‹ Histoire de Lorraine. Seconde édition. Tome sixièmeChapitre 10 sur 41 · FRANÇOIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS

Le lendemain du jour où Léopold était mort, c'est-à-dire le 28 mars 1729, la duchesse douairière réunit dans le château de Lunéville, un Conseil où se trouverent le prince Charles, les princes d'Elbeuf, de Guise et de Lixheim, les grands-offfciers, le garde des sceaux, les secrétaires d'État, les premiers-présidents de la Cour souveraine et de la Chambre des comptes de Lorraine, les procureurs-généraux, les membres de l'ancien Conseil d’État et quelques autres personnes. Après un préambule, qui ne nous a pas été conservé, on leur communiqua le testament et le codicile du feu duc. Dans le testament, daté du 8 septembre 1719, Léopold ordonnait que la Lorraine, le Barrois et les domaines nouvellement acquis formeraient désormais un tout indivisible ; que les mâles succéderaient par ordre de primogéniture et à l'exclusion des filles, et que, si le prince royal était mineur, la duchesse aurait la tutelle et la régence, mais ne pourrait prendre aucune mesure importante que de l'avis d’un Conseil, dont la composition n’était pas déterminée, Le codicile, qui portait la date du 16 décembre 1726, réglait, au contraire, que si le prince royal était absent, à l'ouverture de la succession, la régence serait confiée à un Conseil où entreraient le grand-maitre-d’hôtel, le grand-chambellan, le grand-

écuyer, le plus ancien des deux maréchaux, le garde des sceaux, les premiers-présidents de la Cour souveraine et de la Chambre des comptes, ainsi que le secrétaire d’État et le maître des requêtes qui seraient alors de quartier. La duchesse-douairière en était par conséquent exclue, et la présidence était attribuée au prince Charles, s’il avait l’âge fixé pour la majorité du souverain (1). Un pareil arrangement ne pouvait convenir à la veuve de Léopold, à la nièce de Louis XIV; aussi, la lecture du testament et du codicille terminée, elle « invita l'assemblée à déli- « bérer sur ce qui étoit convenable à faire, tant pour l'exécution « desdits testament et codicille, que pour le plus grand bien et « avantage de S. À. R. François IIL,... à présent régnant et « absent de ses États » (2). L'assemblée composée en majeure partie des créatures de la princesse, ne tint aucun compte des dernières volontés de Léopold, proclama la duchesse régente et ne voulut pas même lui adjoindre le Conseil dont parlait Île testament. | | |

Le 31 mars, la délibération dont il s'agit fnt présentée à la Cour souveraine pour y être enregistrée. M. Toustain de Viray, avocat-général, qui avait assisté au Conseil du 28 mars, porta la parole, et la Cour jugea à propos de procéder à l’enregistrement, tout en déclarant qu’elle se réservait de demander au due qu’à l’avenir on ne pût nommer de régent « qu’en ladite cour « même, comme prérogative naturellement attachée à son auto- « rité » (3). Élisabeth-Charlotte, satisfaite d’avoir obtenu gain de cause sur le point principal, feignit de fermer Jes yeux sur les réserves de la Cour, mais garda rancune à ceux des magistrats qui avaient opiné contre l’enregistrement. Elle prétendit qu’ils avaient seulement des commissions, qui ne devaient

(1) Le testament et le codicille de Léopold sont imprimés dans l’ouvr. de M. Noël, t. Il, p. 206-216.

(2) V. le procès-verbal d'ouverture. ibid., p. 216 et 217.

(8) V. Rec. des ord., t. V, p. 1.

pas survivre au prince duquel elles émanaient, et que de nouvelles provisions étaient indispensables aux magistrats pour continuer l'exercice de leurs fonctions. Elle aurait eu de la sorte la facilité d'éliminer ceux qui lui avaient déplu; mais la Cour souveraine réclama contre une doctrine qui portait atteinte à l’inamovibilité de ses membres, et la duchesse n’osa pas insister; elle supprima toutefois les lettres d'expectative ou de survivance accordées par Léopold à treize jeunes gens, la plupart fils de présidents et de conseillers, et se ménagen de cette manière le moyen de peupler la Cour d'hommes moins indépendants (1). |

La duchesse ne s’en tint pas à cette réforme. Par déclaration du 12 juillet, elle éteignit toutes les lettres de survivance données par le duc, et abolit les titres de conseillers-secrétaires entrant au Conseil, de secrétaires du cabinet, et autres semblables (2). Le 14 juillet, elle annula les aliénations de terres, seigneuries, biens et droits dépendant du Domaine, et fit remonter les révocations jusqu’à l’année 1697, époque de la restitution de la Lorraine (3). Des hommes nouveaux se montrèrent, circonvinrent la duchesse, firent éloigner de la Cour beaucoup des anciens conseillers de Léopold et tâchèrent de profiter d’une régence dont la durée ne devait pas être bien longue, pour enrichir eux et leurs familles. La princesse ellemême était animée des meilleurs intentions. Simple et amie de l'économie, elle avait blâämé les prodigalités de son époux. Elle s’empressa d'opérer à la Cour les réformes les plus nécessaires, supprima quantité d'emplois inutiles, décida que l’on ne continuerait pas la construction du palais ducal de Nancy et résolut de rétablir l'équilibre entre les recettes et les dépenses. L’en-

(1) V. l’ouvr. de M. Noël, ibid., p. 274 et 275. . (2) V. Rec. des ord., ibid., p. 10 et 27.

(3) V. ibid., p. 14 et °8.

treprise était pleine de difficultés ; car, sans parler des charges ordinaires de l’État, il fallait servir la rente d’une dette évaluée à cinq ou-six millions, et la régente avait de la manière la plus. solennelle promis de ne pas accroitre les impôts. La subvention avait été réglée, pour 1729; à la somme d’un million neuf cents quinze mille six cent vingt livres, et on déclara que l’on exigerait pas davantage pour cette anriée, ni pour la suivante ; mais au moyen de certaines modifications apportées à la valeur des monnaies, on réussit à obtenir quelque chose de plus. Le droit de joyeux avènement, fixé à trois cent quatre-vingt mille six cent dix livres pour la Lorraine, et à cent soixaute-quatorze mille sept cent dix livres pour le Barrois, ne fut levé que sur des personnes exemptes et sur les individus qui avaient reçu des faveurs de Léopold. On paya, sans mot dire, dans la Lorraine et le Barrois-non-mouvant; dans le Barrois-mouvant il y eut encore des résistances et des procédures, qui ne s’évanouirent que devant un arrêt du Conseil du Roi (1).

Maigré les sages mesurés adoptées par la régente, on ne parvint pas à amortir la dette publique, et même cette dette ne cessa d'augmenter jusqu'au règne de Stanislas. La duchesse faisait des-économies ; mais son fils ainé dépensait beaucoup; livré tout entier à ses projets de mariage avec l’archiduchesse, obligé à faire de fréquents voyages, contraint d'entretenir un train digne de la position qu’il ambitionnait, il demandait continuellement de l’argent à sa mère, et celle-ci n’osait lui répondre par des refus. Les conseillers de la princesse avaient, du reste, découvert un moyen bien commode -de mettre leur responsabilité à l'abri: ils rappelaient que l’on devait imputer à Léopold la ruine des finances et soutenaient que les embarras présents étaient la conséquence des désordres passés. Les anciens serviteurs de ce bon prince reconnaissaient avec sincérité, qu'il

(1) V.ibid., p. 40 et 115; Durival, ibid., t, I. p. 197 et 138.

avait été prodigue et imprévoyant dans plus d’une circonstance, mais réclamaient contre des accusations qui avaient revêtu quelques-uns des caractères de la calomnie. Le président Le Febvre, le plus fidèle serviteur et le meilleur ami du feu duc, résolut de ne pas s’en tenir à d'inutiles murmures. Il rédiger et déposa entre les mains de François II, après lui en avoir donné lecture, un mémoire, que l’indignation animait d’un bout à l’autre, et dont le préambule commence ainsi:

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