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SUITE DU RÈGNE DE CHARLES IV

Lorsque Charles rentra dans ses États, le U avril 1661, la paix la plas profonde régnait, depuis plusieurs années, dans cette vaste nécropole. Les Lorrains qui avaient survécu à tant de désastres essayaient de relever les ruines de leurs habitations, et de remettre en culture des terres que les forcît ot lua bmussailles envahissaient de tcuÉes parts. Le maréchal de La Ferté, qui gouvernait notre paya depuis près de vingt ans, continuait à lever des contribulious énormes ; mais su sévérité bien connue en imposait aux pillards, et le luboureur ne crnignait plus les exactions de la soldatesque {!). Le maréchal s'était installé dans le pnlais de nos dues; il y vivait presque en souverain, et ne regardant pas comme assez magniiiques pour lui des apparteuients que Charles IIÏ et Henri s'étaient plu à embellir, il les fit décorer de peintures par Claude Deruet, dont nous avons déjà parlé, et qui vécut jusqu'en 1660 (2).

Les garnisons françaises ne tardèrent pas à abandonner les lieux qu'elles occupaient encore, et, dans les premiers jours de mai, on commença à démolir les fortillcalions de la ville neuve de Nancy ; au mois de septembre, on démantela la ville vieille ;

(1) Une police ombrageuse interdiiait av^c soin tout rappart entra ks Lorrama et le Ju<î ou aea officiera, V. le Recmil d& François de Nei4fehdteau, seconde partie* p. 72 et 74.

(t) V, Le pa!&U de Nancy, par M. H. Lepage, p. iia-116.

mais, soit négligence, soit précipitation, on se contenta de renverser les murailles des bastions et des courtines, et on laissa les deux enceintes dans un état tel qu*on pouvait les rétablir sans trop de dépense ni de difficulté. Au mois de janvier 1662, M. de Pradel, qui commandait à Nancy, fit embarquer au Crône, pour les conduire à Metz, les canons qui avaient autrefois protégé nos remparts (1), et Charles IV se trouva de nouveau maître absolu des deux duchés.

Il fut effrayé, en les parcourant, de la misère des villes et de la solitude des campagnes. Les premières étaient écrasées sous le poids des dettes qu*il avait fallu contracter pendant dix oa douze années de famine (2), et la plupart des villages étaient encore déserts ou n'avaient qu'une poignée d'habitants ; dans ia prévôté d'Insming il n'y avait que huit ou neuf ménages, et les soixante-dix villages qui formaient la recette de Nancy ne comptaient, en 1661, que trois cent vingt-un conduits imposables (3). La joie d'être enfin délivrés des Français faisait cependant oublier à nos pères les maux qu'ils avaient endurés ; mais, afin de mieux graver dans la mémoire de chacun le souvenir de tant de malheurs, on imprima en latin et en français l'élégie de Jean Héraudel de La Mothe.

La satisfaction que les Lorrains éprouvaient, en voyant Charles IV de retour au milieu d'eux, ne tarda pas à faire place à des sentiments bien opposés chez une partie notable de la nation. Non content de rétablir sur leurs sièges les magistrats qui avaient été destitués par les Français (&), le duc transforma

(1) V. Lionnois, ibid., t. I, p. 86-38, t. II, p. 312; Calmet, ibid., col. 584 et 585.

(2) La ville dé Nancy devait, en 1661, trois cent cinquante mille francs barrois. V. Lionnois, ibid., t. IL p. 75.

(3) Y. De la dépopulation de la Lorraine, par M. H. Lepage, p. 25, 43 Ht 46.

(4) y. le Recueil de François de Neufchdteau, seconde partie, p. ^7 et 78.

en véritable baillage le tribunal des échevins de Nancy (1)^ ce qui était porter atteinte à Tancienne juridiction des Assises, et il acheva de détruire cette juridiction au profit de la Cour souveraine. Les membres de la Cour avaient déployé trop de fidélité, de constance et de courage pour que la disgrâce de quelques-uns d'entre eux fut de longue durée (2); Charles leur rendit sa faveur et donna à la Cour une nouvelle organisation. La première chambre, qui résida successivement à Lunéville, Saint-Nicolas, Épinal et Nancy, et qui était composée d*un président et de douze conseillers, avec un procureur-général, un greffier et trois huissiers, la première chambre, disons-nous, fut chargée de juger en dernier ressort dans toute retendue de la Lorraine ; tandis que le même pouvoir était attribué pour le Barrois-non-mouvant à une seconde chambre, installée à Saint-Mihiel et formée d*un président et de six conseillers, avec un substitut du procureur-général, un greffier et deux huissiers (3).

De pareilles innovations mécontentèrent la noblesse, et plusieurs gentilshommes qui demandèrent au duc de faire revivre les États-Généraux et le tribunal des Assises éprouvèrent un refus catégorique. Ils tinrent des conciliabules et délibérèrent sur le meilleur moyen à employer pour forcer le prince à les satisfaire ; mais Charles agit avec vigueur, et, le 25 juin, envoya

(1) Y. Rogéville, Dict. des ordann., 1. 1, p. 65-67.

(2) Comme rexercice des fonctions judiciaires leur laissait beaucoup de loisirs, pendant que la Cour siégeait à Tétranger, quelques magistrats avaient voulu prendre part a la guerre. Le conseuler duBoys de Riocour avait reçu le titre d'intendant de l'armée lorraine ; le président Richard était colonel d*un régiment d'infanterie ; enfin, le premier-président, Didier de Gondrecourt, était gouverneur de Hombourg et colonel d*un autre régiment d'infanterie, que l'on appelait par dérision le régiment de fécritoire, Y. idem, ibid., p. 427.

(3) Y., dans Roçéville, ibid., p. 480-497, plusieurs ordonnances et autres pièces relatives au rétaolissement de la Cour souveraine.

un mandement à la Cour souveraine pour lui commander de sévir contre les fauteurs de ces réunions, et particulièrement contre le baron de Saffre, qui se montrait un des plus animés. Le 30 juin, la Cour, après avoir entendu le substitut du procureur-général, ordonna au baron de Saffre « de se retirer, avec « sa famille, et de sortir des estats de Son Altesse dans deux « fois vingt-quatre heures, après que la signification lui en « seroit faite, avec défense à lui d*y rentrer et de s'y retrouver,

ce sans permission de Sa dite Altesse, à peine de punition

« suivant l'exigence du cas ; et enjoignit au sieur de Saffre de n vendre les biens qu'il possédoit dans lesdits estats à personne « agréable à Son Altesse dans trois mois, pendant quoy ils

« seroient régis et gouvernés par commissaires (1) » Le

comte de Ludres et quelques autres furent consignés dans leurs châteaux, sous la garde de soldats qui y vécurent à discrétion (2). Néanmoins, les nobles ne jugèrent pas la partie perdue; ils s'assemblèrent à Liverdun, dressèrent une requête, qu'ils se proposaient de remettre à Charles IV, et la signèrent en cercle, afin que l'on ne pût deviner quels étaient les moteurs de l'entreprise. M. de Tornielle, comte de Brionne, et d'autres gentilshommes se rendirent dans la ville de Bar, où le duc séjournait, et déposèrent la requête entre ses mains; mais il la repoussa, prescrivit aux délégués de s'éloigner immédiatement et fit rédiger par le sieur Maillard, conseiller d'État, un mémoire dans lequel étaient exposés les motifs qui empêchaient de rétablir le tribunal des Assises (3).

Il fut longtemps inflexible et repoussa de nouvelles demandes que l'Ancienne Chevalerie lui transmit par l'organe des comtes de Saintignon et de Mauléon; mais ayant su que beaucoup de

(1) y. l'arrêt, ibid., t. I, suppiém., p. 85.

(2) y. Mém. de Beauvau.

(8) y. Calmet, Bibl. lorr., col. 615 et 616.

gentilshommes avaient secrètement offert au prince Charles de le proclamer duc de Lorraine, comme représentant de la ligne féminine et véritable héritier de Henri son aïeul, il jugea prudent de ne pas pousser les choses à Textrémité et permit de tenir à Pont-à-Mousson, au mois de février 1663, une réunion, où Ton devait délibérer « pour le bien et utilité de Testât »; et, le & février, il autorisa « les gens du conseil de ville de Nancy à « députer un ou deux de leur corps, pour se trouver, en leur a nom, en rassemblée (dont il s'agit), afin de donner leur avis € sur les remonstrances qu'elle décidera de lui faire ». L'union des trois Ordres aurait seule obligé le prince à faire quelques concessions,; mais il parait que la noblesse ne s'inquiétait guère que de la défense de ses propres libertés, et lorsque les députés de Nancy se présentèrent, on ne les laissa pas pénétrer dans la salle. A leur retour, ils firent un rapport au Conseil, le 13 février, retracèrent l'affront qu'ils venaient d'essuyer, et persuadèrent, sans doute, à leurs collègues de ne prêter aucun appui à des réclamations dont le tiers-état ne semblait pas devoir tirer un grand profit (1).

La noblesse rédigea un exposé de ses prétentions et de ses droits, et cette pièce fut signée par MM. du Chàtelet, maréchal de Lorraine, de Mercy, de Seraucourt, de Gournay, de Socourt, du Hautoy, de Mitry, de Viange, d'Haraucourt, de Bilistein, de Gournay, de Saintignon, de Bouzey, de Custine de Pontigny, de Raigecourt de Buzy, des Armoises, Roucel de Vaméville, de Ludres, Roucel de Landres, de la Vaulx, de Port-sur-Seille, du Buchet, de Mauléon, d'Ourches, de la Bastide et de Fontaines. On chargea une députation, composée de MM. de Raigecourt, de Saintignon, de Bouzey, de Ludres, des Armoises, de Viange,

(1) y. le Livre blanc ou Reciéeil des Lettres- Patentes et Ordonnances des ducs de Lorraine concernant Vestablissement de la Chambre du Conseil de la ville de Nancy, etc., f> Ixxvij, manuscrit de la bibliothèque de M. Beaupré; Rogéville, ibid.; 1. 1, p. 47-52.

de Gournay, de Custine et de Seraucourt de se rendre auprès de Charles et de ne rien négliger pour obtenir le redressement des griefs et de l'ordre nobiliaire. Le duc reçut les délégués avec politesse et les renvoya devant les sieurs Prud'hommes, TAbbé et Maimbourg,conseillers d'État, qu'il avait désignés pour traiter cette affaire. Il y eut des conférences entre les trois conseillers et les délégués. Ces derniers n'eurent pas de peine à établir que le tribunal des Assises était fort ancien, et que tous les ducs depuis René 1*' et Isabelle, avaient juré de respecter les privilèges des trois ordres ; mais Charles, qui ne voulait rien accorder, fit des réponses évasives, temporisa et finit par déclarer aux réprésentants de la noblesse qu'ils agiraient sagement en se retirant chez eux (1).

Une des causes qui rendaient nécessaire la convocation des États-Généraux était, au dire des gentilshommes, l'urgence de régler la succession ducale et de marier le prince Charles (2). Le duc commençait à devenir vieux ; on craignait de le voir épouser Béatrix de Cusance ; légitimer, par un acte d« sa puissance souveraine, les enfants adultérins qu'elle lui avait donnés, et leur transmettre la couronne, au préjudice des héritiers légitimes. Nicolas-François, accablé par les malheurs de tout genre qu'il avait éprouvés, ne paraissait pas devoir fournir une longue carrière et n'avait plus qu'un fils. On n'avait jamais vu celui-ci en Lorraine, et son oncle, qui ne l'aimait pas, l'avait continuellement tenu à l'écart, en sorte que le jeune prince n'avait aucune connaissance du pays sur lequel sa naissance l'appelait à régner.

Son père et ses plus fidèles seiviteurs avaient profita du séjour qu'il fit à Paris pour tâcher de lui ménager un établissement convenable. On lui avait d'abord parlé de Mademoiselle

(1) V. Mémoires de Beauvau; Lionnois, ibid., 1. 1, p. 834 et 935.

(2) V. Chevrier. ibid., p. 286.

de Montpensier, fille de Gaston et de Marie de Bourbon ; mais elle avait seize ans de plus que Charles, et, comme elle nourrissait d'ailleurs Tidée d*épouser un roi, elle accueillit avec dédain la proposition de prendre pour mari un adolescent, qui n*avait d'autre dot que des espérances, peut-être chimériques, sur un petit pays ruiné par une guerre de vingt-cinq ans (1). Charles, qui, de son côté, n'éprouvait pas une grande passion pour une femme âgée de trente-quatre ans, rechercha la main de Mademoiselle d'Orléans, fille de Gaston et de Marguerite de Lorraine. Louis XIV, qui avait d'autres vues sur la princesse, rompit le projet. On conseilla ensuite à Charles de demander Mademoiselle de Longueville, puis Mademoiselle de Nemours. Ce dernier mariage, qui était trës-coavenable, fut sur le point de s'arranger. Le duc de Lorraine consentit même, sur la prière du roi, prière qui avait l'apparence d'un ordre, à promettre qu'il reconnaîtrait son neveu pour héritier ; mais il ne cherchait qu'à gagner du temps et inventait, tous les jours, de nouveaux prétextes pour se dispenser de signer la déclaration que Louis XIV exigeait. 11 avait fait le voyage de Paris pour cette affaire, et fut très-étonné quand il entendit M. de Lionne lui proposer, au nom du roi, de céder à la France les duchés de Lorraine et de Bar. Louis s'engageait, pour prix de cet abandon, 1* à payer au duc une pension considérable; 2* à lui laisser, tant qu'il vivrait, la jouissance paisible de ses États ; 3* à donner au prince de Vaudémont, son iSls naturel, des emplois importants ; &* enfin, à déclarer qu'au défaut de la ligne de Bourbon la Maison de Lorraine hériterait du trône de France. Quoique cette perspective réellement illusoire parilt séduire Charles IV, il n'osait pourtant acquiescer à un arrangement qui devait avoir pour résultat immédiat de dépouiller la famille ducale. Il resta dans l'indécision pendant plusieurs jours, entraîné d'un côté par M. de

^1) y. les mémoires de Mademoiselle*

Lionne, qui employait tout à tour les prières et les menaces pour arracher une réponse favorable; de l'autre côté, par Nicolas-François et le prince Charles, dont les instances, bien que respectueuses, étaient plus vives encore. Le 5 février 1662, ils se présentèrent à Tbôtel de Lorraine, accompagnés de deux notaires, et remirent au duc une protestation formelle contre le projet de cession. Leur démarche n* empêcha pas Charles de se rendre, le lendemain dans Tabbaye de Montmartre et signer le traité (1). La nouvelle de cet acte de faiblesse et d'ingratitude causa une surprise générale. Nicolas et son fils étaient consternés ; les princes lorrains établis dans le royaume se réjouissaient, au contraire, d'un arrangement qui semblait les approcher du trône, et le roi s'applaudissait d'avoir acquis, à aussi bon marché, un pays dont la conquête avait coûté tant d'argent et de sang à la France. Le Grand Condé, ayant rencontré le doc de Lorraine, lui demanda quel motif avait pu le décider à conclure un traité pareil, et Charles lui répondit, avec une légèreté bien déplacée : <r L'envie d'être plus habile homme que vous ; dans toute votre vie, vous n'avez fait qu'un prince du sang, et d'un coup de plume je viens d'en faire vingt » (2).

Mais si les Français n'éprouvèrent que de l'étonnement en apprenant ce qui avait eu lieu, un autre sentiment anima nos ancêtres. A l'exception de certains gentilshommes, qui révèrent que le traité de Montmartre allait les placer sur la voie de la fortune et des honneurs, les Lorrains manifestèrent le mépris que leur causait la conduite de leur souverain. Dans la plupart des maisons, on déchira les portraits de Charles IV, que l'on avait conservés avec affection, malgré les menaces et les recherches de la police française (3); et dans l'auditoire d'une

(1) Il est imprimé dans Calmet, Hist.j t. III, Preuves, col. dlxxiijdlxxv.

(2) V. Gaillemin, ibid.

(3) y. Ghevrier, ibid., p. 294.

d'une justice seigneuriale, un paysan ne craignit pas de décrocher un cadre renfermant ce portrait et de le tourner contre la muraille, en disant : t Puisque Son Altesse a renoncé son peuple, qui a souffert le martyre pour Elle, il faut la renoncer de même ». La Cour souveraine, quoique entièrement composée d*hommes dévoués au duc, lui fit des remontrances pressantes et prononça, dès le mois de février, un arrêt qui déclarait le traité de Montmartre c nul et de nul effet et valeur ; faisoit

c inhibition et défenses à toutes sortes de personnes de

« le tenir, lire, ou publier, ou y déférer, sous peine de punition c exemplaire ; . . • et enjoignoit à tous vassaux, hommes et sujets a des Estats de Son Altesse de continuer leurs prières,subjections, « fidélité et obéissance, auxquelles ils estoient attenus envers Elle ff par le devoir de leur naissance » (1).

Nicolas- François se serait probablement contenté de protester et de gémir ; mais le prince Charles, qui était plein courage et d'activité, engagea son père à prendre quelques mesures pour conserver leurs droits. Le 7 février, ils écrivirent aux gouverneurs des places fortes de les garder avec le plus grand soin, et de n'y laisser entrer de troupes françaises sous aucun prétexte. Le même jour, le prince adressa aux membres de l'Ancienne Chevalerie une lettre, dans laquelle il leur promettait, pour les attacher à sa cause, de leur accorder toutes les satisfactions qu'ils pouvaient désirer (2); et, après avoir fait de nouvelles instances auprès du roi pour obteuir l'annulation du traité de Montmartre, il's'échappa, pendant un bal masqué auquel il avait été contraint d'assister, traversa rapidement la Champagne, gagna la ville de Neufchàteau, et donnant le change sur ses projets, se rendit à

Q) y. Rogéville, ibid., p. 497; Hugo, ibid.; Guillemin, ibid.; Mém. de Beaavau; Calmet, ibid., t. lll, col. 585-595; Chevrier, ibid., p. 286-295.

(2) La lettre est imprimée dans Calmet, Hist,^ t. IIL Preuves ^ col. 566 et 597.

Besançon, puis à Rome, où il tâcha d'intéresser le pape en sa faveur, de là à Venise, à Munich, et enfin à Vienne, où il résolut d'attendre les événements.

Pendant que Charles portait ainsi le trouble dans sa famille et dans ses états, il était tout occupé à courtiser Mademoiselle Marianne Pajot, fille d*un apothicaire de Paris. Il la demanda sérieusement en mariage et signa le contrat, dans la maison d'un autre apothicaire nommé Tissonnet, le 18 avril 1662 (1). Malheureusement pour lui, et malgré les précautions qu'il avait prises afin de cacher un projet aussi déplacé, la duchesse d'Orléans fut instruite de l'aventure, et, à sa prière, Louis XIV fit enlever Mademoiselle Pajot, que I'oe enferma dans un couvent, jusqu'à ce que son amant l'eût oubliée; ce qui ne tarda guère (2). Pour se consoler d'un pareil désagrément, le duc jugea à propos de se montrer éperdument amoureux de Mademoiselle de Saint-Remj, fille du premier-maitre-d'hôtel de la duchesse d'Orléans, et un contrat de mariage allait être signé, lorsque la duchesse intervint une seconde fois et mit la demoiselle en lieu de sûreté.

Ces disgrâces dégoûtèrent Charles du séjour de Paris, et il cherchait les moyens de retourner chez lui, lorsque MM. de Lionne et Le Tellier lui proposèrent, de la part de Louis XIV, de céder immédiatement la Lorraine à la France, moyennant une somme de sept cent mille livres. La demande ne fut pas accueillie, et le roi se contenta d'exiger que la ville de Marsal

(1) On trouve une copie de ce coiitrat dans la collection de M. Chariot, conseiller à ta Cour impériale de Nancy.

(2) Il convient d'ajouter que Marianne Pajot montra beaucoup de désintéressement dans cette a£faire ; car le roi lui ayant fait dire qu*il lai permettrait d*épouser Charles IV, si elle voulait rengager â exécuter le traité de Montmartre, elle refusa d'une manière expresse. Comme elle n*était pas moins vertueuse que belle, elle épousa plus tard un gentilhomme, le marquis de Lassay. V. l'ouvrage de ce dernier» intitulé : Recueil de diffirentes choses, première partie, p. 99.

lui fût livrée pour garantir Texécution du traité de Montmartre. Le dac refusa encore ; néanmoins, comme les ministres français ne se tinrent pas pour battus, le bruit de la négociation arriva jusqu'à Vienne, et le prince Charles, s'arrétant à un parti presque désespéré, vint en Lorraine à franc étrier, entra dans Marsal et prescrivit de mettre la place en état de défense. Ce coup de tète irrita extrêmement le duc, et pour le calmer, il fallut que le prince abandonnât Marsal et reprit le chemin de Vienne. Peu de jours après Charles IV revint en Lorraine, mais ce ne fut pas pour y trouver la paix. Béatrix de Cusance ne cessait de le presser de contracter avec elle un mariage valide, et la princesse de Lillebonne ainsi que le prince de Vaudémont joignaient leurs prières à celles de leur mère. Le duc ne voulait rien écouter. 11 habitait momentanément Mirecourt et rendait de fréquentes visites aux Chanoinesses de Poussay. Il y rencontra plusieurs fois Isabelle de Ludres, dont la beauté, justement célèbre (1), fit tant d'impression sur lui^ qu'il rechercha la main delà jeune Chanoinesse. La comtesse de Ludres ne s'y opposa pas, et le curé de Richardménil fiança le duc et Isabelle. Béatrix se hâta de former opposition à leur mariage; elle s'avança même jusqu'à Mattaincourt, dans l'espérance de ramener le prince à des sentiments plus favorables pour elle. Il refusa de la voir et lui enjoignit de retourner à Besançon, où elle résidait ordinairement. Elle tomba alors malade de chagrin, fut bientôt à l'extrémité et fit prier Charles de l'épouser, lui demandant pour dernière grâce de pouvoir mourir femme légitime. Il y consentit, confia au sieur de Risaucourt, conseiller d'État, la mission de le représenter dans cette triste cérémonie et sollicita de l'archevêque de Besançon l'autorisation nécessaire. La cérémonie fut

(1) Il existe encore quelques portraits d'Isabelle et ils justifient pleinement les éloges des lustonens.

célébrée le 20 mai 1663, et sans attendre la mort de Béatrix, qui arriva seulement le 5 juin, le prince chargea le sieur Maillart, conseiller-clerc à la Cour souveraine, d'aller postuler devant le pape Alexandre VII la ratification de ce mariage. Il s'ensuivit une longue procédure; mais Charles, distrait par d'autres affaires, l'ayant négligée, il n'y eut jamais de jugement prononcé par le Souverain-Pontife, et la validité du mariage contracta par le duc et Béatrix demeura problématique.

Louis XIV donnait en ce moment au duc de Lorraine bien de l'occupation et ne lui laissait guère le loisir de songer à autre chose. Le comte d'Apremont était depuis longtemps en procès avec la maison ducale relativement à la propriété d'une portion de cette seigneurie, et il avait profité de l'emprisonnement de Charles pour obtenir du Parlement de Paris des arrêts qui lui adjugeaient le territoire en litige. Animé par le roi, lequel lui promettait secrètement de l'appuyer, le comte prit à son service une bande de soldats licenciés et s'empara des châteaux d' Apremont, de Mussy et de Bouconvillc. Le duc, que Louis avait forcé de désarmer, n'était pas en mesure de réprimer les entreprises du comte, et le roi ne l'autorisait pas à lever des troupes et lui demandait continuellement de livrer la place de Marsal. Malgré les remontrances et les protestations des princes français, le Parlement avait, dans un lit de justice tenu le 27 février 1662, enregistré le traité de Montmartre, et Louis XIV, regardant la convention comme définitivement arrêtée, somma derechef le duc de lui remettre Marsal. Ayant éprouvé un nouveau refus, il enjoignit au maréchal de La Ferté d'envahir la Lorraine, avec une armée, et de saisir les revenus domaniaux. Cette opération s'accomplit sans résistance, et Charles, pour éviter de plus grands malheurs ordonna lui-même aux receveurs d'ouvrir leurs caisses aux officiers du roi. En même temps, le sieur de Pradel, qui était toujours à Nancy, avec une partie du régiment des gardes françaises, achevait de démanteler la ville.

et essayait de pousser à la révolte ceox des nobles que les procédés de Charles IV avaient le plus irrités. Il leur permit de se réunir et de se concerter, et si quelques hommes prudents n'étaient parvenus à calmer Temportement du plus grand nombre, on aurait eu à déplorer une scission capable d'entraîner Tasservissement de la Lorraine.

Le duc n'omettait rien cependant pour sortir de l'embarras dans lequel il s'était jeté avec tant d'étourderie. Il chargea le comte de Ligniville, le chancelier Le Moleur et les conseillers d'État Tilly et Raulin de se rendre à la diète de Ratisbonne, pour prier l'Empereur et les princes allemands de demander l'annulation du traité de Montmartre, en alléguant que la Lorraine, n'ayant jamais cessé d'appartenir au corps germanique, ne pouvait être valablement cédée qu'avec le concours de ce dernier. L'Empire ne voulut pas s'exposer à rompre avec Louis XIV en intervenant dans cette affaire, et, au mois d'août^ le roi, voyant que Charles persévérait dans sa résolution, prescrivit au maréchal de la Ferté d'assiéger Marsal et s'avança lui-même jusqu'à Metz, avec toute la cour. On n'avait rien négligé pour mettre la place en bon état, et le marquis d'Haraucourt, qui en était gouverneur, avait promis de faire une belle défense; mais le duc comprenait bien qu'il n'était pas de taille à lutter contre la France, et ses envoyés signèrent, à Nomeny, le 31 août 1663, un traité par lequel Charles s'engageait à livrer Marsal, dans un délai de trois jours, et consentait à ce que le roi en démolit les remparts, s'il le jugeait à propos. La garnison devait quitter la ville avec les honneurs de la guerre et quatre pièces de canon, et Louis XIV donnait main-levée des revenus qu'il avait fait saisir, annulait les arrêts rendus par le Parlement en faveur du comte d'Apremont, remettait le duc en possession des châteaux d'Apremont, de Mussy et de Bouconville, l'autorisait à élever autour de Nancy une simple muraille et confiait à des commissaires le règlement des difficultés cdn-

cernant les territoires litigieux (1). Charles avait demandé qae le traité de Montmartre fût expressément abrogé dans la nouvelle convention ; mais les ministres français se bornèrent à laisser entendre que Louis XIV n*en poursuivrait pas Texécution. Aussitôt après la conclusion de Tarrangement, le duc fit le voyage de Metz et eut une entrevue avec le roi, qui ordonna de restituer les revenus domaniaux mis sous séquestre, et enjoignit au maréchal de la Ferté de s'éloigner avec ses troupes (2). Charles fit immédiatement annoncer aux habitants de Nancy qu'il allait visiter leur ville, et, malgré les trop justes griefs que Ton avait contre lui, cette nouvelle remplit de joie la capitale de la Lorraine. Le k septembre, on chanta un Te Deum dans la primatiale provisoire, et, le surlendemain, le prince entra dans Nancy, avec une suite brillante, composée d'une partie de l'Ancienne Chevalerie et de toute sa maison militaire. 11 refusa, on ne sait trop pourquoi, de passer par la porte Saint-Nicolas, pénétra dans la rue Saint-Dizier par une brèche voisine de cette porte, et, après avoir traversé les deux villes au milieu d'une foule immense, descendit de cheval devant la collégiale Saint-Georges, où l'on chanta un second Te Deum Le prévôt offrit au duc sa distribution, comme premier-chanoine de la collégiale, et Charles accepta, en disant : c II y a longtemps que je n'en ai point tant gagné » (3). Quelques écrivains (h) ont soutenu que les magistrats de Nancy avaient fait ériger sur le chemin que leur souverain devait parcourir divers arcs de triomphe ; que cinq fontaines de vin avaient coulé pendant toute la durée de la cérémonie, et que l'on avait, en un mot, rempli

(1) Le traité est imprimé dans Calmet, ibid., t. III, Preuves ^ col. dlxxv-dlxxvij.

(2) V. Hugo, ibid., Mém. de Beauvau ; Calmet, ibid., t. Ill, col. 596-615; Chevrier, ibid., p. 300 et suiv.

(3) Journal deSolera cité par Lionnois, ibid., t III, p. 292 et 293.

(4) V. notamment Calmet, ibid., col* 615.

le programme dressé poar rentrée solennelle que le duc avait projetée après la petite paix^ et qui n*avait pas eu lieu. Cest une erreur. Sans nous prévaloir du silence de Solera, qui raconte, dans ses moindres détails, la journée du 6 septembre, et qui n'aurait pas manqué de mentionner les arcs de triomphe, si on les avait réellement élevés ; il suffit de rappeler que la paix fut incertaine jusque dans les derniers jours du mois d*aoùt ; que le traité de Nomenj fut conclu seulement le 31, et ratifié le 1" septembre ; qu'il fallait plusieurs mois pour faire les préparatifs d'une fête aussi magnifique, et que l'entrée de Charles IV s'étant efifectuée, pour ainsi dire à l'improviste, le 6 .septembre, on n'avait pu même songer à mettre la main à Tœuvre. Le duc ne voulut pas cependant que la postérité fût privée des belles gravures exécutées par Sébastien le Clerc sur les dessins de Claude Deruet; il chargea Philippe Bardin, conseiller d'État, de rédiger le texte qui devait les accompagner, et le tout parut, l'année suivante, sous le titre de Triomphe de Son Altesie Charles IIII{1). Les magistrats et les bourgeois de Nancy accomplirent, peu de temps après son retour, le vœu qu'ils avaient fait le !•' janvier 1643; ils se rendirent processionnellement, le 20 octobre, dans l'église de Sion, à sept lieues de la capitale ; le P. Vincent, Tiercelin, auteur de quelques ouvrages médiocres sur l'histoire de Lorraine, précédait le cortège et portait une bannière représentant la Sainte Vierge, et on suspendit dans le sanctuaire que l'on venait de visiter une lampe d'argent du prix de mille francs barrois (2).

(1) Le Triomphe de Son Altesse Charles IIII, Dvc de Lor^ raine t e(c., A son reiovr dans ses états; A Nancv, Par Dominicqve Poirel, Anthoine et Glavde Chariot ses Associés, Imprimeurs de Son Altesse; 1664, ia-f». Y., pour la description de ce curieux volume, les Recherches historiqttes et bibliographiques de M. Beaupré, p. 469-475.

(2) V. Lionnois, ibid., p. 307, note ; Y. aussi, dans la biblioth. de M. Beaupré, le Livre blanc on Recueil des Lettres-Patentes^ etc., M03.

Nicolas-François était revenu en Lorraine en même temps que son frère; mais celui-ci le tenait soigneusement éloigné des affaires et l'obligeait à vivre en simple particulier. A force d'instances, François obtint néanmoins Tautorisation d'appeler son fils près de lui^ et un gentilhomme fut envoyé à Vienne pour en ramener le jeune prince. Ce dernier touchait déjà aux frontières de la Lorraine, lorsque le duc lui fit intimer la défense de les franchir, en alléguant qu*il lui avait manqué de respect, et que Louis XIV ne souffrirait pas qu'il résidât dans le voisinage de la France ; ce qui était complètement faux. Charles, désolé de ce contre-temps, prit le parti de faire le voyage de Paris, pour connaître d'une manière certaine les intentions du roi. Louis refusa de Tentendre, le mit sous la surveillance d'un exempt de ses gardes et lui prescrivit de quitter Paris dans un délai de deux heures, mais lui fit déclarer qu*il le verrait sans répugnance s'établir en Lorraine, avec le consentement de son oncle.

Le prince, rebuté de toutes parts, se dirigea vers Luxembourg, où il fut obligé de s'arrêter faute d'argent ; enfin, ayant reçu une petite somme d'un Lorrain, le sieur Gennetaire, qui eut pitié de sa position, il retourna à Vienne, où il s'attacha an service de l'empereur Léopold ; et Nicolas-François, désespérant de procurer à son fils un établissement convenable, se retira dans la ville de Pont-à-Mousson (1).

Insensible aux chagrins de son frère et de son neveu, le duc ne s'occupait guère que de bals et de carrousels, et la noblesse, privée depuis tant d'années de divertissements semblables, commençait à reprendre son ancien genre de vie. La gène dans laquelle se trouvaient la plupart des Maisons les plus illustres, et autrefois les plus opulentes, força cependant plusieurs gentilshommes à rester dans leurs châteaux, et Charles jugea à

(1) Y. Mém. de Beauvan.

propos d'admettre aux fêtes de la Cour quelques-unes des meilleures familles de la bourgeoisie. Parmi ces privilégiés se trouvait un sieur Dentrée, banquier à Nancy, dont la nièce, que Ton appelait vulgairement la Croisette (1), ne tarda pas à inspirer une passion passagère au vieux Charles IV. La chanoinesse de Ludres, que le prince flattait encore de l'espérance de monter sur le trône, quoiqu'il n'eût pas l'intention de l'épouser, ne put voir sans dépit une pareille liaison, abandonna la Cour et se réfugia dans l'abbaye de Poussay, mais avec la détermination bien arrêtée de rappeler en temps et lieu les promesses que le duc lui avait faites.

Il fut bientôt las de Mademoiselle Croiset et lui substitua la fille d'une aventurière, nommée Lahaye, qui était venue en Lorraine, avec l'intention de tirer parti des faiblesses du prince (2). Il avait fort heureusement des conseillers habiles, qui, laissant leur maître à ses plaisirs, prirent les mesures nécessaires pour atténuer les maux produits par la guerre et par l'invasion française. Dans le but de repeupler Nancy, et surtout la ville vieille, on publia, le 11 août 166/i, une ordonnance disposant que c tous ceux qui voudroient venir résider en ladite f vieille ville..., soit marchands, artisans ou autres^ y seroient « reçus sans estre obligés de payer aucun droit d'entrée, ainsi € qu'il se payoit ci-devant, après néanmoins que l'on auroit c reconnu que ce sont gens sans reproche et de bonnes mœurs ; c qu'ils seroient exempts de tous logemens et fournitures de € gens de guerre, de toutes tailles et impositions..., et ne pour- « roient estre contraints ni cotisés pour les dettes de ville conff tractées avant leur entrée en ladite vieille ville ; qu'ils jouiroient € de toutes ces franchises et exemptions pendant six années ; c et que ceux qui y bàtiroient des maisons neuves ou en répa-

(1) Elle se nommait Françoise Catherine Croiset.

(2) V. Chevrier, ibid., p. 305 et 306 ; Calmet, ibid,col. 618 et 629.

« reroient de rainées, au refus des propriétaires, jouiroient « desdites exemptions pendant leur vie » (1). Une autre ordonnance, promulguée le 13 avril 1665, suspendit pour trois années, « les hans et métiers concernant la réception des artic sans dans ladite ville »^ et accorda à chacun la liberté de 3*7 établir et d'y travailler sans frais ni chef-d*œuvre (2).

Le 7 octobre 1663, on disposa que les titres des créancien des communautés seraient examinés attentivement par les procureurs-généraux des divers bailliages ; le 23 mai 166&, on annula les aliénations des bois communaux, et on restreignit les droits d'usage dans les forêts domaniales, à cause de la diminution de la population ; le 17 mars on avait défendu de mettre le feu dans les haies, buissons et épines qui avaient envahi les terres arables, parce que, dans plus d'un lieu, l'incendie s'était communiqué aux bois voisins. Le 7 décembre, on permit de porter des armes à feu pour détruire des loups, qui s'étaient extrêmement multipliés. Le duc avait toujours aimé la chasse avec passion. 11 donna l'exemple à ses sujets, et, en un seol hiver, on tua trois cent quinze loups dans les environs de Nancy. Le 13 avril 1665 et le 31 mai suivant, on prorogeai faculté du rachat des biens vendus et le répit général ; le 10 juin 1666, on autorisa les propriétaires de biens-fonds à les faire cultiver par des fermiers étrangers, si les laboureurs du pays refusaient de payer des canons raisonnables, qui, à raison des circonstances, furent fixés à la moitié de ce qu'ils étaient avant la guerre (3). Ce fut vers cette époque, et sans doute grâce à des étrangers, que les pommes de terre furent introduites dans les Vosges ; on les cultiva d'abord dans la vallée de Celles ; mais, comme elles étaient d'une qualité très-médiocre,

(1) V. Layette Ordonnances, III, n« 193.

(2) V. le Livre blanc, p. 104.

(3) V. le Rec. de François de Neufch* seconde partie, p. 97, 98, 106-108, 125, 126, 181, 132 et 141-145.

elles ne furent employées pendant longtemps qu*à la nourriture des bestiaux (1).

Le 28 juin 166i, la Cour souveraine rendit un arrêt de règlement qui ordonnait aux usurpateurs de biens vacants et sans maîtres d*en faire la déclaration aux majeurs des lieux, dans un délai de quarante jours, à peine de deux cents francs d*amende ; et, faute de ces déclarations, Tarrêt prescrivait aux majeurs de parcourir, avec quatre ou cinq anciens habitants, le territoire de chaque communauté et de dresser procès-verbal des usurpations qu'ils découvriraient. Le 12 octobre 1665, le duc enjoignit, sur les remontrances du procureur-général de Lorraine, et sous peine de punition arbitraire^ de remettre entre les mains du sieur Mangin, garde du Trésor des chartes, les papiers et documents « qui avoient esté divertis et dispersés c ça et là pendant Teffort des guerres dernières ». La réorganisation du Trésor des chartes était d'autant plus urgente, que Ton procédait alors, avec une grande sévérité, à la vérification des titres de noblesse. Beaucoup d'individus qui avaient profité du désordre universel pour se qualifier de gentilshommes, et pour refuser de payer les impôts, reçurent ordre de comparaître devant le sieur Prud'homme, conseiller d'État. Ceux qui ne purent justifier d'un anoblissement régulier furent condamnés à une amende de quinze cents francs, et on leur interdit d'élever semblable prétention pour l'avenir, sous peine d'une autre amende de deux mille francs ; ceux qui refusèrent ou négligèrent de comparaître versèrent également quinze cents francs, et rangés de nouveau dans la classe des roturiers furent, comme tels, soumis à toutes les charges ordinaires des communautés (2).

D'autres édits eurent pour but et pour résultat d* améliorer l'administration de la justice. Une ordonnance du 26 septembre

(1) Y, StatisHfue de la Meurihe^ par M. H. Lepage, 1. 1, p. f^.

(2) Y. UR$c. de Fr. de Neufch., seconde partie, p. 81, 82, 86- 89, 109-111, 136 et 137.

1664 abolit les épices des membres de la Cour, en leur attribuant des traitements convenables, et leur départit la surveillance des biens des communautés, afin d*empécher ces dernières d'engager, sans autorisation préalable, des procès fréquemment ruineux. Le 24 juillet 1666, o'i créa des offices de curateurs aux causes des majeurs tibsents et aux successions abandonnées. Le 8 août 1667, les deux chambres de la Cour furent réunies à Nancy, et leur ressort commun s'étendit désormais à la Lorraine et au Barrois-non-mouvant(l). Antérieurement, c'est-àdire en 1663, on avait contraint le chapitre de Remiremont à reconnaître l'autorité des magistrats ducaux, et le baillage de Vosge avait entamé une procédure contre les chanoinesses, qui avaient fait lacérer une affiche relative à cette affaire (2).

La réapparition de l'hérésie dans quelques lieux, à la suite du séjour des troupes protestantes, attira promptement l'attention des conseillers de Charles. Le 28 septembre 1664, on prescrivit à tous les individus notoirement connus comme hérétiques ou simplement suspects à remettre, dans le délai d'un mois, entre les mains des procureurs-généraux attachés aux baillages, un billet relatant l'origine, le nom, la qualité et la croyance de chacun d'eux, et on leur défendit de dogmatiser, même dans l'intérieur de leurs maisons (3). Peu après les personnes dont la présence parut dangereuse furent obligées de vendre leurs biens et de quitter le pays, et on prononça la peine de la confiscation contre celles qui refusèrent d'obéir (4). Ce fut dans les cantons de la Lorraine allemande rapprochés du Palatinat qu'on montra le plus de sévérité ; on y prohiba l'exercice public du culte pro* testant ; on bannit les ministres, à l'exception d'un seul, et on

(1) V. Rogéville, ibid., t. I, p. 441, 443-446, 447, 457 et 458.

(2) V. le Rec. de Fr. N., seconde partie,' p. 96-99.

(3) V. ibid., p. 115 et suiv.

(4) y. un arrêt de la chambre des comptes dans Rogéville, ibid., p. 161 et suiv.

disposa que les enfants seraient élevés dans la religion catholique (1). On ne réprima pas avec moins vigueur les tentatives faites par des moines (2) et des prêtres séculiers pour répandre les erreurs du Jansénisme, qui, depuis plusieurs années déjà, portaient le trouble dans Téglise de France; à cet effet, on enjoignit à tous les dignitaires ecclésiastiques, chanoines, curés, religieux, professeurs, régents et maîtres d'école de signer le Formulaire^ et on recommanda aux supérieurs des communautés de veiller, avec la plus active sollicitude, sur les relations et les lectures de leurs subordonnés (3).

Le meilleur moyen de sauvegarder l'orthodoxie était de réorganiser l'Université de Pont-à-Mousson, qui avait toujours défendu avec ardeur les saines doctrines. On le comprit et on mit la main à l'œuvre. Il ne faut pas s'imaginer cependant que l'Université n'existât plus. Les Facultés de théol >gie et des arts et le collège des humanités n'avaient jamais cessé d'être pourvus de professeurs (&); mais la Faculté de droit n*en comptait plus que deux, et la Faculté de médecine qu*un seul. Ce dernier avait même renoncé à enseigner et ne pouvait conférer les grades. D*un autre côté, le nombre des étudiants lorrains avait diminué énormément, et les étrangers avaient craint de fréquenter des écoles ouvertes dans un pays que tous les fléaux accablaient à la fois. Charles IV, affligé de ce triste état de

(1) V Rapport sur la commission adressée par Monseigneur le Maréchal Duc de Belle-Isle, en date du 16 juillet de la présente année 1752, au bwxlt Joseph Mathis. ancien prévôt-juge-roval civil et criminel de Bonquenom de Sarrewerden; ms. dans la bibl. de M. l'abbé Marchai.

(2) V. Calmet, Bibl. lorr.. col. 407 et 400.

(3) V. le Rec. de Fr. de Neufch., ibid.; Rogéville, ibid., t. II, p. 606.

(4) Il y avait même encore des représentations dramatiques à Pont-à-Mousson. V. Recherches historiques et bibliographiques^ etc., par M. Beaupré, page 449; Rogéville, Did. des Ordonnances^ p. 593-608.

choses, désirait vivement y remédier» et, pendant le séjonr qii*il fit à Paris, après son retour d*Espagne, il avait cherché des professeurs pour les Facultés de droit et de médecine. 11 offrit même la place de doyen dans celle-ci au fameux Guy Patin, qui ne jugea pas à propos d'accepter (1). Quelques années après, les cours de 1* Université recommencèrent à être suivis, et les Jésuites attachés aux Facultés de théologie et des arts et au collège n'étaient pas moins de cinquante-huit (2).

Le prince fut secondé, dans ses tentatives pour rendre à la religion son légitime empire, par M. André du Saussay, qui avait pris possession du siège épiscopal de Toul au mois de juin 1657. A cette époque, il y avait près de vingt ans que Ton n'avait vu d'évèque dans le diocèse ; car les deux prédécesseurs immédiats de M. du Saussay n'avaient jamais résidé. Celui-ci tint nue conduite bien différente. Il visita lui-même la plupart des paroisses rurales, ordonna un grand nombre de prêtres, parvint à établir des pasteurs dans la plupart des lieux qui en étaient dépourvus, et ne négligea rien pour faire refleurir la piété et la discipline ecclésiastique (3).

La Cour souveraine paralysa malheureusement en partie les efforts de M. du Saussay. Obéissant à un sentiment d'animosité contre nos voisins, et à cet esprit d'envahissement qui régnait depuis longtemps dans les Parlements français, la Cour formait continuellement des entreprises sur la juridiction des évêques de Metz, Toul et Verdun. Le 29 février 1663, les magistrats avaient décidé que les trois prélats constitueraient des officialités dans le ressort de la Cour, et défendu aux ecclésiastiques de la Lorraine et du Barrois de comparaître devant les officiantes qui siégeaient dans les villes épiscopales ; le 5 juillet 1666,

(1) y. Lettre de Guy Patin â Falconet, médecin à Lyon (3 Juin 1661.)

(2) V. Rogéville, ibid., p. 603 et 310.

(3) V. Benoît, Hist. de Toul, p, 699-704.

ils interdirent de publier aucun monitoire, avant d*aYoir obtenu leur pareaXU; le k août suivant, ils restreignirent les dots religieuses à des pensions viagères ; le 30, ils défendirent aux ecclésiastiques lorrains appartenant an diocèse de Metz de présenter les titres et les papiers des cures dans les synodes que M. de Coursant, vicaire-général de Tévêché, convoquait dans cette ville; le 18 septembre 1668, ils annulèrent des procé* dures faites en Vofficialité de Toul ; le 20 octobre suivant, ils interdirent aux archidiacres de percevoir au-delà des droits de visite accoutumés, et enfin, le 23 février 1669, ils prononcèrent un arrêt portant que les ordonnances épiscopales ne seraient exécutoires qu'après avoir été revêtues du visa de la Cour (1).

Les chapitres des cathédrales de Metz, Toul et Verdun s'étaient jusqu'alors maintenus dans la jouissance du droit d'élection, bien que les Souverains-Pontifes eussent désigné quelques-uns des évêques, et que la légitimité de ces derniers n'eût pas été révoquée en doute; mais, après le traité de Munster, Louis XIV prétendit choisir lui-même les évêques. A la suite de négociations qui durèrent presque vingt années, Clément IX consentit à accorder un induit reconnaissant au roi et à ses successeurs le privilège que Louis réclamait ; et à partir de ce moment, il n'y eut plus que des Français sur les sièges épiscopaux de notre pays.

Malgré la pauvreté et les malheurs de la Lorraine, on vit naître encore quelques Maisons religieuses pendant le règne de Charles IV. La congrégation de Notre-Dame créa, en dépit d'obstacles presque insurmontables, les monastères de Ligny, de Neufchàteau et de Gerbéviller ; les Chanoines-réguliers de Notre-Sauveur introduisirent la réforme dans les abbayes de Chaumouzey et d'Autrey, et fondèrent dans le village du Tholy,

(1) y. Rogéville, Dictionnaire des Ordonnances^ 1. 1, supplément, pages 12-21 ; Ree%teil de François de Neufehdteau, seeonde partie, p. 146 et 147.

aa milieu des Vosges, une Maison de missionnaires qui devaient sans cesse parcourir et évangéliser les contrées voisines (1); les Carmélites établirent un second couvent dans la ville de Nancy; les Augustins s'y fixèrent après le retour de Charles (2); et M. Lenoir, un des plus riches habitants de la capitale, qui avait eu r honneur de porter à Lorette le bas-relief d'arp:ent rappelant le vœu de nos ancêtres, ouvrit à Nancy la première école gratuite pour les garçons et dota une communauté de prêtres séculiers, dont le devoir était de venir en aide au curé de la paroisse Saint-Sébastien, la seule que possédât la ville neuve (3). Mais la principale fondation effectuée à cette époque est celle de la Chartreuse de Bosserville. Le duc n*avait pas voulu réunir au Domaine, après leur confiscation, les biens du malheureux Melchior de La Vallée et les avait donnés à TOrdre des Chartreux. Les religieux qui s'installèrent dans la maison de Sainte- Anne y vécurent péniblement îusqu'en 1666, et Charles, craignant de laisser dépérir un établissement auquel il portait beaucoup d'intérêt, lui concéda la terre de Bosserville qui borde la rive droite de la Meurthe, à peu près à égale distance de Saint-Nicolas et de Nancy. Il posa lui-même la première pierre du magnifique édifice dont les plans avaient été tracés par l'ingénieur Collignon, et il abandonna aux religieux les matériaux provenant des fortifications de la capitale, et qui gisaient en énormes monceaux dans les fossés et sur les avenues de la ville, ainsi que les démolitions des châteaux de Pont-Saint- Vincent et de Condé. 11 leur remit également des billets contenant assignation de sommes très-fortes, et les travaux furent conduits avec tant d'activité, que les Chartreux célébrèrent la

(1) V. Eist. du B. Pierre Fourier, par M. l'abbé Chapia, t. I, p. 416, t. II. p. 274 et 283.

(2) V. Lionnois, ibid., t. II, p. 276-278 et 549.

(3) y. idem, ibid., ç. 539-544; Premier registre de la fabrique de la paroisse Saint-Sébastien, folios 85 r«, 8^ r*, 92 r« et 93 r*«

messe à Bosserville dès le 7 décembre 1669 et y rentrèrent le même jour (1).

Le prince avait déposé entre leurs mains, pour sûreté d*une partie de Targent qu*il leur avait promis, le plus beau diamant de la nouvelle duchesse, Marie-Louise d*Apremont. Cette dame, dont le nom ne s*est pas encore rencontré dans notre ouvrage, était la fille du comte d*Apremont qui avait, peu de temps auparavant, commis des hostilités dans le Barrois. 11 vint à Nancy, avec son épouse, pour accommoder ce différend, et le duc ayant vu Marie-Louise, qui entrait à peine dans sa quatorzième année, en devint amoureux et la demanda en mariage, bien qu*il eût soixante-deux ans. Le comte, qui était presque ruiné, fut charmé de la proposition ets^empressa d*y acquiescer ; mais la chanoinesse de Ludres, que Charles avait fiancée, fît former opposition entre les mains du prévôt de Saint-Georges et des trois curés de Nancy ; et tous quatre déclarèrent à Charles que leur conscience ne leur permettait pas de célébrer le mariage. Le prince eut alors recours à un expédient digne de lui ; il prescrivit d'arrêter la chanoinesse et sa mère et commit le soin de les interroger au sieur Canon, procureur-général, qui, en menaçant Isabelle de la faire décapiter, comme coupable du faux et du crime de lèse-majesté, Teffraya tellement, qu*elle donna main-levée de son opposition ; et pour plus de sûreté on tint, pendant plusieurs jours, la chanoinesse sous bonne garde. Le h novembre 1665, jour de sa fête, le duc signa le contrat, et le mariage devait être célébré au commencement de la nuit; mais Charles éprouva, au dernier moment, quelque honte d*une alliance tellement disproportionnée sous le rapport de Tâge, et il refusa d^abord rentrée de sa chambre au comte et à la comtesse, lorsqu'ils arrivèrent avec leur fille. Il finit néanmoins par les accueillir, allégua, pour s*excuser, que Tecclésiastique chargé

(1) V. Les Chartreuses de Sainte-Anne et de Bosserviilet par M. H. Lepage. p. 10-17.

de remplir les fonctions de curé de Saint-Georges était absent, puis céda, fit appeler un autre chanoine, désigné pour remplacer le curé en cas d*empêchement^ et reçut la bénédiction nuptiale, dans la chambre du sieur Caillet, son argentier, et en présence de trois ou quatre témoins, auxquels on recommanda de garder le plus profond silence. Le lendemain matin, la jeune duchesse fat conduite, avec sa mère, dans le château de la Malgrange, et quand la nuit revint on ramena secrètement Marie-Louise dans le palais ducal, pour la reconduire à la Malgrange , vers Tanbe du jour. Ce manège dura deux semaines environ, et quand le duc se trouva fatigué de tant de mystère, il annonça brusquement son mariage et déclara que, le soir même, la duchesse ferait son entrée solennelle à Nancy. Le marquis de Gerbéviller, gouverneur de la capitale, s'avança jusqu'à la porte S^nt- Nicolas et présenta à Marie-Louise les clés de la ville ; quelques feux de joie furent allumés dans les rues, et quand la princesse parvint au pied du grand escalier du palais, elle y fut reçue par le vieux marquis de Mony, premier-prince du sang, par quelques gentilshommes, et par le conseil de ville, et elle entendit des harangues dont les périodes pompeuses devaient dissimuler assez mal le dépit qu'éprouvaient les Lorrains. Le lendemain, elle admit en sa présence la Cour souveraine et le clergé, ainsi que les bourgeois notables, et tout fut terminé de la sorte (1).

Charles IV fut lui-même bientôt las d'une union réprouvée par le bon sens, mais qui eut toutefois pour résultat de mettre fin à des liaisons de la nature la plus scandaleuse. Pour se distraire, il résolut de se jeter de nouveau dans les intrigues politiques, qui lui avaient été si funestes une première fois. Après le traité de Vincennes, il avait ramené ses troupes avec lui, et la convention dont nous parlons disposant que les débris

(1) V. Mim. de Beauvau.

des régiments lorrains seraient licenciés, il ne pat élader entièrement Texécution d*ane clause aussi pénible. Néanmoins, il trouva moyen de conserver les éléments d'une petite armée. Il fit entrer une partie des officiers dans les compagnies de ses gardes à cheval, donna aux autres des charges dans sa Maison ou des emplois de prévôts ou de receveurs, accorda aux soldats des exemptions et des privilèges considérables, et leur céda même une partie des terres incultes que Ton voyait en trèsgrand nombre dans certains cantons, et principalement dans la Lorraine allemande (1). Mais des hommes habitués à la licence des camps ne se résignèrent pas à embrasser un genre de vie sédentaire et tranquille, et le duc ne savait plus à quel expédient recourir afin de les garder près de lui, lorsqu'une occasion favorable pour lever de nouvelles troupes se présenta tout à coup. Les bourgeois d'Erfurt, s'étant révoltés, en 1661, contre leur souverain, Jean-Philippe de Schœnborn,électeur de Mayence, furent mis au ban de TEmpire, trois années après. L'électeur chargé de l'exécution du ban, n'avait pas assez de soldats, et il en demanda à Louis XIV et à Charles IV. Le roi lui prêta quatre mille hommes, qui revenaient de Hongrie, et permit au duc d'en envoyer autant. On eut bientôt réuni ce corps d'armée, dont le commandement fut confié au prince de Vaudémont, et, après la réduction d'Erfurt, qui se rendit le 5 octobre 166i, les Lorrains furent mis en quartier d'hiver dans l'électorat de Mayence. Philippe de Schœnborn avait quelques différents avec l'électeurpalatin, et, au printemps de Tannée 1665, ces discussions dégénérèrent en une guerre ouverte, à laquelle les Lorrains prirent part d'abord en qualité d'auxiliaires, et plus tard en leur propre nom.

Le Paiatinat n'avait guère moins souffert que notre pays de la guerre de trente ans, et l'électeur Charles-Louis, voulant

(1) V. le Recueil (ieFr.de ^ew/c A., seconde partie, p. ICI et 152.

repeupler des villes et des campagnes désertes, usait, avec la dernière rigaear, du droit de Wildfangiat qui, depuis un temps immémorial, autorisait les électeurs-palatins à retenir, comme serfs ou hommes propres, les vagabonds et gens sans aveu qu'ils parvenaient à appréhender, ainsi que les étrangers habitant le Palatinat, et à exiger un impôt des personnes quittant cette contrée pour s'établir dans les états voisins. Sous ombre d*un pareil droit, l'électeur fit arrêter quantité de Lorrains que leurs affaires avaient conduits sur son territoire, et frappa d'amendes énormes d'autres Lorrains qui projetaient de retourner dans leur patrie. Charles IV fit des remontrances, qui furent mal accueillies, et l'on en vint à une rupture ouverte. Le prince de Vaudémont s'empara facilement de quelques petites places, mais éprouva ensuite un échec assez grave, et le duc, qui n'avait pas beaucoup de confiance dans les talents militaires de son fils, chargea le prince de Lillebonne de prendre le commandement de l'armée, rassembla la noblesse, s'avança jusqu'à Saint-Avold, et allait se rendre lui-même sur le théâtre de la guerre, lorsque son adversaire fit des propositions pacifiques. Les conférences que l'on ouvrit pour examiner ces propositions n'ayant eu aucun résultat, les hostilités recommencèrent, et le prince de Lillebonne, qui avait sous ses ordres les troupes lorraines et celles de Mayence, obtint de grands succès. Charles-Louis demanda derechef la paix. A rapproche de la mauvaise saison, on convint d'une trêve de quatre mois ; et, après de longues discussions, les envoyés de l'électeur-palatin, de l'archevêque de Mayence, de l'archevêque de Cologne et du duc de Lorraine, réunis à Oppenheim, réglèrent que la lutte demeurerait indéfiniment suspendue, et que la décision des points en litige serait soumise à l'arbitrage des rois de France et de Suède.

Charles-Louis, obéissant à son inconstance naturelle, profita de la trêve pour former de nouvelles entreprises contre ses

voisins, sous prétexte d'exercer le droit de Wildfangiat^ il fit encore saisir les personnes ou les propriétés de plusieurs Lorrains, et la guerre reprit plus de vivacité que jamais, au printemps de Tannée 1666. Les Lorrains ravagèrent divers cantons du Palatinat et prirent des bourgs et des châteaux ; mais le colonel Fiinck, qui conduisait une partie de leur cavalerie, ayant imprudemment engagé une action contre un corps de cavalerie ennemie bien supérieur en nombre, fut défait et demeura sur le champ de bataille. Le prince de Lillebonne répara cet échec, et rien n'annonçait que la fin de la guerre fût prochaine, lorsque Louis XIV signifia au duc et à Charles-Louis de rester en repos, jusqu'à ce que les médiateurs eussent eu le temps d'examiner toutes les pièces du procès. Charles IV donna en conséquence ^u prince de Lillebonne l'ordre de se tenir sur la défensive ; néanmoins , l'électeur , sachant que l'armée lorraine était divisée en deux corps, et comptant pouvoir les battre l'un après l'autre, fondit sur le principal, le contraignit à reculer, fit dixhuit prisonniers^ qui furent inhumainement massacrés à coups de hache, et ne s'arrêta que grâce aux habiles manœuvres du prince. Ce dernier parvint non seulement à cacher la faiblesse de ses troupes, mais encore à persuader à l'électeur qu'elles étaient fort considérables, et Charles-Louis, désespérant de vaincre, déclara qu'il consentait à la suspension d'armes. Les Lorrains repassèrent la Sarre vers la fin de l'automne, et, le 7 février 1667, les députés des rois de France et de Suède arrêtèrent, à Hailbronn, les articles d'un traité qui semblait devoir terminer la querelle de l'électeur et de ses voisins, en prononçant le maintien du droit de Wildfangiat, et en le resserrant dans des limites raisonnables (1).

(1) V. Hugo, ibid. ; Ouillemio, ibid.; Mim. de BeauVau ; Calmet, Hist., t. III, col. 618-621^ 625-627 et 631-638.

On s'attendait à voir Charles IV» une fois délirré de cette petite guerre, congédier ses troupes et demeurer tranquille spectateur de la lutte qui allait recommencer entre la France et TEspagne; mais, loin de remercier ses soldats, il en ïtrm d'autres, dans l'espérance que Louis XIV voudrait les lai emprunter et lui ferait, pour les obtenir, des offres avantageuses. Le sieur d'Âubeville vint, en effet, de la part du roi, demander que Charles dirigeât ses troupes vers la Flandre; le duc fit de grandes difficultés, afin d'être traité plus favorablement, parla de désarmer et représenta que les biens de ses enfants, étant situés dans les possessions espagnoles, ne manqueraient pas d'être séquestrés, peut-être confisqués, et que la Lorraine et le Barrois seraient ouverts à toutes les courses que tenteraient les garnisons de la Franche-Comté et du Luxembourg. Ces remontrances, qui n'étaient pas très-sincères, furent complètement inutiles, et le marquis de Créqui ayant fait une démonstration contre le Barrois, Charles fut obligé de donner à ses troupes l'ordre de rejoindre l'armée française. En même temps, et afin que cet ordre et les négociations qui Tavaient précédé ne demeurassent pas inaperçus des souverains, il feignit une profonde terreur, annonça que le roi d'Espagne, irrité de ce qu'il prenait part à la guerre, avait prescrit au gouverneur des Pays- Bas d'envahir la Lorraine, fit de nouvelles levées, enjoignit de réparer les fortifications d'Épinal et de Ch&tel-sur-Moselle, transporta dans la première de ces villes les meubles les plus précieux du palais ducal, entama une négociation avec les Espagnols pour préserver la Lorraine de courses auxquelles ces derniers ne songeaient aucunement, et leur offrit, dans ce but, une somme de quarante mille écus, qui fut avidement acceptée. Les baillis ne témoignaient pas moins de frayeur. Ils ordonnèrent aux paysans de mettre leurs mobiliers et leurs grains en sûreté dans les villes fortes, et aux officiers de justice et de police, à ceux du domaine et aux gentilshommes c de se monter et équiper

« incessamment », pour se rendre ensuite dans les chefs-lieux de leurs bailliages respectifs (I).

Ces prescriptions jetèrent l'effroi dans les deux duchés, et quantité d'individus s'empressèrent de fuir un pays qu'ils regardaient comme menacé de devenir le théâtre de la guerre. Dans quelques lieux cependant on résolut d'attendre l'ennemi de pied ferme, et l'on adopta les mesures que l'on jugea les plus propres à conjurer un péril imaginaire ; les habitants de Nancy demandèrent l'autorisation de palissader la ville, et le marquis de Beauvau sollicita l'honneur de se placer à leur tête, en pronaettant d'opposer une résistance aussi longue que la destruction presque complète des fortifications le pourrait permettre. Charles refusa, mais profita de l'épouvante qu'il avait habilement semée pour lever des contributions. Au mois de novembre 1667, il imposa, pour chaque trimestre, une risdale sur les nobles, bourgeois, cultivateurs et artisans; un quart de risdale sur les personnes moins aisées, et dix gros huit deniers sur les individus qui n'avaient aucune ressource ; le tout sans préjudice des contributions ordinaires (2). Cet impôt produisit une somme bien plus forte que celle dont le versement devait être fait entre les mains du gouverneur des Pays-Bas espagnols, et l'on murmura hautement contre un prince assez avide pour profiter de pareilles conjonctures, et pour achever de ruiner un peuple déjà éprouvé par tant de tribulations.

Il porta le mécontentement à son comble en démembrant la Lorraine pour former une principauté en faveur de son fils naturel, qu'il aimait beaucoup. Il désirait lui laisser tous ses États; mais, comprenant que la chose n'était pas possible, il voulut au moins lui en assurer une portion. Il fit rédiger,

(1) V. le Recueil de Franc, de Neufch,, seconde partie, p. 163.

(2) V., dans la layette États-Généraux, Fiefs et Dénombrements, n* 60, un exemplaire du placard ; V. aussi les Mémoires de Beauvau.

à cet effet, par François Goinet, célèbre avocat, une sorte de déclaration, qne Ton noiAi&a Paix de famiUej et dans laquelle, après avoir rappelé qn*ayant autrefois cédé à son frère4a Lorraine et le Barrois, il s'était par là privé de la faculté d*en disposer, et avoir ajouté que ses véritables successeurs étaient Nicolas-François, puis le prince Charles, puis les descendants de celui-ci, le duc donnait les deux duchés au prince de Vaudémont, en cas d'extinction de la famille ducale, et à Texclusion des branches collatérales établies dans le royaume de France ; et, pour fournir à ce dernier prince les moyens de vivre selon son rang, il lui faisait présent de la plus grande partie de la Lorraine allemande, c*est-à-dire de la principauté de Lixheim, de la baronnie de Fénétrange, des comtés de Bitche et de Sarrewerden, de Sarralbe, de Sarreick, de Tabbaye de Marmoutier, et du comté de Falkenstein, situé dans le Palatinat, et dont il avait fait récemment Tacquisition. Ces divers pays auraient été érigés en duché et en principauté d'Empire, sous le nom de Sarreland, et le nouveau duc devait être entièrement indépendant du souverain de la Lorraine. Nicolas-François se hâta d'approuver des arrangements qui lui semblaient très-avantageux, puisqu'ils garantissaient à son fils le titre de duc et la possession du Barrois, du baillage de Nancy et de celui de Vosge; mais le prince Charles ne montra pas le même empressement et n'acquiesça p^ d'abord à la Paix de famille.

Louis XIV ne forma aucune opposition au démembrement de de la Lorraine ; il nourrissait l'espérance d'en venir le maître prochainement, et les projets de partage dressés par Charles IV ne lui inspiraient pas la moindre inquiétude. A la fin de l'année 1667, l'Angleterre, la Hollande et la Suède, effrayées des conquêtes du roi, songèrent à y mettre un terme ; un traité fut signé dans ce but^ au mois de janvier suivant (1), et le duc de

(1) Il fat d*abord conclu par rAngleterre et la Hollande; le roi de Suède n'y accéda que plus tard.

Lorraine n'en fat pas plustôt prévenu qu'il demanda son admission dans la ligue. On lui répondit; il est vrai, que le moment de Tj recevoirne semblait pas encore arrivé; que le duc n'avait qu'une poignée de soldats ; que les forteresses lorraines étaient mal pourvues et à moitié démantelées, et qu'en se déclarant aussi vite, il s'exposait à être écrasé, sans profit pour personne; mais Louis XIV fut instruit des détails de la négociation, et, non content de conserver les troupes qu'il avait empruntées, il somma le duc de lui envoyer celles qu'il avait levées récemment. Charles tâcha de gagner du temps; néanmoins, la paix ayant été conclue le 2 mai, il n'eut plus le moindre prétexte à faire valoir pour garder sa petite armée ; et lorsque le roi l'eut invité derechef à la licencier, le duc, afin d'obtenir un nouveau délai, fut obligé de soutenir qu'il allait se mettre en route pour secourir la ville de Candie, vivement pressée par les Turcs. Il donna, en effet, à quelques régiments l'ordre de partir pour l'Italie. Les soldats, croyant, et non sans raison, que l'entreprise était extrêmement dangereuse, se révoltèrent, maltraitèrent leurs officiers et déclarèrent qu'ils ne franchiraient pas les frontières de la Lorraine. Charles eut la faiblesse de ne pas punir les auteurs de la sédition, et, quand le roi le somma pour la troisième fois de désarmer, il n'eut plus d'autre motif à faire valoir pour se dispenser d'obéir, que la crainte de voir l' électeur-palatin recommencer la guerre. Louis XIV ayant affirmé qu'il saurait empêcher l'électeur de violer le traité d'Hailbronn, Charles s'exécuta, loua une partie de ses régiments aux Espagnols et congédia les autres, vers la fin de juillet, en ayant soin toutefois de loger les soldats de manière à ce qu'il fût possible de les réunir en peu de jours. La précaution était très-sage ; car l'électeur n'eut pas plustôt appris le licenciement de l'armée lorraine, qu'il commit des vexations contre les sujets de Charles IV, rassembla ses troupes et s'empara de quelques châteaux. A cette nouvelle, le duc accourt à Nancy, prévient le roi de ce qui est arrivé, rappelle

les soldats congédiés, prescrit d'en lever d'autres et charge le priace de Lillebonne d'envahir le Palatinat. La chose n'était pas facile. Sans parler des milices , l'Électeur comptait sept mille hommes sous ses drapeaux, et le prince n'en avait que cinq mille assez mal organisés. Il pénétra néanmoins hardiment dans le Palatinat, après avoir traversé le duché de Deux- Ponts, et campa près de Bingen, vers la fin du mois de septembre. Après s'être observées pendant quelques jours, les armées en vinrent aux mains, et la cavalerie lorraine, que les princes de Lillebonne et de Vaudémont conduisaient euxmêmes, renversa complètement celle de l'électeur. Ce dernier, qui avait engagé les dames de sa Cour à venir contempler la déroute des Lorrains, enjoignit à son infanterie de quitter la hauteur qu'elle occupait et de rétablir le combat. Elle eut d'abord l'avantage ; puis, attaquée de front par l'infanterie de Charles IV, et en ilanc par la cavalerie qui avait abandonné la poursuite des fuyards, elle fut enfoncée elle-même, avec un grand carnuge. La nuit et le brouillard ne permirent pas au prince de Lillebonne de profiter de sa victoire. Près de deux mille ennemis gisaient sur le champ de bataille, et l'on avait fait quatre cents prisonniers ; mais les vainqueurs avaient euxmêmes éprouvé des pertes sensibles. Le colonel de Mauléon, M. d'Haraucourt de Chambley, fils de celui dont nous avons parlé, d'autres officiers et deux ou trois cents des meilleurs soldats avaient été tués ; le nombre des blessés était plus considérable encore, et le prince de Lillebonne, croyant que l'approche de la mauvaise saison allait mettre fin à la campagne, revint en Lorraine avec son armée. Charles IV le reçut fort mal et prédit les suites fâcheuses que cette retraite ne pouvait manquer d'entraîner. En efi'et, l'électeur, profitant de l'éloignement de ses adversaires, dissipa un faible corps de troupes allemandes qui cherchait à rejoindre le prince, et s'empara de divers châteaux, entre autres de celui de Falkenstein qu'il fit raser. Leduc

se proposait d'entrer lui-même dans le Palatinat, au printemps de Tannée 1669, avec des forces imposantes, et se flattait de mener contre Tennemi une armée d'environ dix-huit mille hommes. On recrutait les anciens régiments, on en créait de nouveaux, on achetait des chevaux, on organisait un train d'artillerie ; en un mot, on faisait des préparatifs hors de proportion avec les ressources de la Lorraine.

Louis XIV, que ces armements inquiétaient, et qui avait d'ailleurs des sujets de mécontentement contre Charles, lui fit intimer par le sieur d'Aubeville l'ordre de licencier immédiatement ses troupes, à l'exception des quatre compagnies de ses gardes. Le roi s'engageait, en même temps, à faire respecter le traité d'Hailbronn et offrait de contraindre l'électeur à rester en paix. Au lieu de subir la loi de la nécessité, le duc fit une réponse ou perçait l'envie de rompre avec la France, et dit à l'envoyé de Louis que, si le monarque se montrait trop exigeant, les puissances étrangères n'abandonneraient pas la Lorraine et sauraient protéger son indépendance. Le sieur d'Aubeville, le prince de Lillebonne et la plupart des conseillers de Charles le supplièrent en vain de ne pas pousser les choses à l'extrémité ; le duc, obéissant à cette maniede guerroyer qui avait fait le malheur de ses sujets, concentra ses troupes dans les environs de Nancy et parut disposé à attendre le maréchal de Créqui, dont l'armée ne comptait pas plus de dix mille combattants. La raison finit cependant par triompher, et, le 9 janvier, Charles confia au prince de Lillebonne et au sieur Serre, conseiller à la Cour souveraine, la mission de se rendre à Paris et de négocier un arrangement. Les deux envoyés furent très-mal accueillis; Louis XIV refusa de leur donner audience, et les ministres ne montrèrent d'abord que de la mauvaise volonté. M. de Serre parvint toutefois à justifier tant bien que mal la conduite de son maiire, et le roi déclara qu'il enjoindrait au maréchal de Créqui d'évacuer la Lorraine si le duc consentait à désarmer. Pendant ces

pourparlers, le gendre de Charles IV avait visité les princes lorrains établis dans le royaume, et les avait priés de joindre leurs instances aux siennes pour obtenir de meilleures conditions ; mais ils n'avaient plus aucun crédit à la Cour, et ils se bornèrent à charger l'un d'entre eux de partir pour Nancy, afin d'engager le duc à ne pas attirer encore une fois les Français dans ses États. Après avoir fait célébrer une messe du Saint-Esprit, Charles délibéra longuement avec son fils, son gendre, quelquesuns des princes de sa Maison, et prit, bien malgré lui, le parti de céder. En conséquence on signa une trêve avec l'électenrpalatin et on décréta le licenciement de l'armée. Louis XIV ne voulut accorder aucun délai pour cette opération délicate, et ne permit pas au duc de concéder quelques franchises aux soldats congédiés, dans la crainte qu'ils ne demeurassent en Lorraine, et que Charles ne les eût toujours à sa disposition. Le maréchal de Créqui, irrité de voir finir aussi promptement une querelle dont il avait espéré tirer profit^ rédigea un rapport dans lequel il annonçait faussement qu'il regardait la guerre comme imminente, et qu'il était menacé par des troupes nombreuses qui occupaient les villes de Nancy, Nomeny, Pont-à-Mousson et Saint-Mihiel. On lui transmit l'ordre d'y entrer, et l'exécution de cet ordre faillit amener une rupture. Enfin, les régiments lorrains furent dissous ; les Français se retirèrent, et, au bont de peu de jours, la Lorraine et le Barrois jouirent de nouveau d'une parfaite tranquillité; mais le roi prescrivit au sieor d'Aubeville de continuer à résider à Nancy, et de surveiller attentivement les moindres démarches de Charles IV.

Ce prince, furieux d'avoir été contraint de subir la loi du plus fort, ne songeait qu'aux moyens de prendre une revanche. Il s^adressa au gouverneur des Pays-Bas, qui lui conseilla de tâcher de gagner du temps, jusqu'à ce que l'on pût faire entrer la Lorraine dans la triple-alliance, à laquelle l'Espagne avait dû récemment de recrouvrer la Franche-Comté et une partie de la

• Flandre et du Hainaut. Un diplomate lorrain, le baron de Lonvigny, courut à Ratisbonne, où la diète était réunie, et s'efforça d'intéresser les princes allemands à la cause de son maître ; mais l'ambassadeur français parvint à faire échouer ces démarches en remontrant que le désarmement d'un homme aussi variable que le duc de Lorraine était un service rendu à la tranquillité de l'Europe. N'espérant plus recevoir aucun secours deTEmpire, Charles proposa une alliance séparée à l'archevêque électeur de Cologne, aux évéques de Strasbourg et de Hildesheim et à quelques princes séculiers. Cette ligue qui avait pour but de faire respecter par les grandes puissances le territoire des confédérés, devait être dirigée par un conseil séant à Francfort, et les alliés se seraient engagés à payer des subsides et à fournir des contingents proportionnés à Timportance de leurs États. Le projet n'eut malheureusement pas un meilleur succès que les précédents. Vers la même époque, le baron d'Allamont avait fait le voyage de Madrid, par ordre de Charles IV. Il était chargé de représenter au roi que l'Espagne était encore assez forte pour tenir tète à la France ; mais que, pour défendre avec avantage les Pays-Bas et la Franche-Comté, séparés par la Lorraine et le Barrois, il était indispensable de les placer momentanément sous l'autorité d'un seul chef, qui, disposant de ressources considérables, pourrait rendre vaine les attaques des Français, et même tenter une invasion dans la Champagne ou dans les provinces voisines.

Pendant que, nouveau Mithridate, le vieux duc cherchait de toutes parts des ennemis à Louis XIV, ce dernier ne négligeait rien pour déjouer les négociations du prince lorrain et pour lui donner des marques de son ressentiment. Le comte de Nassau ayant, en 1669, réclamé devant la diète la propriété de Sarrewerden,qu'unjugement de la Chambre impériale de Spire avait, depuis longtemps, attribué à la Lorraine, on vit l'ambassadeur fruiçais appuyer des prétentions aussi mal fondées, et il Mut

rhabileté du sieur de Risaucourt et Tinfluence dont jouissait renvoyé suédois pour faire écarter la requête du comte de Nassau (1).

Charles IV interrompit cependant ses intrigues pour arranger le mariage de son fils. Il demanda et obtint pour ce jeune prince Anne-Élisabeth de Lorraine, fille du prince d'Elbeuf. Elle arriva dans la ville de Bar le 27 avril, et les noces furent célébrées avec une magnificence extraordinaire. Elisabeth fit son entrée à Nancy peu de jours après, et Charles ayant voulu que Ton y déployât la même pompe que pour la réception du souverain, Nicolas-François et le prince Charles témoignèrent leur mécontentement d'une conduite qui semblait indiquer chez le duc l'intention de laisser la Lorraine à son fils naturel ; mais ils n'osèrent refuser de signer le contrat.

Charles IV était encore tout occupé des fêtes qui avaient accompagné le mariage, lorsqu'il reçut une importante communication de Louis XIV. Celui-ci offrait de renoncer au bénéfice du traité de Montmartre ; il consentait à laisser régner Nicolas- François, son fils et ses descendants, à condition que la France serait maîtresse des deux duchés lorsque la ligne masculine de la Maison de Lorraine viendrait à s'éteindre, et il demandait, à raison de l'avantage que le traité pouvait présenter, les villages de Saint-Epvre et de Saint-Mansuy, qui sont comme les faubourgs de Toul. Le duc accueillit avec une apparente indifférence la proposition de Louis XIV; Nicolas, la croyant favorable, s'empressa de l'accepter ; le prince Charles fut seul d'avis de la repousser, dans la crainte qu'elle ne renfermât un piège; néanmoins, il feignit de la prendre en considération, mais demanda

(1) Le duc do Lorraine et le comte de Nassau transigèrent, le 9 décembre 1669, au sujet du comté de Sarrewerden et de quelques domaines voisins. M. Justin Lamoureux possède une copie de la transaction.

du temps pour délibérer et finit par déclarer qa*il ne ferait rien sans le consentement de son oncle (1).

Ce dernier, loin de songer à an nouvel arrangement avec Louis XIV relativement à la succession ducale^ cherchait à se lier plus étroitement avec la Maison d* Autriche, afin de trouver des protecteurs quand le moment du danger serait venu. Le baron d*Allamont fut, à cet effet, renvoyé en Espagne et eut des entretiens avec les ministres de Charles II, qui remirent au gouverneur des Pays-Bas le soin de conclure. Comme le gouverneur ne voulait rien arrêter définitivement sans le concours de la Hollande, le duc chargea le baron de Louvigny de négocier à Bruxelles, et le sieur de Risaucourt de se rendre en Hollande pour aplanir les difficultés qui entravaient Texécution de ce projet et pour préparer l'admission de la Lorraine dans la triple-alliance.

Quoique Ton ne pût se plaindre avec justice des démarches de Charles IV, ni trouver mauvais qu'il prit les mesures nécessaires pour mettre la Lorraine à l'abri d'une invasion, Louis résolut de le pousser à un éclat qui devait inévitablement entraîner sa ruine. Le 27 janvier 1670, le conseil du roi interdit aux sujets français de fournir du bois pour la consommation des salines de Lorraine, et même de s'y fixer en qualité de domestiques, sous peine d'une amende de trois cents livres. On établit des péages sur toutes les routes qui conduisaient dans notre pays^ et on augmenta les droits d'entrée et de sortie d'une manière tellement exorbitante, qu'ils s'élevaient fréquemment à un taux supérieur à la valeur vénale des objets taxés. Quelquesuns des péages et des bureaux de douane furent même placés sur le territoire lorrain ; en même temps, on arrêtait les courriers

(1) V. Mèm, de B^Anvati ; Hngo, ibid ; Guillemin, ibid. ; Calmett ibid., col. 643-004; Chevrier, ibid., p. 815 et 810.

ducaux, on saisissait leurs papiers, on tuait leurs chevaux, on maltraitait leurs postillons (1).

Charles IV, irrité de ces vexations, défendit de transporter aucune denrée dans les villes de Metz, Toul et Verdun et dans le temporel des Trois-Évéchés. Une pareille prohibition ne tarda pas à causer une sorte de disette dans les villes dont nous parlons et leurs échevins supplièrent le duc de lever la défense qu'il avait faite. Le prince répondit qu'elle serait rapportée dès que le roi aurait supprimé les péages récemment établis, réduit les droits de douane à leur ancien taux et permis aux Français de se fixer en Lorraine. Il chargea même le comte de Viange d*aller à Metz témoigner aux magistrats municipaux tout le regret qu*il éprouvait de ne pouvoir les satisfaire ; mais le Parlement vit dans cette démarche^ purement officieuse, un attentat contre Fautorité du roi et décida que le comte de Viange serait poursuivi criminellement. Un poteau aux armes de France placé près du pont de Suzémont fut abattu, pendant la nuit par des inconnus. Aussitôt, on représenta cet accident comme on crime de lèse-majesté ; on prétendit en rendre le duc responsable, et le sieur de Souillac, son envoyé à Paris, ayant demandé une audience au roi pour donner des explications, Louis XIV s'écria, avec une morgue qu'il prit trop souvent pour de la grandeur : c Dites à Monsieur de Lorraine que si je mets une fois le pied à l'étrier, il ne rentrera jamais dans ses États ». Il devint dès lors évident pour tout le monde qu'une rupture était inévitable.

Dieu permit que Nicolas-François n'eut pas le chagrin d'assister au dénouement du drame. Ce bon prince avait jugé à propos, depuis quelques années, de rentrer dans l'état ecclésiastique, et il avait quitté Pont-àrMousson pour venir habiter à Nancy l'hôtel du primat. Ce fut dans ce lieu que la mort le

(1) Quelques-uns eurent les oreilles coupéest

frappa, sur la fin du mois de janvier 1670. Quand il comprit qu'il touchait à ses derniers moments, il envoya son confesseur dire au duc qu'il ne tarderait probablement pas à mourir luimême et qu'il devait par conséquent travailler, avec le plus grand soin, au salut de son àme. Charles IV, qui avait toujours montré peu d'égards et de considération pour son frère, pleura amèrement en apprenant sa mort, et lui fit de magnifiques funérailles ; mais il n'eut pas le loisir de lui élever un tombeau, car Louis XIV ne perdait pas de vue un seul instant la proie qu'il convoitait, et le duc ne prenait aucune des précautions nécessaires pour détourner ou du moins pour ajourner le péril. Au commencement d'août, le sieur d'Aubeville avertit les ministres français que les négociations de Charles étaient plus actives que jamais, et que le baron de Louvigny était venu tout récemment rendre compte de ses démarches. On prit alors la résolution d'enlever le duc, et comme on supposait qu'il se tenait sur ses gardes, on t&cha d'endormir sa vigilance. Dans ce but, on lui laissa entendre que l'on était disposé à terminer par une transaction les difficultés que soulevait l'établissement des péages. M. de Choisy, intendant des Trois-Évéchés, et Fourille, mestre-de-camp-général de la cavalerie française arrivèrent inopinément à Nancy, le 23 août et demandèrent sur-lechamp une audience, qui leur fut accordée. Le langage de M. de Choisy fut assez impérieux, mais Fourille fut plus conciliant, et l'on jeta sans peine les bases de la transaction. Le voyage imprévu de ces deux personnages inspira quelques soupçons ; néanmoins, le duc ne put se décider à veiller plus attentivement sur les mouvements de ses adversaires. Le 2&, le prince-palatin de Sulzbach, qui revenait de Paris, fit une visite à Charles et ne lui cacha pas que le projet d'enlèvement était pour ainsi dire public à la Cour de France. Le 26, dans la matinée, Rouxel, gouverneur du ch&teau de Gondreville, prévint le duc qu'un corps de troupes avait pénétréi de bonne heurci

dans la forêt de Haye et paraissait se diriger vers Nancy. Ua moment après, le maître de poste Daval donna un avis semblable. Charles, qui présidait en ce moment le Conseil d*état, leva la séance sans affectation, fît seller des chevaux, sous prétexte d'aller à la chasse, prit un léger repas et sortit par la porte Saint-Nicolas, après avoir recommandé à ses officiers et à ses gardes de gagner Épinal par le plus court chemin. Il s'arrêta dans réglise de Notre-Dame-de-Bonsecours , appela un des minimes qui la desservait et se confessa. Il achevait ses prières, lorsque le marquis de Gerbéviller accourut, annonçant que la cavalerie française était sur la route de Champigneulles, vis-àvis la hauteur de la Justice ; et le duc, remontant à cheval, prit au galop la route de Mirecourt, accompagné seulement des princes de Vaudémont, de Lillebonne et de Lixheim, d*Qn capitaine des gardes et de trois gentilshommes. A dix heures da soir, il demanda Thospitalité à Madame des Pilliers, dont le château était voisin de Mirecourt, et comme cette dame, étonnée d'une pareille visite, priait Charles de lui dire s*il s'était égaré en poursuivant quelque bête fauve, il répondit : c Non, je ne suis pas le chasseur; je suis le gibier qui se sauve du chasseur », Le lendemain, il se rendit à Épinal, où il fut rejoint par ses gardes, et où il résolut d'attendre la suite de ces événements.

Pendant que le duc cherchait son salut dans la fuite, Fonn'lle entrait dans la capitale. Il s'était mis en marche dès la pointe du jour, avec la garnison de Toul et des troupes tirées de Metz et de Verdun, se flatttant d'être près de Nancy avant que le prince fût levé ; mais les guides, trompés par un épais brouillard, s'égarèrent dans les nombreux chemins qui sillonnent la forêt de Haye et conduisirent les Français sur la rive droite de la Moselle en face de Liverdun. Fourille se retira alors dans le bois, et fit halte jusqu'à ce que le brouillard fut complètement dissipé. Vers onze heures et demie, il déboucha par le fond Saint-Barthélémy, franchit avec rapidité l'espace qui sépare

Nancy et le village de Cfaampignealles, s*empara des portes Notre-Dame et investit le palais. Divers détachements allèrent, par ses ordres, se saisir des portes Saint-Nicolas, Saint-Georges et Snint-Jean ; quelques compagnies de cuirassiers se mirent en bataille sur la Carrière; le régiment des dragons de La Forêt se déploya sur la place de la ville neuve, et on défendit aux habitants de sortir de leurs maisons. Les portes du palais étaient fermées ; Fourille envoya quérir des haches et se préparait à employer la violence pour pénétrer dans le palais, lorsqu*il aperçut plusieurs personnes que la curiosité avait amenées sur un des balcons de la galerie des cerfs. Il leur ordonna d*ouvrir, et, bientôt après, il put entrer dans la cour d'honneur par la porte qui regardait la Carrière. Les princesses de Vaudémont et de Lillebonne, qui se trouvaient seules dans la demeure ducale, parce que la duchesse était partie dans la ville de Pont-à-Mousson, demandèrent la permission de se réfugier dans le monastère de la Visitation, et on ne les y autorisa qu'après avoir visité leur carrosse de la manière la plus brutale. En même temps, Fourille faisait maltraiter les domestiques de Charles pour les contraindre à révéler le lieu de sa retraite. Il ne tarda pas, du reste, à savoir que le duc avait quitté Nancy, et il dépêcha un escadron à sa poursuite. Les chevaux des troupes françaises furent logés dans le palais, et les soldats bivouaquèrent dans les rues et sur les places jusqu'à l'arrivée du maréchal de Créqui, dont Tannée, f.)! te de vingt-cinq mille hommes, occupa Nancy et les environs, le 1*' septembre. Le maréchal désarma la bourgeoisie, livra au pillage les somptueux appartements de nos ducs et enleva les armes et l'artillerie que contenait l'arsenal, notamment une couleuvrine d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires, qui fut plus tard conduite à Dunkerque (1).

(1) Quelques amateurs possèdent une gravure représentant cette couleuvrine.

Différents détachements français s'emparèrent de Mirecourt, de Pont-à-Mousson, et d'autres villes dont les fortifications forent immédiatement rasées. Dans plusieurs lieux, on enjoignit anx bourgeois d'exécuter eux-mêmes ce travail, sous peine de Toir leurs maisons incendiées ; et le maréchal répandit une sorte de proclamation, dans laquelle il annonçait que le roi prenait les Lorrains sous sa protection et garantissait leurs vies et leurs biens, à condition qu'ils continueraient à vaquer tranquillement à leurs aS'aires ; tandis que les plus rigoureux châtiments atteindraient les individus qui s'opposeraient à la marche des troupes royales. Les gentilshommes devaient être punis de la confiscation de leurs biens, les villages être pillés et détruits, les Français établis dans notre pays avoir la tète tranchée; enfin, les élus (1) étaient menacés de la potence.

Le maréchal songea ensuite à réduire les villes d'Épinal, Châtel, Bitche et Longwy, qui pouvaient seules faire quelque résistance. Le duc y avait jeté le petit nombre de soldats qu*il avait encore, mais il n'avait pas eu le loisir de les pourvoir de vivres et de munitions. Au premier bruit de l'invasion, les gentilshommes lorrains, méprisant les proclamations et les promesses des agents de Louis XIV, étaient montés à cheval et s'étaient mis en route, si mal armés et si mal équipés que le duc n'osa engager aucune action contre les troupes françaises, et finit par envoyer une partie de cette noblesse dans la ville d'Épinal. Elle fut investie le 19 septembre, et les assiégeants ouvrirent la tranchée le lendemain soir. Les gentilshommes et les compagnies des gardes firent deux sorties le 20 et le 23 ; mais on ne put empêcher les Français d'occuper le couvent des Capucins, ce qui amena la reddition du faubourg situé sur la rive gauche de la Moselle. Bientôt après, les assiégés apprirent

(1) On appelait Slus les soldats ou conscrits que devaient lounir les communautés.

qa*ils allaient manquer de poudre et de projectiles, et cette nouvelle répandit le découragement parmi eux. Le comte de Tornielle, à qui Charles avait confié le gouvernement de la ville, se plaignait d*ètre mal secondé par les officiers et les soldats ; ces derniers, de leur côté, témoignaient hautement le peu de confiance que le comte leur inspirait, et comme on était parfaitement instruit des projets du maréchal, on résolut d'en prévenir Teffet par une capitulation. Créqui refusa d'accorder ce qu'on lui demandait ; il déclara seulement que les officiers et soldats appartenant aux corps réguliers auraient la vie sauve, et que tous les autres seraient à la discrétion du roi, qui daigna, il est vrai, faire gr&ce à des ennemis désarmés. Le 28, les portes de la ville et du château furent ouvertes aux FrançaiSi et le gouverneur, M. des Armoises, le chevalier de Beauvau, le marquis de Bassompierre^ d'autres gentilshommes, les gardes et les soldats furent conduits dans la citadelle de Metz (1).

Le même jour, Fourille investit Châtel-sur-Moselle. La place avait été fortifiée avec soin et semblait pouvoir opposer une vigoureuse résistance ; mais l'exemple que venait de donner la garnison d'Épinal fut contagieux, et Beaufort, qui était gouverneur de Chàtel, ne vit pas plustôt l'ennemi commencer ses approches, qu'il réunit le conseil de guerre et représenta que l'on avait peu de vivres et de munitions ; que les soldats obéissaient en murmurant, et qu'au lieu de faire une défense inutile, il fallait signer une capitulation honorable et sauver la garnison et divers officiers français dont la vie était en danger. Beaufort haranguait des gens convaincus, et Ton proposa au maréchal de Créqui de lui remettre la ville, si elle n'était pas secourue dans

(1) y. une relation française imprimée dans les Galettes nouvelles ordinaires et eMraàrdinaires, année 1670, p. 937 et suiv. Dom Cftlmet a publié (Hist., t. III, Preuves^ col. dxcj-dxcviy) différentes pièces concernant le siège d'Bpinal.

un délai de quatre jours. Aux termes de la capitulation, qui fat arrêtée le 30 septembre, le gouverneur, les officiers et les soldats devaient sortir avec armes et bagages, tambour battant et mèche allumée, et se rendre dans la ville de Bitche ; le maréchal s'engageait à leur fournir des vivres jusqu'au moment de leur arrivée; les gentilshommes et les élus pouvaient se retirer librement chez eux; enOn, les transfuges et les Français habitués en Lorraine obtenaient une amnistie complète (1). Charles IV, quoique hors d'état de secourir les assiégés, témoigna beaucoup de méconientement, en apprenant la capitulation, et dit, parlant de Beaufort, qu^il l'avait envoyé à Chàtel pour défendre cette forteresse et non pour en trafiquer; faisant allusion à un bruit qui courut, et d'après lequel Beaufort aurait reçu des Français une somme de trente mille écus.

Dans les premiers jours d'octobre, Créqui parut devant Bitche et allait l'attaquer, lorsque la princesse de Vaudémont fit remontrer au roi que les revenus de cette ville lui avaient été donnés dans son contrat de mariage ; et Louis XIV rappela le maréchal, moins, il est vrai, pour plaire à la bru de Charles IV, que pour ne pas mécontenter les princes de l'Empire, dans les limites duquel la ville de Bitche était enfermée. Le marquis de Genlis se présenta, vers le même temps devant Longwy et se mit en devoir d'en former le siège; mais le sieur de Baillivy, qui en était gouverneur, se décida à capituler. Il n'avait, eu effet, pas d'autre parti à prendre; les soldats, les élus et les officiers eux-mêmes désertaient en foule; la garnison était réduite à trois cents hommes ; l'on n'avait guère plus de vivres et de munitions qu'à Épinal et à Chàtel, et les bourgeois, qui ne pouvaient se faire illusion sur le résultat de la lutte, ne mon-

(1) V., dans Calmet, ibid., col. dlxxxix et dxc, le texte de la capitulation et une pièce qui 8*y rattache.

traient aucune bonne volonté. Le gouverneur, après avoir requis Tavis d*un conseil de guerre, demanda et obtint les mêmes conditions que la garnison de Chàtel, et la place fut abandonnée le 14 octobre (1).

Ainsi, la conquête de notre pays fut achevée dans l'espace de six ou sept semaines, au grand désappointement des princes lorrains, qui ne pouvaient comprendre comment des villes aussi fortes que Chàtel, Épinal et Longwy avaient capitulé presque sans coup férir. Ils cherchèrent à expliquer les rapides progrès du maréchal de Créqui par des actes de trahison ou de lâcheté ; mais il n*était pas nécessaire de recourir à des imputations vagues et injustes, et il suffisait pour reconnaître la cause des événements qui venaient de s'accomplir, de ne pas oublier que la Lorraine était ruinée depuis plus de trente ans ; que la France était devenue trop puissante pour que Ton songeât à la combattre, et que nos ancêtres étaient las de faire des sacrifices pour un prince qui les compromettait continuellement (2).

Toutefois, Louis XIV n'était pas complètement rassuré ; dixhuit mille soldats furent cantonnés dans les lieux oii leur présence parut nécessaire; on ordonna aux ecclésiastiques de remplacer dans les prières de l'Église le nom de Charles par celui du roi ; un édit du 22 décembre 1670 supprima le Conseil d'État, la Cour souveraine, la Chambre des comptes de Nancy et celle de Bar; les papiers de la première et le Trésor des chartes furent entassés sur dix-huit chariots, transportés à Metz et déposés dans la citadelle ; les affaires dont les Chambres des comptes prenaient connaissance furent attribuées à l'intendant pour la Lorraine et le Barrois-non-mouvant ; le ressort de la Cour souveraine fut réuni à celui du Parlement de Metz, et on

(1) V. ibid., col. dzcvij, une pièce relative à la capitulation de Longfwy.

(2) V. Chevrier, ibid., p. 327.

ne laissa à Nancy qu'un bailliage, dont les membres furent obligés de prêter serment au roi (1).

Louis pensait bien que de pareilles mesures ne manqueraient pas d'inquiéter les souverains étrangers, et principalement ses voisins, qui pouvaient craindre d'éprouver à leur tour le même sort que le duc de Lorraine. En conséquence, on prescrivit au maréchal de Créqui de fournir des explications à tous les princes allemands qui lui en demanderaient, et d'affirmer que l'on n'avait aucun projet contre eux ; que le seul but du roi était d'empêcher Charles IV de troubler la paix de TEurope, et qu'il n'avait jamais eu l'intention de s'approprier la Lorraine et le Barrois.En même temps, le ministre de France près les électeursecclésiastiques, et les autres princes dont les États bordaient le Rhin, tenaient un semblable langage, et, pour donner plus de poids à ses discours, il fit imprimer une lettre que le roi avait adressée et y joignit des commentaires, qui n'étaient pas autre chose qu'un acte d'accusation contre le duc. Risaucourt, que Charles avait envoyé à la diète de Ratisbonne, réfuta cette espèce de manifeste et démontra que la plupart des griefs dont se plaignait le roi n'avaient rien de fondé ; néanmoins, Louis XIV était trop puissant et son adversaire trop faible, pour que l'apologie dont nous parlons eût aucune influence immédiate.

Charles IV avait conservé, pendant les premiers jours qui suivirent la surprise de Nancy, l'espérance de fléchir le roi et d'obtenir des conditions supportables. Le 29 août, il avait chargé le chevalier d'Harcourt de faire le voyage de Paris et de s'abou* cher avec les ministres français ; mais Louis refusa de voir le négociateur ; le baron d'Allamont, auquel le duc confia une seconde mission, ne fut pas plus heureux, et Charles, après avoir erré, en fugitif, dans les cantons les plus retirés et les

(1) y. Rogéville, ibid., t. I, p. 170 et 447, t. II. p. 881 ; Rêc. de François de Neufch.y seconde partie, p. 170 et 171.

plus sauvages de la partie méridionale des Vosges, appréhenda de tomber entre les mains du maréchal de Créqui et résolut do chercher un asile à TÉtranger. Les Espagnols interdirent à ce malheureux prince l'entrée de la Franche-Comté, pour ne pas se brouiller avec le roi de France, et le duc, étant parvenu à franchir le Rhin, traversa le Brisgau et le Palatinat et s'établit momentanément dans la petite ville de Hombourg, qui lui appartenait. 11 se rendit ensuite à Goblentz, oii il eut des conférences avec rélecteur de Trêves, et à Mayence, où il fut accueilli honorablement. Enfin, il se retira dans la ville de Cologne, où il fut bientôt rejoint par une foule de gentilhommes, d'officiers et de soldats, venant de Chàtel et de Longwy. 11 en forma cinq régiments, deux d'infanterie et trois de cavalerie. Anfin de pouvoir les équiper et les entretenir, il engagea Hombourg à l'électeur et au chapitre de Trêves pour une somme de cent cinquante mille écus, et, cette ressource étant promptement devenue insuffisante, il mit le prince de Vaudémont au service du roi d'Espagne, avec deux régiments, céda les trois autres à l'électeur de Bavière et ne garda près de lui que les princes de Lillebonne et de Lixheim, avec quelques gentilshommes.

L'empereur Léopold n'avait pu voir sans éprouver un vif ressentiment la manière dont Louis XIV traitait un souverain auquel la maison d'Autriche devait beaucoup. Après avoir écrit à la diète de Ratisbonne, pour lui représenter combien l'honneur et les intérêts du corps germanique soufiraient de l'invasion de Lorraine et des fiefs impériaux qui en dépendaient, il confia au comte de Windischgratz, conseiller aulique, la mission de se rendre à Paris et de demander à Louis XIV le rétablissement du duc de Lorraine. Windischgratz s'aboucha, en passant avec ce dernier, qui, pour faciliter la négociation, ofirit d'abdiquer en faveur du prince Charles ; mais le roi reçut les plaintes du comte de manière à lui ôter toute espérance de réussir ; il le renvoya

cependant, pour la forme, au marqais de Lionne, qui ne voulut rien accorder ; en sorte que Windischgratz, après avoir protesté, au nom de son maître, reprit le chemin de Vienne au mois de février 1671. Sur la fin de la même année, Télecteur de Cologne et les évéques de Strasbourg et de Munster, touchés de la malheureuse position de Charles IV, firent ensemble une démarche en sa faveur auprès du roi de France, qui parut disposé à céder quelque chose et permit au duc d'envoyer des plénipotentiaires à Paris. Le prince de Lillebonne et le sieur Canon, premierprésident de Tex-Cour souveraine, y arrivèrent au commencement de Taunée 1672, et on leur présenta un projet de traité, dans lequel, à la suite du préambule le plus humiliant pour Charles IV, le roi se réservait la faculté 1* d'établir sur le point qu'il lui conviendrait le mieux, une vaste citadelle, à la construction de laquelle les Lorrains devaient contribuer ; 2* de tenir dans notre pays, jusqu'à l'achèvement de cette forteresse, un corps de quatre mille hommes, dont l'entretien serait à la charge du duc, et 3"* de faire entrer dans les duchés, en cas de guerre étrangère, six milles hommes d'infanterie et deux mille cavaliers, nourris et soldés par le même. Charles se serait de plus engagea remercier Louis ; à fixer sa résidence dans une ville du royaume, jusqu'à ce qu'il plût au monarque de lui donner l'autorisation de revenir en Lorraine ; à céder à la France les villages de Saint- Epvre et de Saint-Mansuy; à ne conclure aucun traité ; à ne fortifier aucune place ; à respecter les baux des personnes auxquelles Louis XIV avait affermé le domaine des deux duchés ; à mettre à la disposition du roi les cinq régiments lorrains récemment organisés, et à se contenter, pour la garde de sa personne, de deux compagnies de gendarmes et d'une compagnie de mousquetaires, fortes chacune de soixante hommes.

Le prince de Lillebonne et le président Canon, après avoir acquis la certitude qu'ils avaient le dernier mot du monarque, déclarèrent ne pouvoir accepter un traité, qui, en laissant encore

à la Lorraine une indépendance apparente, la soamettait en réalité à la plus dure des servitudes. En conséquence, ils rompirent les négociations et retournèrent en Allemagne.

Louis les vit partir sans regret, bien qu'il dût prévoir que Toccupation prolongée de la Lorraine et du Barrois ne manquerait pas d'ajouter au mécontentement de la plupart des souverains, révoltés de son orgueil et de ses projets de conquêtes. Il affirmait qu*il n'entendait pas conserver les duchés et qu'il les restituerait le plutôt possible, mais il agissait comme s'ils eussent été définitivement réunis à sa couronne. Le k octobre 1672, le comte de Bissj, qui commandait les troupes françaises cantonnées en Lorraine, publia l'ordonnance la plus sévère pour empêcher les attroupements et le port d'armes. Plusieurs Lorrains, munis de commissions délivrées par les Hollandais, avec lesquels le roi était en guerre, faisaient des courses dans le plat-pays et enlevaient les convois et les soldats isolés. D'autres individus les imitaient, sans avoir de commissions du même genre, et, exécutant leurs coups de main pendant la nuit, ne s'éloignaient guère de leurs demeures et ne pouvaient être convaincus que difficilement (1). En même temps, le roi permit au comte de Nassau-Sarrebriick d'envahir la principauté de Sarrewerden. On avait commencé, en 1671, à conduire à Paris les objets les plus précieux que renfermaient les diverses résidences ducales ; les tableaux et les statues dont Charles III et son fils avaient orné leurs appartements et leurs jardins furent emballés avec soin et menés dans les palais du roi ; les Lorrains regrettèrent surtout deux globes en cuivre, t dont les ressorts < et les mouvements dévoilaient les principaux phénomènes de c la terre et des cieux > (2), et le magnifique cheval de bronze, qui

(1) V. le Recueil de François de Neufehâteau, seconde partie, p. 178 et 179.

(2) y. les mémoires inédits de Jamerai-Dnval, ms. de la bibl. de rArsenal.

devait porter la statae de Charles III et surmonter la fontaine monumentale de la place du Marché (1). Quand ces spoliations furent consommées, Louis XIV prescrivit de démolir les châteaux qui avaient échappé au vandalisme de Richelieu, ainsi que les maisons de plaisance de nos ducs, et, pour démontrer aux plus obstinés qu'il n'avait pas, malgré ses belles protestations, le dessein de restituer la Lorraine, il enjoignit de reconstruire les fortifications de Nancy. On suivit partout le plan des ingénieurs de Charles III, et on utilisa les fondations des remparts détruits une dizaine d'années auparavant ; ce qui diminua notablement la besogne. Les fossés furent vidés, et les millions de briques épars sur le sol fournirent les éléments des nouvelles murailles. On pressa tellement le travail et on y employa un si grand nombre de bras, que la ville vieille fut en état de défense dès le mois d'octobre 1673; mais les remparts de la ville neuve ne furent terminés que plusieurs années après. Le roi ne voulut pas conserver l'ancienne porte Saint-Nicolas, qui mettait les deux villes en communication ; il l'a fit obstruer, et, par ses ordres, on éleva un peu plus au nord, la porte Royale, remplacée par l'arc de triomphe actuel, et sur le haut de laquelle on voyait un médaillon, représentant Louis XIV et dû au ciseau du sculpteur César Bagard (2).

Pendant que l'on disposait de ses États comme d'un pays conquis, Charles IV avait, par motif de sûreté, quitté Cologne pour habiter Francfort, avec la duchesse. Il conseilla au prince et à la princesse de Vaudémont de se fixer à Bruxelles, congédia le prince et la princesse de Lillebonne, qui, après avoir momentanément résidé dans un des châteaux de Commercy, demandèrent l'autorisation de rentrer en France, et consacra tout son

(1) y., sur tous les faits qui précèdent, Hugo, ibid.; Guillemin, ibid.; Af^m. de Beauvau ; uhevrier, ibid., p. 923-327; Calmet, Hist., t. III, col. 664-692.

(2) V. Lionnois, ibid., t. I, p. 27, 28, 32-34 et 39.

temps et ce qui lai restait d'argent à soulever TEarope contre Louis XIV (1). L'électeur de Brandebourg ayant offert aux Hollandais, vivement pressés par le roi, de leur amener an secours de vingt mille hommes, Charles lui envoya ses gardes et quatre régiments de cavalerie, qui ne comptaient pas moins de quinze cents soldats. Le baron de Serinchaœp, négociateur habite, se rendit à Madrid et représenta combien la prépondérance que la France allait acquérir devait faire courir de dangers aux possessions lointaines de la monarchie espagnole, particulièrement à la Franche-Comté et aux Pays-Bas ; et le prince Charles, à peu près réconcilié avec son oncle, tint le même langage à Léopold. Après avoir fait de vains efforts pour obtenir que la restitution de la Lorraine et du Barrois fût mise par TEmpereur, l'Espagne et la Hollande au nombre des conditions de la paix, le duc se contenta d'une assurance plus vague et joignit, en 1673, l'armée des confédérés, avec un corps de quinze cents chevaux. Les inquiétudes que donna aux Français la ligue signée le 30 août, par les trois puissances dont nous venons de parler, engagèrent Louis XIV à se rapprocher du théâtre de la guerre. Il parcounit la Lorraine, au]commencement de l'automne, écouta favorablement les plaintes qu'il reçut de toutes parts contre l'intendant et ses délégués, promit de réformer les abus et tâcha d'attirer à son service les gentilshommes, qui, depuis l'invasion française, vivaient à la campagne dans une position voisine de la pauvreté. Il n'éprouva que des refus ; mais, loin d'en témoigner du ressentiment à ces généreux Lorrains, il eut la grandeur d'âme de les féliciter de leur dévouement pour un prince si peu digne des sacrifices que l'on avait faits pour lui.

(1) n y eut cependant encore quelques négociations pendant Tété de l^nnée 1672; mais comme Louis XIV montrait toujours la même inflexibilité, elles n'eurent et ne pouvaient avoir aucun résultat.

On ajoute que le roi fat émerveillé de Taspect de la Lorraine, et qu'ayant pris son logement dans le palais ducal, que Ton avait meublé de nouveau pour la circonstance, il avoua qu*il s'y trouvait aussi bien que dans le Louvre. Il retourna à Paris, après avoir visité TAlsace, et, comme la saison était fort avancée, le maréchal de Turenne, qui n'avait pu empêcher les confédérés de former le siège de Bonn, vint hiverner, avec toutes ses troupes, dans la Lorraine et dans les Trois-Évêchés. On profita de la suspension des hostilités pour tenir, à Cologne, des conférences qui ne devaient avoir aucun résultat, attendu que Ton n'avait envie de traiter ni d'un côté, ni de l'autre. Charles s'y fit néanmoins représenter par le sieur Raulin, conseiller d'État, qui avait pour mission de rappeler aux plénipotentiaires de l'Empereur et de ses alliés combien la Lorraine avait souffert pour leur cause depuis quarante ans, et de déclarer que, pendant cette période, quatre mille gentikhommes et cent mille Lorrains avaient perdu la vie sur les champs de bataille.

Au moins d'avril 167/i, les Français envahirent, pour la seconde fois, la Franche-Comté et assiégèrent Besançon^ qui fut vigoureusement défendu par le prince de Vaudémont. Le duc de Lorraine conseilla aux alliés de ne pas négliger cette province, et offrit de s'y rendre avec neuf régiments de cavalerie et de dragons. Il devait être rallié par trois mille impénaux, presque tous cavaliers et commandés par le comte de Caprara ; mais ce détachement se fit attendre, et, lorsque Charles, qui avait été contraint de prendre les chemins détournés, arriva sur les bords du Rhin, on lui annonça que la conquête de la Franche-Comté était terminée ou sur le point de l'être. Il se hâta alors de retourner dans le Palatinat et suivit, malgré lui, le comte de Caprara, qui voulait dégager la petite ville de Wisloch, assiégée par Turenne. Charles eut beau représenter au comte que leurs troupes réunies s'élevaient à peine à dix mille hommes, et qu'ib

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manquaient d*ariillerie, tandis que le maréchal avait quatorze mille soldats et plusieurs canons ; Caprara continua à s'avancer et la bataille s'engagea près de Sintzheim. La cavalerie française fut défaite par celle de Charles, qui était bien supérieure en nombre ; mais Tiofanterie rétablit le combat, et, après une lutte qui coûta la vie à quelques milliers d'hommes, les Impériaux et les Lorrains se retirèrent en bon ordre et sans laisser de prisonniers. Vers le milieu d'août, l'armée des alliés franchit le Rhin, inonda l'Alsace et obligea Turenne à se rapprocher du versant oriental des Vosges. Cet habile général occupa une position si bien choisie, qu'ils renoncèrent à l'attaquer et repassèrent le Rhin; ils revinrent au commencement d'octobre, perdirent, le & du même mois, la bataille d'Ensheim, et reçurent bientôt des renforts tellement considérables, que le maréchal jugea à propos de faire un mouvement rétrograde et de se retrancher dans les environs de Saveme. Pendant que les deux armées s'observaient sans oser en venir à une nouvelle action, Charles, qui avait déjà demandé l'autorisation de se jeter en Lorraine, avec quelque cavalerie, apprit que l'arrière ban de la noblesse d'Anjou était en marche pour rejoindre Turenne. 11 détacha aussitôt quatre régiments, sous le commandement du colonel du Puj, pour enlever cette noblesse qui se gardait mal, et il gagna lui-même Sainte-Marie-aux-Mines, afin de pouvoir protéger, au besoin, la retraite de son lieutenant. Le succès du coup de main fut complet, et les gentilshommes angevins, assaillis à l'improviste dans le village de Bénaménil, où ils avaient passé la nuit, furent presque tous faits prisonniers avec leur chef, le marquis de Sablé; mais les Lorrains éprouvèrent des pertes sensibles; le colonel Dayau fut tué, et le colonel de Mercy, grièvement blessé, fut contraint de se rendre au comte de Bissy, dont les troupes s'étaient mises en mouvement pour repousser le parti de Du Puy et sauver l'arriére-ban de la noblesse de Limousin, qui était arrivé à Saint-Nicolas-de-Port, et que l'on avait le projet d'enlever également.

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