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et la première pierre de la seconde église fut posée, le 3 septembre 1703, par le prince François, après qu’elle eût été bénie par l’abbé de Nay, grand-doyen ; et l’on frappa, à cette occasion, quatre médailles, dont les coins avaient été gravés par Crock, artiste de mérite, que Saint-Urbain allait néanmoins faire promptement oublier, Le plan et même une partie des détails de l'édifice furent empruntés à l’église Saint-André-della- Valle à Rome, et les travaux furent poussés avec beaucoup d’ardeur jusqu’en 1708 ; il y eut alors une assez longue interruption, et on ne les reprit qu'en 1717 ; mais on y mit tant de suite que l’on acheva le second ordre en 1719, la toiture en 1721, les tours en 1723, et les flèches en 1726 (1). Le fronton ne fut placé que plus tard, et l'édifice à peine terminé devint l'objet des critiques les plus vives. On ne peut nier cependant que, sous le rapport de l'ampleur, de l'harmonie des lignes et de la sobriété des ornements, la Primatiale ne soit préférable à la plupart des églises du XVIII siècle.
Au moment où l’on commençait la Primatiale, on mettait li | dernière main à la vaste église que les Bénédictins construisaient à Nancy auprès de l’abbaye Saint-Léopold, fondée, en 1701, sur la demande du duc de Lorraine (2). Celui-ci réédifiait, malheureusement dans un goût moderne, l’abside de l’église des Cordeliers, qui appartient au style ogival tertiaire (3), eton se préparait à rebâtir l’église paroissiale Saint-Sébastien ; maïs ce fut seulement vers l'année 1720 que les travaux furent entrepris sur les plans de l'architecte Jennesson, membre de l’académie de peinture et sculpture (4). En même temps, quantité de gentilshommes faisaient élever, sous la direction d’habiles archi-
(1) V. Lionnois, ibid., t. III, p. 271-275.
(2) V. idem, ibid., p. 8 et 9.
(8) V. Durival, ibid., p. 99.
(4) V. Lionnois, ibid., t. II, p. 677-582.
tectes, des hôtels splendides, et la capitale de la Lorraine s’embellissait de jour en jour.
Léopold, qui voyait avec bonheur cette espèce de renaissance, ne négligeait rien pour la favoriser. Au nombre des mesures utiles qu’il avait prises, dans ce but, était l'ordonnance qui chargeait le sieur Didier Bugnon de rédiger une description géographique de la Lorraine et du Barrois. L'essai curieux autrefois composé par Thierry Alix, président de la Chambre des comptes, ne pouvait guère plus servir, à cause des cessions et des échanges qui avaient eu lieu depuis le règne de Charles II. Nommé géographe du prince, le 21 juillet 1700, Bugnon rassembla, pendant plusieurs années, les matériaux de son ouvrage et leva une carte exacte des divers bailliages. Le dne fut tellement satisfait de son zèle et de sa capacité, qu’il lui donna, au mois de mars 1713, le titre de premier-géographeingénieur, Après cinq visites dans tous les lieux qui formaient les deux duchés, et un labeur assidu de trente ans, le polium commandé par Léopold se trouva terminé ; mais le manuscrit, déposé dans les archives ducales, a été transporté à Vienne, et l'on n’a plus en Lorraine que des abrégés de ce livre précieux (1).
Le Pied-certain, destiné à fournir des bases pour l’assiette de l’impôt, fut l’œuvre des Chambres des comptes de Nancy et de Bar. La Lorraine et le Barrois furent, à cet effet, partagés en un certain nombre de districts, dans chacun desquels un des magistrats se rendit pour recueillir les éléments du Piedcertain, que l’on peut regarder comme une ébauche du cadastre et des statistiques departementales publiées par ordre de Napoléon (2). |
Enfin, Léopold avait, par mandements du 21 août 1702 et du 7 août 1703, chargé l'abbé Ryce, prêtre résidant à Attigny-la-
() V. Durival, ibid., p. 96.
(2) V. idem, ibid., p. 98 et 99.
Tour, de décrire l’état du temporel des paroisses, annexes, |
succursales, bénéfices simples, hôpitaux, maladreries, léproseries, maisons de charité et hôtels-Dieu de la Lorraine et du Barrois. L'abbé Ryce s’en occupa pendant dix années, et on reproche à son ouvrage, dont une portion seulement nous a été conservée (1), de manquer de critique, et de reproduire, sans contrôle, les déclarations souvent erronées des bénéficiers, |
Le duc fut péniblement arraché aux soins du gouvernement par la perte de son frère Joseph, qui servait dans l’armée impériale, sous les ordres du prince Eugène, et qui mourut, le 25 août 1705, des suites d’une blessure reçue à la bataille de Cassano, gagnée par les Français le 16 du même mois. Quelques jours auparavant, on avait appris le décès du prince Philippe de Lorraine-Elbeuf, qui combattait dans les rangs de l’armée française et avait été tué au siége de Chivas, dans le mois de juin précédent.
Le 28 janvier 1704, la duchesse, comblant les vœux de Léo” pold, qui avait eu le chagrin de voir mourir son premier fils, lui en donna un second, lequel eut pour parrain le roi de France, et pour marraine l’impératrice d'Allemagne, quoique les deux États fussent en guerre l’un contre l’autre. Louis XIV se fit représenter par le comte de Brionne, grand-écuyer ; et l’impératrice par la princesse Élisabeth-Charlotte de Lorraine, qui n'avait que trois ans et demi. On établit des fontaines de vin et on jeta de l'argent au peuple; mais on observa pendant le défilé du cortége, que les Lorrains, tout entiers à la joie que leur
(1) Elle est déposée aux archives du dé a tonent de la Mourthe et forme onze petits volumes in-f°. Lancelot, mombre de l'académie des inscriptions et belles-lettres, auquel on avait remis ce ui avait été sauvé de l'ouvrage de l’abbé Ryce, y joignit un supplé-
ment et des tables. V. Calmet, Bibl. lorr., additions, col. 159;
Durival, ibid., p. 96.
inspirait la naissance du prince royal, laissaient couler le vin et ne se baissaient pas pour ramasser l'argent. Après le baptème,
on introduisit une députation de vosgiens, composée de six
garçons et de six filles, et quiétait venue sur un chariot orné de branches de sapin et de divers emblèmes. Ils complimentèrent gravement un enfant de cinq mois, et, étant descendus
dans la Cour d'honneur, ils exécutèrent des danses bucoliques.
Il y eut ensuite un banquet de quatre-vingts couverts, et les
convives remarquèrent avec admiration que les serviettes étaient pliées de manière à figurer différents animaux. Le soir, on tira
un feu d'artifice, et, peu de jours après, on publia une relation
emphatique et ridicule de la cérémonie (1).
Léopold négociait alors avec la France pour obtenir la restitution de la ville et de la principauté de Commercy (2), dont :il était devenu propriétaire, en vertu d’un traité conclu à Vienne, le 11 avril 1699, et par lequel le prince de Commercy, petit-fils de Charles IV, avait cédé tous ses domaines à la Lorraine, s’il mourait sans enfants : condition qui n'avait par tardé à être remplie, car il avait été tué à la bataille de Luzzara, le 15 août 1702. Louis XIV s'était mis en possession de Commercy, mais le droit de l’acquéreur était trop évident pour être longtemps méconnu, et un traité, signé à Metz, le 7 mai 1707, par M. de Saint-Contest, commissaire du roi, et MM. de Mahuet et Protin de Vulmont, commissaires ducaux, leva les empêchements apportés à la jouissance de Léopold. Ce dernier ne conserva pas sa nouvelle acquisition, et, dès le 31 décembre 1707, il l’échan-
() Lettre d'un officier françois à un de ses amis, contenant la cérémonie du baptême de Monseigneur le Prince Royal de Lorraine; in-k°. Il y en a deux éditions, ou pour mieux dire deux rédactions différentes. |
(2) Léopold ne possédait d’abord que le château-haut, et il acquit blen plus tard le château-bas.
gea contre la seigneurie de Fénétrange, le comté de Falkenstein et différentes terres situées dans les environs de Bitche et de Sarrewerden, et autrefois cédées par Charles IV au prince de Vaudémont, son fils naturel. Celui-ci, qui était parvenu à un âge avancé et se trouvait accablé de biens et d’honneurs, préféra à la Cour de Louis XIV le séjour d’une petite ville, où il pourrait passer tranquillement les dernières années de sa vie et jouir des droits de la souveraineté. Commercy ne tarda pas à changer de face. Le château-haut fut reconstruit, avecla plus grande élégance, sur les plans de Dom Léopold Durand, Bénédictin, et le prince y entretint une Cour brillante, accueillant et fétant les étrangers, qui ne cessaient de lui rendre visite, Il avait eu le malheur de perdre son fils unique en 1704 ; sa femme, Anne- Élisabeth de Lorraine-Elbeuf, mourut elle-même en 1714;
mais il vécut jusqu’en 1723 et fut inhumé dans le caveau de la
chartreuse de Bosserville, à côté des restes de son père qu’il avait fait ramener de Coblentz, où ils étaient demeurés en dépôt pendant nombre d’années (1). Après le décès du prince de Vaudémont, Commercy fut réuni à la Lorraine, pour en être détaché de nouveau; mais ces derniers événements sont bien postérieurs à l’époque à laquelle nous sommes arrivé, et il est temps de reprendre le fil de notre récit, en remontant aux premiers mois de l’année 1708.
Depuis le commencement de son règne, Léopold avait projeté
de faire composer une histoire des ducs ses prédécesseurs. Charles IV avait déjà eu la même idée et avait confié cette hono-
rable mission à Jean Duplessis, procureur-général de Barrois ;
l'ouvrage, entrepris et poursuivi au milieu des circonstances les plus fàcheuses, était achevé quand la Lorraine fut évacuée par
(1) V. Histoire de la ville et des seigneurs de Commercy,
par M. Dumont, t. II, p. 200 et suiv.; Durival, ibid., p. 99 et
les Français ; mais il n’y avait dans ce livre ni recherches, ni critique, et on ne pouvait songer à le mettre sous presse (1). Le duc jeta les yeux autour de lui pour voir quelle personne il chargerait de la tâche qui s'était trouvée trop difficile pour l’ex-procureur-général. Le P. Benoit Picard, Capucin du couvent de Toul, semblait présenter les garanties désirables
sous le rapport du talent ; il avait fait une étude approfondie de nos annales; son travail sur l’origine de la Maison de Lorraine et son histoire de Toul lui avaient assuré une juste réputation ; mais il était sujet du roi de France, et l’on doutait, quoique bien à tort, de son impartialité et de son indépendance. Le due lui préféra un Prémontré, Charles Hugo, natif de Saint-Mihiel et prieur de la Maison que son Ordre possédait à Nancy. Une vie de saint Norbert et de petits ouvrages, presque tous étrangers à nos annales, avaient fait connaître Hugo d’une manière assez avantageuse, et Léopold le choisit pour conseiller-historiographe, le 17 mars 1708(2). Le prieur se mit à l'œuvre avec ardeur ; on lui ouvrit le Trésor des chartes et les archives des établissements religieux ; en 1711, les biographies de plusieurs ducs étaient terminées, et l’on se flattait que l'ouvrage pourrait être bientôt livré au public qui l’attendait avec impatience. Malheureusement, pour répondre à quelques remarques du Père Benoît sur une notice de la famille ducale publiée dans la Vie de saint Norbert, Hugo jugea convenable de donner, en 1711, un volume intitulé : Traité historique et critique sur l’origine et la généalogie de la Maison de Lorraine (3). Le Prémontré s'était caché sous le nom de Baleicourt etavait pris toutes sortes de pré-
(1) Il existe en manuscritdans plusieurs collections, sous le titre de Chronologie sommaire des Ducs de Lorraine et de Bar.
(2) IT y avait déjà quelque temps que le Père Hugo avait com mencé ses recherches sur l’histoire de Lorraine. V, la provision de l'office de. conseiller-historiographe, dans le registre. des Lettres- Patentes pour 1708.
(8) Berlin (Nancy), 1711, petit in-8°.
ot —
cautions pour dépister ceux qui auraient cherché à découvrir l’auteur d’une production qui devait déplaire au roi de France. Mais le Père Benoit ne tomba pas dans le piège. Il n’hésita pas à attribuer le livre au Père Hugo et il en publia, l’année suivante, une excellente réfutation (1). Hugo répondit avec aigreur (2), et la querelle ayant fini par faire beaucoup de bruit, le procureur-général près le Parlement de Paris reçut ordre d’agir. Le 7 décembre 1712, les gens du roi entrèrent en la grande chambre, et M. Joly de Fleury, avocat-général, requit la suppression de l'ouvrage du Prémontré, de sa réplique au Père Benoît, et d'un autre volume relatif à la Lorraine et dû à la plume du sieur Mussey, curé de Longwy. La Cour prononça le 17
décembre un arrêt qui supprimait, comme altentatoires aux
droits du roi de France, les livres dénoncés, et elle ordonna que les auteurs seraient poursuivis. Le procureur-général envoya une copie de l'arrêt, avec demande d'enregistrement, à M. de Rouyn, procureur ducal près le baillage de Bar, et cette affaire mit Léopold dans un grand embarras. Il résolut néanmoins de protéger le Père Hugo. Il défendit au procureur de Bar de faire enregistrer l'arrêt (3), négocia avec le roi et parvint à assoupir
l'affaire ; mais il pensa, avec raison, que la polémique violente
à laquelle le nom du Prémontré avait été mêlé si souvent nuirait à la future histoire de Lorraine ; que les assertions en paraîtraient suspectes, et que l'ouvrage, loin de pouvoir, au besoin, servir d'appui aux prétentions des ducs, serait, dès son apparition, condamné par la partialité, et probablement flétri par un arrêt
(1) Remarques sur le traité historique et critique de l'origine et de la généalogie de la Maison de Lorraine ; Toul, Louis et Etienne Rolin, 1712, petit in-8c.
(2) Réflexions sur deux ouvrages nouvellement imprimés, concernant l'histoire de la Maison de Lorraine ; sans lieu, ni date, petit in-8e. |
(8) V.le mémoire adresssé à l’envoyé de Léopold en France, ms. dans la collection de M. Justin Lamoureux,
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du Parlement. Ces considérations déterminèrent Léopold à subtituer à Hugo un homme capable de le remplacer. Dom Calmet se présente. Il était jeune encore et n'avait rien publié sur l’histoire de sa patrie ; mais son Commentaire littéral sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, en vingtsix volumes in-4°, dont l'impression s’achevait alors à Paris, avait attiré l’attention générale. S'il ne négligea rien pour obtenir du prince cette marque de confiance, on doit dire que ses démarches ne s’éloignèrent jamais de la délicatesse la plus scrupuleuse. « Deux choses m’arrétèrent.…, écrivait-il à Dom Mathieu « Petitdidier, le 7 octobre 1713. La première est qu’il semble « que le P. Hugo ait ordre de S. A. R. de travailler à une bis- « toire de Lorraine, et le bruit court qu'il a déjà de l’avance; il « ne seroit pas juste de mettre la faucille dans la moisson d’un « autre (1). » La demande qu'il adressa fut agréée; le Trésor des chartes fut ouvert de nouveau ; les communautés religieuses communiquèrent leurs titres; les simples particuliers euxmêmes, guidés par un sentiment de patriotisme et de désintéressement lequel n’est pas toujours le partage des antiquaires et des amateurs, s’empressèrent d'envoyer à Dom Calmet ce qui pouvait lui être utile ; etil n’a manqué à cet écrivain qu'un peu de liberté, et une certaine connaissance des règles de la composition, pour nous léguer un livre digne d’être placé à côté des belles histoires provinciales que l’on doit aux Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Quant au Père Hugo, il ne vit pas sans dépit confier à un autre une tâche qu’il était, plus que son successeur peut-être, en état de mener à bonne fin; et ce désagrément ne fut pas le seul qu’il éprouva, car le duc lui défendit de publier la suite de sa réplique au Père Benoît, et ne lui permit jamais d'imprimer les vies de Charles IV
(1) Lettre inédite appartenant à M. l'abbé Ferry, chanoine de la cathédrale de Nancy.
et de Charles V, parce que la première honorait peu la mémoire de Charles IV, et que la seconde aurait déplu à la France (1). | |
La crainte d’irriter Louis XIV dirigeait toutes les démarches de Léopold, auquel la mouvance du Barrois causait des désagréments continuels. La nécessité de remplir les coffres d’un trésor épuisé avait obligé le duc à promulguer, le 27 mai 1711, une déclaration qui établissait, pour cette année seulement, une capitation sur les personnes dispensées d’acquitter la subvention ou contribution ordinaire (2). En Lorraine et dans le Barroisnon-mouvant on paya sans mot dire; mais il n’en fut de même dans le Barrois-mouvant, dont les. habitants avaient contracté l'habitude de déférer au Parlement de Paris, par la voie de l'appel, les mesures qui ne leur plaisaient pas. Immédiatement après la publication de la déclaration ducale, trois bourgeoïs de Bar : les sieurs Henri Gérard, chapelain de la paroisse, René
Péchard et Dominique Denoist (3), présentérent une requête au
lieutenant général du bailliage pour linviter à convoquer les trois Ordres et à leur soumettre la. question de savoir si on pouvait exiger la capitation avant d’avoir obtenu le consentement des Etats. Sur le refus catégorique du lieutenant, les trois bourgeois interjetèrent appel devant le Parlement, et joignirent à la requête qu'ils adressèrent au procureur-général un factum, dans lequel ils exposaient les motifs de leur résistance et transcrivaient les titres qui lui servaient de fondement. Le Parlement
(1) C’est du moins ce qu’assura à Chevrier le marquis de Viray, .
qui fut procureur-général près la Cour souveraine. V. Chevrier, Hist., t. III, p. 80 et81. Les vies de René Ier, Jean II, Nicolas, René IT et Philivnvpe de Gueldres restèrent également manus- TR sorte que le Père Hugo ne publia aucun fragment de son travail.
(2) V. Rec. des ord., t. I, p. 726.
(3) Ou Desnots, car nous avons trouvé ce nom écrit de deux manières.
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s'empars de l'affaire. Elle prit aussitôt une telle gravité, que Léopold s’empressa d'envoyer au sieur Barrois, son ministre à Paris, un long mémoire où se trouvaient rapportées les raisons qui ne permettaient pas, à son avis, d'accueillir l’appel des bourgeois; et le soin avec lequel ce mémoire fut rédigé prouve l'importance que le duc attachait à la négociation. La même année, deux gentilshommes barrisiens, les frères de Burges, qui avaient une créance sur le Trésor et n'étaient pas satisfaits du règlement de compte arrèle par les commissaires ducaux, interjetèrent aussi appel ; il fallut envoyer un autre mémoire au sieur Barrois, et Léopold ne réussit que péuiblement à faire échouer des tentatives dont le succès aurait entrainé la perte de ses droits de souveraineté dans les terres de la Mouvance (1).
Ce ne fut pas la seule occasion où le duc eut à se plaindre des procédés du Parlement. Charles-Ferdinand de Gonzague, duc de Mantoue, étant mort sans enfants, le 5 juillet 1708, Léopold s’en était porté héritier du chef de sa mère et avait chargé le marquis de Trichâteau et le procureur-général Bourcier d’aller prendre possession d’Arches et de Charleville, qui avaient appartenu au prince défunt. Les deux commissaires ne rencontrèrent aucune opposition ; la cérémonie eut lieu le 3 août; les habitants prétèrent serment de fidélité à Léopold, et Louis XIV déclara, diton, à l’envoye de Lorraine qu'il ne se mélerait pas de l’affaire ; mais, peu de jours après, le 21 août, la princesse de Condé, cousine de Charles-Ferdinand de Gonzague, obtint du Parlement de Paris, sans doute grâce à l'autorité du roi, un arrêt qui lui adjugeait les deux villes dont nous venons de parler. Elle en abandonna sur le champ la propriété à Louis XIV, avec réserve d’usufruit, et, le 7 septembre, le lieutenant-général et le procureur du roi au bailliage de Sainte-Menehould se rendirent
(1) Les mémoires adressés au sieur Barrois se trouvent dans la collection de M. Lamoureux.
dans les villes en litige, où se tronvaient encore les commissaires ducaux, publièrent l'arrêt du Parlement et délièrent les bourgeois de leur serment envers le duc de Lorraine, Un pareil affront fut très-sensible à ce dernier, qui ordonna au procureur général de partir pour Paris, de voir les ministres et de demander, sinon la restitution des deux villes, du moins une indemnité suffisante, Bourcier composa dans ce but plusieurs mémoires fort étendus, dans lesquels il démontra que Léopold, petit-neveu du duc de Mantoue, devait être préféré à une cousine (1); on refusa de l'entendre, et, à plus forte raison, de lui donner ce qu’il sollicitait. Au risque de blesser l’orgueil de Louis XIV, Léopold joignit à ses titres celui de prince souverain d'Arches et de Charleville, mais il repoussa les conseils de quelques courtisans, qui l’engageaient à profiter des revers et des malheurs de la France pour se déclarer contre elle et se faire rendre justice. « Il y a deux ans que l’occasion eût été plus favorable, répondit-il; mais pourquoi faire souffrir la Lorraine pour mes intérêts seuls? Le mauvais exemple ne doit pas influer sur la bonne foi des souverains. » Il n’eut, au reste, guère plus à se louer, dans cette occurrence, de l'Empereur que du roi; car le premier autorisa le duc de Savoie à s’emparer du Montferrat, qui devait également revenir au duc de Lorraine, et promit seulement un équivalent qu'il ne se pressa pas d’accorder (2).
L’attention de Léopold fut bientôt attirée d'un autre côté, La récolte de 1708 avait été des plus médiocres ; néanmoins, comme la population de la Lorraine était encore assez faible, et que les semailles s'étaient faites par un temps favorable, on espérait pouvoir attendre, sans trop -de souffrances, la récolte de l’année
(1) Plusieurs de ces mémoires ont été imprimés in-folio et in-4°, |
(2) V. les mémoires rédigés par Bourcier; Durival, ibid., p. 101; l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 81-88,
suivante. On se trompait. Le 5 janvier 1709, il tomba, pendent toute la journée, une pluie douce et abondante, qui humecta profondément la terre, et dans la auit du 5 au 6 le froid commencça avec tant de force, que le 8 les rivières étaient prises. On fut obligé de fermer momentanément les tribunaux, et d’abréger le service divin, pendant lequel le vin gelait dans les burettes et le calice. Le 25 janvier, le dégel arriva et dura pendant sept ou huit jours; le froid reparut ensuite avec autant de violence que la première fois; après un second dégel, qui se prolongea pendant une semaine, il y eut une reprise de gelée, qui fut assez longue, et lorsque le printemps eut fait disparaitre la glace et le verglas, qui couvraient les campagnes, on reconnut, avec terreur, que les blés étaient presque complètement détruits. La vigne avait extrêmement souffert ; les arbres fruitiers, fendus par les rigueurs de l'hiver, étaient tous perdus, et dans les forêts beaucoup d'arbres à haute tige, et notamment des chènes, avaient eu le mème sort (1).
Léopold ne perdit pas un instant pour remédier à ce grand désastre. Dès le mois de novembre 1708, il avait publié des édits sur le fait des subsistances ; il s’entendit avec MM. de Saint- Contest, de Harrouys, Le Guerchois et Le Pelletier de la Houssaye, intendants des Trois-Évèchés, de Champagne, de Franche- Comte et d'Alsace, il défendit d'exporter le froment, et, le 23 avril 1709, il étendit la même prohibition aux méteils, seigles, orges et avoines. Il avait fait arrher chez les négociants, ainsi que chez les rentiers, une immense quantité de blé, en payant de son argent un dixième du prix, et on vendit ce blé aux pauvres gens à un taux déterminé par le prince. On fut aussi obligé de taxer l’avoine, et 1l fut interdit de la vendre plus de douze francs le resal, mesure de Nancy. On employait l'avoine pour la nour-
(1) Mém. du P. Massu, abbé de Belchamp, cités par Durival, ibid., t. IV, p. 28 et 29.
riture des hommes, et on la faisait entrer pour deux tiers dans le pain que fabriquaient les boulangers. Il n’était permis de cuire du pain blanc que pour les malades et les personnes de distinction. Comme l’appât du gain portait plusieurs individus à mener leurs récoltes en France ou en Allemagne, pour en obtenir un prix plus élevé, on renouvela, le 23 avril, sous peine de la vie, la prohibition de faire sortir des duchés les grains de toute nature. On défendit de nourrir des pigeons domestiques, et, dès le printemps, on augmenta le nombre des messiers ou bangards, afin d'empêcher les misérables d’aller arracher les épis avant qu’ils fussent mürs. Le 15 juin, on accorda aux débiteurs insolvables un sursis jusqu'à la Saint-Martin de l’année 1710, et on assura un privilége en premier ordre aux personnes qui auraient prêté ou vendu des grains pour les semailles.
En même temps, on prenait les mesures les plus sévères pour réprimer la mendicité et le vagabondage. On contraignit chaque ville et chaque village à nourrir ses. pauvres, et on repoussa impitoyablement les étrangers qui essayaient de s’introduire en Lorraine, avec l'espérance d’y être moins malheureux.
Les semaiïlles du printemps avaient parfaitement réussi, mais la récolte du blé fut presque nulle. Léopold ordonna de le garder pour les semailles de l'automne, fit venir de grandes quantités de froment de différentes provinces d'Allemagne qui avaient -moins souffert, et le vendit à un prix modéré. Les deux frères du prince, Charles, évêque d’Osnabrück et François, abbé de Stavelo, s’employèrent activement dans ce but; et l’hiver de 1710 ayant été favorable aux fruits de la terre, l’appréhension diminua quand on vit lever les grains semés pendant l'automne. Léopuld ne voulut cependant rien négliger pour assurer la récolte de 1710, et il retint les orges et les avoines nécessaires pour les cultures du printemps. Il disposa aussi que, la vendange s'étant réduite pour ainsi dire à rien, les cens dus en vin
seraient acquittés en argent, à raison d’un franc le pot, mesure de Nancy (1).
Grâce à tant de sages précautions, la Lorraine et le Barrois furent à l'abri de l’horrible misère qui accabla la France et d’autres contrées. Étant parvenu à s'introduire dans notre pays au printemps de 1709, après avoir eu sous les yeux le triste spectacle que la Champagne offrait alors, Jamerai-Duval fut immédiatement frappé de l'air d’aisance qu’il remarquait en Lorraine, où les villageois étaient bien logés, bien vêtus, et aussi bien nourris qu’il était possible dans un temps calamiteux (2). Les religieux mendiants et les communautés de femmes qui vivaient d'aumônes eurent seuls beaucoup de mal à se procurer une chétive subsistance. Dans les couvents de femmes, la cloche d'alarme, destinée à faire savoir que les provisions étaient épuisées, tintait presque continuellement, et Léopold ne savait parfois comment pourvoir à leurs besoins. N'ayant plus, un jour, ni argent, ni vivres à envoyer dans un couvent réduit à l'extrémité, il lui donna quelques lettres de noblesse en blanc, et le prix que l’on en tira sauva la communauté (3).
Louis XIV, qui avait bien du mal à faire subsister de nombreuses armées, et qui voyait d’un œil d'envie l'espèce de prospérité dont jouissait la Lorraine, voulut y faire entrer vingt mille hommes, sous prétexte qu’elle n’observait pas exactement la neutralité, et en réalité pour se décharger de leur entretien. Léopold pria le prince de Vaudémont de se rendre près du roi pour obtenir la révocation d’un ordre semblable. Le prince parvint, à force de politesse et d’habilité, à faire respecter le territoire lorrain; mais Louis n’envoya pas de vivres à la gar-
.. (1) V. Rec. des ord., t. I, p. 654, 657, 662, 663, 666, 668, 671, 673, 684 et 688.
(2) V. Œuvres de Valentin Jamerai-Duval, t. I, p. 58-61. (3) V. l'ouvr. de M. Noël, t. I, p. 84.
nison française qui occupait Nancy, et le duc fut obligé de les fournir (1). |
Il désira que le terrible hiver de 1709, qui venaient d'imposer aux Lorrains de tels sacrifices, leur servit au moins à quelque chose. Comme le froid avait détruit les arbres fruitiers, on importa de l'étranger des plans des meilleures espèces, que l’on multiplia par la greffe, etils finirent par remplacer presque partout les espèces anciennes, dont la qualité était des plus médiocres (2).
Les travaux de Léopold ne furent pas infructueux, et lorsqu’en 1711, une année seulement après la fin de la disette, on eut dressé, avec les documents officiels recueillis par Bugnon et par les deux Chambres des comptes, une statistique de la Lorraine et du Barrois, le duc découvrit, avec un étonnement mêlé de joie, que dans ce pays, si pauvre quand la France l'avait rendu, on comptait douze cent quarante-cinq mille cent quatre-vingtdix-sept jours de terres arables (3), cinq cent neuf mille cinq cent-deux jours ou fauchées de prés, huit mille quatre cent quarante-neuf jours de vignes (4), treize cent quatre-vingt-trois mille cent trente arpents de bois, soixante-douze mille cinq cent soixante-dix-neuf jours de pâquis et terrains communaux (5), cent vingt-quatre mille cinq cent quatre-vingt-cinq
(1) V. 1bid., p. 85-81.
(2) V. Durival, ibid., t. Ï, p. 108. |
(8) Le jour de Lorraine était de deux cent cinquante verges carrées; il représentait par conséquent les deux cinquièmes de l’arpent employé autrefois par l’administration forestière de France. |
(4) On ne doit pas s'étonner du peu d’élévation de ce nombre, parce que la culture de la vigne était moins développée autrefois qu'aujourd'hui, et parce que les principaux vignobles étaient situés dans le temporel des Trois-Evêchés.
(5) Il n’y avait plus, en 1711, que deux cent quatre-vingt- SM mille neuf cent quatre-vingt-six jours de friches ou terres incultes.
chevaux, cinquante-un mille cent soixante-dix bœufs, cent cinquante-trois mille huit cent cinquante-deux vaches, trois cent quarante-cinq mille sept cent soixante-huit moutons et cent quarante-huit mille quatre cent-trois porcs. Le nombre des ménages de laboureurs et de vignerons était de vingt-un mille huit cent dix-neuf, et celui des ménages de bourgeois, d'artisans et de manœuvres ou journaliers de cinquante-deux mille neuf cent soixante-quatorze (1). Pour connaître le véritable état de la population, il faut joindre à ces soixante-quatorze mille sept cent quatre-vingt-treize ménages de marchands, médecins, avocats, laboureurs, artisans et journaliers, les familles nobles et anoblies, les clergés séculier et régulier, les communautés de femmes, les domestiques ainsi que les indigents, dont le nombre était peu considérable; et, en prenant pour multiplicateur le chiffre cinq, qui n’est pas une moyenne trop élevée, on voit que le duc de Lorraine avait environ quatre cent mille sujets. La population avait par conséquent au moins doublé depuis le retour de Léopold, et la ville de Nancy, qui n’avait en 1698 que sept mille cinq cent quatre-vingts habitants, en comptait, en 1709, quatorze mille huit cent vingt (2). Il y avait cependant des villages où l’on ne pouvait lever les contributions dans la crainte d'éloigner les étrangers qui étaient venus s’y établir, et on lit dans un mémoire rédigé, en 1717, par M. de Rutant, contrôleur-général, le passage suivant qui concerne la terre de Fénétrange: « Il n’y a lieu de faire aucune imposition d’octroi, « parce que comme les villages, et même la ville, sont encore « déserts en partie par le malheur des guerres, on a trouvé « qu’il est avantageux de laisser encore quelques années les « peuples dans la tranquillité, pour, par là, donner lieu au « repeuplement et au rétablissement...., » (3).
(1) V. Durival, ibid., p. 105.
(2) V. Annuaire de la Meurthe pour 1852, p.71.
@) V. De la dépopulation de la Lorraine, par M. H. Lepage, P:° e
ss, î
Les fêtes qui n’avaient jamais cessé complètement à Lunéville (1), malgré là difficulté des circonstances, devinrent plus brillantes quand toute menace de famine eut disparu, et la duchesse s’étant rendue à Nancy, au mois de novembre 1709, on représenta devant elle, dans la salle d'honneur du palais ducal, le Temple d’Astrée, divertissement dont la musique fut composée par Desmarets (2). Comme Léopold se proposait d’habiter quelquefois la capitale, après le départ des Français, il avait, en 1707, ordonné de construire une salle d'opéra sur un vaste terrain qui s’étendait entre le rempart et le jardin des Cordeliers. L'architecte Bibiena, de Bologne, en fournit les plans, et les décorations, qui étaient, dit-on, magnifiques, furent peintes par Claude Charles et Provençal; mais il fallut plusieurs années pour achever cet ouvrage (3).
IT touchait à sa fin, lorsque les réjouissances de la Cour furent brusquement interrompues par un grand malheur qui frappa le duc de Lorraine. La petite vérole, qui faisait alors de terribles ravages, attaqua trois des cinq enfants de Léopold ; les princes Clément et François furent immédiatement transportés à Léomont et échappèrent à la contagion; mais le duc eut la douleur de perdre la princesse Elisabeth-Charlotte le 4 mai 1711, le prince Louis le 10, et la princesse Gabrielle le 11. Un effroi bien légitime s’empara de la Cour, qui abandonna Lunéville pour se réfugier dans le château de Houdemont, à peu de distance de Nancy. Léopold, son épouse et leur suite y demeurèrent pendant six semaines, jusqu’à ce que le danger eut disparu (4).
Le duc fut obligé de faire trève à ses regrets pour vaquer aux
(1) V. Études sur le théâtre en Lorraine, par le même, dans les Mémoires de l’Académie de Stanislas pour 1848, p. 316 et 317.
(2) V. idem, ibid., p. 317.
(3) V. Durival, ibid., p. 101.
(4) V. idem, ibid., p. 104.
soins de l'administration. Les dépenses extraordinaires occasionnées par la disette de 1708 et 1709 avaient accru les embarras du trésor. Lorsque le duc avait pris possession de notre pays, il n’y avait trouvé qu’un seul impôt direct, créé par les Français : la subvention, qui remplaçait les aides généraux, l’aide Saint-Remy, et les diverses contributions dont nous avons parlé dans les volumes précédents. Il jugea opportun de la conserver et de ne pas rétablir les anciennes impositions. Comme les produits du Domaine, et surtout des salines, étaient considérables, on ne porta la subvention qu'à six cent quatre-vingt mille livres de Lorraine pendant les premières années du règne de Léopold; mais les dépenses et la population augmentant avec rapidité, on éleva la subvention à huit cent vingt-trois mille livres pour les années 1704, 1705 et 1706, puis à onze cent quarante-trois milles livres pour les années 1707 et suivantes. Cet impôt devint bientôt insuffisant, et le duc fut, comme nous l'avons dit, contraint d'établir momentanément, par déclaration du 27 mai 1711, une capitation sur les personnes que leurs privilèges dispensaient d’acquitter la subvention (1).
Un autre moyen qu'il employa pour se procurer de l'argent fut l’abolition de la main-morte, qu'il remplaça dans les terres domaniales par une redevance. Mais, quoiqu'elle fût bien légère, puisque chaque famille ne payait annuellement, pour prix de la liberté, qu’un bichet d'orge (2) et un bichet d’avoine, les paysans réclamèrent de tous côtés contre leur affranchissement ; tant il est vrai que, dans les deux derniers siècles, les droits de main-morte se réduisaient pour ainsi dire à rien ! Léopold écouta les plaintes des villageois et retira sa déclaration ; néanmoins, il désirait si vivement faire disparaitre les derniers vestiges du servage, qu'il abolit derechef la main-morte, quelque temps
(1) V. idem, ibid., p. 105 et 328.
(2) Environ quarante litres.
après, en ayant soin, afin de prévenir les murmures, de régler que les affranchis seraient déchargés de la redevance ; et comme on lui représentait qu’il n’était guère en état de faire une pareille générosité, ilrépondit: « Mes revenus seront diminués de peu, dont « je puis me passer ; la Lorraine sera enrichie de beaucoup par « de nouveaux citoyens ; je n’y peux que gagner moi-même » (1).
I comprenait que, pour accroître facilement les impôts, il devait développer l’industrie et le commerce, et ne cessait de chercher les moyens d'atteindre ce but. Parmi les manufactures que l’on vit naître alors, et dont l'existence fut trop souvent éphémère, malgré les encouragements du prince, il faut mentionner les fabriques de glaces de Tonnoy et de Porcieux. Léopold leur accorda une subvention, et permit à la compagnie qui avait fondé ces usines de prendre du bois dans les forêts domaniales; mais les manufactures françaises voulant se délivrer d’une concurrence qui pouvait devenir redoutable, vendirent à si vil prix, que l’on renonça à couler des glaces en Lorraine (2). |
Pour que les transports fussent moins coûteux, le duc avait projeté de rendre la Moselle navigable dans la partie supérieure de son cours, etonluiavait fait croire que l’entreprise n’offrait pas de grandes difficultés. En conséquence, il publia, le 11 février 1713, une déclaration ordonnant aux communautés riveraines de nettoyer le lit de la Moselle, d'enlever les arbres et autres objets qui pouvaient arrêter les bâteaux, et de construire, sur chaque bord, un chemin de halage large de douze pieds. Cet ouvrage, qui causa un notable préjudice aux communautés, fut tout-à-fait infructueux, et les bateaux se trouvèrent, comme précédemment dans l'impossibilité de naviguer entre Épinal et Pont-Saint-Vincent, Deux années plus tard, une compagnie
() V. l’ouvr. de M. Noël, ti. I, p. 93 et 94. (2) V. Durival, ibid., p. 107.
s'organisa pour effectuer le curage de la Moselle entre Épinal et Pont-à-Mousson ; mais elle n’eut pas un meilleur succès, et les travaux qu'elle exécuta donnèrent lieu à quantité de procès et de vexations (1).
I] en coûtait cependant à Léopold de renoncer au projet d'utiliser pour les transports les principales rivières qui traversent la Lorraine, et, lorsqu'il séjourna à Paris dans le courant de l’année 1718, comme nous le verrons plus loin, il exposa au duc d’Orléans, qui gouvernait la France pendant la minorité de Louis XV, les plans que l’on venait de former pour mettre en communication les unes avec les autres la Moselle, la Meurthe, la Meuse et la Saône. Le système de canaux que l’on devait
établir, et qui aurait en quelque manière réuni la mer Médi-
terrannée à l'Océan, se serait étendu sur le territoire français comme dans les duchés de Lorraine et de Bar, et sa construction aurait exigé le concours des deux États. Le duc offrait de supporter toute la dépense, si le régent consentait à lui en abandonner les profits ; ou de laisser le gouvernement français exécuter lui-même le canal ; ou bien encore, et la chose lui semblait préférable, d'adjuger l'entreprise à une compagnie, qui payerait des redevances au roi et au duc, suivant une proportion dont on conviendrait d'avance. La crise financière ne permit pas au duc d'Orléans de donner une réponse positive, et comme les études préliminaires de ce grand travail n’étaient pas encore commencées, on engagea Léopold à en charger le Père Sébastien, de l'ordre des Carmes, qui passait pour le meilleur ingénieur civil qu’il y eût en France. Léopold s’empressa de le visiter, et voici en quels termes Fontenelle s’exprime dans l'éloge de cet illustre religieux : « Feu M. ie duc de Lorraine « étant à Paris incognito, fit l'honneur au P. Sébastien de l'aller « trouver dans son Couvent, et il vit avec plaisir le cabinet
(1) V. idem., ibid., col. 106.
« curieux qu'il s’étoit fait. Dès qu’il fut de retour dans ses « Etats, où il vouloit entreprendre différents ouvrages, il le « demanda à M. le duc d'Orléans Régent du Royaume, qui « accorda avec joie au Prince son Beau frère un homme qu’il « aimoit, et dont il étoit bien aise de favoriser la gloire, Son « voyage en Lorraine, la réception et l'accueil qu'on lui fit, « renouvellèrent presque ce que l'Histoire Grecque raconte sur « quelques Poëtes ou Philosophes célèbres qui allèrent dans les « Cours. Les Sçavants doivent d'autant plus s'intéresser à ces « sortes d'honneurs rendus à leurs pareils, qu'ils en sont « aujourd’hui plus désaccoutumés (1). »
Le Père Sébastien se contenta de donner un apercu général des travaux, et le soin de rédiger les devis fut confié au sieur Bavillier, ingénieur des ponts-et-chaussées, que Léopold avait amené de Paris, et qui plustard enseigna les mathématiques aux enfants du prince et fut nommé ingénieur en chef. En 1720, il présenta au duc l’avant-projet des ouvrages. En jetant les yeux sur cet avant-projet, qui forme un volume in-f° (2), et dont les cartes sont à l'échelle de quatre pouces et demi pour cent toises, on voit que l’on devait rendre navigable le cours supérieur de la Saône ; de celle-ci les bâteaux auraient pénétré dans le canal, alimenté par la petite rivière du Côné et les ruisseaux qui arrosent le territoire de Viviers-le-Gras. Le canal finissait brusquement à Viviers, devant une montagne que l’on renonçait à percer pour ne pas augmenter les dépenses. Il aurait donc été nécessaire de charger les marchandises sur des voitures, qui les auraient transportées, en suivant une belle route passant par Dombrot, jusqu’à Contrexéville, où l’on aurait trouvé un autre canal, alimenté par les eaux du Vair: et les bâteaux, entrant
Q V. Histoire de l'Académie des Sciences, année 1729, p. 97 et 98.
(2) Il fait partie de la collection lorraine de M. Noël.
ensuite dans le lit de la Meuse, que l'on avait résolu de nettoyer, l'auraient suivi jusqu’à la mer. Bavillier évaluait les frais à la somme de quatre millions vingt-cinq mille quatre cents livres, non compris l’achat du terrain, mais il faisait observer qu'il y avait moyen de diminuer un peu la dépense en employant les soldats comme ouvriers. L'ingénieur n'avait pas terminé ses études sur la jonction de la Moselle et de la Meuse, et se contentait de reproduire les plans provisoires de Vauban. Léopold envoya les devis de Bavillier au gouvernement français, qui, pensant probablement, et non sans une apparence de raison, que la Lorraine gagnerait à l'entreprise plus que le royaume, refusa son concours ; et le duc, dont les finances étaient de jour en jour plus mal administrées, recula devant un travail aussi considérable (1).
Lorsqu'il s'occupait avec tant d'application à rendre les communications commerciales plus faciles, la Lorraine était redevenue entièrement libre. L'Angleterre fatiguée d’une guerre dont elle ne tirait aucun profit et contente des concessions proposées par Louis XIV, avait manifesté dès l’année 1711, l’intention de séparer sa cause de celle de l'Empereur ; et, le 29 janvier 1712, on ouvrit à Utrecht un congrès auquel accoururent les ministres de toutes les puissances de l’Europe. Le duc jugea à propos de s’y faire représenter, bien qu’il fût assez étranger aux questions que l’on allait débattre, et il chargea M. le Bègue, garde des sceaux, le baron de Phütschner et le procureurgénéral Bourcier (2) de partir pour la Haye et de veiller à ce que les intérèts de la Lorraine ne fussent pas compromis. Malheureusement, Léopold, jusqu'alors si sage, avait prescrit à ses ministres d'élever des prétentions que la France ne voulait, ni ne pouvait reconnaître. Il s’imaginait que Louis XIV serait trop
(1) V. l’ouvr. de M, Noël, t. I, p. 135-187 et 150-152.
(2) Ce dernier avait été envoyé par Léopold aux conférences de la Haye en 1709.
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heureux d'accepter les conditions que les alliés lui offriraient ; mais la défection de l'Angleterre avait changé la face des choses. Lorsque les plénipotentiaires lorrains exposèrent leurs demandes, qu’ils eurent l’imprudence de formuler dans un style peu approprié à l'humilité du rôle que notre pays jouait en Europe, on ne se montra pas disposé à les écouter ; et, quand ils eurent déclaré qu'ils ne traiteraient qu'avec l'Empereur et l'Empire, on leur répondit que, l'Allemagne rejetant la base de la négociation, qui était la reconnaissance de Philippe V comme roi d’Espagne, on se trouvait dans l'impossibilité d'entendre les doléances du duc de Lorraine. MM. le Bègue, de Phüstchner et Bourcier revinrent done sans avoir rien obtenu, et, après avoir dépensé trois cent mille livres en cadeaux et frais de toute nature.
Le 7 mai 1714, les préliminaires de la paix entre la France et l'Empire furent signés à Rastadt, où Léopold s'était fait représenter comme à Utrecht, mais sans avoir plus de succès, car l'Empereur refusa formellement d'appuyer les demandes de la Lorraine (1). Le départ des troupes françaises fut le seul avantage immédiat que cette dernière retira de la conclusion de la paix. Le régiment de l’Aigle quitta Nancy le 23 septembre 1714, le régiment de Fontanges le 25, et celui de Nivernais le 11 novembre, après avoir rasé quelques ouvrages en terre, que l’on avait élevés tardivement pour mettre la ville neuve à l’abri d’un coup de main; et les gardes lorraines reprirent possession de la place, le 12 novembre (2).
Léopold voulut visiter sur le champ sa et ÿ fit une entrée solennelle, le 25 novembre, avec ses fils aînés. Les habitants étaient allés à sa rencontre jusqu'à la Neuveville, et les jeunes princes, touchés d’une réception si cordiale, ne pouvaient
(1) V. Durival, ibid. p. 106; l'ouvr. de M. Noël, ibid, p. 101-108. (2) V. l’ouvr. de M. Noël, ibid. p. 103. : |
retenir leurs larmes et se montraient avec affabilité à tout le monde. On frappa, pour conserver la mémoire de cette heureuse journée, deux médailles, que l’on répandit avec profusion, et les Nancéiens affectèrent, au moment du départ de la garnison française et pendant le séjour que le duc fit parmi eux, de témoigner une joie extraordinaire, et ils se livrèrent à des manifestations qui avaient moins pour but d’honorer le souverain que de faire parade de leur aversion contre Louis XIV (1). Il faut cependant reconnaître, si l’on veut être juste, que les officiers français qui commandèrent à Nancy respectèrent scrupuleusement l’autorité ducale et laissèrent l’administration et les tribunaux fonctionner en toute liberté; ils gardèrent même le silence en 1712, lorsque la Cour souveraine, sur les réquisitions du procureur-général, supprima le Pouillé du diocèse de Toul, que le Père Benoît Picart avait publié l’année précédente. La Cour s'appuyait, il est vrai, pour défendre son arrêt, sur les nombreuses erreurs qui, disait-elle, rendaient dangereux lelivre du Père Benoît ; mais ce n’était là qu’un prétexte, et on se proposait, en réalité, de vexer l’évêque de Toul, lequel avait engagé le savant Capucin à rédiger le Pouillé du diocèse, et de faire acte d'opposition contre la France.
Une des conditions de la paix conclue avec l'Angleterre était l'éloignement du chevalier de Saint-Georges, fils du malheureux Jacques IT. Louis XIV avait reconnu les droits du chevalier à la couronne de la Grande-Bretagne et lui avait donné une hospitalité magnifique, aussi longtemps que les circonstances l’avaient permis ; obligé de quitter la France, Jacques III, comme l’appelaient ses partisans, crut n’avoir rien perdu en venant momentanément habiter les États du duc de Lorraine, En effet, dès que ce dernier connut les intentions du prince anglais, il fit meubler richement le château de Bar, le mit à sa disposition, lui envoya
(1) V. idem, ibid., p. 108-106.
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cinquante gardes du corps et vint lui offrir ses services, le 9 mars 1712. Peu de temps après, le chevalier de Saint-Georges visita les Cours de Lunéville et de Commercy et reçut un accueil bien propre à adoucir pour luiles amertumes de l'exil. Non content de fournir à son hôte l'argent dont il avait besoin (ce qui n’empêcha pas le chevalier de contracter en Lorraine des dettes considérables remboursées ensuite par la cassette ducale), Léopold poussa la délicatesse au point de commander qu’il ne lui fût rendu aucun des honneurs accoutumés, lorsqu'il se trouvait dans la compagnie de Jacques III, parce que, ne l'ayant pas reconnu comme roi d'Angleterre, 1l ne pouvait le traiter en souverain sans rompre avec la reine Anne. Georges I‘, successeur de cette princesse, fit notifiier au duc de Lorraine son avènement à la couronne, et Léopold envoya en Angleterre, pour le eomplimenter, le marquis de Lambertye, premier-gentilhomme de la Chambre; mais les Communes, instruites de ce qui se passait en Lorraine, témoignèrent au roi le désir que le marquis ne fût pas admis en audience publique ; Georges se conforma à leur demande, et son ambassadeur à Paris, le lord Stairs pria même le duc d'Orléans de forcer Léopold à expulser le prétendant (1).
Il est inutile d’ajouter que le duc ne se laissa pas intimider. Quelque temps auparavant, en 1714, il avait reçu la visite de Stanislas Leckzinski, que le roi de Suède, Charles XII, avait fait monter sur le trône de Pologne, et qui, chassé parles Moscovites, avait rencontré un asile dans la petite ville de Deux-Ponts. Stanislas avait pris un logement, à Lunéville, dans l'auberge de la Croix de Lorraine, et il refusa celui qu’on lui avait préparé dans le château. Pressé par le manque d’argent, il chercha à vendre les bijoux qu'il avait sauvés, et le duc, ayant été averti par le marquis de Beauvau, qui les avait vus entre les mains de la personne chargée de les offrir aux courtisans, fit remettre au
() V. idem, ibid., p. 98-101; Durival, p. 105 et 108. T. VL 6)
prince polonais les bijoux et leur prix, en se bornant à exiger le plus profond secret. Stanislas le garda jusqu’à son départ, mais, en sortant de Lunéville, il invita l’aubergiste de la Croix de Lorraine à porter au duc une lettre ouverte, qui contenait les plus vifs remerciments. La conduite des deux. princes fut l’objet de justes éloges ; les Lorrains, qui ne se doutaient pas que bientôt ils auraient Stanislas pour souverain, concurent beaucoup d'estime pour lui, et, plus tard, il « se plaisait, dit Durival, à « rappeler cette circonstance de sa vie, comme un motif de sa « reconnaissance envers la Maison de Lorraine, et de son atta— « chement pour celle de Beauvau (1) ».
Les étrangers attirés par la tranquillité dont jouissait notre patrie n’étaient malheureusement pas tous aussi respectables que Jacques III et le roi de Pologne. On y vit arriver, dans les premières années du XVII: siècle, un certain nombre de Jansénistes, qui ne trouvaient pas en France laliberté qu'ils auraient désirée. Léopold n’aimait pas la secte et prit aussitôt les mesures nécessaires pour en arrêter les progrès. On a rapporté (2) que le Jansénisme s'était montré en Lorraine vers la fin du règne de Charles IV, et que Dom Mathieu Petitdidier, abbé de Senones, avait cherché à propager la doctrine ; mais ses efforts n’avaient pas été heureux, et tout était rentré dans le silence. La Cour
souveraine qui avait enregistré, le 17 décembre 1705, la bulle Vineam Domini, donnée par Clément XI le 15 juillet précédent, enregistra aussi, le 8 mars 1714, la célèbre bulle Unigenitus, publiée le 8 mars 1713 (3); et le duc enjoignit au procureurgénéral de tenir la main à l'exécution des lois portées contre les hérétiques, et d’avoir sans cesse l'œil ouvert sur les menées des disciples de Jansénius. Les plus connus étaient l'abbé de
10 V. Durival, ibid., p. 107; l’ouvr. de M. Noël, ibid., p. 106 et
(2) V.t. V, p. 450 et 451.
(8) V. Recueil des Ordonnances, t. I, p. 502, t. II, p. 29.
Circourt, chanoine de la collégiale de Saint-Dié, et Dom Grégoire Berthelet, natif de Belrain, Bénédictin de la congrégation de Saint-Vanne et religieux de l’abbaye de Munster. Don Calmet lui-même eut le malheur de se laisser prévenir en faveur des opinions nouvelles, dans l’abbaye de Munster, où il acheva son noviciat, ou dans celle des Blanes-Manteaux à Paris, qui était un des foyers du Jansénisme, et que notre savant historien habita pendant l'impression de son Commentaire littéral sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau- Testament. Toutefois, comme ïl était fort prudent, il évita soigneusement les démarches capables de troubler sa tranquillité, et l’on ne fut pas témoin en Lorraine de ces luttes scandaleuses qui agitèrent la France pendant la minorité de Louis XV et favorisèrent les progrès de la philosophie irréligieuse. Les évêques de Toul: M. Blouet de Camilly et M. Bégon, ne montrèrent pas moins de vigilance que l'autorité séculière (1). Ayant appris que Dom Anselme de Bavay, abbé de Beaupré, refusait de recevoir purement et simplement la bulle Unigenitus et avait entraîné dans sa révolte plusieurs de ses religieux, M. Bégon les visita, tenta de les ramener par la douceur, et n’ayant pu y réussir, les interdit des fonctions de leur Ordre et de leurs offices. Il eut néanmoins la joie de les voir se soumettre peu de temps après. Il parvint également à faire disparaître des dissidences nées dans la congrégation de Saint-Vanne, et Dom Calmet, qui avait renoncé aux opinions condamnées par l'Église, a rendu pleine et entière justice au zèle de ce prélat (2).
(1) M. Blouet de Camilly avait, dès le 23 septembre 1714, publié un mandement qui prescrivait de recevoir la bulle Unigenîitus, et la faculté de théologie de l’Université avait donné une déclaration dans le même sens. La première de ces deux pièces est mentionnée, et la seconde imprimée dars le recueil ayant pour titre Témoignage de l'Eglise universelle en faveur de la bulle Unigenitus, Bruxelles, 1718, in-8°, p. 546-565 et 591.
(2) V. Bibl. lorr., col. 96.