SUITE DU RÈGNE DE LÉOPOLD
L'année 1715 fut bien triste pour la Maison de Lorraine. Léopold, qui avait déjà perdu, en 1705, son frère Joseph, eut le chagrin de voir mourir les deux frères qui lui restaient. Le prince François décéda le 27 juillet, et le prince Charles le 4 décembre. Ils étaient jeunes encore, et le duc, qui les aimait beaucoup et connaissait leur mérite, avait résolu de ne rien négliger pour leur procurer des positions éminentes dans l’état ecclésiastique qu'ils avaient embrassé tous les deux. À l’âge de vingt-six ans, François était abbé de Stavelo et chanoine de Liege et de Cologne. Charles, après avoir eu de bonne heure les évêchés d’Olmütz et d’Osnabrück, avait été nommé primat de Nancy. Élu coadjuteur de Trèves, le 24 septembre 1710, il était devenu archevèque-électeur, au mois de janvier 1711, par la mort de Jean-Hugues d'Orbesch, et 1l avait aussi postulé, mais sans l'obtenir, l'évêché-souverain de Munster (1).
Léopold était le seul des enfants de Charles V qui vécüût encore, et son isolement lui était très-pénible. Il chercha, comme précédemment, à oublier ses chagrins en s’appliquant
(1) V. nie Abrege de l'hist. génér. de la Maison de Lorraine, p. 143 et 144
avec plus d’ardeur à ladministration de la Lorraine. Le 20 août 1716, il augmenta les attributions du Conseil d’État (1). Le 18 novembre précédent, il avait réorganisé la justice commerciale et en avait étendu la juridiction dans tout le ressort de la Cour souveraine. Le tribunal se composait d’un juge-consul, d’un lieutenant, de trois consuls et d’un greffier. Il y avait de plus quatre huissiers, et les consuls établissaient dans les villes principales des lieutenants chargés de la vérification des poids et mesures. Tous les trois ans, le lendemain de la Saint-Michel, les marchands s’assemblaient dans le cloître de Saint-Georges, en présence du chapitre, et on leur soumettait une liste de trois négociants désignés par le juge sortant et agréés par le duc. Celui d’entre eux qui réunissait la pluralité des suffrages devenait juge pour trois années et choisissait les lieutenants et les consuls. Chacun était libre de se pourvoir devant la justice consulaire pour faits de commerce et d’y actionner les marchands ; les affaires étaient jugées avec promptitude et sans frais ; quand la matière avait quelque importance, on pouvait interjeter appel devant la Cour souveraine; enfin, le duc avait réglé que si le tribunal voulait prendre une décision intéressant le corps des marchands, il ne le ferait qu'après s’être en huit ou dix négociants notables (2).
Un peu plus tard, en 1718, on établit, d’une manière fixe et permanente, des conférences pour les jeunes avocats, et cette précieuse institution, qui était née dans le cabinet du jurisconsulte Breyé, contribua pour beaucoup à former les excellents . avocats dont le barreau de Nancy s’enorgueilhit pendant le XVIII siècle (3).
Léopold ne donnait pas de moindres soins à la décoration de sa capitale. 11 doubla le nombre des fontaines, reconstruisit
() V. Recueil des Ord., t. II, p. 108.
(2) V. ibid:, p. 80.
(8) V. ibid., t. INT, p. 321.
l'aqueduc amenant les eaux du vallon de Boudonville, ouvrit des lavoirs publics dans les lieux qui parurent le plus convenables, et fit poser, au mois d'août 1715, deux cent cinquante lanternes pour éclairer les rues et les places (1). Il encouragea les manufactures qui devaient fournir de l'ouvrage aux pauvres gens et décharger la Lorraine du tribut qu’elle payait à l’Étranger. Ainsi, il accorda des priviléges considérables à un sieur Prud’homme, qui avait monté, à Nancy, une fabrique de serge, pluche, camelot, bouracan, étamine, crépon, etc., et à un sieur Dominique Guyot, lequel avait créé une manufacture de draps dans un bâtiment domanial. Il lui assure le monopole des draps destinés à l’habilement de la livrée ducale et des troupes ; disposa que les gentilshommes n’emploieraient pour les vêtements de leurs domestiques que des étolfes lorraines, et autorisa les sœurs qui administraient la maison des orphelines à fabriquer tous les objets pour lesquels il n’avait pas concédé de priviléges particuliers (2).
Cette Maison, fondée, en 1715, par Francçoise-Catherine Croiset (3), veuve de M. Vireau de Sombreuil, par le sieur Caboud et l'abbé Balthazard, prébendier de la Primatiale, fut d’abord confiée à cinq filles pieuses, qui obtinrent, en 1720, de l’évêque de Toul la permission de faire les vœux simples de pauvreté, de chasteté et d’obéissance (4). L'année 1715, vit encore s'élever à Nancy, un autre établissement religieux : celui des Chanoinesréguliers de la congrégation de Notre-Sauveur. Aussitôt après son arrivée en Lorraine, Léopold avait, dit-on, demandé que les Ordres de Saint-Benoît, de Citeaux, de Prémontré et des Chanoines-réguliers eussent chacun une abbaye dans la ville de
(1) V. ibid., t. II, p. 75; Lionnois, ibid., t. II, p. 119 et 120. (2) V. l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 109 et 110.
(8) Cette dame avait, pendant sa jeunesse, été un instant la mafî. tresse du duc Charles IV, V. t. V, p. 375.
(4) V. Lionnois, ibid., t. III, p. 315 et suiv.
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Nancy. Ce projet ne fut réalisé que très-imparfaitement ; les Cisterciens n’eurent jamais de maison dans la capitale de la Lorraine ; l’abbaye bénédictine de Saint-Léopold ne fut pas rangée dans la classe des abbayes ordinaires ; les Chanoinesréguliers se contentèrent de créer un hospice (1), et les Prémontrés n’eurent qu'un prieuré. Il fut, au reste, rebâti avec magnificence dans le XVIII siècle; mais les travaux, commencés sous le règne de Léopold, ne furent terminés que sous celui de Stanislas (2). | Les constructions entreprises par les Bénédictins, les Prémontrés et d’autres communautés religieuses embellirent beaucoup certains quartiers de Nancy, où l’on voyait grand nombre de petites maisons élevées, sous le règne de Charles III, avec peu de goût et encore moins de solidité. Quantité de ces maisons disparurent alors pour faire place à des hôtels magnifiques. C'est vers 1715 et pendant les années suivantes que furent bâtis les hôtels de Craon, sur la Carrière (3); de Custines, place des Dames; Gellenoncourt, place de l’Arsenal ; d'Helmstadt, rue de la Monnaie; de Vitrimont et de Ferrari, rue du Haut-Bourgeois ; de Lunati, rue Saint-Pierre; du Hautoy et de Raigecourt, rue des Comptes ; de Mahuet et de Ludres, rue Saint-Dizier; de Rouerck et de Gerbéviller, sur l’esplanade entre les deux villes (4). Léopold, qui n’aimait pas le vieux palais de Nancy, avait,
dès l’année 1711, fait jeter les fondations d’un château somp-
tueux, non pas dans la ville même, mais à très-peu de distance, sur l'emplacement de l’ancien château de la Malgrange, que l'on acheva de démolir. Les plans avaient été dressés par
Boffrand, et l’on avait tracé un jardin de la plus grande beauté.
(1) V. idem, ibid., p. 325 et 326.
(2) V. idem, ibid., t. IL, p. 241-248.
(3) V. Livre d'Architecture, par Boffrand, p. 67 et 68, pl. XLII- XL VI. | | |
(4) V. Durival, ibid., p. 109 et 110.
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L'édifice lui-mème touchait à sa perfection, lorsque Léopold y conduisit l'électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel, qui retournait dans ses États, après la conclusion du traité de Rastadt. L'électeur admira la Malgrange, mais dit au duc que s’il voulait en faire une demeure de ville, ce palais était trop éloigné de Nancy, et que si on le regardait comme une habitation champêtre, il en était trop rapproché. Cette remarque frappa Léopold, qui ordonna de suspendre Îles travaux, en sorte que le château ne fut jamais complètement terminé (1).
Le duc résolut alors de faire élever sur les terrains occupés par le palais ducal une demeure digne d’un roi, et chargea Boffrand de ce nouveau travail. Les plans furent bientôt prèts, et l'architecte les soumit au prince, qui les approuva. Leur exécution devait malheureusement entraîner la ruine de l'ancien palais ducal tout entier, de l'abside, du chœur et du transept de la collégiale Saint-Georges. Dès que les chanoines eurent connaissance de ce malencontreux projet, ils décidèrent, dans une réunion capitulaire tenue le 6 avril 1717, que des remontrances seraient faites au duc, et ils déléguèrent, pour les lui présenter, l'abbé Philbert, écolâtre de la collégiale. Dans le mémoire déposé entre les mains de Léopold, on disait, avec beaucoup de raison, qu’en démolissant partiellement une église qui n’était pas trop grande, on attaquait les priviléges du chapitre ; que, l’édifice étant d’une construction ancienne, la démolition de l’abside et du transept compromettrait l’existence de ce que l’on entendait conserver ; et enfin que l’on ne pouvait sans profanation détruire les tombeaux de plusieurs princes de la Maison de Lorraine et les sépultures de diverses familles illustres. Le duc reçut poliment l’envoyé du chapitre, mais refusa d'écouter ses réclamations et déclara qu'après l’achèvement du palais projeté il ferait bâtir une nouvelle église, dans
(1) V. idem, ibid., p. 108. Le château de la Malgrange est gravé dans l’ouvrage de Boffrand, pl. XII-XVIIF; V. aussi p. 51-54.
Ve es cé.
laquelle le chapitre serait transféré. On fut obligé de se contenter d'une pareille promesse, et, le 5 juin 1717, les chanoines, après avoir dit matines et les petites heures, transportèrent processionnellement le Saint-Sacrement dans l’église des Dames- Prècheresses, où ils devaient chanter l'office tant que les ouvriers n'auraient pas quitté la collégiale. On avait déjà commencé à exhumer les corps des ducs et des gentilshommes enterrés dans la partie orientale de l'édifice. Quelques nobles firent enlever et déposer dans d’autres églises les restes et les tombeaux de leurs parents; mais les sépultures des princes ne furent pas toutes traitées avec le même respect. Les os de Marguerite de Bavière, femme de Charles II, et de Marie de Bourbon, épouse de Jean Il, furent enfermés dans une caisse de bois de chêne, que l’on descendit dans le caveau du duc Henri; le mausolée de marbre noir sur lequel reposaient les effigies de Jean II et de Nicolas fut relégué dans un coin d’une des nefs latérales, et on ne se donna pas la peine de relever le tombeau de Charles II, celui du bâtard de Calabre, et le cénotaphe de Charles-le-Téméraire, monument qui rappelait, bien mieux que les récits des historiens, la glorieuse victoire du duc René. On profita de la même occasion pour détruire ou pour disperser quantité d'objets d’art qui n'étaient plus de mode, et que le XVIII: siècle avait sévèrement proscrits. Les autels furent brisés, et les belles stalles ogivales qui garnissaient l’abside furent les unes brülées, les autres cédées à l'église de Bouxières-aux- Chènes. Quand l'opération fut terminée, on éleva une muraille droite destinée à fermer les trois nefs à l'aspect du levant; on posa de nouveaux autels et des stalles neuves, le tout fort mesquin et de très-mauvais goût, et les chanoines rapportérent le Saint-Sacrement dans ce moignon d'église (1).
(1) V. L’insigne église collégiale Saint-Georges, par M. H. Lepage, en Bulletin de la Société d'Archéologie lorraine, t. I, p. 1 ji 0. dé
En mème temps, on rasait la portion de la vieille résidence
ducale qui bornait la Carrière vers le nord-ouest, et on renversait la tour ronde, dans laquelle se trouvait un escalier qui faisait l'admiration des étrangers. Lorsque le terrain fut bien nivelé, on commenca la construction du palais, dont la deseription, tracée par Boffrand lui-même, mérite d'être reproduite dans cet ouvrage. « Sous toute la face du principal corps-de-
ES
logis, du côté de la Carrière, il y a, dit-il, un portique voûté, en demi-lune, qui se présente du côté de la place. L'entrée du palais est par un vestibule en voûte d’arestes, portée par quatre rangs de colonnes d'ordre dorique, qui forment cinq passages pour entrer dans la principale cour, entourés d’un portique voûté pour communiquer à couvert dans toutes les parties du bâtiment; lequel portique conduit à un grand escalier à deux rampes pour monter au premier étage, où est l'appartement de Leurs Altesses Royales, qui d’un côté a vue sur la carrière, et en retour sur des jardins placés sur les remparts, et d'où l’on découvre une fort belle vue sur la campagne. Cet appartement, quoique interrompu par la demi-lune de la façade, forme une enfilade dans toute la longueur du bâtiment. La facade sur la Carrière et celle en retour, sur les jardins, sont ornées, au dessus du rez-de-chaussée, par des colonnes et des pilastres d'ordre corinthien, qui comprennent la hauteur de deux étages ; celle sur la cour est composée de trois ordres d'architecture; celui du rez-de-chaussée est dorique, celui du premier étage est ionique, et le troisième corinthien, avec des colonnades saillantes, qui forment des balcons couverts dans chaque milieu des quatre côtés de la cour. Tout le rez-de-chaussée est voüté sous le plein pied du premier étage, et est employé au corps-de-garde des Cent- Suisses et du régiment aux gardes. Il y a aussi quelques appartemens pour des seigneurs et des officiers, et des salles à l'usage de la Cour. Au plein-pied de l’appartement de Leurs
« Altesses Royales, il y a des appartemens pour les princes « et les princesses du sang. Le portique autour de la cour « communique aussi à la chapelle palatiale de Saint-Georges, « du côté de la ville; et,au fond de la cour, à une salle « de comédie, adossée à la salle d'opéra ci-devant faite, « et qui est fort bien disposée, avec des machines et des « décorations magnifiques. Le second et troisième étages sont « employés à des logements d'officiers de la Cour. On a conservé « d'anciennes cours pour les offices et pour d’autres commodités « de ce palais (1). »
On y travailla très activement jusqu’en 1720, époque à laquelle l'ouvrage fut interrompu pour diverses causes, et notamment à raison des embarras financiers de Léopold; il n’y avait alors d’achevé que la façade principale, et la suspension des travaux, qui ne devait être néanmoins que momentanée, sauva une partie du vieux palais et le beau portail voisin de la collégiale Saint- Georges.
Le désir de rétablir les finances de Ja Lorraine, dérangées par les dépenses hors de proportion avee les revenus d’un État si peu étendu, avait engagé le due à confier les fonctions de trésorier-général à un Juif, appelé Samuel Lévy, qui le berçait des plus séduisantes promesses. Un pareil choix avait excité de violents murmures chez un peuple qui voyait les Juifs de mauvais œil (2). Il y en avait eu cependant autrefois en Lorraine et même à Nancy, et la rue actuelle de la Monnaie portait anciennement le nom de rue des Juifs (3); mais, lorsqu'ils avaient
(1) V. Livre d'Architecture, p. 47-50, pl. VII-XI.
(2) Au commencement du XVIIe siècle, les Juifs qui traversaient les villes de la Lorraiae et du Barrois étaient encore contraints de payer droit d'entrée, et ils sont mentionnés dans un tarif du petitpassage de Bar (daté du 16 mars 1605) après les moutons, les boucs et les porcs mâles. V. une copie de ce tarif dans la collection lorraine de M. Beaupré.
(8) V. Lionnois, ibid., t. I, p. 290.
demandé l'autorisation de s'y fixer de nouveau, pendant les premières années du règne de Léopold, la chose avait souffert des difficultés, et les trois curés de Nancy avaient présenté au duc, le 1°* décembre 1707, une requête, dans laquelle ils exposaicnt les inconvénients que cet établissement ne pouvait manquer d’entrainer (1).
Samuel Lévy, qui n'était qu’un charlatan, ne put remédier au désordre des finances, mais parvint à le dissimuler au moyen d'emprunts et d'autres opérations ruineuses. Fier de la faveur du prince, il se faisait traiter d’Excellence par ses coreligionnaires, affichait le plus grand luxe et bâtissait sur l’esplanade un hôtel somptueux. Les constructions furent terminées en 1717, et le 15 septembre, qui était le premier jour de l’année judaïque, il célébra solennement la fête des Trompettes dans sa demeure et dans les jardins qui l'entouraient. La façade de l'hôtel était illuminée, et les Juifs, qui étaient accourus de divers lieux, poussaient des cris de joie. Lévy se montra revètu d’un costume‘de rabbin, et les assistants avaient pour la plupart les habits blancs que les Juifs ont coutume de porter le jour de la fête des Trompettes. Le peuple, attiré par la nouveauté d’un pareil spectacle, s'était groupé sur le bastion des Michottes et sur la courtine qui le réunissait au bastion d'Haussonville, et depuis laquelle il était possible de voir l’ensemble de la cérémonie. La fête produisit un effet contraire à celui qu'attendait Samuel Lévy. Dès le surlendemain; le procureur-général présenta à la Cour une requête, dans laquelle, après avoir raconté en détail ce qui avait eu lieu dans la soirée du 15 septembre, et avoir ajouté que cette cérémonie, « jusqu'alors inouïe, avoit « donné du scandale à tous ceux qui avoient une juste aversion « de ces cultes étrangers », il rappelait que les Juifs étaient seulement tolérés à Nancy ; qu’ils n'avaient pas obtenu de
(1) V. Premicr registre de la fabrique de la paroisse Saint-Sébastien, f° 197 re.
pi —
Lettres-Patentes les autorisant à s’y établir d’une manière solide et permanente, et qu’ils « ne pouvoient, sans un attentat cri- « minel aux lois de l’État, faire aucun exercice public de leur « religion, surtout dans la capitale, siége de la résidence du « Prince et des premiers Tribunaux Souverains et subalternes ». Il fit observer qu’il était « en droit de conclure des peines « sévères contre ledit Samuel et les autres juifs, mais qu'il « vouloit bien se restreindre à des défenses pour l'avenir ». La Cour s’empressa de déclarer l’assemblée tenue sur l’esplanade
« illicite, scandaleuse et téméraire, et fit de très-expresses.
« défenses audit Samuel Lévy et à tous autres juifs de récidiver « et de faire aucun exercice public de leur religion, à peine de « dix milles livres d'amende ». L'affaire eut des suites plus graves pour le trésorier-général ; elle appela l'attention sur les moyens qu’il employait pour fournir à ses énormes dépenses ; le crédit lui manqua, et sa ruine fut bientôt consommée. On le conduisit à la conciergerie, et Léopold fut obligé de s'adresser à d’autres pour rétablir les finances, dont la courte administration de Lévy (1) avait encore aggravé l’état (2). Mais, avant de parler des nouveaux efforts que le prince fit dans ce but, il faut rapporter la conclusion d’une affaire entamée depuis près de vingt ans.
Lorsque la Lorraine et le Barrois avaient été restitués à leur légitime souverain, Louis XIV, qui conservait des lambeaux de notre pays, s'était engagé à donner un équivalent, et il y eut, en effet, peu de mois après la paix de Riswick, des conférences entre les commissaires du roi et ceux de Léopold. La guerre de la succession rendit ces conférences infructueuses, et on les reprit en 1714, après la conclusion du traité de Rastadt.La mort de Louis XIV, arrivée l’année suivante, les interrompit derechef. Enfin, MM. de Saint-Contest et le Febvre d'Ormesson, délégués
se V. Recueil des ord., t. II, p. 133; Lionnois, ibid., t. Il, p.
(2) Elle avait duré environ dix-huit mois.
du régent, et MM. de Mahuet et Barrois, représentants de la Lorraine, signèrent à Paris le 21 janvier une convention qui fut ratifiée le 29 du même mois par le duc de Lorraine, et le 31 par le duc d'Orléans. Louis XV rendait la prévôté de Longwy, à l'exception du chef lieu et de quelques villages, en échange desquels il abandonnaiït la ville de Rambervillers et ses dépendances. Il restituait également Saint-Hippolyte, reconnaissait le droit de souveraineté de Léopold sur Nomeny, Saint-Avold, Hombourg (1), Commerey et l’abbaye de Riéval, déchargeait ces derniers lieux de l’appel au Parlement de Paris, et accordait une indemnité pécuniaire au duc pour avoir été privé, pendant vingt ans, des villes et des territoires que nous venons de mentionner (2).
Cette affaire arrangée d'une manière bien plus avantageuse qu’il ne l'avait espéré, Léopold se rendit à Paris pour prèter foi et hommage à Louis XV ; car on sait que l'hommage devait être renouvelé à l'avènement d’un autre suzerain. Les membres du Conseil d'État avaient représenté au duc qu’il devait, avant de partir, demander quel rang on comptait lui assigner parmi les princes. Il craignait de voir renaïtre les anciennes disputes sur les préséances entre la Maison de Lorraine et, certains princes français, et pour prévenir ces disputes, il ne prit durant son voyage, excepté pendant la cérémonie de l’hommage, d’autre titre que celui de comte de Blämont.La duchesse l'accompagna. Is logèrent au Palais-Royal, et, pendant leur séjour, qui se prolongea du mois de février au mois d'avril 1718, on leur donna des fêtes, et ils reçurent plusieurs fois la visite de Louis XV. Léopold montra sa magnificence et sa générosité habituelles, et, lorsqu'il reprit le chemin de ses États, il remit, comme gratifi-
(1) Ses prédécesseurs les tenaient en fief de l’évêché de Metz.
(2) Le traité du 21 janvier a été imprimé à Paris, in-4e de 55 pages, et à Nancy, in 16 de 110 pages. Il est aussi dans le Receuil des Ord., t. IT, p. 167-195.
cation, aux domestiques du duc d'Orléans une somme de cent mille livres. Il avait profité de ce voyage pour terminer luimême deux affaires d’une importance secondaire. II réclamait une indemnité pour le préjudice que lui avait causé l'occupation de Nancy par les troupes françaises, ainsi que pour les frais de leur entretien pendant l’année 1709, et, à force d'instances, il obtint cent quatre-vingt mille livres. L’autre affaire se rattachait aux difficultées soulevées par la mouvance du Barrois. Le pape Clément XI avait, par un bref du 13 mars 1717, accordé trois décimes ecclésiastiques, payables en six années, dans la Lorraine et le Barrois, pour fournir aux dépenses de la guerre qui avait éclaté entre les Tures et l’Empire. On avait obéi sans murmurer dans la Lorraine et le Barroïis-non-Mouvant, mais divers bénéficiers du Barrois-mouvant avaient refusé de contribuer, en alléguant que le bref ne concernait que les terres d’Empire, et que leur pays faisait partie du royaume de France. Le Parlement de Paris appuyait, comme de coutume, la résistance des Barrisiens, et le duc eut bien du mal à defendre ses droits contre les prétentions des magistrats et à faire respecter son indépendance (1). | |
À son retour, il changea ses livrées et prit le rouge et le jaune, au lieu du vert et du rouge, qui étaient depuis longtemps les couleurs de la Maison de Lorraine, et qui furent conservées par
(1) V. Rec. des Ord., ibid., p. 135-146; Durival, ibid., p. 111 et 114; l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 187. Ce fut à l'occasion de cette affaire que Léopold fit rédiger par le procureur-général Bourcier un factum intitulé : Mémoire touchant le décime ecclésiastique imposé sur les revenus des biens de l'Eglise, dans les duchés de Lorraine et de Bar; et qu’il composa lui-même, de concert avec M. le Febvre et Me Arrault, avocat au Conseil du roi, le Mémoire de l’envoyé de Lorraine, touchant les droits de souveraineté de Son Altesse Royale Monseigneur le Duc de Lorraine, en qualité de Duc de Bar, dans le Barrois mouvant; travail dont il existe deux éditions différentes, in-fe.
les branches de cette Maison établies en France (1). Il se retrouvait avec bonheur au milieu de sa famille, et les fêtes avaient recommencé à Lunéville; mais, le 3 janvier 1719, le feu se déclara dans le palais ducal, vers cinq heures du matin, et ses progrès furent si rapides, que l'on eut à peine le temps de réveiller et d’emporter dans les jardins les enfants du prince, qui manquérent d’être asphyxiés. Rassuré à leur égard, le duc se mit à la tête de ses gens et des bourgeois et dirigea lui-même les travaux. Tout ce que l’on put faire fut de concentrer l’incendie dans le corps-de-logis qui regardait la ville. Le riche mobilier qui garnissait les appartements fut brülé ou détérioré, et le dégât estimé à cinq millions de livres. Malgré la grandeur de ce désastre, dont le résultat devait être d'augmenter ses embarras financiers, Léopold ne s’occupait que du sort des personnes qui s’exposaient témérairement pour arrèter les ravages du feu. Dans la crainte de l’affliger, on lui dit que deux artisans avaient seuls reçu de légères blessures ; il s’empressa de leur envoyer son premier-chirurgien pour les panser, mais il apprit plus tard que l'incendie avait coûte la vie à sept individus, entre autres à un charpentier nommé Jadot, qu’il connaissait. Il en éprouva un vif chagrin, indemnisa les familles de ces malheureux et attacha à sa Maison le fils de Jadot qui devint un excellent architecte.
Pendant que la foule envahissait le château, pour sauver, s’il était possible, quelques débris du mobilier, Léopold témoignait beaucoup d'inquiétude relativement à une cassette qu'il n'avait pas eu le loisir d’enlever, et dans laquelle il avait enfermé des papiers importants. Il ne fut rassuré que quand on lui eut apporté la serrure et les ferrements de cette cassette, que les flammes avaient détruite. Le jour même de l’incendie, il voulut, comme à l'ordinaire, présider la séance du Conseil d'État, mon-
(1) V. Durival, ibid., p. 114.
on —
tra autant de sang-froid que d’habitude et dit aux conseillers: « Avouez, Messieurs, que je suis heureux ; je n’ai perdu que de l'argent (1). Au surplus, cette partie du château n’était pas commode, nous y gagnerons une meilleure distribution. » Il partit ensuite pour Nancy et s'installa dans la portion du vieux palais que Boffrand avait respectée jusqu'alors. On se mit, presque immédiatement, à reconstruire le château de Lunéville. Le feu avait été si violent, que les pierres étaient calcinées, et il fallut attendre plus de huit jours avant que de toucher aux décombres ; mais les travaux furent poussés avec vigueur, et les appartements furent bientôt en état de recevoir de nouveau la
famille ducale, qui se trouvait bien à l’étroit dans les restes du
palais de René II et d'Antoine. |
La Cour etait à peine de retour à Lunéville, lorsqu'on apprit que la peste orientale venait d’éclater à Marseille, par suite de la négligence des préposés du lazaret, qui, vers la fin de mai 1720, avaient laissé communiquer librement un vaisseau arrivant de Syrie. On nia d’abord l'existence du mal; mais les progrès dela contagion furent tels qu'au mois de juillet il mourait jusqu’à cinq cents personnes par jour. Une terreur générale s’empara des esprits, et l’on ne fut pas moins effrayé en Lorraine qu’en France. Léopold rédigea sur-le-champ une espèce de mémoire destiné à ses ministres, et dont la lecture fera voir quel était l'amour de ce bon prince pour ses enfants et pour ses sujets,
« Si malheureusement Dieu afflige mes états de la contagion « qui règne en France, disait le duc, un de mes principaux soins « doit être de prendre d’avance un parti pour la conservation « de ma famille.
« À mon égard, mon parti est pris absolument; non seule-
() Il ignorait encore la mort de Jadot et de ses compagnons d’infortune.