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que, le « 30 avril 1758, la Cour étant à Lunéville par députa- « tion des sieurs Premier-Président et Président de Lombillon, « sur les ordres du Roy,... il a été sur les conclusions du pro- « cureur-général...,procédé à l'enregistrement dudit édit, « pour être exécuté selon sa forme et sa teneur ». Le second vingtième fut perçu quelques jours après; mais on n’attendit même pas ce moment pour punir les conseillers que M. de la Galaizière regardait comme les auteurs principaux de la résistance qu’il avait rencontrée. Il fit expédier, le 1°° mai, des lettres de cachet qui exilaient M. de Courcelles à Vézelize, M. de Chàteaufort à Saint-Hippolyte, M. Protin à Tholey, M. le Febvre à Neufchâteau, M. Collenel à Épinal, M. de Pont à Sarreguemines, M. Perrin à Mirecourt, M. de Vassimont à Charmes, M. Charvet à Pont à-Mousson, M. Maurice à Bouquenom et M. de Beaucharmois à Bitche. :
La Cour, quoique réduite à un petit nombre de membres par l'exil de onze conseillers, ne Jugea pas à propos d'interrompre le cours de la justice ; mais les avocats ayant refusé de plaider, il n’y eut plus d’audiences. Le bailliage de Nancy, qui avait reçu; une expédition de l'arrêt du 30 avril, fit demander à la Cour quel égard cet arrêt méritait, et le premier-président répondit que la question ne pouvait être traitée que dans une assemblée des Chambres, et qu’il n’y avait plus assez de magistrats à Nancy pour tenir une pareille assemblée. Ces derniers étaient, d’ailleurs, tout occupés à négocier le retour de leurs collègues. Stanislas n’exigeait, pour les rappeler, qu’une lettre dans laquelle les magistrats exilés témoigneraient leur repentir de la désobéissance qu’il leur reprochait. II déclara, toutefois, qu'il exceptait de cette amnistie MM. de Châteaufort, Protin et de Beaucharmois, et 1l désigna pour les remplacer MM. Harmand de Bénaménil, Garaudé et Colin de Bénaville. MM. de Courcelles, Le Febvre, Collenel, de Pont, Perrin, de Vassimont, Charvet et Maurice vinrent reprendre leurs fonctions, après avoir écrit au
chancelier pour le prier d’oublier le passé, où il ne fallait voir, disaient-ils, que l'effet « du zèle le plus pur dont ils étoient « pénétrés pour le service du roi ». On croyait que la paix allait renaitre ; mais les avocats ne recommencèrent pas à plaider, et la Cour, dont le courage s’était relevé depuis le retour des huit conseillers, fit observer à Stanislas qu’elle ne pouvait admettre MM. Harmand, Garaudé et de Bénaville, attendu qu’il n’y avait pas de siéges vacants ; que les membres de la Cour, institués à vie, n'étaient révocables que pour cause de forfaiture, et que leur sort n’était pas soumis aux caprices du chancelier. Le pre- mier-président fut alors appelé à Lunéville, et Stanislas, que ces querelles fatiguaient extraordinairement, et qui n’était pas fâché de transiger avec les magistrats, dit « que l’administration « de la justice n’ayant été interrompue jusqu’à présent que pour « les audiences, et parce que l’ordre des avocats s'était absenté « du palais, il voulait qu’elles recommençassent, et que la Cour « fittout ce qui dépendait- d'elle pour y parvenir; que son " « grand âge lui faisait désirer la tranquillité, et que sa santé « souffrait dans l’agitation des troubles actuels ; qu’il ne voulait « point être lié, mais qu’on pouvait tout espérer de ses grâces « et de sa justice pour le rappel des conseillers qui étaient « encore en exil; et qu’à l'égard de l’abonnement proposé par « la cour, l'acceptation dépendait particulièrement du ministre « de France ». Le chancelier, qui était présent à l’entrevue, ajouta que les offres d’un million (argent de Lorraine) étaient insuffisantes ; que le premier vingtième produisait, sans parler des quatre sous pour livre, huit cent mille livres; que le second vingtième donnerait pareille :omme ; que la répartition et la levée ne devaient pas être faites par la Cour ; que le prétexte d'épargner les frais était vain, et qu’il n’y avait pas d'impôt dont la perception coûtât moins au prince. |
Les magistrats n’opposèrent rien aux allégations de M. de la Galaizière; ils ne songeaient, pour le moment, qu’à faire recon-
Am
naître leur inamovibilité et à obtenir le rappel de leurs collègues, et ils ajournèrent leurs projets contre le chancelier jusqu'à ce qu’ils eussent reçu la double satisfaction qu'ils demandaient. Ils avaient cru démêler à travers le récit étudié du premierprésident, que le roi avait envie de fléchir; ils n’en devinrent que plus pressants et arrêtèrent, le 27 juin, des remontrances d’une longueur démesurée, qui furent présentées à Stanislas dès le lendemain (4). Oubliant que M. de la Galaizière avait dit « que le roi était déterminé à ne point rappeler les trois exilés « que leur destitution ne fût consommée, en recevant trois sujets nommés à leur place; que Sa Majesté s'était déterminée « d'elle-même, et qu’elle persévérerait », Stanislas fit d’autres « concessions, déclarant qu’il ne voulait point entendre parler «. de destitutions ; que MM. de Châteaufort, Protin et de Beau- « charmois n'étaient point destitués ; qu'ils n’étaient qu’exilés ; « qu’il voulait que les trois sujets qu’il avait nommés fussent « reçus en la cour (à l'effet de quoi, il donnait une déclaration « portant l'augmentation de trois places de conseillers en ladite « cour); qu'il voulait que la cour reprît ses fonctions, et que « pour lors, elle pourrait tout attendre de ses grâces sur tous « les objets qui la concernaient ».
Les magistrats ne répondirent à ces discours paternels que par un acte d'accusation très violent contre M. de la Galaizière. On essayait d’y établir que le chancelier était l'unique moteur des troubles qui agitaient la Lorraine; que l’état de dépérissement où se trouvait notre pays le mettait dans l'impossibilité de satisfaire à de nouveaux impôts et demandait une prompte diminution des anciens; que ce dépérissement était dû à l’administration vicieuse et oppressive de M. de la Galaizière ; que
les-différentes démarches faites par la Cour souveraine, pour le
maintien des lois de l’État concernant la police générale et la
(1) Elles sont imprimées, in-4° de 31 pages.
justice, lui avaient été commandées par le sentiment de ses devoirs, et que les disgrâces essuyées par plusieurs magistrats étaient les fruits des protestations de ces derniers contre le pouvoir arbitraire usurpé par le chancelier, et contre les abus de son autorité. Après avoir prouvé trop aisément, hélas ! que les Lorrains et surtout les habitants des campagnes étaient écrasés sous le faix des impositions, le rédacteur du mémoire recherchait les motifs de la misère des cultivateurs et du dépérissement de l’agriculture, et signalait l'accroissement trop prompt des contributions directes et indirectes, la multiplicité des offices de judicature et de finance dont les gages pesaient sur la Lorraine et le Barrois, les fréquentes levées de miliciens, la sortie de l’argent et le défaut de circulation dans les deux provinces, l’inexécution des anciennes lois relatives à la police des marchés et au commerce des grains, enfin, l’excès des corvées pour les travaux publics et la construction des routes. Ici, le rédacteur, prenant à parti le chancelier lui-même, rapportait, avec les détails les plus minutieux, une foule de faits démontrant que, dans bien des circonstances, M. de la Galaizière avait sacrifié les droits les plus sacrés des particuliers à ses propres intérêts et à ceux de ses amis. On avait, en effet, tracé des chemins inutiles au public, mais qui, passant devant divers chàteaux, offraient de grands avantages aux propriétaires, et les terrains nécessaires pour l'établissement de ces chemins avaient été enlevés sans indemnité. M. de la Galaizière, ayant acheté les domaines de Neuviller-sur-Moselle, de Roville, de Bayon et quelques autres dans le voisinage, les avait fait ériger en comté, avait bâti à Neuviller un château magnifique, y avait planté d'immenses jardins et avait construit une route fort large, qui, partant de Nancy, conduisait à Neuviller et de là dans les Vosges ; route superflue, puisqu'il en existait une autre (1), que
(1) Elle suivait la rive droite de la Moselle et passait par Bayon,
l'on entretenait avec beaucoup de soin, et dont personne ne se plaignait; et ce qui excitait l’indignation, c’est que le chancelier avait, pour ménager ses propriétés, détourné la route plus d’une fois, au détriment de pauvres cultivateurs; pris, sans indemnité, les terrains qu’elle devait traverser, et imposé à plus de deux cents communautés l'obligation de venir travailler non seulement à la chaussée elle-même, mais encore au château, au pare et aux jardins. Elles avaient saigné les terres, transporté les déblais de l’ancien château, extrait des carrières et charrié les pierres du nouveau, nivelé la terrasse et les avenues, préparé les rigoles pour la plantation des charmilles, en un mot, exécuté quantité d'ouvrages qui ne tournaient qu’au profit du chancelier, et cela dans le moment où les travaux des champs réclamaient la présence des laboureurs. Le rédacteur estimait un million de -livres le dommage que cette entreprise avait causé à la Lorraine, et ilinsistait sur un pareil abus de pouvoir, dans l'espérance d’en rendre l’auteur odieux aux ministres français ; car on né se flattait pas de voir ceux-ci punir M. de la Galaizière pour avoir ‘été l’exécuteur d'ordres partis de Versailles. :
L'autorité du chancelier parut un instant ébranlée. Les deux Chambres des comptes, qui jusqu'alors avaient gardé un silence - prudent, firent des remontrances respectueuses, mais éner- giques (1). En même temps, on répandit avec profusion des pamphlets et des libelles, qui furent accueillis avec une avidité
qu'égalait seule l’animosité dont ils étaient empreints. On eut même l'audace de distribuer. deux prétendus mandements de l'évêque de Toul, qui exhortait ses diocésains à fléchir, par leurs prières. et leurs bonnes œuvres, le Ciel, dont la colère se . manifestait par tant de fléaux. Tous ces écrits circulaient, mal- : gré les arrêts du Conseil d'État et la surveillance de la maré-
(1) Celles de la Chambre des comptes de Bar sont imprimées - fin-ho.de 19 pages) et datées du 12 juin 1758.
chaussée, et on remarquait en Lorraine une fermentation dangereuse. La Cour souveraine comprit enfin la nécessité de mettre un terme à une pareille situation et chargea M. Jacquemin, bâtonnier de l’ordre des avocats, de se rendre à Paris, de s’aboucher avec le contrôleur-général, et de placer sous les yeux des ministres le mémoire dont on vient de lire l'analyse, et qui avait été rédigé, si la tradition est vraie, par M. de Châteaufort lui-même, lequel en envoyait à Nancy les différentes parties les unes après les autres.
La noblesse, de son côté, ne restait pas inactive. Le prince de Beauvau et le comte de Bressey, conseillers-chevaliers-d'honneur à la Cour souveraine, écrivirent à Stanislas pour le supplier de ne plus défendre M. de la Galaizière, et pour lui attester que la détresse des laboureurs et des vignerons était extrême, et .que tous les Ordres de l’État en ressentaient le contre-coup. On répondit poliment à ces deux gentilhommes, mais on leur fit entendre qu’ils se mêlaient de choses qui ne les concernaient pas. La noblesse résolut de députer à Versailles et confia ses pouvoirs à M. de Bressey et au comte de Raigecourt. Le. chancelier avait formé le projet de retenir les députés en Lorraine ; néanmoins, ils parvinrent à franchir la frontière et ils arrivèrent à Versailles, où ils furent parfaitement reçus; le prince de Beauvau les présenta aux ministres, et la reine de France, Marie Leckzinska, que la Cour avait priée d’intercéder auprès de son époux, ne négligea rien pour faire réussir la négociation. La reine était sûre, d’ailleurs, de ne pas déplaire à Stanislas ; car le roi de Pologne commençait à comprendre que l’on était allé trop loin, et, malgré son affection sincère pour le chancelier, il désirait que ce dernier succombât.
MM. de Raigecourt, de Bressey et Jacquemin obtinrent enfin ce qu'ils demandaient. Les ministres français exigèrent, pour sauver l'honneur de Stanislas, que la Cour enregistrât l’édit du second vingtième, mais ils promirent d’accorder immédiatement,
pour les deux vingtièmes et les quatre sous par livre, un abonnement fixé à un million de livres tournois, ou douze cent cinquante mille livres de Lorraine, et ils engagèrent Stanislas à rappeler les trois conseillers exilés. Leur sort inspirait beaucoup d'intérêt, et l’on éprouvait de grandes inquiétudes pour M. de Châteaufort, qui avait été relégué à Saint-Hippolyte, dont les habitants étaient décimés par une maladie contagieuse. M. de la Galaizière se prêta volontiers à ce qui avait été réglé pour l'abonnement et se contenta d’y ajouter, de son autorité, quatorze deniers par livre, pour frais de perception, et de porter ensuite l'abonnement à la somme de quatorze cent quatre-vingtquatre mille trois cent soixante-quinze livres (1); mais il ne pouvait se résigner à voir les trois conseillers reprendre leurs siéges, après avoir déclaré, de la manière la plus formelle, qu’il résignerait ses emplois le jour où les magistrats qui passaient, à tort on à raison, pour ses mortels ennemis reviendraient triomphants de leur exil. Cependant, les ordres du cabinet de Versailles étaient formels, et il fallut obéir. « Le retour des magistrats exilés... causa la plus vive sensation, dit Rogéville, qui en fut témoin. On ne se contenta pas, sur leur route de sonner et d'allumer des feux ; il y eut des villageois qui allèrent au devant d'eux avec leurs bannières. Lorsque M. de Châteaufort entra à Nancy, je comptai plus de cent voitures à sa suite (et il y en avoit alors bien moins qu'aujourd'hui), outre une multitude de personnes à cheval, qui le conduisirent à son logis. Les rues étoient remplies de peuple ; toutes les maisons et les monastères, sur son passage, illuminés... (2).