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pas de passeport, et il se trouva, en un clin d*œily entouré d^une populace furieuse, criant qu'il fallait le retenir jusqu'à ce qu*i1 eût réparé les dévastations commises par ses soldats. Il parvint à se dégager et à se réfugier dans le palais du Luxembourg; néanmoins, une pareille scène raffermit dans la résolution de hâter son départ. Il s*éloigna, le 15 octobre, avec le prince de Condé, et prit le chemin de la Flandre. Le prince se dirigea vers le Clermontois, s'empara de Chàteau-Porcien, de Réthel et de Sainte-Menehould, et fit ensuite une pointe dans la Lorraine, pendant que ses lieutenants forçaient la ville de Bar à capituler et entraient à Commercj. Il avait formé le projet de se constituer une principauté aux dépens de la Champagne, et tout sembla d'abord favoriser son dessein; mais les maréchaux de Turenne et de La Ferté parurent bientôt 8ur la Meuse, avec une armée considérable, reprirent Bar-le-Duc et contraignirent l'ennemi à se replier vers les forêts de l'Argonne (1).
L'année suivante, il y eut encore quelques hostilités en Lorraine. La ville de Commercy fut surprise par les Français, le 25 juillet, et les deux châteaux se rendirent peu de jours après (2). Sur la fin de la campagne, les armées française et espagnole se rapprochèrent de nos frontières, et le maréchal de Turenne enleva Mouzon et Sainte-Menehould, pendant que le prince de Condé s'emparait de Rocroy. Les troupes lorraines servaient sous les ordres de ce dernier ; mais, soit jalousie contre le prince, soit mécontentement contre les Espagnols, Charles lY ne voulut pas accompagner ses soldats et resta, pendant tout l'été, dans la capitale des Pays-Bas, occupé à décrier et à tourner
(1) Y. les historiens français ; les Mémoires du cardinal de Retz et autres; Hugo, ibid.; Guillemin, ibid.; Mémoires de Beanvan; Calmet, Hist., t. III, col. 457-475 ; M. d*Hautsonville, ibid.; pages 812-369.
(2) y. Histoire de la ville et des seigneurs de Commercy^ par M. Dumont, p. 128-138.
en ridicule les plans et les projets de ses alliés. Ses cruelles plaisanteries étaient principalement dirigées contre le comte de Fuensaldagne, commandant des troupes espagnoles. Le comte en éprouva un mortel déplaisir et jnra de se venger. En conséquence, il eut soin, dans les rapports qu'il envoyait au roi d*Espagne, de peindre avec les couleurs les plus noires la conduite du duc de Lorraine ; il le représenta comme un prince sans toi, sans honneur et sans loyauté, indifférent à tous les partis, négociant continuellement avec les puissances qu'il paraissait combattre, et disposé à trahir ses amis quand il en rencontrerait Toccasion. Un pareil portrait, qui n'était pas complètement dépourvu de ressemblance, acheva d'irriter le roi d'Espagne, et on résolut de mettre le duc hors d'état de nuire. Cependant, comme on avait encore besoin de lui, l'exécution de ce dessein fut ajournée, et on pria même Charles IV de secourir la ville de Sainte-Menehould, parce que le prince de Condé était tombé malade et ne pouvait monter à cheval. Le duc y consentit, mais apprit en chemin, que la garnison s'était rendue le 26 novembre. Il plaça ensuite ses soldats en quartiers d'hiver dans l'évèché de Liège, les en tira, bientôt après, pour empêcher les Français de pénétrer dans l'électorat de Cologne, et revint à Bruxelles, dans le courant de février 165&. Le 25, on le fit appeler au palais, sous prétexte de délibérer sur une affaire importante ; il y alla sans défiance, fut mis en arrestation et traûsféré, le lendemain dans la citadelle d'Anvers. Un événement aussi imprévu n'altéra pas même la bonne humeur habituelle du prince, qui, ayant rencontré, en entrant dans la citadelle, un espagnol fort laid, lui dit : c Mon ami, je vais en Canada, où je verrai bon nombre de singes de tes parents, auraistu quelque chose à leur demander ? »
La détention de Charles causa en Europe plus de surprise que de mécontentement; néanmoins, cette mesure pouvant être regardée comme attentatoire au droit des gens, l'archiduc
Léopold, gouverneur des Pays-Bas> publia un manifeste, dans lequel il exposa les motifs qui avaient engagé le roi d'Espagne à faire arrêter le duc de Lorraine. La Cour souveraine, qui siégeait à Luxembourg, sous la protection des Espagnols, eut seule le courage de protester. Dans un arrêt rendu, sur les réquisitions du procureur-général, le 5 mars 165&, elle déclara remprisonnement de son maître c tyrannique, barbare, inhu- « main, injuste, injurieux, fait et entrepris contre le droict divin et humain » ; qualifia le manifeste c de libelle diffamac toire, injurieux, scandaleux et rempli de faussetez contre c rhonneur et réputation de son Altesse » ; en ordonna la suppression, et joignit à ces protestations une longue et chaleureuse apologie de la conduite de Charles IV (1). Une si grande liberté indisposa Tarchiduc, qui prescrivit à don Francisco de Pardo, gouverneur de Luxembourg, de mettre aux arrêts les membres de la Cour, et de les empêcher de recevoir ou d'écrire aucune lettre, sans autorisation. Les arrêts furent levés peu de temps après, mais on défendit aux magistrats de sortir de la ville (2).
Les troupes lorraines avaient inspiré plus d'inquiétudes. Charles, à peine arrivé dans la citadelle d'Anvers> avait trouvé moyen de corrompre un sergent, qui promit d'envoyer ao comte de Ugniville un billet conçu en ces termes : c Qu'il soit pas dit c dans le monde que je ne n'ai tenu à mon service que des ff traîtres et des coquins. Vous avés une belle occasion de faire c sentir qui je suis. Demeurés unis ensemble. Ne soyés pas en
< peine des menaces qu'on vous fera de me faire mourir. Mettes
< tout à feu et à sang,et vous souvenés avec ardeuret fidélité de
(1) V. l'arrêt, dans Calmet, ibîd.. t. III, Preuves, col. dxlj^l.
(2) Y. Rogéville, Dict. des ordonn., t. I, p. 425 et 426 ; Jurisprudence des tribunaux de Lorr,^ p. xiv-xvj.
c Charles de Lorraine. • Ce billet,écritydaDS on moment de colère, ne fat pas remis au comte de Lignille, qui, da reste, était trop honnête homme pour remplir les prescriptions, et pour rendre de malheureux paysans resposables d*une arrestation ordonnée, par leur souTerain. L*archiduc prit aussitôt les mesures qu'il jugea les plus propres à calmer Tirritation que devait éprouver les soldats de Charles IV. Comme on avait saisi entre les mains du sieur Thierry, trésorier du prince, et chez divers banquiers trois cent mille pistoles qui appartenaient au duo, le gouverneur des Pays-Bas enjoignit au chancelier le Moleur et au coadjuteur de Longeville, Etienne de Hennin, de parcourir les quartiers occupés par les troupes dont nous parlons, et de distribuer de fortes sommes. L'expédient réussit très-bien à l'égard des aventuriers ; pour achever de tranquiliser les Lorrains eux-mêmes, on leur annonça que le prince Nicolas- François allait se mettre à leur tête, et on chargea, en effet, le sieur de Saint-Amour d'offrir à Nicolas le commandement de l'armée.
Lorsque cette proposition inattendue fut apportée à Vienne, le prince était veuf depuis plusieurs années. Claude était morte, le 2 août 16&8, après avoir donné à son mari deux fils et deux filles, dont une décéda peu de temps après sa naissance. Nicolas, réduit pour vivre à une pension que lui payaient l'Empereur et le roi d'Espagne, n'osa refuser l'offre qui lui était faite et partit pour les Pays-Bas. A son arrivée, le mécontentement de l'armée lorraine paraissait entièrement apaisé. Le sieur de la Boulaye, un des capitaines des gardes de Charles, avait fait, il est vrai, une tentative infructueuse pour délivrer son maître et avait été arrêté lui-même; mais aucun des trente-six régiments qui composaient cette armée ne s'était livré à la moindre démonstration en faveur du prisonnier. Pour ne rien négliger, l'archiduc obligea ce dernier à écrire au comte de Ligniville le billet suivant : c Monsieur de Ligniville^ continués avec mes braves troupes
« à servir fidèlement TEspagne ; c'est le seul moyen de foire c rendre la liberté à Charles de Lorraine > (1).
Nicolas-François fut comblé d'honneors et de présents par les délégués de Philippe IV, mais ne tarda pas à comprendre combien sa position était difficile. Il ne pouvait rompre avec TEspagne sans courir les mêmes dangers que Charles ; et, d*un autre côté il compromettait Tavenir de sa famille en demeurant uni à une puissance engagée dans une lutte malheureuse. Il rencontra les mêmes irrésolutions chez les membres du Conseil. Les uns le pressaient de traiter avec le cardinal Mazarin, qui semblait bien disposé, et avait même envoyé des troupes dans révéché de Liège pour donner à la Tarmée lorraine lafacilité de te réfugier en France, si elle le jugeait à propos ; les autres représentaient à Nicolas la nécessité de rester attaché à un roi qui ne manquerait pas de reconnaître les sacrifices que la Maison de Lorraine avait faits et feraient encore pour lui. Lo chancelier le Moleui*, dans lequel le prince avait cependant peu de confiance, parce qu'il le regardait comme dévoué à Béatrix de Cusance, parvint à faire prévaloir ce dernier avis, tout en ajoutant que Nicolas serait libre de quitter le service de l'Espagne dès qu'il trouverait plus avantageux de se réconcilier avec la France (2). En conséquence, le prince se contenta d'une déclaration du conseil de l'archiduc, qui lui adjugea, le 13 mai 1654, la garde de l'administration des biens de Charles. Il prit le commandement de l'armée lorraine, et il en avertit les principaux souverains par une déclaration datée du 31 mai (3).
Cette année, la campagne commença très-tard, et pendant que le maréchal de Turenne formait le siège de Stenay, l'armée
(1) V. Chevrier, ibid., p. 245.
(2) Mémoires du chancelier Le Moleur cités par Chevrier, ibid.. p. 258.
(8) V. le Beeuêil de François de Neufch,, seconde partie, p. 69.
espagnole entreprenait celui d*Arras. Les troupes lorraines y assistèrent et perdirent beaucoup de monde dans une attaque infructueuse ordonnée par le prince de Condé. Nicolas-François, laissant à Bruxelles le prince Charles, son second fils, à la garde du sieur de Romécourt, s'était rendu devant Arras, avec son fils aine, le prince Ferdinand, qui était dans sa quinzième année (1). La ville se défendait avec avantage depuis près de deux mois, lorsque Turenne s'avança, le 25 août, avec une armée considérable pour faire lever le siège. Il y réussit, et la défaite des Espagnols fut complète. La cavalerie lorraine voyant que la bataille était perdue, prit la fuite et se retira dans la ville de Cambray ; Nicolas et son fils furent obligés de suivre le torrent des fuyards et manquèrent d'être tués ou faits prisonniers par des cavaliers français qui les poussaient l'épée dans les reins. Le canon et les bagages des Lorrains tombèrent entre les mains de l'ennemi ; la plupart des régiments d'infanterie parvinrent à opérer leur retraite ; mais les autres furent contraints de s'enfermer dans les forts et de mettre bas les armes. Quatre colonels se trouvèrent au nombre des captifs, ainsi que le sieur Hennequin, dont nous avons déjà parlé, et qui était l'homme de confiance de Nicolas. On crut qu'il s'était laissé arrêter à dessein, afin de pouvoir plus aisément entamer une négociation et ménager un accommodement entre son maître et le vainqueur. Il y eut effectivement quelques pourparlers entre Mazarin et le prisonnier ; mais le cardinal ne se montra disposé à accueillir aucune proposition raisonnable. Néanmoins, en permettant à Hennequin de retourner dans les Pays-Bas pour arranger ses affaires personnelles, il lui recommanda d'inviter Nicolas à ne pas licencier les troupes lorraines, ce qui semblait révéler l'intention de les attirer prochainement au service de la France.
(l) Il était né à la fin de décembre 1639.
Les Espagnols faisaient, de leur côté, tout ce qu'il fallait pour porter le prince à les abandonner. Paroles dures ou désobligeantes; refus des choses les plus indispensables, et qu*an gouvernement doit à ses auxiliaires ; marques de méfiance ; rien ne fut épargné aux Lorrains. Nicolas, qui était d*un caractère timide et réservé, dissimula pendant longtemps, le juste mécontentement qu*il éprouvait; mais ses officiers et ses soldats n'eurent pas la même patience, et, vers la fin de l'année 165&, les colonels de Remenécourt et de Mauléon désertèrent avec leurs régiments et se réfugièrent en France. Louis XIV les reçut avec empressement et leur assigna de bons quartiers d'hiver. A cette nouvelle, les autres colonels lorrains tinrent un conseil de guerre et condamnèrent à mort les deux fugitifs ; il est probablement inutile d'ajouter que le jugement ne fut prononcé que pour la forme, et on commença à songer sérieusement à imiter l'exemple de MM. de Remenécourt et de Mauléon. C'était d'ailleurs le conseil que Charles IV ne cessait de donner, on, pour mieux dire, de faire donner à ses anciens officiers ; car il n'était plus dans la citadelle d'Anvers. Vers la fin de juin 165&, et après une détention d'environ quatre mois, on l'avait conduit en Espagne, sans qu'il eût vu son frère, et en lui accordant à peine le loisir de signer un testament, dans lequel il léguait à ses enfants naturels, les biens meubles ou immeubles dont il avait fait l'acquisition. Il fut accueilli en Espagne avec honneur; mais on ne lui rendit pas la liberté, et on lui concéda seulement de choisir pour résidence Grenade, Tolède ou Ségovie. Il préféra Tolède, d'après l'avis de son médecin, et fut installé dans une vieille tour, dont les fenêtres étroites et garnies d'énormes barreaux permettaient difficilement à la lumière de pénétrer dans l'appartement du prince. On l'autorisa, du reste, à se promener avec une escorte, et en prenant des précautions minutieuses pour prévenir une évasion. Cette existence monotone et solitaire devait déplaire extrêmement à un honmie qui avait
embrassé par goût la vie la pins errante et la pins agitée. L'ennui et la tristesse remportèrent bientôt sur la gaieté naturelle de Charles IV, et il écrivait à la fille qu*il avait eue de Béatrix : c Je suis ici un degré plus bas que les Ljmbes, ou Ton
< n*enteud rien de ce monde ... Je languis, et n*estoit pour le c petit ménage (1), je me serois fait assommer, il y a long-
< temps. . . On me tient de si près, qu'encore que j'aille pro- « mener, personne ne me parle que devant le monde. Les c comédies et les religieuses sont mes divertissements, et point c de nouvelles de par-delà (2). »
La duchesse Nicole ne négligeait rien cependant pour obtenir la délivrance d'un prince dont elle avait oublié les torts, depuis qu'elle le voyait malheureux. Elle envoya des députés à Vienne et à Rome, afin d'engager l'Empereur et le pape à intervenir dans cette affaire. Innocent X s'empressa d'offrir sa médiation ; la république de Venise en fit autant et demanda que Charles fût autorisé à prendre le commandement de l'armée qu'elle destinait au secours de l'ile de Candie, envahie par les Turcs ; mais les ministres espagnols furent inexorables. Non contente de négocier en faveur de son mari, Nicole lui écrivit les lettres les plus affectueuses, et il fut si touché d'un souvenir auquel il n'avait plus droit, qu'il investit la duchesse de toute son autorité et ne laissa à Nicolas-François que le titre de lieutenantgénéral (3). Quelques semaines auparavant, Charles IV, dont la patience était épuisée, avait proposé à Philippe IV de lui payer une somme considérable et de lui céder ses troupes, à l'exception de quatre régiments de cavalerie. Malgré la répugnance que le roi éprouvait à traiter avec un prince si inconstant,
(1) Béatrix, avec qui il s'était réconcilié, et ses deux enfants.
(2) Fragments de lettres cités par Calmet, ibid., t. III, col. 499.
(3) Lettre de Charles IV, datée du 28 février 1655, dans Calmet, ibid., eoL 516 et 517.
Toffre fat acceptée. Le duc en prévint son frère, le priant de lui envoyer à Tolède deux négociateurs, dans les lumières desquels il pût avoir confiance lorsqu'on mettrait la dernière main à raccommodement qu'il venait de conclure ; et Nicolas lui dépêcha le marquis du Châtelet et M. du Boys de Riocour, qui arrivèrent à Madrid an commencement du mois de juin 1655.
Pendant que Charles négociait de la sorte avec le roi d'Espagne, Nicole, munie de la lettre que son mari lui avait adressée, le 28 février, et d'un acte régulier daté du l*' avril suivant, et dont la teneur était la même, Nicole, disons-nous, avait signé, le l*'mai 1655, un arrangement, aux termes duquel la princesse devait rappeler l'armée lorraine pour la placer sous les ordres de Louis XIV ; et celui-ci promettait, de son côté, de laisser les troupes lorraines former un seul corps ; d'en confier le commandement à un prince de la Maison de Lorraine ; de les mettre sur le même pied que les régiments étrangers au serrice de France ; de reconnaître la neutralité de quelques villes du bailliage de Vaudrevange où le duc tenait encore garnison, et enfin de travailler de toutes ses forces à la délivrance de Charles IV. Le 30 juin, Nicole publia une déclaration destinée à notifier ce traité et en fit sur le champ remettre des copies aux commandants de l'armée lorraine ; mais le comte de Ligniville écrivit à la princesse une letttre respectueuse dans laquelle il lui disait qu'ayant reçu de Charles l'ordre formel de continuer à servir le roi d'Espagne, il ne pouvait changer de parti tant qu'il ne serait pas certain que le duc avait modifié ses résolutions. La Cour souveraine et les gouverneurs des petites villes dont nous avons parlé firent des réponses analogues, et on adressa à Nicolas-François les diverses copies du manifeste.
Ce prince fut mécontent de voir son frère lui retirer une autorité à laquelle il croyait pouvoir raisonnablement prétendre, et il s'attacha plus fortement que jamais à la cause de
Philippe IV. Il promit en conséquence de rejoindre Tarroée espagnole avec ses troupes, qui ne comptaient plus que trois mille cinq cents cavaliers et quinze cents hommes d*infanterie, et il prescrivit au marquis du Chàtelet et à M. du Boys de Riocour de rester à Madrid, et de présenter une requête au roi pour obtenir l'élargissement immédiat de Charles IV. Leur demande fat d*abord mal accueillie. Irrité de ce que le duc avait délégué son autorité à Nicole et avait exhorté cette princesse à traiter avec Louis XIV, pendant qu'il feignait de négocier de bonne foi avec l'Espagne, le monarque avait rendu plus dure la captivité du duc de Lorraine. Néanmoins, il céda aux remontrances de son confesseur, lequel lui reprochait de retenir captif un homme qui s'était montré pendant bien des années l'allié fidèle de la Ligue catholique, et il consentit à le remettre en liberté s'il voulait céder son armée à l'Espagne. Charles déclara aussitôt accepter une proposition qu'il avait faite lui-même, à condition qu'il conserverait quatre régiments de cavalerie, c'est-à-dire huit ou neuf cents chevaux. L'arrangement fut enfin signé le 9 octobre; le prince confia au marquis du Chàtelet la mission de se rendre dans les Pay-Bas pour faire exécuter les différents articles de la convention, et, se croyant sur le point d'être libre, il écrivit à l'électeur de Bavière, au comte de Neubourg et aux magistrats de Besançon, pour leur annoncer cette heureuse nouvelle. Mais l'événement devait êti e bien contraire a son attente. Nicolas-François n'eut pas plustôt connu l'engagement onéreux pris par son frère, qu'il manda à M. du Boys de Riocour de faire tous ses efforts afin d'obtenir un autre arrangement. Il lui représenta que l'intérêt des princes lorrains leur défendait de vendre leur armée, qui était pour ainsi dire leur seule ressource ; que le marché une fois conclu, on les regarderait comme des aventuriers ; et que la France, n'ayant plus de motifs pour les ménager, ne manquerait pas de s'approprier définitivement la Lorraine et le Barrois.
Les troupes accueillirent plus mal encore la nouyelle dont il s*agit; et le marquis d*Haraucourt, ayant conféré avec quelquesuns des colonels, offensés, comme lui, de ce que Charles les avait livrés à TEspagne, sans même les consulter, se réfugia en France, le 13 novembre, avec quatre régiments: lésion et ceux de MM. d*Ourches, du Four et de Bassompierre de Baudricourl. L*archiduc imputa leui* défection à Nicolas, qui se trouva dans le plus grand embarras. Deux de ses conseillers opinaient pour qu'il imitât Texemple du marquis d*Haraucourt ; mais le chancelier Le Moteur et le sieur Hennequin Ten dissuadèrent, en faisant observer que le départ de Nicolas mettrait pour toujours obstacle à la délivrance de Charles IV.
Les choses en étaient là, lorsque le marquis du Chàtelet arriva dans les Pays-Bas, porteur d'une copie du traité et de lettres que le duc adressait aux colonels pour les inviter à reconnaître Philippe IV comme leur souverain. Nicolas demanda que le ser^ ment ne fut pas exigé des quatre régiments que le duc s*était réservés ; Tarchiduc et le comte de Fuensaldagne répondirent que ces régiments étaient ceux que le marquis d*Haraucourt avait conduits en France, et il fallut obéir. L'armée lorraine, qui était campée dans les environs de Braine-l' Alleu, prêta serment de fidélité au roi d'Espagne, et le comte de Fuensaldagne invita ensuite le prince à venir à Bruxelles, où il voulait, disaitil, l'entretenir d'un projet important ; mais Nicolas, s'imaginant, à tort ou à raison, que l'on se proposait de l'arrêter, comme son frère, s'excusa et résolut de passer en France. Une occasion favorable se présenta presque aussitôt. L'archiduc, qui allait assiéger la ville de Condé, enjoignit au prince de former l'avantgarde avec ses troupes et de partir le 18 décembre. Comme tout était préparé, on se mit en route sur-le-champ. La plupart des colonels étaient prévenus et avaient averti ceux de leurs officiers qui leur inspiraient le plus de confiance. L'attachement du comte de LigniviUe aux intéiêts de Charles IV avait d'abord donné des
craintes ; on redoutait de voir ce loyal militaire exhiber, comme précédemment, Tordre écrit qu'il avait autrefois reçu de son maitre, et on savait qu*il avait placé à la banque d* Anvers les débris de sa fortune, et qu*il s'exposait, en quittant les Pays-Bas, à perdre ses dernières ressources, c Monsieur de Ligniville est « lorrain; qu'avons-nous à en appréhender? » dit le chancelier Le Moteur, et cette phrase termina les irrésolutions de Nicolas, qui appela le comte, lui exposa ses projets et fut ravi de l'entendre les approuver (1).
L'armée lorraine prit le chemin de Condé et le suivit jusqu'à la commanderie de Saint-Simon ; elle tourna ensuite à gauche et marcha vers Landrecies, qui était la première ville de France sous le canon de laquelle il fût possible de s'abriter. Un des colonels. Irlandais de naissance, ayant deviné le but de ce changement de direction, fit entrer son régiment dans le château d'Émery, dont on leva le pont-levis, et il déclara qu'il n'irait pas plus loin ; un capitaine débaucha aussi une centaine de soldats, et le colonel Waldembourg, qui s'était éloigné, la veille, pour reconnaître la position des Français, ne fut pas instruit de la perte de ses compagnons d'armes et rejoignit tranquillement les Espagnols. Ces pertes furent les seules que les Lorrains éprouvèrent; car le comte de Fuensaldagne, persuadé qu'ils continuaient à lui servir d'avant-garde , ne songea pas à les poursuivre, et ils atteignirent, sans être inquiétés, les villes de Landrecies et de Guise, où ils purent enfin se ^ reposer.
Nicolas avait emmené avec lui son fils aîné; mais comme son second fils se trouvait à Bruxelles, au moment où l'on était parti, il transmit secrètement à Hennequin l'ordre d'enlever le jeune prince, de gagner Anvers, puis la Hollande, puis Cologne,
(1) Mémoires du chancelier Le Moleur cités par Chevrier, ibid., p. 259-261.
et de demander un asile à François de Lorraine-Chalignj, qai était grand-prévôt de la cathédrale de cette ville. L'évasion réassit à merveille, et Charles, après avoir été fort bien accaeilli à Cologne et à Coblentz, se rendit dans la ville de Trêves, où la Cour souveraine s*était retirée depuis peu, et fut conduit à Paris, par la princesse de Phalsbourg, dans les premiers mob de Tannée 1656.
A peine arrivé en France, Nicolas écrivit à Tarchiduc pour lui notifier les motifs de la détermination qu'il avait prise, ajoutant qu'il allait hiverner, avec ses troupes, dans le bailliage de Vosge. En même temps, il chargea le sieur Raulin, un de ses conseillers, et le marquis de Beauvau de s'aboucher avec Mazarin et d'en obtenir des conditions acceptables. Le ministre, voyant que les princes lorrains étaient à sa discrétion, reçut froidement les deux négociateurs ; mais Louis XIV fut plus gracieux et plus adroit ; il réunit à l'armée lorraine les quatre régiments que le marquis d'Haraucourt avait entraînés dans sa défection, leur donna à tous de bons quartiers d'hiver, restitua à Nicolas les biens qu'il avait possédés en Lorraine et en France (1), et que l'on avait séquestrés, les exempta de toutes tailles et impositions pendant trois années (2) , et rendit au prince Charles ses bénéfices, qui étaient les abbayes de Moyen-Moutier, de Senones, de Saint- Pierremont et le prieuré de Flavigny.
Il fut plus difficile de concilier les prétentions rivales de Nicole et de son beau-frère. La duchesse, se prévalant des pouvoirs que son mari lui avait envoyés, et appuyée d'ailleurs par la plupart des princes lorrains établis en France, soutenait
(1) Ces biens étaient le petit hôtel de Salm à Nancv, le comté de Chaligny» la baronoie de Rupes, les villages de Thelod, Ubexy, Vaubexy et Autrey» le bourg de Qondrecourt et la seigneurie de Join ville.
(2) y. le Ree%teil de François de Neufchdieau^ seconde partie» p. 76.
que toute Tautorité devait lui appartenir; le prince ne voulait pas renoncer au commandement des troupes ; et, pour ramener la concorde, il fallut stipuler que Nicolas garderait ce commandement jusqu*au retour de la paix, mais que la nomination aux emplois civils et militaires serait réservée à la duchesse. La Cour souveraine, laquelle avait d*abord refusé de prendre parti, finit par reconnaître Tarrangement et rendit un arrêt, qui déclarait Nicole régente de la Lorraine et du Barrois et ordonnait à tous les vassaux et sujets de lui obéir en cette qualité (1).
La nouvelle de la défection de son armée causa à Charles IV plus de colère que de surprise. D*un côté il se réjouissait d'un événement funeste à une puissance contre laquelle il avait tant de griefs ; et, d*un autre côté, il comprenait que sa détention allait devenir plus pénible, et que le moment de sa délivrance serait plus éloigné. En effet, le roi d'Espagne fit resserrer le duc et lui ôta même la liberté d'écrire à ses conseillers et à ses serviteurs (2). Ses parents ne l'oublièrent pas cependant et chargèrent le sieur de la Chaussée, gentilhomme attaché au marquis de Mouy, de faire le voyage de Madrid, et de présenter à Philippe les lettres que vingt-deux princes de la Maison de Lorraine lui avaient écrites pour le supplier de ne pas prolonger la captivité de Charles, et lui exposer les motifs qui avaient forcé Nicolas à se retirer en France. Le roi donna quelques bonnes paroles à l'envoyé, mais les ministres espagnols tinrent un autre langage et ne dissimulèrent pas à la Chaussée et à Du Boys de Hiocour qu'on les regardait comme des émissaires uniquement occupés à préparer la fuite de leur maître.
(1) y. Hugo, ibid.; Gaillemin, ibid.; Mhn. de Beau van; Calmet, ibid., col. 478-537; Chevrier, ibid., p. 245-261 ; M. d'Haussonville, ibid., p. 878-407.
(2) y. Chevrier, ibid., p. 264.
Le prince, dont Tennai et la tristesse augmentaient de jour on jour, avait déjà formé deux ou trois plans d'évasion qui manquèrent tous, parce qu'ils étaient mal combinés. La Chaussée lui en proposa un autre, qui semblait d'une exécution plus facile.Le duc devait se rendre,sous prétexte de prendre Tair, dans le jardin des Cordeliers hors de l'enceinte de Tolède; poignarder, avec le secours de La Chaussée, les deux ou trois officiers espagnols qui l'escortaient ordinairement; franchir les murs da jardin ; gagner un vallon peu éloigné, où il trouverait des chevaux et des guides, et se réfugier en Portugal. Ce projet fut éventé comme les précédents^ et les ministres enjoignirent à Du Boys et à la Chaussée de quitter immédiatement le territoire espagnol. Nicole ne se découragea pas encore, et, sur la fin de l'année 1656, elle dépêcha vers Philippe IV le président Mangin, avec de nouvelles propositions, et un mémoire daos lequel les conseillers de la duchesse avaient épuisé leur rhétorique pour démontrer qu'elle était restée complètement étrangère à la défection de son beau-frère et qu'elle avait protesté contre le traité par lui conclu avec Louis XIV. Elle intéressa même à sa cause l'empereur Ferdinand III, à qui elle promit de céder Hombourg et quelques autres petites places, s'il parvenait à obtenir la délivrance de Charles. La mission du président Mangin n'eut aucun succès, et lorsqu'il revint à Paris pour rendre compte de ses démarches, Nicole touchait à ses derniers moments. Elle était tombée malade au commencement du mois de février 1657, et le danger devint bientôt très-grand. La duchesse dicta son testament, le 18 ; appela, le lendemain, deux notaires, devant lesquels elle protesta contre les actes qu'elle aurait signés par ignorance, et qui auraient pu nuire à son mari ou à sa Maison ; se fit revêtir de l'habit des sœurs de Saint-François ; demanda à être étendue sur une simple paillasse, expira le 23 février, et fut inhumée dans l'église Saint- Paul.
Charles IV ne témoigna aucune émotion en apprenant la mort d'une femme dont il avait empoisonné Texistence, et qui ne s'était vengée que par des bienfaits. 11 appréciait néanmoins les vertus de Nicole, et, dans une lettre datée du 25 octobre 1657, il en parlait en ces termes : c Nonobstant le mauvais ménage que c nous avons eu ensemble, elle a abandonné tous ses biens et « toute sa Maison, qu*elle a voulu sacrifier pour moi ; m*a obéi c avec une promptitude et une ponctualité infinie ; s*est assuc jettie à ceux qu'on lui avoit donnez pour conseil, ayant voulu c mettre en gage les rentes qu'elle avoit en Lorraine, et mesme € vendre ses bardes pour m'en envoyer le prix à Tolède. »
La conduite de Béatrix de Cusance contribuait encore à augmenter les regrets que le duc éprouvait secrètement. Après l'arrestation de Charles, elle s'était retirée dans un couvent et avait d'abord manifesté un violent chagrin; mais cette comédie ne fut pas de longue durée. Béatrix retourna dans le monde et recommença à vivre comme auparavant, assistant à des fêtes et dépensant des sommes énormes pour son ajustement et ses équipages. Dès qu'elle eût appris la mort de Nicole, elle chargea le sieur Pelletier, son intendant, d'aller à Madrid et de représenter au duc que, le décès de son épouse ayant écarté le principal obstacle qui empêchât leur mariage, elle espérait qu'il ne tarderait pas à dégager des promesses faites à plusieurs reprises. Pelletier fut assez mal reçu, contre son attente, et le duc différa, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, de donner la réponse que l'on demandait ; puis, feignant d'être tourmenté par des scrupules, il déclara qu'il ne pouvait promettre de prendre Béatrix pour femme, et encore moins confier à un procureur la mission de l'épouser en son nom, avant d'avoir obtenu l'agrément du Souverain-Pontife. La rivale de Nicole, offensée de ce refus déguisé, enjoignit à son intendant de quitter Madrid et jura qu'elle n'écrirait plus à Charles, c Je ne comprends pas, « disait-ellci le galimathias de ses lettres et les bourdes hor-
c ribles qu^elles contiennent. De plus, je le crois déjà cardinal, « ou marié en France ou à Tolède (1). »
Nicolas-François, prévenu des manœuvres de Béatrix, les traversa, dans le but d'éloigner du trône les enfants de cette femme et de sauvegarder les droits des princes Charles et Ferdinand. Ce dernier ne devait pas, du reste, recueillir les fruits de la politique de son père. Souffrant de la pierre depuis quelque temps, il voulut se faire tailler, le !•' avril 1658 ; les préparatifs de Topération Teffrayèrent, et il parlait de Tajourner, lorsque les médecins piquèrent son amour-propre et le décidèrent à en finir. La taille, pratiquée par un Lorrain, le sieur Callot, réussit à merveille ; mais la contrainte que Ferdinand exerça sur lui-même lui causa un transport au cerveau, et il mourut la nuit suivante, à Tâge de dix-neuf ans. Peu de mois après, le prince Charles faillit périr également, par suite d*une chute de cheval ; il demeura sans mouvement pendant six heures, et les médecins craignirent d*abord de ne pouvoir le sauver (2). La mort de son fils aine et le danger que le second venait de courir accablèrent Nicolas, que les malheurs de sa famille et de sa patrie avaient depuis longtemps dégoûté des grandeurs mondaines ; il fut obligé cependant, et malgré sa répugnance, de s'occuper encore des soins du gouvernement. Au reste, tant par lassitude que pour ne pas mécontenter un prince fort jaloux de son autorité, il se déchargea de plus grande partie des affaires sur M. de Saint-Martin et sur le président Mangin, auxquels Charles IV avait confié beaucoup de brevets en blanc ; et, bien qu'il conservât le commandement de la petite armée lorraine, il ne quitta plus Paris et désigna pour son lieutenant le comte de Ligniville. Les Lorrains firent les campagnes de 1656, 1657 et 1658, sous les ordres de Turenne, et se distinguèrent aux sièges
(1) Lettre du 16 mars 1658.
(2) V. Mém. de Beauvau.
de Valenciennes, de Montmédy, de Dankerque, et à la bataille des Dunes (k juin 1658), qui contraignit enfin TEspagne à rechercher la paix, et qui devait hâter la délivrance du duc de Lorraine.
Charles, désolé de ce que le terme de sa captivité semblait plus éloigné que jamais, employait tous les expédients qu*il pouvait imaginer pour conserver au moins Tespérance de la voir promptement finir. Lorsque les électeurs se réunirent à Francfort, en 1658, pour remplacer Ferdinand III, qui était mort Tannée précédente, il les pria d'intercéder, en sa faveur auprès du roi d'Espagne, alléguant, pour le besoin de la causcy que la Lorraine n'avait jamais cessé de faire partie du corps germanique. Les électeurs et même l'empereur Léopold I*' se prêtèrent de bonne grâce à ce que Charles désirait, mais ils n'obtinrent que de belles promesses; le duc écrivit lui-même à Philippe IV une longue lettre, qui demeura sans réponse, et il en conclut que sa détention durerait autant que sa vie. Dans ce moment arriva en Espagne le sieur l'Abbé, conseiller d'État, que la Cour souveraine avait délégué pour ouvrir de nouvelles négociations. L'Abbé se mit en rapport, à Madrid, avec un Lorrain nommé Sureau, tailleur de profession, que différentes aventures avaient conduit au-delà des Pyrénées. Cet homme d'un caractère hardi et entreprenant se chargea de faire parvenir au prince les lettres de l'envoyé et de rapporter les réponses. Il réussit plusieurs fois, mais il fut découvert, et on lui donna la question ordinaire et extraordinaire pour l'obliger à révéler les noms des espagnols qui l'avaient aidé ; il supporta néanmoins toutes les tortures sans rien dire et montra tant de courage, que le roi ne lui fit infliger aucun châtiment (1).
La perspective d'une paix prochaine rendit enfin Philippe plus
(1) Plus tard, Charles IV anoblit Sureau et le nomma prévôt et gruyer d'Âmance.
traitable, et peu à peu on laissa Charles IV nser d*ime liberté dont il était si avide ; on Tautorisa à s'éloigner de Tolède jusqu'à une distance de trois lienes, et on lai paya nne pension mensnelle de quatre mille ducats. Quelques Lorrains vinrent même former à leur prince une espèce de Cour. On voyait, parmi eux, le marquis d*Haraucourt et M. de Bassompierre, qui avaient des premiers quitté Tarmée espagnole, et le chancelier Le Molenr, que Charles accusait de Tavoir trahi. Il dissimula toutefois, parce qu'il avait encore besoin des services de ce magistrat, et il loi confia la rédaction des instructions destinées au président Mangin, qui allait représenter la Lorraine aux conférences de rile des Faisans (1). Le duc aurait bien voulu assister lui-même aux conférences, et, se croyant aussi bon négociateur que général expérimenté, il s'imaginait pouvoir triompher de l'habile Mazarin. Heureusement pour l'amour propre de Charles, Philippe ne lui permit pas de sortir de Tolède, et, quand le sieur Mangin arriva dans la ville d'Iran, les bases du traité futur étaient déjà posées. Il présenta cependant le mémoire dont il était porteur, et dans lequel le prince demandait son rétablissement dans les duchés de Lorraine et de Bar, tels qu'ils étaient à la mort de Henri II ; la restitution des titres que l'on avait enlevés du Trésor des chartes; l'annulation des procédures entamées et des arrêts rendus contre Charles lui-même ou contre ses prédécesseurs ; la suppression ou du moins l'éloignement du Parlement de Metz, etc. De pareilles prétentions furent aussi mal accueillies par don Louis de Haro, plénipotentiaire du roi d'Espagne, que par le cardinal lui-même. Pour surcroit de malheur, Nicolas-François donna mission d'aller défendre ses intérêts au sieur de la Chaussée et à l'abbé de Riguet, précep-
« lui
(1) « Ce fait, Son Altesse me disgracia, dit le chancelier, pour lui eetre trop fidèle. > Mém* de Le Moleur cités par Chevrier, ibid., p. 373 et 274.
tenr du prince Charles, qui, pour être mieux traités, annoncèrent que leur maitre désirait faire épouser à son fils une des nièces de Mazarin. Ce dernier fut flatté de l'ouverture, mais il apprit bientôt par le duc de Guise et le comte d'Harcourt, qui revenaient de Tolède, que Charles IV, loin de consentir au mariage de son neveu, comptait demander pour lui-même la nièce du ministre. Le cardinal, peu convaincu de la sincérité du duc, ou redoutant qu*on ne lui reprochât de préférer son propre avantage à celui de la France, ne voulut pas faire de concessions, et les plénipotentiaires arrêtèrent que la Lorraine seule serait restituée à Charles ; que le Barrois, le Clermontois et les villes de Stenay, Dun et Jametz appartiendraient à Louis XIV ; que les fortifications de Nancy seraient démolies ; que le duc licencierait son armée; qu'il ne contracterait aucune alliance avec les ennemis des deux rois, et que les troupes françaises pourraient traverser notre pays pour se rendre en Alsace (1).
Quand tout fut réglé, on vint annoncer au duc qu'il était libre : Il partit sur le champ, sans avoir obtenu une audience de Philippe, et prit le chemin d'Irun (2). Il reprocha vivement au ministre espagnol d'avoir trahi les intérêts du plus fidèle allié de son maitre, et permis d'introduire dans le projet de traité une phrase où Charles était représenté comme un suppliant, qui n'avait rien à attendre sinon de la clémence de Louis XIV (3).
(1) V. les articles 62 à 78 du traité des Pjrénées.
(2) Une partie de ce que nous avons dit de la captivité de Charles IV est tirée d'une relation qui se trouve ordinairement à la suite des Mémoires de Beauvau, et que Dom Calmet attribue, peut-être avec fondement, à M. du Boys de Riocour.
(3) Art. 62. « Monsieur le Duc Charles de Lorraine ayant témoigné c grand déplaisir de la conduite qu*il a tenue à Tégard du Seigneur c Roy Très-Chreatien, et avoir ferme intention de le rendre plus te satisfait à Tavenir de luy et de ses actions que le temps et les c occasions passées ne lui en ont donné le moyen, Sa Maîesté c Três-Chrestienne , en considération des puissans offices de c S. M. C, reçoit dds à présent ledit Sieur Duc dans sa bonne « grâce; etc. »
Don Louis se justifia de son mieux et conseilla au prince de s'aboucher avec Mazarin. Le cardinal écouta patiemment ses doléances et lui répondit que le roi pourrait modifier certains articles, et consentir notamment à la restitution du Barrois, à condition que l'Espagne accorderait un dédommagement à la France. C'était un moyen honnête de refuser ; car don Louis déclara qu'il ne changerait rien à ce qui avait été convenu, et le traité fut signé le 7 novembre.
Après avoir protesté contre les articles dont il se plaignait, Charles IV se rendit à Blois, où le duc et la duchesse d'Orléans vivaient dans une sorte de retraite. Nicolas-François y arriva bientôt, et les deux frères parurent d'abord charmés de se revoir après une si longue séparation ; mais ils ne tardèrent pas à avoir de violentes discussions au sujet des pierreries et de l'argent que Charles avait laissés à Bruxelles, au moment de son arrestation, et qu'il accusait Nicolas de s'être appropriés. Ce dernier prétendit que c'était une faible indemnité pour la dot de la princesse Claude, dot qui n'avait jamais été payée. Ils s'arrangèrent cependant, et le duc se contenta de la remise des pierreries. Il était alors tout occupé à recevoir les visites des seigneurs qui le félicitaient de sa délivrance, et à répondre aux lettres qu'on lui écrivait dans le même but. La Cour souveraine s'était empressée de lui envoyer une épitre de ce genre ; mais Charles, ayant remarqué que la croix de Lorraine et le double C gravés sur le sceau avaient disparu, s'écria que les caractères de la fidélité n'étaient guère moins effacés du cœur des membres de la Cour, et, le 16 décembre, il leur adressa la lettre suivante :
€ Vostre collègue Duboys m'estant venu trouver de vostre « part, je le renvoyé, avec ordre que vous mettiés le président ff de Gondrecourt en arrêts, vous tiriés les sceaux de ses mains « et le traitiés comme une personne accusée de crime contre c Nous et l'Estat. Je vous ordonne aussi de mettre en arrèst
c Vincent le Procnrear ; de retrancher de vostre corps le fils de « Thomas, et de faire rapporter toutes les patentes qui ont esté « accordées depuis nostre emprisonnement, tant par Nous que « par d'autres, et ce dans six semaines à compter du jour de la « déclaration qui en sera faite. »
De Blois le duc gagna Paris, puis Avignon, où le roi se trouvait, afin de négocier un arrangement moins onéreux que celui dont il n*avait pas accepté les clauses. Mazarin, importuné des sollicitations de Charles, le renvoya au marquis de Lionne. Les conférences se prolongèrent pendant Tannée 1660 presque tout entière, par suite des tergiversations du cardinal, qui accordait et retirait tour à tour, suivant les variations de la politique extérieure. Il espérait que le duc, pour obtenir de meilleures conditions, se déciderait à épouser Mademoiselle Mancini, une de ses nièces, et Charles ne pouvait s'y résoudre. En même temps, il mettait obstacle à ce que le prince Charles la demandât ppur lui-même. Nicolas, qui se défiait de l'humeur inconstante de son frère et qui était rarement en bonne intelligence avec lui, proposa, dit-on, de marier le jeune Charles avec la fille de Béatrix de Cusance; mais le duc refusa et se hâta d'unir sa fille au prince de Lillebonne, cadet de la maison d'Elbeuf. Rebuté de ce côté, Nicolas revint an projet de rechercher pour son fils la main de Mademoiselle Mancini. Charles feignit aussitôt, pour empêcher le mariage, de songer encore à la nièce de Mazarin ; malheureusement, le cardinal intercepta une lettre que le duc écrivait à Béatrix pour l'engager à ne pas s'effrayer de la négociation, n'ayant, disait-il, d'autre but que d'amuser le ministre et de gagner du temps. Malgré le ressentiment que la lecture de cette lettre ne manqua pas d'inspirer à Mazarin, il résolut de traiter définitivement avec Charles IV, afin de se débarrasser de ses plaintes et de ses importunités. Une convention, signée à Vincennes le 28 février 1661 , neuf jours seulement avant la mort du cardinal, rétablit le duc dans tous ses états, à t. V, 25
rexception du Clermontois, des villes de Jametz, Dan, Stenay, Sierck, Sarrebourg et Phalsbourg, d'une partie de la prévôté de Marville, et des villages placés sur la route de Verdun à Metz et de Metz à Saverne (1). Il était de plus stipulé que les fortifications de Nancy seraient démolies ; que le roi ferait enlever Tartillerie, les armes et les munitions déposées dans Tarsenal et les magasins de cette ville ; que Charles renoncerait à ses alliances avec les ennemis de la France, et qu'il prêterait hommage pour le Barrois-mouvant (2). Cet^e formalité fut accomplie le 23 mars, et, comme les filles de Henri II n'étaient plus en vie, on ne refusa pas de recevoir l'hommage pour le. prince seul, à sa grande satisfaction ; car il avait juré, au rapport du chancelier Le Moleur, c qu'il mourroit avant de faire foi pour le Barrois c au nom de Madame j» (3).
(1) La cession de ces villages avait oour but de permettre anx troupes françaises de se rendre en ÂiEace, et d*6n revenir, sans être obligées de passer sur le territoire lorrain.
(2) Le traité de Vincennes est imprimé dans Calmet, ibid., t. Ill, Preuves, col. dlxij-dlxix.
(8) V. Hugo, ibid.; Quillemin» ibid.; Mémoires de Beauvan; Calmet, ibid., t. III, Preuves^ col. 587-584; Chevrier, ibid., pages 364-288.