‹ Histoire de Lorraine. Seconde édition. Tome sixièmeChapitre 18 sur 41 · PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE STANISLAS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE STANISLAS

Stanislas n'avait pas attendu le départ de la famille ducale pour prendre possession de ses nouveaux États. Le 27 janvier 1736, il avait donné sa renonciation au trône de Pologne, et quittant Kænigsberg, où il avait trouvé un noble asile, il était venu habiter le château de Meudon, jusqu’à la conclusion des derniers arrangements pour la cession de la Lorraine. Ses biographes assurent qu'il employait son temps à former des projets pour le bonheur du peuple qu’il allait gouverner (1), et on peut croire que si cet excellent prince avait toujours été libre de suivre les inspirations de son cœur, nos pères n'auraient pas eu à regretter la domination de leurs anciens souverains. Malheureusement, il n’avait que l’usufruit de la Lorraine et du Barrois. Louis XV, auquel les duchés devaient appartenir aussitôt après la mort de son beau-père, n’entendait pas rester étranger à leur administration, et le roi de Pologne ‘n’avait pas assez d'indépendance et de fermeté pour résister à des désirs, qui ressemblaient beaucoup à des ordres. Le 30 septembre 1736, les deux princes signèrent un traité destiné à régler les relations futures. On convint que Stanislas conserverait la partie gra-

(1) V. Histoire de Stanislas Ter, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, par l'abbé Proyart, p. 302.

cieuse du gouvernement et toucherait annuellement une pension de deux millions de livres (1}; mais que Louis XV aurait la faculté d’imposer et de lever les subsides; d’incorporer les milices lorraines dans l’armée française et de désigner tous les fonctionnaires, qui néanmoins seraient confirmés par le roi de Pologne, seraient surveillés par lui et resteraient justiciables de la Cour souveraine et des Chambres des comptes (2). De plus,

le roi de France voulut que Stanislas choisit pour principal

ministre M. Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, intendant de Soissons et beau-frère du célèbre Orry, contrôleur-

général des finances. |

M. de la Galaizière était entré de bonne heure dans la carrière

de l'administration et y avait montré une telle aptitude qu'il

avait été nommé maître des requêtes dès l’année 1716. Il passait

pour un homme intelligent et laborieux, mais d’un caractère

dur, exigeant et despotique. Le roi de Pologne, qui d’ailleurs

ne le connaissait guère, ne pouvait refuser de l’accepter de la main de son gendre, et, par édit daté de Meudon, le 18 janvier

1737, il créa la charge de conseiller-garde-des-sceaux de Lor-

raine et en pourvut M. de la Galaïzière, qui eut la présidence

des divers Conseils et le maniement des finances (3). Il reçut

aussi, le même jour, le titre d’intendant, et de la sorte il réunit

en ses mains presque tous les pouvoirs. Il était, du reste, en

état de supporter un pareil fardeau. Durival, qui lui devait sa

fortune, trace de ce ministre le portrait suivant, dans la Des-

cription de la Lorraine et du Barrois: « Il étoit dans la force

« de l’âge, avoit une excellente constitution, aimoit le travail.

« Il remplit ses fonctions avec dignité, ne remettant pas au

« lendemain ce qui pouvoit être fait, ne refusant jamais

(1) Cette pension ou liste civile avait d’abord été fixée à quinze cent mille livres.

(2) V. idem, ibid., p. 312; Durival, ibid., p. 147 et 157. (3) V. Rec. des ord., t. VI, p. 27.

« audience, assistant à tous les conseils. Il fit beaucoup pour « les siens, rien pour lui, dans un ministère de vingt-neuf « années..... Il eut beaucoup d’assauts à soutenir, et sa cons- « tance fut mise à de grandes épreuves ; mais ses mains étoient « pures, et il avoit aussi la confiance et même l’amitié du « Maitre (1). » On verra plus loin quelle créance méritent les assertions de Durival ; toutefois, il est bon de dire que le chancelier était à peu près inconnu dans notre pays quand il prit les rênes du gouvernement, et que les abus et les violences dont souffrirent nos pères ne datent pas des premières années du règne de Stanislas.

À part le chagrin que causait aux Lorrains le changement de domination, on n’éprouvait aucune répugnance à passer sous le sceptre du roi de Pologne. Il était précédé par une réputation de grandeur d’âme et de générosité, et on espérait que, instruit per les lecons de l’adversité, il éviterait les fautes si ordinaires aux souverains dont les volontés n’ont jamais rencontré d'obstacles.

M. de la Galaizière muni des pleins-pouvoirs de Stanislas et de Louis XV, arriva à Nancy le 31 janvier 1737, et se rendit, le lendemain, à Lunéville, avec le marquis de Brézé, commandant

de la garnison française qui occupait, depuis longtemps, la :

capitale de la Lorraine. Le chancelier présenta à la duchessedouairière des lettres autographes de deux rois et la pria de donner les ordres nécessaires pour la prise de possession ; mais la régente répondit qu’elle n'avait eu aucune part à la cession des duchés et qu’elle voulait rester étrangère à un acte qu’elle avait désapprouve. M. de la Galaizière s’adressa alors à MM. de Riocour et de Rennel, commissaires de François III, et, après une assez vive discussion, on décida que la remise du Barroïs aurait lieu le 8 février, Le chancelier partit en consé-

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quence pour Bar-le-Duc, où il fut rejoint par le bâron de Meszeck, maréchal de la Cour du roi de Pologne. Au jour fixé, les trois commissaires ducaux: MM. de Riocour, de Rennel et Le Febvre (1), assemblèrent les membres de la Chambre des comptes et les

baillis, et les délierent de leur serment de fidélité. Aussitôt

après, MM. de la Galaizière et de Meszeck se présentèrent devant la Chambre des comptes, firent prêter serment de fidélité à M. de Rouyn, président, et à M. de Vandières, procureurgénéral, brisèrent le sceau dont se servait la Chambre et lui donnèrent celui de Stanislas. M. de la Galaizière, en qualité de commissaire de Louis XV pour la prise de possession éventuelle, reçat un nouveau serment du président et du procureur-général, et MM. de Stainville, Cardon de Vidampierre et des Armoises, baillis de Bar, de Saint-Mihiel et de Pont-à-Mousson, ainsi que MM. du Hautoy, baillis d’Étain et de Bassigny, prêtèrent les mêmes serments, tant pour eux que pour leurs officiers et pour les habitants de leurs bailliages. La fin de la cérémonie fut annoncée par une salve d'artillerie et par les fanfares de la musique de Stanislas. Une compagnie de bas officiers invalides et trois compagnies du régiment de Navarre entrèrent dans le château, et il y eut feu de joie, feu d'artifice, bal et festin. On remarqua, mais sans suprise, que les bourgeois de Bar témoignèrent beaucoup d’allégresse dans cette circonstance. À moitié sujets de la France, à cause de la mouvance de leur bailliage, ils avaient eu plus d’une fois à souffrir des conflits dont cette mouvance avait été l’occasion, et ils se flattaient d’être mieux traités à l'avenir (2).

Le chancelier demeura dans le château de Bar et s’occupa des soins de l'administration, en attendant qu'il püt prendre aussi possession de la Lorraine. Cette formalité fut accomplie le 21

(1) Fils de l’ancien premier-président de la Chambre des comptes de Lorraine.

(2) V. Rec. des Ordomm., ibid., p. 5; Durival, ibid., p. 148-151.

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mars, quoiqu'elle eût été fixée primitivement au 15 du mème mois. À huit heures du matin, les commissaires ducaux se rendirent dans la salle d'audience de la Cour souveraine, firent enregistrer leurs pleins pouvoirs et releveèrent les Lorrains de leur serment de fidélité. Deux heures après, MM. de la Galaizière ct de Meszeck, suivis d’un grand nombre d'officiers français et de gentilshommes, se présentèrent dans la maison de l'auditoire, où la Cour souveraine vint les accueillir en corps et en robes rouges. Après un long discours de l’avocat-général Toustain de Viray, la Cour enregistra les Lettres-Patentes du roi de Pologne; le premier-président et le procureur-général prêtèrent serment; on brisa le sceau de Francois III et le chancelier remit celui dont on devait faire usage. Pareille cérémonie eut lieu à la Chambre des comptes, et ensuite M. de la Galaizière revint seul à la Cour souveraine et à la Chambre des comptes, pour recevoir le serment particulier que le roi de France exigeait. Ces choses accomplies, les commissaires, précédés des tribunaux et du Conseil de ville, entrèrent dans l’église Saint-Sébastien, où se trouvaient les chapitres de Saint-Georges et de la Primatiale, et les clergés séculier et régulier. Quand la noblesse et les bourgeois les plus notables eurent pris place dans l’église, l'évêque de Toul entonna le Te Deum, qui fut chanté en musique, au son de toutes les cloches, auquel se mèlaient les détonations de l'artillerie et de la mousqueterie ; car les trois régiments français qui formaient la garnison de Nancy, et qui en étaient sortis Ja veille pour que la remise de la Lorraine parut entièrement libre, étaient rentrés aussitôt après la prestation du serment. La cérémonie religieuse terminée, les commissaires se dirigèrent vers le palais ducal, que M. de Custine, gouverneur de Nancy pour François III, occupait encore avec la garde bourgeoise ; il en sortit à l’arrivée des commissaires, et, pendant que ces derniers écoutaient des harangues et des compliments bien peu sincères, on préparait un somptueux festin, auquel on

avait convié la noblesse et les membres des compagnies souveraines. On but à la santé du roi de Pologne; on jeta de l'argent au peuple ; il y eut un concert et un feu de joie; on tira, dans la soirée, un feu d'artifice à l’extrémité orientale de la Carrière, et chacun illumina sa demeure, pour fêter un événement qui remplissait les cœurs de tristesse.

Quand Stanislas sut que la prise de possession était consommée, il partit de Meudon, arriva à Lunéville le 3 avril et y fut rejoint, dix jours après, par son épouse. Ils habitèrent d’abord l'hôtel de Craon, parce qu’on achevait quelques réparations dans le château, et le roi n’eut guère d'autre récréation, pendant les premières semaines de son séjour, que les harangues des corporations religieuses ou laïques, qui s’empressèrent d’accourir

pour le complimenter (2). 1] entendit même un discours du

rabbin de Metz, qui eut l'adresse de lui rappeler qu’en Pologne il s'était déclaré le protecteur des débris d'Israël (3). 11 parla à chacun avec bonté et tächa de gagner l’affection de ses nouveaux sujets. Il n’ignorait pas que les Lorrains subissaient, malgré enx, ce changement de domination, et qu'ils ne pouvaient s’habituer à l’idée d’être bientôt incorporés à une nation qui les avait

() V. Lionnois, ibid., t. II, pages 66-69; Durival, ibid., p. 152-155. |

(2) Voici le discours prononœ par l'abbé de Vence, prévôt de Saint-Georges : |

« Sire, la fortune, lassée de Vous accabler, vient eufin de se « fixer sur Vous. Il étoit temps que l’ami de Charles XII, le beaupère de Louis XV, cessât de donner à l'univers le spectacle affligeant de l’inconstance des choses humaines. Votre Majesté va régner enfin, et sur qui? Ah! Sire, jugez, par nos larmes, de ce que nous perdons et de ce que nous attendons de Vous. Si la renommée de vos vertus ne vous avoit devancé, nous oserions Vous citer Léopold, d’éternelle mémoire, et son fils que nous n'avons qu'entrevu; nous supplierions Votre Majeste d’imiter ces Princes; mais il ne faut point d'exemples à un héros; son cœur lui dicte ses devoirs : écoutez le vôtre, Sire, et nous serons heureux. »

(3) V. Durival, ibid., p. 155 et 156.

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opprimés si longtemps. Il ne bläma jamais, du moins à l’extérieur, leur farouche patriotisme, et, quand on lui raconta la scène du départ de la régente, il s’écria : « Ah ! que j'aime ces « sentiments ; ils m'annoncent que je vais régner sur un peuple « sensible et reconnaissant, qui m’aimera quand je lui aurai « fait du bien » (1). Les promesses de Stanislas furent assez favorablement accueillies dans les villes, Les paysans, au contraire ne se résignèrent pas tout de suite à accepter un maître étranger ; il y eut, dans plusieurs endroits des rixes fort graves entre des villageois et des soldats français, et quelques-uns de ceux-ci fnrent même tués dans des lieux écartés. Le chancelier conseillait de faire un exemple qui prévint le retour de semblables excès; mais le roi et le marquis de Brézé lui-même jugèrent convenable de ne pas donner trop d'éclat à cette affaire; les coupables, si on parvint à les découvrir, furent punis dans l'intérieur des prisons, et les soldats français reçurent l’ordre de ne pas s'éloigner des villes qu'ils occupaient (2).

Avant de continuer notre récit, il est nécessaire de rappeler, en peu de mots les divers évènements qui avaient rempli la première moitié de la vie de Stanislas ; car c’est le seul moyen de comprendre la plupart de ceux que nous avons encore à rapporter, et il est impossible de bien apprécier le caractère et les vues de ce prince, si l’on ne $ait pas quelle fut son éducation, ni avec quels personnages sa fortune le mit en rapport.

Stanislas Leckzinski, né à Lemberg, le 20 octobre 1682, était fils d’un simple gentilhomme, Raphaël Leckzinski, dont les anrêtres étaient originaires de la Moravie, et que son mérite avait désigné pour les fonctions de staroste, de grand-enseigne du royaume, de général, et enfin de grand-trésorier de la couronne. Élevé avec soin par sa mère, qui appartenait à l'illustre

(1) V. Proyart, ibid., p. 302, (2) V. l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 220 et 221.

famille des Jablonowski, et par son aïeul maternel, Stanislas se fit, de bonne heure, remarquer par sa bonté et ses talents. À l’âge de dix-neuf ou vingt ans, il fut élu staroste et montra tant de capacité et de patriotisme dans la diète tenue après la mort de Sobieski, que l’évêque de Warmie n’a pas craint de tracer, dans ses Mémoires, le portrait suivant du Jeune gentilhomme : |

« Aujourd'hui, Stanislas Leskzinski, fils unique du grand « général de la Pologne, est regardé parmi nous comme l’hon- « neur de la patrie; déjà on l’appelle les délices du genre « humain. Une heureuse facilité de mœurs, qui se produit dans « ses discours et dans ses manières, lui soumet généralement « tous les cœurs. Je ne doute pas qu’il ne soit né pour la gloire « de son siècle ; du moins est-il dès à présent la joie de sa nation. « Sa naissance, toute distinguée qu’elle est, n’est point au-dessus « de ses vertus; mais ses vertus sont infiniment au-dessus de son âge. Dans la première fleur de la jeunesse, on voit paraître « les fruits de l’âge mür; et, pour tout dire en un mot, tout est « grand en lui, son génie, son caractère, ses sentiments, et « jusqu’à l'espoir qu'il donne à nos peuples des avantages qu’il « peut un jour leur procurer (1). »

Il joua un rôle important dans la diète de 1697 et contribua à l'élection d’Auguste If, moins par attachement pour ce prince, que par dépit de n’avoir pu placer la couronne sur la tête du fils aîné de Sobieski. Deux années plus tard, il fut nommé ambassadeur à Constantinople et devint palatin de Posnanie et général de la Grande-Pologne, après la mort de son père. Lorsqu'il obtint ce dernier emploi, la Pologne était envahie par les Suédois. Auguste, ayant eu l’imprudence de se joindre au czar et au roi de Danemark pour dépouiller Charles XII, avait vu ses armées battues dans plusieurs rencontres, et les meilleures

EN

(1) V. Proyart, ibid., p. 47 et 48.

provinces de ses États conquises par un vainqueur irrité, Les Polonais ne pardonnaïent pas à leur roi d’avoir essayé de fonder son pouvoir sur les ruines de leur liberté, et, après s'être péniblement décidés à faire quelques légers sacrifices pour le défendre, ils résolurent de l’abandonner et de traiter séparément avec le roi de Suède. Stanislas, chargé de cette négociation délicate, tenta d’abord de fléchir le courroux de Charles XII, puis, reconnaissant que tous ses efforts en faveur d'Auguste seraient infructueux, de procurer l'élection d'un nouveau roi, qui prendrait l'engagement de respecter les droits de la noblesse polonaise. Charles, ravi de la générosité et de l’éloquence du négociateur. le fit élire roi, le 12 juillet 1704, malgré l'opposition de quantité de gentilshommes. Pendant les deux années suivantes, Stanislas combattit à côté de son protecteur, et Auguste, dont les États héréditaires étaienteux-mêmes menacés, renonçca au trône de Pologne, vers la fin de 1706. Stanislas, fortement appuyé par Charles XII, se flattait de régner en paix et formait bien des projets pour cicatriser les plaies qu'une longue guerre avait faites à sa patrie, lorsque le roi de Suède conçut l’audacieux dessein de détrôner le czar et entra en Moscovie, avec une armée beaucoup trop faible. Complétement battu à Pultawa, le 8 juillet 1709, il fut obligé de se réfugier en Turquie, et sa défaite entraina la chute de Stanislas, qui chercha un asile dans la Poméranie. Uni aux généraux de son allié, il continua à lutter contre l'ennemi commun, et comprenant enfin que son abdication pouvait seule rendre le calme à la Pologne, il pria Charles XII de consentir à ce qu’il renoncât à une couronne dont il n'avait encore senti que le poids écrasant. Le roi de Suëde refusa, et Stanislas, présumant qu'il réussirait mieux en allant trouver cet incommode protecteur, quitta ses soldats, traversa l’Allemagne, à l’aide d’un déguisement, et gagna la Turquie. Il apprit, en arrivant, que le héros suédois s'était brouillé avec le sultan, qui l'avait mis sous bonne garde,

etilfut lui-même retenu, pendant plusieurs mois, dans une honorable captivité, et n’obtint la permission de partir qu’au moment où Charles prenait le chemin de ses propres États. Le roi de Suède, toujours généreux, céda à son ami la jouissance de la principauté de Deux-Ponts, qui touche à la frontière septentrionale de la Lorraine. Le roi de Pologne y fit venir son épouse et ses deux filles, et y passa quelques années dans un repos qui lui fit oublier les agitations de sa vie. S'il n’avait eu le chagrin de perdre, à cette époque une de ses filles, qui fut inhumée dans le monastère de Grafenthal, il se serait regardé comme le prince le plus fortuné de l'Europe; mais le roi de Suède fut tué, le 11 décembre 1718, au siége de Fridérikshald, en Norwège, et le nouveau propriétaire de la principauté de Deux-Ponts ne put donner l'hospitalité à Stanislas. Ce dernier demanda alors un abri à Louis XV, qui l’autorisa à prendre pour résidence une des villes de l'Alsace, à son choix, et lui accorda une faible pension dont les termes ne furent pas même, dit-on, exactement payés. D'un autre côté, Auguste II, qui craignait de voir son ancien rival faire des tentatives pour remonter sur le trône, invita son ambassadeur à se plaindre de ce qu’on avait donné une retraite au fugitif; mais le régent répondit au ministre saxon : « Monsieur, mandez au roi votre maître que la France a toujours été l’asile des rois malheureux ». Résigné à la volonté de Dieu, le roi de Pologne vécut ainsi jusqu’en 1725, dans une position voisine de la médiocrité; il n’attendait et ne désirait rien de plus, lorsque le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, vint de la part de Louis XV lui demander la main de sa fille, la princesse Marie. Le mariage fut célébré le 14 août, et Stanislas alla s'établir au château de Chambord, qu'il abandonna plus tard pour celui de Meudon. Il pensait moins que jamais à ressaisir la couronne, lorsque la mort d'Auguste rouvrit pour la Pologne l’abime des révolutions. Il fut, comme nous l’avons dit, contraint par Louis XV de briguer une seconde

fois les suffrages des Polonais, qui le proclamérent roi, le 12

septembre 1733; puis assiégé dans la ville de Dantzick, ilne

parvint à se soustraire à une dure captivité qu'après avoir couru les plus grands dangers, et après une série d’aventures, dont la relation, écrite par lui-même, a plutôt l’air d’un roman que d’une histoire véritable, bien que toutes les particularités qu’elle renferme soient d’une parfaite exactitude.

On sait le reste. Désormais tranquille possesseur d’un État

aussi paisible que la Pologne était agitée par les factions, Stanislas ne songea plus qu’à récompenser les gentilshommes qui l'avaient accompagné en France, et à régir les duchés qu'il tenait de la générosité de Louis XV. Il fut obligé et la noblesse lorraine en murmura, de confier à des Polonais la plupart des emplois de la Cour, et il en donna même quelques-uns à des Français. Le comte de Tenezin-Ossolinski, cousin du roi et ci-devant grand-trésorier de la couronne de Pologne, fut grand-maitre de l'hôtel ; l'abbé Joseph-André comte Saluski, ensuite évêque de Kiew, fut grand-aumônier ; le baron de Meszeck, intendant de la Maison ; le comte de Béthune, grand-chambellan ; M. de Custine, grand-écuyer, et le marquis de Lambertye, commandant des

gardes du corps. Le comte Ossolinski eut aussi la présidence ‘

du Conseil aulique, où l'on traitait les questions relatives à l'administration économique de la Maison, et cette administration elle-même fut remise aux sieurs Alliot et Michel, dont la-probité et l'intelligence fournirent à Stanislas le moyen d'entretenir, avec des revenus bornés, une Cour très-brillante et de répandre de tous côtés des bienfaits. Le château de Lunéville fat meublé avec simplicité, mais avec élégance, et on prit les mesures les mieux entendues et les plus efficaces pour empêcher ces profusions et ce gaspillage qui réduisent fréquemment les souverains à un état de gêne peu convenable à leur dignité (1). 0

QD V: Duritel, ibid, .p. 157 'et 158; Proyart, ibid., p. 338 et : |

La Maison du roi était, du reste, assez nombreuse: elle comprenait, outre le grand-aumônier et les cinq grands officiers que nous avons mentionnés, seize gentilshommes de la Chambre, cinq gentilshommes de la Cour, huit intendants et contrôleurs, sept chapelains, quatre secrétaires du cabinet, dix médecins, chirurgiens et apothicaires, douze valets de chambre, dix domestiques de la chambre, trois maïîtres-d’hôtel, vingt-quatre cuisiniers, trois chefs de dépense, huit employés à l'office, sept à la rôtisserie, quatre pâtissiers, cinq cavistes et panetiers, sept couvreurs de tables, six fourriers, vingt-six valets de pied, dix-sept valets de petite livrée, deux coureurs, trois porteurs de chaise, trente-un suisses, dix écuyers, seize cochers, treize postillons, onze garçons d’attelage, cinq postillons de chaise, dix-huit palefreniers, huit muletiers, huit heiduques, soixante trois musiciens instrumentistes et chanteurs, quarante-un jardiniers et concierges, et vingt-deux autres employés (1). Comme la compagnie des gardes du corps ne suffisait pas pour le service du château, Louis XV envoya à Lunéville trois compagnies d’invalides fortes de cent hommes chacune. Il y avait de plus une compagnie de cadets, commandée par le baron de Schack, et composée de vingt-quatre Polonnais et de vingt-quatre Lorrains (2). Ces jeunes gens suivaient les cours de l’Académie fondée par Léopold et conservée par Stanislas. Il avait désiré garder à Lunéville les habiles professeurs qui faisaient la gloire de cette institution ; mais Duval et Vayringe repoussèrent ses offres et en éprouvèrent plus tard de vifs regrets (3). La musique de Stanislas était formée d'excellents artistes ; on y voyait même figurer le fameux violon Jean-Baptiste Anet, l'ami et le compagnon de Lulli. Enfin, le roi voulut avoir des représentations

(1) V. l’ouvr. de M. Noël, t. II, p. 229 et 230 (2) V. Durival, ibid., p. 158 et 161.

(3) V. une lettre de Duval en date du 22 mars 1*60, dans ses Œuvres, t. II, p. 287.

dramatiques, prit à son service la troupe de Claude-André Maïzière, et fit transporter à Lunéville ce qui restait de décorations dans la salle d'opéra de Nancy (1).

Ami passionné des arts, il accueillait gracieusement les hommes qui les cultivaient avec distinction; les artistes et même les artisans avaient ses matinées, au rapport de Durival (2), et on sait que le roi de Pologne n'avait pas à ses gages moins de dix-sept architectes, peintres et marbriers. Il ne consacrait toutefois au culte des arts que les heures dont les soins du gouvernement lui permettaient de disposer. Il veillait, avec l’attention la plus soutenue, sur l'administration de la liste civile, correspondait seul avec la Cour de France et présidait régulièrement les séances du Conseil d’État. Celui-ci avait été reorganisé presque immédiatement après l’arrivée du roi; il était composé du chancelier, qui présidait en l’absence du prince ; de deux conseillers-secrétaires d’État, rapporteurs au sceau; de six conseillers ordinaires et d’un secrétaire-greffier. On accorda aussi le titre et le rang de conseiller-d’État aux premiers-présidents et aux procureurs-généraux de la Cour souveraine et de la Chambre des comptes de Lorraine, ainsi qu’au président et au procureur-général de la Chambre des comptes de Bar; et on déclara que toutes les procédures devant le Conseil seraient faites gratuitement (3). A côté de cette institution fonctionnait le Conseil royal des finances et commerce, où entraient seulement le roi, le chancelier, les deux secrétaires d’État, trois conseillers et un secr étaire, et dont les procédures étaient éga-

lement gratuites (4). Lerois eee dès le début de son règne, à réfoimer les

(1) V. Proyart, ibid, p. 338; Durival, ibid. , p. 158. (2) V. ibid, p. 157.

(8) V. Rec. des ord., t. VI, p. 30.

(4) V. ibid., p. 38.

abus qui soulevaient le plus de réclamations, et refusa d’accueilir les demandes de quantité de plébéiens sollicitant des letires de noblesse. Il n’y eut que trois anoblissements de 1737 à 1766, et le public approuva cette louable réserve (1). Stanislas voulut aussi faire procéder à la liquidation dela dette d'État. Le 27 mai, il chargea MM. de la Galaizière et Davigneau de s'entendre, à cet égard, avec les commissaires de l’ex-due de Lorraine, et on tint nombre de conférences en 1737, 1738 et

1739; mais on ne put rien terminer; la liquidation fut longtemps

suspendue, et les conférences, reprises en 1763, ne finirent qu’au mois de janvier 1766, quelques jours avant le mort du roi de Pologne (2). D’autres conférences qui furent ouvertes à Nancy, dans les derniers mois de l’année 1737, pour le règlement des limites entre la Lorraine et l’Empire, n’eurent pas d’abord un meilleur succès. Les commissaires de l'Empereur étaient le comte dé Kœnigseck-Erps et le baron de Reichack ; le roi avait chargé de ses intérêts le marquis de Salières et M. de Klinglin, qui furent assistés du sieur Bischoff, garde des archives d'Alsace : ils ne trouvèrent pas moyen de concilier les prétentions respeclives des parties, et ce fut seulement après la réunion de la Lorraine à la France que l'affaire fut PAAREES grâce à des concessions mutuelles (3). |

Louis XV, désirant savoir quels secours les archives de Lorraine lui fourniraient pour la solution de cette question et des autres difficultés qui pouvaient s’élever, avait chargé un habile diplomatiste, Antoine Lancelot, membre de l’Académie des Inscriptions et belles-lettres et inspecteur du collége royal, de visiter le Trésor des chartes et d’y-recueillir les renseignements avantageux à la France. Il était utile qu'un homme aussi expéri-

(1) V. l'ouvr, de M. Noël, t. Il, p. 822.

(2) V. Rec. des ord., t. X, p- 251 et 419. | (8) V. Durival, ibid., p. 161.

menté examinât ce dépôt, qui avait été un peu négligé depuis que Louis XIV l'avait rendu à Léopold; mais la mission de Lancelot aurait dû se borner là. Malheuseusement, il reçut ordre de transporter à Paris une partie des titres les plus précieux, et, après un examen qui dura près de trois années (du mois de mai 1737 au mois de janvier 1740), il enleva les layettes intitulées : Anjou et Arragon, Bagues unies à la couronne, Bourgogne, Chint, Choiseul, Duc des Monts ou de Berg, Empire, Flandre et Arschot, France, Gorze, Grandpré, Gueldre, Harbonnières, Longwy, Luxembourg, Mariages, Mémoires et Récépisses, Mercœur, Metz, Neutralitès, Nomeny, Conférences, Partages, Pays-Bas, Péreuse, Phaltzbourg, Rançon du roi René, Sicile, Naples et Provence, Subsides du clergé, Testamens, Traités, Vaudémont (tutelle de Charles III), Verdun et Toul ; ainsi que beaucoup de pièces qui n'étaient pas classées dans les layettes, et dont la plupart concernaient l’histoire et la généalogie de la Maison ducale (1).

Une pareille spoliation fit murmurer, bien que l’on n’attachàt pas autant d'intérêt aux monuments historiques qu’ils en inspirent légitimement de nos jours. Ces murmures néanmoins ne peuvent être comparés à ceux que causait une mesure précédemment adoptée. Jusqu'’alors les tribunaux lorrains n’avaient guère prononcé contre les criminels d’autres peines que la mort et le bannissement ; mais, au mois de juin 1737, M. de Maurepas, ministre de la marine, avertit M. de la Galaizière que Louis XV recevrait sur les galères de Marseille les individus que l’on condamnait au bannissement. Le chancelier fit connaitre l'offre à la Cour souveraine et à la Chambre des comptes de Lorraine, qui déclarèrent toutes deux, par arrêts des 4 et 27 juillet, que les criminels seraient conduits sur les galères de France, si leurs

(1) V. idem, ibid., p. 159, 326 et 327.

méfaits méritaient un châtiment aussi rigoureux (1}. Ilest certain que le bannissement n’était pas une peine assez sévère pour divers délits; mais, d’un autre côté, celle qu’on lui substitua dépassait les bornes relativement à certains coupables, surtout . à l'égard des contrebandiers; le peuple fut, en cette circonstance, plus indulgent et plus juste que les magistrats, et on ne comprend pas comment ceux-ci n’ont pas deviné quels abus pouvait entraîner la sanction donnée à la proposition du chan-

celier (2). Dans le but probablement de calmer les murmures, et

afin de détruire, les unes après les autres, les barrières qui . séparaient encore les Lorrains des Français, Louis XV et Stanislas décidèrent, en 1738, que ceux-là jouiraient dans le royaume des mêmes droits que les régnicoles et seraient capables d’y

posséder tous offices et bénéfices, sans être obligés de prendre

des lettres de naturalité, et que réciproquement les Français

aur aient les mêmes droits dans les duchés de Lorraine et de.

Bar (3).

Le roi de Pologne résida pendant quelques 2 mois à Lunéville, pour veiller lui-même à l’organisation de sa Maison et à l’exécution des premières mesures qu "1 avait ordonnées. Ce fut seulement le 7 août qu'il se rendit au château de la Malgrange, où on lui avait meublé à à la hâte un appartement, car cette mêgnifique demeure n’avait été habitée ni par Léopold, ni par son fils, et n’était pas même achevée. Il y reçut les députations de la Cour souveraine, de la Chambre des comptes, du chapitre de la Primatiale et de celui de Saint-Georges. Le 9, il ft son entrée solennelle à à Nancy, oùil fut accueilli au bruit du canon et aux acclamations du peuple, naturellement porté à beaucoup attendre d’un nouveau prince. Il s’efforçait, au reste, de plaire à tout le

monde, et, peu de jours avant son entrée, il avait même permis

(1) V. Rec. des ord., t. VI, p. 48 et 47.

(2) V. Justice criminelle. par M. Dumont, t. IE P- 208-206. (3) V. Rec. des ord;; ibid., p. 119. |

aux Juifs d’élire un rabbin (ce qui ne leur avait jamais été accordé) et de former une ussemblée à Morhange, pour rédiger les règlements qui devaient leur tenir lieu de loi civile (1).

Le roi, qui était allé à Metz, ne revint à Lunéville que le 6 septembre, et il en sortit bientôt après pour parcourir une partie des Vosges. Il visita, le 14, Plombières et Remiremont et y fut très-bien fêté. Le 24 août, il avait publié une déclaration prescrivant la levée du droit de joyeux avènement; mais comme cette contribution, qui produisit six cent vingt mille livres environ, fut exclusivement imposée sur les personnes exemptes, le peuple n’en témoigna aucun déplaisir (2). Vers le même temps on résilia le bail des fermes consenti au profit du sieur Pierre Gillet, et on en passa un autre aux fermiers-généraux de France, qui s’engagèrent à payer annuellement trois milliuns trois cent mille livres, pendant une période de neuf années commençant le

1® octobre 1737 (3). La subvention fut fixée à un million huit

cent mille livres pour 1738, et on perçut de plus une somme de cent mille livres pour l'achèvement de quelques ponts entrepris sous les règnes précédents (4). Les Lorrains se flattaient d'en être quittes à ce prix ; mais Louis XV avait envoyé dans notre pays plusieurs régiments de cavalerie, auxquels il fallait fournir le fourrage, et on leva à cet effet une somme de trois cent

soixante-huit mille quatre cent quinze livres (5). Pour que l’on

puisse apprécier le poids de ces différentes charges, il est bon de rapeler qu'il y avait alors dans les deux duchés cent vingtcinq mille sept cent soixante-huit feux contribuables. En multipliant ce nombre par cinq, en y joignant les habitants de Nancy,

(1) V. Durival, ibid., p. 160.

a V. Rec. des pe -, ibid., p. 57; V. Durival, ibid, p. 160

(3) V. Rec. des ord., ibid., p. 59.

(4) V. les registres du trésorier-général.

(5) V. Dict. des ord., ibid., p. 69 et ‘71. .

nn, ol |

Lunéville et Bar-le-Duc, qui jouissaient de l’exemption, et en évaluant à cent mille les personnes qui ne payaient pas la subvention : prêtres, moines, religieuses, gentilshommes, domestiques et indigents, on voit que la population devait, comme nous l’avons dit, s'élever à plus de sept cent soixante mille âmes. Il y avait en Lorraine quatorze mille cent cinquante-neuf laboureurs et soixante-huit mille huit cent trente-sept artisans, manœuvres, ete.; dans le Barrois, on comptait seulement huit mille cinq cent cinquante-neuf laboureurs et trente-quatre mille déux cent treize artisans, manœuvres et autres; et comme cette dernière province payait les deux-cinquièmes des contributions il s’ensuivait qu'elle était trop imposée, et les Barrisiens demandèrent üne répartition plus juste ; ce qui leur fut accordé dans la suite (1). |

Stanislas simplifia les rouages de l'administration financière. Par édit du 25 septembre 1737, il supprima les offices de trésorier-général des finances, de trésorier-général des revenus casuels et quelques autres, et créa deux receveurs-généraux et deux contrôleurs-généraux. Le 4 novembre 1741, il abolit tous les anciens offices des receveurs-particuliers, pour établir quinze recettes, entre lesquelles fut partagé le territoire de la Lorraine et du Barrois (2).

Ces offices ne furent pas les seuls que e l'on supprima. On donna à M. de la Galaïzière, en qualité d’intendant, la surveillance des voies de communication, et M. du Hautoy perdit le titre de surintendant-général des ponts-et-chaussées (3) ; mais on lui accorda une pension. On agit de même en faveur du grand-sénéchal et des maréchaux de Lorraine et de Barrois (4).

. (1) V. Durival, ibid., p. 162.

(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 64 et 304.

(3) V. ïbid., p. 88

(4) V. Durival, ibid., p. 162 et 168.

Le commandement des troupes françaises cantonnées dans ces provinces fut confié au duc de Fleury, que Stanislas nomma gouverneur des duchés, par des lettres du 4 octobre 1737 dont l'enregistrement rencontra des obstacles à la Cour souveraine. Ce fut avec non moins de mécontentement que les magistrats reçurent un édit rétablissant les procureurs, dont Léopold avait anéanti les offices, en concédant aux avocats le droit de postuler; et on n’accueillit guère mieux un arrêt rendu par le Conseil des finances, le 3 avril 1738, parce que cet arrêt, qui avait pour but de régler la gestion des biens et revenus des communautés, la transportait des maires et officiers des justices seigneuriales à des syndics, dont les fonctions étaient annuelles (1).

On voyait également avec regret le roi de Pologne détruire les monuments élevés par ses prédécesseurs. Il embellit le palais, ainsi que les jardins de Lunéville, et bâtit le château de Chantehen, auquel on arrivait, à travers le bosquet, par une magnifique avenue d’une demi-lieue de longueur; mais il ordonna de démolir le château de la Malgrange et d’en employer les matériaux à la construction de la nouvelle église de Bonsecours. Il avait fait raser l'ancienne, sous prétexte que son État de vétusté présageait une ruine prochaine, bien que l’abside n’eût pas deux cent quarante ans d’antiquité, et que la nef eût à peine un siècle. Il posa lui-même la première pierre, en présence des évêques de Toul et de Chartres, et enjoignit de ne rien ménager pour faire de l'édifice un des plus beaux sanctuaires de notre pays. Si on y replaça la vieille image de Notre- Dame, on proscrivit les innombrables ex-voto qui couvraient les murailles, et les drapeaux ottomans que les princes de la Maison de Lorraine avaient déposés dans cette église, comme un témoignage de leur reconnaissance envers la Mère de Dieu. Provençal peignit, sur les voûtes, les principaux traits de

(1) V. idem, ibid., p. 162; Rec. des ordon., ibid., p. 81 et 115.

l’histoire de la Sainte Vierge; le serrurier Lamour posa devant le chœur et sur la galerie de l'entablement des grilles fort riches, et les murailles, qui ne devaient d’abord recevoir aucun ornement, furent revêtues de stues de couleurs variées et imitant les marbres les plus rares. Le roi de Pologne décida que ses restes et ceux de la reine seraient descendus dans le caveau creusé sous l’'abside, et il en donna la garde aux Minimes, dont il rebâtit à ses frais le monastère, qui était petit et peu commode (1).

La Malgrange et Bonsecours ne furent pas les seuls édifices qui tombèrent sous le marteau des démolisseurs. Stanislas renversa aussi, en tout ou en partie, les châteaux d'Einville-au- Jard, d’Ancerville, de Bar, de Ligny et de Gondreville ; on verra plus loin qu’il fit ou laissa subir le même sort au nouveau palais ducal de Nancy, à la nef de la collégiale de Saint-Georges et à

la maison de l'auditoire ; ilabandonna aux magistrats de cette

ville, moyennant un cens annuel de cent vingt livres, et à charge d’en user pour loger la garnison et pour d'autres services, l’ancien palais ducal, la salle d'opéra, l'arsenal, l’hôtel de la*gendarmerie, l'hôtel des pages, les portes Saint-Nicolas, Saint-Georges, Saint-Jean, et d’autres constructions domaniales (2) ; les bustes des ducs et les armes de Lorraine furent

soigneusement enlevés ; en un mot, on fit disparaitre tout ce qui. nos ancêtres les princes qu ils avaient

pouvait rappeler à perdus.

Cette conduite a été jugée sévèrement par plusieurs de nos historiens, qui n’ont pas été entièrement justes envers le roi de Pologne. « Surpris par des gens peu faits pour connoître le génie « de la Nation, dit Lionnois, il la craignit avant de l'aimer. Le « dévouement des Lorrains à leurs premiers Souverains étoit

(1) V. Lionnois, ibib., t. 1, p. 583-586. / (2) V. Durival, ibid., p. 168 et 169. | :

« un crime aux yeux de quelques courtisans, qui les peignirent « avec des traits méchants que leur situation rendoit probables. « Stanislas, nourri dans les traverses, pouvoit juger des « hommes par les circonstances malheureuses où il s’étoit « trouvé. Trop instruit pour croire qu’un peuple puisse con- « sentir à perdre des Souverains qu'il s’étoit choisis, qu’il « aimoit, et qu'il ne regardoit encore que comme exilés de leur « patrie, il crut les Lorrains toujours prêts à se révolter. Ce « Prince, qui, dans le tumulte des armes, s'étoit montré si « grand, si digne d’être l'ami de Charles XII, régnant sur un « peuple doux, et dont la fidélité à ses Souverains fut toujours « la première vertu, ne put se défendre de la crainte. Devenu « timide dans la prospérité, il eut recours aux armes du « foible, Sous le précieux prétexte d’embellir Nancy, on ne « parut occupé que du soin de détruire tout ce qui pouvoit « nourrir la douleur des Lorrains, en entretenant un souvenir « précieux (1). »

: Sans répéter que les vexations dont ils se plaigniient et les actes de vandalisme commis à cette époque doivent être imputés à M. de la Galaizière plutôt qu’à Stanislas, il ne faut pas oublier que, pendant le XVIII* siècle, on ne tenait aucun compte de la nationalité, s’il est permis d'employer cette expression ; que les princes se partageaient les peuples comme des troupeaux, suivant les caprices de la politique ; que l’on méprisait généralement les souvenirs et les monuments des anciens âges, et que Léopold lui-même avait ouvert la voie aux démolisseurs, en portant la main sur la demeure des ducs, en mutilant la collégiale Saint-Georges, et en renversant les tombeaux de quelqQues-uns de ses ancêtres, pour donner plus d’ampleur à la facade de son palais.

Quant aux Ds LL dont pare ne s, elles ne HArBIEent

(1) Hist. de Nancy, t. I, p. 178 et 179. LR ré

ro

pas avoir souvent troublé le sommeil du roi de Pologne ; mais il est vrai que les agents du roi de France se défiaient des Lorrains et engageaient Stanislas, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, à décréter des mesurés qui paraissaient annoncer qué l'on se tenaiten garde contre des projets de rébellion.

. Une de ces mesures fut la formation d’une nouvelle maréchaussée. Celle qui existait depuis le commencement du règne de Léopold fut supprimée, au mois d'octobre 1738, ét la maréchaussée qu'on lui substitua, fut organisée, armée et habillée comme en France, à la différence des couleurs des vêteients, qui étaient celles du roi de Pologne : jaune et noir. Elle fut misé sous les ordres d’un gr and-pr évôt, qui avait quatre lieutenants placés à Nancy, Bar, Épinal et Sarreguemines (1). La Cour enregistra sans difficulté l’édit relatif à la réorganisation de la maréchaussée, dans l'espérance que l’on soumettrait aussi à son contrôle l’édit contenant le règlement d'exécution et les principes de la compétence; mais il n’en fut rien, et l'édit, promulgué le 30 décembre 1738 ne fut pas présenté aux magistrats. On apprit, avec étonnement, que le grand-prévôt et ses subordonnés ne seraient sujets en aucun cas à la juridiction de la Cour et des Chambres des comptes; qu’ils relevaient du chancelier seul ; que le roi connaîtrait des plaintes formulées contre eux; qu'ils ne seraient pas tenus d’obtempérer aux ordres des officiers de justice, si ce n’est aux injonctions des premiers-présidents et

des procureurs-généraux, et qu ils formeraient un tribunal

prévôtal chargé de châtier, après une procédure sommaire, les vagabonds, les repris de justice et les individus saisis en flagrant délit. La Coùr souveraine, malgré son mécontentement, jugea à propos de garder le silence sur une pareille inobservation des formes; elle feignit, d'ignorer l'existence de l’édit du 30 ou ot "11 LE luprimé dâns le Recueil des 0rdon-

(1) V. Rec. des ord., ibid., p. 140.

nances (1), et elle se contenta, lorsque les actes de la maréchaussée donnèrent lieu à des plaintes fondées, d'en avertir poliment le chancelier, qui s’empressa d’y faire droit (2); mais nous verrons plus loin que cette bonne intelligence ne devait pas toujours durer.

La crainte que les Lorrains ne tournassent contre les Français les armes qu'ils avaient entre les mains porta M. de la Galaizière à faire publier, le 16 novembre 1739, un édit qui défendait à toute personne, à l'exception des nobles et des privilégiés, de porter et même de détenir des armes à feu, et supprimait les compagnies de buttiers et d’arquebusiers (3). Ces compagnies ou confréries, dont l’origine se perdait, en quelque sorte, dans la nuit des temps, étaient cependant d'autant moins redoutables que plusieurs d’entre elles existaient seulement de nom, et que l'effectif des autres était bien réduit. Les compagnies de Château-Salins, de Rambervillers, de Lunéville, de Blämont et de Fénétrange étaient anéanties ou du moins ne s’assemblaient pas; on ne comptait plus que cent arrquebusiers à Nancy, trente-huit à Saint-Nicolas, dix-sept à Vaxy, seize à Gondreville, vingt à Sainte-Marie-aux-Mines, soixante à Dieuze, trente-six à Saint-Avold, douze à Boulay, douze à Mertzick, autant dans le Sargau, vingt-quatre à Remiremont, trente-deux à Bruyères, trente-huit à Épinal, vingt-cinq à Châtel, soixante à Vézelize, vingt-cinq à Saint-Mihiel et vingt-huit à Pareid. Les villes de Bar et de Sarreguemines avaient seules une milice bourgeoise assez nombreuse. Les anciens ducs de Lorraine et de Bar (4) avaient continuellement favorisé, par des concessions de privi«

(1) Ibid., p. 167 et suiv.

(2) V. l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 243-246.

. (8) V. Rec. des ord., ibid., p. 208,

(&) V. Layette La Chaulsée, II, n°3; Journal historique dés communes de la Meurthe, par M. H. Lepage, t. 1, p. 156, 290, 292 et 508, t. IT, p. 515 et 668.

LÉ hi À 24

léges, la formation et. le recrutement de ces compagnies, qui leur semblaient propres à entretenir l'esprit militaire et pouvaient d’ailleurs, tenir lieu de garnison, lorsque les troupes régulières venaient à manquer ; mais, depuis le commencement du règne de Léopold, les compagnies de buttiers et d’arquebusiers n'avaient plus d'autre tâche que de monter la garde près de la personne du prince (ce qui n’arrivait pour ainsi dire jamais, car Léopold ne quittait guère Lunéville, et son fils fut presque ‘toujours absent), et d’escorter le Saint-Sacrement aux deux processions de la Fête-Dieu. Quelques-unes des compagnies se réunissaient encore, un jour chaque année, pour tirer le papegai, et le bourgeois assez heureux pour abattre l'oiseau obtenait soit une gratification prise dans la caisse municipale, soit une exemption qui durait jusqu’à la réunion de l’année suivante (1).

Stanislas avait supprimé la procession que l’on faisait, tous les ans, la veille des Rois, afin de rappeler la victoire remportée par René II sur le duc de Bourgogne; et, le 9 janvier 1740, un arrêt du Conseil des finances prescrivit d’essarter, sur une largeur de vingt-cinq toises de chaque côté, à partir de la crête extérieure des fossés, les futaies et taillis bordant les routes (2). Cette mesure ne paraissait avoir d'autre but que d'empêcher les voyageurs d’être surpris par les brigands, mais elle était destinée à fournir aux troupes françaises le moyen de se précautionner, en cas d’insurrection, contre les attaques des corps-francs, qui avaient tant fatigué les sv de Louis XIII.

En même temps (20 mars 1740), le roi de France, voulant faire sortir de notre pays les jeunes gens que leur humeur martiale Labo rendre pus Re que les Mu ordonna

(1) V. Durival, ibid., p. 170 et 171, (2) V. Rec. des ord., ibid., p. 212

‘d'y lever un régiment d’un seul bataillon, que l’on nomma les gardes lorraines, et dont le prince de Beauvau fut le premier colonel. Quelques années après (1744), ce régiment, sans perdre sa dénomination, fut amalgamé avec celui du Perche, dont il prit le numéro ; on eut soin, du reste, de l'envoyer en France, puis en Italie, quand la guerre éclata après la mort de l'Empereur Charles VI (1).

La suppression des arquebusiers, l’essartement des bois et la levée des gardes lorraines ne produisirent pas beaucoup d’émotion ; mais il n’en fut pas de même d’une déclaration promulguée le 21 mai 1739, et portant règlement pour la juridiction des grueries et pour l'exploitation des forèts. D'autres dispositions concernant les bois propres au service de la marine avaient été mises à exécution dès l’année précédente, malgré le mécontentement qu’elles avaient causé, et le chancelier espérait que la déclaration du 21 mai ne rencontrerait pas de plus grands obstacles. Les deux Chambres des comptes l’enregistrèrent, en effet, sans la moindre difficulté. La Cour souveraine seule refusa et décida qu’elle présenterait des remontrances au roi de Pologne. En même temps, les gentilshommes, dont la déclaration blessait les droits et restreignait les privilèges, tinrent des réunions, dans lesquelles on entendit un langage que le chancelier traita de factieux. Les remontrances de la Cour furent examinées dans une séance du Conseil d’État, le 12 juin, et dès le lendemain la réponse de Stanislas fut transmise aux magistrats, avec invitation de procéder sans délai à l’enregistrement. Nouveau refus de la Cour ; nouvelles assemblées de la noblesse. Le roi, qui ne voulait pas pousser les choses à l’extréinité, négocia, pendant plusieurs mois, pour arranger l'affaire; mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès, et il fut obligé d'en venir aux voies de rigueur. M. Léopold Collignon, comte

(1) V. Durival, ibid., p. 172 et 173.

de Malleloy, que l’on regardait comme le principal promoteur des réunions de la noblesse, fut exilé à Bruyères, le 18 février 1740, et la Cour reçut l’ordre d'enregistrer la déclaration. L'enregistrement eut lieu le 24 février, avec la mention que les magistrats ne cédaient que du très-exprès commandement du roi ; et ce dernier signa, en son Conseil des finances, le 5 mai suivant, un arrêt qui, interprétant quelques articles de la déclaration, donnait une demi-satisfaction aux plaintes des intéressés (1).

Cette affaire n’était pas terminée, lorsque le chancelier soumit au roi le projet d’un édit destiné à soulever de nouvelles clameurs. Léopold avait créé, au mois de juillet 1700, cinq cents offices de distillateurs et fabricateurs d’eau-de-vie, tant de vin que de lie de vin et marcs de raisins. Plus tard, le nombre des offices avait été porté à six cents, et, quand un distillateur venait à mourir, on lui donnnait un remplaçant, qui versait une petite somme dans le trésor ducal (2). C'était, du reste, une si faible source de revenu, que, depuis plusieurs années, on ne s'était pas occupé de tenir au complet le nombre des offices. M. de la Galaizière, s’imaginant avoir découvert un excellent moyen de se procurer de l'argent, sans augmenter la subvention, rédigea un édit qui taxait les marcs de raisin, et accordait, à titre de ferme, le privilége exclusif de distiller, fabriquer, vendre et distribuer les diverses espèces d’eau-de-vie (3). Le roi eut la faiblesse de revêtir ce projet de son approbation, au mois d’août 1739, et ne tarda pas à s’en repentir. Les propriétaires de vignes, qui avaient jusqu'alors joui de la faculté de faire distiller chez eux par les individus pourvus des offices, réclamèrent

(1) V. Rec. des ord., ibid., p. 164, 190 et 222; Durival, ibid., P. 168. |

(@) V. Rec. des ord., t. I, p. 242.

(3) Il paraît que la taxe et la ferme auraient produit environ huit cent mille livres.

contre une ordonnance qui établissait un véritable monopole, et leurs doléances trouvèrent de l'écho dans les Compagnies souveraines. La Cour et les deux Chambres des comptes refusèrent l'enregistrement et firent des remontrances, que l’on feignit d'écouter. On modifia l’édit; mais, comme il était encore beaucoup plus favorable aux traitants qu’aux vignerons, les murmures continuèrent, et le chancelier se résigna, bien malgré lui, à abandonner son ouvrage (1).

A côté de ces actes, qui faisaient regretter bien vivement aux Lorrains l’administration paternelle de Léopold, et inspiraient une violente répulsion sinon pour le roi de Pologne, au moins pour son ministre, il est doux de pouvoir rappeler la création d'institutions utiles. Le 21 mai 1739, Stanislas jeta les fondements de la mission royale. Les prêtres, au nombre de huit, devaient appartenir à la Compagnie de Jésus, avoirun logement dans le noviciat des Jésuites de Nancy, et parcourir la Lorrainé et le Barrois, en donnant successivement des missions dans les villes et dans les villages. Ils commencèrent par la capitale et préchèrent à Nancy, pendant un mois, dans l'été de l’année 1739. Stanislas avait fait verser dans le Trésor royal de France six cent vingt-six mille livres, dont les intérêts élaient applicables à l’entretien de la mission, et, trouvant son œuvre incomplète, il remit au Trésor une autre somme de quatre cent vingtquatre mille livres, produisant une rente de vingt-un mille deux cent livres. Il y eut désormais douze missionnaires et un supérieur, et ils furent chargés de distribuer annuellement douze mille livres d’aumônes, et de faire douze missions: six dans le diocèse de Toul, trois dans celui de Metz et trois dans les autres parties de la Lorraine et du Barrois. De plus, comme les missionnaires se trouvaient génés dans le noviotat des

SA Durival,ibid., p. 169 et 170; l’ouvr. de M. Noël, t. I p. 242 et 243. : |

Jésuites, le roi fit construire, pour les loger, un bâtiment vaste et de bon goût, qui renferme maintenant le grand séminaire du diveèse de Nancy (1). Sn Ge prince n’était pas uniquement occupé du bien spirituel de ses sujets ;. il cherchait encore, et avec empressement, les moyens d'augmenter leur prospérité, Il regarda comme un des plus effieaces de procurer aux enfants du peuple une instruction convenable; « Voulant, dit-il, étendre ses soins sur les enfants « pauvres de ses États, et pourvoir, en même temps, à la cor- « rection de ceux dont le libertinage pourroit tendre au « déshonneur de leurs familles, et prévenu des progrès que fai- « Soient, dans ce genre, les Frères des Écoles chrétiennes et « Charitables établis dans plusieurs villes de France », il traita avec ces derniers qui, moyennant une somme de trente-trois mille livres tournois une fois payée, et la cession de l’ancienne maladrerie de Maréville, reconstruite, sous le règne de Léopold, et transformée en manufacture et en renfermerie, s'engagèrent à fournir sept Frères aù moins, et plus s’il était nécessaire, pour diriger la maison de correction de Maréville, et enseigner gratuitement « aux pauvres enfants mâles des trois paroisses de « la ville neuve de Nancy et des faubourgs...:., à lire, écrire « chiffrer, l'orthographe, les quatre premières règles de l’arith- « métique, et-la religion, suivant le catéchisme du diocèse, le &« tout conformément à la méthode de leur Institut ». Les interêts de li somme de trente-trois mille livres étaient insuffisants pour l'entretien de deux communautés; mais on accorda aux Frères l’autorisation d'ouvrir un noviciat à Maréville et d'y recevoir les pensionnaires que leurs parents y enverraient; on promit de leur payer annuellement une somme de trois cents livres pour la nourriture de chaque individu enférmé en vertu d’une lettre de cachet; on leur abandonna les revenus de la

. (E).V. Recueil des fondations et établissements faits par le Roi de Pologne, etc., p. 1-18 ot 188-190.

maladrerie ; enfin, la fondation du roi fut considérablement augmentée par la générosité de divers ecclésiastiques, et notamment de l’abbé de Bouzey, qui donna cinquante-huit mille livres, tant pour accroître le nombre des Frères, que pour l'achèvement des constructions et pour la fourniture des livres, papier, plumes et encre à trois cents écoliers appartenant aux familles les plus malheureuses (1).

Une autre fondation extrêmement utile, à laquelle le roi prit part, fut celle du baron de Meszeck pour l'opération de la taille. Léopold avait, comme nous l'avons dit, confié la chaire d’anatomie créée dans l’Université de Pont-à-Mousson au célèbre Denis Rivard, qui, chaque année, se rendait deux fois à Lunéville et taillait gratuitement les personnes travaillées de la pierre. Le baron acheta le domaine de Chanteheu et le céda à l'hôpital de Lunéville, à condition que l’on y recevrait et que l’on y tra terait les malades destinés à subir l'opération, et Rivard, dont les services ne finirent qu'avec la vie, laissa d'excellents élèves, qui en ont formé d’autres, à leur tour (2).

Stanislas, après avoir visité Plombières, agrandit les bAiinents des thermes, en améliora l’administration et fonda douze lits, pour autant d’indigents, qui devaient, tous les ans, aller à Plombières, y séjourner et retourner chez eux, sans être obligés à faire la moindre dépense; et, comme chaque malade ne prend ordinairement les bains que pendant trois semaines, il en résultait que soixante pauvres venaient successivement profiter de la générosité du roi (3).

Il s’occupa, vers la même époque, d’autres établissements religieux ou charitables, qui allaient devenir vraiment indispen-

(1) V. Lionnois, ibid., t. 1, p. 317-320; Mémoire historique, statistique et médical sur l'asile d'aliénés de Maréville, par M. Archambault, dans los Mém. de l'Acad. de Stanislas pour 1847, p. 415 et suiv.

(2) V. Rec. des fondat., pages 59-62; Durival, ibid., p, 172. (3) V. Rec. des fondat., p. 51-59; Rec. des ord., t. VI, p. 218.

sables; car la misère faisait des progrès effrayants dans notre

patrie. L'hiver de 1739-1740 avait été très-rigoureux ; le ther-

momètre s'était maintenu, pendant quelque temps, à douze degrés au-dessous de zéro, et des voyageurs avaient rencontré la mort dans l’épaisse couche de neige qui couvrait la terre, L'hiver suivant fut également désastreux. Dès le commencement d’octobre, il était tombé beaucoup de neige dans les Vosges ; il y eut ensuite une pluie douce qui dura deux jours et la fondit complètement, et, le 16 octobre, une terrible inondation dévasta les vallées de la Moselle, de la Meurthe, du Madon, et plusieurs autres lieux. Les regains et les chanvres, qui n'étaient pas encore rentrés, ainsi que les planches et les bois de construction entassés dans les ports, furent dispersés par la violence des courants ; des moulins furent détruits ; les salines de Rosières et de Dieuze eurent à souffrir, et, dans cette dernière, les magasins à sel furent envahis par les eaux. Quantité de personnes furent noyées, et les communications se trouvèrent presque généralement interrompues, Les ponts de Saint-Nicolas et de la Neuveville, celui qui conduit de Nancy aux Grands-Moulins, et le pont de Ceintrey, sur le Madon, furent renversés. À Pont-à-Mousson, la Moselle envahit les rues basses, et les habitants, forcés de se réfugier dans les étages supérieurs de leurs maisons, perdirent une partie de leur mobilier. Le dégât fut plus considérable encore à Mirecourt. L'eau s’éleva à sept ou huit pieds dans les rues peu éloignées du Madon, et les bourgeois, qui craignaient de voir leurs demeures s’écrouler, les abandonnèrent, au moyen de nacelles et de radeaux. À Neufchâteau, la Meuse et le Mouzon débordèrent en mème temps, rompirent ou ébranlèrent les ponts, enlevèrent la halle, avec les bestiaux que l’on y avait enfermés, rasèrent quelques maisons, et montèrent jusqu'aux chambres hautes dans les rues les plus enfoncées. Ce déluge local était à peine terminé en Lorraine, lorsque le Barroïis fut à la veille d’éprouver un semblable malheur ; au mois de décembre, l’Ornain

s'enfla au point que l’on eut des inquiétudes pour Ligny, ainsi que pour la ville basse et les faubourgs de Bar, et les eaux causèrent bien des dommages dans les campagnes (1),

Le chancelier avait, malgré la misère des laboureurs et des vignerons, exigé le paiement d’une somme de six cent mille livres pour l'entretien de la cavalerie française cantonnée dans notre pays, et il n’avait pas diminué les autres contributions; il en résulta que beaucoup d'individus ne purent s'acquitter, et l’on commença de toutes part des poursuites contre les retardataires. La Chambre des comptes, touchée de la malheureuse situation du peuple, envoya, le 19 novembre 1740, une députation demander au roi, de la manière la plus respectueuse, l’allégement des charges qui pesaient sur la Lorraine, ruinée par la médiocrité des récoltes, la perte des vendanges, et les « suites d’un hiver tel qu’à peine on en retrouveroit des exemples « dans la mémoire des hommes » (2). La députation de la Chambre fut accueillie avec peu de politesse et n’obtint que des promesses vagues. Sur ces entrefaites, un des conseillers, François-Georges Bagard, eut l’imprudence d'écrire au marquis de Stainville, ministre du grand-duc de Toscane prés la Cour de France, une lettre qui contenait une critique amère de la conduite du chancelier. Cette lettre, qui fut rendue publique par indiscrétion ou à dessein, déchaïîna un véritable orage contre la Chambre. Le 17 mars 1741, M. Bagard reçut une lettre de cachet, par laquelle il était exilé dans le village de La Bresse, Quand on leva les scellés qui avaient été apposés sur ses papiers, on y découvrit les registres des délibérations secrètes de la Chambre des comptes, la minute des remontrances et les projets

(1) | V. Durival, ibid,, P° 174.

(2) V. Très-humbles et très resnectueuses yemontrances de la Chambre des comptes aw Roy. La bibl. publ. de Nancy possède une copie de cette pièce, qui n’a jamais été imprimée.

de plusieurs arrêts, dont le contenu blessa vivement M. de la Galaizière. Stanislas prescrivit d'apporter le tout à Lunéville, fit brûler, en sa présence, la minute des remontrances et les projets d’arrêts et renvoya les registres, avec une lettre du chancelier, qui admonestait sévèrement les magistrats. Ceux-ci furent contraints de rendre un arrêt constatant la remise des registres, de faire transcrire la lettre de M. de la Galaizière, et d'admettre un nommé Malcuit, comme conseiller, en remplacement de M. Bagard (1). Ce dernier n’eut la permission de quitter La Bresse et de revenir chez lui qu'après avoir donné sa démission, et, à peine de retour, il vendit ses biens et partit pour la Toscane. La duchesse-douairière, qui l’estimait et avait pour médecin deux de ses proches parents, pria le roi de ne pas le traiter avec tant de rigueur ; mais le prince fut inflexible (2).On s'était attendu à voir la Cour souveraine intervenir; il n’en fut rien ; une animosité sourde, alimentée par des conflits de juridictions régnait entre la Cour et la Chambre des comptes; la première ne témoigna aucun déplaisir des humiliations qu’éprouvait la seconde; loin de prendre parti pour M. Bagard, elle condamna, sous la qualification de libelle, la lettre dont nous avons parlé, et elle ordonna, le 18 mars 1741, qu'une copie de cette lettre serait lacérée et brülée par l’exécuteur des hautesœuvres (3).

La fermeté du chancelier ne pouvait rien malheureusement contre l’inclémence des saisons, et le prix des denrées s’éleva d’une manière inquiétante. Les intendants ne laissaient pas enlever les grains pour les transporter des généralités les mieux pourvues dans celles qui l’étaient moins, et tandis que dans certains lieux le pain se vendait à assez bon marché, ailleurs on

(1) Y. à la bibl, publ. de Nancy, le second registre des délibérations secrètes de la Chambre des comptes, fo: 95 et 96.

(2) V. Durival, ibid., p. 175; l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 252-254. (8) V. Rec. des ord., t. VI, p. 265.

ne parvenait à s’en procurer que très-difficilement. Les bourgeois de chaque ville, imitant l'exemple des intendants, voulurent aussi empêcher l'enlèvement des grains et maltraitèrent les individus qui venaient en acheter. Les injonctions de l'autorité furent méprisées, et il y eut des émeutes violentes à Lunéville, à Einville, à Dieuze et à Vézelise. La maréchaussée et les troupes françaises rétablirent l’ordre ; on procéda à de nombreuses arrestations, et on intenta, à cette occasion, une foule de poursuites qui se terminèrent, au rapport de Durival lui-même, par des châtiments rigoureux.

Stanislas, qui était absent au moment de l’'émeute de Lunéville, s’empressa de modérer la sévérité des juges, fit mettre en liberté plusieurs femmes que l’on avait arrêtées comme complices des désordres, représenta aux conseillers d’État la nécessité de prendre quelques mesures pour remédier à la cherte des vivres, et présida, les 2, 3 et 4 juin, différentes séances du Conseil, qui furent consacrées à cet important sujet. La Lorraine et le Barrois furent partagés en un certain nombre de districts, dans chacun desquels se rendit un membre du Conseil, qui procéda ou fit procéder à la visite des greniers, taxa les grains et enjoignit de les conduire successivement au marché, de manière à y entretenir un approvisionnement convenable (1).

La misère obligeait néanmoins beaucoup de Lorrains à émigrer ; les habitants de l’ancien bailliage d’Allemagne, dont le sol est peu fertile, avaient, depuis longtemps, contracté l’habitude d'abandonner momentanément leur pays pour demander ailleurs une existence plus douce au travail, et même parfois à la mendicité, La pénurie qui affligea notre patrie, pendant les premières années du règne de Stanislas, fortifia ces habitudes de vagabondage, et on comprit qu'il était urgent d’y mettre un terme. Un arrêt défendit aux habitants du bailliage d'Allemagne

(1) V. Duriyal, ibid., p. 176.

de passer en pays étranger ; une ordonnance étendit la prohibition à tous les sujets du roi de Pologne,. et un second arrêt enjoignit aux maires et aux officiers des justices seigneuriales de prévenir le procureur-général, quand ils sauraient qu’une personne voulait émigrer, et de faire connaître les noms de celles qui auraient quitté clandestinement leurs demeures (1). Cette envie d’émigrer qui avait saisi tant de Lorrains fut encore sagmentée par les rigueurs impolitiques de M. de la Galaizière à l'égard des contrebandiers, déclarés sujets dès l’âge de quatorze ans aux peines indiquées dans les édits (2), et par les levées de milice, inconnues pendant les règnes de Léopold et François III. Le 20 octobre 1741, Stanislas prescrivit de former six bataillons de milice, forts de six cents hommes chacun. On leur donna les noms de bataillons de Nancy, Sarreguemines, Épinal, Étain, Bar et Neufchâteau, et le roi de France, qui venait d'entreprendre contre Marie-Thérèse la guerre la plus injuste et la plus impolitique, les prit à son service et à sa solde, le 1° février 1742, et régla qu'ils composeraient trois régiments de deux bataillons chacun. Ces régiments eurent rang dans la milice française, de même que celui des gardes lorraines dans l'infanterie, et ils portèrent le nom de leurs colonels : MM. de Croix, de Polignac et de Marainville, L'organisation des trois régiments ne fut terminée qu’au mois de juin 17492, et, dès le mois janvier suivant, Stanislas ordonna de créer trois autres bataillons. On les appela Dieuze, Mirecourt et Saint-Mihiel ; Louis XV les reçut également à son service, et ils constituèrent le troisième bataillon de chacun des régiments formés en 1742 (3). Cette levée, intempestive et contraire aux traités, détourna des travaux des à dans un pays où les bras manquaient déjà

(1) V. Rec. des ord., ibid, p. 82 et 259, t. VII, p. 191. (2) V. ibid., t. VIIL p. 50.

(8) V. ibid. t. VI, p. 296, t. VII, p. 8.

à l’agriculture, cinq mille quatre cents jeunes gens, dont la plupart périrent sur les champs de bataille ou dans les hôpitaux ; mais ce ne fut pas tout ; la nécessité de tenir les cadres au complet contraignit à faire des appels réitérés. Quantité de recrues furent incorporées dans la milice au mois de mois de mai 1743. Le 30 jauvier suivant, on tira des trois régiments dont il s'agit près de deux mille hommes d'élite pour composer le régiment Royal-Lorraine, qui eut trois bataillons de six cent cinquante hommes chacun, et qui, sous la conduite de son colonel, le comte de Mareil, fit les campagnes de 1744, 1745 et 1746, pendant lesquelles il perdit beaucoup de monde. Afin de combler les vides que la création de ce corps avait fait dans la milice, Stanislas prescrivit d'appeler dix-neuf cent cinquante hommes ; et, pour prévenir les murmures des paysans et des habitants des petites villes, on soumit, pour la première fois, au recrutement les bourgeois de Nancy, de Lunéville et de Bar-le- Duc (1).

La manière dont il s’opérait le rendait encore plus onéreux et plus vexatoire. Pour conserver son fils, il fallait qu'un laboureur eût au moins deux charrues ; les hommes mariés et même les pères de famille n'étaient pas toujours exempts ; les remplacements n’étaient que difficilement autorisés ; chaque communauté devait un certain nombre de miliciens ; elle en était responsable ; elle était obligée de fournir un autre soldat pour tenir lieu de celni qui désertait ou disparaissait ; elle payait vingt et une livres pour l'habillement. de chacun des hommes qu’elle avait donnés; enfin, on imposa sur les deux duchés une contribution spéciale Pour subvenir aux dépenses de l’équipement (2).

Malgré les sacrifices que faisaient la Lorraine pour une que-

(1) V. Durival, ibid., p. 180 et 188.

(2) V. Rec. des ord., t. VI, p. 300.

relle qui n'était pas la sienne, elle se trouva complétement dégarnie de soldats. Quoique Louis XV eût violé les promesses que l'empereur Charles VI avait autrefois reçues de lui, il se flatta de voir respecter la neutralité d’un pays dont il avait pris les troupes à sa solde, et il en retira les régiments qu’il y avait entretenus jusqu'alors. Celui de Foix quitta Nancy, le 1°" mars 1749, et, comme on croyait que la ville ne pouvait se passer de gardiens quelconques, on rétablit, le 6 mars, la milice bourgeoise qui occupa les portes Saint-Nicolas et Saint-Georges, ainsi que la citadelle (1). Mais on se repentit bientôt d’avoir pris cette mesure ; les chefs de la milice enjoignirent aux tambours de battre à la lorraine, et un ordre semblable, donné dans un pareil moment, révéla les intentions peu agréables au ehancelier, qui se hâta de renvoyer chez eux es bourgeois aussi indoeïles (2).

On ne tarda pas à demander à notre pays de nouveaux efforts, Le 1* novembre 1745, Louis XV ordonna avec le consentement de Stanislas, que le troisième bataillon du régiment Royal- Lorraine se rendrait à Pont-à-Mousson pour former le noyau du régiment Royal-Barrois, dont le complétement fut tiré des neuf bataillons de milice, et ce corps était à peine organisé par son colonel, le comte de Gisors, qu’il fut envoyé en Italie. M. de la Galaizière fit une levée de quinze cent trente-huit hommes pour remplacer les miliciens que l’on venait d’incorporer dans le régiment Royal-Barrois, et ceux qui avaient péri (3). Quelques mots de Durival autorisent à croire que leur départ n'eut pas lieu sans résistance; néanmoins, on leva encore treize cent soixante-trois hommes en 1747, et deux mille trois cent qua-

(1) La porte Saint-Jean resta formée.

(2) V. l'ouvr. de M. Noël, t. I, p. 257 et 258.

(3) On en avait déjà levé six au commencement de l'année 1745.

rante-cinq en 1748 (1). Ces divers recrutements et les enrôlements volontaires coùtèrent à la Lorraine près de vingt mille hommes. « Aucune province n’en avoit tant fourni, dit Durival, « dont le témoignage n’est pas suspect ; aussi l'espèce des « miliciables étoit devenue rare, et on voyoit à la suite de nos « charrues des vieillards, des femmes, des enfants. » Heureusement pour notre pays, la guerre ne fut pas extrêmement longue; aussitôt après la signature du traité d’Aix-la-Chapelle (octobre 1748), on licencia les régiments Royal-Lorraine et Royal-Barrois, ainsi que les neuf bataillons de milice, qui servaient à les tenir au complet, et de toutes les troupes recrutées dans notre patrie on ne conserva que le régiment des gardes lorraines, dont le premier et letroisième bataillons étaient composés de Lorrains(2). Ce licenciement, qui eut lieu en novembre et en décembre 1748, rendit à l’agriculture un grand nombre d'hommes robustes ; mais ce ne fut pas pour longtemps, et, dès le mois d'avril 1750, on appela six nouveaux bataillons de milice, et l'on en tira six compagnies de grenadiers, qui, réunies à deux autres compagnies venues de Metz et d'Alsace, formérent un régiment, dont le chevalier de Chabrillant fut nommé colonel (3). | Pendant que nos ancêtres versaient leur sang pour la défense des prétentions injustes de Louis XV, M. de la Galaizière, fidèle aux instructions du cabinet de Versailles, continuait à faire disparaitre les monuments qui rappelaient l'indépendance de la Lorraine. On démolissait l’église Saint-Jacques de Lunéville, dont la destruction avait, il faut le reconnaître,été résolue sous le règne de François III, et Durival rapporte que les bourgeois

o Y. Durival, ibid., p. 190, 191, 193 et 195, En 1747, on tira encore de la milice les éléments du troisième Aiton des gardes lorraines.

(2), V. idem. ibid., p. 197. Le troisième bataillon n'avait été formé qu'au mois de septembre 1747.

(8) V. idem, ibid., p. 202.

ne pouvaient s'empêcher de murmurer en voyant anéantir les tombeaux de leurs pères (1). La collégiale Saint-Georges eut bientôt le même sort. La Primatiale était à peu près terminée, lorsque dans les premiers jours d’avril, l'architecte annonça

-que la poutre principale de la primatiale provisoire était pourrie, .

et les chanoines, saisis d’une terreur panique, décidèrent qu'ils entreraient dans la nouvelle église le 1* novembre, et qu’en attendant ils célébreraient leurs offices dans l’église des Tiercelins, où l’on porta processionnellement le Saint-Sacrement et la chässe de saint Sigisbert, dès le cinq mai. On reprit alors le projet d’unir les chapitres de Saint-Georges et de la Primatiale, et Stanislas signa, le 10 septembre 1742, des Lettres-Patentes, dans lesquelles il dit que, après avoir considéré « combien il est difficile que le service soit fait avec la dignité

et l'édification désirables dans les deux chapitres séculiers de

« sa bonne ville de Nancy, soit par le mauvais état des églises « et autres bâtiments actuellement à leur usage respectif, soit « par le petit nombre de sujets dont l’un et l’autre se trouvent « composés, il n’a pas trouvé de meilleur moyen, parmi ceux « qui lui ont été proposés, pour remplir les vues louables de « ses prédécesseurs, fondateurs desdits chapitres, que de réunir « ceux-ci, en les fixant dans la nouvelle église primatiale et

« dans les bâtiments en dépendant ». Les dignités de la collégiale

Saint-Gorges étaient supprimées, mais les prêtres qui en étaient pourvus devaient les conserver jusqu’à leur décès. Le roi régla que, aussitôt après l'extinction des dignités, les biens des deux

collégiales se confondraient en une seule mense, et que le cha-

pitre de la primatiale serait formé du primat, du grand-doyen, du chantre, de l’écolâätre, de vingt-un chanoines, de deux souschantres, de huit chapelains ou vicaires et d’un sacristain. On transporta dans la Primatiale une partie du mobilier de

(1) V. idem, ibid., p. 191 et 192.

Saint-Georges, et l’église ellezmême fut abandonnée au Conseil de ville, comme comprise dans l’ascensement de l’ancien palais ducal. On la transforma d’abord en magasin à blé ; mais, l’année suivante, on résolut de la démolir, pour élever sur son emplacement les cuisines du palais construit à l'extrémité septentrionale de la Carrière.

Le grand-duc de Toscane, informé de ce projet, demanda que les restes des ducs de Lorraine qui reposaient encore dans la nef fussent exhumés et déposés dans le caveau de la chapelle ducale. Le baron Charvet, dont nous avons déjà parlé, fut délégué par François II, pour le représenter dans cette circonstance. Le 4 février 1743, assisté de l'abbé de Bouzey, granddoyen de la Primatiale, et de l’abbé Willemin, que l’on avait appelé à cause de sa réputation d'érudit, le baron se rendit dans la collégiale, et là, en présence de l’abbé de Vence, ancien prévôt, et de l’abbé de Ravinel, ancien chanoine de Saint-Georges, on procéda à la reconnaissance des sépultures princières. On trouva d’abord plusieurs petites urnes, dans lesquelles on avait enfermé, sous le règne et par les ordres de Léopold, les os de Charles IL; de sa femme, Marguerite de Bavière ; de Jean Il; de Marie de Bourbon, son épousé, et de Nicolas, leur fils; des cercueils en plomb récouverts eh chêne et contenatit les corps de Henri II et de Marguerite de Gonzague; enfin, des boîtes en plomb renfermant les cœurs et les entrailles dé ce duc et de sa femme, ainsi que les entrailles de Charles-le-Témérairé. On transporta les urnes, les boîtes et les cercueils dans l’église des Cordeliers, où ils furent reçus par Ie P. Joseph Labarthe, ex-provinicial, par lé P. Joseph Breton, gardien, et par la com muñauté, et, uprès la récitation dés prières d’üsäge, on descendit le tout dans le caveau de la chapelle ducale (1). |

(1) V. Lionnois, ibid., t. III, p.275 et 276; L'insigne église

collégiale Saint-Georges, par M. H. Lepage, dans le Bulletin de la Société d’Arch. lorr., t. I, p. 169-171 ot 190-192,

Les Lorrains se consolaient de tant de mesures odieuses, en se berçant de l'espérance de revoir bientôt les fils de Léopold. La guerre que Louis XV et ses alliés avaient entreprise, pour dépouiller Marie-Thérèse, n'avait pas eu le succès qu'ils s'en étaient promis. Le maréchal de Broglie, trop faible pour lutter contre l’armée autrichienne commandée par le prince Charles de Lorraine, avait, non sans peine, opéré sa retraite sur le Rhin, abandonnant au courroux de la reine de Hongrie le malheureux électeur de Bavière, qui était parvenu, comme on sait, à se faire élire Empereur, et qui fut obligé d’accepter, le 27 juin, un traité par lequel il renonçait à toute prétention sur l'héritage de Charles VI; s’engageait à demeurer neutre, répondait de la neutralité de l’Empire et laissait la Bavière en dépôt, entre les mains de Marie-Thérèse, jusqu’à la conclusion de la paix. Le jour même où l'Empereur signait ce traité, le maréchal de Noailles perdait la bataille de Dettingen, et la vallée du Rhin devenait le théâtre de la guerre. La nouvelle des revers essuyés par l’armée française inspirait en Lorraine, il faut bien l'avouer, un sentiment tout autre que le chagrin et l’effroi. On fit circuler des proclamations et des écrits, dans lesquels on excitait nos pères à s’armer, à se réunir et à se déclarer en faveur du prince Charles, dont les troupes allaient, disait-on paraitre au premier moment. Cette manœuvre n’eut pas le résultat qu’en attendaient ses auteurs; personne ne remua et on se contenta de faire des vœux en faveur de la reine de Hongrie. On n’eut pas pas néanmoins la prudence de les tenir assez secrets, et le maréchal de Belle-Isle conseilla de tirer de notre pays les ressources qu’il aurait offertes, le cas échéant, à une armée étrangère. M. de la Galaizière et M. de Creil, intendant de la généralité de Metz, eurent une entrevue à Belleville, le 27 juillet, et on imposa à la Lorraine et au Barroïs une réquisition de deux millions trentecinq mille rations de foin et de paille. On répartit ces rations sur les communautés, qui eurent ordre de les conduire à Sche-

lestadt. « Les voitures étant arrivées presque en même temps, « dit Durival, ne purent être déchargées, ni les conducteurs « expédiés assez tôt; ce fut une confusion, des vexations et des

« pilleries horribles; on n’eût pas été traité plus mal par

« l'ennemi (1). » Louis XV craignit lui-même que de pareilles violences ne fussent plus nuisibles qu'utiles à sa cause, et enjoignit de châtier les employés qui seraient trouvés coupables ; quelques-uns furent exécutés, mais leur supplice ne calma pas l'indignation des Lorrains. |

On ne s’était pas contenté de leur demander plus de deux millions de rations de fourrage. On exigea encore une fourniture de bois de chauffage; on frappa les deux duchés d’une forte contribution, destinée à acquitter les dépenses qu'entrainait la reconstruction de l'enceinte de Bitche, et on les contraignit à approvisionner cette importante forteresse (2), qui semblait menacée d’un siége prochain. Le prince Charles n'était pas néanmoins parvenu à passer le Rhin. Le cours en était gardé par l’armée vaincue à Dettingen, et par une autre armée cantonnée dans la partie méridionale de l’Alsace, et dont le maréchal de Coligny venait de prendre le commandement; mais le fleuve pouvait être franchi au moment où on s’y attendrait le moins; et, d'un autre côté, le baron de Mentzel s’avançait rapidement à travers le Palatinat et l'électorat de Trèves, avec une horde de Hongrois et de Croates, dont l’indiscipline inspirait partout de justes appréhensions. Il publia deux manifestes, datés de Kreutznach et de Traerbach, et continua sa marche vers la Sarre, qu’il traversa, le 21 août, dans les environs de Reling. Cette nouvelle arriva le surlendemain à Lunéville, où elle

(1) Ibid., p. 180. | (2) V. idem, ibid., p. 176, 180 et 181.

répandit la consternation (1); il n’y avait pour ainsi dire pas de

troupes françaises dans notre pays, et Stanislas se croyait sur le point d’être enlevé par les hussards de Mentzel, ou par les partis lorrains que l’on s'attendait à voir se former dans divers lieux. La reine de Pologne quitta sa résidence le 24 août et rejoignit Stanislas, qui se tronvait dans le nouveau château de la Malgrange, où il délibérait, avec le chancelier et les membres du Conseil d’État, sur les mesures qu’exigeaient des circonstances

aussi critiques. Le séjour de la Malgrange n'ayant pas paru assez

sûr, le roi et la reine s'établirent à Nancy, le premier dans les restes du vieux palais, la seconde dans l'hôtel du primat. On apprenait, chaque jour, quelque nouvelle course des soldats de Mentzel; mais M. de Bercheni, qui occupait Sarreguemines avec de la cavalerie, les tenait en échec et ne leur permettait pas de pénétrer dans le cœur de la Lorraine. M. de Bercheni se posta ensuite auprès de Bitche et fut remplacé, à Sarreguemines, par un corps français qui s’était réuni à Verdun, sous les ordres

du duc d'Harcourt. Le comte Maurice de Saxe, qui devait être

nommé maréchal de France l’année suivante, prit le commandement des troupes assemblées dans les lignes de Wissembourg. On commençait à se rassurer un peu, lorsque, dans les derniers jours de septembre, le prince Charles fit les préparatifs néces- saires pour franchir le Rhin. La bonne contenance des Français l’engagea à renoncer à son projet, le 27; mais trois jours après, il se présenta derechef et ne disparut qu’en menaçant de revenir encore. Pendant la nuit, on apercevait distinctement des feux allumés, sur le Donon et sur le sommet de plusieurs autres montagnes, par les paysans vosgiens, qui voulaient, de cette manière, révéler aux Autrichiens qu’ils trouveraient au-delà du

(1) Les Chanoïnesses de Bouxières se réfugiôrent à Nancy avec la châsse de saint Gauzlin.

fleuve des partisans et des secours. Le ministère français fut instruit de cet évènement, et M. d’Argenson, secrétaire d’État de la guerre, prescrivit une enquête, dont les résultats ne furent pas rendus publics. On se contenta de déclarer que les feux observés sur les montagnes étaient des signaux placés par les membres de l’Académie des sciences qui dressaient la carte dite dé Cassini: fable mal imaginée et dont chacun connaissait la fausseté en Lorraine. La haine de nos ancêtres contre les Frariçais n’était que trop notoire; assoupie pendant les règnes de Léopold et de François III, elle avait été ravivée par l’imprévoyante administration de M. de la Galaizière, et le chancelier craignit longtemps une explos'on. Une chose diminua cependant un peu l'enthousiasme qu’inspiraient à beaucoup de Lorrains les succès du prince Charles. Le baron de Mentzel, qui était maître de presque toute la vallée de la Sarre, autorisait ses soldats à y vivre comme en pays conquis. Il avait enjoint à M. de Barst, prévôt de Siersperg, de lui payer trente-deux mille florins et de faire conduire dans son camp quatre-vingt-sept mille rations de fourrage. On ne lui répondit pas, et, au mois d'octobre, il permit de piller le comté de Bitche et la prévôté de Schaumbourg, à l'exception de l’abbaye de Tholey. Blessé près de Landau, il avait été contraint de se retirer à Deux-Ponts; il mourut : bientôt, et les Hongrois s’éloignèrent, après avoir remis en liberte le prévôt de Schaumbourg (1). M. de Bercheni leur donna la chasse et en prit quelques-uns, mais on ne put atteindre les chariots sur lesquels le butin avait été chargé. Stanislas envoya M. de Béla représenter au duc d’Aremberg, un des généraux de ” Marie-Thérèse, que la neutralité de la Lorraine avait été reconnue par les puissances européennes, et demander une indemnité

(1) On dit que plusieurs Lorrains les suivirent et s’enrôlèrent dans les troupes de Marie-Thérèse.

pour les ravages que Mentzel avait commis dans la vallée de la Sarre. Le duc s'empressa de désavouer, au nom de sa souveraine, la conduite de ce chef de partisans ; toutefois on ne restitua rien de ce qu’il avait enlevé.

Le prince Charles, jugeant que la saison était —. avancée pour songer à quelque grande entreprise, partit à son tour, et le roi de Pologne, délivré de toute crainte, revint à Lunéville, avec la Cour, le 19 octobre. Les habitants de cette ville, pour lesquels la présence du prince était une source de richesses, le reçurent, au rapport de Durival, avec des cris de joie indicibles. La reine ne rentra dans son palais que le surlendemain, et les principaux bourgeois avaient formé une compagnie de cavalerie qui lui servit d'escorte (1).

Réinstallé dans son château, Stanislas consacra les loisirs que lui laissait l’administration à la composition d’un écrit destiné à glorifier la politique de son gendre, qui venait d’être attaqué très-vivement dans un factum intitulé: Ce qu’il faut faire. L’écrit du roi de Pologne avait pour titre: Lettre d’un Suisse à son correspondant en Hollande; cette lettre offre quelques considérations remarquables, mais la cause était trop mauvaise pour être défendue avec avantage, et les raisonnements de Stanislas ne firent aucune impression. Louis XV comprenait bien qu'il fallait autre chose que des apologies pour préserver ses frontières, et l’on prépara, pendant l'hiver, ce qui était nécessaire pour pousser la guerre avec vigueur, au retour de la belle saison. Le maréchal de Coigny reçut le commandement des

troupes stationnées en Alsace, en Franche-Comté et dans le temporel de Metz. Le roi de Pologne lui donna, le 4 décembre, toute autorité sur celles qui occupaient la Lorraine et le Barrois,

(1) V. Durival, ibid. p. 181 et 182; AU de M. Noël, t. E, p: 258 et 259.

et dont il semblait, en qualité de souverain indépendant, regardé comme le chef direct. On avait reconnu la faute que l'on avait commise, l’année précédente, en laissant notre pays presque complétement dégarni, et, vers la fin de l’autoinne, on y envoya divers régiments, entre autres celui des gardes lorraines, qui vint tenir garnison momentanément à Lunéville.

L'hiver se passa tranquillement, et nous n’avons à mentionner qu’un violent incendie qui se déclara, le 14 janvier 1744, dans la demeure du roi, et détruisit en peu d'heures une aile extérieure du château, voisine du canal. Les appartements du chancelier et de quelques grands dignitaires se trouvaient dans cette aile, et l’on ne réussit pas même à sauver complètement leur riche mobilier (1).

La guerre recommencça avec le printemps, et les agents de la France ne tardèrent pas à observer en Lorraine une fermentation, qui, en cas de revers, pouvait devenir dangereuse ; on prit, en conséquence, différentes mesures pour prévenir tout complot de la part des mécontents, et on renouvela les ordonnances des 29 novembre 1733, 24 mars 1734 et 16 novembre 1739 contre le port d'armes. La défiance du ministère français était arrivée au plus haut point. Plusieurs gentilshommes lorrains servaient cependant avec distinction dans l’armée française, et on doit nommer ici Louis-Antoine marquis de Beauvau-Fléville, qui fut tué, le 23 juin, à l'attaque du chemin-couvert d’Ypres, et fut très-regretté de Louis XV (2).

La nouvelle de la mort du marquis parvint à Lunéville le 29, et, quatre jours après, un courrier du maréchal de Coigny annonça que le prince Charles avait traversé le Rhin à Spire, le

() V. Durival, ibid., p. 182 et 183.

(2) Alexandre de Beauvau, marquis de Craon, périt, l’année suivante, sur le champ de bataille de Fontenoy, à la tête du régiment de Hainaut, dont il était colonel. |

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1°" juillet, avec quatre-vingt mille combattants. On apprit, les jours suivants, qu'il s'était emparé des lignes de Wissembourg et avait repoussé les troupes du maréchal, trop faibles pour opposer une résistance efficace. La cavalerie légère du prince se répandit de tous côtés, et les partisans de l’ancienne Maison ducale firent circuler un manifeste de Marie-Thérèse, où on lisait que, si Dieu accordait la victoire à l’armée autrichienne, François III viendrait reprendre possession de la Lorraine; que

la France ne pouvait légitimement garder ce pays, pour l’acqui-

sition duquel elle n’avait donné aucun équivalent ; attendu que la Toscane n'avait jamais appartenu à cette puissance, et que d’ailleurs l’héritage des Médicis était revendiqué par différentes familles princières. Ce mamifeste produisit un certain effet, et on vit, comme en 1743, des feux allumés sur les montagnes, dans les environs de Saint-Dié, pour annoncer aux Autrichiens que l’on se préparait à les seconder.

La peur gagna encore la Cour de Lunéville ; la reine partit pour Meudon, le 6 juillet, et le roi prit le chemin de Metz, où il comptait demeurer jusqu’à ce que tout danger eüt disparu. M. de Ja Galaizière avait fait mille efforts pour retenir Stanisias dans ses États, car il craignait que cette espèce de désertion n’encourageât les individus malintentionnés à tenter un coup de main ; et, quand il vit que ses représentations étaient inutiles, il voulut au moins arrêter, de concert avec les généraux français, les mesures qu’il jugeait les plus convenables pour mettre la Lorraine à l'abri d’une invasion. On éleva précipitamment des fortifications de campagne dans le voisinage des routes qui menaient vers le plat-pays à travers la chaine des Vosges ; on envoya des fusils dans les salines pour armer les ouvriers, que l'on regardait comme en état de se défendre contre les attaques de la cavalerie légère ; on enleva les douze canons de fonte

placés derrière le château de Lunéville, ainsi que les armes

déposées dans l'arsenal de Nancy ; le 31 juillet, on embarqua

au Crône quarante-deux pièces d'artillerie, que l’on transporta à Metz; enfin, les subdélégués, qui remplissaient les fonctions des sous-préfets actuels, eurent ordre de faire conduire quatrevingt-cinq mille rations de fourrage à Sarre-Louis, Bitche, Sarreguemines, Bouquenom et Fénétrange, et le chancelier écrivit aux receveurs des finances de tenir compte aux commu nautés, sur leurs impositions, de la réquisition dont elles venaient d’être frappées, en payant trente sous de France le quintal de foin (1).

Les nouvelles que l’on reçut après le départ de la reine furent d’abord favorables ; le maréchal de Coigny avait repris les lignes de Wissembourg ; mais, peu de jours après, les Autrichiens le forcèrent de rechef à reculer, envahirent la Basse- Alsace et s’emparèrent de Haguenau. Le 12, une troupe de hussards, parut devant le fort de Bitche, et leurs chefs demandèrent au prieur de Stulzbronn un certificat constatant leur arrivée. Profitant, avec habilité, de l’éloignement du maréchal de Coigny qui s'était retiré derrière la Zorn, le prince Charles se disposait à attaquer Saverne, où le marquis du Châtelet s'était enfermé avec quinze cents hommes seulement, et à pénétrer dans la Lorraine allemande, On sentit l’imminence du péril, et M. de Nadasti fut détaché avec un corps de six mille soldats pour renforcer la garnison de Saverne, pendant que les troupes du duc d’Harcourt se postaient sous le canon de Phalsbourg, qui commande la route d’Alsace, Néanmoins, c'était là

de faibles barrières contre une armée victorieuse, et le prince

Charles se croyait tellement sûr de rentrer dans son patrimoine, qu'il écrivit à Stanislas, dont il ignorait le départ, pour l’inviter à ne pas abandonner Lunéville, l’assurant que l’on aurait pour lui et pour la reine tous les égards imaginables, et que lui,

(1) V. Rec. des Ord., t. VIL, p. 48.

RSS

prince Charles, logerait dans le petit château qu’il avait fait constrüire sur ses propres plans.

__ I présumait trop de son bonheur. La roi de France, qui,

à l'ouverture de la campagne, avait pénétré dans les Pays-Bas autrichiens à la tête de cent mille hommes, avait, en apprenant les succès du prince Charles, confié au maréchal de Saxe le soin de défendre les villes conquises et de couvrir la frontière de la Flandre, et s'était mis en marche, avec la moitié de l’armée, pour délivrer l’Alsace de la présence de l'ennemi. Les troupes gagnèrent le Verdunois'et le pays messin dès les premiers jours du mois d'août, et le 3 les gardes françaises et les gardes suisses campaient devant Metz. Louis XV entra lui-même dans cette ville le lendemain. Stanislas, instruit des projets de son gendre, avait quitté Metz, depuis plusieurs jours, afin de faire préparer ce qui était nécessaire pour la subsistance de tant de monde. Il était à Nancy le 23 juillet, à Lunéville le 25, et le 31 à la Malgrange. Louis avait prescrit de diriger l’armée vers Saverne,

par Sarrebourg et Phalsbourg, lorsqu'il reçut des dépèches du duc d’Harcourt, annonçant que le prince Charles paraissait vouloir se porter vers la Haute-Alsace, après avoir préalablement essayé de rejeter sur Strasbourg ou vers les montagnes les troupes du maréchal de Coigny. Ces nouvelles obligèrent le roi à modifier ses plans, et il décida que l’on traverserait la Lorraine, en marchant du nord-ouést au sud-est, et que l’on entrerait en Alsace par la gorge de Schirmeck, afin de pouvoir rejoindre le maréchal, avant que ses troupes eussent été écrasées par l'ennemi. Stanislas, qui avait formé sur la route de la Lorraine allemande les magasins de vivres et les dépôts de fourrage réclamés par le secrétaire d’État de la guerre, se disposait à partir pour Metz, le 5 août; mais, sachant que les projets du monarque étaient changés, il. resta chez lui, pour faire refluer sur le chemin de Saint-Dié les vivres et les fourrages accumulés dans la Lorraine allemande, et pour surveiller lui-

mème les préparatifs des fêtes magnifiques qu’il voulait offrir à Louis XV, lorsqu'il passerait à Nancy et à Lunéville.

Le 9, on annonça à Stanislas que le roi était tombé malade la veille ; le 10, la maison militaire, qui était déjà parvenue à Saint-Dié, eut ordre de s’y arrêter; le lendemain, on renvoya dans les villages les chevaux que l’on avait mis en réquisition, et, le 12, les bureaux du ministère de la guerre rétrogradèrent de Lunéville sur Metz. La maladie du roi, dont sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, et le duc de Richelieu essayèrent d'abord de dissimuler la gravité, était une fièvre putride trèsmaligne. Louis XV, docile aux conseils de M. de Fitz-James, évêque de Soissons, renvoya la duchesse et reçut les derniers sacrements ; et Stanislas, qui était venu habiter momentanément la maison de la mission royale, afin d’avoir plutôt des nouvelles de son gendre, invita les curés et les communautés religieuses de Nancy à faire des prières publiques pour le rétablissement du prince, On apprit enfin qu’il était hors de danger,le 16 août. La reine et le dauphin arrivèrent à Metz, et Stanislas, charmé de savoir Louis XV en voie de guérison et réconcilié avec son épouse, fit chanter un Te Deum dans la Primatiale. Il y eut à Nancy des salves d'artillerie, des feux de joie, des illuminations; Durival assure même que les bourgeois s’y prêterent « de très- « bonne grâce », et l’évêque de Toul enjoignit de chanter un autre Te Deum dans toutes les églises du diocèse, le dernier jour du mois d’août,

La reine de Pologne était revenue de Meudon, quatre jours auparavant. La Lorraine était alors en sûreté,et le prince Charles, profitant du trouble que la maladie de Louis XV avait répandu parmi ses ministres et ses généraux, avait repassé le Rhin, le 23 août, sans avoir été entamé et s'était dirigé rapidement vers la Bohème, que le roi de Prusse avait envahie à l’improviste, et sans déclaration de guerre.

Le mois de septembre fut consacré tout entier à des fêtes et à

des réjouissances, et le château de Lunéville abrita, successivement, nombre de princes et de grands seigneurs français. Stanislas, en revenant l’'habiter, le 8 de ce mois, y amena avec lui la duchesse de Chartres et la princesse de Conti, sa mère. Le duc de Chartres y était le lendemain, et le dauphin le 21. 11 s'était détourné pour visiter la saline de Rosières. ‘Le 22, cet excellent prince se fit voir au peuple sur un des balcons du palais et jeta de l’argent à la multitude, Il partit le 23 pour Versailles, mais ses sœurs, M"** Henriette et Adélaïde, le remplacèrent, dans l'après-midi du même jour, et furent accueillies par deux cents jeunes filles vêtues de blanc et portant des écharpes bleues. Marie Leckzinska arriva le 28, et Louis XV le lendemain. Le château était splendidement illuminé, et, pendant les trois jours que le roi y demeura, Stanislas n’omit rien de ce qui pouvait rendre agréable le séjour de Lunéville; la reine y resta même jusqu’au 7 octobre, et son père la reconduisit ci ne la quitta que dans la capitale du Barrois.

Louis XV, à peine rétabli, avait résolu d’assiéger la ville de Fribourg en Brisgau, qui appartenait à Marie-Thérèse. Après avoir passé en revue la gendarmerie dans la plaine de Chanteheu, le 2 octobre, il était parti pour Strasbourg, d'où il se dirigea vers la Haute-Alsace, afin de rejoindre à Neuf-Brisach sa Maison militaire, qui avait pris des cantonnements en Lorraine, en attendant la guérison du monarque. Le 23 septembre, les subdélégués des Vosges avaient reçu l’ordre de lever et d'envoyer en Alsace trois mille paysans robustes, pour servir de pionniers au siêge de Fribourg, nouvelle infraction à la neutralité dont Stanislas entendait réclamer le bénéfice en faveur de ses États, Le siége ne fut pas long; la ville capitula le 1° novembre, et le roi retourna aussitôt à Versailles. Les trois mille pionniers, que l’on avait, après la reddition de Fribourg, chargés de démanteler les fortifications de Vieux-Brisach, furent congédiés dans les : premiers jours de novembre, et remplacés par quinze cents

paysans tirés des prévôtés d’Épinal, Arches, Saint-Dié, Châtel et Bruyères ; ct ces derniers ne furent licenciés qu'après la démolition des remparts de Brisach et la capitulation des châteaux de Fribourg, qui se rendirent seulement le 25 novembre (1).

Tant que le prince Charles était resté dans le voisinage de la Lorraine, la duchesse-douairière s’était trouvée dans la position le plus difficile. Princesse de la Maison de Bourbon, elle ne devait pas applaudir aux revers de la France, et, d’un autre côté, son intérêt et sa conscience ne lui permettaient pas de demeurer spectatrice indifférente d’une lutte dont l'issue pouvait avoir pour résultat Ja ruine de sa famille. Les gentilshommes et les anciens serviteurs de son mari et de son fils affluaient au château de Commercy pour la complimenter, mais elle refusait de les accueillir et tâchait de conserver au moins l'apparence de la neutralité (2). Élisabeth-Charlotte d'Orléans touchait alors à la fin de sa carrière. Au mois de juillet 1743, et à la suite d’une fête brillante donnée à la noblesse des environs, elle avait été frappée d’apoplexie; on crut d’abord qu’elle ne se revèlerait jamais ; cependant la force de son tempérament la sauva, et, à la grande satisfaction dés habitants de Commercy, elle recouvra bientôt une partie de ses forces. Au mois de novembre 1744, il y eut encore dans le château des réjouissances, et un festin auquel s’assirent sept ou huit cents convives; mais, le 23 décembre, une seconde attaque enleva la duchesse dans quelques heures. Le lendemain, ses entrailles furent portées dans l’hôpital Saint-Charles (3); son cœur fut déposé dans la collégiale, et le corps resta dans la chapelle du château jusqu’au 16 février

UN Durival, ibid., p. 183-186; l’ouvr. do M. Noël, t. I, p.

(2) V. l'ouvr. de M. Noël, ibid., p. 263 et 264. (8) De Commercy.

1745. On célébra, ce jour-là, un service dans la collégiale, magnifiquement décorée par Girardet. L'évèque de Toul voulut officier lui-même, assisté des abbés de Riéval, de Saint-Benoïit-en-Voivre, de Sainte-Marie-au-Bois et de Saint- Léopold de Nancy; l’oraison funèbre fut prononcée par le Père Aubert, de la Compagnie de Jésus, et, deux jours après, le cercueil fut conduit à Nancy et descendu dans le caveau ducal (1). __ He.

La princesse Charlotte, qui avait continué de résider à Commercy, afin de présider elle-même aux funérailles de sa mère, partit le 2 mars, et quoiqu'elle füt abbesse de Remiremont, elle ne fit, ponr ainsi dire que traverser la ville, et elle se rendit à Insprück. Elle avait succédé, le 10 mai 1738, à Béatrix-Hiéronyme de Lorraine-Lillebonne, et Stanislas, qui n’avait pas intérêt à voir cet important bénéfice entre les mains d’une princesse lorraine, avait néanmoins chargé M. de la Galaizière d’assister, en son nom, à l'élection et d'engager les Dames à donner leurs suffrages’ à la fille de Léopold. Cette dernière ne revit jamais son pays natal, et, après la mort de François Ill, elle prit le parti d'aller se fixer dans les Pays-Bas autrichiens, dont son frère, le prince Charles, avait été nommé gouverneur. Elle mourut à Mons, en 1773, et son corps rapporté en Lorraine fut déposé dans le caveau ducal, le 12 décembre, Le 23, il y eut, dans l’église des Cordeliers, un service auquel se trouvèrent presque tous les gentilshommes ; le peuple, ne pouvant entrer dans la nef, trop étroite pour le contenir, se fit un devoir de rester dans la Grand’rue, tant que dura la cérémonie, et l’abbé Bexon composa une oraison funèbre, dont le défaut de temps l’empêcha de donner lecture. Cet empressement des Lorrains ne

(1) I y out dans l’église des Cordeliers un nouveau service, et une seconde oraison funèbre pl fut prononcée, le 10 mars, par le ne V. Histoire de Commercy, par M. Dumont, t. IL, p.

fut pas seulement une espèce de protestation contre le traité qui avait rayé leur patrie de la liste des États indépendants ; il faut y voir encore un hommage aux vertus de la princesse. Éloignée par les événements d’une contrée qu'elle aimait, Charlotte ne l'oublia jamais. Elle ne cessa d’y répandre des bienfaits, et l’on dut à sa munificence la reconstruction de l'hôtel abbatial de Remiremont, où elle dépensa des sommes considérables (1).

Stanislas, qui n'avait entretenu que peu de relations avec la duchesse-douairière, lui rendit les honneurs funèbres auxquels elle avait droit, sans même attendre la notification du grandduc de Toscane. Dès le 4 janvier, il fit prendre le deuil à sa Maison et envoya des lettres de cachet à la Cour souveraine et à la Chambre des comptes, pour lui enjoindre d'assister au service qu'il avait ordonné de célébrer à la Primatiale. Quelques jours auparavant, il avait invité l’évêque de Toul à publier un mandement prescrivant de prier, dans toutes les églises du diocèse, pour l’âme de la duchesse (2).

Le 20 mai, le roi de Pologne visita pour la première fois le château de Commercy et le prit aussitôt en affection. Les bâtiments, les eaux, la forêt, l'aspect général du paysage lui plurent également, et, par ses ordres, on exécuta, pendant les années suivantes, les constructions et les travaux qui firent de Commercy un séjour enchanté. La belle avenue plantée par le prince de Vaudémont menait à un kiosque, soutenu par huit colonnes, et sur les côtés duquel se trouvaient deux galeries élégantes, terminées par des pavillons en pierres de taille, dont l’un servait d'appartement, et l’autre de cuisine. Une fontaine, dont les eaux abondantes formaient une cascade, sortait du soubassement du kiosque et alimentait plusieurs bassins, entourés de chaermilles artistement taillées. Les eaux de la cascade arrivaient

(1) V. Durival, ibid., p. 163, 165 et 188.

(2) V. idem, ibid., p. 187.

en Ce lieu, nommé la fontaine royale, après avoir traversé des bassins creusés devant un autre kiosque. L'architecture et les ornements de celui-ci rappelaient les maisons chinoises, et les baies étaient closes, si l’on peut employer une pareille expression, par de légères nappes d'eau, faisant l'office de stores.

Le château, précéde d'un fer-à-cheval d'un style sévère,

comme celui de l'édifice lui-même, était soutenu, du côté des jardins, par une terrasse richement décorée. Deux rampes fort larges et fort commodes conduisaient dans un parterre, à l’entrée duquel on rencontrait un pont jeté sur le canal et appelé le pont d'eau, parce que les parapets étaient chargés de quatorze colonnes, revétues d’eau et supportant un entablement splendide. Au pied de chacune, on voyait un mascaron versant dans une coquille l’eau qui simulait les colonnes, et, la nuit, des bougies enfermées dans des globes de cristal éclairaient ce pont extraordinaire. Au delà, et dans l’éloignement, on apercevait le château d’eau; pour y parvenir, on cotoyait d'abord une immense pièce d’eau, dite pièce de Neptune, au milieu de laquelle on avait placé la statue de ce dieu menant son char; puis le bord du canal'offrant de charmantes promenades, entre des avenues de charmilles ; puis enfin une seconde nappe d’eau entretenue par trois cascades et huit fontaines sortant de la façade du château. Ce dernier se composait d’un pavillon assez élevé, et de deux ailes, qui dépassaient de beaucoup la largeur de la pièce d’eau; et l'édifice, pour la décoration duquel on avaient épuisé les ressources du style si fleuri du XVIII: siècle, était surmonté d’une terrasse, d’où on jouissait aussi bien que du balcon, de la vue la plus étendue et la plus riante (1). Le courtisan de Louis XV, transporté à Commercy, croyait, pour ainsi dire, se retrouver à Versailles, et les Lorrains contemplaient

(1) V. Hist. de Commercy, par M. Dumont, ibid., p. 842-847; Recueil de Héré, t. II, pl. 2-19.

avec admiration ces jardins, dont Île bosquet de Lunéville, malgré son élégance, pouvait à peine leur donner une idée.

Le château de Commercy ne fut pas le seul monument agrandi et embelli par le roi de Pologne. On a mentionné déjà, deux ou trois fois, le château de la Malgrange ; ce qui a dü étonner, par ce que l'on a dit plus haut que Stanislas avait fait démolir le palais ebauchè par Léopold, et avait employé les matériaux à la construction de la nouvelle église de Bonsecours. Mais, bientôt après, on avait élevé, par ses ordres un autre palais, dont la facade regardait l'avenue actuelle. Il avait quinze fenêtres de largeur et se composait de trois espèces de pavillons réunis par deux corps de logis. À droite et à gauche se développaient deux portiques ou galeries couvertes. Celle de gauche conduisait à un bâtiment qui renfermait la salle à manger et le billard ; celle de droite rattachait le palais à un vaste édifice, formé d’un corpsde logis et de deux ailes, dans lequel se trouvaient la salle des gardes du corps et les logements destinés au grand-aumônier, au confesseur du roi, au maréchal, au grand-écuyer et aux principaux officiers de la Cour. La façade du palais vers l'avenue était entièrement revêtue de carreaux de fayence de Hollande bleue et blanche; ce qui, dit-on, augmentait notablement l'effet des illuminations ; enfin, diverses salles avaient été décorées d'ouvrages en stuc par les frères Mansiaux, que nous aurons l’occasion de nommer. En avant et en arrière du château, on avait tracé d’admirables parterres, au milieu desquels on rencontrait, de distance en distance, des jets d’eau, des bassins derocailles, des kiosques et des cabinets de verdure. Plus loin, entre l'orangerie et la route de Mirecourt était le parc royal, où l’on avait ménagé de larges allées, à l’extrémité desquelles on apercevait Heiïllecourt, Houdemont, Vandœuvre, Nancy et le cours sinueux de la Meurthe. Stanislas séjournait souvent dans cette délicieuse habitation, surtout pendant les chaleurs de l'été. I1 y venait aussi à l’occasion de chacune des fêtes de Îa Sainte Vierge,

parce qu'il avait l’hâbitude de n’en laisser passer aucune sans communier dans l’église de Bonsecours (1); mais bien qu'il fréquentàt de préférence cette dernière, il visitait néanmoins de temps en temps celle d'Heillecourt, qui était la paroisse du château. « On se souvient avec attendrissement, dit Durival, « d’avoir vu plusieurs fois le roi de Pologne, sans gardes, porter « le dais (2) ou en tenir le cordon, à la procession de la Fète- « Dieu d’Heillecourt, avec les seigneurs de sa Cour, le marquis « du Châtelet-Lomont et le maréchal de Bercheni (3). »

Le château de Lunéville eut également sa part dans les travaux d’embellissement entrepris par le roi de Pologne. François Richard, horloger et mécanicien fort habile, né à Gharleroy en 1678, s'était fixé à Lunéville, sous le règne de Léopold, qui l'avait employé à différents ouvrages ; mais ces derniers ne sont rien auprès de ceux qu’il exécuta pour Stanislas. On dressa, près de l’aile gauche du château et non loin de la Vezouze, un immense rocher, sur les quinze plans duquel Richard placa près de trois cents automates. « Sans remuer, lit-on dans une des- « cription contemporaine, ces figures parais“ent animées; et « quand elles sont en mouvement, elles donuent à la vue un « spectacle qui charme et qui amuse. On entend tout à la fois « des concerts d’instrumens, des voix humaines, des cris d’ani-

« maux, des ramages d'oiseaux, le bruit du tonnerre et celui « du canon, qui surprennent en même temps et charment l’ouie,

« celui des sens le plus difficile à contenter (4). » La descrip-

(1) Y. Le Château de la Malgrange, notice historique et des criptive, par M. L. Lallement, passim.

(2) Ce dais, en soie verte avait été donné par Stanislas, Il existe encore.

(3) V. ibid., t. Il, p. 62.

(4) V. La Clef du Cabinet, an. 1758, novembre, p. 321 et suiv. Le musée lorrain possède un ‘beau tableau de Joly qui représente

| le rocher de Lunéville;

— 2hh —

tion d’un ouvrage aussi compliqué ne doit pas entrer dans notre livre, et nous ajouterons seulement que le rocher de Lunéville était probablement le plus complet des travaux de ce genre.

Il est malheureusement impossible de nommer les édifices créés ou embellis par Stanislas sans se rappeler ceux qu ila fait détruire. Ces démolitions faisaient murmurer:; mais il faut avouer, pour être juste, qu'il existait en Lorraine un parti nombreux'toujours prêt à critiquer les projets et les décisions du roi de Pologne; soit parce que l’on ne pouvait, selon ces patriotes aveugles, rien attendre de bon d’un prince étranger à la famille de Léopold ; soit parce que les formes austères et despotiques du chancelier rendaient plus dures des injonctions auxquelles on aurait obéi, sans peine, si elles eussent été concues en termes différents. Parmi les mesures dont il s’agit, nous mentionnerons la construction de la route qui traverse le grand fond de Toul, sur la lisière de la forèt de Haye. Ce passage extrêmement rapide était même autrefois très-dangereux, et les voyageurs redoutaient d'y être dévalisés par des malfaiteurs certains de trouver dans la forèt une retraite assurée. On commença par construire dans la partie la plus basse du vallon un aqueduc, long de trois cents pieds, large de quatre et haut de six, qui permit aux eaux pluviales de s’écouler aisément, et sur l’aqueduc on disposa un remblai, afin que la route pût franchir l’anfractuosité, en conservant le même niveau. Les travaux indispensables furent entrepris au mois de septembre 1745, et, malgré leur utilité, donnèrent lieu à bien des plaintes (1). On feignit de déplorer le sort de beaueoup de cultivateurs obligés de quitter momentanément, leurs demeures pour charrier les matériaux du remblaiï, et lon fit un crime à M. de la Galaizière

(Q) V. Durival, ibid., t. Ï, p. 189.

d’avoir formé une entreprise que l’on aurait portée aux nues si elle avait été exécutée par Léopold.

On n’accueillit pas mieux une déclaration de Stanislas, datée du 27 juin 1746, et qui, interprétant une clause de l’édit du 30 juin 1738, disposait que la discussion générale des biens possédés par le même débiteur, tant en Lorraine qu’en France, aurait lieu devant les juges de son domicile (1). 11 était évident pour toutes les personnes non prévenues que la déclaration, conséquence nécessaire de l’édit de 1738, devait être suivie d’une autre déclaration émanant du roi de France et établissant la réciprocité; mais, comme Louis XV n'avait pas encore signé l'acte, la Cour souveraine, qui n’était pas fâchée de mortifier le

chancelier, ne voulut pas se contenter de la promesse formelle

que renfermait le préambule, et adressa, le 20 juillet, à M. de la Galaizière des remontrances, qui, sous une forme respectueuse, étaient injurieuses pour les deux rois. Stanislas, mécontent, expédia à la Cour, dans le mois de septembre, des lettres de jussion. Les magistrats, alléguant que l'enregistrement devait avoir lieu par les deux Chambres assemblées, et non par la Chambre des vacations, refusèrent de prendre connaissance des lettres avant le 17 novembre, et, au lieu de procéder à l'enregistrement, ils firent d’itératives remontrances,qu’ils chargèrent

une députation de porter au roi de Pologne ; tant il est vrai que

le noble sentiment du patriotisme peut souvent dégénérer et engendrer les plus graves abus. Stanislas ne consentit pas à recevoir la députation et fit seulement introduire le premierprésident, auquel il affirma qu’il forcerait le chancelier de France « à exécuter la réciprocité promise. .... , et qu'autrement la « déciaration cesseroit d’avoir lieu dans ses États ». En même temps, le roi enjoignit à M. Alliot de partir pour Versailles, dans le but d’arranger immédiatement l'affaire. Toute résistance

(1) V. Rec. des ord., t. VII, p. 93 et 125.

ultérieure de la Cour devenait incompréhensible, puisque l’enregistrement auquel on lui demandait de procéder était purement conditionnel, et que la disposition, source de tant de difficultés, devait être considérée comme non-avenue, dans le cas où. Louis XV ne consentirait pas à accorder la satisfaction que l'on désirait. Les magistrats firent néanmoins de nouvelles tentatives pour négocier avec Stanislas, à l’insu du chancelier ; mais on leur annonça que le roi était irrité et disposé à donner à la Cour des marques de son indignation, si elle continuait à résister. Les magistrats se décidèrent enfin à obéir et enregistrérent la déclaration le 5 janvier 1747, en faisant observer néanmoins que c'était « du très-exprès commandement du Roy », et en ajoutant que l'on réitérerait, « dans tous les temps, très- « humbles et très-respectueuses remontrances audit seigneur « Roy, pour qu’il lui plüt révoquer ladite déclaration ». De pareilles réserves déplurent à Stanislas, et le Conseil d'État rendit, le 30 janvier, un arrêt supprimant les réserves et ordonnant de les biffer sur le registre, attendu, lisait-on dans le préambule, qu’il importait « d'effacer avec éclat un monument « qui, s’il subsistoit, laisseroit des traces d’une prétendue vio- « lence si contraire aux intentions du Roy ». Le procureurgénéral fit exécuter les volontés du chancelier, biffer les réserves de la Cour et transcrire en marge l’arrêt du Conseil, dont un exemplaire fut adressé à chacune des juridictions inférieures. La Chambre des comptes, plus prudente cette fois, avait enregistré la déclaration dès le 31 décembre, avec mention de la promesse faite par Stanislas, et l'événement se chargea de démontrer combien les craintes vraies ou prétendues de la Cour souveraine étaient mal fondées ; car Louis XV publia, le 9 avril 1747, la déclaration qui concédait aux magistrats lorrains les droits précédemment reconnus aux magistrats français ({).

(1) V. Durival, ibid., p. 191; l’ouvr. de M. Noël, tome I, page 271-278. |

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Les préoccupations que lui caasaient la guerre et ses démèlés avec les compagnies souveraines n’empêchaient pas le roi de Pologne d’augmenter le nombre de ses fondations charitables. Le 15 juillet 1746, il donna une somme assez forte pour agran-

dir les bâtiments de la Maison de charité de Lunéville ; l’année

suivante, il commença la construction d’un vaste corps-de-logis

attenant à l'hôpital Saint-Julien, et dont la belle façade orne la

rue du même nom, qui est malheureusement bien étroite et bien déserte ; en sorte que cette façade est pour ainsi dire, ignorée. Le nouvel édifice fut destiné au logement de vingt-quatre pauvres enfants orphelins : douze garçons et douze filles. Les premiers devaient être à leur entrée, âgés de neuf à douze ans, les secondes de huit à dix ; ils passaient dans l'hôpital quatre années, pendant lesquelles on leur enseignait les principes de la religion, la lecture et l'écriture ; on leur apprenaïit un métier ; ils recevaient, à leur sortie, les garçons trois cents livres, les filles cinq cents, et on procédait à leur remplacement par la voie du sort. Le 27 novembre, le roi fit une autre fondation, dans le même hôpital, en faveur des enfants de ses domestiques (1) ; le 31 mai 1748, 1l approuva l'association formée par trente dames distinguées, qui sous le nom de dames de charité et sous la direction des curés, contractaient l’engagement de visiter et de secourir à domicile les indigents de la ville neuve de Nancy (2); le 7 juin, il constitua une rente perpétuelle de trois mille six cents livres de France applicable, dans les proportions ci-après, aux pauvres malades des villes et des villages dans lesquels ou près desquels se trouvaient les résidences royales : Nancy, dixhuit cents livres ; Heillecourt, cent ; Vandœuvre, cent ; Jarville, cent; Lunéville, six cents; Chanteheu, cent; Jolivet, cent ;

mn de ai ord.; ibid,, p. 98, 138 et 173; Rec. des fond., p. a e has e

(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 202,

Enville, trois cents, et Commercy, quatre cents (1) ; le 17 septembre, il publia une déclaration, qui indiquait les mesures à prendre contre les contagions et les épidémies, et décidait qu’il serait accordé des indemnités aux personnes dont les maisons auraient été dévorées par l'incendie (2) ; enfin, le 14 du même mois, il avait fondé douze bourses, dans le collége annexé à l'Université de Pont-à-Mousson, pour autant de jeunes gentilshommes que la médiocrité de leur fortune aurait privés du bienfait d’une éducation libérale (3).

L'année précédente il avait été frappé par un grand malheur domestique. Son épouse, Catherine Opalinska, fille de Stanislas Opalinski dont les ancêtres appartenaient à la famille royale des Piasts, tomba malade et fut en peu de jours réduite à l'extrémité. Le 19 mars, comprenant que sa fin approchaït, elle appela le roi; elle lui dit : « Enfin, c'en est fait ; adieu donc pour toujours, mon cher ami », et elle rendit l'esprit une heure après, en murmurant les paroles suivantes ; « Mon Dieu, vous « m'avez donné une âme, ayez-en pitié ; je la remets entre vos « mains ». Catherine était âgée de soixante-six ans et quelques mois, etil y avait cinquante années qu'elle avait épousé Stanislas. Étrangère aux mœurs de l'Occident, elle ne prit aucune part aux événements politiques, depuis son départ de la Pologne; elle menait, d’ailleurs, une vie assez retirée; mais elle était compatissante et charitable, et les pauvres des lieux où elle résidait la pleurèrent amèrement. Le 20 mars, son corps fut exposé, pendant la plus grande partie de la journée, aux regards de la foule, et, le soir, on le plaça sur un char funèbre et on le transporta dans l’église de Bonsecours. Il fut descendu dans le caveau, après un simple service ; mais il y en eut un

(1) V. ibid., p. 220 ; Rec. des fond., p. 81-84.

MAL Recueil des ord., ïbid., p. 230; Recueil des fond., p.

(3) V. Rec. des ord., ibid., p. 261.

autre très-solennel, le 19 mai, et l’abbé Clément prononça l'oraison funèbre de la reine. Le roi fit célébrer des services pour elle dans toutes les églises de la Lorraine et du Barrois, et confia à Nicolas-Sébastien Adam, second fils du sculpteur dont nous avons parlé, le soin d’élever à Catherine Opalinska un mausolée digne d'elle (1). Adam remplit l'attente de ceux qui le regardaient comme un des premiers artistes de son temps et le tombeau de la reine de Pologne a toujours passé pour un chef-d'œuvre. Il occupe le côté oriental du chœur, sur une largeur de dix-huit pieds et une hauteur de trente. Catherine, agenouillée sur un sarcophage de portor, vient de déposer le sceptre et la couronne; un ange lui annonce que les épreuves de la vie sont terminées pour elle et lui montre le ciel, où elle va recevoir la récompense due à ses vertus. L'aigle de Pologne, sortant de dessous le sarcophage, paraît vouloir s'envoler pour accompagner la reine. Derrière ce groupe, se dresse une pyramide, supportant une urne funéraire, à laquelle sont attachés des festons de cyprès, qui descendent sur un écusson armorié et le cachent à moitié. À droite et à gauche de la pyramide, on voit deux cassolettes fumantes. Ce monument repose sur un socle composé d’un avant-corps, contre lequel est fixée une inscription latine, aussi simple qu'éloquente, et deux arrièrecorps embellis par des médaillons représentant la religion et la charité. L'ange, la reine, l'aigle et les médaillons sont en marbre blanc, et les diverses parties du mausolée en marbre de couleurs variées et du plus haut prix.

Vis-à-vis, sur la face occidentale du chœur, se trouvait la tribune dans laquelle le roi prenait place lorsqu'il assistait à l'office divin dans l’église de Bonsecours, en sorte qu'il avait fréquemment sous les yeux le tombeau de son épouse, etne pouvait oublier le néant des grandeurs humaines. On avait tâché,

(1) V. Durival, ibid., p. 192 et 198.

du reste, de l’arracher le plustôt possible aux tristes pensées qui l’obsédaient ; on Ic conduisit successivement dans les chàteaux qu’il aimait le mieux, et on multiplia pour lui les distractions. La chose était facile, car la Cour de Stanislas était une des plus brillantes qu'il y eût en Europe. On n’y comptait pas, ilest vrai, comme dans celle de Léopold, une foule de nobles appartenant aux illustres familles de l’Ancienne Chevalerie. Plusieurs de ces familles s'étaient éteintes depuis le commencement du XVIII siècle ; d’autres avaient pris le parti de s’établir soit à Paris, soit dans différentes villes de France: et Chevrier affirme que, vers le milieu de ce siècle, les Maisons de l’Ancienne Chevalerie devenaient si rares, que les quatre chapitres nobles de Bouxières, Épinal, Poussay et Remiremont se remplissaient de dames allemandes, les seules, pour ainsi dire, qui fussent en état de faire les preuves exigées pour la réception (1). Les vieilles familles lorraines avaient été remplacées par des gentilshommes français, allemands et polonais, à côté desquels figuraient des artistes, des savants, des hommes de lettres, et même quelques-uns de ces écrivains qui se décoraient du beau nom de philosophes.

Stanislas aimait les arts et les cultivait lui-même avec succès; il était musicien et peignait au pastel. On a dit plus haut qu’il entretenait continuellement à son service un grand nombre d'architectes, de peintres, de sculpteurs et de musiciens ; mais, non content de répandre ses bienfaits sur tant d'hommes dont les travaux ont immortalisé sa mémoire, il accueillait avec bienveillance les artistes qui se bornaient à traverser Lunéville ; il leur faisait souvent des commandes et les récompensait généreusement. Les savants n'étaient pas moins bien recus, et le docte Schœpflin quittait de temps en temps sa studieuse retraite

(1) V. Hist. de Lorr., t. IV, p. 188 et 189.

pour venir résider près du roi de Pologne (1). Montesquieu séjourna pendant quelques semaines à Lunéville, en juin et juillet 1747. Il y avait été amené par Madame de Mirepoix, et, de retour à Paris, il écrivait à l'abbé de Guasco : « J'ai été « comblé de bontés et d’honneurs à la Cour de Lorraine, et j'ai « passé des momens délicieux avec le roi Stanislas » (2). On y vit également Maupertuis, ainsi que le fameux Helvétius, qui était alors aussi pieux qu’il devint incrédule dans la suite, et dont le mariage avec Mademoiselle de Ligniville fut célébré chez Madame de Graffigny, fille d’un sieur d’Isembourg, major dans les gardes de Léopold, et d’une petite-nièce du célèbre Jacques Callot (3). | Une visite plus étonnante fut celle de Voltaire. Cet écrivain

avait déjà, en 1734, cherché un asile en Lorraine, puis dans le château de Cirey, placé près de la frontière du Barrois et appartenant à la marquise du Châtelet. Il resta assez longtemps dans ce dernier lieu, et beaucoup plus tard, en 1748, il accepta l'offre que lui fit la marquise de le mener à la Cour de Stanislas. Le poète, qui était inquiété à Paris, se mit en route sur-lechamp et arriva au château de Lunéville vers la fin de janvier. En abordant le roi, il lui présenta un exemplaire de la Henriade et lui dit: |

« Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver.

« La bonté, la valeur à tous deux fut commune ;

« Mais son bonheur enfin fit changer la fortune,

« Que votre vertu sut braver. »

(1) Le bibliothèque de la ville de Nancy possède un exemplaire, magnifiquement relié, du premier volume de l'Alsatia illustrata qui fut présenté par Schœpflin au roi de Pologne, ainsi que le rappelle l'hommage inscrit sur une des gardes.

(2) Lettre du 17 juillet 1747, dans les Œuvres de Montesquieu, édit. de 1767, t. III, p. 679; V. aussi une lettre du 30 mai, ibid., p. 677.

(3) V. Durival, ibid.,"p. 189.

Le monarque, flatté d’un compliment aussi délicat, donna à l’auteur un logement somptueux dans son propre palais, et répondit aux personnes qui l’engageaient à se défier de Voltaire, dont les discours étaient devenus très mesurés : « C’est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son hypocrisie du moins est un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs ? » Voltaire se plaisait à Lunéville et se louait des prévenances dont il était l’objet. « Me voici, écrivait-il à M. d’Ar- « genson, dans un beau palais, avec la plus grande liberté (et « pourtant chez un roi), avec toutes mes paperasses d’historio- « graphe, avec Madame du Châtelet. ...,. (1) » Il écrivait à D'Argental : « En vérité, ce séjour est délicieux ; c’est un château « enchanté dont le maitre fait les honneurs. On va tous les jours « dans un kiosque ou d’un palais dans une cabane ; et partout, « des fêtes et de la liberté..,.. 11 (le roi) m'ordonne de vous « prier de sa part de venir le voir. Vous serez bien à votre aise; « il vous fera bonne chère ; c'est le seigneur de château qui fait « assurément le mieux les honneurs de chez lui. Je vois déjà « votre philosophie effarouchée, mais si vous avez quelque idée « du roi de Pologne, elle doit s’apprivoiser (2). Plein d’une admiration presque involontaire pour ce prince, il disait: « J'ai « trouvé le vrai sage qui se prépare à la gloire des saints en « faisant le bonheur des hommes »; mais Stanislas, ayant appris que le philosophe cherchait à répandre secrètement ses prin-

cipes (3), lui témoigna beaucoup de froideur; Voltaire feignit

(1) Lettre du 19 juillet 1748.

(2) Lettre du 2 août 1748.

(8) Voltaire fit même imprimer quelques-uns de ses ouvrages on Lorraine. L'édition princeps de Zadig sortit des presses de Lescure, et le même typographe imprima un pamphlet contre le Journal de Trévoux, et la cinquième édition du panégyrique de Louis XV. La quatrième édition avait été donnée, à Bar-le-Duc, par le typographe Briflot. |

de ne pas s’en apercevoir, et le roi, demanda à M. Alliot de lui faire connaître le moyen de se délivrer d’un hôte si incommode. « Sire, lui répondit l'intendant, Hoc genus dæmoniorum non « ejicitur nisi in oratione et jejunio. » Comme la prière n’aurait probablement pas été très-utile, Alliot employa immédiatement le jeûne et défendit de fournir des vivres au poète. Si Voltaire avait voulu s’asseoir à une des tables qui étaient servies, tous les jours, aux dépens du roi, il aurait pu déjouer le plan dressé contre lui; mais comme il avait la prétention de manger dans sa chambre, il ne tarda pas à être réduit à l’extrémité, et le 29 août, à neuf heures, à neuf heures un quart et à neuf heures trois quarts du matin, il écrivit trois billets pour réclamer l'envoi du repas qui se faisait attendre si longtemps. Les deux premiers billets, remis à M. Alliot, demeurèrent sans réponse; mais dans le troisième, destiné au roi lui-même, Voltaire employa un argument auquel Stanislas n'eut pas le courage de résister. . « Sire, lui disait le philosophe, il faut « s'adresser à Dieu quand on est en paradis. Votre Majesté m’a « permis de venir lui faire ma cour. Elle sait que je suis très- « malade, et que des travaux continuels me retiennent dans mon « appartement autant que mes souffrances. Je suis forcé de « supplier Votre Maj esté qu’elle ordonne qu’on daigne avoir pour « moi les bontés nécessaires et convenables à à la dignité de sa « Maison. Les rois sont, depuis Aléxandre, en possession de « nourrir les gens de lettres, et quand Virgile était chez « Auguste, Alliotus, conseiller aulique d’Auguste, faisait donner « à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis malade « aujourd'hui, et je n’ai ni pain, ni vin, pour diner. »

Stanislas, estimant que la plaisanterie avait été poussée assez loin, enjoignit de porter à Voltaire ce dont il avait besoin, et étant parti pour Paris, quelques jours après, il emmena le poète avéc lui, espérant s’en débarrasser de cette manièré. Il connaïssait mal son hôtæ Voltaire revint, avec le roi, au château de

Lunéville et y demeura encore pendant plusieurs mois, jusqu’au décès de la marquise du Châtelet, qui mourut des suites d’une grossesse, dans le petit appartement de la feue reine de Pologne. L'auteur de la Henriade, qui vivait depuis longtemps dans une intimité scandaleuse avec la marquise, parut inconsolable de sa perte (1), quoiqu'il n’en füt certninement pas l’auteur, et que la charmante Émilie lui eût donné des rivaux. Un des biographes de Voltaire dit que Stanislas essaya de le retenir dans son palais; mais nous n’en croyons rien, et nous pensons que le philosophe ne rencontra aucun obstacle lorsqu'il se décida à retourner à Paris, où il rentra le 10 octobre 1749 (2). |

La Lorraine devait le revoir, quelques années plus tard. Après avoir séjourné à Berlin et s'être brouillé avec le roi de Prusse, 1l habita momentanément Colmar et quitta cette ville, au mois de juin 1754, pour aller prendre les eaux à Plombières. En 1748, peu de jours après son arrivée à Lunéville, il avait conçu le dessein d'aller trouver Dom Calmet, dans son abbaye de Senones, et il lui écrivait, le 13 février: « Je préfère, Mon- « sieur, la retraite à la Cour et les grands hommes aux rois. « J'aurais la plus grande envie de venir passer quelques semaines « avec vous et vos livres. .... Je ne veux pas avoir à me repro- « cher d’avoir été si près de vous et de n’avoir point eu l’hon- « neur de venir vous voir. Je veux m’instruire avec celui dont « les livres m'ont formé et aller puiser à la source; je vous en « demande la permission. Je serai un de vos moines. Ce sera « Paul qui ira visiter Antoine. » Différentes circonstances empèchèrent Voltaire de réaliser son projet ; mais en 1754, étant pour

(1) Durival assure que Stanislas eut la bonté de se rendre trois fois « dans la chambre de M. de Voltaire, pour calmer son extrôme « affliction ». | - (2) V. Durival, ibid., p. 196 ; Proyart, ‘ibid., pe 417 et 418; Vie de Voltaire, par Lepan, p. 82, 34, 47, 69, 70 et 73; Le Correspondant, t. IX, p. 863-866. On |

ainsi dire. à la porte de l’abbaye, il résolut d’y entrer, et comme il reçut une lettre qui lui annonçaït la présence à Plombières de deux de ses ennemis, 1l resta trois semaines à Senones, afin de donner à ces personnages (1) le loisir de s’éloigner. « Il employa « tout ce temps à converser avec Dom Calmet, dit le biographe « de ce dernier, ou à travailler dans la bibliothèque. Ces deux « savants se témoignerent une estime réciproque, et si Dom « Calmet admira le grand savoir et le bel esprit de M. de « Voltaire, celui-ci à son tour ne put refuser à Dom Calmet le » respect que sa vertu, l'étendue de ses lumières et sa rare « modestie méritoient. La conduite que tint M. de Voltaire tout « le temps qu’il séjourna en l’abbaye de Senones rend témoi- « gnage à la vénération qu’il avoit pour le chef qui la gouver- « noit. Il y vécut en quelque sorte en religieux, n'ayant voulu, pendant tout ce temps-là, manger qu’au réfectoire et ne converser qu'avec les religieux. Il assista le jour de la Fête- Dieu à la procesion et à tout l'office, qui se fait avec beaucoup de pompe et de majesté, ayant témoigné être satisfait de cette cérémonie (2). » Ces démonstrations hypocrites n’avaient : d'autre but que d'engager les Bénédictins de Senones à préparer des matériaux pour l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, ouvrage dont Voltaire s’occupait alors. Dom Calmet lui avait sans le vouloir, fourni les éléments de plus d’un livre impie, en ramassant dans son commentaire sur la Bible les” les objections faites contre l’Écriture-Sainte par les incrédules anciens et modernes; cette fois, les religieux de Senones eurent la simplicité de mettre à contribution leur riche bibliothèque pour aider le philosophe à achever une production trop connue; Dom Fangé, neveu de Dom Calinet, et qui devait lui succéder,

ES

(1) Maupertuis et La Condamine.

(2) V. La vie du Très-Révérend Père Dom dat Calmet, par Dom Fangé, p. 142-146 et 176.

déploya surtout une eomplaisance extrême et donna à Voltaire le droit de lui écrire plus tard : « Vous souvenez-vous du temps « où vous montiez si agilement à l'échelle pour me dénicher un « livre ou pour me montrer la page dont j'avais besoin? » (1). Pendant qu'il usait et abusait d’une hospitalité si généreusement accordée, il écrivait à ses amis: « Je vous sacrifierai bien gaiment le fatras d'erreurs dont je suis entouré..... Vous me laissez faire un long noviciat dans ma Thébaïde. Je suis comme une fille passionnée qui s’est jetée dans un couvent, en attendant que son amant puisse l'enlever. .... Voilà qui est bien plaisant d’être au couvent et de dire Benedicite..... Le commerce des Pères de l’Église et des savans du temps de Charlemagne ne vaut pas le vôtre..... J'ai passé un mois avec un Bénédictin de quatre-vingt-quatre ans qui travaille encore à l’histoire. On peut s’y amuser quand l'imagination baisse. Il ne faut point d'esprit pour s'amuser des vieux événemens ; c'est le parti que j'ai pris. J'ai attendu què j'eusse repris un peu de santé pour m'aller guérir à Plom- « bières. Je prendrai les eaux en n’y croyant pas, comme j'ai « lu les Pères... Ne dites point de mal des livres de Dom « Calmet. |

RRALRR LR RARA RAR 2

« Ses antiques fatras ne sont point inutiles ;

« Il faut des passe-temps de toutes les façons,

« Et l’on peut quelquefois supporter les Varrons, « Quoiqu'on adore les Virgiles (2). »

Il parut néanmoins se repentir plus tard d’avoir déchiré dans ces lettres ceux dont il avait mangé le pain; il leur donna des livres pour leur bibliothèque ; il adressa à Dom Fangé des épîtres flatteuses; et en 1758, lorsque la mort enleva l'historien de la

(1) Lettre du 14 juin 1757, (2) V. Le Correspondant, ibid., p. 866-869.

Lorraine, Voltaire improvisa les vers suivants, qui furent gravés au-dessous du portrait de Calmet :

« Des oracles sacrés que Dieu daigna nous rendre « Son travail assidu perça l'obscurité ;

« Il fit plus : il les crut avec simplicité,

« Et fut par ses vertus digne de les entendre ».

Le poète ne fut pas aussi reconnaissant envers Stanislas et parut avoir oublié complètement l'hospitalité qu’il avait recue

dans le château de Lunéville. Il eut cependant plus d’une fois

l’occasion de brûler un encens dont il était si prodigue envers les souverains et les personnes qui pouvaient lui être utiles; car Stanislas, non content de rédiger quelques fragments de mémoires, céda à la tentation de composer divers ouvrages, et Durival, ordinairement bien informé, assure que Voltaire conseilla au roi de Pologne de donner au public les productions de sa plume (1). La plupart de ces écrits roulent sur la philosophie, les règles du gouvernement et l’économie politique, qui commençait à devenir de mode. Le roi avait adopté avec empressement plusieurs maximes de cette science, dont les adeptes affichaient modestement la prétention de réformer l'univers, et il crut servir les Lorrains en détruisant partiellement leurs anciennes institutions, pour leur en substituer de nouvelles qui étaient loin d’avoir la même valeur.

Au nombre des changements qui eurent lieu, vers cette époque, sans profit pour l'État, ni pour le prince, il faut ranger la réorganisation de l'administration forestière. Un édit publié au mois de décembre 1747 supprima les offices des six grandsmaitres des eaux et forêts et les soixante-quatorze grueries entre lesquelles était divisé le territoire de la Lorraine et du Barrois. On créa, pour tenir lieu de ces juridictions, quinze maîtrises, et

(1) V. ibid., p. 200.

le sieur Gallois, conseiller d'État, fut chargé, en 1756, de remplir seul les fonctions de grand-maitre (4). Un édit du 26 septembre 1748 disposa que dans la Lorraine allemande les actes et contrats seraient rédigés en français, à peine de nullité (2); mais, pendant que l’on semblait vouloir rendre notre pays plus homogène, si l'on peut employer une pareille expression, on laissait remettre en vigueur la coutume locale de Blämont, qui n’était plus connue de personne, même dans cette ville (3).

Le commerce, sujet habituel de méditations pour les économistes, dépérissait en Lorraine, à cause des guerres et d'autres circonstances, et Stanislas, croyant qu’un État ne peut vivre privé de cette source de richesse, cherchait les moyens de la faire renaître. Après bien des réflexions et des projets, il donna à la corporation des marchands de Nancy une somme de cent mille livres tournois, qui devait être prêtée, par parties, aux négociants dont les affaires étaient embarrassées. Elle produisait un intérêt de deux pour cent, qui servait à accroître le capital, La fondation était du 30 mai 1749, et dès le 15 mai 1752 le roi porta l'intérêt à cinq pour cent, sur la demande des commerçants eux-mêmes, effrayés, sans doute, de la concurrence de confrères empruntant des sommes plus ou moins fortes à un taux aussi bas (4). Un remède plus efficace fut le rétablissement de la paix. Malgré le gain des batailles de Fontenoy, de Raucoux et de Laufeld, malgré les victoires du roi de Prusse, malgré les succès des Français et des Espagnols en Iialie, Louis XV et ses alliés désiraient voir finir la guerre. Il était évident que le but que l’on se proposait en la commençant ne pouvait plus être atteint, et qu’il fallait renoncer à l'espérance de

(1) V. Rec. des ord., t. VIX, p. 177 et 189.

(2) V. ibid., p. DL.

(8) V. ibid, p. 15.

(4) V. ibid. p. 32; Rec. dés fond., p. 102-108:

démembrer la monarchie autrichienne. Le roi d'Espagne était las de faire des sacrifices ; Frédéric ne demandait que la cession de la Silésie;. l'Empereur Charles VII était mort, le 20 janvier 1745, et son fils, Maximilien-Joseph, auquel le roi de France aurait voulu assurer la couronne impériale, s'était hâté de traiter avec Marie-Thérèse, lui avait promis sa voix pour le grand-duc de Toscane et avait reconnu la légitimité du vote de la Bohême, que l’on avait refusé d'admettre lors de la précédente élection. Louis XV fit quelques tentatives pour empècher, ou du moins retarder la réunion de la diète; mais François III, à la tête d’une armée nombreuse, couvrit Francfort, contraignit le prince de Conti à repasser le Rhin et fut proclamé Empereur, le 15 septembre. Cet événement avait augmenté l’envie qu’on avait des deux côtés d’en venir à un accomodement, et un congrès, ouvert à Bréda, et tenu depuis à Aix-la-Chapelle, réussit enfin à terminer ce difficile ouvrage. La convention définitive fut signée le 18 octobre 1748. Elle ne changea rien aux limites de la Lorraine, et présenta à Stanislas l’occasion d'offrir une hospitalité généreuse au prince Charles-Édouard, petit-fils du malheureux Jacques 11, roi d'Angleterre. 11 parait qu’il y avait dans le traité d’Aix-la-Chapelle un article secret concernant ce prince; car Louis XV, après lui avoir conseillé, puis enjoint, inutilement, de quitter la France, le fit transporter au-delà des frontières. Ce fut à Lunéville que Charles-Édouard trouva un asile, mais il fut obligé de garder l’incognilo pour ne pas donner d’ombrage à l'Angleterre. Il séjourna en Lorraine à diverses reprises, pendant le cours des années 1749 et 1750, et passa encore à Lunéville au mois de juin 1756 (1).

On vit avec grand plaisir rentrer dans notre pays les neuf bataillons de milice, ainsi que les régiments Royal-Lorraine et Royal-Barrois ; ils furent tous licenciés, comme on l’a dit plus

(1) V. Durival, ibid., p. 200 et 201,

haut, et le régiment des gardes lorraines, réduit à deux faibles bataillons, vint tenir garnison à Lunéville, où il remplaça trois compagnies de bas-officiers invalides, qui partirent, les deux premières pour Arras, et l'autre pour Besançon. On fut ainsi décharge de l'entretien de treize bataillons, auxquels il fallait fournir l'habillement et l'équipement, objets pour lesquels on avait levé, au mois de janvier 1748, une somme de cent onze mille cent trente-sept livres quatorze sous tournois (1). Il était bien urgent, d’ailleurs, que les hommes enlevés à l’agriculture par tant de recrutements retournassent dans les campagnes, où l’on manquait de bras. Les terres négligées ne produisaient plus des récoltes aussi abondantes qu'autrefois, et le prix des den- “rées s'était élevé progressivement. Le 6 juillet 1746, un affreux orage, mêlé de grèle, avait ravagé la partie orientale de la Lorraine, depuis Lunéville jusqu'aux montagnes qui la séparent de l'Alsace. La récolte fut presque complétement perdue dans les prévôtés de Lunéville, Blâmont, Badonviller, Fénétrange, Lixheim, Bitche et Sarrewerden. Les rivières et les ruisseaux, enflés par une pluie torrentielle, débordèrent subitement, emportèrent les foins qui étaient coupés, et couvrirent de boue et de gravier les prairies dont la récolte était sur pied. Le dégât fut estimé à quinze cent mille livres, et le roi s’empressa de secourir les communautés qui avaient le plus souffert, en ordonnant de leur distribuer, pour les semailles d'automne, dix mille sacs de froment tirés des greniers d’abondance formés par Léopold (2). L’année 1749 fut encore plus malheureuse. Le 1°" juin, une grêle d’une grosseur extraordinaire dévasta le territoire de Bar-le-Duc et quelques autres lieux; la pluie entraina dans les vallées la terre des meilleurs vignobles ; à Bar, il y eut des maisons renversées par la violence des courants, et à Resson

(1) V. idem, ibid., p. 173, 195 et 197.

(2) V. Recueil des ord., ibid., p. 108,

plusieurs personnes furent noyées. La récolte de 1748 avait été médiocre, et celle de 1749 ne semblait pas devoir être plus abondante. Le mois de juin fut extrêmement fâcheux ; il y eut même des gelées assez fortes le 23, le 24 et le 25. La disette se fit sentir dans la vallée de la Sarre, dans les Vosges, où l’on ne récolte pas beaucoup de blé, et, chose extraordinaire, dans le comté de Vaudémont, que l’on regarde, à juste titre comme le grenier de la Lorraine. Il y eut des émeutes dans différents endroits, et l’on fut obligé de prendre des mesures pour soulager les laboureurs, et notamment de faire cesser les travaux de la route de Toul, qui s'exécutaient au moyen de corvées (1).

A) V. Durival, ibid., p. 191 et 198.

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