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ment je ne veux pas quitter mes états, mais je veux, au contraire, me tenir à portée du lieu où ce malheur seroit arrivé pour donner les ordres nécessaires et tächer de sauver le plus que l’on pourra de l’état. Mon devoir, mon obligation, ma conscience m'y obligent; ainsi tous les conseils que l'on me donneroit là contre non seulement ne seroient pas suivis, mais je ne pourrois les croire venant que de personnes qui auroient peu à cœur mon honneur et mon devoir, qui m’y engagent d'obligation et devaut Dieu et devant mon peuple.
« Il n’en est pas de même de ma famille, laquelle je dois sauver autant qu’il dépendra de moi. De prendre une détermination précise sur les lieux où Madame et sa famille pourroient se retirer, 11 est bien difficile; car cette maladie ne paraissant pas être dans l'air et ne se communiquant que de personnes à personnes ou par marchandises, elle peut être portée aussi bien à un bout de la province qu’à l’autre. Cependant, on peut projetter plusieurs endroits; ce qui est même nécesssaire pour quelques mesures à prendre d'avance, soit pour les dispositions des vivres, logemens et la garde ; et je crois que les abbayes ou cloitres séparés sont les plus propres. Parmi ceux-là, il y a la Chartreuse, que j'envisage pour moi. Ilya les abbayes de la Vôge, comme Étival, Moyenmoutier et Senone. On pourroit se jetter encore du côté de la Lorraine allemande, où il y a les abbayes de Viller- Betnach, de Longeville, de Graventhal et de Stürzelbrun. La ville de Remiremont pour un temps, et en cas de nécessité le Saint-Mont. On ne propose rien avant ; car quoique, comme j'ai dit, cette malheureuse maladie peut être portée partout, si elle nous arrive, il est à eroire qu'elle viendroit du côté de la France.
« Mais il y a à se déterminer si on laissera ma famille dans le pays ou si on les fera sortir: si, en les laissant dans le pays, on la laissera ensemble ou on la séparera.
« Pour prendre un parti. plus sûr, c’est de la séparer en trois: Madame, mes garçons, mes filles. Quant à Madame, elle prendra le parti qu’elle jugera à propos; le plus sûr est de s’éloigner; mais si Madame veut rester, il faut qu’elle prenne le parti d’une de ces maisons marquées ci-dessus. A l’égard des garçons, je crois nécessaire de les faire sortir ; on peut choisir la Suisse, l’Allemagne et la Flandre; je préférerai les deux premières à ce dernier (pays). Il ne faut pas même hésiter là-dessus, ce me semble, et prendre ce parti à l’approche de cette maladie ; car on pourroit être surpris et ne pouvoir plus sortir. On en pourroit user de même pour mes filles ; en quel cas, on les mettroit, dans le lieu où on les enverroit, dans un couvent, n’y ayant d’autre parti à prendre. Si cependant on vouloit les garder, on pourroit les mettre au Saint-Mont, et à Remiremont dans les commencemens. La Montagne est préférable à la Lorraine-allemande ; elle se peut mieux garder, et hors des grandes routes, et nullement exposée aux mouvemens des troupes; ce qui estle plus dangereux. « Il faudra régler les personnes qui suivroient et les restreindre au plus petit nombre que l’on pourroit, car la multitude des personnes expose à la communication.
« Quant au dedans de la province, il y a un amas assez considérable de bled pour ne pas laisser souffrir de disette le menu peuple. La viande et le vin ne manqueront pas, et il y à une assez grande provision de drogues nécessaires. Ainsi, grace au Seigneur, la province parait à l’abri de la disette.
« Il faudra ordonner aux baillifs de demeurer dans les chefslieux de leurs baïlliages; aux gentilshommes de se retirer sur leurs terres, et au clergé régutier de ne faire aucun changement dans leurs maisons. :
« Le pays ouvert de tout côté, sans villes fermées, sans rivières que l’on ne puisse passer partout et en tout temps, ne se peut garder que d’un lieu à l’autre, et empêcher autant que l’on
« pourra la communication fsic). 11 faudra interdire tout com- « merce, et, grâce à Dieu, dans une pareille nécessite, le luxe « à part, nous avons ce qu'il nous faut.
« Voilà en gros les tristes projets à la vue d’une menace d’un « tel malheur, et les précautions qu’il faut prendre.
« Il faudra que dans chaque ville, autant que l’on pourra, on a destine trois sortes d’endroits publics, pour des hôpitaux, « pour faire faire la quarantaine aux convalescens, et un autre « endroit qu'il faudroit, si cela se peut trouver hors des «a villes, où on feroit faire quarantaine à ceux qui viendroient « des lieux suspects. Une des choses les plus difficiles à trou- « ver ce seroit des lits: la charité, sans doute, en fourniroit « plusieurs; mais il est à propos qu’autant que faire se peuton « fasse dans chaque ville des paillasses de bon coutil et des « traversins, et que dans chaque ville on fasse un amas de bois « et planches à faire des rabaissées pour servir d’hôpitaux et « lazarets.
La plupart des sages précautions indiquées dans le mémoire de Léopold furent rendues obligatoires au moyen de diverses ordonnances que ce prince publia, dans les derniers mois de l'année 1720 et au commencement de 1721. On prépara des matelas, des paillasses et des couvertures ; le duc fit acheter, à ses frais, jusqu’à concurrence d’une somme de cent cinquante mille livres, et distribuer aux communautés nécessiteuses les remèdes que les médecins recommandaient (1). On suspendit la tenue des foires ; on défendit aux voyageurs de s’écarter des chemins ordinaires, de franchir les barrières posées à l'entrée des villes et des bourgs, et d'éviter l'inspection des gardes placés en divers lieux pour examiner les papiers des nouveaux arri-
(1) Léopold avait consulté, à cet effet, les médecins les plus cèlèbres. V. Avis de précaution contre la maladie contagieuse de Marseille, par M. Pestalossi, médecin-agrégé au collége des médecins de Lyon, épître dédicatoire.
vants ; on refusa de laisser entrer dans les duchés les personnes qui n 'étaient pas munies de certificats authentiques, attestant qu’elles venaient de pays que la peste avait épargnés (1). Comme le régiment des gardes lorraines ne pouvait surveiller toutes les frontières, on employa duns le même but plusieurs compagnies de milice bourgeoise, et enfin, le 24 novembre 1720, Léopold enjoignit de former, par la voie d’enrôlements volontaires, un corps de trois mille hommes d'infanterie, auxquels on attribua lé nom d’arquebusiers, et qui furent soldés, habillés et équipés avec les fonds d’une contribution extraordinaire de deux cent trente-deux mille cinq cents livres ; mais les aventuriers et les mauvais sujets qui se présentèrent en foule pour composer le corps des arquebusiers donnèrent tant de sujets de plaintes, que le duc fut contraint de les licencier, le 24 mars 1721. Il chargea les communautés d'en fournir d’autres, au moyen d’un tirage au sortentre les célibataires âgés de dix-huit à trente ans, et leur solde fut répartie sur les points les plus importants de la Lorraine et du Barrois (2). Toutes ces prescriptions furent appliquées avec une sévérité impitoyable, et le duc attachait tant de prix à la moindre d’entre elles que, ayant reçu pendant la nuit une dépêche qui exigeait une réponse immédiate de la part du procureur-général, il ne voulut pas que l'on fit appeler ce magistrat et alla le trouver lui-même, au milieu des ténèbres, pour que l'affaire fût expédiée à l'instant (3).
On parvint heureusement à circonscrire les ravages de la peste dans les limites de la Provence, et tout danger dispar ut en 1791. Les appréhensions de Léopold n'avaient, du reste pas retardé d’un moment l'exécution des travaux qu'il avait entrepris ou projetés, et pendant que l’on achevaït d'effacer à Lunéville les dernières traces de l'incendie de 1719, on élevait à Nancy, sur
(3) V. Dict. des ord., t. Il, p. 404 et 41I.
(1) V. ibid., p. 426, 453, 456 et 458, t. IIT, p. 140. (3) V. l'ouvr. de M. Noël, t. I, p. 147 et 148.
une partie du terrain que couvrait autrefois le plus ancien chàteau de nos ducs, un vaste bâtiment, d’une architecture sévère, destiné aux ateliers de la monnaie ducale, ainsi qu'au logement des divers officiers de cet établissement, entre autres de Saint- Urbain qui gravait les coins (1).
Léopold continuait, par des acquisitions souvent onéreuses, à accroître le territoire de ses États. Le 6 novembre 1710, et par un acte passé devant Baptiste et du Tartre, notaires à Paris, il avait acheté, pour la somme de deux-millions six cent mille livres tournois, les ville, château, châtellenie, comté et prévôté de Ligny et de Saulx, qui appartenaient à Charles-François- Frédéric de Mohtmorency, duc de Luxembourg. 1l en prit possession, quelques jours après, et les réunit au Barroiïs; mais, dès le mois de décembre, Paul Sigismond de Montmorency, duc de Châtillon et frère du vendeur, soutint qu'il avait le droit d'exercer le retrait lignager, forma opposition devant le Parlement de Paris et fit assigner Léopold, par exploit donné au domicile du procureur-général. Le duc, devinant quels embarras cette procédure allait lui causer, ne comparut pas et représenta au régent que l’assignation était une atteinte au concordat de 1571 et aux différents traités qui avaient résolu les questions soulevées par la mouvance du Barrois. Il obtint gain de cause ; la procédure entamée devant le Parlement fut annulée par un arrêt du Conseil, en date du 7 mai 1720, et le demandeur fut renvoyé devant le bailliage de Bar, qui devait connaître de l'affaire en première instance. Ce délai laissa aux parties le temps de s'arranger, et le duc de Châtillon ‘abandonna ses prétentions moyennant cent mille écus, qui lui furent comptés par le duc de Lorraine (2). L'année suivante, Léopold acheta du régent, pour la somme de sept cent cinquante mille
(1) V. Durival, ibid., p. 121.
(2) V. idem, ibid., p. 115; l’ouvr.de M. Noël, ibid., p.152 et 153,
livres, la baronnie d'Ancerville, qui, après avoir appartenu au prince de Phalsbourg, était retournée à la Maison de Guise, et et dont le duc d'Orléans avait hérité (1); enfin, en 1723, la principauté de Commercy revint à la Lorraine; mais, deux années auparavant, le duc avait, comme nous l'avons dit, cédé . à Jacques-Henri comte de Marsan la ville de Lixheim et ses
” dépendances, réunies au duché, en 1703, après la mort
d'Alexandre Grimaldi, neveu et héritier de ce banquier génois, nommé Joseph-François Grimaldi, qui avait épousé la princesse Henriette et porté le titre de prince de Lixheim jusqu’à son décès, arrivé seulement en 1695 (2).
Léopold poursuivait en même temps, mais dans le plus grand secret, une négociation avec l'Empereur. Quoique ses relations avec la France fussent assez faciles, il craignait que cette puissance ne saisit une occasion favorable pour s'emparer d’un pays qu’elle convoitait toujours, et il espérait que l'accession de la Lorraine au corps germanique la mettrait pour l'avenir à l’abri d'un pareil danger. L'Empereur ne vit probablement dans le projet qui lui était soumis qu’un embarras de plus pour l’Allemagne et donna des réponses évasives, ce qui n’empêcha pas, en 1726, le Cercle du Haut-Rhin d'inviter le duc à contribuer aux dépenses du Cercle, comme marquis de Nomeny et comte de Bitche, Salme et Sarrewerden. Léopold refusa à son tour, et le président Le Febvre, chargé des négociations que ces deux
‘affaires entraînèrent, en a consigné le détail dans un gros
volume in-f°, qui renferme des notions curieuses sur les relations de la Lorraine et de l'Allemagne (3).
Les acquisitions dont il vient d’être parlé, les nombreuses
(4) V. Durival, ibid., p. 122. Le Febvre assure, dans un mémoire dont nous parlerons plus loin, que le prix de vente de cette baronnie g’éleva seulement à quatre cent mille livres tournois.
(2) V. Calmet, Notice, t. I, col. 674.
(3) Ce volume fait partie de la collection de M. Noël.
constructions qui embellissaient, chaque jour, Lunéville et Nancy, et les dépenses d’une Cour brillante épuisaient de plus en plus le trésor public et allaient obliger le duc à recourir à des expédients. Le bail des fermes générales ou des domaines passé, le 23 novembre 1719, au sieur J.-B. Bonnedame, pour onze années commençant le 1°" janvier 1720, ne devait rapporter qu’un million trois cent mille livres. Le produit de la subvention était un peu plus fort (1); mais ces ressources réunies ne pouvaient rétablir l'équilibre dans le budget ducal. Malgré la pénurie qui le menaçait, le duc n'avait pas voulu autoriser dans ses États l'introduction et le cours des billets de banque dont le système de Law avait inondé la France. Le régent, redoutant de voir la sage méfiance de son beau-frère augmenter le discrédit qui atteignait dejà les billets, lui offrit vainement une somme de neuf millions si la prohibition était levée ; Léopold répondit : « J'aime mon peuple ; j’en suis aimé, et je me rendrais indigne « de lui si je sacrifiais sa fortune à mes intérêts ; s’il est pauvre, « je ne serai jamais riche ». Il n'eut malheureusement pas toujours la même sagesse, et il prêta l’oreille à des financiers, qui se vantaient d’éteindre, en peu d'années la dette publique et de fournir au prince des valeurs assez considérables pour lui permettre de réaliser plusieurs de ses projets. Déjà, en 1704, il avait établi ou du moins laissé établir une compagnie de commerce « pour toutes sortes de marchandises de Hollande et des « pays étrangers »; mais la création de cette compagnie, à laquelle on accordait pour six ans le monopole du trafic extérieur, souleva d’unanimes réclamations, et les marchands de Lorraine ayant représenté au duc qu'il allait ruiner deux mille
(1) Elle produisit en 1724 un million six cent soixante dix-huit mille six cent soixante et onze livres. V., aux archives du département de la Meurthe, les registres du receveur-général. La série n’en est malheureusement pas complète, mais on peut remplir les lacunes au moyen des liasses de piéces justificatives.
négociants « et ung,infinité d'autres personnes de tout ordre et « de tout état », il eut la prudence de s'arrêter (1). La gène le rendit plus hardi en 1720, et, par édit du 23 août, il autorisa la formation d'une nouvelle compagnie de commerce, dont la direction fut confiée à un sieur Roussel. Le capital social était de trois millions, divisé en six mille actions de cinq cents livres ; on concéda à la compagnie divers priviléges, en retour des engagements qu’elle prit à l'égard du trésor, et on lui abandonna les minières, la ferme du contrôle, les postes et les messageries, ainsi que les terrains et bâtiments domaniaux nécessaires à ses opérations. On lui imposa néanmoins l'obligation de soumettre ces dernières à la surveillance de commissaires tirés du Conseil d'État. Malgré tant d'avantages, la compagnie fit de mauvaises affaires, et, dès le mois de novembre 1721, on réduisit le capital sociäl à un million cinq cent soixante-quatre mille deux cent vingt-cinq livres chacune. Les opérations de la compagnie continuant à n’avoir aucun succès, elle fut supprimée, au mois de mars 1722, et les sommes dues aux actionnaires furent liquidées par arrêt du Conseil, le 10 mars 1723 (2).
La misérable issue d’une pareille tentative ne découragea pas les faiseurs de projets, et, en 1724, un sieur Regard d’Aubonne mit sous les yeux de Léopold le plan d’une autre société, dont les actionnaires offraient, si on leur accordait un privilège pour quatorze années, de payer les dettes de l’État jusqu'à concurrence d’une somme de sept millions six cent mille livres. Vainement les plus sages conseillers du prince lui rappelèrent la triste fin de la compagnie de commerce. Il adopta les vues du sieur d'Aubonne. M. Le Febvre, président de la Chambre des comptes, prit alors le parti de rédiger un mémoire dans lequel il s’effor-
(1) V. Calmet, Hist., t. VII, col. 229 et 230.
(2) V. Rec. des Ord., t. II, p. 392-401, 431, 492, 470, 512, 545 et 605; Durival, ibid., p. 120.
cait de révéler les dangers auxquels de coupables spéculateurs exposaient la fortune publique. « Monseigneur, disait-il au duc, vous allez perdre le fruit de vingt années d'économie (1). Votre Altesse veut le bien, maiselle voit mal dans ce moment. I] ne sera plus temps de s’en repentir ; le mal sera peut-être sans remède. » Léopold écrivit en marge : « Oui, j'aime mon peuple ; Dieu le sçait. Je crois voir le bien; je puis me tromper. Je quitterois demain ma souveraineté, si je ne pouvois faire le bien. » Paroles qui portèrent Le Febvre à dire plus tard : « Que voulez-vous ? Il est impossible de répondre « aux raisons de S. A. Quand elle croit faire du bien à son « peuple, on ne peut l’arrêter. » Le duc autorisa, au mois de mai 1724, l'association, qui fut habituellement désignée sous le nom de Compagnie d’Aubonne, parce que ce dernier en fut directeur-général. On lui assura, pour quatorze années, comme elle le demandait, des priviléges plus grands encore que ceux de la compagnie de commerce ; on y comprit les droits de change les loteries, les monts-de-piété ; on lui céda une manufacture de draps montée à Nancy et plusieurs forges ; on lui permit de rétablir les foires franches de Saint-Nicolas-de-Port ; enfin, on lui abandonna le bénéfice de la fabrication des monnaies. Le duc, fixant le cours des espèces, décida que les léopolds d’or de la taille de vingt au marc vaudraient cinquante-six livres ; que les léopolds d’or dela taille de vingt-cinq au marc seraient reçus pour quarante-cinq livres ; et que la valeur des léopolds d'argent de la taille de huit au marc et de onze deniers de fin serait de neuf livres. On régla aussi le prix des matières métalliques apportées à la monnaie. | La compagnie, enrichie de tant de faveurs, parut d’abord prospérer, et,presque aussitôt après sa constitution, elle proposa