‹ Histoire de Lorraine. Seconde édition. Tome sixièmeChapitre 21 sur 41 · RAR RAR LA R · texte numérisé non relu

RAR RAR LA R

(1) V. Rec. des ord., t. IX, p. 415, t. X, p. 7.

o Rogéville ajoute que les Jésuites du noviciat et du collége n’illuminérent pas, et on leur a fait un crime de cette abstention. Il ne faut pas oublier cependant que ces religieux n'étaient pas obligés d’applaudir au triomphe d’une Compagnie qui méditait leur ruine, | RE |

« On n’entendoit que des cris de joie, et ce ne fut, pendant «. longtemps, que des festins entre les personnes les plus quali- « fiées. » |

Après avoir, toutes les Chambres assemblées, rendu un arrêt extrêmement flatteur pour M. Jacquemin, qui avait montré beaucoup d'habileté dans les négociations dont il avait été chargé, la Cour souveraine jugea à propos de donner satisfaction à Stanislas. Elle supprima, le 27 septembre, les deux prétendus mandements de l’évêque de Toul et un pamphet tres-violent, intitulé : Mémoire justificatif de l’état de la Province de Lorraine, présenté à Sa Majesté le Roi de Pologne (1); enjoignit aux possesseurs d'exemplaires de ces écrits de les apporter au greffe ; annonça qu'elle punirait d’une amende de de mille francs barrois les imprimeurs, colporteurs ou distributeurs, et décida qu'il serait informé, à la diligence du procureur-général, contre les auteurs des trois libelles et contre l’imprimeur du troisième. Le lendemain, elle enregistra l’édit du second vingtième, pour lequel il fut accordé un abonnement, peu de jours après, et la paix sembla rétablie, Elle faillit cependant être rompue de nouveau, l’année suivante. Les magistrats eurent l’imprudence de faire imprimer, en 1759, sous le titre de Mémoire servant d'Éclaircissement et de Supplément aux Remontrances de la Cour Souveraine du 27 juin 1758 (2), l'acte d'accusation rédigé par M. de Châteaufort et envoyé aux ministres de France. Cette publication, désormais inutile, et qui ne pouvait être considérée que comme une petite vengeance, irrita le chancelier, et, le 7 septembre, le Conseil d'État prononça la suppression du mémoire, ordonna d’en remettre les exemplaires à son greffe, et menaça d’une amende de trois mille

(1) In-4e de 16 pages.

(2) In-4v de 96 pages, petits caractères.

livres les personnes qui en conserveraient quelques-uns. La Cour aurait dû garder le silence et considérer cet arrêt comme une juste punition de son imprudence, mais elle ne put s’y résigner et résolut de faire des remontrances à Stanislas, pour lui représenter « que la condamnation d’un écrit qui avoit servi de « fondement aux grâces accordées par les deux rois annonçoit ” « et présageoït la révocation de ces grâces, le retranchement « des soulagemens accordés aux Provinces, et la privation des « secours ultérieurs qui étoient promis;... et que frapper ainsi « des Magistrats par la proscription des Éclaircissemens que la « conscience leur avoit dictés pour le bien des Peuples, c’étoit « les arrêter dans l'exercice de leurs fonctions, leur ôter la « liberté des suffrages, et les réduire au silence par la crainte « d’un avilissement qui feroit taire les Loix, en même temps « que leurs Ministres » (1).

Les magistrats se flaittaient, sans doute, d'obtenir le mème succès que l’année précédente ; mais le roi tint bon et protégea le chancelier contre ses adversaires. M. de la Galaizière jouissait plus que jamais de la faveur de Stanislas. Le premier ayant eu le malheur de perdre sa fille, au commencement de l’année 1756, le roi, non content de lui témoigner tonte la part qu'il prenait à son chagrin, avait, pour y apporter quelque adoucissement, fait épouser à M. de la Galaizière fils Mademoiselle de Bassompierre, une des plus riches héritières du pays, et avait négocié à Versailles pour obtenir que l’intendance de Lorraine, dont les attributions étaient réunies à celles de la chancellerie,

(1) Nous avons consulté, pour ce long exposé des querelles du chancelier et de la Cour, outre divers auteurs contemporains ou plus récents, les mémoires manuscrits du conseiller Le Foebvre et les arrêts, remontrances et mémoires, qui ont été imprimés pour la plupart, et dont la bibliothèque publique de Nancy possède une belle suite formée par M. du Pont de Romémont.

fût donnee à ce jeune homme (1). Les efforts de Stanislas ne. furent pas heureux d’abord; mais, deux années plus tard, il réussit, et M. de la Galaizière fils, qui était intendant de la généralité de Montauban, fut nommé intendant de Lorraine, le h décembre 1758, et eut voix, rang et séance aux Conseils immédiatement après son père ; ce qui souffrit de nombreuses difficultés, au rapport de Durival, dont le récit écourté ne nous fournit pas d’autres lumières à cet égard (2), |

À la fin de là même année, le duc de Nivernais fut fait lieutenant-général des duchés de Lorraine et de Bar, en remplacement du maréchal de Belle-Isle. Les fonctions de lieutenant-général pouvaient, du reste, être rangées au nombre des sinécures ; car notre pays était entièrement dégarni de troupes, et les régiments lorrains étaient employés, pour la plupart, à l’armée d'Allemagne. Les régiments Royal-Lorraine-et Royal-Barrois; rétablis en 1757, assistèrent, le 5 novembre, à la funeste bataille de Rosbach, et le marquis de Custine mourut des blessures qu’il avait reçues dans cette journée. Les gardes lorraines prirent part au combat * de Hoya, le 23 février 1758; Royal-Lorraine et Royal-Barrois, déjà maltraités à la déroute de Rosbach se trouvèrent, le 5 août suivant, à l'affaire d'Emmerick et y perdirent beaucoup de monde, et les régiments de milice de Polignac et de Montureux. furent eux-mêmes envoyés sur le théâtre de la guerre. Pour tenir tous ces corps au complet, on fut contraint de lever huit cent cinquante hommes en 1758; de plus, les bataillons de milice, dont les compagnies avaient été renforcées de vingt

(1) La minute du mémoire que Stanislas adressa, dans ce but, à la reine de France se trouve parmi les manuscrits du roi, à la bibl. publ. de Nancy. M. Charlot possède la copie d’un factum qui fut présenté par la Cour souveraine aux ministres français, afin de mettre obstacle à la nomination de M. de la Galaizière fils.

(2) V. Descript. de la Lorr., t. 1, p. 228.

soldats chacune, au commencement de l’année, furent portés de cinq cent vingt-huit hommes à sept cent vingt, par une ordonnance du 7 octobre (1). On fit des levées supplémentaires en 1759, 1760, 1761 et 1762 ; en sorte que la guerre de sept ans coûta presque autant d'hommes à la Lorraine que la guerre de la succession d’Autriche (2). Notre pays fut condamné à d’autres sacrifices; au mois de septembre 1758, on répartit sur les communautés une réquisition de douze cents milliers de foin pour l'armée d'Allemagne ; on paya, il est vrai, une indemnité (3), mais le transport de ces fourrages, au milieu de l'arrière saison, causa de grandes pertes aux laboureurs; en 1760, on demanda encore huit cents milliers de foin (4), et cette nouvelle réquisition ne fut guère moins onéreuse que la précédente. Stanislas souffrait de voir dépouiller et maltraiter les Lorrains, mais il ne pouvait y remédier, et, malgré l’assertion de l’abbé Proyart, on est certain que les remontrances du roi de Pologne n’eurent jamais beaucoup de succès auprès des ministres de Louis XV. Il cherchait sans relàche les moyens de terminer unè guerre désastreuse, et il essaya de profiter de la considération dont il jouissait dans toutes les Cours pour faire accepter sa médiation. Il écrivit, dans ce but, aux puissances belligérantes et proposa de tenir à Nancy un congrès dans lequel on tâcherait de concilier les prétentions de chacun. Le consentement du roi de France n'était pas douteux ; Marie-Thérèse, son alliée, s’empressa de déclarer qu’elle acceptait l'offre de Stanislas; miais les rois de Prusse et d'Angleterre firent des réponses évasives et rejetérent sur leurs ennemis la responsabilité de la guerre qui

(1) V. Rec. des ord., t, IX, p. 385 et 414. * (@) V. Durival, ibid., p. 224, 226-229 et 235. (8) V. Rec. des ord., t, X, p. 10. |

(4) V. ibid.. p. 155.

ensanglantait l’Europe (1). La paix fut enfin conclue à la fin de l’année 1762, et les miliciens furent renvoyés chez eux, dès les premiers jours de janvier 1763 ; les régiments Royal-Lorraine et Royal-Barrois furent également licenciés ; toutefois, leurs compagnies de grenadiers furent conservées et incorporées dans le régiment des grenadiers de France (2).

Heureusement pour la Lorraine, les récoltes de tout genre furent assez abondantes tant que dura la guerre, et les sages mesures prises par l'hôtel de ville de Nancy, pour l’approvisionnement des marchés, ne permirent jamais aux spéculateurs de faire hausser notablement le prix des’ grains (3). Stanislas continuait, de son côté, à créer des établissements utiles. Le 17 mai 1756, il fonda une rente de dix mille livres ‘en faveur des personnes de qualité que des malheurs avaient réduites à la misère (4); le 5 août 1760, il fournit les fonds nécessaires pour le service de douze pensions destinées à autant de curés ou de vicaires âgés ou infirmes, et subsidiairement à de jeunes clercs lorrains ou barrisiens (5); le 30 juin 1761, il constitua une rente de six mille livres tournois, pour les pauvres de plusieurs villes de ses États (6); le 11 avril 1765, il donna à l'hôtel de ville de Nancy une somme dé cent mille livres tournois, dont les intérêts devaient être employés au soulagement des habitants malades, infirmes, ruinés ou frappés par des calamités imprévues (7); en 1763, il avait généreusement contribué à la construction de la vaste caserne Sainte-Catherine, qui embellit la capitale et délivra les bourgeois de la

@) V. Proyart, Hist. de Stanislas, pe 357, 860, 361 et 365. (2j V. Durival, ibid., p. 245.

(3) V. Lionnois, ibid., t. 11, p. 117 et 118,

(4) V. Rec, des ord., t. IX, p. 277: Rec. des fond., p. 166-169. (5) V. Durival, ibid., p. 234.

(6) V. Rec. des ord., t, X, p. 149.

(D) V. ibid., p. 379; Rec. des fond., p. 202-204.

lourde charge des logements militaires (1); en 1765, il abandonna à la même ville divers terrains domaniaux indispensables à la régularité de la belle promenade de la Pépinière (2); en 1756, il avait rétabli les bains de Walsbronn (3), et, en 1761, il fit construire à Plombières une promenade couverte et un salon magnifique (4).

Il tècha aussi de réparer les pertes que la guerre et l’accroissement des impôts causaient au commerce et à l’industrie. Un arrêt du Conseil des finances, rendu le 23 avril 1760, permit aux artisans « de lever et tenir boutique ouverte, dans les villages,

« et d’y travailler de leurs professions, sans qu'ils fussent

« tenus d'y faire aucun apprentissage, ni chef-d'œuvre, ni « qu’ils fussent sujets à aucune visite de la part des maitres « des corps et métiers » (5). Un autre arrêt du même Conseil avait précédemment (10 avril 1756) disposé que les ouvriers justifiant d’un apprentissage et compagnonage chez les maitres d’un lieu quelconque où il y avait jurande, soit en Lorraine, soit même en France, seraient reçus à la maitrise dans la ville qu'ils jugeraient à propos de choisir, à charge néanmoins de faire le chef-d'œuvre exigé par les statuts de la communauté dans laquelle ils désiraient être admis (6).

En 1760, Stanislas rétablit les foires franches de Saint- Nicolas, supprimées depuis le sac de cette ville; mais le commerce n'était plus au XVIII siècle ce qu’il était au XV° et au XVI°, et les efforts du roi pour le fuire refleurir dans ses États furent à peu près infructueux (7). Il ne cessait d’ailleurs de ratifier, à la vérité bien malgré lui, des mesures

(1) Y. Durival, ibid., p. 247; Rec. des ordonn., ibid., P. 367. (2) V. Rec. des ord.,.p. 410.

(3) V. Calmet, Notice, t. II, col. 931.

(&) V. Durival, ibid., p. 243.

(5) V. Rec. des ord., ibid., p. 50.

(6) V. ibid., t. IX, p. 262.

(7) V. Durival, ibid., p. 234.

prises par les ministres de son gendre, et dont le résultat devait être d’enlever à la Lorraine le peu d’aisance qui lui restait. 11 faut ranger au nombre de ces mesures un édit envoyé aux procureurs-généraux près la Cour souveraine et les Chambres des comptes, le 13 novembre 1760, et qui, sans égard aux promesses faites par les deux rois, imposait un troisième vingtième et deux sols pour livre, avec effet rétroactif au 1° octobre 1759. L’édit devint immédiatement l’objet d’une réprobation universelle, et les Cours se hâtèrent de protester. La Chambre des comptes de Lorraine présenta dès le mois janvier 1761, des remontrances qui commençaient ainsi : « L’édit portant établis- « sement d’un troisième vingtième... jette votre peuple dans l'accablement et la consternation. La ruine de la province qui « en seroit la suite nous force à Vousfaire de justes représenta- « tions; notre honneur, notre devoir, notre conscience s'opposent « à sa promulgation ; l'intérêt de l’état, la gloire de votre règne « «

CS

en demandent la révocation ; nous l’attendons de votre justice

et de votre bonté. » Un pareïl début n’annonçait pas l’intention de céder, et les documents officiels pressés dans les quarante-cinq pages et les tableaux des remontrances prouvaient, de la manière la plus éclatante, que notre pays était surchargé d'impôts ; que les recettes surpassaient les dépenses ; que l’excédant était employé aux besoins du royaume de France, et que la Lorraine ne pouvait payer davantage. La Cour souveraine apporta au pied du trône des remontrances aussi fortes, et concernant non seulement le troisième vingtième, mais encore un édit qui venait d'imposer, pour six années, sur soixante-douze villes et bourgs un don gratuit de soixante-neuf mille sept cent cinquante livres, pour le recouvrement duquel les officiers municipaux étaient autorisés à créer des octrois ; un autre édit augmentant d’un sou par livre les droits sur les objets de consommation, et un quatrième édit frappant les cuirs d'un droit onéreux, sous le spécieux prétexte « d'établir l’uniformité

« des principes du Commerce entre la France et la Lor- « raine » (1). :

Le ministère français, qui avait besoin d'argent poursubvenir aux dépenses d’une guerre ruineuse, appuya, cette fois, M. de la Galaizière ; mais les plaintes des peuples étaient si vives, que l’on n’osa mettre le troisième vingtième en recouvrement, comme l’abonnement substitué aux deux premiers. La Cour souveraine ordonna une enquête destinée à faire connaître l’état des duchés et envoya aux baillis, prévôts, maires, décimateurs, abbés, prieurs et curés une série de questions sur la situation de l’agriculture depuis l’année 1730 ; sur le produit des terres semées de blé, d'avoine, d’orge et d’autres céréales, de chanvre, de lin et de légumes ; sur les revenus des vignobles; sur l’état des troupeaux de toute espèce. On demandait également combien il y avait de terres cultivées et combien de terres incultes ; combien de laboureurs avaient quitté leur profession, et combien le recrutement avait enlevé de jeunes gens et même d'hommes mariés. Animées, pour la plupart d’un esprit de rancune que justifiaient trop les souffrances de nos pères, les réponses arrivèrent avec rapidité ; M. Protin, nommé commissaire par la Cour, les réunit et en forma dix volumes in folio. En les dépouillant et en parcourant les remontrances des Chambres des comptes, on vit, avec consternation, que le tirage à la milice et les enrôlements plus ou moins volontaires avaient privé notre pays de quantité d’hommes robustes et laborieux ; que vingttrois mille cinq cent quatre-vingt-dix cultivateurs avaient été réduits, par la misère, à fuir leur patrie ou à descendre à la condition de simples manœuvres ; que les convois militaires avaient fait périr des milliers de chevaux ; que beaucoup de térres étaient en friche ; que, malgré la diminution de la popu-

(1) Ces remontrances ont été imprimées, comme les précédentes, in-4o de 56 pages, plus quatre tableaux.

lation, la subvention, qui en 1729 ne s'élevait pas à deux millions, avait été portée à la somme de trois millions cent vingt-cinq mille six cent vingt-quatre livres ; que l’abonnement des deux vingtièmes rendait annuellement un million quatre cent quatrevingt quatre mille trois cent soixante-quinze livres, et qu’une contrée dont les revenus imposables étaient évalués à sept millions cent trois mille livres payait en contributions de diverses nature, y compris les fermes, huit millions neuf cent dix-huit mille trois cent vingt sept livres ; d’où l’on a conclu à tort que le commerce, les salaires, l’industrie, les intérêts des capitaux, les traitements des fonctionnaires et les revenus des personnes exemptes pouvaient seuls faire vivre les Lorrains.

M. de la Galaizière lui-même finit par reconnaitre qu’il ne pouvait insister. [l renonça d’assez bonne grâce au troisième vingtième, à l'augmentation des droits sur les objets de consommation et au don gratuit demandé aux villes et bourgs ; mais il maintint l’impôt sur les cuirs et exigea un don gratuit de la part du clergé. La Cour, après avoir hésité longtemps, enregistra l’édit relatif an commerce des cuirs, tout en y introduisant des modifications, qui n’empêchèrent pas ce commerce de diminuer de moitié (1). Les ecclésiastiques consentirent à acquitter annuellement une somme de cent mille livres, et l'ancien don gratuit ayant été réduit légèrement, ils payèrent deux cent vingt mille livres, qui furent réparties entre les diocèses de Toul, Metz, Verdun, Trèves, Besançon, Strasbourg, Langres et Chälons-sur-Marne (2).

La Cour souveraine non contente d’avoir fait reculer M. de la Galaizière, témoigna son ressentiment en humiliant les conseil lers que le roi avait nommés, en 1758, pour remplacer

(1) On trouve dans la collection de M. Charlot les copies de plusieurs pièces relatives à ces contestations.

(2) V. Rec. des ord., t. X, p. 152 et 221; l'ouvr. de M. Noël, t. I p. 295-302.

MM. Protin, de Châteaufort et de Beaucharmois. Elle déclara notamment qu'elle protestait contre la réception de M. Garaudé (1), et le chancelier fit exiler six conseillers, entre autres MM. Collenel, Maimbourg et de Morey, qui furent contraints, pour obtenir leur rappel, d'écrire à M. de la Galaizière des lettres d’excuse (2). Cet incident eut lieu pendant les vacances de l’année 1762 ; il y avait eu peu de temps auparavant, de nouvelles difficultés entre la Cour et le chancelier au sujet d’un arrêt rendu par celle-là, au mois de juin, pour enjoindre aux cultivateurs de faire des regains, et ce furent les derniers épisodes la lutte de la magistrature lorraine contre les envahissements de la bureaucratie française (3).

L'attention publique se porta bientôt d’un autre côté, et M. de la Galaizière la vit avec plaisir prendre cette direction. M. Bertin, contrôleur-général, avait, le 8 avril 1761, consulté les parlements, les intendants et les chambres de commerce sur la question de savoir s’il convenait de supporter les péages établis aux limites des différentes provinces, et de leur substituer une ligne de douanes sur les frontières du royaume. Les manufacturiers lorrains, du reste peu nombreux, se prononcèrent en faveur de cette mesure ; mais la foule s’imagina que la destruction des barrières entrainerait mille inconvénients, et il suffisait, d’ailleurs, que la proposition vint d’un ministre de Louis XV, pour être mal accueillie. M. Coster, un des hommes les plus éclairés que possédät la Lorraine, fit paraitre, sous le titre de Lettre d’un Citoyen à vn Magistrat, un ouvrage « écrit avec

(1) V. Réunion des faits concernant M. Alexis Garaudé, avec les Arrêtés et les Remontrances de la Cour Souveraine au Roy, accompagnés de preuves, 1762, in 4° de 38 pages.

(2) V. l’ouvr. de M. Noël, t. II, p. 273 et 274.

(3) La plupart des pièces relatives à cette affaire ont été impri-

mées, in-4°; on en trouve des exemplaires dans le recueil de la bibliothèque publique.

« beaucoup d’art et de chaleur », et dont les principes furent adoptés par la Cour souveraine, qui se contenta, pour toute réponse, d'envoyer au contrôleur-général un exemplaire du - livre. Les manufacturiers réfutèrent M. Coster dans un mémoire de soixante et quinze pages; plusieurs autres opuscules furent publiés soit pour l’attaquer, soit pour le défendre, et cette guerre de plume dura jusqu’à la Révolution (1).

Les vieux Lorrains, dont les rangs s’éclaircissaient chaque jour, assistaient avec douleur à la transformation que subissait leur patrie. Les institutions religieuses elles-mêmes ne furent pas à l’abri des entreprises de M. de la Galaizière, Le ministre supprima, le 9 mars 1761, le chapitre de Deneuvre et unit les biens qui en dépendaient à la mense de la grande-prévôté de Saint-Dié, dignité qu’il destinait à son second fils, abbé commendataire de Saint-Mihiel. Le 8 décembre précédent, il avait prononcé l’extinction de la collégiale de Vaudémont, dont les revenus furent cédés aux chanoinesses de Bouxières (2). Après la destruction de ce chapitre, dernier souvenir d’une race de princes dont les destinées ne furent pas sans gloire, on songea à exhumer les restes du comte Henri IIT, de son épouse, Isabelle de Lorraine, et du comte Antoine, qui avaient reçu la sépulture dans l'église de Vaudémont ; et, le 21 avril 1762, on déposa leurs cercueils dans le caveau de la chapelle ducale (3), récemment réparé aux frais de l’empereur François l*, Un portique, surmonté d’un fronton triangulaire, avait été élevé dans la nef de l’église des Cordeliers pour servir d'entrée à la chapelle; on avait orné les huit pans de celle-ci de deux ordres de colonnes

(1) V. Durival, ibid., p. 241 ; l'ouvr. de M. Noël, t. I, p. 291-295.

(2) Le chapitre de Bourmont éprouva le même sort, en 1762. V. Thibault, Histoire des loix et usages de la Lorraine et du Barrois dans les matières bénéficiules, Preuves, p. ceiv, cevij et

CCx. | | - (8) V. Calmet, Notice, t. Il, col. 741-743; Lionnois, ibid., t. I, p. 172, 173 et 177.

en marbre noir; devant sept des huit pans, on avait placé de magnifiques sarcophages également en marbre, et toutes les parties de l'édifice : pavé, murailles, coupole et lanterne, avaient été décorées avec la même élégance, mais dans un style un peu différent de celui du monument lui-même. Un autel très-riche fut disposé vis-à-vis la porte ; sur la partie antérieure se trouve un bas-relief représentant un Christ au tombeau ; sur le tabernacle, Notre-Dame de Lorette, avec l'enfant Jésus, et sur le gradin, deux anges en adoration, dus, comme les autres figures, au ciseau du sculpteur François Chasssel (1). Les Lorrains n’éprouvèrent pas une médiocre satisfaction en voyant le fils de Léopold rendre son ancien éclat au monument qui abritait les tombeaux de ses ancêtres, et lorsqu'il mourut, en 1765, on célébra, pour le repos de son âme des services funèbres dans l’église des Cordeliers, les 23 septembre, 17 et 18 octobre, et Durival fait observer qu’il y eut « une foule extraordinaire, augmentée « encore par les gens venus exprès de la campagne » (2). On est, du reste, tenté de croire que, malgré sa renonciation aux duchés de Lorraine et de Bar, François n'avait jamais perdu complètement l'espérance de récupérer les domaines de sa famille; il continuait à entretenir des rapports avec plusieurs Lorraius ; il donnait de l'emploi dans ses armées à quantité de jeunes gens, qui préféraient le service impérial à celui de la France, et il avait accordé aux anciens officiers et serviteurs de sa Maison et à d'autres personnes des pensions assez fortes, dont le paiement fut continué par son fils, Joseph II, et même par les successeurs de ce prince (3).

(1) V. Lionnois, ibid., p. 188-142. La bibliothèque publique de Nancy possède un dessin représentant l’intérieur de la chapelle ce tel qu’il était après la restauration dont nous venons de parler.

(2) V. ibid., p. 253. | (3) Le dernier pensionnaire des empereurs, M. de Sivry,

ancién conseiller au Parlement de Nancy, est mort il y a bien peu de temps. -

Stanislas feignait d'ignorer des relations qu’un gouvernement ombrageux n'aurait pas manqué de proscrire, et cherchait, éclairé par les évènements, à faire oublier, autant que possible, les erreurs de M. de la Galaizière. Il aimait ses sujets, désirait les voir tous heureux, et, ne pouvant alléger les charges que l'on faisait peser sur eux, ne cessait de répandre des bienfaits autour de lui. Aussi, les gens raisonnables ne le rendaient pas responsable des fautes du chancelier. Lorsque le roi de Pologne, quittant sa résidence ordinaire, traversait Nancy et les autres villes de la Lorraine et du Barrois, il y était bien accueilli, et quand on l’apercevait entouré d’une multitude empressée, qui le saluait des plus chaleureuses acclamations, on n’aurait pu soupconner que la nation articulait contre le ministre de ce prince des accusations aussi sévères que fondées. Il fut l’objet d’une de ces démonstrations chères à son cœur, lorsqu'il vint, au mois de septembre 1765, inspecter les travaux de la caserne Sainte-Catherine. Elle occupe l'extrémité septentrionale de la rue du même nom, à quelques centaines de pas de la place Royale, et Stanislas, ayant fait prolonger vers le midi la rue qui part de l’autre face de la place, en traversant l’ancienne esplanade, donna ordre de construire sur ces voies deux petits arcs de triomphe, que l'on appelle porte Sainte-Catherine et porte Stanislas, et dont les connaisseurs admirent les heureuses proportions (1).

Les dernières années de la vie du roi de Pologne devaient être attristées par divers évènements, qu’il ne fut pas en son pouvoir de prévenir. Il eut d’abord le chagrin de voir le Parlement de Paris supprimer en France l'Ordre des Jésuites, qu’il affectionnait, et faire mille efforts pour obtenir de Louis XV la confirmation de cet arrêt de proscription. Comme le roi hésitait, le Parlement passa outre, et, dès l’année 1762, les officiers

o) V. Durival, ibid., p. 240-242 et 253; Lionnois, ibid., t. If, P: e | , : :

municipaux de Bar-le-Duc reçurent l'invitation de retirer l'administration de leur collége aux Pères de la Compagnie et de la confier à d’autres professeurs (1). Stanislas s’empressa d'écrire à son gendre, pour le conjurer de ne pas approuver les violences des magistrats. « En mon particulier qu’il me soit « permis, disait-il, de vous exposer. ma vive douleur sur ce « triste sujet, que ma raison ne peut comprendre, ni mon cœur «. sensible supporter... Ce qui regarde la Religion en cette « occasion, votre autorité, l'utilité pour le bien de votre

« royaume » me commande de tenir ce langage (2). N'ayantpas

réussi à détourner un coup si funeste au catholicisme, le roi de

Pologne voulut au moins conserver les Jésuites dans ses États ;.

il fit plus : il donna une généreuse hospitalité à ceux qui

fuyaient la France pour se soustraire aux outrages dont on les

abreuvait. Il avait prescrit aux supérieurs des maisons que la

Compagnie possédait en Lorraine d'accueillir les jésuites français qui s’y présenteraient, d'entretenir convenablement - ceux dont l'intention était d’y demeurer, et de procurer aux autres les moyens de continuer leur route. Il fournit de ses deniers aux dépenses que causa l'exécution de ses ordres; mais la reine de France, ses filles, le dauphin et Louis XV lui-même, qui déplorait en secret la faiblesse qu'il avait montrée, aidèrent Stanislas dans cette bonne œuvre. Un des ministres, qui l’ignorait, osa se plaindre au roi de France de la conduite de son beau-père. « Vous ne savez donc pas une chose, lui répondit « Louis : le roi de Pologne a fait bien pis encore, il m’a engagé « moi-même à faire du bien aux Jésuites et à les plaindre » (3).

La destruction de la Compagnie de Jésus fut, comme on sait, préparée par les Jansénistes, et Stanislas, qui connaissait les

æe

vues de ces dangereux sectaires, imita l'exemple de Léopold et

(1) V. Durival, ibid., p. 241.

(2) V. une copie de cette lettre parmi les manuscrits du roi.

(8) V. Durival, ibid., p. 251; Proyard, ibid., p. 330, 389 et 390.

Page 1