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(1) Tous les détails que l’on vient de lire sur les négociations qui ont précédé la cession de la Lorraine sont tirés d'une relation écrite par Bourcier lui-même, et que la Société d'Archéologie lorraine à fait imprimer dans la collection de documents dont elle a entrepris la publication, p. 87-116.
François III ne réussit pas à tenir secrète la conclusion de cette grande affaire, et les gazettes en instruisirent promptement le public. Les Lorrains témoignèrent un vif ressentiment ; on déchira les portraits du prince ; la régente lui écrivit pour lui reprocher d’avoir vendu l'héritage de ses pères, et Bourcier, dont Charlotte avait apprécié la droiture et le courage, fut élevé à la dignité de comte, le 27 mai 1736 (1). Cette faveur venait d’être accordée au procureur-général, lorsqu'on répandit une pièce manuscrite, intitulée : Harangue à Son Altesse Royale, et dans laquelle on lisait entre autres choses:
« Ces victimes infortunées (les Lorrains) ne peuvent trop « marquer leur horreur contre les conseils meurtriers qui ont « surpris la religion de V. À. R. pour la faire consentir à un « traité duquel on n’a point encore vû d’exemple jusqu’à pré- « sent; Elle peut s’en convaincre par Elle-mème, en daignant « rappeler à sa mémoire les plus beaux faits de l’histoire, tant « sacrée que profane..... Seroit-il possible, Monseigneur, que « V.A.R, voulût abandonner les traces et l'héritage de ses « illustres ancêtres, supprimer l’immortalité de leurs noms, « réduire les princes de son sang au simple rang de cadets de « bonne famille?...,. Voudroit-Elle enfin renoncer à sa chère « patrie et récompenser la fidélité de ses sujets, en les livrant « à une domination pour laquelle leurs pères et leurs ayeux « leur ont perpétué une antipathie insurmontable et invétérée « depuis huit siècles entiers? Permettez, Monseigneur, à ces « malheureux de remontrer très-respectueusement à V. À. KR. « que les souverains ne sont pas dispensés de l'observation des « loix, et qu’au sentiment d’un des plus scavans docteurs de « l’Église, la possession d’un grand royaume n’est pas exempte « de crime, quand elle n’est pas fondée sur la justice des loix et qu’elle manque d’une affection paternelle envers Îles
‘ (1) V. le registre des Lettres-Patentes pour 1736. T. VI, | 12
« peuples. » On attribue la harangue à Bourcier lui-même, et cette circonstance, jointe à la crainte de voir Louis XV s’offenser d’un pareil langage, porta le procureur-général à déférer l’écrit anonyme à la Cour souveraine, qui en prononça la suppression, le 11 juillet, et ordonna qu'un des exemplaires serait brülé par les mains du bourreau (1).
Le 28 août suivant, M. de la Porte du Theil et les comtes de Sinzendorff, de Stahremberg et de Harrach signèrent une convention destinée à régler en détail tout ce qui se rattachait à la cession des duchés. Il y était stipulé que le roi de France payerait annuellement au duc, jusqu'à ce qu’il fût mis en possession de la Toscane, une somme de quatre millions cinq cent mille livres, monnaie de Lorraine ; que le roi se chargeait de la dette de l’État et en servirait exactement les intérêts, à partir du jour où les duchés lui seraient livrés ; que les arrérages échus et à échoir jusqu’à ce moment, ainsi que toutes autres dettes, seraient acquittés par François; que les meubles et effets mobiliers appartenant au prince lui seraient réservés ; que la Lorraine et le Barrois ne perdraient jamais leur nom, formeraient un gouvernement distinct et ne subiraient aucun démembrement ; que l'on conserverait les fondations faites par les ducs; que l’on respecterait les jugements et arrêts rendus par les tribunaux compétents, les priviléges du clergé, de la noblesse et du tiersétat, les anoblissements, les concessions d’honneurs émanées de François III ou de ses prédécesseurs, et les immunités de l’Université de Pont-à-Mousson ; que les personnes pourvues d'offices vendus n’en seraient pas dépouillées, avant d’avoir été remboursées du prix de ces offices ; que les serviteurs de la Maison ducale continueraient à jouir des franchises et exemptions qui leur avaient été accordées, et qu’ils ne seraient, non plus que
(1) La harangue ot l'arrêt sont imprimés dans le Recueil de documents sur l'histoire de Lorraine, t. I, p. 117-128.
leurs enfants, soumis au droit d’aubaine; que l'on tirerait du Trésor des chartes, pour les remettre au duc, les titres qui pouvaient l’intéresser, comme les contrats de mariage et les testaments, et qu’on lui fournirait, sur sa demande, des copies en forme des autres pièces dont il aurait besoin (1). Une annexe de la convention fixait à huit millions sept cent onze mille sepi cent vingt-six livres onze sous le total de la dette que le roi de France prenait à sa charge, et dans cette somme entraient : 1°les anciennes dettes de l’État pour cinq cent quarante-un mille neuf cent huit livres dix-sept sous ; 2° les actions de la compagnie de commerce pour deux cent huit mille trois cent quatre-vingts livres, et 3° la dot de la duchesse-douairière pour neuf cent mille livres (2).
Les difficultés que l'on rencontrait pour remplir les conditions que le duc avait mises à son consentement se prolongèrent pendant les derniers mois de l’année 1736, et ce fut seulement le 13 décembre que François transféra à Stanislas et au roi de France la propriété du duché de Bar et délia les Barrisiens de leur serment de fidélité. Dans l’acte de cession, il promettait de transférer de la même manière et très-prochainement la propriété de la Lorraine (3); mais il parait que l'acte ne fut pas signé avant le 13 février 1737 (4). Afin d'engager le duc à se dépouiller plus promptement, Louis XV, qui s’était empressé d'accorder ce que l’on avait demandé pour Ia duchesse-douairière, et qui lui avait permis d’habiter le château de Lunéville, avec les honneurs dus à son rang, Louis XV, disons-nous, avait signé, le 1°° décembre 1736, une convention portant qu’immé-
(1) La convention du 28 août est imprimée dans Rogéville, . des ord., t. II, p. 6-14, et dans Calmet, ibid., col. cecclxxvcecclxxx,
(2) V. Rogéville. ibid., p. 14 et 15.
(3) V. ibid., p. #, 15 ot 16.
(4) V. Durival, ibid., p. 146.
diatement après la prise de la possession des duchés, la France et Stanislas céderaient à la princesse Commercy et ses dépendances, pour en jouir en toute souveraineté, mais seulement par usufruit comme le feu prince de Vaudémont (1).
La duchesse-douairière fit bientôt ses préparatifs de départ. Le 5 mars,on célébra,en sa présence, dans la chapelle du château de Lunéville, le mariage de sa fille Élisabeth-Thérèse, que le prince de Carignan épousa au nom de Charles-Emmannel IE, roi de Sardaigne, et, le lendemain, elle monta en voiture pour se rendre au chàteau d'Haroué, où elle devait passer quelques jours, avant d'aller s'installer à Commercy. Jamerai-Duval retrace ainsi, dans la Vie de Vayringe, les sentiments que les Lorrains témoignèrent au moment où la famille ducale quitta Lunéville : « Je vis Son Altesse Royale Madame la Duchesse- « Régente et les deux augustes princesses ses filles s’arracher de « leur palais, le visage baigné de larmes, levant les mains au « ciel,et poussant des cris tels que la plus violente douleur pour- « roit les exprimer. Ce seroit tenter l'impossible que de vouloir « dépeindre la consternation, les regrets, les sanglots et tous « les symptômes de désespoir auxquels le peuple se livra à « l’aspect d’une scène qu’il regardoit comme le dernier soupir « de la patrie. Il est presque inconcevable que des centaines de « personnes n'aient pas été écrasées sous les roues des car- « rosses, ou foulées sous les pieds des chevaux, en se jetant « aveuglément, comme elles firent, à travers les équipages pour « en retarder le départ... Les habitants des campagnes arri- « voient en foule sur la route par où la famille royale devoit « passer, et prosternés à genoux, ils lui tendoient les bras et la conjuroient de ne pas les abandonner (2). » I] ne fallut pas
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se V. Histoire de Commercy, par M. Dumont, t. I, p. 307-
de V. Œuvres de Duval, t. II, p. 318; V. aussi Durival, ibid., p. 152; Leslie, ibid., p. 177.
moins de cinq heures à la duchesse pour faire la première lieue de marche. Elle ne put réussir à traverser certains villages
qu’en promettant d’y revenir, et elle gagna fort tard le château
d'Haroué. La reine de Sardaigne s’achemina, le 14 mars, vers Turin, et, le même jour, Élisabeth-Charlotte et sa seconde fille se dirigèrent vers Commercy, qui devint l’asile des serviteurs de Léopold. Humbert de Girecourt, autrefois secrétaire d'État, fut ministre et chancelier de l’ex-régente, qui, probablement pour conserver le souvenir de ce qu’elle avait vu en Lorraine, établit, dans sa petite principauté, un Conseil d’État composé de cinq ou six membres et d'un secrétaire, un bailliage, et une Cour des Grands-Jours formée d’un présideñt, deux conseillerslaïcs, un conseiller-clerc, un procureur-général, un substitut et un greffier. La Maison de la duchesse était très-nombreuse ; on y voyait figurer un grand-veneur, plusieurs gentilshommesordinaires, un chevalier-d’honneur, une dame-d’honneur, une dame d’atours, une dame du lit, un conseiller-secrétaire-intime, un grand-écuyer, un premier-écuyer, un écuyer-ordinaire des équipages, un capitaine des chassés, un capitaine du château, un confesseur, un aumônier, deux aumôniers-ordinaires, quatre ou cinq médecins, deux ou trois chirurgiens, un maître-d’hôtel, un chef-d’office, un vaguemestre, onze femmes de chambre, dix valets de chambre, un valet de garde-robe, un pourvoyeur de l'hôtel, un chef de la dépense, un trésorier-receveur des finances, un symphoniste, un maitre de danse, un peintre, un imprimeur, un garde-meubles, un maréchal des logis, douze valets de pied, des chefs ou aides de l’échansonnerie, de la rôtisserie, de la pâtisserie, de la bouche, de la vaisselle, de la lingerie, et quantité de postillons, de palfreniers et d’autres domestiques. La duchesse avait une compagnie de gardes du corps et une compagnie de gardes-à-pied, dans lesquelles on fit entrer une partie des anciens soldats de Léopold (1). On avait,
(1) V. Hist. de Commercy, ibid., p, 811-815.
en effet, licencié les gendarmes et le régiment des gardes lorraines, et on composa, avec les débris de ces deux corps, un nouveau régiment d'infanterie, destiné à occuper la petite ville de Falkenstein, qui n’était pas comprise dans la cession des duchés. Les chsvau-légers et les cent-suisses reçurent l’ordre de se rendre à Bruxelles (1). Ce fut aussi dans cette ville que s’établirent provisoirement la plupart des Lorrains qui avaient projeté de s'attacher à la fortune de leur maitre. Le nombre en était considérable, et il yen aurait eu davantage encore, si le duc avait accueilli favorablement les demandes de tous ceux qui désiraient le suivre. On remarquait, parmi les hommes qui donnèrent ce bel exemple de fidélité, le prince de Craon ; M. de Nay comte de Richecourt et son frère ; le baron Charvet, ex-gouverneur du prince Charles (2) ; l'architecte Jadot (3) ; le peintre Chaman (4); Louis de Nesle dit Gervais, dessinateur des jardins ducaux (5) ; le mécanicien Vayringe et le bibliothécaire Jamerai-Duval. François III éprouva toutetois des refus de la part des personnes qu'il aurait voulu emmener avec lui. Un vieil officier des gardes lorraines répondit à ses offres : « Je vous ai vu naître, Monseigneur ; j'ai partagé le bonheur de ma patrie sous votre père; je partagerai ses pleurs. Je ne puis me résoudre à quitter une terre où je ne puis faire un pas sans trouver un bienfait de votre père ; il nous aimait, et il ne nous eùt pas quittés (6). »
Le duc abandonna à son successeur l’orangerie de Lunéville et quelques-uns des meubles qui garnissaient le château, céda à l'Ordre des avocats la bibliothèque du palais ducal de Nancy,
(1) V. l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 218.
(2) V. Chevrier, Hist., t. IX, p. 125 et suiv. (3) V. l'ouvr. de M. Noël, t. II, p. 167.
(4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 257.
(5) V. idem, ibid., col. 415.
(6) V. l'ouvr. de M. Noël, t. I, p. 215.
fit déposer à l'hôtel de ville le casque, l'épée et la tapisserie de Charles-le-Téméraire, et enjoignit à Duval et à Vayringe d'emballer, pour les nfener à Bruxelles, la bibliothèque de Lunéville; la collection de médailles, qui en dépendait; le cabinet de physique ; la chapelle; les tableaux, dont plusieurs étaient du pins haut prix ; les tapisseries des Gobelins, représentant la création du monde, le siége de Troie, les victoires d'Alexandre, les conquêtes de Charles V et les douze mois de l’année; les tapisseries de Flandre ; les décorations de la salle d'opéra, et l’orangerie de la Malgrange. Tous ces objets furent transportés par eau jusque dans les Pays-Bas, pendant que la vénerie et les écuries prenaient par terre le même chemin. Mais on achevait à peine de s'installer dans ce nouveau séjour, lorsqu’on apprit que Jean Gaston de Médicis était mort le 9 juillet. Le duc envoya sur-le-champ le prince de Craon et le comte de Richecourt se mettre en possession de la Toscane et ordonna de conduire à Florence sa Maison et les meubles que l’on venait d'amener à Bruxelles. Cinq petits vaisseaux, frétés à Ostende, recurent les cent-suisses, les chevau-légers, les gens de service, ainsi que la plus grande partie du mobilier. Après une pénible navigation, il arrivèrent à Livourne, le 20 décembre, et remontèrent l’Arno jusque devant les quais de Florence (1).
Ainsi finit en Lorraine la domination des prince d'Alsace, six cent quatre-vingt-huit ans après que Gérard eut obtenu de l'Empereur Henri III le titre de duc héréditaire.
(1) V. Lionnois, ibid., t. III, p. 63-65.
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