‹ Histoire de Lorraine. Seconde édition. Tome sixièmeChapitre 7 sur 41 · RAR ARR RAR · texte numérisé non relu

RAR ARR RAR

(1) Le Febvre employait un terme poli.

de devancer le terme de ses paiements et de verser, en novembre et décembre, une somme de trois millions dans les caisses ducales. L’ôffre fut acceptée avec empressement, par une déclaration du 26 août 1724. Peu de semaines après, le sieur d'Aubonne disparut avec la caisse, emportant aussi les titres des créanciers que la compagnie avait remboursés, titres qui devaient être remis à Léopold, et ne laissant pas de fonds, pour le tirage d’une loterie que l’on venait d'établir, et dont les billets avaient été placés très avantageusement. Le tour était fait. Le duc, honteux d’avoir été séduit par ce chevalier d'industrie, et regrettant trop tard de n'avoir pas écouté les conseils du président Le Febvre, se hâta de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la déconfiture de la compagnie de devenir trop funeste à la Lorraine. Il attribua la connaissance de tout ce qui rattachait à cette fâcheuse affaire à la Chambre des comptes ; mais les efforts de celle-ci ne purent que très-imparfaitement remédier au mal, et la situation financière fut encore aggravée (1). - | | Quelques mesures utiles décrétées pendant le cours des années précédentes avait prouvé aux Lorrains que leur souve-{. rain s’occupait toujours de leurs intérêts avec la même attention, | et que, au milieu de ses erreurs, il ne cessait pas d’être guidé par l'envie d'augmenter la prospérité de ses sujets. Parmi les actes dont nous parlons, il faut mentionner en première ligne la déclaration du 4 avril 1720, qui abolit la vénalité des charges de conseillers municipaux et régla que les bourgeois s’assembleraient, le 26 décembre, pour choisir des notables ; que ces notables réunis le 1° janvier, dresseraient des listes de candi-

(1) V. Recueil des Ord., t. III, p. 31, 54 et 74, t. IV. p. 21l; Calmet, Hist., t. VII, col. 271 et 272 : Durival, ibid. pe 121 et 122; l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 144 et145.

sr

dats pris parmi eux, et que le duc ne pourrait confier les fonctions de conseillers qu’aux candidats portés sur les listes (1).

Au mois de mars suivant, Léopold ordonna que des commissaires tirés du Conseil d'État, de la Cour souveraine et des Chambres des comptes visiteraient les baillages et les prévôtés, pour examiner comment la justice y était rendue, recevoir les plaintes de chacun, réformer les abus et signaler les prévarications. L’inspection terminée, les commissaires se communiquèrent réciproquement leurs observations, et le duc publia le 14 août 1721, un édit fort étendu, qui est un véritable supplément au code Léopold, et dans lequel on rencontre une foule de dispositions concernant les officiers des baïllages et prévôtés, les greffiers, les huissiers, les officiers de gruerie, les officiers de police, les tabellions et notaires ; et il est bon d’ajouter que les articles LIx à LXxXXV, qui concernent ces derniers, organisèrent complétement le notariat en Lorraine, et renferment de sages prescriptions conservées dans la législation actuelle (2).

C'était le procureur-général Bourcier qui avait rédigé les instructions remises aux commissaires et l’édit du 14 août 1721, et le Prince, désirant lui accorder une récompense digne de son mérite, créa en sa faveur, le 26 septembre, la charge de premier président à la Cour souveraine (3). Il croyait que le procureurgénéral allait recevoir avec gratitude cette preuve de l'amitié et de la reconnaissance de son maître, et il fut bien étonné lorsqu'il le vit se jeter à ses pieds, le conjurant de le dispenser d’accepter ce nouveau bienfait ; mais le duc ne voulut pas céder,

(1) V. Rec. des Ord., t. I, p. 829. Les charges de conseillers municipaux étaient devenues vénales et héréditaires depuis pou de temps.

(2) L'édit àu 14 août 1721 est imprimé dans le Recueil des Ord. ibid., p. 491 et suiv.

(3) Jusqu’alors les fonctions de premier-président avaient été remplies par le plus ancien président à mortier.

et Bourcier fut, en quelque sorte malgré lui, placé à la tête d’une compagnie qui le regardait comme son plus bel ornement (1). C'était encore à ce grand magistrat que Léopold avait confié, en 1719, la rédaction de l’édit qui fixait à quatorze ans la majorité du prince successenr (2). Le prince-royal, Léopold-Ciément, né le 25 avril 1707, fut en conséquence déclaré majeur le 25 avril 1721. Il y eut, à cette occasion, des fêtes et force harangues, parmi lesquelles nos bons ancêtres remarquèrent surtout celle de M. de Marcol, prévôt de Nancy, harangue qui avait au moins le mérite de la brièveté : « Que Monseigneur « règne longtemps, mais ne règne de longtemps » (3). À partir de ce moment, le jeune prince eut entrée au Conseil, et le duc promulgua, le 2 décembre 1722, un édit qui autorisait son fils ainé à présider ce Conseil et à signer les arrêts, les décrets et les expéditions de chancellerie, lorsque lui-même en.serait empêché, Léopold souffrait, en effet, beaucoup d’une fistule, que ses chirurgiens ordinaires désespéraient presque de guérir. Au mois d'octobre, il avait accompagné incognito son épouse et ses enfants qui s'étaient rendus à Reims pour le sacre de Louis XV, et il avait profité de voyage pour consulter les médecins et les chirurgiens du roi. Ils décidèrent à l’unanimité qu’une prompte opération était indispensable, et le duc, après avoir choisi La Peyronie, qui avait déjà exécuté heureusement plusieurs opérations pareilles, revint à Lunéville, se soumit au régime préparatoire qu'on lui avait prescrit et annonça sa maladie, La crainte

de perdre un souverain si justement aimé répandit la conster-

nation dans toute la Lorraine ; les gentilshommes, les bourgeois

les paysans eux-mêmes ne cessaient d’affluer au ehâteau de

(1) V. Hist. de Bourcier, p. 358et 359.

” (2) Cet édit, qui est daté du 14 juillet 1719, est imprimé dans le Rec. des Ord., ibid., p. 278. |

(8) V. l’ouvr. de M. Noël, ibid., p. 155 et 156.

Bayerische

taxis! ivlicthek MÜNCHN

Lunéville, pour s'informer de la santé de Léopold, et M. Blouet

de Camilly, évêque de Toul, ordonna des prières publiques. Ajoutons encore qu'un si triste sujet eut le privilège de « faire « bourdonner les insectes qui habitaient le Parnasse lorrain », et le plus illustre d’entre eux, Claude Reboucher, conseiller à la Cour souveraine, adressa au duc le sixain que voici :

Malgré tout ce qu’on en publie,

Ce n’est point sur La Peyronie

Que je fonde ta guérison.

Sans lui, je réponds de l'affaire.

Vit-on prince de ta maison

Que la Parque ait pris par derrière ?

L'opération, pratiquée le 21 décembre, réussit parfaitement, et les Lorrains se livrèrent de nouveau à la joie. On chanta des Te Deum ; on alluma des feux ; il y eut des divertissements publics ; on établit des fontaines de vin ; en un mot, pour emprunter les expressions de Dom Calmet, qui fut témoin oculaire de ces fêtes, « on ne vit jamais mieux jusqu’à quel point les peuples lorrains « étoient affectionnés à leur souverain que dans cette occasion ». La Peyronie fut magnifiquement récompensé ; le duc lui donna cinquante mille livres ; la duchesse, un diamant valant la moitié de cette somme ; la ville de Nancy, une bourse contenant deux cents florins d’or; et on fit en tout lieu le meilleur accueil à cet homme aussi remarquable par sa bienfaisance que par ses talents. Il voulut visiter l’Université de Pont-à-Mousson, et particulièrement la faculté de médecine, et ayant reconnu que le jardin botanique, créé, en 1719, sur un terrain domanial que le duc avait cédé dans ce but, était encore assez mal fourni des plantes nécessaires, il en envoya un grand nombre, après son retour à Paris. On assure qu’il y fut fêté comme en Lorraine, tant la maladie de Léopold avait partout inspiré d'inquiétude, et la première fois que La Peyronie parut au Théâtre-Français, la

Fm, fi

#1 &! Le »d A ‘

représentation fut interrompue ; les spectateurs se levérent, se tournèrent vers le célèbre chirurgien et le couvrirent d’applaudissements (1). |

La convalescence de Léopold fut rapide, et bientôt il put se livrer, comme précédemment, à l'expédition des affaires ; mais la famille ducale et la Lorraine étaient à peine rassurees, lorsque le prince royal fut subitement enlevé à leur amour. Il venait d'attendre sa seizième année. Nos pères comptaient trouver en Jui un second Léopold, et l'empereur Charles VI avait conçu le dessein de lui faire épouser sa fille aînée, Marie-Thérèse. 11 avait prié le duc de lui envoyer le jeune prince, et ce dernier allait se mettre en route, quand il fut attaqué de la petite-vérole. On tenta de lui cacher le péril auquel il était exposé, mais il le devina et demanda le Suint-Viatique. On lui représenta en vain qu'il n’y avait pas de danger. « Il y en a encore moins, répondit-il, à faire ce que je souhaite. Les sacrements ne font mourir personne. » Il les reçut avec des sentiments de piété et de résignation qui arrachèrent des larmes à tous les assistants, et il expira le 4 juin 1723 (2). | |

Les projets de grandeur formés par Léopold se reportèrent sur François-Étienne, son second fils. Il pria l'Empereur d'accueillir le nouveau prince royal à la place de celui que la mort avait frappé si malheureusement. Charles y consentit, et François fit ses préparatifs de départ. Pendant la négociation, on avait célébré les funérailles de Léopold-Clément, qui fut inhumé dans la chapelle dueale, et pour lequel les Lorrains portèrent le deuil pendant une année. Il n’y eut pendant ce laps de temps ni fêtes, ni spectacles. Léopold, désolé de la perte d’un

(1) V. Calmet, Bibl. lor., col. 786 et 787; Durival, ibid., p. 123; l'ouvr. de M. Noël, ibid., p.159-162; Foucault, Histoire de Léopold» p. 183 et 184.

(2) V. Leslie, ibid:, p. 171 et 172.

fils qu'il aimait tendrement, n’eut pas le courage d'assister à la cérémonie, mais voulut qu'elle fût presque aussi pompeuse que pour un duc. Les clergés séculier et régulier de la capitale, douze abbés mitrés, les compagnies souveraiues, les corporations laïques, et deux députés de chaque ville y furent appelés, et le P. Silvain Pérusseaut, de la Compagnie de Jésus, orateur de mérite, prononça l’oraison funèbre (1).

Le duc de Lorruine éprouva quelque consolation en apprenant la manière flatteuse dont le prince royal venait d’être accueilli à Prague (2). Il était parti pour cette ville le 1°" août, avec les équipages et la Maison que l’on avait destinés à son frère. Le duc le conduisit plus loin que Blâmont, et ne le quitta qu'après lui avoir donné les avis les plus sages pour se gouverner avec prudence au milieu d’une Cour où il était tout-à-fait inconnu, et où il allait, sans doute, rencontrer plus de flatteurs que d’amis véritables. François était accompagné du marquis de Beauvau, qui avait été gouverneur de Léopold-Clément, et ce fut à cette occasion que l'Empereur accorda au marquis le titre de prince du Saint-Empire, comme on l'a dit précédemment. Charles VI, qui avait envoyé la décoration de la Toison d’or au premier prince royal, en revètit aussi François-Étienne, et, se décidant enfin à écouter les réclamations du duc de Lorraine relativement au Montferrat, il lui céda le duché de Teschen (en Silésie), compensation bien tardive et bien mesquine, mais dont Léopold feignit pourtant de se contenter.

Pour comprendre ce qui vient d'être dit et ce que nous ajouterons au sujet des relations qu'il entretint avec la famille impériale, il faut se rappeler que l'Empereur Léopold, beaufrère de Charles V, avait laissé deux fils, qui régnèrent l’un après l’autre : Joseph 1°" de 1705 à 1711, et Charles VI de 1711

(1) V. l'ouvr. de M. Noël, ibid, p. 166-168.

(2) L'Empereur s’y trouvait alors.

à 1740. Ce dernier n'avait que deux filles et craignait, non sans motifs, qu'après sa mort les différentes puissances de l'Europe ne s’entendissent pour les dépouiller. En conséquence, il négociait continuellement pour obtenir des souverains une garantie des arrangements qu’il comptait prendre, et il avait résolu de marier sa fille ainée à un prince qui fût capable de la diriger et, au besoin, de la protéger, lorsque le moment critique serait venu. Guidé par ses affections de famille, il avait jeté les yeux sur le prince royal de Lorraine, qui était cousin-issu-de-germain de l’archiduchesse Marie-Thérèse ; et Léopold, instruit de ce dessein, avait envoyé à Vienne le président Le Febvre, moins, afin de demander une indemnité pour le Montferrat, but astensible de sa mission, que pour régler avec Charles VI tout ce qui regardait l’union projetée. La négociation avait, comme on l’a vu, parfaitement réussi, et le duc, enchanté de l'adresse de son plénipotentiaire, ne put s'empêcher de dire au marquis de Beauvau et au sieur Meuser, qui le félicitaient d'être servi par un homme aussi habile: « Vous avez bien raison, Messieurs, vous êtes mes amis, mais Le Febvre est l’homme de l'État, l’homme de ma Maison » (1).

François-Étienne, né le 8 décembre 1708, n'avait pas encore accompli sa quinzième année lorsqu'il abandonna la Lorraine, qu’il ne devait plus revoir qu'après la mort de son père. C'était un prince d’une capacité bornée et d’un esprit assez lourd ; mais, comme il était bon et affable, l'Empereur le prit en affection, le fit élever avec autant de soins qu'il en aurait pris de son propre fils, et s’affermit, chaque jour davantage, dans l’idée de lui accorder la main de l’archiduchesse. François, se voyant appelé à une aussi haute fortune, ne négligea rien, de son côté, pour devenir digne de s’asseoir plus tard sur le premier trône de l'Europe, et, si les efforts qu'il fit dans cette intention ne

(1) V.ibid., p. 158, 159 et 165; Durival, ibid.. p. 125. T. VI 7

furent pas couronnés d’un succès complet, on peut affirmer du moins qu'ils contribuèrent à développer chez lui les bonnes qualités que l’on avait entrevues à peine au moment où il quitta le château de Lunéville. Il touchait à sa vingtième année, lorsqu'il fut, à son tour, attaqué de la petite vérole, et le danger qu’il courut inspira une vive anxiété au duc et à l'Empereur. Le premier eut recours à la puissante intercession de saint François-Xavier. On achevait les neuvaines que Léopold avait demandées, lorsqu'on apprit que le jeune prince était en pleine convalescence, et des actions de grâce solennelles remplacèrent les prières que l’on adressait à Dieu pour obtenir la conservation de jours si précieux (1).

Les soins que donnait Léopold à l’établissement de son fils ne lui faisaient pas négliger le gouvernement de la Lorraine, et c'est aux années 1723, 1724 et 1725 qu'il faut rapporter plusieurs ordonnances remarquables. Au mois de mars 1723, on vit paraître quatre édits destinés : le premier à réglementer la matière du retrait lignager ; le second à défendre aux enfants de se marier sans le consentement de leurs parents, les fils avant trente ans, les filles avant vingt-cinq; le troisième à fixer la majorité à l’âge de vingt-cinq années accomplies ; le quatrième enfin à proscrire le contrat de nonobstant, appellation sous laquelle on comprenait les diverses stipulations désignées aujourd'hui par le nom général de contre-lettre (2). Le duc accorda quelques avantages aux habitants de la Lorraine allemande afin de les attacher à leur pays, que beaucoup d’entre eux désertaient pour aller s'établir dans diverses contrées, et surtout en Hongrie; et, comme on pensait, avec raison, que ces avantages étaient trop faibles pour atteindre le but que l’on s'était proposé, un arrêt du Conseil, daté du 17 mars 1724,

(1) V. Leslie, ibid., p. 173 et 174.

(2) V. Rec. des ord., t. I, p. 586, 596, 599 et 601.

interdit aux Lorrains allemands d’aliéner leurs propriétés, annula les contrats qui avaient été passés récemment, et ordonna aux vendeurs de reprendre possession de leurs biens (1). |

L'année suivante, on mit la main à un ouvrage dont l’exécution n’avait cessé de préoccuper Léopold. Les voies de communication qu'il avait trouvées, en arrivant en Lorraine, étaient devenues insuffisantes pour les besoins du commerce. Elles étaient peu nombreuses, mal tracées et encore plus mal entretenues. Il fut obligé néanmoins de se contenter d’abord de les réparer, et de faire disparaître les obstacles qui rendaient très-pénible l'usage de certaines routes. C’est ainsi qu’en 1705 il fit établir un pont dans Ie grand fond de Toul, et briser quelques rochers qui rétrécissaient le chemin entre cette ville et Nancy (2). Mais quand il eut terminé les affaires importantes qui remplirent les premières années de son règne, il reprit le projet de doter la Lorraine de routes magnifiques. Des ingénieurs, placés sous les ordres du comte de Hautoy grand-voyer, tracérent les chaussées nouvelles. On conserva les anciennes, quand elles étaient tracées au cordeau, mais on les élargit et on les améliora. On donna à celles qui correspondent à nos routes impériales une largeur de soixante pieds ; le sol des chaussées devait être couvert de différents hits de pierres concassées et d’une couche de gravier; elles étaient fortement bombées, de manière à laisser les eaux couler aisément dans les fossés creusés à droite et à gauche. Les travaux de terrassement et d’empierrement furent exécutés par les communautés riveraines ou peu éloignées, dont les habitants reçurent, en forme de compensation, une remise de cinq jours de corvées. On imposa

(1) V. ibid., t. III, p. 19.

(2) V. Durival, ibid., p. 98.

sur la Lorraine et le Barrois une contribution spéciale pour les frais généraux et la construction de douze grands ponis et d'environ trois cent quatre-vingt-dix petits ponts et ponceaux. Une ordonnance du 6 septembre 1725 régla l'indemnité due aux personnes dont les terrains avaient été envahis, en tout ou en partie, par les nouvelles routes, et nous avons le regret d'ajouter que cette indemnité ne se composa guère que du sol des anciens chemins que l’on abandonnait. Grâce à l’activité des ingénieurs et à la sévérité des ordres de Léopold, l’entreprise fut menée à bonne fin avec beaucoup de rapidité, eten moins de trois années on construisit ou on améliora quatre cent mille toises de routes. Le duc, émerveillé d’un pareil succès, fit graver par Saint-Urbain deux belles médailles destinées à en conserver le souvenir, supprima les péages, enjoignit de lever un plan exact des chaussées et des lieux qu’elles traversaient (1), et prescrivit de planter de distance en distance des poteaux, avec des écriteaux indiquant le nom de la communauté chargée d’entretenir en bon état la portion de la route comprise entre deux poteaux (2).

Les travaux dont il vient d’être parlé permirent à Léopold de faire vivre quantité de malheureux pendant les années 1725 et 1726. L'année 1724 avait été peu fertile, mais en 1725 les blés et les autres céréales étaient de la plus grande beauté, et on se réjouissait d'échapper au danger de la disette, lorsque, la veille du jour fixé pour la moisson, commença une pluie qui durs, avec de courtes interruptions, pendant six semaines. Les grains

germérent, devinrent impropres à la semence et ne fournirent

qu'un pain noir et gluant, malgré la précaution que l’on prenait de les faire sécher au four. La famine menaça derechef la

(1) Le Recueil de ces plans forme deux volumes et se trouve

dans les collections du musée lorrain et de M. Noël.

(2) V. Rec. des ord., t. II], p. 20, 124 et 221; Durival, ibid., p. 187 et 128; l’ouvr. de M. Noël, t.I, p. 168-172, t. II, p. 191 et 192 ; Lionnois, ibid., t I, p. 3 et 4. |

Lorraine, mais les sages mesures adoptées par Léopold préser-

vèrent encore une fois notre pays. Il fit acheter à l'Étranger des

grains de bonne qualité pour une somme de vingt mille écus. La meilleure partie fut destinée à ensemencer les terres et distribuée aux laboureurs, qui donnèrent en échange leurs blés germés; le reste fut placé dans les vingt-deux greniers d’abondance que le duc établit par une ordonnance du 12 décembre 1725. Elle pourvut à l’approvisionnement de cé ces greniers, en obligeant les propriétaires à y déposer un resal (1) de blé, seigle ou méteil pour vingt jours (2) de terre ensemencée, et en presgrivant aux décimateurs d'y verser le cinquantième de la dime. Tous les grains emmagasinés devaient être de premier choix. On les vendait, quand le besoin l’exigeait, et on remettait l'argent aux propriétaires. Si, au contraire, les années fertiles se succédaient, ils pouvaient enlever les grains déposés, à charge de conduire dans les greniers une “égale quantité de blé nouveau (3).

Une pareille institution ne méritait que des éloges, bien qu’elle semblât porter une légère atteinte au droit de propriété ; mais on ne peut en dire autant des moyens que Léopold émploya pour supprimer la mendicité et augmenter les revenus des hôpitaux. Il renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs, qui avaient créé en Lorraine une véritable taxe des pauvres ; défendit de mendier, enjoignit de secourir à domicile les invalides, les infirmes et les malades, et organisa, jusque dans les moindres villages, des bureaux chargés de faire contribuer les personnes dont les offrandes ne seraient pas jugées suffisantes. Le bureau de Nancy, où lon voyait figurer les premiers-présidents de la Cour souveraine et de la Chambre des comptes, le

(1) Cent vingt litres.

(2) Quatre hectares.

(8) V. Rec. des ord., t. NT, p. 133; Durival. ibid; p. 197,

grand-doyen de la Primatiale, le prévôt de Saint-Georges, un conseiller à la Cour, un maïtre-des-comptes, un gentilhomme, le lieutenant-général de police, le lieutenant particulier au bailliage et un conseiller de l'hôtel de ville, le bureau de Nancy, disons-nous, était de plus obligé d’administrer la maison de force, de correction et de travail que l’on établit, dans la caserne du régiment des gardes-lorraines, pour y enfermer les mendiants valides et les vagabonds (1). Afin d’accroitre la dotation des hôpitaux, Léopold décréta une mesure encore plus vexatoire, et, par édits du 13 avril 1723 et des années suivantes, il déclara nul le testament dans lequel il ne serait pas fait un legs en faveur de l'hôpital Saint-Charles de Nancy; puis, il remplaça cette disposition pénale par une autre, qui autorisait les directeurs de l'hôpital à prendre la dixième partie des meubles meublants laissés par le défunt; puis enfin, il appliqua les bénéfices de cette législation malencontreuse à tous les hôpitaux de la Lorraine et du Barrois (2).

Ce n’était pas seulement en matière de bienfaisance que le duc avait recours à des expédients réprouvés par une saine économie politique ; il n’était pas mieux inspiré lorsqu'il fixait arbitrairement la valeur des monnaies. Il y avait eu des opérations de ce genre en 1714, 1720, 1721, 1722, 1723 et 1724 (3). On attendait de ce changement le rétablissement des finances, mais le gouffre du déficit s’élargissait chaque année, et Léopold ne pouvait pas trouver un homme capable de remplacer M. Marc-Antoine de Mahuet, qui était mort en 1717, après avoir, pendant un assez long ministère, empêché, autant qu'il l'avait pu, les profusions du prince et maintenu un peu d'ordre dans

(1) V. Rec. des erd.,ibid., p. 235; V. aussi t. V, p. 56; Lionnois, ibid., t. III, p. 220.

(2) V. Rec. des ord., t. III, p. 76.

(8) V. ibid., t. IV, passim.

une administration déjà fort embarrassée. Le duc ne cessait de former des projets plus ou moins chimériques pour relever le crédit, et tous ses efforts étaient infructueux. Il avait employé mille petits moyens que les financiers préconisent dans les circonstances critiques : anoblissements, aliénation des domaines,

création de rentes et d’offices, variation dans les monnaies, et

il ne voulait pas entendre parler de la vénalité des charges, ni

de l'augmentation des impôts. Durival assure que l’on frappa

pour plus de quarante millions d’espèces sous le règne de Léopold ; mais cette opération, dont il espérait tirer un bénéfice, lui fut plus nuisible qu'utile, parce que les espèces lorraines étant, en général, d’un titre supérieur. à celui des monnaies françaises, on les exportait pour les refondre, et tout était à recommencer. ” |

Le duc, effrayé de l'approche d’une cerise qu’il regardait comme prochaine, réunit les hommes dans les lumières et l'expérience desquels il avait le plus de confiance, et leur ordonna d'exprimer librement'leur opinion sur la situation des finances et les moyens de l'améliorer. « Refaire et défaire, “écrivait-il à « cette occasion, est une chose en elle-même odieuse et paroît « peu faire d'honneur ; cependant tel besoin de l’État requiert « souvent de pareils changements. Je ne prétends pas que l’on me « traite en bon économe, mais je me flatte que je n’ai rien à me « reprocher devant Dieu, etrien devant les hommes. Hi n’y a « pas eu de duc de Lorraine d’un temps immémorial qui ait fait « tant d'acquisitions que moi. Je me restreins à dire à ceux « que j'ai fait assembler que j'espère qu'ils ont présens leur « serment, leur devoir et leur patrie ; ce qui les obligera de me « dire en gens d'honneur, toute prévention à part, leur avis et « me donner leurs conseils ; qu’ils garderont le secret, et qu’en « tout cela je ne demande que ce qu’ils ont juré à Dieu. » Les résultats de la réunion convoquée par Léopold furent presque nuls; mais, heureusement pour lui, les monnaies cessèrent de

varier en France à partir de l’année 1726, et cela permit au duc de fixer la valeur des espèces lorraines d’une manière à peu près définitive ; il déclara que le marc d'argent fin serait reçu à la monnaie pour soixante-quatre livres deux sous neuf deniers ; on frappa au même titre qu’en France, et les monnaies ne furent plus soumises dans notre pays qu'à de légères modifications. Léopold eut encore le bonheur de rencontrer eufin un financier habile, qui se mit à travailler avec quelque succès au rétablissement de la fortune publique. Cet homme était un Français appelé Jacques Masson, que des affaires particulières avaient conduit en Lorraine. Il avait vivement désapprouvé la création de la Compagnie d’Aubonne, et, quand l'évènement eut justifié ses prévisions, il fut recherché par le duc, qui le nomma, en 1726, directeur-général de la régie des fonds affectés au paiement des dettes de l'État, et, en 1728, directeur-général des finances (1).

Malgré les soucis que lui causaient les embarras du trésor, Léopold s'occupait avec grand soin de mettre ses États à l'abri de la guerre qui menaçait de se rallumer. Il chargea le président Le Febvre de rédiger un mémoire, dans lequel seraient exposées les raisons qui devaient engager les souverains à proclamer la neutralité perpétuelle de la Lorraine et du Barrois.

Le mémoire, présenté au duc le 9 septembre 1726 (2), fut

approuvé par lui etremis au cardinal de Fleury, qui venait d’être appelé au poste de premier-ministre ; et, lorsque les plénipotentiaires des principales puisssances se réunirent à Soissons, au mois de juin 1727, on leur communiqua la demande de Léopold. Elle fat accueillie favorablement, et la neutralité de notre pays fut reconnue par toute l'Europe.

(1) V.ibid., t. III, p. 157, te IV, passim; Durival, ibid., p. 128-130.

(2) Il existe une copie de ce mémoire dans la collection de M. Lamoureux.

BE orne di + à

Aussitôt que cette affaire délicate fut arrangée, le duc reprit, avec une nouvelle ardeur, les projets qu’il avait formés pour éteindre la dette publique. Secondé par Jacques Masson, il rédigea ét publia, le 9 février 1729, une ordonnance sur l’administration des finances (1). Les créanciers devaient être désintéressés dans l’espace de dix ans, et l'équilibre était derechef établi entre les recettes et les dépenses. Léopold fondait sur Tordonnance du 9 février les plus belles espérances, mais Dieu ne lui permit pas d’en voir l’accomplissement. Le mardi 22 mars, et par un assez mauvais temps, le duc se rendit à pied au Ménil, pour visiter le château que le prince de Beauvau y faisait construire. À son retour, il voulut franchir, en sautant, un petit ruisseau qui se trouvait sur son passage, tomba et reçut un coup violent dans la poitrine. Il aurait dû se hâter de regagner le palais et de consulter ses médecins ; mais, ayant entendu tinter une bénédiction dans l’église des Capucins, il y entra, quoique tout mouillé, et s'y refroidit. Bientôt après, la fièvre se déclara, et les médecins reconnurent les symptômes d’une fluxion de poitrine; néanmoins, comme le malade était robuste, on ne s’inquiéta pas beaucoup dans les premiers moments. Le danger devint plus grand d’heure en heure. Le prince fut peut-être le premier à comprendre toute la gravité de son état. Après avoir remercié Dieu de lui avoir envoyé une maladie qui lui permit de se confesser, car, étant très-gros et très-sanguin, il avait toujours craint de succomber à une attaque d’apoplexie foudroyante, il appela son directeur et fit un aveu général de ses fautes. Le vendredi 25, fête de l’Annonciation de la Sainte Vierge, il demanda le Viatique ; enfin, le dimanche 27 il parut n’avoir plus que peu de moments à vivre. On lui administra l’Extrème-Onction, et comme il avait conservé sa présence d'esprit, il ne cessait de répéter les actes de toutes les vertus

(1) V. Rec. des ord., t. III, p. 354.

chrétiennes. Quand il sentit approcher son dernier instant, il dit: «Je meurs sans autre douleur que de n’avoir pas servi Dieu avec autant de fidélité que je le devais, et de n'avoir pas travaillé au bonheur de mon peuple avec autant de soin que je le pouvais ». Il baisa ensuite le crucifix et expira doucement, vers six heures du soir, âgé de quarante-neuf ans, six mois et seize jours (1).

Des nombreux enfants que lui avait donnés Élisabeth-Charlotte d'Orléans, il ne restait à Léopold que deux filles: Élisabeth- Thérèse, née le 16 octobre 1711 et qui épousa Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne; Anne-Charlotte, née le 17 mai 1714 et qui devint, en 1738, abbesse de Remiremont; et deux fils : François-Étienne, absent depuis plusieurs années, et Charles- Alexandre, né le 12 décembre 1712, et chez lequel on remarqua, dès sa plus tendre enfance, la plupart des vertus dont la réunion avait fait de son père et de son aïeul des princes presque parfaits, notamment une fermeté et une hardiesse présages de la valeur qu’il déploya, dans la suite sur tant de chanips de bataille.

La doaleur de la veuve et des enfants de Léopold fut extrème, mais égala à peine celle que ressentaient les Lorrains. Ils s'étaient flattés de vivre encore pendant longtemps sous le gouvernement paternel de ce bon prince, et ne pouvaient se consoler de l'avoir perdu si jeune encore, et au moment où, éclairé par l’expérience, il allait ajouter de nouveaux bienfaits à ceux dont il les avait comblés durant un règne de trente ans. Ils se plaisaient à retracer devant leurs enfants et devant les étrangers le portrait de Léopold ; à rappeler sa piété, la pureté de ses mœurs, sa charité, sa reconnaissance, sa générosité, son amour pour les sciences, les lettres et les arts, ainsi que la protection éclairée dont.il entourait les artistes et les savants. Et nous devons ajouter

(1) V. Leslie, ibid., p. 164; l’ouvr. de M. Noël, t. I, p.182 et 183.

que ces éloges, inspirés par une douleur si récente, n'avaient rien de faux ni même d'exagéré.

A l'exception de la part qu'il prit malheureusement aux démêèlés survenus entre l’évêque Toul et la Cour souveraine, au sujet de la juridiction ecclésiastique et de quelques autres questions semblables, le duc ne mérita que des louanges comme catholique, et donna toujours à ses sujets l'exemple de la soumission aux lois de l'Église. Il se plaisait à faire régner l’ordre et la décence dans les cérémonies religieuses, et il en rehaussait l'éclat par les magnifiques ornements dont il enrichit les églises. Chaque jour, il entendait la messe, passait une demi-heure en prières, après son diner, dans l’église des Capucins, et, le soir, se dérobaït à la Cour brillante qui l’entourait pour aller adorer le Saint-Sacrement dans la chapelle du- palais (1). Ses mœurs étaient irès-régulières, et, malgré les calomnies contenues dans les lettres apocryphes de Charlotte-Élisabeth de Bavière, duchesse d'Orléans, la postérité lui 8 rendu justice sur ce point.

Sensible aux bienfaits, il n’oublia jamais de récompenser les personnes qui lui avaient rendu les moindres services, et, quand ils étaient considérables, il ne mettait pas de bornes à sa

gratitude. L'ancien précepteur de Léopold, le Père Ehrenfried Creitzen, qui était devenu son confesseur, ayant été attaqué d’un cancer à la bouche, il l’envoya à Paris pour s'ÿ faire traiter. L'opération ne réussit pas, et le confesseur revint à Lunéville plus malade que jamais. Malgré le dégoût que cet infortuné religieux inspirait à tout le monde, le prince le visitait trois fois par jour, et, lorsque la mort eut terminé les souffrances du Père Creitzen, il lui fit faire des funérailles pompeuses, et fonda quantité de messes pour le repos de son âme (2). | | |

(1) V. Leslie. ibid., p. 158, 163, 168 et 169. (2) V. l’ouvr. de M. Noël, ibid, p. 68 et 69.

En p

Un souverain de ce caractère devait avoir et eut des amis. « Par des manières douces et prévenantes, dit un de ses bio- « graphes, il savoit les mettre de niveau avec lui, et se délasser « avec eux, dans une conversation aisée, des mystères et des « embarras de la grandeur (1). » Sa générosité était devenue proverbiale, et il suffisait d’être malheureux pour avoir droit à ses secours. Il pensionnait plusieurs Irlandais, qui avaient accompagné Jacques III dans son exil, et 1l ne cessa de les entretenir, malgré les sujets de mécontement que certains d’entre eux lui donnèrent. Après avoir raconté que l’un de ces Irlandais s'était permis de murmurer contre le duc, Bardin ajoute dans une lettre : « Je n’ai pu m’en taire à S. À. et ne pas lui faire remarquer l’ingratitude de cet étranger. Monseigneur, toujours bon, m'a fermé la bouche en me disant : Il est à plaindre, et je ne dois pas lui vouloir mal de son ingratitude. Je ne l’ai obligé que pour ma satisfaction. Les remontrances que fit Bourcier à S. À. ne firent pas grande impression ; car dernièrement, Humbert ayant refusé de payer au prince de..., panier percé qui dépenseroit des millions, un bon de mille écus que S. À. lui avoit donné, le duc lui dit : Faites-le payer, Monsieur, je vous en prie. — Mais, Monseigneur, il les perdra ce soir. — Vous avez raison, je le vois là-bas, dans une allée du jardin, qui les joue au petit palet; mais payez-le, Un souverain peut-il refuser ? Je vous en fais « juge (2). »

C'était avec la plus exquise délicatesse qu’il savait faire accepter ses présents. Ayant reçu à sa Cour un gentilhomme étranger, dont il connaissait la détresse, il lui proposa une partie de billard et perdit, à dessein, une somme considérable. Quelques courtisans lui ayant fait observer que le sort lui était bien contraire ; « Non, leur répondit Léopold, je n'ai jamais

RRRSLRER RL RSR R A

(1) V. Leslie, ibid., p. 167.

(2) V. l'ouvr. de M. Noël, ibid., p. 141 et 142.

ne ‘4

« joué plus heureusement, mais je devais être le seul à m’en « apercevoir ». Un médecin lorrain, nommé Marquet, qui avait loué ses services au capitaine d’un vaisseau marchand, fut pris par des corsaires barbaresques et conduit à Alger. Sa sœur implora la pitié du prince et le supplia de payer la rançon du prisonnier. Le duc l’autorisa de disposer en faveur de Marquet de l'argent que l’on trouverait daus un tronc placé dans la collégiale Saint-Georges, et destiné à recevoir les offrandes pour la rédemption des captifs, promettant qu'il y joindrait ce qui serait nécessaire. Pendant la nuit il fit verser dans le tronc une forte somme, et quand on l'ouvrit le lendemain, on en tira quatre mille livres, c’est-5-dire plus qu'il ne fallait pour racheter le médecin, qui revint en Lorraine et voulut porter, toute sa vie, le titre d’esclave de Monseigneur (1).

Léopold eut malheureusement les défauts de quelques-unes de ses qualités, et on a vu que, plus d’une fois, sa générosité porta le désordre dans les finances de l’État. On a pu dire aussi qu’il prodigua les anoblissements et les titres nobiliaires. Il mérita cependant que Voltaire traçät de son règne le tableau suivant, dans le Siècle de Louis XIV : « Il est à souhaiter que « la dernière postérité apprenne qu’un des plus petits souve- « rains de l’Europe a été celui qui a fait le plus de bien à son « peuple. Léopold trouva la Lorraine désolée et déserte, il la « repeupla, il l'enrichit; il l'a toujours conservée en paix pen- « dant que le reste de l’Europe a été ravagé par la guerre. Il a « eu la prudence d’être toujours bien avec la France et d’être « aimé de l'Empire, tenant heureusement ce juste milieu qu'un « prince faible et sans pouvoir n'a jamais su garder entre deux grandes puissances. Il a procuré à ses peuples l'abondance « qu'ils ne connaissaient plus. Sa noblesse, réduite à la der- « nière misère, à été mise dans l’opulence par ses seuls bien-

(1) V. Lionnois, ibid., t. 1, p. 165-168.

faits. Voyait-il la maison d'un gentilhomme en ruine, il la fesait rétablir à ses dépens ; il payait leurs dettes ; il mariait leurs filles ; il prodiguait des présents avec cet art de donner qui est encore au dessus des bienfaits; il mettait dans ses dons la magnificence d’un prince et la politesse d’un ami. Les arts, dans ses duchés, produisaient une circulation nouvelle qui fait la richesse des États. Sa Cour était formée sur le modèle de celle de France; on ne croyait presque pas avoir changé de lieu, quand on passait de Versailles à Lunéville. À l'exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les belleslettres. Il établit à Lunéville une espèce d’Université, où la jeune noblesse d'Allemagne venait se former; on y apprenait de véritables sciences, dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents jusque dans les boutiques et les forêts pour les mettre au jour et les encourager ; enfin, pendant tout son règne, il ne s’est occupé que du soin de procurer à sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaissances et des plaisirs. Je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si 7e ne pouvais faire du bien ; aussi at-il goûté le bonheur d’être aimé ; et J'ai vu, longtemps après sa mort, ses sujets verser des larmes, en prononçant son nom; il a laissé son exemple à suivre aux plus grands rois, et il n’a pas peu servi à préparer à son fils le chemin du trône de l’Empire (1). »

(1) Siècle de Louis XIV, ch. 17.

En

Page 1