SUITE DU RÈGNE DE STANISLAS
La situation de la Lorraine était loin d’être heureuse, au mois de décembre 1749, lorsqu'un édit établit dans notre pays, comme en France, l'impôt du vingtième. La guerre terminée par le traité d’Aix-la-Chapelle, et qui avait accru de douze cents millions la dette du royaume, avait obligé Louis XV à créer ce nouvel impôt, contre lequel protestèrent les Parlements français. La Cour souveraine, qui venait de réclamer contre un édit publié au mois de septembre précédent, et concernant les receveurs-généraux et particuliers des finances, ainsi que les receveurs des domaines et bois (1), la Conr souveraine, disons-nous, et les deux Chambres des comptes firent des remontrances, dans le courant de janvier 1750; mais, quoique ces dernières fussent respectueuses, le chancelier ne permit pas de les présenter à Stanislas et écrivit aux magistrats, pour leur reprocher d’avoir manqué d’égards envers le roi et d’avoir à dessein exagéré la détresse du peuple. Un arrêt du Conseil des finances, prononcé le 21 mars suivant, disposa que les rôles seraient arrêtés et rendus exécutoires par le chancelier. Celui-ci fit imprimer l’édit, l'arrêt, les Lettres-Patentes signées le 23 mars, et l'ordonnance qu'il avait délivrée en conséquence, et il lesadressa à toutes les communautés de la Lorraine et du Barrois. L’impôt
(1) V. Rec. des Ordonn., t. VIII, p. 94 et 135,
du vingtième atteignait les revenus des propriétés foncières et le produit des indutries, et on lit dans un état qui fut donné, le 27 octobre 1750, par le directeur de cette contribution qu'il y avait deux mille cent quatre-vingt-onze rôles, cent soixantedouze mille sept cent quatre articles, et que la recette montait à six cent quatre-vingt-deux mille cent deux livres au cours de Lorraine; mais on parvint à augmenter notablement cette somme. On dressa un état des revenus en grains et autres fruits du sol ; on prit pour base de l'imposition une quotité moyenne ; on contraignit les propriétaires à la représenter ; on refusa de recevoir la contribution en nature, et on exigea qu’elle fut acquittée en argent, d’après le prix-courant des denrées. Il en résulta que, les années stériles, les Lorrains, obligés de payer une moyenne invariable, dont la valeur était doublée, triplée ou quadruplée, virent une grande partie de leurs revenus s’écouler dans les caisses des receveurs, et que le vingtième, dont le produit ne devait pas dépasser sept cent mille livres, rapporta is fois plus d’un million (1).
Le roi de Pologne déplorait la nécessité où il se trouvait d’être l’exécuteur des volontés de son gendre; mais il n’avait ni le courage, ni la force de lui résister, et le seul moyen qu’il imagina pour diminuer les souffrances des Lorrains fut de multiplier les fondations charitables. Le 25 avril 1750, il établit à Nancy les Frères de Saint-Jean-de-Dieu, dont la mission était de se rendre dans les lieux où éclatait une contagion, de soigner les malheureux qui en étaient attaqués, et de recevoir dans leur demeure les individus atteints de certaines maladies. Le Conseil de ville de Nancy contribua à cette bonne œuvre, en cédant aux Frères un bâtiment et un jardin situés au nord-est de l’ancienne esplanade ; le roi y fit construire un hospice convenable, et le
(1) V. ibid., p. 142 et 146; Durival, ibid., p. 201 et 202; l’ouvr. de M. Noël, & 1, p. 278 et 276.
nombre des religieux, qui n’était d’abord que de trois, fut dans la suite porté à dix. Stanislas fonda aussi plusieurs lits dans cette maison et abandonna aux Frères le château de Gondreville, dans les bosquets duquel le prince d’Elbeuf avait élevé un bel hôpital, qui fut desservi par ces religieux jusqu'à la Révolution (1).
Le 20 juillet 1750, le roi créa la Chambre des consultations. Cinq avocats, dont le plus ancien présidait, composaient cette Chambre, que toutes personnes et principalement les indigents pouvaient consulter sur leurs affaires litigieuses, sans avoir rien à payer. Plus tard, il disposa qu’il y aurait près de la Chambre un secrétaire rétribué, chargé de rédiger les consultations ; il accorda aux membres le droit de lui présenter des candidats lorsqu'il y aurait des vacances, et il prit des arrangements avec Louis XV, afin qu'après la réunion de la Lorraine à la France, l'institution dont nous parlons fût respectée (2).
L'année suivante, il constitua des pensions en faveur des filles nobles que leur pauvreté empêchait de se marier ou d’embrasser la vie religieuse (3). En 1752, il consolida l'existence d’une maison de charité établie à Lunéville pour le soulagement des malades et linstruction des jeunes filles, et dirigée par les Sœurs de Saint-Lazare (4). Le 10 janvier de la même année, il avait enjoint de déposer au greffe de la Cour souveraine un précis de ses fondations, afin d’empècher les différentes dispositions qui les concernaient de tomber en désuétude, et il fit imprimer le précis en 1758 (5), dans le but de le mettre plus
(1) V. Rec. des ord., ïibid., p. 155; ÆKec. des fond., p. 43-51, 174. 190, 198 et 194; Durival, ibid., p. 130 et 202, t. II, p. 61.
(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 16, t. X, p.15; Rec. des fond., p. 115-121.
(8) V. Rec. des ord., t. VIII, p. 294; Rec. des fond., p. 149-151. (4) V. Rec. des fond., p. 67, 76 et 717.
(5) Nancy, Pierre Antoine, in-k de 194 pages, pra 6 fouillets non chiffrés.
aisément à la portée des intéressés et du public. L’année 1752 vit encore Stanislas créer des pensions en faveur de douze « pauvres demoiselles », qui devaient être instruites, nourries et entretenues dans le couvent des Dames du Saint-Sacrement, à Nancy, « jusqu’à ce qu’elles se trouvassent en état d’entrer « dans le monde ». Il obtint du roi de France douze places dans l’école militaire pour autant de gentilshommes lorrains, et régla que douze pensions seraient payées à ces jeunes gens, à titre de gratilication, pendant les deux années qu’ils restaient attachés, comme volontaires aux divers régiments avant de devenir officiers. Il ouvrit à Bar et à Commercy des écoles tenues par les Frères de la dortrine chrétienne (1), et il accrut la dotation du collége qui existait dans la capitale du Barrois (2).
On a dit que Léopold, afin de rendre les disettes, sinon plus rares, au moins plus faciles à supporter, avait prescrit de conserver dans les bâtiments domaniaux une certaine quantité de grain, que l’on renouvelait de temps en temps. Cette belle institution, sans être détruite, ne fonctionnait plus avec beauconp de régularité, et le roi résolut de la raviver, en lui faisant subir les transformations qu'il jugeait indispensables. Après avoir publié ses vues sur un sujet de cette importance, pour que chacun püt lui en suggérer de meilleures et lui indiquer les erreurs dans lesquelles il serait tombé, 1l consacra, le 2 mai 1750, cent vingt mille livres tournois à l'établissement des greniers d’abondance dans les villes de Nancy, Épinal, Etain et Bar-le-Duc ; en 1754, il augmenta de cent mille livres le fond de ces quatre
greniers, et, dans la suite, il en ouvrit de pareils à Lunéville,
(1) Il en avait fondé une autre à Lunéville quelque temps auparavant,
(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 398, t. IX, p. 86; Rec, des fond., p. 151-158.
Dieuze, Sarreguemines, Saint-Dié, Pont-à-Mousson, Boulay, Saint-Mihiel, Mirecourt et Neufchâteau (1).
La Lorraine et le Barrois n’eurent pas seuls part aux bienfaits de Stanislas. En 1744, il avait donné à la princesse de Talmond une somme de cent mille livres tournois, afin de la mettre en état d'acquérir un hôtel à Paris; mais en déclarant qu'après la mort de cette dame et de ses héritiers, évènement qui ne se fit guère attendre, les cent mille livres seraient versées entre les mains des curés de la capitale, pour être immédiatement distribuées aux familles les plus nécessiteuses (2). En 1749, il vendit au comte de. Brühl, premier ministre d'Auguste III roi de Pologne, et pour un milion de florins, tous les domaines de la famille Opalinski, situés dans le palatinat de Posen. Le comte ayañt payé six cent quarante mille florins, ta reine de France. et son père disposèrent que le reste du prix, s’élevant à vingt mille ducats; et les intérêts d’une somme de deux cent dix mille livres toürnoïs, versée par Stanislas dans le trésor royal de France, serviraient à l’entretien de seize jésuites qui feraient seize iissions, par année, dans la Grande-Pologne, la Petite-Pologne, la Prüsse et la Russie, etqui distribueraient des aumônes aux pauvres des lieux qu ils auraient évangélisés (3). Stanislas s'étant rendu à Versailles, au mois de septembre 1750, pria Louis XV de ratifier la fondation, en qualité d’époux de Marie Leckzenska, et le monarque y consentit et signa, le 25 octobre, les lettres nécessaires. : : |
Le roi de Pologne était alors tout occupé d’un autre projet. Il avait connu à Varsovie, après sa seconde élection, un gentil-
| 0) V. Rec. des ord., t. VIII, p. 166, Rec. des fond., p. 151-
à V. Rec. des fond., p. 99-101 ; Durival, ibid., t. I, p. 199. (3) V. Rec. des fond., p. 127-131.
homme français, nommé Pierre-Joseph de la Pimpie, chevalier de Solignac, qui avait été chargé d’une mission par le gouvernement français. Il goûta la compagnie de ce gentilhomme, que « des mœurs douces et honnêtes, des manières agréables, « une littérature fine et variée faisoient rechercher, dit son bio- « graphe, par ceux qui aiment les talents aimables joints à « l’exacte probité » ; et, lorsque Stanislas vint prendre possession de la Lorraine, il amena avec lui le chevalier, auquel il avait conféré le titre de secrétaire de son cabinet et de ses commandements. M. de Solignac ne tarda pas à proposer au roi d'établir une académie des sciences et belles-lettres, dont le siége serait à Nancy. La demande ne reçut pas d’abord un favorable accueil. Les Académies, surtout celles de province, commençaient à se faire l’écho de certaines doctrines non moins dangereuses pour la royauté que pour la religion, et Stanislas craignait, non sans motifs, de voir la société qu’il aurait créée devenir pour lui une cause d’embarras et la source de plus d’un
regret. Il déclara qu’il aimait mieux ouvrir à Nancy une biblio-
tèque publique, afin de mettre les amis de l’étude en état de travailler plus aisément ; et, comme on ne cessait de lui répéter que le devoir des princes est d'encourager les sciences et les
lettres, il résolut de fonder plusieurs prix, qui seraient décernés
annuellement aux auteurs des meilleures dissertations sur les sujets mis au concours. On trouve parmi les manuscrits du roi (1) des notes dans lesquelles 1l avait consigné ses vues sur l’organisation des concours. Il aurait voulu que, le 1° janvier, l'Académie des inscriptions et belles-lettres et l’Académie des sciences eussent indiqué chacune trois sujets. Les Lorrains seuls auraient pu concourir, et l’on aurait eu une année entière pour achever les mémoires. Les prix, donnés au commencement de l’année suivante, auraient été de mille livres chacun, et le
(1) Ces manuscrits sont déposés à la bibliothèque publique d Nancy.
roi espérait qu’une récompense de cette valeur exciterait l'émulation. 11 parait que les Académies ne se soucièrent pas d’accepter une pareille tâche, et, au mois de novembre 1750, Stanislas enjoignit à M. de Solignac d’aller à Pariset de prier Réaumur et La Condamine, membres de l’Académie des sciences, La Curne de Sainte-Palaye et Tiercier, membres de l’Académie des inscriptions, d’être les juges du concours. Ces quatre savants furent effrayés de l'honneur que leur faisait le roi, et Réaumur lui conseilla de former une Académie, dont les membres rempliraient cet office avec bien plus de facilité. La Condamine, au contraire, pensa qu’il fallait d’abord ouvrir la bibliothèque publique, et le roi signa, le 28 décembre 1750, un édit qui posait les bases de cet établissement. La bibliothèque fut placée dans la galerie des cerfs, où l’on disposa des boiseries, qui masquerent les belles peintures de Bellange ; on constitua une rente annuelle de trois mille livres pour l'augmentation et l’entretien de la collection ; on assigna sept cents livres pour les honoraires du bibliothécaire, trois cents pour le traitement du sous-bibliothécaire, et douze cents pour deux prix, qui devaient être accordés, chaque année, aux auteurs des deux ouvrages historiques, scientifiques ou littéraires jugés dignes d'être couronnés. Une autre somme de deux mille livres était destinée à quatre pensions, de cinq cents livres chacune, pour quatre hommes de lettres ou savants qui étaient chargés, de concert avec le bibliothécaire, d'examiner les livres. présentés au concours et de décerner les prix. Le chevalier de Solignac fut revêtu du titre de bibliothécaire-secrétaire perpétuel, et les quatre censeurs furent M. Thibault, lieutenant-général de police; l'abbé de Tervenus, écolâtre de la Primatiale ; le Père de Menoux, de la compagnie de Jésus, et le Père Gantier, Chanoine-régulier. Un littérateur français qui résidait alors en Lorraine, le comte de Tressan, remit à Stanislas un discours, dans lequel il faisait ressortir les avantages que pouvait offrir la
création d’une Académie, et le roi, ayant fini par céder à tant de sollicitations, nomma quatre nouveaux censeurs : M. Poncet de la Rivière, évêque de Troyes ; le comte de Tressan lui-même ; le Père Leslie, Jésuite, et le poète Saint-Lambert, qui, avec M. de Solignac et les quatre autres censeurs, formèrent le noyau de l’Académie. Le 3 février 1751, on chanta dans la Primatiale une messe du Saint-Esprit, pour inaugurer d’une manière chrétienne l'ouverture de da bibliothèque et le commencement des travaux. Le Père de Menoux, orateur distingué, prononça un discours analogue à la circonstance, et, à trois heures, l’Académie tint sa première séance dans la galerie des cerfs. La Cour et toutes les personnes de marque y assistèrent ; on entendit successivement MM. de Solignac, Thibault, de Tressan et Poncet de la Rivière, et dans sa harangue. M. Thibault décerna à Stanislas le surnom de Bienfaisant, que la postérité lui a conservé, malgré les fautes de son gouvernement. La liste des académiciens ne tarda pas à s’allonger ; elle comprenait des membres honoraires, des titulaires et des associés, et, les corps savants n'étant pas multipliés comme de nos jours, les diplômes étaient assez recherchés. Montesquieu, M. de Secondat, son fils, le président Hénault et plusieurs littérateurs demandèrent à être reçus. Montesquieu envoya pour son tribut l’opuscule intitulé : Lysimaque. Vers la fin de l’année, les statuts définifs furent rédigés. Le roi les approuva le 27 décembre 1751 et donna à l'Académie le titre de Société royale des sciences et belles-lettres. À partir de ce moment, elle se réunit avec régularité, et dans sa séance publique du 13 janvier 1752, elle accorda pour la première fois un des prix créés par Stanislas. Mais il modifia bientôt après les dispositions qu’il avait prises pour la dotation de la Société et de la bibliothèque. Dès le 15 mai 1752, il décida que les pensions des quatre premiers censeurs seraient, après la mort de ceux-ci, confondues avec le fonds de trois mille livres affecté à l’augmentation des collec-
tions. Quelque temps après, il réduisit ce fonds à mille livres, afin d'employer les deux autres mille livres à un établissement en faveur des pauvres atteints de maladies épidémiques ; régla que les pensions des censeurs recevraient une destination analogue, ainsi que les traitements du bibliothécaire et du sousbibliothécaire, et déclara que, pour indemniser les derniers, on leur remettrait, annuellement, la moitié de la somme de douze cents livres qu’il avait donnée pour les prix, lesquels ne furent plus que de trois cents livres chacun.
Il est difficile de savoir si le roi adopta les mesures dont nous parlons parce que les travaux de l’Académie ne répondirent pas à ce qu’il en attendait, et si, au contraire, le peu de succès qu’elle obtint doit être attribué au découragement produit par ces mesures ; mais on est contraint de reconnaitre que les séances furent presque toujours froides et languissantes. Au lieu de lire des dissertations historiques et scientifiques, la plupart des académiciens ne composèrent, pendant bien des années, que des discours vagues, où la pompe et même l'éclat du style ne pouvaient empêcher de remarquer la médiocrité du fond. Ils publièrent quatre volumes, qui furent peu favorablement accueillis. Ces volumes renfermaient néanmoins quelques morceaux intéressants, et particulièrement un mémoire dans lequel, en 1753, quatorze années avant la naissance de Robert Fulton, le Père Gautier conseillait d'appliquer la vapeur aux rames des galères, afin d'éviter l'embarras et la D d’une chiourme nombreuse (1).
Les sciences furent, à cette époque, redevables à Stanislas d’un autre établissement bien utile : le collége royal de médecine, qui fut créé le 15 mai 1752. C'était à la fois une école et
(1) V. Rec. des ord., t. VIIL, p. 216 ; Rec. des fond., p. 121-197 : Durival, ibid., p. 205-208 : Rapport sur La situation de la biblio-
thèque publique (de Nancy) aw {er janvier 1845, par M. Gillet, | PAP :
une académie. Son administration était confiée à quatre officiers : un président et deux conseillers, dont les fonctions duraient trois ans, et un secrétaire-perpéluel. Le collége comptait des associés-d’honneur, des associés-ordinaires, résidant à Nancy et dans les autres villes de Lorraine, des agrégéshonoraires et des associés-correspondants. Ses membres avaient le droit de conférer, après les épreuves d’un concours, les stipendes que les conseils de plusieurs villes payaient aux médecins chargés de soigner les pauvres. Le collége désignait, tous les trois ans, cinq agrégés qui, de concert avec les quatre médecins stipendiés par les magistrats de Nancy, donnaient des consultations gratuites, une fois par semaine. Il devait former, aussi rapidement que possible, une bibliothèque renfermant les ouvrages les plus importants sur l’art de guérir; le secrétaireperpétuel était obligé de tenir, avec l’aide d’un agrégé, un registre exact des phénomènes météorologiques ; le président et l’un des conseillers visitaient, deux fois chaque année, les pharmacies de la ville; enfin, les membres du collége s’assemblaient, tous les mois, pour « travailler à la perfection de la médecine », se communiquaient réciproquement leurs observations et faisaient des cours publics d’anatomie, de chirurgie et de botanique. Ce dernier cours ne pouvant avoir lieu sans un jardin des plantes, on résolut d’en établir un. Stanislas abandonna, à cet effet, un vaste terrain sur les glacis des anciennes fortifications, à peu de distance de la porte Saint-Georges ; le Conseil de ville l’agrandit, le fit clore d’une haute muraille et construisit une serre, une salle pour les démonstrations et un logement pour le jardinier. M. Bagard, médecin du roi, fut le premier directeur, et en quelque sorte le créateur de ce jardin. Il ne négligea ni soins, ni dépenses pour l’enrichir des plantes les plus rares, et il ne cessa d’entretenir des correspondances dans les pays lointains, afin de se procurer les végétaux que l’on regrettait de ne pas posséder. Stanislas ne se borna pas à organiser le
collège; craignant de voir un esprit de jalousie et de rivalité animer cette institution et la faculté de médecine de Pont-à- Mousson, il agrégea la faculté au collége et associa le second à la première, par un arrêt du Conseil d’État rendu le 4 mai 1753 (1). Il aurait voulu donner aux chirurgiens une organisation semblable à celle que les médecins venaient de recevoir, ou pour mieux dire les réunir dans la même corporation; uue note rédigée par lui et conservée dans la bibliothèque de Nancy, ne laisse aucun doute à cet égard ; mais la distinction qui séparait * les médecins et les chirurgiens était encore trop profonde pour être effacée par un acte du pouvoir législatif; la réunion projetée par le roi devait être l’œuvre du temps et des circonstances; les chirurgiens obtinrent, en 1770, l’autorisation d'ouvrir une école dans le collége qu’ils avaient fondé à Nancy, et les deux compagnies subsistèrent l’une à côté de l’autre jusqu’à la Révolution (2).
Pendant que Stanislas dotait sa capitale d'institutions vivement désirées, il exécutait les projets qu’il avait formés pour l’embellir. Il s'était proposé de démolir la maison de l'auditoire, qui avait jusqu'alors servi de siége pour les tribunaux, de prison, de halle et d'hôtel de ville ; de bâtir sur l'emplacement de ce vaste édifice un palais magnifique; de reconstruire les façades des maisons entourant la place du Marché; d’orner le rez-de-chaussée d’une colonnade, derrière laquelle se seraient trouvées les boutiques des marchands, comme au Palais-Royal de Paris, et d’ériger au milieu de la place, et précisément à l'endroit que devait occuper la statue équestre de Charles II, une statue de Louis XV. Mais les négociants craignirent que leur
(1) V. Rec. des ord., ibid., p. 3867, t. IX, p. 50; Rec. des pores . 138; “ie, ibid., p. 219 et 213; Lionnois, ibid., LE p- 156-181. |
(2) V. Rec. des ord., t. XII, p. 524; Durival, ibid., p. 3858 et 359; Lionnois, ibid., p. 181 et 182.
LU
commerce ne fût interrompu pendant longtemps par les constructions projetées et supplièrent le roi de changer de dessein, Stanislas prêta l'oreille à leurs plaintes et se contenta de raser la maison de l'auditoire et de créer une place, où l’on planta des ormes et des tilleuls, et qui servit à agrandir le marché (1).
L'ancienne esplanade, où l’on n’avait encore élevé, pour ainsi dire, que des maisons de peu d’apparence et des baraques en planches, d’un aspect disgracieux, parut à Stanislas le lieu le plus convenable pour les grands ouvrages qu'il méditait. Il commença par indemniser les bourgeois dont les propriétés devaient être envahies en entier ou partiellement; on fit disparaître ces habitations hétérogènes, et le sieur Héré, premierarchitecte du roi, traça le plan d’une des places les plus belles et les plus régulières que l’on puisse voir. Tout le côté oriental fut rempli par la façade de l'hôtel de ville, qui a dix-neuf croisées de largeur; on bâtit au nord et au midi quatre gros pavillons : l’un d’entre eux appartenait à un particulier; le second fut destiné au logement du gouverneur militaire ; le troisième devint l'hôtel des fermes, et le quatrième renferma le théâtre et le collége royal de médecine. Le côté occidental de la place fut occupé par deux bâtiments qui, se prolongeant dans la direction de la Carrière, formaient une sorte d’avenue devant la porte Royale édifiée par Louis XIV; mais comme cette porte n’était pas exactement dans l'alignement de la nouvelle rue, Stanislas la démolit, et on lui substitua un arc de triomphe de la plus grande élégance. Il est terminé par un attique, au-dessus duquel on voit le médaillon de Louis XV, soutenu par un génie et par une femme figurant la Lorraine ; la stâtue de la Renommée dépose d’une main une couronne de laurier sur le médaillon et tient de l’autre une trompette, et la face orientale de l’arc de triomphe est ornée de bas-reliefs en marbre blanc. Les bâtiments
QV. Durival, ibid, p. 211; Lionnois, ibid., t I, p. 5, t. IL, p. 70. |
qui bordent l'avenue de l’arc de triomphe et garnissent le côté occidental de la place ont peu d’élévation et ne se composent que d’une rangée d’arcades, surmontées d’une galerie à jour décorée de palmiers, de vases et de groupes d'enfants. L'hôtel de ville et les quatre pavillons offrent, au rez-de-chaussée, des arcades semblables aux précédentes ; mais au-dessus se développe une architecture d'ordre coriathien, embrassant la hauteur de deux étages. Les fenêtres du premier sont à plein-cintre et toutes sont munies de balcons en fer d’un travail admirable. Ils sont également couronnés d’une galerie, avec palmiers, vases et groupes d'enfants ; et l’hôtel de ville possède un fronton, dans le tympan duquel on 2 sculpté un écusson, renfermant les armes du roi et de la ville, et supporté par une figure qui représente la capitale de la Lorraine. Six rues larges et bien alignées donnent accès sur la place : les rues des Dominicains et de la Poissonnerie, qui existaient avant Stanislas; la rue de la Congregation, dont il rectifia le tracé, et les rues d’Alliance, de l’Esplanade et Sainte-Catherine, dont il est le créateur. A l'extrémité de ces deux dernières, il fit construire deux portes qui ressemblent à des arcs de triomphe, et leur entrée sur la place fut décorées de grilles dignes des balcons dont nous avons parlé. Les ouvertures que l’on avait ménagées entre la comédie, l'hôtel des fermes et les édifices du côté occidental furent remplies par deux fontaines, dont les eaux sortent de rochers sur lesquels se dressent les statues de Neptune et d’Amphitrite, entourées de tritons. Ces fontaines sont encadrées dans des portiques en fer, formés de trois arcades. Près de la comédie, on a logé dans les deux petites arcades placées à droite et à gauche de la principale deux fontaines de moindres dimensions; près de lhôtel des fermes, les petites arcades sont restées libres et mènent à une promenade publique, établie par le roi sur la courtine qui réunissait l’un à l’autre les bastions le Duc, des Dames et de Vaudémont, et sur les glacis voisins.
La profondeur de l'hôtel de ville ne répond pas à l'ampleur de la façade, car on ne put disposer que d’un terrain fort étroit et assez irrégulier ; toutefois, l'hôtel contient, au rez de chaussée et à la gauche d’un superbe vestibule, dont le plafond et soutenu par deux rangs des colonnes, différentes pièces destinées primitivement au logement du maire; à droite, s'ouvre une vaste salle, que l’on nommait la salle du concert; au fond du vestibule se présente un escalier à double rampe, conduisant à un salon, que Girardet décora de peintures estimées. Sur le plafond, on aperçoit, au milieu d’une riche architecture, l’apothéose de Stanislas, et sur les murailles quatre compositions traitées dans le style mythologique et rappelant la fondation de l'Académie, la création du collége de médecine, et les efforts faits par le roi pour améliorer ladministration de la justice ct favoriser les progrès du commerce. Les salles du premier étage voisines de la rue des Dominicains furent attribuées à l’Académie, et on y transporta la bibliothèque publique, déposée d’abord dans la galerie des Cerfs. |
La construction de la place Royale n'était qu’une partie du plan conçu par Stanislas. Il acquit l'hôtel de Craon, qui se trouve sur la Carrière, à proximité de l'arc de triomphe; agrandit cet hôtel, dont l’architecture était noble et sévère; y transféra le siége de la Cour souveraine et du bailliage ; acheta les maisons situées de l’autre côté de la place, les fit démolir et éleva, pour y installer le tribunal consulaire et la bourse de commerce, un bâtiment semblable à l'hôtel de Craon (1). En même temps, les propriétaires des maisons qui bordaient la Carrière, au nord et au midi, en reconstruisirent les façades sur un plan uniforme, aussi élégant que simple, et furent indemnisés par le roi des dépenses que ce grand travail avait occasionnées. Le milieu de la
(1) Ilest bon d'ajouter que la corporation des marchands supporta une partie de le dépense.
place fut entouré de murs d'appui, ornés de fontaines et de groupes d’enfants et d'animaux; des grilles d’un travail exquis furent établies aux deux extrémités, et plusieurs rangs d’arbustes firent de la Carrière une charmante promenade. Pour rendre l’ouvrage parfait, il était indispensable de subsistuer un édifice imposant au palais commencé par Léopold et rasé par le Conseil de ville, avec l'autorisation de Stanislas. Ce dernier donna immédiatement les ordres nécessaires, et on vit bientôt, en avant des ruines de l’ancien palais, un monument, qui, sans avoir un mérite incontestable, est du moins en harmonie avec toutes les constructions de la place (1). Il entraîna malheureusement la ruine d’une portion du vieux palais, de l'escalier du parterre et de la muraille qui soutenait, du côté de la ville, la gorge du bastion des Dames, et on brisa, pour les employer dans les fondations, les belles statues sculptées par Siméon Drouin et logées dans les niches de la muraille et du perron (2).
La statue de Louis XV, œuvre des sculpteurs Barthélemy Guibal, originaire du Languedoc, et Paul-Louis Cyflé, fut coulée, à Lunéville, le 15 juillet 1755, par un fondeur lorrain nommé Perrin. Elle fut conduite à Nancy, le 16 novembre, sur un chariot trainé par trente-deux chevaux. Le piédestal était prêt, et la statue y fut posée le surlendemain. L’inauguration eut lieu le 26. Il y eut, pendant la matinée, des services religieux à Bonsecours et à Saint-Roch; à deux heures Stanislas fit son entrée dans la ville ; une partie du régiment du roi, alors en garnison à Nancy, formait la haie dans les rues que suivit le cortége, et le reste du régiment, avec un détachement des gardes lorraines, était en bataille sur la place Royale. Le monarque, après avoir écouté la
(1) Il est précédé d’un [ee 2e val dont les extrémités se rattachent à deux gros pavillons.
(2) V. Rec. des ord., t. VIII, p. 360; Rec. des fond., p. ij-vj ; Durival, ibid., p. 211, 212 et 219; Lionnois, ibid., t. I, p. 47, 48, 53 et 301-305, t. II, p. 24-39. |
harangue qui lui fut adressée au nom des magistrats municipaux, vint s’asseoir sur le grand balcon de l’hôtel de ville. Les gentilshommes occupaient toutes les fenêtres, et une foule immense, dans laquelle figuraient beaucoup d'étrangers, était entassée sur les galeries qui couronnent les bâtiments, et sur des amphithéâtres élevés au-dessus des toitures. Aussitôt après l’arrivée de Stanislas, un héraut d’armes, précédé de trompettes ct de timbales, partit de l'arc de triomphe et fit le tour de la place, s’arrêtant devant chaque pavillon et répétant à haute voix: « Messieurs, c’est aujourd’hui que le roi fait la dédicace « du monument que Sa Majesté a fait ériger, comme un gage « de son amour pour le roi son gendre. Vive le roi! » Quand la statue fut découverte, Stanislas reçut les compliments de Ia Cour souveraine, des Chambres des comptes, de l’Académie, des quatre chapitres de Chanoinesses nobles, etc. Il y eut ensuite une représentation dramatique dans le nouveau théâtre, et l’on y joua la comédie du Cercle, récemment composée par un jeune écrivain lorrain, Palissot, qui commençait à se faire un nom dans la république des lettres. Ce spectacle fut suivi d’un bal et d’un ambigu, et Stanislas, en retournant à la Malgrange, jeta un coup-d'œil sur le banquet offert par lui et par la ville aux quatre bataillons du régiment du roi. Des tables immenses, éclairées par des pyramides lumineuses, décorées de faisceaux d'armes, étaient alignées sur la place du Marché, et la musique du régiment exécutait des morceaux d'harmonie.
Les Nancéiens mécontents du gouvernement de Stanislas s'étaient bornés jusqu’à ce moment à murmurer; mais ils ne voulurent pas garder, jusqu’à la fin de la cérémonie, une attitude décente. Après s’être réunis dans la maison d’un marchand appelé Nicolas, ils vinrent bruyamment, et au risque d’exciter quelque émotion, s'installer, à deux pas de soldats avinés, devant une maison de la rue Saint-Dizier dont la façade présente une niche renfermant un buste de Léopold, et ils entonnèrent,
aux sons de la musique, des couplets en l'honneur de ce prince. La police feignit d'ignorer un acte qui aurait été jugé coupable par un gouvernement ombrageux; mais cette modération ne ramena pas des patriotes aussi obstinés; quelques-uns d’entre eux jurèrent de ne jamais traverser la place Royale, quoiqu'il n’y eût pas d'autre chemin pour gagner la ville vieille, à moins de faire un grand détour, et plus d’une fois, la statue de Louis XV fut souililée d’ordures pendant la nuit,
Le lendemain de l'inauguration, on tira un feu d'artifice; il y eut une illumination qui fut loin d’être générale, et les fontaines de Ja place Royale jetèrent du vin au lieu d’eau. Il y avait eu, le 26, des réjouissances dans toutes les villes de la Lorraine et du Barrois. On frappa une médaile, dont les coins furent gravés par Anne-Marie de Saint-Urbain, et qui offrait d’un côté l'effigie du roi de Pologne, et de l’autre la statue de Louis XV. Le Conseil de ville chargea trois de ses membres et le lieutenant-général de police de se rendre à Versailles, afin de remettre au roiet à la reine de France un certain nombre d'exemplaires en or et en argent de la médaille dont il vient d’être parlé. Louis XV accueillit les députés avec beaucoup de bienveillance et donna aux habitants de Nancy son portrait, qu’un chambellan apporta en Lorraine, et qui fut placé dans la salle où le Conseil tenait ses séances (1).
L'année suivante, désirant perpétuer par un monument le souvenir de l’union étroite que les Maisons d’Autriche et de Bourbon venaient de former, après de si longues guerres, Stanislas imposa le nom de place d’Alliance à une placerégulière
1) V. Relation de la dédicace de la statue pédestre de S. M. Très-Chrétienne. érigée par S. M. le Roi de Pologne..…., Dans sa Ville de Nancy..……., le 26 novembre 1755; Nancy, P. Antoine, in-&° ; Durival, ibid., p. 218-221; Lionnois, ibid., t. II, p. 39-48 ; l'ouvr. de M, Noël, t. I, p. 229-231. ne
et bordée d’hôtels magnifiques, qu’il avait créée entre la nouvelle rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Georges, sur un terrain occupé autrefois par le bastion Saint-Jacques et par les ouvrages qui en dépendaient. Elle fut entourée d’un double rang de tilleuls, et l’on établit, dans le milieu, une fontaine, composée d’un bassin hexagone, duquel sort un rocher portant trois fleuves, appuyés sur leurs urnes. Ils soutiennent une pyramide triangulaire, ornée de trophées et d’inscriptions et surmontée d’une statue de la Renommée, ayant à ta main droite une trompette, et à la main gauche un bouclier chargé de l’inscription : PERENNE CONCORDLÆ FOEDVS,. ANNO 1756 (1).
Le roide Pologne n’avait pas attendu l'achèvement des édifices et des monuments dont 1l s’agit pour prescrire au sieur Héré, son premier-architecte, de publier le « Recueil des plans, élévations et coupes, tant géométrales qu’en perspective, des châteaux, jardins et dépendances, appartenant à la couronne ; et ce recueil, qui renferme soixante-dix-neuf planches de format grand-atlas, dues pour la plupart au burin de Jean-Charles François, fut complété par une autre collection de seize planches du même graveur, où l’on trouva les plans et. élévations de la place Royale de Nancy et des édifices qui l’environnent. Enfin, le serrurier Lamour, véritable artiste, qui avait exécuté les grilles des places et les balcons des palais, les grilles de Bonsecours et quelques unes de celles de la Primatiale, fit graver par deux chalcographes lorrains, les sieurs Collin père et fils, le recueil de ses ouvrages, qui n’est pas indigne de ligurer à côté de la publication de l'architecte.
La description de tant de monuments, sortis de terre comme à l’ordre d’un enchanteur, nous à fait perdre de vue les évènements, peu nombreux du reste, qui se sont passés en Lorraine
(1) V. Durival, ibid., p. 224; Lionnois, ibid., p. 185-187,
depuis l’année 1750, ct il est bien temps de les rappeler d'une manière sommaire. On a dit qu’une des fresques peintes par Girardet, dans le grand salon de l'hôtel de ville, conserve le souvenir des tentatives faites par Stanislas pour améliorer l'administration de la justice. Ces tentatives, il faut l’avouer, furent loin d’être heureuses. Léopold avait divisé le territoire de la Lorraine et du Barrois en dix-sept arrondissements, dans chacun desquels il avait organisé un bailliage et une ou plusieurs prévôtés. Le nombre de ces juridictions était déjà trop considérable, mais le roi ne craignit pas de l’augmenter. Le projet préparé par le chancelier fut soumis au ministère français, qui l'approuva, en lui faisant subir quelques modifications, et un édit, signé le 30 juin 1751, supprima tous les tribunaux inférieurs et créa : 1° dans les villes de Nancy, Bar, Saint-Mihiel, Lunéville, Mirecourt, Pont-à-Mousson, Neufchâteau, Sarreguemines, Saint-Dié, Briey, Vézelise, Etain, Épinal, Commercy, Bouzonville, Dieuze, Boulay ct Bruyères, des hailliages comprenant les officiers suivants : un bailli d'épée, un lieutenant-général civil et criminel, un lieutenant-particulier civil et criminel, un assesseur civil et criminel, six conseillers, un avocat et un procureur du roi, un greffier, des huissiers, des procureurs et des notaires, dont la quantité variait selon l'importance des siéges ; 2° dans les villes ou bourgs de Remiremont, Bourmont, la Marche, Darney, Fénétrange, Rosières-aux-Salines, Châtelsur-Moselle, Bitche, Charmes, Viller-la-Montagne, Château- Salins, Longuyon, Thiaucourt, Nomeny, Blämont, Schaumbourg et Lixheim, des bailliages composés d’un bailli d'épée, un lieutenant-général civil ct criminel, un lieutenant-particulier-assesseur civil et criminel, deux conseillers, un avocat-procureur du roi, un greffier, des huissiers, des procureurs et des notaires ; 3° enfin, dans Îles villes ou bourgs de Badonviller, Saint-Hippolyte, Sainte-Marie-aux-Mines, Sarralbe, Bouquenom, Dompaire et Ligny, qui pour la plupart n'étaient pas dans l’origine des
dépendances de la Lorraine, des prévôtés formées d’un prévôtcommissaire-enquêteur et examinateur, d’un lieutenant, d'un avocat-procureur du roi et d’un greffier. Les attributions des prévôtés supprimées furent partagées entre la maréchaussée et les baïlliages. Les officiers des anciennes juridictions eurent ordre de cesser leurs fonctions le 31 octobre, et on promit de leur rembourser prochainement le prix de leurs charges. Le nombre des nouveaux officiers montait à treize cents, et la finance de leurs charges à cinq millions cent soixante-dix-huit mille huit cents livres tournois. Il aurait été impossible de recueillir en Lorraine une somme aussi forte, et on recut, comme argent comptant, les titres que les magistrats replacés avaient mis entre les mains des liquidateurs, et même les titres de la dette publique. L’édit de 1751 fut exécuté sans difficultés, mais non sans murmures; les membres des anciennes juridictions qui n’entrèrent pas dans les nouvelles se plaignirent d’avoir perdu leur état; les gentilhommes furent offensés de ce que le roi avait donné plusieurs commissions de baillis d'épée à des anoblis et même à des français ; le peuple craignit de voir les acquéreurs de tant d’offices si coûteux rendre les procédures interminables, afin de récupérer avec usure les sommes qu’ils avaient déboursées (1). | Une mesure beaucoup plus utile que la réorganisation de la magistrature fut l’échange effectué avec le prince de Salm. On a lu que la moitié de la principauté, ou pour mieux dire du comté de ce nom, avait été réunie à la Lorraine, et, comme on avait partagé également les divers domaines qui le composaient, il en résultait de l'incertitude dans les limites, et les terres de . la principauté formaient des enclaves au milieu de notre pays. Une convention signée, le 21 décembre 1751, par les représentants du roi de France, de Stanislas et de Louis-Charles-Otton,
(1) V. Rec. des ord., t. VIII, p. 254; Durival, ibid., p. 209.
prince de Salm, mit fin à un pareil état de choses. Otton céda aux deux rois tout ce qu’il possédait dans les environs de Fénétrange et sur la rive droite de la Plaine, et obtint en compensation ce que la France etla Lorraineavaient sur la rive gauche (1); en sorte que, depuis ce moment, le territoire de Salm fut borné au nord-ouest par la Plaine, au nord par le Donon, au sud-est par la Bruseh, et au sud-ouest par les villages de Moyen-Moutier et du Ban-de-Sapt. Il avait cinq lieues de longueur sur quatre et demie de largeur, et sa capitale était le bourg de Senones, où le prince Otton résidait avec sa famille; ce qui attira dans ce lieu une population assez nombreuse (2).
L'année précédente, le bail général des fermes avait été consenti au profit du sieur Louis Dietrich, pour six ans qui devaient commencer à courir le 1°* octobre 1750 ; et, à l'expiration de ce terme, le bail fut renouvelé, pour le même laps de temps, au nom du sieur Jean-Louis Bonnard, qui s’engagea à payer annuellement trois millions trois cent trente-quatre mille cinq cents livres de Lorraine, ou deux millions cinq cent quatrevingt-un mille cinq cent quarante-huit livres sept sous neuf deniers tournois ; engagement que ce financier ne contracta, sans doute, qu'après avoir reçu l'autorisation de tirer des impôts indirects tout ce qu’ils pouvaient produire (3).
Le 16 novembre 1754, le commerce des grains fut rendu libre entre la Lorraine, le Barrois et la France; deux années plus tard, au mois de décembre 1756, les droits que l’on percevait sur les céréales aux barrières établies entre les provinces furent abolis (4); mais ces mesures furent mal accueillies en Lorraine, où l’on murmurait continuellement contre le chancelier. On blà-
(1) V. Rec. des ord., ibid., p. 407.
(2) V. Durival, ibid., p. 211. | (3) V. idem, ibid., p. 203 ; Rec. des ord., t. IX, p. 239. (4) V. Rec. des ord., ibid., p. 170 et 308.
mait également une ordonnance signée par le roi de Pologne, le 5 février 1754, et prescrivant la formation de six nouveaux bataillons de milice, forts de cinq cents hommes chacun (1). Les clameurs devinrent telles, que M. de la Galaizière jugea prudent de régler, le 26 janvier 1755, que le laboureur faisant « valoir « une charrue en propre ou à ferme », et entretenant au moins quatre chevaux toute l’année, serait, quelle que fût sa cote de subvention, dispensé du tirage à la milice et en exempterait un de ses fils, pourvu que ce dernier fût employé aux travaux champêties, ou bien un domestique ; que le laboureur possédant plusieurs charrues procurerait le bénéfice de l’exemption à un pareil nombre de fils ou de valets, et que les veuves jouiraient des mêmes droits (2).
Cette ordonnance fut accueillie avec reconnaissance dans les campagnes ; mais elle fut à peine remarquée dans les villes, où l'attention générale se portait sur une querelle entre M. Drouas, évèque de Toul, et la Cour souveraine. Le prélat, sachant qu’il y avait dans les monastères de Nancy quelques religieux jansénistes, auxquels s’adressaient pour obtenir l’absolution les personnes suspectes d’hérésie, avait publié, le 26 août 1754, un mandement défendant à tous les moines de Nancy de confesser les malades sans la permission des cutés, et il envoya à ceux-ci le 9 septembre, une lettre qui fut lue au prône des cinq paroisses. Il est évident que l’évêque, agissant en matière spirituelle, n’avait commis d’empiétement sur les droits de qui que ce füt; néanmoins, cédant aux obsessions des religieux et charmée, d’ailleurs, de rencontrer l’occasion d’humilier un prélat qu’elle n’aimait pas, la Cour souveraine rendit, le 11 septembre, un arrêt annulant le mandement et la lettre de M. Drouas, comme
Gi) V. ibid., p. 107.
(2) V. ibid., p. 191.
contraires aux ordonnances ducales du 9 septembre 1624 et du 44 février 1732, aux constitutions canoniques, aux lois et usages observés en Lorraine, et de plus comme étant de nature à « jeter « le trouble dans les consciences et à fomenter les disputes qui « divisoient les esprits ». L'arrêt faisait « très-expresses inhi- « bitions et défenses à tous prêtres séculiers et réguliers de la « ville de Nancy et autres du ressort de la Cour » de déférer aux ordres du prélat, et enjoignit aux curés de la capitale de livrer les exemplaires du mandement et de Ia lettre; mais la sentence était à peine prononcée, lorsque les magistrats apprirent que l’évêque avait demandé, avant d'agir, l'approbation du roi; en conséquence, ils se réunirent de nouveau, le lendemain, déclarèrent qu’il serait sursis à l’exécution de l'arrêt, et décidèrent qu’ils feraient des remontrances à Stanislas. Les remontrances, rédigées avec beaucoup de soin et d'artifice, et qui remplissent trente-sept pages de format in-4° (1), n'avaient pas encore été présentées au roi, lorsque le Conseil d'État prononca, le 2 décembre, un arrêt qui cassait ceux de la Cour souveraine, « comme attentatoires à l’autorité de Sa Majesté », et prescrivait au procureur-général de les biffer sur le registre des minutes. Les remontrances n’en furent pas moins déposées entre les mains de Stanislas, le 2 janvier 1755, et les magistrats refusèrent d'enregistrer l'arrêt du 2 décembre et un autre arrêt du Conseil rendu le 14 février, et ce malgré les lettres de jussion que le prince fit expédier le 2 mars. Une semblable résistance ne pouvait durer plus longtemps sans péril pour l'autorité du roi, qui enjoignit au procureur-général, M. Toustain de Viray, de faire assembler la Cour et de l’inviter à procéder à l'enregistrement. Sur le refus de cette dernière, le procureurgénéral pénétra dans le greffe, contraignit le greffier à lui remettre le registre et fit transcrire les arrêts du Conseil. Deux
(1) Elles ont été imprimées à Nancy, par Nicolas Charlot.
jours après (le 18 mars), la Cour se réunit derechef, protesta contre ce qu’elle appelait la violation de ses greffes, prescrivit de copier cette protestation à la suite des arrêts enregistrés sous les yeux de M. de Viray, et résolut de faire d’itératives remontrances. Une députation se rendit à Lunéville, pour les présenter au roi; mais le chancelier répondit que Stanislas n’en voulait plus recevoir ; néanmoins, comme les députés insistaient pour parler au monarque, M. de la Galaizière les introduisit devant le prince, qui ne prononça que les mots suivants: « Je « sais pourquoi vous venez. Quoique mon parlement n’observe «. pas ce qu’il doit pour me demander mon jour et mon heure, « je veux cependant bien vous dire que je ne veux plus entendre « de remontrances; c’esl ce que vous pouvez lui dire de ma « part. Je lui ai notifié mes intentions par mon chancelier.» Les députés se retirèrent fort mortifiés, et la Cour, après avoir écouté leur rapport, se contenta d'envoyer à Versailles une copie de ses doléances. | |
Les choses en étaient là, et les hostilités auraient fini d'autant plus aisément que l’évêque de Toul avait écrit à Stanislas, dès le 28 février, pour offrir sa médiation, et annoncer l'intention de modifier son mandement et d’en faire disparaître les clauses qui pouvaient avoir des inconvénients; les choses en étaient là, disons-nous, lorsque l’on distribua deux opuscules anonymes dans lesquels le droit de l’évêque était vigoureusement défendu. La Cour, satisfaite de pouvoir décharger sur quelqu'un le dépit que lui faisait éprouver le mauvais succès de ses entreprises, affecta de regarder ces opuscules comme injurieux pour elle et somma le procureur-général de requérir contre leurs auteurs. M. de Viray s'y étant refusé, ainsi que les avocats-généraux, elle chargea le conseiller inscrit le dernier au tableau de les remplacer, et ce magistrat prononça son réquisitoire dans l'audience du 17 mai. Quatre jours après, la Cour reçut, par une lettre de cachet, l’ordre d'interrompre la procédure entamée
et de remettre toutes les pièces au procureur-général, attendu que la connaissance des délits de ce genre appartenait au Conseil d'État. Les magistrats, refusant d'obtempérer à la volonté du roi, déclarèrent que la procédure serait continuée, mais qu’ils ne rendraient aucun arrêt avant d’avoir consulté Stanislas. Le procureur-général invita le greffier à lui livrer la procédure, et cet officier n’ayant pas voulu obéir fut immédiatement conduit en prison. En même temps, le roi manda à Lunéville le premierprésident et six conseillers pour lui donner des explications relativement à la désobéissance de la Cour. Leurs excuses furent jugées insuffisantes, et on enjoignit au premier-président de retourner à Nancy et d’en rapporter les pièces de la procédure. On ajouta que les six conseillers ne quitteraient pas Lunéville, tant que la remise n’aurait pas eu lieu. Les magistrats qui étaient restés à Nancy refusèrent de nouveau de se dessaisir de la procédure, sous prétexte qu’ils n'étaient plus en assez grand nombre pour réformer un arrêt rendu par les Chambres assemblées, et le chancelier fut obligé d'expédier des ordres absolus, et même de déclarer que la santé du monarque était altérée par ces discussions. La Cour consentit alors à faire ce que l’on exigeait, mais elle eut soin d'ajouter qu'elle cédait à la crainte d’offenser le roi. L'affaire finit par une espèce de transaction : l'évêque de Toul ne parla plus de son mandement; le Conseil d'État, après avoir supprimé les opuscules anonymes, permit à la Cour d'informer contre leurs auteurs ; ce qui n’eut pas lieu et Stanislas, étant venu à la Malgrange, au mois de juin, traita avec bonté le premier-président et la plupart des magistrats, et leur fit entendre qu’il avait oublié le passé (1).
La guerre ne tarda pas toutefois à recommencer entre le chan-
(1) Nous avons consulté, pour le récit de cette querelle, la copie des pièces originales qui est conservée dans les archives de la famille Le Febvre; on en trouve une analyse dans Rogéville,ibid., t. I, p. 329-335. ti |
celier et la Cour souveraine, et ce fut pour longtemps. Le lecteur doit se rappeler que l'établissement d’une maréchaussée organisée comme celle de France avait mécontenté les magistrats, qui, n'osant y faire opposition, avaient feint d'ignorer la * compétence de ce corps. Cependant, les abus que l’on redoutait dès l’origine devinrent si graves que la Cour jugea' nécessaire de présenter au roi des remontrances, qui n’ont pas été publiées. Le chancelier y répondit fort sèchement, et d’autres abus de pouvoir ayant été signalés, notamment par les substituts du procureur-général et des procureurs du roi, dont les chefs de la maréchaussée refusaient, comme ils en avaient le droit, de recevoir les ordres, la Cour fit de nouvelles remontrances, dans le courant du mois de février 1756. Elles ne furent guère mieux accueillies que les précédentes, et les magistrats n’attendaient qu'une occasion pour agir, lorsque les avocats de la miséricorde rencontrèrent dans les cachots de la conciergerie deux hommes condamnés par la maréchaussée, et pour de légers délits, l’un à vingt, l’autre à quarante années de galères. Ils en prévinrent le procureur-général, qui en informa la Cour. Elle évoqua les deux affaires et prescrivit de déposer à son greffe les dossiers des procédures ; mais le Conseil d’État cassa l'arrêt sur le champ. Peu de jours après, au commencement de la semaine sainte, un conseiller, visita la conciergerie, selon l'usage (1), écouta les plaintes de trois prisonniers que la maréchaussée avait frappés de peines sévères pour de simples délits, et la Cour s’empressa d’ordonner le dépôt dans son greffe de la procédure instruite contre ces malheureux. À la sommation qui lui est faite de se dessaisir des dossiers, le greffier répond qu'il ne peut remettre aucune pièce sans l'autorisation du chancelier, et M. de la Galaizière donne au grand-prévôt l’ordre
@ Établi ou plutôt confirmé par l’ordonnance criminelle de 1707, titré IV, article 11. | | |
d'enlever les prisonniers dont la Cour avait recu l'appel. Le jour du vendredi-saint, à six heures du matin, la maréchaussée, appuyée d'un piquet de grenadiers fourni par le régiment du roi, cerne la Conciergerie, saisit différents individus condamnés aux galères, et sur le refus du geolier de livrer ceux dont les magistrats ont pris la défense, écroue ce fonctionnaire lui-même et en confie la garde à quatre archers. La maréchaussée revient trois heures plus tard, et, sans prèter l'oreille aux réclamations du geolier, fait ouvrir les cachots, s'empare des prisonniers qu’elle cherchait et les emmène à travers une foule immense, que la curiosité et d’autres sentiments peut-être ont assemblée, mais que la bonne contenance des grenadiers tient en respect. Le lendemain, un arrêt du Conseil d'État casse le dernier arrêt de la Cour, et, le jour de Pâques (20 avril), M. de Viray est exilé à sa terre d’Affléville-en-Voivre. À la nouvelle de ces incidents, les magistrats, qui étaient en vacances, se réunissent, décident qu’il sera fait des remontrances au roi et en fixent l’objet. Les remontrances, arrêtées le 15 mai, furent apportées au roi, le 25, par le premier-président et un conseiller, et, le surlendemain, Stanislas admit les deux députés à la séance du Conseil d’État. Les plaintes des magistrats furent exposées, examinées en détail et repoussées par le chancelier, qui défendit avec talent et devant des juges prévenus en sa faveur, les mesures qu’il avait prises. Le roi, que ces disputes fatiguaient beaucoup, avait, dans la matinée, rédigé une sorte de programme de sa politique. Il le fit transcrire par M. de Solignac, et le remit au premierprésident. On lisait dans cette pièce : « C'est un entretien « familier que je veux avoir avec les députés, comme un père « avec sa famille... J’ouvre ici mon cœur, qui n’est point du « tout disposé ni à punir avec rigueur, ni à fléchir avec indi- « gnité... Ma santé, affoiblie par mon âge, ne sauroit supporter « aucune tracasserie. Je jouis de la douceur de la paix sous la « faveur de l’heureux règne et de la puissance de Louis XV, mon
« gendre. Au bout du compte, ce pays qui me sert d’azile est « son domaine perpétuel. » A leur retour à Nancy, les députés communiquèrent à leurs collègues le manuscrit de Stanislas, et ceux-ci craignant d’encourir le reproche d’avoir abrégé les jours du prince, et voyant d’ailleurs que le chancelier n'était pas disposé à reculer, jugèrent à propos de garder le silence (1).
L'occasion de parler de nouveau ne tarda malheureusement pas à se présenter. Les impôts de diverse nature n'avaient pas cessé d'augmenter depuis l’arrivée de Stanislas, et l’on ne pouvait songer à les accroître, sans prendre en même temps la résolution de ruiner une multitude de laboureurs. Les charges étaient doublées, et la population diminuait chaque jour par l’émigration et par d’autres causes (2). Les Chambres des comptes avaient, en 1752, rédigé d’énergiques remontrances; mais on n’y avait eu aucun égard, quoique le roi en eût demandé une copie (3). Il aurait cependant tâché, selon les apparences, de faire droit à des observations dont il ne méconnaissait pas la justesse, s’il n’en avait été empèché par la guerre désastreuse qui éclata, en 1757, entre la France et l'Autriche d’un côté, la Prusse et l'Angleterre de l’autre, et qui est connue sous le nom de guerre de sept ans. Les finances de la France étaient aux abois; les ministres, que l’on changeait fréquemment, ne savaient plus comment alimenter le Trésor et, malgré l’épuisement de toutes les classes de la population, on fut obligé de lever un second vingtième et de prier le clergé de voter un don gratuit.
(1) V. Remontrances de la Cour Souveraine au Roï, (arrêtées le 13 février 1756), in-12 de 64 pages; Remontrances de la Cour Souveraine au Roy, Arrêtées le quinze Mai mil sept cent cinquante-six, in-4o de 58 pages, plus un feuillet non chiffré ; Durival, ibid., p. 221 et 222.
(2) V. Mory d'Elvange, États, Droits, Usages en Lorraine, p. 31. (3) V. Durival, ibid., p. 213.
On invita les ecclésiastiques lorrains à verser, chaque année et à commencer du 1° janvier 1756, une somme cent cinquante mille livres tournois. Les bénéficiers élurent des commissaires, qui offrirent de payer annuellement, par forme d'abonnement, et à partir du 1°" janvier 1757, cent mille livres tournois, s’ils continuaient à être imposés en France pour les biens qu'ils y possédaient, ou cent vingt mille livres, si l’on voulait bien ne plus les imposer. Les commissaires, qui étaient M. de Bouzey, grand-doyen de la Primatiale ; l’abbé Alliot, aumômier-ordinaire et gouverneur des pages du roi; Dom Remy Cellier, prieur de Flavigay ; l'abbé Pécheur, curé de la paroisse Saint-Epvre de Nancy, et le chapelain de l’église Saint-Honoré à Neuville-sur- Orne, les commissaires, disons-nous, demandaient que l’on convoquät à Nancy une assemblée composée des évêques et des députés des divers diocèses entre lesquels la Lorraine et le Barrois étaient partagés, pour délibérer conjointement et fixer la cote de chaque diocèse. M. de Saint-Simon, évêque de Metz, prélat tout dévoué à la France, obtint des évêques de Toul et de Verdun que la réunion aurait lieu dans sa ville épiscopale. Il proposa de contracter, à cet effet, un emprunt de six cent mille livres et de remettre à un autre temps la reconnaissance des facutés respectives des évêchés. Les commissaires parvinrent à faire écarter la proposition relative à l'emprunt, mais ne purent changer les bases de la répartition, Sur les représentations des trois prélats, le ministère français, qui venait d’exempter du don gratuit les domaines appartenant à l’ordre de Malte, et les bénéfices dont les titulaires résidaient à l’Étranger, réduisit cependant le don à cent trente mille livres, qui furent réparties d’une manière vexatoire. Ainsi, on ne demanda que six mille livres à la partie française du diocèse de Toul, tandis que l’on imposait sur la partie lorraine quatre-vingt-sept mille quatre cent quatre-vingt-trois livres dix-sept sous quatre deniers, c’est-à-dire onze à douze fois autant. Le chapitre de la
. Cathédrale de Toul fut taxé à mille cinquante livres seulement, et les chanoines de la Primatiale, dont les revenus étaient d’un “tiers moins forts que ceux du chapitre toulois, furent obligés de contribuer pour quatre mille quatre cent trente-six livres ; l'évêque de Toul payait deux cent soixante-treize livres, et le Primat deux mille soixante; les abbés de Saint-Epvre et de Saint-Mansuy chacun huit cent quarante livres, quoiqu’ils eussent environ trente mille livres de rente, et les abbés de Moyen-Moutier, de Belchamp, de Beaupré et de Haute-Seille huit cent, huit cent trente-quatre, huit cent soixante quatre et mille trente-quatre livres, bien que leurs revenus atteignissent à peine la moitié ou mème le tiers de ceux que percevaient les deux abbés français. Une injustice aussi criante souleva des réclamations générales, et les députés du clergé toulois, réunis dans le palais épiscopal de Toul, au mois de janvier 1758, signèrent une requête à la fois ferme et respectueuse, qui fut présentée au roi de Pologne, mais ne servit à rien (1).
La résistance de la Cour souveraine fut plus sérieuse et plus efficace, Stanislas avait publié, au mois de septembre 1757, l’édit qui établissait un second vingtième à partir du 1°" octobre 1756, et ajoutait quatre sous pour livre, à commencer du 1° janvier 1757, au vingtième perçu depuis quelques années. L’édit causa une stupeur générale et répandit un profond découragement dans un pays déjà surchargé d'impositions. Aussitôt après la rentrée, la Cour souveraine déclara qu’elle n’enregistrerait pas l’édit et arrèta, le 14 décembre, des remontrances, qui furent lues au roi, et qu’elle fit imprimer, avec celles qu’elle avait portées aux pieds de Stanislas, en 1750, lors de l’établis-
(1) V. Remontrances au Roy, Par le Clergé de Lorraine, in-8 de 16 pages; Requête du Clergé Lorrain du Diocèse de Toul, uu Roy, in«8° de 16 pages.
sement du premier vingtième (1). Le roi de Pologne, touché de l'éloquent tableau que la Cour avait tracé de la misère publique, répondit avec douceur que la Lorraine devant ètre annexée à la France dans peu d'années, et les impôts dont on se plaignait avec tant d’amertume étant levés au profit de Louis XV, c'était à ce dernier qu’il fallait s'adresser pour en obtenir la diminution. En conséquence la Cour envoya à Versailles une copie de ses remontrances, et, comme elle apprit que le chancelier venait de remettre entre les mains des ministres français un mémoire justificatif de sa conduite, elle rédigea des éclaircissements sur les remontrances du 14 décembre 1757 et les fit parvenir aux ministres, dès les premiers jours de février (2). Ces éclaircissements démontrent que le poids des impositions était déjà presque insupportable. Sans parler des droits seigneuriaux, consistant en prestations réelles et personnelles, plus ou moins fortes selon la différence des lieux, mais qui existaient partout, soit au profit du roi dans les terres domaniales, soit au profit des seigneurs ecclésiastiqnes et laïcs ; sans tenir compte de la dime, laquelle atteignait tous les fruits de la terre, communément à la quotité du dixième ou du douzième ; sans mentionner l'entretien des églises et des presbytères, les droits des curés, les gages des maitres-d’école, les impositions indirectes perçues aux portes et sur les marchés des villes, les fournitures militaires et l'extension des droits des traitants, on levait annuellement, dans la Lorraine et le Barrois, tant pour la subvention que pour les’ Ponts-et-Chaussées, etc., trois millions sept cent quatrevingt-dix mille neuf cent septante et une livres tournois. La subvention étant répartie presque exclusivement sur les habitants des campagnes, la cote du lsboureur s'élevait à quatrevingts livres et celle du manœuvre à vingt livres au moins, et
(1) In-4° de 8 et 21 pages, sans nom d'imprimeur. (@) Ils sont imprimés, in-4° de 28 pages. |
comme beaucoup d’entre eux étaient insolvables, on rejetait leur part sur les individus qui étaient encore en état de payer; ce : qui les réduisait bientôt à la misère ou les contraignait à quitter leur profession. La Cour, après avoir fait observer que plus de seize cents laboureurs avaient pris ce parti, depuis peu de temps, signalait comme une autre cause de ruine pour l'agri-. culture les fréquents appels de miliciens, et parlait des corvées que l’on avait multipliées sans nécessité, disait-elle, notamment pour les travaux du fond de Toul ; ajoutant que le premier vingtième avait achevé de répandre la désolation dans notre pays, et affirmant que, sur le pied de la taxe qui en avait été faite, cet impôt était porté au dixième effectif et produisait onze cent mille livres, chaque année. Il en résultait que les deux vingtièmes et quatre sous pour livre-devaient former un impôt annuel de deux millions quatre cent mille livres, et les magistrats déclaraient que la Lorraine était incapable de supporter un pareil fardeau. oo |
Des négociations secrètes eurent lieu, pendant les deux premiers mois de 1758, entre M. de la Galaizière, M. de Boulogne, contrôleur-général des finances, et la Cour souveraine, que l’on engageait par les voies de la douceur, à enregistrer enfin l’édit; mais Ces négociations n’eurent aucun succès, et, le 9 mars, la. Cour prit un arrêt, dans lequel, après avoir protesté de sa soumission aux ordres du roi, elle disait ne pouvoir procéder à l'enregistrement (1). Le 24 avril, le premier-président, M. du Rouvrois, reçut une lettre du chancelier qui l’invitait à se rendre à Einville, le lendemain, avec trois conseillers : MM. de Morey, Maimbourg et de Beaucharmois. Arrivés au château d’Einville, ces magistrats furent introduits dans le cabinet de Stanislas, et le prince, blämant la résistance de la Cour, déclara cependant qu’il demandait l'enregistrement plutôt en ami qu'en
(1) Cet arrêté est imprimé, in-he de 4 pages. T. VI. 19
roi. « Il voulait bien croire, ajoutait-il, que ses peuples étaient « surchargés ; mais le besoin d'argent en France, occasionné « par les circonstances présentes, ne permettait pas d'y remé- « dier ; il s'employerait, dans des temps plus heureux, à leur « procurer du soulagement; il n’était le maître de rien, simple « exécuteur des ordres du roi son gendre, obéissant lui-même, « etla Cour ne pouvait que l’imiter. » Le chancelier se plaignit ensuite de la persistance que mettaient les magistrats à le désigner comme l'auteur principal des souffrances de la Lorraine, et promit toutefois que l’on montrerait plus de modération dans la perception des impôts. Aussitôt après son retour, le premierprésident convoqua la Cour, lui exposa ce qui s’était passé la veille et conseilla de céder ; mais plusieurs magistrats s'y oppo— sèrent vivement ; on offrit au roi, à titre d'abonnement, une somme d’un million (argent de Lorraine), pour tenir lieu des deux vingtièmes, et on proposa de faire répartir et lever cette contribution par des commissaires tirés du sein de la Cour, afin que le produit net entrât dans les coffres du Trésor (1).
Un semblable arrangement, qui faisait intervenir la magistrature dans l'administration, ne pouvait plaire au chancelier, et dès le 28, il présentait à la signature du roi une lettre de cachet, prescrivant au premier-président, à M. de Lombillon, président à mortier, et à MM. de Morey, de Courcelles, de Châteaufort (2), Protin, Le Febvre, Collenel, de Pont, Perrin, de Vassimont, Charvet, Maurice et de Beaucharmoïis, conseillers, de se trouver à Lunéville le lendemain, à dix heures du matin. La lettre marquait qu’ils étaient appelés pour rendre compte de l’irrégularité de leur conduite; néanmoins, comme on leur enjoignait,
(1) L'arrêté a été imprimé, avec la lettre de cachet dont il est question plus bas, in-4o de 7 pages.
(2) M. de Châteaufort était un gentilhomme d’origine basque, mais il habitait la Lorraine depuis longtemps. er
en même temps, d'amener avec eux le greffier, porteur de l’édit et des registres servant aux enregistrements; comme,d’un autre côté, deux présidents et douze conseillers formaient deux chambres, il était évident que Stanislas voulait tenir à Lunéville une sorte de lit de justice, faire enregistrer l’édit en sa présence et se mettre en état de dire que l’anregistrement avait eu lieu devant les Chambres assemblées. Le premier-président convoqua la Cour le 29, à cinq heures du matin, et donna communication de la lettre de cachet. Les magistrats découvrirent le piége et, malgré les instances de M. du Rouvrois, déclarèrent qu'ils ne partiraient pas et rédigèrent, séance tenante, des remontrances, accompagnées d’excuses au sujet de leur . désobéissance. Le premier-président se mit en route, avec M. de Lombillon, et présenta au roi les remontrances dont il s’agit; mais Stanislas jura qu’il ne lirait et n’écouterait rien, tant que les magistrats ne lui auraient pas obéi. M. du Rouvrois revint à Nancy, le même jour, assembla sa compagnie, le lendemain matin, raconta ce qui s'était passé la veille, ajouta que le roi pardonnerait aux conseillers. s’ils se rendaient à Lunéville, et les conjura de ne pas prolonger une résistance funeste. Les conseillers, animés par quelques-uns d’entre eux qui avaient voué une haine implacable au chancelier, et particulièrement par M. de Châteaufort, déclarèrent de nouveau qu'ils ne quitteraient pas Nancy, rédigèrent encore des remontrances et les remirent au premier-président (1). Celui-ci retourna immédiatement à Lunéville, emmenant avec lui M. de Lombillon et le greffier, qui s'était muni de ses registres, et dès qu’ils furent arrivés, on les introduisit dans la salle du Conseil d’État. L'édit fut publié et transcrit aussitôt sur le registre, ainsi qu’un arrêt où on lit
(1) Ces remontrances ont été imprimées, ainsi que celles du 29 avril, Ces dernières ont été, par erreur, datées du 28. |