Sa Majesté en son Souverain Parlement audit Dôle; Dôle, 1637, iii-4-
(2) Vers cette époque, le comte de CoUoredo, qui commandait un des corps de troupes impériales stationnés .en Alsace, avait
Sénétré, avec deux mille soldats, jusqu'à Raon-FËtape; mais il fat attu et fait prisonnier par le maréchal de la Force et le colonel de Qassion.
Bourgogne, malgré la présence de Tarmée franco-suédoise, commandée par le cardinal de la Valette et le duc de Weimar. Charles était d*avis de marcher droit à Dijon et représentait qne la ville était à moitié démantelée, qu*elle n*avait pas de vivres, et que les bourgeois effrayés forceraient le gouverneur à se rendre; Gallas préféra, au contraire s'emparer d*abord des villes qui couvraient la capitale de la Bourgogne, prit Mirebeau et vint assiéger Saint-Jean de Losne. La place fut attaquée si mollement, et le comte de Rantzau, qui était parvenu à s'y jeter avec cinq cents hommes et des munitions, opposa une résistance tellement opiniâtre, que Gallas et Charles se décidèrent à lever le siège et à regagner la Franche -Comté. Le duc de Weimar les y suivit, entra dans Jonvelle et dissipa le régiment lorrain du colonel de Mercy. Les armées furent ensuite distribuées dans leurs quartiers d'hiver; mais, au moment où tout le monde croyait la campagne finie, Charles rassembla quatre mille soldats et s'avança vers Darney, que deux gentilshommes, appartenant à la famille d'Arbois, avaient promis de lui livrer; le coup manqua; néanmoins, le duc se rendit maitre de Remiremont (1), Charmes, Châtel-sur-Moselle et Épinal, où il fut introduit pendant la nuit par un bourgeois, et dont la garnison fut faite prisonnière. Après avoir chassé les Français qui tenaient les petites places des environs et battu plusieurs détachements suédois, le duc répartit ses troupes dans les cantons les moins ruinés et se retira dans la ville de Besançon.
Le départ du prince ne ralentit pas les hostilités ; les Lorrains s'emparèrent de Darney, de Moyen et de divers châteaux, et le roi fut contraint, pour arrêter leurs progrès, d'envoyer le duc de Longueville avec des troupes fraîches. Le colonel de Gassion se dirigea vers Charmes, où il n'y avait que quarante soldats,
(1) Charles IV nomma gouverneur de cette ville le sieur d'Arbois de Xaffévillers, qu*il avait chargé Tannée précédente, de lever un régiment de dragons, fort de cinq cents hommes.
prit cette ville par escalade et rincendia. Les places ou châteaux qui firent quelque résistance ne furent pas mieux traités, et, vers le printemps, Charles IV, sachant que cette lutte n*avait d*autre résultat que d*appauvrir de plus en plus la Lorraine, rappela ses soldats, qui allaient d'ailleurs lui être plus utiles sur le nouveau théâtre de la guerre (1).
Il avait retrouvé à Besançon Béatrix de Cusance, dont le mari
était mort peu de temps auparavant. Il lui offrit une seconde
fois de répouser, et, la jeune veuve n*ajant pas eu les mêmes
scrupules que précédemment, le mariage fut célébré au mois
d'avril 1637, par le vicaire de la paroisse Saint-Pierre de
Besançon, délégué à cet effet par le curé. Le duc assigna pour
dot à Béatrix une somme de cent mille écus, lui promit des
joyaux de la même valeur, lui assura un douaire de soixante
mille livres de rente, assis sur plusieurs domaines dont les
Français ne lui permettaient pas de percevoir les fruits, et,
malgré le peu de ressources qu'il avait à sa disposition, il lui
présenta une cassette contenant seize mille ducats. La fortune
personnelle de cette dame n'était pas, du reste, à dédaigner
pour un prince chassé de ses États, et l'on estime que Béatrix
avait près de cinquante mille florins de revenu.
Nicole accueillit avec assez de tranquillité la nouvelle de l'union que son époux venait de contracter avec la princesse de Cantecroix ; elle fit cependant toutes les protestations nécessaires et attendit les événements. Elle vivait à Paris dans une grande retraite et ne paraissait à la Cour que fort rarement. On assure que le cardinal de Richelieu l'engagea, un jour, à se trouver à la représentation d'une pièce intitulée Europe, à
(1) V. Hugo, ibid. ; Quillemin, ibid.; Mém. deBeauvau; Calmet» Eist., t. m, col. 826-343; Lettres de Richelieu, t. I, lettres 42, 42 bis, 43, 44, 50-54, 56-61, 63*65 et 68; M. d'Haussonville, ibid., p. 48-65.
laquelle il avait kavaillé, quoiqu'elle parût sous le nom du versificateur Des Marets de Saint-Sorlin. La duchesse fut médiocrement satisfaite des vers dtL cardinal^ et très-blessée des allusions à la conquête de la Lorraine que Ton remarquait dans cette misérable production (1).
Quelques jours après la célébration de son mariage, Charles reçut des lettres du roi d'Espagne, qui le nommait capitainegénéral de la Franche-Comté et lui accordait un traitement proportionné à l'importance de ces fonctions. Le duc accepta le titre, mais refusa le traitement, se contentant d'une trèsmodique somme pour sa dépense; et on crut qu'il agit ainsi afin de pouvoir vanter son désintéressement et requérir la protection du monarque espagnol, lorsqu'on ouvrirait des conférences pour le rétablissement de la paix. C'est à partir de ce moment que Charles IV joua le rôle de ces condottieri, qui, dans les siècles précédents, parcouraient l'Europe et se mettaient au service des princes disposés à bien payer. La seule différence c'est que le duc de Lorraine ne demandait pas d'argent, et ne consultait ordinairement que ses affections ou ses rancunes. Il possédait, sans parler de plusieurs corps d'infanterie, seize régiments de cavalerie et deux de dragons, tous si faibles que l'effectif total était à peine de trois mille cinq cents chevaux. Il n'avait point d'artillerie, ni de munitions, et ne cherchait à s'en procurer qu'au dernier moment. Le chancelier Le Moleur lui ayant représenté combien ce défaut de précautions devait être funeste dans certaines circonstances, le duc répondit froidement : < La « Providence et mon épée ! » (2). Avec sa petite armée et huit régiments, infanterie et cavalerie, qui furent fournis pas l'Ëmpe-
(1) V. Chevrier, ibid., p. 187-139.
(2) Mém. du chancelier Le Moleur cités par Chevrier, ibd.» p. 156, 157 et 170.
reur et le roi d'Espagne et ne comptaient pas cinq mille combattants, il fut obligé de protéger la Comté, du côté de la Bresse, où elle était attaquée par les Français ; vers Montbéliard et les Vosges, ou opérait une armée considérable commandée par le duc de Saxe-Weimar et par M. de Bellefonds, et sur les rives de la Saône, où agissaient d'autres troupes placées sous les ordres du duc de Longueville. Nous ne pouvons raconter ici tous les les incidents de cette glorieuse campagne, pendant laquelle Charles IV lutta, sinon victorieusement, au moins sans désavantage, contre des ennemis bien supérieurs en nombre.
La Lorraine ne fut pas foulée par le passage des armées dans le cours de Tannée 1637, mais sa position n'en était guère moins malheureuse. Les bandes de brigands s'étaient multipliées, malgré la chasse que les garnisons françaises ne cessaient de leur donner, et l'on n'avait plus de repos que dans les villes fermées de murailles. La peste se montra, pour la septième fois, au mois de mars, et quoiqu'elle eût fini en juillet, et qu*elle eût fait moins de victimes que précédemment, la mortalité ne laissa pas d'être très-grande (1); ce qu'il faut attribuer à la famine qui désolait la Lorraine. Les terres demeuraient incultes, et les récoltes étaient tellement chétives, qu'en 1637 le blé coûtait cinquante-deux francs barrois le resal. Doro Cassien Bidot, témoin oculaire, décrit en ces termes le triste spectacle que notre pays offrait alors: « La misère continua à estre si « extrême partout pour la nécessité des vivres, que plusieurs « sont morts de malefaim. Les carnages et bestes mortes sont € reL'ueillies des pauvres gens comme de bonne viande. Ce qui c augmente les calamités, c'est Textrême froid qu'il a fait, qui c en a fait mourir un grand nombre. Partie des pauvres villa-
(1) La ville neuve de Nancj, déjà dépeuplée, perdit sept cent trente-sept personnes, d'après le registre eiU plusieurs fois.
< geois s^estant retirés aux bois, les autres demeurant dans leurs
« cabanes toutes ruinées, destitués de bois, sont péris «
« en sorte que Ton trouve les villages qui estoient peuplés « comme de petites villes tout déserts, sans estre habités que
< de peu de gens si hâves et si décharnés, qu'on les prendroit « pour des squelettes (1). »
La plupart des villages ne comptaient plus que deux, trois, quatre, six, douze, quinze ou >'ingt ménages ; beaucoup étaient abandonnés et ont fini par disparaître. On s*est occupé, depuis quelques années, à dresser la liste de ces villages détruits, et malgré son étendue, elle est bien loin d'être complète. Plusieurs sont encore représentés aujourd'hui par un hameau, une ferme ou un moulin ; mais des autres il ne reste que le nom. A ces deux catégories appartiennent Morville (près de Commercy), Maceronville, le bourg de Deuilly, Anez ou Danez, Roville (aux environs de Vandeléville), Sommières, Hagéville, Urcourt, Vassécourt, Weiss-Val, Maxonce, Barville^ Mouché, Sessing, Allencombe, Saint-Epvre, Hémont, Bosserville, Bourmont (près de Salivai), Carey, Midreville, Mexet, Doncourt, Vaimbois^ Recling, Nidrequing, Han-sur-Seille, Jarra, Vrécourt, Malnoy, Molzey, Barisey-la-Planche,Vitrincourt, Moranviller,Rotterbach, Saint-Hilaire, Sarixin, Gossoncourt, Blaincourt, Butzel, Tirey, Petit- Vil ming, Galba, Hublange, Kramsweiler, Saint-Clémentsous-Prény, Boulaincourt, Ressoncourt, Velaine (aux environs d'Oraelmont), Hardéval, Cartenay, Loigne, Grusburn, Belring, Lahelle, Blenting, Boncourt, Basse-Giraumont, Paravilliers, Jonvelle, Surcelle, Moncourt, un villrge voisin de Parey-sous- Montfort, Berthaucourt , Menoncourt, Riaucourt , Agéville, Norbépaire, un village près de Pont-lès-Bonfay, Toullon, Goinville, Terlange, Mancey, Barex, Dommartin-au-Four,
(1) Journal de Dom Bidoi cité par Lionnois, ibid., t. III, p. 241 et 242.
Mervaville, Ehrling, Pessincourt, Chevillon, Adoménil, Xandronviller et Remicourt.
A ces quatre-vingts bourgs ou villages, qui ont à peu près disparu, il faut joindre quantité de hameaux, de censés, de maisons isolées, de chapelles, d*erroitages etdemaladreries(l). Aussi Dom Cassien Bidot n*a-t-il pas hésité, dans le journal mentionné plus haut, et après avoir récapitulé tous les maux qui étaient venus fondre sur la Lorraine, à dire que, pour rencontrer une pareille désolation , il fallait remonter jusqu'à la guerre des Juifs contre les Romains et au sac de Jérusalem par les soldats de Titus. Jean Héraudel, néàlaMothe et avocat à la Cour des Grands-Jours, consigna également dans une élégie latine, qu'il traduisit en vers français (2), une foule d'histoires lamentables, que nous laissons de côté pour ne pas affliger le lecteur. Ajoutons seulement à ces tristes pages que, dans plus d'un endroit, des misérables, égarés par la faim, mangèrent de la chair humaine ; que, près de Chuteau-Salins, une femme tua et dévora sa mère; que, dans les villages de Fresnel-la-Grande et de Hymont, deux filles assassinèrent des enfants pour se repaitre de leurs cadavres (3).
Dans plusieurs lieux, les religieuses cloîtrées manquèrent de périr d'inanition, et la cloche destinée à révéler au public le péril de la communauté ne cessa de tinter pendant des mois entiers.
(1) V. De la dépoputalton de la Lorraine, par M. H. Lepagô, passim,
(2) Deplorandi Lotharingiœ statvs ab aliqvot annis Elegia, m qva videre est, etc.; Nancy, A. Chariot. 1660,, petit in-8o.
Eligie de ce qve la Lorraine a sovffert depvis qvelqves années par peste, famine et gverre, etc.; Nancy, Ak Chariot, 1660, petit in-4'».
(3) Journal de Claude GuHlemin cité par Lionnois, ibid., t. II, p. 268 et 269.
L*aDnée 1638 s^ouvrit sous des auspices non moins fâcheux. Heureusement pour la Lorraine, la guerre eut encore la Franche- Comté pour théâtre. Charles IV entra en campagne d'assez bonne heure, avec une armée d'environ huit mille hommes, sans vivres, sans munitions, et ayant pour toute artillerie trois petites pièces de canon que les habitants de Gray lui avaient prêtées. 11 pénétra dans la Champagne , et, comme les troupes françaises n'avaient pas quitté leurs quartiers, il fit d'abord des progrès assez rapides et s'empara de Coiffy, de Bouj*bonne et de quelques petites forteresses. Il apprit bientôt qu'une armée de douze ou quinze mille soldats, commandée par le duc de Longueville, envahissait la partie occidentale de la Franche-Comté et menaçait la ville de Poligny, et il fut obligé de revenir en toute hâte sur ses pas et de se diriger du côté de cette ville. Possédant des renseignements exacts sur la force des Français, il ne se souciait pas d'engager une bataille, dont la perte pouvait entraîner celle de la province ; mais Don Antonio Sarmiento, qui accompagnait Charles en qualité de commissaire du roi d'Espagne, insista pour que Ton en vint aux mains, et le duc n'osa s'y opposer. Quand on fut en présence des ennemis, il prescrivit à chaque régiment de s'entourer d'un fossé et d'en rejeter la terre à l'intérieur, de manière à former une sorte de retranchement ; grâce h cette précaution, les Français, privés de l'avantage que leur donnait le nombre, furent contraints d'aborder successivement ces espèces de forts, en prirent un seul, échouèrent devant les autres et se retirèrent, le soir, en laissant beaucoup de monde sur le terrain. Charles, qui manquait de munitions, ne put les suivre dans leur retraite, et le duc de Longueville, ayant reçu des renforts, quelques jours après, attaqua Poligny et s'en rendit maître, sans que le prince lorrain osât hasarder une seconde action pour sauver la ville ; il se borna à occuper une excellente position afin de couvrir Salins et d'empêcher l'armée française d'entrer plus avant dans la
Franche-Comté. Six semaines après la prise de Poligny, le duc de Longaeville retourna en Bourgogne, et Charles, débarrassé momentanément de ce dangereux adversaire, fit une course en Lorraine, pour juger lui-même de Tétat de ses affaires.
La guerre venait d*y recommencer. Au mois de juin, le vicomte de Turenne avait traversé le duché, avec des troupes qu*il conduisait en Alsace au duc de Saxe-Weimar, qui allait entreprendre le siège de Brisach ; et le sieur de la Jonchette, gouverneur d*Épinal, avait engagé le vicomte à se diriger sur Remiremont, pour y rétablir Tautorité du roi. Il disait que la ville ne pouvait tenir plus d'une demi-journée, et qu'il était urgent de chasser la garnison lorraine, qui interceptait les communications, enlevait les convois et entretenait le feu de Tinsurrection dans les Vosges. Turenne chargea la Jonchette d'attaquer Remiremont, et le siège commença le 2 juillet. 11 n'y avait que trente soldats dans la place, mais les bourgeois avaient pris les armes, avec la résolution de bien se défendre. Le 3, le marquis de Ville parvint à s'échapper et gagna les montagnes, où il tâcha de rassembler du monde pour secourir les assiégés. La Jonchette ordonna deux assauts, fut repoussé avec perte et dressa une batterie, qui ouvrit, en peu d'heures, une brèche large de vingt pas. Comme les soldats et les bourgeois n'étaient pas en état de garder les murailles et d'exécuter les ouvrages indispensables pour empêcher l'ennemi de pénétrer dans les rues, le commandant lorrain mit les femmes en réquisition ; elles refusèrent de sortir de chez elles ; mais la princesse Catherine qui se trouvait heureusement dans la ville, accourut, avec les chanoinesses, et donna l'exemple de l'obéissance et du travail, A ce spectacle, chacun voulut mettre la main à l'œuvre, et le dégât fut promptement réparé. Le 5 juillet, une compagnie de cavalerie lorraine, venant de la Franche-Comté, réussit à se jeter dans Remiremont ; le marquis de Villey fit entrer cent cinquante hommes d'infanterie, et les Français rebutés par Topiniàtre résistance des assié^fés,
décampèrent le 8, après avoir perdu plus de sept cents hommes , tués, blessés ou prisonniers (1).
A la nouvelle du danger que courait Remiremont, Charles avait prescrit aux colonels Cliquot et Beaulieu de s*approcher de cette ville, mais lorsqu'ils arrivèrent le siège était levé. Ils suivirent les Français, rencontrèrent, près de Gerbéviller, le parc d'artillerie du corps d*armée de Turenne, s*en saisirent, après avoir défait le détachement qui l'escortait, et, profitant de l'absence des généraux ennemis, prirent Rambervillers Domèvre et Baccarat. Le duc de Lorraine, joyeux de ces avantages, envoya deux compagnies de ses gardes^ le régiment de Sivry et une partie du régiment de Saint-Baslemont rejoindre le marquis de Ville, qui, ayant appelé à lui un corps d'infanterie que le comte de Ligniville avait recruté dans les Vosges, se vit à la tète d'une petite armée et résolut de faire une entreprise considérable. Comme il entretenait des intelligences avec les bourgeois d'Épinal, il tenta de surprendre la ville, et le coup de main fut couronné d'un plein succès. Les Lorrains, introduits dans la place, à trois heures du matin, désarmèrent les postes, et le gouverneur, qui avait eu le temps de se réfugier dans le château, capitula le même jour, après s'être convaincu que toute résistance était désormais inutile. Maître d'Épinal, le marquis projetait d'attaquer Chàtel-sur-Moselle; mais Charles IV fut d'avis que l'on essayât de réduire Lunéville, qui, étant situé presque au milieu de la Lorraine, devait gêner bien d'avantage les mouvements de l'ennemi. A l'approche des Lorrains, la faible garnison française qui gardait cette place l'évacua, sans coup férir. Lunéville, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, formait un carré allongé, dont un des grands côtés bordait la rive gauche de la Vezouze. Le vieux château, qui était à l'angle
(1) V. Hugo, ibid.; Quillemin, ibid.; Mêm. de Beauvau; Calmet, ibid., ool. 343-856; Lettres de Richelieu, 1 1, passim.
septentrional, avait nne enceinte à moitié antique, à moitié moderne, et un mur, bâti au moyen-âge et flanqué de tours rondes, enveloppait la ville ; vers la fin du XVI' siècle, on avait entouré cette dernière d*une seconde enceinte bastionnée, avec fossé, chemin-couvert et glacis, et on y avait enfermé plus tard le couvent des capucins et le beau château construit par Henri II. Deux ouvrages établis Tun dans une ile, l'autre dans le lit même de la rivière, protégeaient la porte de Nancy. Malheureusement toutes ces fortifications étaient en terre et très-dégradées. Le marquis de Ville les fit réparer, y ajouta de nouveaux ouvrages, ainsi que des palissades dont les pieux forent coupés dans les Vosges, et remplit les magasins de vivres et de munitions.
Il s'attendait à voir les Français revenir prochainement, et faire le siège d'une place qu'ils ne pouvaient laisser au pouvoir des Lorrains sans en être extrêmement incommodés. En effet, le cardinal de Richelieu enjoignit à M. de Bellefonds de prendre le commandement des troupes disponibles en Lorraine, de suspendre la marche de celles qui se dirigeaient vers l'Alsace, et d'assiéger immédiatement Lunévile. Trois mille hommes d'infanterie et deux mille cavaliers parurent dans les environs, dès le mois de septembre. Comme la saison était déjà assez avancée, Charles avait ordonné au gouverneur de Lunéville de détruire les villages voisins, afin d'empêcher les ennemis de s'y loger, et dans l'espérance que le froid et les pluies de l'automne les obligeraient à partir. Cette sage recommandation fut négligée, et les Français, après avoir occupé les villages dont nous parlons, commencèrent les travaux du siège. Deux redoutes et plusieurs batteries, armées de mortiers et de canons tirés de l'arsenal de Nancy, foudroyaient sans cesse les remparts et renversaient les maisons des particuliers et les édifices publics (1).
(1) La bibliothèque publique de Nancy et quelques amateurs possèdent la copie d'un plan du siège de Lunéville.
Le duc avait promis à la garnison de la secourir ; mais, sur la fin de septembre, on lui remit une lettre de TEmpereur, qui rinvitait à passer en Alsace, pour opérer sa jonction avec un corps placé sous les ordres du général Goëtz et tenter de dégager Brisach, vivement pressé par le duc de Saxe-Weimar. Malgré le préjudice que cette diversion devait lui causer, Charles n*hésita pas un instant et se rendit dans la ville de Thann, avec un corps de trois mille hommes. C'était trop peu pour une pareille entreprise, mais il reçut un renfort de quinze cents soldats que lui avait envoyé le général de Goëtz, et il convint avec ce dernier que, le l/i octobre, Tarmée lorraine et Tarmée impériale marcheraient contre les Suédois, la première sur la rive gauche du Rhin et la seconde sur la rive droite. Charles espérait qu'une attaque combinée suffirait pour délivrer Brisach ; malheureusement, Goëtz demeura immobile sur les montagnes de la Forêt- Noire, et le duc de Lorraine ne fut pas plustôt arrivé à Cernay, qu'il eut sur les bras la plus grande partie des troupes ennemies. La cavalerie lorraine et allemande prit la fuite presque aussitôt. Le régiment qui avait pour colonel et lieutenant-colonel les deux frères Maillard fit cependant quelque résistance, mais ne tarda pas à suivre l'exemple des autres régiments ; le colonel, furieux, s'écria alors, en s' adressant à ses soldats : « Par Dieu « et saint Nicolas, si vous avez la lâcheté de me délaisser, je « combattrai seul avec mon frère ! i> A ces mots, quarante cavaliers se rallient, se jettent sur les Suédois et donnent à Charles IV le temps d'accourir avec son infanterie (1). Il vit tout de suite que la bataille était perdue, et, sans prolonger une action qui n'aurait eu d'antre résultat qu'une inutile effusion de sang, il disposa sur deux lignes les chariots de bagages, i angea son infanterie dans l'intervalle, commença, en présence d'un ennemi
SI) Hèm, du chancelier Le Moleur cités par Ghevrier, ibid., p.
dont les forces étaient presque décuples des siennes, une retraite des plus périlleuses, se dirigea vers Thann et parvint à regagner cette ville, sans avoir été entamé par le duc de Saxe-Weimar^ qui ne pat refuser ses éloges à une opération aussi habilement conduite.
Malgré cet échec, on n'avait pas abandonné le projet de dégager Brisach; Charles et Goëtz résolurent de faire une nouvelle tentative le 21 octobre ; mais le général allemand se retira, après avoir obtenu un avantage peu considérable, et le duc de Lorraine, qui était à Ensîsheim et se disposait à harceler les Suédois, n'osa s'exposer à un second choc contre une armée nombreuse. 11 franchit la chaîne des Vosges, se rendit à Remiremont et y accueillit le général Savelli, qui, ayant quitté les Pays-Bas pour rejoindre l'armée impériale, avait été attaqué et battu par les Français lorsqu'il traversait la Lorraine.
Le but que Charles s'était proposé en rentrant dans les Vosges était de secourir Lunéville, dont il n'avait pas reçu de nouvelles depuis les premiers jours d'octobre. On lui annonça seulement alors que la ville avait été prise d'assaut ; qu'un boulet avait emporté le brave colonel d'Arbois, et que le marquis de Ville, après s'être encore défendu dans le château, avait enfin déposé les armes. Sa résistance avait irrité Louis XIII, et montrant dans cette circonstance aussi peu de générosité qu'à Saint-Mihiel, le roi fit enfermer à Vincennes le marquis de Ville et les officiers lorrains, envoya les soldats aux galères et ordonna de démanteler la place. Ces tristes nouvelles engagèrent le duc à ne pas prolonger son séjour à Remiremont ; toutefois, il ne voulut pas s'en éloigner avant d'y avoir fait acte d'autorité pour humilier les Chanoinesses, qui, craignant d'être enveloppées dans la ruine générale de notre pays, soutenaient de nouveau qu'elles n'étaient pas sujettes du duc de Lorraine, et que le chapitre et les bourgeois relevaient directement de l'Empire. Charles entra dans la ville par la brèche que les Français y avaient pratiquée, et
enjoignit d'y frapper des monnaies, qui offrent au droit TefBgie du prince avec les mots : garolvs. d. g. dvx. loth. march. d. G. B. c, et sur le revers les armes pleines de Lorraine, la couronne ducale et la légende: monetâ. noya, robiarti. cvsa. 1638 (1). Il partit ensuite pour la Franche-Comté et y mit ses troupes en quartiers d* hiver (2).
Elles n'y furent pas longtemps tranquilles. Après la reddition de Brisach, qui eut lieu le 19 décembre, le duc de Saxe-Weimar se précipita sur la Franche-Comté avec sa cavalerie, et Charles, quoique malade, fut obligé de se diriger en toute hâte vers la frontière pour repousser les Protestants. 11 n'était guère en mesure de le faire ; mais, heureusement, l'ennemi ne trouva pas de quoi subsister dans une contrée ravagée tant de fois et regagna les plaines de l'Alsace. Vers le carême de l'année 1639, le duc dont les troupes mouraient de faim, se décida à quitter ses quartiers, pour aller dans le Luxembourg, où on lui en faisait espérer de meilleurs. Après avoir remercié les régiments qui appartenaient à l'Empereur et au roi d'Espagne, il répartit quelques-uns des siens dans les vallées des Vosges, se mit en route avec trois régiments, gagna la Lorraine allemande, prit possession, en passant, de Fénétrange et d'Albestroff, et se rendit à Sierck et de là dans le Luxembourg. 11 y vit bientôt arriver les soldats qu'il avait laissés dans les montagnes. Attaqués à l'improviste par des forces bien supérieures, les gardes lorraines et les régiments de Ligniville, Sivry, Beaulieu et Cliquot furent contraints d'abandonner leurs quartiers, après avoir perdu un assez grand nombre d'officiers et de soldats.
A la suite de cette affaire, les Vosges furent momentanément
(1) Y. Rech^ches sur Us monnaies des dues héréditaires de Lorraine, par M. de Saulcj, p. 180 et pi. XXVII, âg. 4.
(2) V. Hugo, ibid.; Oaillemia, ibid.; Mém, de Beauvau ; Calmet, ibid., col. 356-371; Lettres de Richelieu, 1. 1, passim.
tranquilles , et la princesse Catherine , qni continuait à habiter Remiremont, où elle avait déployé, pendant le siège, autant de courage que de présence d'esprit, profita de cette circonstance pour demander à Louis XIII de reconnaître la neutralité des villes de Remiremont et de Saint-Dié et des cantons voisins ; mais cette proposition ne rencontra pas d*abord un accueil favorable, et les hostilités recommencèrent encore une fois.
Le duc, qui ne pouvait nourrir les soldats qu'il avait amenés avec lui, fut vivement contrarié de se voir rallié par ceux qu'il avait placés sur les frontières de la Franche-Comté et leur ordonna de rentrer en Lorraine. Les aventuriers qui composaient la plupart de ces régiments s'étaient attachés d'une manière si aveugle a sa fortune, qu'ils obéirent immédiatement, sans réfléchir que, selon toutes les probabilités, ils couraient à leur perte. Beaucoup retournèrent dans les Vosges assiégèrent Épinal, dont les Français s'étaient emparés de nouveau, les chassèrent de la ville et du château et fiient prisonnier le gouverneur, Jean-Baptiste de Lamezan. Cliquet se rendit maître de Saint-Avold, et divers partis de cavalerie envoyés dans le temporel de Metz, et dans celui de Verdun, y levèrent des contributions.
Charles IV, mécontent des bourgeois de Morhange, qui avaient montré plus que de la tiédeur pour sa cause (1), prescrivit aux colonels Cliquet et Maillard d'entrer dans cette ville et d*y vivre à discrétion le plus longtemps qu'ils pourraient^ en évitant néanmoins de s'y laisser enfermer par l'ennemi. Les colonels étaient à Morhange depuis deux jours, lorsque leurs vedettes annoncèrent l'approche d'un gros de cavalerie française. Il était commandé par M. du Hallier, gouverneur de
(1) Morhange appartenant au rhingrave, prince de Salm, les bourgeois n'étaient pas sujets directs du duc de Lorraine.
Nancy, qui s*était mis en campagne pour donner la chasse à des bandes de pillards, et qui, ayant eu connaissance deTentreprise des Lorrains, accourait afin de les expulser. Maillard sortit, avec cent cinquante hommes, pour reconnaître les Français, mais il fut aussitôt chargé et repoussé, et quand il voulut rejoindre ses compagnons, la porte se trouva fermée, soit par les habitants, soit plutôt par les Lorrains eux-mêmes, qui craignaient de voir Tennemi pénétrer dans la ville en même temps que les fuyards. Maillard, privé de presque tous ses soldats, tués, blessés ou prisonniers, continua à combattre avec tant de bravoure, que M. du Rallier défendit de le tuer; mais le colonel refusa le quartier qui lui était offert, saisit avec les dents la bride de son cheval, déchargea ses pistolets sur les cavaliers qui le serraient de plus près, et, mettant le sabre à la main, essaya de se fiayer un passage. Accablé par la multitude, il rencontra sur le champ de bataille un trépas glorieux, et sa mort causa d'amers regrets à Charles IV, qui lui avait imputé injustement la fuite de la cavalerie lorraine à la journée de Cernay, et l'avait même menacé de le faire pendre (1). A la vue de ce désastre. Cliquet se retira précipitamment avec son régiment. Les Français, étant entrés dans la ville, passèrent au fil de Vépée quelques retardataires; et le lieutenant-colonel Gaspard, qui s'était jeté dans l'église, capitula le même jour. Cette action malheureuse coûta aux Lorrains un millier d'hommes, dont huit cents prisonniers.
Du Hallier tourna ensuite ses efforts contre le château de Moyen. Le capitaine Thouvenin, qui le défendait avec cent soldats du régiment de Saint-Baslemont, opposa une résistance inattendue. Plus de quatre mille boulets tirés sur la place avaient ouvert de larges brèches, et deux fois les Français donnèrent l'assaut, sans parvenir à se loger sur les murailles.
(1) V. Chevrier. ibid., p. 174-176.
Thouvenin, quoiqu'il n*eût aucune espérance d'être secouru, faisait des sorties continuelles, inquiétait les assiégeants et endommageait leurs travaux. Comme le siège traînait en longueur, et que Du Hallier commençait à se décourager, la princesse Catherine renouvela la proposation de reconnaître la neutralité des Vosges. Le roi y consentit et envoya les pouvoirs nécessaires à Du Hallier, qui conclut un accord, dans lequel on stipula que les villes de Remiremont, Saint-Dié, Bruyères, Arches, Épinal et leurs territoires seraient neutres ; que les châteaux de Darney et d'Albestroff, encore occupés par nos compatriotes, seraient démolis ; qu'on payerait une contribution assez légère pour l'entretien des troupes françaises; qu'il y aurait une garnison lorraine de cent hommes à Épinal, et une autre de cinquante à Remiremont, et que le reste des soldats de Charles obtiendrait un sauf-conduit pour gagner les Pays-Bas. Cet accord, qui permit à une partie de la Lorraine de respirer un peu, fut ratifié par Louis Xlll et par le duc (1) ; et ce dernier promulgua, le 2 octobre 1639, un édit qui établissait pour le territoire neutre un tribunal supérieur, composé de trois juges, un substitut du procureur-général et un greffier (2).
Après la conclusion de l'arrangement que nous venons de rappeler^ Du Hallier pressa plus vivement que jamais le siège du château de Moyen. Attaqué depuis six semaines, la capitaine Thouvenin ne voulait pas entendre parler de capitulation, et, quand toutes ses ressources furent épuisées, il ne consentit à ouvrir la porte du ch&teau qu'après avoir obtenu les conditions les plus honorables. Il alla rejoindre Charles, dont les soldats étaient cantonnés dans le duché de Luxembourg et l'électorat
(1) V. Hugo» ibid.; Mém. de Beauvau; Calmet, ibid., col. 357 et 383; Chevrier, ibid., p. 179 et 180.
(2] V. cet édit, dans Rogéville, Dict, des Ordonn,, t. I, p. 419 et 420.
de Trêves (l).Ils y étaient si mal nourris, que, vers le commencement de Tannée lô/iO, le duc lear assigna d'autres quartiers dans les environs de Liège, bien que la neutralité de ce pays eût été reconnue. Les paysans, irrités des rapines et de Tinsolence de la soldatesque, formèrent le projet de faire main-basse sur des hôtes si gênants ; mais cette espèce de conspiration fut découverte par le comte de Ligni ville et par Maillard le jeune, et les menaces de Charles IV firent rentrer chacun dans le silence.
Il passa le reste de Thiver à Bruxelles. Il employa la plus grande partie de son argent à augmenter le nombre de ses soldats, recrutant les anciens régiments et en créant deux nouveaux, et, sur la fin d'avril, il se joignit à Tarmée espagnole, avec deux mille hommes d'infanterie et trois mille cavaliers. Le récit des opérations accomplies pendant la campagne de 16/(0 n'entre pas dans le plan de notre ouvrage ; nous dirons seulement qu'à l'approche des frimas, le duc conduisit ses soldats dans l'électorat de Trêves, où on leur avait donné des quartiers. Bientôt après, on l'invita à répartir ses troupes dans les cantons situés entre la Sambre et la Meuse ; mais Charles, mécontent d'un pareil arrangement, aima mieux revenir en Lorraine, où il prit quelques places peu importantes, dans le mois de janvier lô&i (2).
La présence des quatre ou cinq mille hommes qui l'accompagnaient ne fit qu'aggraver la position d'un pays déjà si malheureux. Les registres des receveurs pour les années 1638, 1639, 16/(0 et 16&1 sont, comme les années précédentes, remplis de mentions desquelles il résulte t)ue la dépopulation allait ton-
(1) Charles n*avait pas voulu s'éloigner davantage, parce qu'il songeait à s'emparer, par un coup de main, de Nancy, où il avait
Eratiqué des intelligences. On peut voir dans les Lettres de Richeeu, t. II, p. 364-374, les instructions que le cardinal adressa à Du Hallier pour faire échouer le projet du duc de Lorraine.
(2) V. Hugo, ibid. ; Guillemin, ibid.; MStn. de Beauvau ; Calmet, ibid., col. 388, 384. 387, 388, 390-403 Chevrier, ibid., p. 184.
jours croissant (1). Le prix des grains ne diminuait pas, à cause de rimpossibilité d*ensemencer les terres ou de rentrer les récoltes, et quoique la peste eût disparu la mortalité était aussi grande.La Villeneuve de Nancy perdit encore dix-neuf cent douze personnes en 1638, mille quatre-vingt-dix-neuf en 1639, et cinq cent cinq Tannée d'après ; en sorte que cette portion de la ville, où les décès n'atteignaient pas en moyenne le chiffre trois cent cinquante avant le commencement de la guerre, vit périr pendant une période de dix ans (de 1631-16/10) neuf mille deux cent soixante-dix-sept personnes ; ce qui donne une moyenne annuelle d'environ neuf cent vingt-huit décès (2).
Nancy serait devenu presque complètement désert, si beaucoup de familles n'avaient abandonné le séjour de la campagne pour chercher un abri derrière les remparts de la capitale. Plusieurs se réfugièrent dans des contrées éloignées, et de ce nombre furent les meilleurs ouvriers, qui espéraient rencontrer chez les étrangers une aisance qu'ils ne pouvaient plus trouver chez leurs compatriotes. Les usines se fermèrent l'une après l'autre ; des industries, autrefois très-florissantes, furent entièrement perdues pour notre patrie; les verreries des environs de Darney n'existaient plus, et cette source de richesses était tarie pour longtemps (3).
Les laboureurs et les artisans n'étaient pas seuls malheureux ; presque toutes les familles nobles étaient tombées dans un état voisin de l'indigence ; il en était de même des ecclésiastiques ;
(1) V. De la dépopulation de la Lorraine^ par M. H. Lepage, passim; Recueil de Franc, de Neufck.j seconde partie, p. 57.
(2) V. le registre déjà cité.
(3) V. dans les Annales archéologiques, t. X, p. 27 et 28, une pièce intitulée : Mémoire ou deuis pour la besonne de Véglise daub (d*Auch). On y lit que le commerce du verre avait complètement cessé en Lorraine (vers 1640) ; que les ouvriers s'étaient dispersés, et qu'ils fabriquaient dans d'autres contrées du verre aussi bon et aussi renommé que l'était anciennement celui de notre pays.
les curés qai desservaient les paroisses rurales, ei n*avaieni le plus souvent d*autre revenu qu'une portion de la dime^ étaient fréquemment exposés au danger de mourir de faim ; on fut contraint de vendre les vases sacrés pour fournir aux dépenses du culte (1), et le roi fit distribuer aux moines et aux religieuses des rations de pain semblables à celles que Ton donnait aux soldats.
La guerre et les difficultés de communications empêchèrent d^abord les étrangers de connaitrc dans leurs détails les calamités dont nous avons esquissé le tableau ; mais, dès que ces lamentables récits eurent frappé les oreilles de Tapôtre de la charité^ de saint Vincent de Paul, il se hâta de prendre les mesures quMl jugea les plus propres à adoucir la misère des Lorrains. Il quêta, et, selon Texpression d*un de ses plus récents biographes, c il tendit la main à toutes les classes, depuis la c reine de France jusqu'à la femme de l'artisan ». Il recueillit près de seize cent mille livres (2) pour les pauvres de Lorraine, et chargea douze prêtres de la Mission d'aller répandre euxmêmes ces riches aumônes. La distribution en était faite de la manière la plus convenable. Les paysans recevaient du pain, des vêtements, des instruments aratoires et des grains pour les semailles ; on procurait aux ouvriers des outils, afin de les mettre en état d'exercer leurs professions ; et des secours pécuniaires, toujours secrets, étaient remis aux fomilles nobles, qui parvenaient à dissimuler leur pénurie. Dans la seule ville de Nancy, les prêtres de la Mission nourrissaient quatre ou cinq cents pauvres, et ils avaient transformé leur maison en hôpital. Nous devons surtout conserver avec reconnaissance le souvenir d'un simple frère, nommé Mathieu Renard, qui fit cinquante-
{ï)y.Vinsigne église collégiale Saint^OeoraeSfpsLTM.H.Lepa^e^ àtLua le BulUtin de la Société d'Archéologie lorraine , t. I, p. 168.
g) Sans parler d*objet8 mobiliers valant plus de quatre cent • livres.
trois fois le voyage de la Lorraine, et chaque fois y apporta vingt ou trente mille livres d*aamônes, sans se laisser jamais arrêter par les périls qu'il courait en traversant des contré es en proie aux ravages de la guerre et aux courses des brigands.
La charité de saint Vincent de Paul soulagea également les Lorrains qui avaient pris le parti de s'expatrier. Quantité de ces malheureux s'étaient rendus dans les environs de Paris. Saint Vincent obtint qu'on leur assignât pour demeure le village de la Chapelle, pourvut à leur subsistance, et réussit même à organiser, parmi les gens opulents, une association dont les membres venaient en aide, par une cotisation mensuelle, aux nobles lorrains qui avaient le plus soutl'ert de la ruine de leur patrie (1). Nous avons regret d'ajouter à Ténumération de tant de bienfaits, que nos ancêtres les considérèrent comme une faible réparation des maux que la France leur avait causés. Obéissant à un sentiment d'animosité, que la loi naturelle justifierait aisément, la plupart de nos historiens ont gardé le silence sur la généreuse intervention de l'homme de Dieu, et Lionnois, qui a décrit avec tant de détails ce que notre pays a enduré pendant la première moitié du règne de Charles IV, n'a pas même prononcé le nom de saint Vincent de Paul.
Louis XIII, loin d'arrêter le zèle des prêtres de la Mission, voulut apporter lui-même quelques adoucissements à une misère aussi affreuse et publia, le 15 décembre 1639, une ordonnance qui accordait aux communautés un délai pour payer leurs dettes (2) ; mais Richelieu n'abrogea aucune des pénalités édictées contre les Lorrains qui refusaient de reconnaître le roi comme leur légitime seigneur ou entretenaient des relations
(1) y., relativement à ces faits, tous les biographes de saint Vincent de Paul.
(2) Il donna aussi des lettres de répit à plusieurs communautés du bailliage de Vosge, en février 1642. V. le Recueil de François de Neufeh.f seeon'Ie partie, p. 55 et ^1.
avec le duc. c Pour maintenir en eux la qualité de ses sujets, € ils tiroient du sein même deleurindigence,dit Jamerai-Duval, € plusieurs subsides qu'ils luy envojoient dans les pays étran- € gers... Un dévouement si digne d*éloges, dévouement qui € forme le caractère du peuple lorrain, fut regardé en France c comme une félonie et un perpétuel principe de révolte. Toute c correspondance avec le prince fut interdite sous peine de la c vie ou des galères. Ceux de ses fidels sujets parmy la noblesse, « qui, sans égard à cette défense, liasardoient d'aller lui rendre « leurs services, étoient aussi tost proscrits, leurs biens confisf qués et leurs maisons rasées. Si ces personnes étoient d'une « condition vulgaire et qu'elles eussent le malheur d'être arrêtf tées en sortant du pays, on les condamnait sans rémission à « un esclavage également infâme et pénible. La persécution fut
< si outrée, qu'un cordelier fut pendu, en place publique, pour « avoir fourni quelques provisions à deux soldats de Charles IV « qui passoient aux environs de Nancy. S'avouer Lorrain c'étoit « se donner l'exclusion à toutes les dignités ecclésiastiques et « civiles. Toutes les charges lucratives et les bénéfices étoient « conférés aux seuls étrangers. Pour ce qui est du chapitre et « (les communautés régulières, on fit venir du fond de la France « des supérieurs pour les diriger et pour y prêcher l'humble c résignation au despotisme françois. . . Voyant que leur aver-
< sion pour la domination françoise augmentait à mesure qu*on f la leur rendoit odieuse, on délibéra si on ne renouvcUeroit <( point à leur égard une transmigration semblable à celle de a Babylone. Ce dessein barbare ne manqua pas de trouver des « approbateurs dans une Cour. . . où l'adulation étoit la voye la « plus courte pour arriver à la fortune. Il alloit donc être décidé « que la nation entière seroit transportée dans un autre émis- « phère et dispersée dans les vastes déserts de l'Amérique. Le € maréchal de la Force, tout calviniste qu'il étoit, osa prendre « le parti de l'humanité. Il para un coup si funeste, en faisant
<K seotir qa*uae action de cette natare étoit capable de révolter c Tanivers contre la France. Malgré la prospérité dont elle étoit « enivrée, il se trouva que la modération n'y étoit pas tout-à- « fait éteinte. On consentit à laisser les débris du peuple lorrain « dans son pays natal, mais on le soumit à des gouverneurs et « à des intendants qui lui firent payer bien cher cet avan- « tage (I). »
Le projet de reléguer nos pères en Amérique^ si toutefois il exista jamais, doit être antérieur à 1639 ; car, à partir de cette année, le cardinal de Richelieu perdit l'espérance d'annexer à la France les duchés de Lorraine et de Bar et parut disposé à les restituer à Charles, sous des conditions fort onéreuses, il est vrai. Ayant appris que le duc, blessé de certains procédés de l'Empereur Ferdinand III et du roi d'Espagne, témoignait tout haut son mécontentement, Richelieu appela près de lui le marquis de Ville, qui était détenu à Vincennes, depuis quelques mois, lui prescrivit de partir pour la Franche-Comté sous prétexte d'obtenir son échange contre des officiers français enlevés par les Lorrains et le chargea de faire des ouvertures pour la conclusion d'un arrangement. On offrit d'abord à Charles de recevoir le duché d'Anjou au lieu et place de la Lorraine et du Barrois, et on l'engagea vivement à accepter un sauf-conduit pour venir prendre lui-même part à la négociation ; mais le duc rejeta la proposition et refusa même de donner une audience publique au marquis de Ville. Ce dernier, après avoir été rendre compte à Richelieu du mauvais succès de sa démarche, fut renvoyé, dans le courant de mai, avec des offres plus acceptables, et le ministre tâcha d'intéresser à ses vues Béatrix de Cusance, en lui laissant espérer que le roi de France reconnaîtrait comme légitime son union avec Charles IV et abandonnerait
(1) V. Mémoires de Jamerai*DuvaU ma. de la bibliothèque de rArsenal.
complètement la cause de Nicole. Ces nouvelles ouvertures ne furent pas, en apparence du moins, accueillies plus favorablement que les précédentes ; cependant les prières de Béatrix portèrent plu^ tard le duc à ne pas négliger Toccasion qui se présentait de rentrer dans ses États, et, vers le mois d*août, il pria le sieur de la Grange-aux-Ormes, ministre de France en Allemagne, de venir le trouver à Sierck, afin de renouer les négociations. La Grange s'y prêta, sur Tordre de Richelieu, et on s* est demandé plusieurs fois pourquoi le cardinal, après avoir fait de tels efforts pour conquérir la Lorraine, après avoir dépensé, dans ce but, des sommes immenses et froidement sacrifié tant de milliers d*hommeai restituait aussi facilement un pays qu'il pouvait garder. La question n*a jamais reçu de réponse. 11 faut néanmoins rappeler que les ressources de la France commençaient à s'épuiser ; que la guerre, bien que soutenue avec avantage, menaçait de durer indéfiniment ; que la Lorraine, momentanément soumise, n'était pas encore domptée, et que le cardinal jugeait plus utile à Louis Xlll d'avoir Charles IV pour allié, que d'annexer à ses États un pays ruiné pour ainsi dire entièrement. Richelieu ne manqua pas non plus de considérer qu'au moment où l'on poserait les bases d'une paix générale nécessaire à toute l'Europe, l'Empereur et le roi d'Espagne ne consentiraient jamais à laisser dépouiller un prince, leur allié fidèle, ou qu'ils exigeraient pour eux et pour lui des dédommagements que l'on n'était pas en mesure de leur fournir. D'un autre côté, Du Hallier représentait combien il serait dificile d'établir en Lorraine, d'une manière définitive, la domination française, qui était généralement détestée. Il parlait de la sorte pour plaire à son épouse, Charlotte des Essarts. Après avoir été une des concubines de Henri IV, cette femme avait vécu avec Louis troisième cardinal de Guise, dont elle avait eu plusieurs enfants, entre autres un fils qui était attaché à la personne du duc de Lorraine. Madame du Hallier espérait que si elle rendait
au prince quelque grand service, elle en serait généreusement récompensée, et qu'elle pourrait obtenir la légitimation de ce fils qu'elle aimait passionnément.
Malgré l'apparente sincérité de Richelieu, le duc ne continuait à négocier qu'avec beaucoup de défiance. Il craignait d'être encore trompé par un homme dont il connaissait l'habilité et la perfidie, et il appréhendait de voir le secret de ces pourparlers découvert par l'Espagne, au pouvoir de laquelle il devait laisser la duchesse d'Orléans, la princesse de Phalsbourg, des valeurs considérables et des papiers importants. Aussi, lorsque le sieur Hennequin fit le voyage d'Espagne, afin de demander à titre d'indemnité, une pension pour le duc Nicolas-François, eut-il soin de déclarer que Charles IV ne pensait aucunement à traiter avec la France. Ces protestations mensongères eurent un plein succès ; Philippe IV accorda à Nicolas-François une pension de vingt mille écus, et, dans les conférences qui eurent lieu, en 16/(0, pour le rétablissement de la paix, le plénipotentiaire de ce monarque insista pour que Charles fût rétabli dans ses États, en consentant à ce que les fortifications de la ville neuve de Nancy fussent rasées, et à ce que le roi gardât provisoirement quelques-unes des forteresses lorraines. L'inutilité des conférences et les nombreuses défaites éprouvées par les armées espagnoles et autrichiennes déterminèrent le duc à traiter directement avec la France, au commencement de l'année 16&1. 11 se trouvait alors en Lorraine et ne redoutait plus la surveillance de ses anciens alliés; néanmoins, le cardinal-infant devina les intentions de Charles et lui dépêcha Don Miguel de Salamanca, avec ordre de ne rien négliger pour faire échouer un pareil dessein. Aux représentations de ce diplomate, le duc fit une réponse qui ofire le résumé de ses griefs vrais ou prétendus : « L'Empereur et le Roy d'Espagne doivent estre contens de moi.
< Que veulent-ils que je fasse de plus? J'ai sacrifié poui* eux
< mon honneur, mes biens et ma vie. J'ai souffert des maux
€ incroyables. J'ai attiré contre moi le Roy de France et ses « Alliez. La Maison d'Autriche mVt-elle aidé à reprendre seu- « lement un pied de terre dans mes Estats? Bien loin de pou- « voir espérer d'estre plus efGcacement secouru dans la suite, « les affaires sont dans une si mauvaise situation, que je dois « me préparer à perdre bientost le peu qui me reste. Je suis « devenu le joiiet des Ministres Espagnols; on me méprise <K ouvertement ; on m'abandonne. On ne me fournit pas de quoy « habiller et payer mes soldats. Que dis-je ? On les repousse ; « on les poursuit comme des ennemis. La nécessité m'oblige « enfin à prendre un parti que mes intérests demandoient que n je prisse il y a longtemps. Puisque mon attachement à la 1 Maison d'Autriche et les importans services que je lui ai ren- € dus ne peuvent procurer la restitution de mes Estats, il faut « tâcher de l'obtenir de la clémence d'un Roy qui se pique de « justice. On offre de me les rendre à condition que je ferai « pour la France ce que j'ai fait pour l'Empereur et pour le Roy « d'Espagne. Croyez-vous, Monsieur, que mes plus grands « ennemis puissent blâmer ma résolution? (1) j»
Ses amis le désapprouvèpeni ; mais le duc refusa de les écouter et partit pour Paris, dans les premiers jours de mars, avec un passe-port, qui lui garantissait la liberté de s'en retourner, si l'on ne parvenait pas à conclure. Le roi le reçut magnifiquement et lui dit, avec plus ou moins de sincérité : « Mon cousin, tout le passé est entièrement oublié ; je ne pense plus qu'à vous donner à l'avenir des marques de mon amitié ». Le prince fut logé dans Thôtel d'Épernon, parce que celui de Lorraine était occupé par Nicole. On engagea Charles IV à faire une visite à cette princesse; il s'y prêta, mais il affecta de l'appeler toujours sa cousine, et Nicole lui ayant dit : < Monsieur, ne suis-je donc
(1) Mémoires du chancelier Lo Moteur cités par Chevrier, ibid., p. 188.
point votre femme? i II s^inclina et sortit sans répondre (1). Il fut cependant contraint de la revoir, pour régler la pension qu'il devait désormais lui payer, le roi ayant déclaré qu'il ne s'en chargeait plus.
Une des premières demandes que Charles fit à Louis XIII et au cardinal de Richelieu fut d'appuyer les poursuites qu'il avait entreprises pour obtenir l'annulation de son mariage. On lui objecta, avec raison, que le pape était saisi de l'affaire, et que l'on ne pouvait songer à intervenir dans une matière aussi délicate. La réponse mécontenta eitrèmement le duc, et il vit bientôt qu'en se mettant à la merci du roi il avait renouvelé la folie de la Neuveville. Comme il n'était plus le maître de reculer, il feignit de discuter avec attention les bases de l'arrangement et signa, le 29 mars, un traité, dans le préambule duquel on inséra les phrases suivantes: c Le véritable repentir que M. le Duc « Charles de Lorraine a fait diverses fois témoigner au Roy « qu'il a dans le cœur du mauvais procédé qu'il a eu, depuis « dix ou douze ans, envers Sa Majesté ; la supplication qu'il lui « est venu faire en personne de lui remettre et pardonner ce € que le désespoir lui pourroit avoir fait dire ou faire au préju- € dice du respect qu'il connoist lui devoir, et les assurances € qu'il donne qu'à l'avenir il sera inséparable des intérests de c cette Couronne ont tellement touché Sa Majesté, qu'Elle s'est c volontiers laissée aller aux sentiments chrétiens et aux mou- € vemens de la grâce qu'il a plu à Dieu lui donner sur ce sujet. « En cette considération , comme Elle supplie la Bonté « Divine de lui pardonner ses ofienses, Elle oublie aussi de c bon cœur celles qui peuvent lui avoir esté faites par le Sieur € Duc. »
Les stipulations du traité étaient dignes de ce préliminaire, où l'insolence le dispute à l'hypocrisie. Charles promettait,
(1) V. idem, ibid., p. 190.
« pour lai, ses successeurs et ayans cause, d'estre à TadTenir, « et pendant le cours de la guerre, et pendant la paix, inviolac blement attaché aux intérests » de la France ; de n'entretenir aucune intelligence avec la Maison d'Autriche et les autres ennemis du roi, et de renoncer à toutes alliances c qui contre- « viendroient à la teneur de celle-ci ». Il abandonnait à Louis XIII le bailliage de Clermont et les villes de Stenay, Dun et Jametz, avec leurs territoires. 11 consentait à ce que les fortifications de Marsal fussent rasées, et à ce que le roi conservât Nancy et les villages de la banlieue jusqu'après la conclusion de la paix générale. Il s'engageait à ne pas loger de troupes dans un rayon de cinq lieues autour de la capitale ; à joindre ses soldats à ceux de Louis, sur la première réquisition ; à permettre aux armées françaises de traverser librement la Lorraine pour se rendre en Alsace, en Franche-Comté et dans le Luxembourg ; à leur fournir, moyennant un prix raisonnable, les vivres et les autres choses dont elles pourraient avoir besoin ; à ne témoigner aucun ressentiment contre les Lorrains qui avaient trahi leur patrie; à les traiter c comme ses bons et véritables sujets »; à solder ce qui leur avait été dû par la France ; à n'apporter aucun changement aux provisions des bénéfices donnés par le monarque jusqu'au jour de l'arrangement; à n'en jamais troubler ni empeicher les possesseurs ; à laisser le roi disposer des bénéfices de Nancy jusqu'à la restitution de la place ; à confier à un français la perception des revenus domaniaux de la capitale, et à payer à Nicole une pension annuelle et viagère de cent vingt mille livres tournois, à prendre sur les revenus de Bar, les salines de Rosières et le domaine de Nancy.
En compensation de pareilles concessions, Louis ne prenait d'autres engagements que ceux de faire terminer à Tamiable, c'est-à-dire par commissaires, les différends antérieurs à la guerre et relatifs à la fixation des limites ou à la propriété de certains territoires ; de pardonner aux Français qui avaient suivi
la fortune de Charles IV, et de le reconnaître comme légitime duc de Lorraine.
Une convention, signée le même jour, mais destinée à rester secrète, réservait au roi la faculté de démolir les fortifications de Nancy, enlevait à Charles la liberté de résider à Lunéville, et disposait que la Lorraine et le Barrois demeureraient c à jamais c inséparablement unis à la couronne de France j», s*il arrivait au duc d'enfreindre quelques-unes des clauses du traité. Le 2 avril, il se rendit dans la chapelle du château de Saint-Germainen-Laye et jura, en présence de Louis XIII, t en foi et parole de c Prince, sur les Saints Evangiles de Dieu et Canon de la Messe », d'observer et d'accomplir pleinement toutes les stipulations dont on vient de présenter l'analyse (1).
(1) Le traité, les articles secrets et le procès-verbal de la prestation du serment sont imprimés dans Calmet, ibid., t. III, Preuves, col. dxx-dxxiv. V., relativement aux faits rapportés dans les dernières pages de ce chapitre, Hugo, ibid.; Gnillemin, ibid.; Mém. de Beauvau; Chevrier, ibid., p. 180, 181, 191 et 193; Calirot, ibid., t. III, col. 378. 379, 384-390 et 403-407; M. d*Haussonville, ibid., p. 109-124.