‹ Histoire de Lorraine. Seconde édition. Tome sixièmeChapitre 9 sur 41 · SR R &R · texte numérisé non relu

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(1) V. Rogéville, Dict. des ord., t.Il, p. 620-624; Calmet, Hist., t. VIT, col. 271.

propagèrent en Lorraine le connaissance de la langue française, qui était comprise de tout le monde dans les villes, mais que peu de personnes parlaient avec pureté, et s’ils ne réussirent pas à faire disparaitre l’accent lorrain que les étrangers trouvent si désagréable, ils parvinrent du moins à l'atténuer et à l’adoucir. L'Université seconda le duc de Lorraine, quand son concours pouvait être utile, et notamment lorsqu'il voulut prévenir l'invasion du Jansénisme. Le 25 juillet 1706, la faculté de théologie ordonna de se conformer aux dispositions de la bulle Vineam Domini et aux divers décrets pontificaux qui y sont rappelés; enjoignit aux docteurs et professeurs de souscrire cette bulle dans un délai de six mois: défendit de donner des grades en théologie à ceux qui auraient refusé ou négligé de le faire ; déclara que l’on souscrirait, en même temps que la bulle, le formulaire d'Alexandre VII; interdit aux membres, gradués, écoliers et sujets de la faculté de suivre les opinions de Jansénius et de ses disciples, et de révoquer en doute l’infaillibilité du Saint-Siége, à peine d'exclusion; prescrivant, au contraire, de combattre, dans toutes les occasions, les erreurs de l’évêque d’Ypres, et même de dénoncer les personnes qui en seraient imbues. Le 22 juillet 1714, la faculté accepta la bulle Unigenitus, qu’elle ordonna d'enseigner comme règle de foi, et elle confirma, le 20 juillet 1716, les décisions précédentes, qu'elle fit i imprimer et afficher, afin que l'on ne fût pas en droit ele guer son ignorance (1).

Ces mesures rigoureuses irritèrent les novateurs. M. de Coislin, évèque de Metz, qui penchait du côté du Jansénisme et ne voyait que par les yeux de son grand-vicaire, l'abbé Séron, ecclésiastique français tout dévoué à la secte, chercha l'occasion de vexer l’Université et fit publier, le 30 juin 1730, une instruc-

Qi) V. Rogéville, ibid., p. 619 et 620; V. également ci-dessus, p. 71. |

tion dans laquelle il défendait aux professeurs des quatre facultés de soutenir, laisser soutenir ou même distribuer, dans des thèses qui n'auraient pas été examinées par lui et ne seraient pas revêtues de son approbation; mais ils refusèrent de reconnaître une pareille défense (1).

La plupart des écrivains distingués que possédait la Lorraine avaient étudié dans l'Université de Pont-à-Mousson, pendant le dernier quart du XVII° siècle et les premières années du XVIII‘; et beaucoup d’entre eux appartenaient soit au clergé séculier, soit aux Ordres religieux.

Dans les rangs de celui-là, on trouvait Jean-Claude Sommier et Henri de Vence. Sommier, né à Vauvillars en Franche-Comté, vint en Lorraine de bonne heure, fut curé de la Bresse, de Girancourt et de Champ-le-Duc, envoyé de Lorraine à Rome, archevèque de Césarée in partibus Infidelium, assistant au trône pontifical, grand prévôt de Saint-Dié, abbé commendataire de Bouzonville, conseiller d’État et conseiller-prélat à la Cour souveraine. C'était un des hommes deconfiance de Léopold, qui se plut à l’accabler de ses faveurs et ne les accorda pas à un sujet indigne. Négociateur habile, Sommier remplit avec succès diverses missions à Rome, à Parme, à Mantoue, à Venise, à Vienne et Paris; orateur éloquent, il prononça quelques oraisons funèbres, vivement applaudies, et prècha plus d’une fois l’avent et le carême devant le duc, qui lui donna le titre de son prédicateur ordinaire; théologien profond, il publia une histoire dogmatique du Saint-Siége en sept volumes in-8°, et d’autres ouvrages dont les titres ne peuvent figurer ici (2).

Henri de Vence, né avec moins de talents que Sommier, ne

(1) V. idem, ibid., p. 625.

(2) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 903-906 ; Chovrier, Mémoires

sé l'histoire des hommes illustres de Lorraine, t. I, p. 299-

fit pas la même fortune, et Léopold, qui avait eu l’occasion d'apprécier le mérite de cet ecclésiastique et l’avait nommé précepteur de ses enfants, ne lui donna, ponr le récompenser, que la prévôté de Saint-Georges. L'abbé de Vence avait fait une étude approfondie de l'Écriture Sainte, et il a laissé de nombreuses dissertations exégétiques imprimées d’abord avec la traduction, ou pour mieux dire la paraphrase de la Bible par le Père Carrières, puis avec une partie du grand ouvrage de Dom Calmet sur les Livres-Saints ; et quoique le contingent fourni par le prévôt de Saint-Georges ne soit pas le plus considérable, la collection a fini par prendre et conserver le titre de Bible de Vence (1).

La compagnie de Jésus ne nous offre, pendant le règne de Léopold, qu'un seul écrivain de mérite : le Père Jean-Joseph Petitdidier, chancelier de l’Université lorraine et frère de Dom Mathieu Petitdidier, abbé de Senones. Il jouissait d’une brillante réputation comme professeur et comme casuite, et treize ouvrages ou opuscules, tous relatifs à des questions de théologie, confirmerent l'opinion avantageuse que l’on avait déjà de son talent (2). Les Cordeliers citaient avec orgueil le Père Augustin Gérard, auteur d'oraisons funébres, lesquelles eurent beaucoup de vogue de son temps (3); et les Capucins le Père Benoit Picart, dont les doctes écrits seront toujours consultés par les personnes qui s'occupent de recherches relatives à la Lorraine. Nul avant lui n’avait aussi bien connu et débrouillé les annales de notre pays, et, parmi les historiens qui ont paru plus tard, Dom Calmet seul peut être rangé sur la même ligne. On est même disposé à croire que le Père Benoît lui fut réelle-

(1) V. Calmet, ibid., col. 1001 et 1002; Chevrier, ibid., p. 330 et 331.

me V. Calmot, ibid., col. 734-736; Chevrier, ibid., p. 298 et (8) V. Chovrier, Hist., t. IX, p. 198.

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ment supérieur. Si l’ensemble des travaux de Dom Calmet a quelque chose d’imposant, il ne faut pas oublier qu’au moment où parut l'Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine (1728), le Père Benoît élait mort depuis huit années, et que tous ses ouvrages avaient été utilisés par le Bénédictin. S'il eüt appartenu à une congrégation-savante, comme celle de Saint-Vanne, il aurait été soutenu et prôné par ses confrères, au lieu que les Capucins ne furent pas assez influents pour défendre un écrivain qui les absolvait du reproche d’ignorance, si souvent élevé contre un Ordre auquel on doit cependant plusieurs hommes célèbres dans les lettres et les sciences. L'influence des livres du Père Benoît fut moins grande encore après sa mort qu'elle ne l'avait été pendant sa vie. Léopold, qui le regardait comme un agent de la France; les courtisans, habitués à se modeler sur le prince ; les membres de la Cour souveraine, imbus de principes que le Père Benoît avait sans cesse condamnés, firent tous leurs efforts pour ensevelir dans l'oubli des ouvrages qui leur avaient déplu. Ils furent puissamment secondés par Hugo, lequel attaqua son rival avec les armes du ridicule. Hugo luimême mérite, du reste, une place honorable dans la liste des historiens lorrains, et, si Léopold ne lui eût pas défendu d’achever le corps d'histoire dont nous avons parlé, et n’eûtinterrompu les recherches que le Prémontré avait commencées dans les archives de Lorraine, nous aurions, au lieu de quelques biographies détachees, un livre digne de figurer dans les meilleures bibliothèques. Dégoûté des études qui l'avaient occupé depuis si longtemps, le Père Hugo se mit à réunir et à coordonner les matériaux de deux productions considérables. L'une, qui porte le titre de Sacræ antiquitatis monumenta, est une collection d'anciennes chroniques et de documents précieux pour l’histoire et pour l'archéologie. L'autre, beaucoup plus volumineuse, devait être divisée en quatre parties ; la première consacrée à une histoire de tous les monastères de l’ordre de Prémontré,

détruits ou encore existants; la seconde embr'assant les annales générales de l'Ordre depuis saint Norbert jusqu'au XVIII: siècle; la troisième contenant, sous le titre de Bibliothèque, des notices détaillées sur les Prémontrés qui se sont distingués par leurs écrits, et la quatrième racontant les actions de ceux que la sainteté de leur vie a fait placer sur les autels. Cet ouvrage aurait formé huit ou dix volumes in f° ; malheureusement, le Père Hugo n’était plus jeune quand il l’entreprit, et, quoiqu'il eût reçu de toutes parts des mémoires fort curieux, il n'avait terminé et publié que les deux premiers tomes, renfermant l'histoire des monastères, lorsqu'il expira le 2 août 1739. Il était, depuis bien des années déjà, abbé d’Étival, et le pape Benoît XIII l'avait nommé évêque de Ptolémaïde, dans le consistoire du 15 décembre 1728, afin de couper court aux démélés continuels du Prémontré et de l'évèque de Toul, relativement à l'exercice de la juridiction épiscopale dans les territoires qui dépendaient des abbayes vosgiennes.

Malgré la mort de Hugo, les savants conservèrent, pendant quelques temps, l'espérance de voir imprimer la suite de son livre. L'abbé d’Étival avait pris pour secrétaire et pour coilaborateur un jeune religieux de ce monastère, le Père Blanpain, dont les conseils ne lui furent pas toujours inutiles, et, après le décès de son maître, Blanpain annonça qu'il allait continuer et achever les annales de l'Ordre de Prémontré ; il en publia même le prospectus ; mais il était peu laborieux et il mourut avant d’avoir mis la dernière main à ce monument (1).

Les Bénédictins comptaient un plus grand nombre d'hommes distingués. Sans rappeler Mathieu Petitdidier, dont l'existence se prolongea jusqu’en 1728, la congrégation de Saint-Vanne et

(1) V. mes notices sur le Père Benoît Picart et Charles-Louis Hugo, passim ; Chevrier, ibid., p. 20. Quelques exemplaires du prospectus du Père Blanpain sont conservés dans la bibliothèque du séminaire de Nancy.

de Saint-Hidulphe possédait plusieurs religieux d’un certain mérite, presque tous formés dans les académies que l’on avait établies vers la fin du XVII: siècle. Thomas Mangeart commençait les études archéologiques dont il consigna plus tard les résultats dans son Introduction à la science des médailles, livre qui ne parut qu'après la mort de l’auteur (1) ; Dom Humbert Belhomme, abbé de Moyen-Moutier, publiait en 1724, l'Historia Mediani in monte Vosago monasterii (2), dans laquelle il avait rassemblé et annoté les anciens documents concernant son abbaye ; Dom Henri Faulques, qui devint abbé de Longeville, composait des opuscules pleins d’érudition (3) ; Dom Remy Cellier travaillait à une compilation intitulée : Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, qui contient leur vie,le catalogue, la critique, le jugement la chronologie, l'analyse et le dénombrement des différentes éditions de leurs ouvrages ; ce qu’ils renferment de plus intéressant sur le dogme, sur la morale et sur la discipline de l’Église ; l’histoire des conciles, tant généraux que particvliers et les actes choisis des martyrs ; compilation qui ne devait pas remplir moins de vingt-trois volumes in-4° (4) ; enfin, Dom Calmet nommé successivement prieur de Lay-Saint-Christophe, abbé de Saint-Léopold de Nancy et abbé de Senones, était parvenu à l’apogée de sa réputation. A la fin du règne Léopold, il avait déjà donné au public son Commentaire littéral sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, dont il y eut deux éditions in 4° et une édition in-f° ; une Histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament ; un Dictionnaire de la Bible; l'Histoire de Lorraine, en trois gros volumes in-f°, et quelques opuscules, que nous passons sous silence. Il publia, dans la

(1) V. Calmet, ibid., col. 627 et 628, (2) Strasbourg, in-4o.

(3) V. Calmot, ibid., col. 360 et 361.

(&) V. idem., ibid., col. 255 et 256.

suite, un Commentaire littéral sur la règle de Saint Benoit; une /istoire universelle ; une seconde édition considérablement augmentée de l'Histoire de Lorraine, une Bibliothèque lorraine ; une Votice de la Lorraine ; une Histoire généalogique de la Maison du Châtelet ; un Traité sur les apparitions des Esprits ; un Traité sur les eaux de Plombières, et quantité de dissertations sur divers sujets. En 1754, Chevrier assurait que l'abbé de Senones avait imprimé seize volumes in f°, cinquantehuit in-4°, et quatorze volumes de moindre format (1). Dans cette addition on remarque plus d’un double emploi, mais aussi Dom Calmet a terminé de nouveaux ouvrages après l’année 1754 et a laissé plusieurs manuscrits, entre autres une bonne histoire de l’abbaye de Senones.

Ses écrits sur la Lorraine sont très-recherchés. Les personnes les plus prévenues contre eux ne peuvent s’empècher de les regarder comme une mine feconde pour les historiens futurs, et on regrette que la censure n’ait pas permis au savant Bénédictin de dire tout ce qu’il avait appris. Lorsque la première édition de l'Histoire de Lorraine, fut entièrement imprimée et sur le point d'être distribuée, on annonça à Léopold que le livre renfermait des passages injurieux pour la France, ou propres à compliquer les difficultés relatives à la mouvance du Barrois et à réveiller les anciennes prétentions du chapitre de Remiremont. Le duc confia aussitôt l’examen de l'ouvrage à une commission composée de trois membres, et dans laquelle se trouvait le président Le Febvre. Les censeurs taillèrent sans miséricorde dans les trois volumes du Bénédictin et enlevèrent quarante-cinq feuillets, formant cent quatre-vingts colonnes ; les uns furent remplacés par une nouvelle rédaction, dans laquelle on'ne laissa entrer rien de suspect; les autres disparurent sans retour; il en résulta que la pagination fut interrompue dans quelques endroits, et lorsque, sous le règne de Stanislas, Dom Calmet

(1) V. Mém., etc., t. I, p. 320.” :

publia la seconde édition de l'Histoire de Lorraine, il n’osa pas réimprimer plusieurs des DAMES supprimés par les censeurs (1).

Quand on parcourt ce livre, et en général les productions de l'abbé de Senones, on est choqué des contradictions que l’on y rencontre. Elles sont parfois si nombreuses, que l’on est tenté de croire que l’auteur ne prenait pas la peine de relire ses épreuves ; mais un pareil défaut tient à la manière dont ces ouvrages furent composés. Pour donner une multitude de gros volumes, il fallait employer bien des collaborateurs, et Dom Calmet avait mis en réquisition, pour écrire sous ses ordres, tous les jeunes religieux qui manifestaient du goût pour les occupations littéraires. Les différentes abbayes qu’il habita l’une après l'autre devinrent ainsi des espèces d’académies, où le temps était partagé entre la prière et le travail, et il ne manqua, sans doute, qu’une meilleure direction aux auxiliaires de notre historien pour acquérir le droit d’être comparés aux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

Les abbayes lorraines étaient alors des séjours bien favorables à l'étude. Les mœurs y restèrent pures, les intrigues et les troubles, fruits du Jansenisme, y furent à peu près inconnus. Situés, pour la plupart, loin des villes et dans des lieux enchanteurs, les monastères bénédictins et ceux de l’ordre de Prémontré venaient d'être reconstruits avec une grandeur presque royale. Dom Humbert Belhomme avait rebâti Moyen-Moutier (2), et Dom Pierre Alliot l’abbaye de Senones (3). En même temps on avait réuni dans ces monastères des bibliothèques magnifiques. Celle de Saint-Mihiel, formée par Dom Hennezon et qui

(1) V. Mémoires pour servir à l’histoire de LorraineparM. Noël, n° 1, p. 2-12.

(2) V. Calmet, ibid., col, 101.

(3) V. idem, Hist. de l’abbaye de Senones, ch. 47, ms. de la bibl. de Saint-Dié.

passait, avant le retour de Léopold, pour la meilleure du pays, fut accrue notablement; Dom Belhomme est regardé comme le fondateur de celle de Moyen-Moutier, qui ne comptait pas moins de quinze mille volumes (1); celle de Senones, enrichie par Dom Calmet, était presque aussi nombreuse. C'était ce religieux qui avait été chargé par ses confrères d'acheter les livres nécessaires à la création ou à l’augmentation de ces bibliothèques, lorsqu'il résidait à Paris pendant que l'on imprimait son Commentaire, et Dom Fangé affirme que les savants français murmuraient de voir transporter en pays étranger tant d'ouvrages précieux (2). Ces livres n'étaient pas dérobés dans les monastères lorrains à la connaissance des personnes qui s’occupaient de science ou de littérature. Au.contraire, on leur ouvrait libéralement la porte des collections, et la première bibliothèque publique de la Lorraine fut fondée, en 1725, par le chapitre de Remiremont, sur les instances d’Armand-Gaston de Rohan, évèque de Strasbourg (3).

Outre les savants qui viennent d’être nommés, le clergé comptait dans ses rangs des hommes remarquables à divers titres, entre autres l’abbé de Nay du Plateau, grand-doyen de la Primatiale, qui fut un des négociateurs dépêchés à Rome pour aplanir les difficultés soulevées par la publication du code Léopold. Les deux neveux de cet ecclésiastique, MM. de Nay de Richecourt, se distinguèrent, l'aîné comme administrateur, le second par ses talents dans la diplomatie, et on verra encore leur nom reparaître dans cet ouvrage (4). Mais le premier des négociateurs employés par le duc de Lorraine est incontestablement Nicolas-Joseph Le Febvre, déja cité plusieurs fois. IL était

(1) V. Chevrier, Hist., t. IX, p. 19.

(2) V. La vie du Très-Révérend Père Dom Augustin Calmet, P: 19 et 20. &

(3) V. Statistique des Vosges, i. I. p. 862.

(4) V. Chevrior, Mémoires, t. IT, p. 51-54.

né à Épinal en 1663, et il exerça, pendant vingt ans, la profession d'avocat dans sa ville natale, à Metz et à Nancy. Léopold, qui sut deviner son mérite, l’'employa dans les affaires les plus délicates et eut toujours à se louer de son dévouement et de sa capacité. Il lui confia successivement des missions à Rome, où il s’occupa de l'affaire du code, procura des brefs d'éligibilité pour les grands bénéfices d'Allemagne en faveur des frères de Léopold, et obtint une bulle qui permettait äux dames de Remiremont de choisir pour abbesse la princesse Élisabeth-Charlotte ; à Paris, où ilcontribua beaucoup à la conclusion des conventions de 1718 ; à Vienne enfin, où il parvint à faire reconnaître la neutralité de la Lorraine, à régler l'indemnité pour le Montferrat et à terminer les négociations relatives au mariage de François- Étienne et de Marie-Thérèse, Le duc, pour récompenser Le Febvre de tant de services, le créa conseiller d’État, procureurgénéral près la Chambre des comptes de Lorraine, puis premier-président de cette Chambre. Il fit plus, il ne cessa de lui témoigner une confiance absolue. Les frères de Léopold lui rendaient grâce, un jour, du succès d'une affaire arrangée par le diplomate; mais le duc leur dit : « Je n’ai que le mérite d’avoir nommé Le Febvre; il a tout fait, et c'est à nous trois à le remercier ». Le Febvre ne cherchait que l'avantage du prince et n’avait nul soin de ses propres intérêts. Ainsi, il ne voulut jamais porter le titre d’envoyé-extracrdinaire ou de ministreplénipotentiaire, ni jouir du traitement que l’on y aurait affecté ; et, comme le duc le pressait de ne pas refuser un titre qui lui était dû, le magistrat répondit : « Monseigneur, une représen- « tation d'éclat annonce un ambassadeur, et le préjugé veut qu’on « s’en défie; mais un particulier qu’on ne remarque point réussit « plus sûrement; je vais à Rome pour servir Votre Altesse « Royale, et non pas pour étaler des hommes et des chevaux » (1).

(1) V. Calmet, ibid., col. 361 et 362; Chevrier, Mém. t. I, p. 307-309, Hist., t. IX, p. 142-152, Quelques-uns des traits rela-

Le procureur-général Bourcier, qui avait plus de réputation que Le Febvre, comme jurisconsulte et comme écrivain, lui était inférieur comme diplomate, et, bien que son caractère eût plus de souplesse, il échoua dans les négociations relatives à la saisie d’Arches et de Charleville et dans les conférences qui précédèrent la paix d’Utrecht. Son fils, Jean-Louis Bourcier, baron de Montureux, qui fut aussi procureur-général près la Cour souveraine, se mêla également de diplomatie. Il avait accompagné son père à Utrecht, et il fut, en 1723, chargé d’une mission à Rome, à la suite d'un dévolut qu’un ecclésiastique avait obtenu sur une des principales abbayes de la Lorraine. Cette mission fut couronnée d'un demi-succès, et, quoique l'affaire eüt peu d'importance, le baron de Montureux fut regarde par ses compatriotes comme un habile négociateur. Jurisconsulte et magistrat, il ne peut soutenir la comparaison avec son père, et le seul livre de droit qu’il ait publié est le Recueil des Édits, Ordonnances et Déclarations du règne de Léopold I°' (1). Son prédécesseur dans la charge de procureur-général, Dominique Mathieu de Moulon, n’était que magistrat, mais c'était un magistrat éminent ; on doit regretter qu'il n'ait pu mettre la dernière main à son commentaire sur la coutume de Lorraine, et, en apprenant sa mort, Léopold s’écria : « Ah ! Quelle perte ! « C'était un conseil et un bon ami » (2). Claude-François de Toustain de Viray, avocat-général à la Cour fournit le modèle d’un genre d’éloquence que l'on ne connaissait guère dans les tribunaux lorrains, et mérita d’être élevé au poste de procureur-

tifs au président Le Febvre sont empruntés aux Souvenirs de Maître Pillement, mémoires rédigés par Charles Antoine Pillement, avocat-général à la Cour souveraine.

() V. Calmet, ibid., col. 159-162.

(2) V. idem, ibid., col. 648-650; Chevrier, Hist., t. IX, p. 162; Durival, ibid., t. I, p. 125.

général, après le décès de Bourcier de Montureux. Avant d'entrer dans la magistrature, il avait exercé, avec distinction, la profession d'avocat et avait rencontré, dans le barreau de Nancy, des adversaires dignes de lui (1). Les mémoires contemporains rapportent, en effet, que l’on voyait à la Cour souveraine plus de vingt avocats renommés, dont plusieurs auraient figuré avec honneur même dans le barreau de Paris. Le souvenir de quelques-uns d’entre eux est venu jusqu’à nous, et l’on cite encore aujourd’hui Georges d’Alnoncourt, Prugnon et Pierre- Paul Chevrier, oncle de l'historien, et duquel Cochin disait « qu’il aurait été grand partout » (2). D’autres avocats se firent remarquer par la publication d'ouvrages utiles. Jean le Paige, avocat au bailliage de Bar, composa divers mémoires sur l’histoire de son pays et fit imprimer un Commentaire sur la Coutume de Bar-le-Duc, conférée avec celle de Saïint-Mihiel, dont le texte est joint (3). François-Xavier Breyé, de Pierrefort, avocat à la Cour souveraine et garde de la bibliothèque formée par Léopold dans le palais ducal de Nancy, donna une Dissertation sur le titre dixième de la coutume de Lorraine, qui régissait la matière des donations entre vifs, simples, mutuelles et à cause de noces, et un Traité du retrait féodal et lignager, en deux petits volumes in-4°. Il avait aussi travaillé à un Commentaire littéral sur la loi de Beaumont, et publia, sous le titre d’'Amusemens, un volume qui renferme deux morceaux d'histoire et des poésies légères, dont quelques-unes ne manquent ni de grâce, ni de délicatesse. Les connaisseurs ont retenu cette strophe d’une ode dans laquelle Breyé célébrait les avantages que la neutralité procurait à sa patrie :

(1) V. Chevrier, Mêm., t. II, p. 45-51.

(2) V. idem, Hist., t. IX, p. 187 et suiv., 191, 192, 198 et suiv. (3) V. Calmet, ibid., col. 707 et 708.

Les biens qu'à Léopold offre l’heureuse paix Sont-ils moins glorieux que ceux de la victoire ? La plus solide et la plus douce gloire

C'est de combler ses sujets de bienfaits.

Est-il de plus belles conquêtes

Que tous les cœurs d’un peuple heureux ?

Non, l’olive qui ceint nos têtes

Ne cède point au laurier fastueux.

Malgré la faiblesse de la plupart de ses vers, Breyé occupe peut-être le premier rang parmi les poètes lorrains qui vécurent sous le règne de Léopold, et qui étaient fort heureusement en très-petit nombre. Celui des littérateurs proprement dits n'était guere plus considérable. On éomptait parmi eux l’abbé Joseph- Bernard Willemin, fils de l’introducteur des ambassadeurs et anmônier de la duchesse. Il ne publia que de rares écrits. « La chapelle ducale, dit Chevrier, a été portée à son point de perfection par les soins désintéressés de l'Abbé Willemin; les inscriptions ingénieuses qui décorent les urnes de nos Ducs sont toutes de cet auteur; une sage précision, qui sçait séparer l'éloge de la flatterie, et une latinité élégante, sans emphase, forment le caractère des pièces dont je parle (1) ». Il faut mentionner encore, ne füt-ce que pour mémoire, Joseph- Claude Guyot de Marne, né à Bar, grand-vicaire de l'Ordre de Malte en Lorraine, auteur d’une curieuse dissertation sur un passage des Actes des Apôtres (2), et Benoît de Maillet, de Bar-le-Duc, qui abandonna de bonne heure son pays pour s'attacher au service de la France et fut consul-général en Égypte, consul à Livourne, puis visiteur des Échelles du Levant et de Barbarie. Il se retira à Marseille et employa ses loisirs à rédiger des Mémoires sur l’Abyssinie, une Description de

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(1) Mém., t. II, p. 98-102.

@) V. ibid., 234 et 234.

l'Égypte, que les ouvrages de Savary et de Niebuhr ont seuls fait oublier, et un livre absurde, publié sous le titre de Telliamed (1), dont le but est de prouver que les terrains qui constituent l'écorce du globe, et même les plus hautes montagnes, sont sortis du milieu des eaux; que le niveau des mers continue à baisser, et que l’homme fut dans l’origine un poisson, lequel, échoué sur le rivage d’un des nouveaux continents, vit sa queue se fendre et prendre la forme de jambes, et ses nageoires se transformer en bras ; hypothèse digne du siècle où elle osa se produire, et qui l’accueillit avec une excessive indulgence.

Si les poètes et les littérateurs étaient bien rares en Lorraine, par compensation elle possédait une foule d'artistes dans tous les genres, et la nomenclature en serait si longue, que l’on nous pardonnera de nous borner à rappeler les noms les plus connus parmi les peintres, les graveurs, les sculpteurs et les architectes.

Nicolas de Bar, mort à Nancy quelques mois après le retour de Léopold, laissa un fils qui parcourut la même carrière. Chevrier dit que « beaucoup d'imagination et point de coloris « caractérisent les tableaux » de cet artiste. Dom Calmet ajoute que De Bar fils portait aussi le nom de Du Lys, indiquant sa prétention bien ou mal fondée d’appartenir à la famille de Jeanne d'Arc; qu’il « peignoït extrêmement sombre », et qu'il y avait plusieurs de ses ouvrages à Nancy, chez les Tiercelins et dans la chapelle des Orphelines, au prieuré de Lay-Saint- Christophe et dans l'église des Prémontrés de Pont-à-Mousson (2). Claude Charles, peintre-ordinaire de Léopold, professeur à l’Académie de peinture de Nancy et directeur de

(1) Ce titre n’est autre chose que le mot De Maillet renversé.

(2) V. Calme, ibid., col. 77 et 78; Chevrier, ibid., t. I, p. 811; Lionnois, ibid., t. I, p- 310 et 311.

cet établissement, se faisait, au contraire, remarquer par la beauté et l'éclat de son coloris, et on doit certainement le regarder comme le meilleur des peintres lorrains qui vécurent pendant la première moitié du XVIII* siècle. Sans parler des lambris et des décorations de la salle d'opéra construite derrière le palais ducal, sans mentionner les ornements funèbres qu’il exécuta pour différentes cérémonies dont nous avons dit un mot, ni les peintures qu'il termina dans les hôtels de quelques gentilshommes, on peut dire que l’on voyait des tableaux de Charles dans toutes les églises importantes de Nancy et même de la Lorraine. Léopold, pour le récompenser, l'avait nommé héraut d'armes, en 1702, et Charles avait dressé et rédige un état de la noblesse des duchés, état qui remplit deux gros volumes in-folio, ornés d’une multitude d’écussons (1). Généreux et désintéressé, il reçut gratuitement dans son atelier et forma la plupart des peintres qui brillèrent vers le milieu du XVIII siècle, et il se contenta d'une modique rétribution pour des tableaux dont le prix serait aujourd'hui fort élevé (2). Il avait trouvé un imitateur de sa générosité dans Claude Christophe, de Verdun, qui fut aussi peintre-ordinaire de Léopold. Possesseur d’une petite fortune, qui lui permettait de vivre dans l’aisance, Christophe n'avait pas de plus vif plaisir que de distribuer ses productions aux paroisses pauvres. On croit qu’il donna ainsi près de douze cents tableaux, la plupart munis de cadres dorés, et il envoya quelques-uns de ses ouvrages jusqu’en Syrie et dans le Liban (3). Un des élèves de Charles fut Claude Jacquard, fils d’un peintre médiocre. On le chargea de peindre la coupole de la Primatiale, et il exécuta cette tâche

(1) Ce Recueil est conservé dans les archives du département de la Meurthe.

(2) V. Calmet, ibid., col. 265 et 2686; ne ibid., t. I, p. 112; l’ouvr. de M. Noël, t. II, p. 122.

(3) V. Calmet, ibid., col. 280 et 281.

— Ali —

immense en 1725, 1726 et 1727; mais ce fut l’écueil de sa réputation. On critiqua justement la couleur employée par l'artiste et la disposition générale de sa composition, qui représente moins, en effet, les divers ordres des saints et des esprits bienheureux rangés autour des trois personnes divines, que des groupes épars et sans relation les uns avec les autres. Jacquard était, du reste, capable de mieux faire; de belles toiles et des ébauches conservées dans les cabinets des amateurs révèient chez lui un génie plein de feu et d'originalité; on estimait surtout les tableaux peints pour l'hôtel de Craon, et représentant les batailles gagnées par le duc Charles V contre les Tures (1). Les victoires de ce prince avaient fourni à Charles Herbel, qui fut uu instant héraut d'armes de Lorraine, les sujets de plus de vingt grands tableaux, dix-huit desquels furent exposés en publie le jour de l'entrée solennelle de Léopold. Herbel fit aussi les portraits des principaux officiers qui avaient combattu sous les ordres de Charles V, et peignit un crucifiement que l'on admirait dans une des églises de Nancy (2). Un autre élève de Claude Charles fut Jean-Joseph Chaman, d'Haraucourt, qui cultiva la peinture monumentale. Comme il n'y avait pas dans notre pays d'artiste qui se livrât d'habitude à ce genre de composition, Chaman visita, aux frais de Léopold, les ateliers de plusieurs maîtres italiens et travailla dans différents édifices de Parme, Lucques, Imola, Modène et Rimini. Quand il fut de retour en Lorraine, on l’employa dans le château de Lunéville et ailleurs ; mais on verra plus loin que la Lorraine ne devait pas le conserver longtemps (3). C’est également dans le château

(1) V. idem, ibid., col. 535 et 536; Journal de la Société d'Archéologie lorraine, 1853, p. 108-111.

(2) V. Calmet, ibid., col. 494 et 495; Chevrier, ibid., t. I, p. 287-289; Journal de la Société d'Archéologie lorraine, 1855, p. 95-99. |

Ra V. Calmet, ibid., col. 257 et 258; Chevrier, ibid., t. Il, p.

de Lunéville que se trouvaient les meilleurs ouvrages d’Aimé- Joseph Furon d'Épinal, que le duc entretint, pendant douze années, en Italie, afin qu’il eût la facilité de perfectionner le le talent qu'il avait montré dès son enfance (1). Jacques Durand de Nancy et Joseph Gille dit Provençal commencèrent, comme quelques-uns des peintres que nous venons de nommer, à étudier sous la direction de Claude Charles, puis obtinrent chacun une de ces pensions que Léopold accordait, annuellement, à un certain nombre de jeunes gens pour leur permettre de résider en Italie et de fréquenter les ateliers des artistes célèbres. Durand revint en Lorraine en 1727, peignit la lanterne de la chapelle ducale, acheva beaucoup de tableaux pour l’église des Jésuites de Pont-à-Mousson, et se distingua par la correction de son dessin, la grâce de sa composition et l'éclat de son coloris (2). Provençal fournit une plus brillante carrière; ses premiers essais de peinture le firent bientôt remarquer, et il reçut des commandes considérables ; il travailla pour les Chartreux de Bosscrville, les Prémontrés de Pont-à-Mousson, l’abbaye de Senones, les Minimes de Bonsecours, le duc, le prince d'Elbeuf et divers particuliers; on lui doit les fresques décorant la voûte de l'église des Petites-Carmélites ; il avait peint le dôme de l'église des Grandes-Carmélites, et on verra, dans un des chapitres suivants, que Stanislas lui confia une tâche importante (3).

Pour que notre nomenclature soit moins incomplète, il faut encore y comprendre Yard, de Bar-le-Duc, qui fut employé par les évêques de Toul et par l'abbaye de Saint-Mansuy (4); Charles Marotte; Charles-Louis Chéron ; Claude-Josephe Voirin (né dans

(1) V. Calmet, ibid., col. 895 et 896; Chevrier, ibid., t. I, p. 345 et 346.

(2) V. Calmet, ibid., col. 340 et 341.

(3) V. idem, ibid., col. 773 et 774; Chevrier, ibid., t. II, p. 251 et 252.

(4) V. Calmot, ibid., col 1046.

le village de Germiny), qui futun des peintres-ordinaires de Léopold, mais dont les ouvrages ne sont plus connus (1); et Jean-Louis Guyon, qui eut de même un brevet de peintre-ordi-

naire, le 26 janvier 1717, et, marchant de loin sur les traces

d’Herbel et de Jacquard, exécuta des tableaux représentant les victoires de Charles V (2). Guyon n’était pas Lorrain, non plus que Jacques Van-Schuppen, que le duc choisit pour un de ses peintres-ordinaires, le 1**août 1707, et dont le séjour dans notre patrie ne fut pas de longue durée (3).

Claude Charles avait enseigné le dessein à un jeune homme de Nancy, appelé Jean-Charles François, qui s’adonna à la gravure, se fixa à Paris et exécuta plus tard les grandes planches figurant les magnifiques constructions élevées par ordre de Stanislas (4). C’est le seul graveur de talent que la Lorraine ait produit à cette époque; mais elle comptait d’habiles graveurs en médailles, Le plus ancien est Crock, que l’on chargea de préparer les coins des monnaies et des médailles frappées pendant les premières années du règne de Léopold. Il avait pour collaborateur Hardy fils, qui ne manquait pas de facilité (5); mais leurs ouvrages furent effacés par ceux de Ferdinand de Saint-Urbain. Il avait appris en Italie les principes de sont art, etil le porta à un tel point de perfection, que, si l'on peut ajouter foi à l’assertion de Dom Calmet, les Italiens, en général sobres d’éloges à l'égard des étrangers, disaient que les médailles de notre compatriote étaient des ouvrages divins. Le duc ne négligea rien pour faire revenir dans sa capitale un homme d'un pareil mérite et lui accorda une pension comme graveur, et une seconde pension comme architecte, car Saint-Urbain l'était

(1) V. Journ. de la Société d’Archéol. lorr., ibid., p. 99 et 100.

(2) V. ibid,, p. 96. | nn

(3) V. un article de M. H. Lepage dans le journal l’Espérance, no du 3 février 1852. oo Lo -

(4) V.-Calmet, ibid., col. 398.

(5) V. idem, ibid., col. 314 et 479.

aussi. On a rapporté qu'il avait, sur la demande de Léopold, dressé les plans de l'église primatiale, plans que des raisons d'économie empêchèrent seules d'accepter dans leur entier. Il donna aussi les plans d’autres édifices, mais son véritable titre à l'irmmortalité est la collection des médailles qu'il grava, et qui sont au nombre de quatre-vingt-dix environ. La suite des ducs de Lorraine, qui comprend trente-huit médailles, est un des ouvrages les plus remarquables de Saint-Urbain. Celles qui sont relatives à la régence du duc d'Orléans, les portraits de plusieurs papes, de quelques souverains et de divers savants sont aussi très-recherchés. Cet illustre artiste avait deux enfants qui soutinrent la gloire de son nom. Sa fille, Anne-Marie, gravait si habilement, qu'il est difficile de reconnaitre ce qui lui appartient dans l’œuvre de son père, et elle le remplaçait fréquemment, lorsque la goutte ne lui permettait pas de terminer les commandes qu’il avait reçues. Son fils, Claude-Augustin, l'aurait égalé, s’il avait eu autant de goût pour le travail que de talent. On ne craignit pas de’ lui confier la grande médaille destinée à servir de titre à la suite des ducs de Lorraine, et, lorsqu'il fut poursuivi, en 1734, pour avoir fabriqué de faux mandements qui lui accordaient des gratifications montant à plus de sept mille livres, et un brevet portant attribution en sa faveur de la survivance des fonctions exercées par son père, la régente voulut bien, « à raison de la capacité et expérience singulière « qu'il s’étoit acquises dans l’art de graveur », le décharger des peines qu'il aurait encourues et les commuer en une réclusion perpétuelle dans une chambre contiguë à l'appartement de Ferdinand de Saint-Urbain; et même, plus tard, François III, oubliant entièrement la faute de ce jeune homme, lui rendit la liberté et l’emmena avec lui en Toscane et à Vienne (1).

(1) V. idem, ibid., col. 1085-1040; Mercure de France, f6v. 1738; Chevrler, ibid. p. 104-106; Journal de la Soc. DATE lorr., 1858, p. 7-15, 1855, p- 5-79.

Les nombreux sculpteurs qui décorèrent les édifices élevés sous le règne de Léopold étaient presque tous lorrains. Un des meilleurs était Nicolas Renard, né à Nancy en 1654. La misère l'avait forcé à quitter son pays, et il avait travaillé pendant longtemps, comme subalterne, à Rome, à Paris et à Brest. Enfin, après une absence de quarante-cinq ans, il revint en Lorraine, et le duc, l’ayant fait entrer dans son académie de peinture, lui confia l'exécution des figures et des groupes destinés aux jardins de Lunéville (1). Renard eut pour successeur à l’Académie François Chassel, dont le père et l’aïeul s'étaient distingués dans la même profession. C'est à lui que l’on devait plusieurs des somptueux mausolées qui décoraient la plupart des églises de Nancy, et leur destruction ne peut rien enlever à l'estime qu'il mérite, car nous possédons encore, dans la chapelle ducale, une Vierge, deux anges et un Christ au tombeau, derniers produits du ciseau de Chassel, et qui suffiraient pour fonder une réputation (2). Près de ces sculpteurs, mais sur le second plan, on voyait Toussaint Bagard, dont quelques statues soutenaient la comparaison avec celles de son père; Bordenave, que nous ne pouvons plus apprécier que par les éloges de ses contemporains, ses ouvrages n'étant pes.venus jusqu'à nous; et Jacob- Sigisbert Adam, élève de César Bagard, et moins connu comme artiste, bien que ses figures en terre cuite soient recherchées, que comme père de trois statuaires dont nous aurons occasion de parler (3). |

Outre les peintres mentionnés ci-dessus, Claude Charles avait reçu dans son atelier un jeune nancéien, nommé Thomas Huin, qui s’adonna à la ciselure, se rendit en Italie, et, ayant trouvé.

(1) V. Calmet, ibid., col. 803-805; Chevrier, ibid., t. I, p. 285- (2) V. Calmet, ibid., col. 271 et 272; Chevrier, 1bid., p. 289 et 290 ; Lionnois, ibid., t. II, p. 314-316.

(8) V. Calmet, ibid., col. 8, 71, 132 et 133; Chevrier, ibid., p. 318 et 319, .

dans cette contrée des protecteurs et de généreux soutiens, s'y fixa et ne retourna jamais en Lorraine (1). Enfin nous n’hésitons pas à enregistrer ici les noms de deux artistes bien modestes, mais doués d’un talent véritable: Jean-François Lupot, de Mirecourt, qui exécuta en bois de Sainte-Lucie une multitude de petits ouvrages, très-estimés des curieux et payés fort cher anjourd’hui (2); et Nicolas Guillot, fils d’un cordonnier de Nancy, qui porta à sa perfection l’art de modeler des figures en cire (3).

La Lorraine, si riche en peintres et en sculpteurs, n'avait formé que des architectes d’un rang secondaire. Boffrand, qui éleva les palais de Nancy, de la Malgrange et de Lunéville, était Français, ainsi que Christophe André, intendant des bâtiments ducaux et des ponts-et-chaussées pendant les premières années du règne de Léopold (4). Nicolas Jennesson, architecte de l'église Saint-Sébastien, édifice peu remarquable, savait distribuer avec habileté les maisons des particuliers, mais n’était guère en état de donner les dessins d’un monument (5). Mangeot passait, au contraire, pour tracer des plans si gigantesques et si extraordinaires, que leur exécution aurait présenté des difficultés insurmontables (6). Le meilleur architecte lorrain était ün convers de l’ordre de Prémontré, Frère Nicolas Pierson, né dans le bourg d’Apremont, le 28 janvier 1692. I] dirigea la construction du nouveau palais épiscopal de Toul, travailla pour plusieurs monastères, acheva l’église des Prémontrés de Pont-à

(1) V. Calmet, ibid., col, 525.

(2) V. idem, ibid., col. 605. Ce bois est fourni, comme on sait, par le cerisier-mahaleb; que l’on rencontre abondamment dans le oRES du couvent de Saint-Lucie, à peu de distance de Saint-

ihiel.

(8) V. idem, ibid, col. 472; Lionnois, ibid., p. 398-402.

(&) V. Durival, ibid., t. IV, p. 27.

© V. Calmet, ibid., col. 548; Chevrier, ibid., t. II, page 277 et

(6) V. Calmot, ibid, col. 628.

Mousson, éleva l’abbaye et l'hôtel abbatial, reconstruisit une des ailes du monastère d'Étival et bâtit deux tours devant le portail de l’église. On lui doit aussi les plans de l’abbaye de Jandeure, le portail et les deux tours de Salival, l'éxlise de Rangéval, et quelques autres monuments de moindre importance. Il avait mème fourni les dessins d’une maison de plaisance que Léopold se proposait de faire édifier près de Pont-à-Mousson, pour y loger ses fils, lorsqu'ils suivraient les cours de l’Université (1).

Les jardins des diverses résidences ducales furent tracés par . Yves des Hours ou des Ours, que Léopold nomma directeur de ses jardins, parcs et jets d’eau, et anoblit le 30 novembre 1715 (2). Yves eut pour successeur Louis de Nesle, dit Gervais, né à Lunéville, le 6 janvier 1702, et un des plus habiles dessinateurs de jardins que l’on eut vu depuis Le Nôtre. Après s'être formé en France et en Allemagne, sous des maîtres renommés, il revint dans son pays et fut employé avec avantage, par le duc et par plusieurs seigneurs, os moment où la Lorraine fut cédée à la France (3).

Notre patrie possédait aussi des mécaniciens de mérite. Tel était Joseph des Camus, gentilhomme des environs de Saint- Mihiel, qui construisit des machines singulières, décrites dans son Traité des forces mouvantes, mais alla de bonne heure se fixer à Paris (4). Tel était également François Thomas, de Sainte- Marie-aux-Mines, qui se mit au service de Louis XIV, et dont les inventions sont décrites dans les Mémoires de l’Académie des sciences. La réputation de Thomas était si étendue, que Pierre-le-Grand voulut le voir, pendant son séjour à Paris, et lui fit les offres les plus brillantes pour l’attirer à Saint-Péters-

(1) V. Calmet, ibid., col. 747 et 748.

(2) V. Durival, ibid., p. 31 et 82.

(8) V. Calmet, ibid., col. 414 et 415; Chevrier, ibid., p. 96 et 97, (&) V. Calmet, ibid., col. 218-224.

bourg. L'artiste hésitait, lorsque Pierre, irrité d’une réponse de son chancelier, qui l'avait accompagné, le maltraita et le renversa sur le plancher. La résolution du Lorrain fut prise immédiatement. « Si Votre Majesté, dit-il, traite ainsi son chancelier, à quel supplice doit s'attendre un particulier comme moi (1)? » Mais Des Camus et Thomas ne doivent pas être comparés à Philippe Vayringe. Il était fils d’un pauvre laboureur de Nouillonpont, et il n'eut d'autre guide que son propre génie. La description des machines qu'il inventa ou perfectionna ne peut trouver place dans cet ouvrage, et elles sont mème tellement nombreuses, qu’une simple énumération remplirait plus d’une page; contentons-nous donc de rappeler qu'il parait avoir eu le premier l’idée d'appliquer la vapeur aux machines destinées à élever l’eau, soit dans les mines, soit dans les jardins, et que la munificence de Léopold mit cet excellent mécanicien en état de faire les expériences nécessaires à ses

travaux (2).

C’est encore à la générosité de son prince que la Lorraine dut

un des meilleurs professeurs de l'académie de Lunéville, Un

enfant d'origine irlandaise et appelé Jamerai était entré, comme pâtre, au service des solitaires qui habitaient l’hermitage Sainte- Anne, près de Lunéville; car dans notre pays les ermites ne vivaient pas isolés, comme ailleurs, mais constituaient çà et là de petites commurautés, régies par une règle uniforme. Un livre que Jamerai rencontra dans sa demeure lui inspira le goût des mathématiques, et, sans avoir de maître, il semit, avecuneardeur quelesuccès couronna,à apprendreles éléments de l’arithmétique. La solitude à laquelle il était condamné, et l'habitude qu’il avait prise de passer une partie des nuits hors de l’ermitage l’engagèrent à cultiver une autre science. Perché sur le sommet d’un

(1) V. Chevrier, ibid., t. I, p. 316-318.

(2) V. Calmet, ibid., col. 987-999; Chevrier, ibid., p. 338-344; Journal de la soc. d'arch. lorr., 1855, p. 79-88.

chène, dans la forêt de Vitrimont, et muni d’un tube qu’il avait fabriqué lui-même, et qui lui servait de télescope, il rechercha l'emplacement des différentes constellations et acquit une teinture de l’astronomie. De l'étude du ciel, il passa à celle de la terre; mais, comme il n'avait aucune ressource pour tenter cette nouvelle entreprise, il fit d’abord de vains efforts afin de saisir l'usage des différents cercles tracés sur les cartes qu'il avait achetées, et il se décourageait, quand un hasard heureux le mit en relation avec un Carme de Lunéville, qui lui prèta une méthode de géographie. Comprenant que ses progrès seraient lents et bornés, s’il n'avait un certain nombre de livres. Jamerai tendit des piéges aux animaux sauvages, même à ceux dont la chasse était réservée à Léopold, vendit leurs peaux aux foureurs de Lunéville, et, détenteur d’une somme de trente ou quarante écus, courut chez un libraire et acheta quantité de livres et de cartes. La position du pâtre semblait néanmoins devoir rester la même pendant longtemps, lorsqu'il trouva, dans la forêt de Vitrimont, le cachet armorié d'un riche anglais fixé à Lunéville. Ayant remis le cachet à son propriétaire, après que celui-ci l’eut blasonné, il reçut une riche récompense et l’invitation d'aller, tous les dimanches, déjeüner chez ce gentilhomme, qui se nofînmait Forster. Il en tira d’utiles conseils et de l'argent, et, possesseur enfin d’une petite bibliothèque, il donna l'essor à son goût pour la science. Au mois de mai 1717, le jeune pâtre, assis au pied d’un arbre, se livrait à l'étude avec son application ordinaire, lorsqu’en levant la tête 1l vit, à quelques pas de lui, un gentilhomme qui le considérait avec surprise. Cet inconnu était le comte de Vidampierre, gouverneur des fils de Léopold. Pendant que Jamerai répondait à ses demandes, il fut entouré par un groupe de chasseurs que le comte avait quittés un instant auparavant. C’étaient les deux princes Léopold-Clément et François-Étienne, fils du duc de Lorraine, leur sous gouverneur le baron de Pfütschner et leurs

domestiques. Le comte ayant fait part aux princes de la conversation qu'il venait d'avoir avec Jamerai, ce dernier accepta avec reconnaissance l'offre que lui firent MM. de Vidampierre et de Pfütschner de l'envoyer à Pont-à-Mousson, pour y faire des études complètes. Arrivé à Lunéville et couvert encore de ses habits rustiques, il fut présenté au duc, qui l’accueillit avec bonté et lui donna le nom de Duval, pour conserver le souvenir de la manière dont le prince royal et son frère l’avaient rencontré dans une vallée de Îa forêt de Vitrimont. Duval passa dans l’Université deux ans, qui lui suffirent pour acquérir la connaissance de la langue latine, de la rhétorique et de l’histoire, séjourna pendant quelques mois à Paris, où il se lia avec plusieurs savants, voyages aux frais de Léopold, et fut, à son retour, créé conservateur de la bibliothèque que le ducamassait dans son château, et chargé, peu d’années après, d'enseigner l'histoire, la géographie et les antiquités dans l’Académie de Lunéville, espèce d'école supérieure destinée, comme on l’a vu, aux pages, aux cadets et à beaucoupde jeunes étrangers, anglais ou allemands, qui désiraient se former dans une cour réputée une des plus polies et des plus élégantes de l’Europe (1).

La nomenclature que l’on vient de parcourir, et dans laquelle nous avons fait entrer presque tous les hommes distingués à divers titres qui brillèrent pendant le premier tiers du XVIII* siècle, cette nomenclature serait incomplète, si nous négligions d’y inscrire trois ou quatre médecins de mérite. Jean-Baptiste Alliot, fils de Pierre Alliot dont nous avons parlé, soutint la renommée de son père, fut médecin de la duchesse et rendit un grand service aux malades en rétablissant la réputation des eaux de Plombières, que l'on avait presque cessé de fréquenter (2). Charles Bagard, premier-médecin de Léopold,

(1) V. ma notice sur Valentin Jamerai-Duval, p, 12-82. (2) V. Calmet, ibid., col. 85 et 36. |

Se Meet en de TR ee one, Ve BAT E D LPS

publia quelques opuscules sur l’art de guérir (1). François- Nicolas Marquet composa un ouvrage en trois gros volumes, dans lequel il décrivit les plantes de la Lorraine et révéla l’utilité que l'on en pouvait tirer pour la thérapeutique. Il donna aussi un livre singulier, intitulé : Méthode qui apprend par les notes de la musique à connoître le pouls de l'homme, et les différents changements qui lui arrivent depuis sa naissance jnsqu’à sa mort (2). Cette méthode, qui ne reposait pas sur une idée nouvelle, car des médecins grecs et arabes l'avaient déjà recommandée, cette méthode, disons-nous, eut pour un moment un succès prodigieux, puis tomba dans l’oubli, comme la plupart des inventions de ce genre (3). Rivard, de Neufchâteau, après avoir suivi les cours de la faculté de médecine dans l’Unisité lorraine, se rendit à Paris pour se perfectionner, acquit une habileté extraordinaire dans l'opération de la taille et fut rappelé par Léopold, qui le nomma professeur d’anatomie à Pont-à- Mousson. Cet excellent chirurgien allait à Lunéville, deux fois chaque année, pour tailler les personnes travaillées dela pierre, et on assure qu'il les sauvait presque toutes (4). À la même époque, vivaient dans un des cantons les plus agrestes des Vosges, dans le val d’Ajol, de simples paysans qui possédaient un talent merveilleux pour la réduction des luxations et des fractures, et on venait de très-loin se mettre entre leurs mains, avec la certitude de s’en retourner guéri. Aussi modestes et désintéressés qu’ils étaient habiles, les Fleurot (tel était le nom de ces praticiens) refusaient les honoraires considérables que Ja reconnaissance leur offrait souvent, et ils ne voulurent jamais accepter aucune récompense du duc de Lorraine (5).

(1) V. idem, ibid., col. 72 et 73.

(2) Nancy, Ve Balthazard, in 4, figures.

AU V. Calmet, ibid., col. 642 et 643; Chevrier, ibid., t. 1, p. 356-

(4) V. Calmet, ibid., col. 831; Chevrier, ibid., P- 837 et 338. (5) V. Calmet, ibid., col. 957-959.

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