CHAPITRE IL
ÉTAT DE LA PREMIÈRE BELGIQUE PENDANT LA DOMINATION DES -. ROMAINS. ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME.
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On a dit plus haut que les Gaulois avaient été soumis à lPadministration romaine, et que leurs institutions avaient partout fait place à celles de lItalie. L'autorité centrale qui avait son siège dans la capitale de chaque cité fut totalement détruite ; les anciens chefs-lieux ne conservérent qu'une sorte de primauté d'honneur, et chaque ville eut une administration distincte, relevant directement des magistrats impériaux. Cette dernière était formée #° d’un conseil délibérant, qui portait tantôt le nom de curie, tantôt celui de sénat, et 2° de magistrats choisis parmi et par les membres du conseil. Ces magistrats avaient différents titres, suivant les lieux ; à Trèves ils étaient appelés consuls ; ailleurs ils étaient désignés sous les noms de duumvirs, de dictateurs,’de préteurs, de -curateurs. Îls veillaient à l'entretien des édifices publics, dirigeaient les travaux entrepris. dans l'intérêt commun, affermiaient les immeubles de la ville, géraient ses revenus et rendaient la justice dans les limites de la compétence que la loi leur attribuait
La curie ou conseil délibérant se composait de trois catégories de membres : 1° les décurions qui remplissaient de hautes fonctions administratives ou militaires, et qui étaient, en vertu de ces fonctions, dispensés de prendre une part active
au service de la curie; 2° des membres honoraires, qui ne figuraient sur le tableau du conseil que pour en rehausser. l'éclat; 3°'les décurions véritables, qui se divisaient euxmêmes en trois classes.
Les honneurs et les privilèges attachés aux fonctions de décurion les firent d'abord rechercher avec avidité; mais ces magistrats ne tardèrent pas à se trouver dans la plus triste position, et il fallut employer les voies de rigueur pour les retenir dans‘la curie. Personnellement garants de l’exécution des ordres qu’ils recevaient, obligés de coopérer, comme agents subalternes, à la gestion des affaires centrales, et responsables de la rentrée des impôts, ils firent, à leur tôur, sentir leur tyrannie äux contribuables et s'attirèrent l’exécration du peupke.
Les villes avaient des revenus particuliers ; elles possédaient des biens ruraux et des esclaves (1); à Metz, on percevait un droit sur la navigation de la Moselle (2); enfin, d’autres taxes permettaient de subvenir à l'entretien des routes et des édifices publics.
Toutes les administrations municipales étaient subordonnées au gouverneur de la province, qui portait le nom de consularis et relevait du préfet du prétoire. Ses fonctions consistaient dans la perception des impôts et des revenus du domaine public, la direction des postes impériales, le recrutement de l’armée, et l'administration de la justice civile et criminelle, sauf l'appel au préfet du prétoire. Chaque cité ou civitas était divisée en un certain nombre de districts, auxquels on donnait le nom de pagus; et dans chaque pagi8 se trouvait un chef militaire, appelé comes, qui dépendait immédiatement du cs Enfin, on voyait
(4) Une inscription funéraire découverte à Metz prouve que cette ville avait des esclaves. V. Histoire de Metz, par Dom Jean Francnis et Dom Tabouillot, t. 1, p. 122.
(2) V. jidem, ibid., p. 121.
dans les principales villes d’autres préposés impériaux, chargés de différents services ; ainsi, d’après la Notice de l'empire, il y avait à Metz un procurator pour l'habillement des troupes, et un second procurator attaché spécialement à la maison de l’empereur (4).
Comme peuples libres, les Treviri, les Leuci, et peut-être les Mediomatrici, furent d’abord exempts d'impôts; mais on les plaça ensuite sur la mème ligne que les autres nations gauloises. Les impôts étaient de deux natures : l’impôt foncier, qui n’atteignait que les possesseurs de maisons et de terres; la contribution personnelle (plebeia capitatio), frappant non seutement les hommes libres et les affranchis, mais aussi les colons et les esclaves.
Les impositions, déjà fort lourdes par elles-mêmes, furent rendues plus pesantes par l’avidité et les déprédations des lieutenants impériaux. Florentinus, préfet du prétoire des Gaules sous le règne de Julien l’Apostat, exerça des rapines incroyables; et un peu plus tard, l’empereur Gratien fut obligé de condamner à mort le préfet des Gaules Maximus, qui s'était rendu coupable des mêmes extorsions (2).
Les décurions, qui ne pouvaient s'occuper de toutes les parties de l'administration, déléguaient leur autorité à des fonctionnaires chargés de certaines branches du service. Quelques-uns de ces fonctionnaires étaient préposés à l’entretien des chemins publics, et on les appelait quartumviri viarum curandarum (3). L'emploi de ces officiers devait avoir
(4) V. Pancirole, in Notit. Imper., fs 142 vo et 145 r°.
(2) V., sur toute cette organisation de la Gaule, Saviggy, Histoire du droit romain au moyen âge, t. I, passim; Coup d'œil sur l'état de la Lorraine et des Trois-Evêchés pendant la domination romaine, par M. Troplong, dans la Revue de Lorraine, t. I, p. 361-367. Nous avons fait plusieurs emprunts à ce travail.
(3) On a découvert à Scarponne et à Dieuze deux inscriptions qui mentionnent les quartumviri viarum curandarum. V. Histoire de Toul, par le P. Benoit Picart, p. 12.
ER une certaine importance, si l’on en juge par la quantité de’ routes qui sillonnaient la Première Belgique, pendant la période gallo-romaine. Peu de provinces gauloises en comptaient un aussi grand nombre, et toutes ne sont pas encore parfaitement connues. Les plus remarquables, c’est-à-dire les routes militaires, sont mentionnées par l’Itinéraire d’Antonin et par la Table théodosienne ; le trésor public supportait la dépense de leur entretien. Une de ces voies, partant de Durocortorum (Reims), entrait sur le territoire des Verodunenses, passait à Verodunum (Verdun), à Fines (Marchéville), à Ibliodurum. (Hannonville-au-passage) et arrivait à Metz; au delà de Metz, elle traversait un vicus nommé Ad duodecimum (Delme), Decempagi (Tarquimpol), Pont Saravi (Sarrebourg), et pénétrait dans la Première Germanie à Tabernæ (Saverne). Une autre route, sortant également de Reims, entrait dans la cité des Leuci près d’un vicus appelé Caturigis et voisin de Bar-le-Duc, et gagnait Nasium et Tullum (Toul) ; dans cette ville, elle se confondait avec une voie qui partait d'Andomatunum (Langres), passait à Mosa (Meuvy), à Noviomagus (Neufchâteau) «et à Solimariaca (Soulosse). De Toul, la route se dirigeait vers Metz, en traversant Scarponna, où elle prenait la rive droite de la Moselle. Metz était mis en relation avec Trèves au moyen de deux voies, qui suivaient les deux bords de cette rivière. L'une, celle de droite, traversait. Caranusca (Elzing) ét Ricciacum (Ritzing). L'autre ne rencontrait dans son tracé aucune ville considérable; du moins les auteurs anciens n’en mentionnent pas. Une voie, figurée en partie sur la Table théodosienne, quittait, vers Noviomagus, la grande route de Langres à Metz et rejoignait, à Nasium, le chemin de Réims à Toul, après avoir traversé la ville de Grand. La cité des Treviri était coupée par diver-ses voies, que nous ne décrirons pas ici; il nous sufñit de mentionner celle qui allait de Reims à Moguntiacum (Mayence), en passant à Epusum (Yvoy), Orolaunum (Arlon),
‘Andethanna (Epternach), Augusta Trevirorum (Trèves), Rigodulum (Rigol), Baudobrica et Belginum. |
Ces voies de communication n'étaient pas Îles seules ; les recherches patientes des antiquaires nous ont révélé l’existence de plusieurs routes, dont les unes semblent avoir été de : peude chose inférieures à celles que nous font connaître les itinéraires ‘anciens, tandis que les autres devaient présenter beaucoup d’analogie avec nos chemins vicinaux. Il est inutile de faire connaître ces dernières, et parmi celles dea première . classe, nous nommerons seulement 4° la voie qui conduisait de Mayence à Metz (1) ; celle qui s’étendait de la seconde de ces villes à. Augusta Rauracorum (Augst près de Bâle); elle “entrait dans la Première Belgique près des sources de la Moselle, passait aux environs de Remiremont, d’Arches, d’'Epinal, de Châtel, suivait, mais à une certaine distance, la rive droite de la Meurthe et venait rejoindre à Scarponne la grande route militaire (2) ; 3° enfin; une voie qui traversait les Vosges de l’ouest à l’est, unissant Langres et Argentoratum (Strasbourg) ; elle avoisinait les villes ou villages actuels de la Marche-en- | Barrois, Martigny, Mattaincourt, Châtel, Rambervillers, Saint- Blaise, Deneuvre et Baccarat, et débouchait dans la Première Germanie par la vallée de la Brusch (3).
L'abondance et la bonne qualité des matériaux avaient permis aux Romains de donner à ces routes une grandg solidité. Leur construction n’est pas la même partout ; cependant, leur coupe montre, en général, deux lits de pierres, les unes mises à plat, les autres d’un plus fort volume posées de champ etun peu inclinées, et une couche de pierrailles recouvertes de masses pierres mises à plat; le tout mêlé de sable. Au
(4) V. Mémoires de la société des antiquaires de France, t: V, p: 102 et 103.
(2) V. Mémoire sur quelques antiquités remarquables du département des Vosges, par M. Jollois, p. xxvj et xxvij.
(3) V. idem, ibid., p. xxiv et xxv.
= 0 dessus de ces trois lits, dont l'épaisseur est. de plus de soixante centimètres, on étendait une couche de pierres cassées, grosses comme des noix, qui, en se combinant avec la poussière et le sable, formaient à la longue un espèce de mastic très-résistant.
Outre ces nombreuses voies qui offraient tant de facilités pour les mouvements de troupes, le transport des matériaux et le commerce, on avait utilisé dans le même but les belles rivières qui traversent la Première Belgique, et on a décou- . vert à Metz, en 4522, une inscription mentionnant la naviga-
tion de la Moselle (4). Enfin, Tacite rapporte que le général romain Lucius Vetus eut l’idée, pour occuper les légions qu’il commandait, d'entreprendre un canal qui, unissant la Moselle et la Saône, aurait inis la Méditerranée en communication avec la mer du nord (2).
On aurait une idée fausse de l’état de la Première Belgique pendant la domination gallo-romaine, si l’on se représentait cette province couverte de villages florissants, et si l’on croyait que les campagnes étaient partout cultivées et offraient l'image de l'abondance et de la richesse. À cette époque, presque toute la population libre était concentrée dans Îles villes, où la retenaient les charges municipales. Quelques hommes opulents, qui devaient à leur naissance ou à des privilèges particuliers d’être exempts de ces fonctions, habitaient seuls la campagne. On voyait s'élever de loin en loin, sur le bord des rivières et dans les endroits les plus riants, de magnifiques villas habitées par ces heureux du siècle; mais, à
(1) Elle est rapportée dans les Chroniques de la ville de Metz, à l'année 1522. La voici :
M. PVBLICIO. SEC -. DANO. NAVTARV MOSALLICOR LIBER TABVLARIO Iuui vi : .AVGVSTALI.
(2) V. Aon., lib. XIIL, 53.
part ces palais, on ne’rencontrait en dehors des villes que d'immenses métairies, dans chacune desquelles des esclaves, placés sous la direction d’un intendant, labouraient Île domaine d’un grand propriétaire. Encore ces domaines étaientils loin d’être entiérement en valeur; la production était généralement réglée sur la consommation, et quand la population des villes se déplaçait ou diminuait, on voyait immédiatement la culture décroître. Des cantons entiers étaient incultes ; on n’avait encore guère pénétré dans les Vosges que pour y tracer des routes, et c’est à peine si de rares habitations étaient éparses çà et là au milieu de ces montagnes. A la porte même de Trèves, le Hunds-Rück, qui s’étend entre le Rhin, la Moselle, la Sarre et la Nahe, était complélement privé d'habitants (1).
Les villes, où se concentraient toutes les classes supérieures de la société, étaient nombreuses dans la Première Belgique. La cité des Treviri en comptait au moins quatorze ou quinze, qui, du reste, étaient la plupart assez peu importantes ; nous * nommerons seulement parmi elles Epusum, sur la frontière des Remi, Orolaunum, Andethanna, Beda, Ausava, Belginum, Salisso, Noviomagus (Neumagen), Rigodulum, et enfin Trèves, qui devint, au IT siècle, la capitale des Gaules, le séjour des préfets du prétoire et de quelques empereurs. La cité des Mediomatriei, moins vaste que la précédente, comptait aussi moins de villes ; elle en avait toutefois huit ou dix : Metz, Judicium (Yeutz), Aspicium (Daspich), Caranusca (Elzing), Ibliodorum (Hannonyille-au-passage), Ad duodecimum (Delme), Pons Saravi (Sarrebourg) et Decempagi (Tarquimpol), qui était placé au centre de plusieurs vici. La vallée de la Seille', qui est extrèmement humide et fangeuse, et comptait cependant une forte population, attirée par l'exploitation des salines et par la fertilité du sol, la vallée de la Scille, disons-
(1) V. Ausone, Mosella, v. 5-10.
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nous, était dans différents endroits, notamment à Burthecourt, à Salone et à Marsal, couverte d’un briquetage, sur lequel étaient assises les villes de Bodesis Vicus (Vic) et de Marsallum (Marsal), ainsi que des bourgades, dont les noms ne sont plus connus. Le briquetage est composé de morceaux d'argile de formes diverses, pétris à la main, cuits au four, et entassés dans les marais sur une épaisseur moyenne d’un mètre Soixantequinze centimètres. Dans quelques lieux où les marais présentent une plys grande profondeur, il y a deux ou trois couches de briquetage superposées l’une à l’autre. La superficie totale de cetté plate-forme est évaluée à cinq cent cinquante mille méètres carrés; son volume à cent mille mètres cubes, et cet ouvrage, vraiment colossal, est d’une solidité telle qu’on n’a pas craint d'y appuyer les fortifications de Marsal (1).
La cité des Verodunenses, qui était peu étendue, ne renfermait de ville proprement dite que Verdun, et encore cette capitale était-elle très-petite, au rapport de Fortunat ; mais sa position sur la Meuse lui donnait une certaine importance.
La cité des Leuci, au contraire, avait une assez grande quantité de villes et de vici ; nous rappellerons d’abord le cheflieu Tullum, qui était peu considérable, puis Nasium (Naix), Caturigis , Noviomagus, Solimariaca , et Scarponna où l’on traversait la Moselle sur deux ponts. Entre Nasium et Solimariaca, et sur une voie qui rattachait l’une à l’autre les routes de Reims et de Langres à Metz, on trouvait une ville beaucoup plus peuplée que toutes celles que nous venons d’inscrire. Nous parlons de la cité dont le nom, en partie effacé sur
(4) Le briquetage de la vallée de la Seille était regardé comme l'ouvrage des Romains ; mais la découverte récente d’une inscription constatant que le vicus de Marsallum, qui repose sur le briquetage, existait, sans doute depuis assez longtemps, en l’année 44 après Jésus-Christ, nous force à admettre que ce briquetage a été établi par les Gaulois. Cette conclusion est appuyée sur d’autres faits que M. de Saulcy a exposés, avec beaucoup de lucidité, dans un mémoire. qui fait partie du recueil de l’Académie des Inscriptions, tome XVI. V. aussi M. Beaulieu, ibid. , t. [, p. 33 et 34.
la Table théodosienne, paraît avoir été Grandesina (aujourd’hui Grand) (1). Les ruines de cette ville attestent encore quelles ont été autrefois son étendue et sa splendeur. Grandesina semble avoir possédé un établissement thermal, quoique les sources qui l'alimentaient soient maintenues inconnues. Deux autres établissements du même genre existaient dans la partie orientale des Vosges, à Bains et à Plombières ; et une source ferrugineuse que l’on voit à Scropulæ (Ecrouves), près de Toul, attirait égälement de nombreux visiteurs.
Outre les villes dont on a lu les noms, la Première Belgique comptait plusieurs vici, qui ne sont connus que par des ruines . et des tombeaux (2).
La civilisation avait fait de rapides progrès dans notre patrie ; Trèves était regardée comme la premiére cité des Gaules; Ausone, qui écrivait à la fin du IV° siècle, fait de cette ville une description pompeuse, exagérée sans doute, mais qui permet d'apprécier sa grandeur et ses richesses (3); Metz participait à l'éclat de la métropole ; les ruines de monuments que l’on a découvertes dans d’autres lieux prouvent que la Première Belgique avait été longtemps florissante, et les fouilles faites à Nasium et ailleurs ont établi que les habitations particulières étaient très-somptueuses.
(1) On lit sur la Table théodosienne andesina, mais il est évident qu’il manque quelques lettres au commencement du mot. Grand se nommait au moyen âge Grandæsa et Grandis ; v. notre mémoire inlitulé : Recherches sur le véritable nom et l'emplacement de la ville que la Table théodosienne appelle andesina ou indesina.
(2) Le nombre des lieux de la Première Belgique où l'on a découvert des antiquités (constructions, médailles, sépultures) s’élève au moins à deux cents, et encore nous ne parlons pas de la cité des Treviri, qui nous est moins connue que les trois autrés.
(3) Trevericæque urbis solium, quæ proxima Rheno,
Pacis et in medio gremio secura quiescit.
Imperii vires quod alit, quod vestit et armat..…. Largus trauquillo prælabitur amne Mosella, Longinqua omnigenæ veclans commercia terræ.
De claris urbibus, édit. Souchay, p. 212.
La culture, quoique restreinte, ainsi qu’on l’a dit, aux besoins de la population, répandait une certaine aisance dans les cités ; car les terres étaient fertiles. La vigne couvrait les côteaux de la Moselle et donnait d'excellents produits (1). Enfin, un commerce important contribuait à augmenter le bien-être des classes supérieures de la société. Le témoignage d'Ausone ne permet pas de le, révoquer en doute, et on a découvert à Metz l'inscription funéraire d’un nommé Sosius, qui exerçait dans cette ville les fonctions de consul (soter) pour la cité des Eburones (pays de Liège) (2).
Des monuments superbes s’élevaient dans les villes principales ; on voit encore à Trèves les ruines d’un cirque de vastes dimensions, une basilique, une porte fortifiée, à laquelle on n'avait pas-mis la dernière main, et les piles du pont qui passe pour avoir élé construit par Agrippa. À Neumagen (Noviomagus), près de Trèves, on apercevait les débris d’un vaste palais; à Igel, au confluent de la Moselle et de la Sure, on admire le magnifique monument funéraire de la famille des Secundini. Metz possédait un palais impérial, des thermes, une naumachie, un amphithéâtre. Un aquéduc conduisait à Metz les eaux de Gorze, qui en est éloigné d'environ quatre lieues. D'abord placé au dessous de la sûrface du sol, cet aquéduc était ensuile porté sur des arches, depuis le point où il débouchait dans la vallée de la Moselle jusqu'aux établissements qu'il était chargé d'alimenter. Il traversait la rivière sur une ligne d’arcades, espèce de pont d’une hauteur, d’une légèreté et d’une solidité incroyables, et qui peut certainement passer pour un des plus beaux ouvrages dont les Romains décorérent notre patrie. À Decempagi, on a exhumé les ruines d’un temple; un petit temple et des statues ornaient
(4) Prospicis umbroso vestitos palmite colles. Fortunat, ad Villicum episc. met., Carm., lib. Hf, 12.
(2) V. Hist. de Metz, t. 1, p. 80 et pl. VIII, fig. 4.
le sommet du Donon, qui servait de sanctuaire dés le temps des druides. Toul et d’autres lieux avaient pareillement des temples, ainsi que des édifices remarquables ; enfin, on visite à Grand les ruines d’un des plus vastes amphithéâtres connus. La scène est détruite, mais l’amphithéâtre luimême existe presque en entier. Le mur extérieur suit une courbe elliptique, dont le grand axe est de cent trente sept mètres soixante centimètres, et le demi-petit axe de soixante un mètres. Dans cet endroit, comme dans plusieurs autres, il suffit de creuser le sol à quelques pieds de profondeur pour y rencontrer des fragments de statues, des débris de corniches, des füts de colonnes, des frises, des chapiteaux et des bas-reliefs, dont le dessin et l’exécution sont ordinairement dignes des beaux temps de l’architecture romaine (4).
Les fouilles ont mis également à découvert une notable quantité de sépultures. Le plus souvent les morts étaient inhumés soit dans un cercueil en pierre, soit simplement dans une fosse. Mais le procédé de l'incinération, déjà en usage parmi les Gaulois, fut employé jusqu’à l'établissement du christianisme. Les cimetières gallo-romains ont fourni beaucoup d'urnes cinéraires, enfouies dans le sol ou placées dans une sorte de ‘tabernacle, creusé au milieu des monuments. Ces monuments de formes et de dimensions très-variées offrent ordinairement l’image des défunts, avec les instruments caractéristiques de leur profession. Le forgeron tient son marteau, le jardinier sa bèche, le charpentier sa hache, le musicien sa trompette, le marchand sa balance, etc. (2).
Les inscriptions qui accompagnent les bas-reliefs prouvent que la langue latine était généralement entendue dans la Pre-
(1) V.ibid., p. 124 et suiv. ; Archéologie de la Lorraine, par M. Beaulieu, passim ; Mémoire sur quelques antiquités remarquables du département des Vosges, par M. Jollois.
(2) Ces bas-reliefs étaient polychrômes. V. M. Beaulieu, ibid., t. 1, p. 213, 216, 217, t. Il, p. 149.
pe
mière Belgique (il est vrai cependant que de fréquents barbarismes attestent que le vulgaire ne parlait pas cette langue avec correction), et on a trouvé à Metz et à Trèves des inscriptions grecques sur des pierres tumulaires et d’autres monuments {4); ce qui démontre que la langue hellénique était comprise par un certain nombre d'individus même dans ces régions reculées de la Gaule. Mais de ces faits et des passages d’Ausone et de Sidoine Apollinaire, qui vantent la pureté avec laquelle‘on s ’exprimait en latin sur les rives de la Moselle et dans la ville de Trèves, il ne faudrait pas conclure que l’idiome des Belges eùt complétement disparu. Saint Jérôme, qui résida à Trèves sur la fin du règne de Constance (vers l'année 360 ap. J.-C.), atteste que dans la cité des Treviri le peuple parlait encore son-ancienne langue, et il fait remarquer que cet idiome offrait une analogie singulière avec celui des Galates (2).
Les progrès que la lingué latine avait faits dans la Première Belgique doivent être attribués à l’inflüence des écoles que les empereurs avaient établies à Tréves, et qui. jetérent un grand éclat. On y enseignait les langues grecque et latine, la rhétorique, la philosophie et les arts libéraux. Saint Jérôme rapporte que de son temps, et malgré les calamités qui déjà étaient venues fondre sur la Gaule, les études étaient trèsflorissantes dans cette contrée (5}. Vers la même époque, les” écoles acquirent un nouveau lustre ; car l’empereur Gratien, voulant y attirer des professeurs plus capables, décida que leurs appointements seraient augmentés (4). Ce fut dans les écles de Trèves qu’enseignérent successivement. l’orateur |
(4) V. Hist. de Meur, t. }, Dé XV, fig. 7 et 8; Brower, Annales Trevirenses, t. I, p. 65. |
(2) V. Præf. lib. Il comm. in epist. ad Galatas , édit. Martianay, t. [V, part. I,.col. 255 et 256.
(5) Studia Gallisrum, qu florcntissima sunt. Epist. ad Rusticum, même édit., t. IV, part. LL, col. 771. |
(4) V. Code Théodosien, lib. vus tit. 3, c. 41.
Claudius Mamertinus et les grammairiens Ursulus et Harmo- . nius, dont nous lisons l'éloge dans les écrits d’Ausone. On vit aussi briller dans cette ville, pendant le 1V* siècle, le poëte Tétradius, qui, d’abord disciple d'Ausone, enseigna ensuite les belles-lettres et publia des poésies, auxquelles il dut une certaine réputation.
= La rapidité avec laquelle la civilisation romaine se développa chez les Belges fut, en partie, le résultat du mélange qui s’opéra entre le culte des conquérants et celui des vaincus. On a dit plus haut que deux religions différentes étaient répandues dans la Gaule, quand César en fit la conquête. Le druidisme, qui possédait une organisation et une hiérarchie redoutables, devint bientôt l’objet d’une persécution violente. Le polythéisme gaulois, au contraire, qui offrait des ressemblances avec le culte des Romains, se confondit rapidement avec ce dernier ; les divinités gauloises prirent les noms des dieux latins qui étaient censés leur correspondre, et l’assimilation fut d'autant plus facile que « les Gaulois, au rapport de » César, reconnaissaient les dieux des autres peuples et avaient » de ces dieux à peu près les mèmes idées que le reste du » monde (4) ». Les symboles qui servaient à caractériser les divinités de l’un.et de l’autre peuple se mélèrent : Teutatès fut identifié avec Mercure, Camui avec Mars, Arduinna avec Diane, . Belen avec Apollon, Belisana avec Minerve. Les déités d’un ordre inférieur, auxquelles on ne trouva pas d’analogues dans l’olympe romain, furent adoptées par les conquérants comme dieux indigètes, et quant aux divinités locales, qui abondaient aussi dans notre patrie, elles eurent part aux bienfaits de la même indulgence, ou plutôt de la même politique.
Le druidisme, traité avec rigueur, ne tarda pas à s’évanouir ; toutefois, si les rites et les sacrifices de ce culte furent sévèrement proscrits, si les druides furent partout chassés,
(1) De Bello gall., lib. VE, 17.
la persécution même contribua à entretenir dans les classes inférieures de la nation la’ connaissance et l'amour de leurs anciennes doctrines religieuses; quelques unes des pratiques du druidisme continuèrent à subsister dans les campagnes, et le christianisme seul réussit à en triompher (1). Une inscription trouvée à Metz prouve même que le nom de druide et de druidesse n'avait pas complètement disparu, puisque cette inscription mentionne l’accomplissement d’un vœu fait à Silvain et aux nymphes du lieu par la druidesse Areté (2). Mais ces druidessès n'étaient plus que les prêtresses des dieux de Rome, et le nom seul eonservait le souvenir de l’ancienne hiérarchie sacerdotale. |
On a découvert dans la Première Belgique des inscriptions, des statues, des statuettes ou des bas-reliefs rappelant le culte des principales divinités romaines. Jupiter était honoré à Metz et à Solimariaca ; Junon avait un sacellum à Rollainville ; Pluton recevait des hommages à Escles; Mars et Hercule à Lamerey ; Vénus dans un grand nombre de lieux. On avait élevé à Metz un temple en l'honneur de Diane ; elle était également vénérée à Saint-Maurice et à Solimariaca ; Minerve l'était près de Saint-Avold ; Apollon, Castor et Pollux avaient des temples dans la capitale des Mediomatrici ; l'Erèbe était dans la même ville l'objet d’un culte particulier ; Vesta avait des autels à Solimariaca et à Grandesina ; Feronia, protec-
(1) Y. Histoire des Bob par M. Am. Thierry, t. IE, ee 79 et 80, t. I, 283-291.
(2) Voici cette inscription curieuse ; elle a été publiée par Gruter (p. LXIF, n° 9) et ailleurs encore :
SILVANO | SACR ET. NYMPHIS. LOCI ARETE. DRVIS ANTISTITA SOMNO. MONITA D |
| = trice des forêts et des vergers, était invoquée à Saint-Avold;
mais le dieu qui comptait le plus d’adorateurs était certaine- : .
ment Teutatès, que l’on avait transformé en Mercure, et dont les attributs ne sont pas toujours, il est vrai, les mêmes que ceux du Mercure romain ; on a des traces deson culte (statues, . Statuettes ou bas-reliefs) à Metz, à Decempagi, à à Solimariaca , à Giriviller, sur le sommet du Donon, etc. (1).
Outre ces divinités, les unes gauloises mais identifiées avec les dieux des conquérants, les autres d’origine purement romaine, nos ancêtres, comme on l’a vu, adoraient plusieurs déités locales ; les principales étaient Vosegus (le dieu des Vosges), Bugius, Minuris, les déesses Solimara , Rosmerte, Epona, Nehalen, et les génies des différentes cités. |
Les religions orientales et celle des Germains avaient rencontré des adeptes parmi les crédules habitants de la Première’ Belgique. Les statuettes d’Isis ne sont pas rares dans cette province ; Woden ou Wodan avait, au rapport de Paul Warnfried, un temple sur la haute montagne qui porte aujourd'hui le nom de Vaudémont (2) ; enfin, on a trouvé à Solimariaca une inscription en l’honneur d’Irmensul (3).
L’anarchie religieuse et la corruption morale étaient portées à leur comble dans les cités de la Belgique, lorsqu’arrivérent les premiers apôtres du Christianisme. Ce fut vers le commencement du IIT° siècle que cette religion divine commença à se répandre dans les vallées de la Moselle et de la Meuse ; il est probable cependant qu’elle y comptait déjà des fidèles isolés (4); mais-il n’y eut pas d’églises proprement dites avant
(4) V. Histoire de Metz, 1. J, p. 55-72 ; M. Beaulieu, ibid., t. I, p. 18, 491, 192, t. IT, p. 62, 211, 215, 219 et 245 ; Bulletin de la société d'archéologie lorraine, t. Lp. 17.98, |
(2) V. de Gestis Longobard., lib. J, 9.
(5) DIVO.. IRMENSV ne V. M. Beaulieu, ibid., t. 1, p. 199 et 200.
(4) Saint Irenée. dit que de son temps (vers la fin du second siècle) il
l'époque dont nous venons de parler, peut-être même avant le milieu du I siècle. Trèves, qui était la métropole de la province, semble avoir attiré d'abord l'attention des missionnaires chrétiens. Saint . Euchaire , premier évêque de cette ville, siégeait vers l’année 230 ; il eut pour successeurs immédiats saint Valère et saint Materne, qui mourut à Colonia Agrippina (Cologne), où il s’était rendu, sans doute, pour y fonder une église nouvelle. Avant son départ, il avait institué pour évêque saint Agrèce, sur la vie duquel nous ne possédons pas de renseignements authentiques, et qui laissa le siège de Trèves à un de ses plus chers disciples : saint Maximin. Ce dernier, qui appartenait à une illustre famille du diocèse de Poitiers, était frère de saint Maxence, prédécesseur de saint Hilaire. On ignore les motifs qui le conduisirent et le fixèrent dans la métropole de la Première Belgique, où il se fit tellement remarquer par ses vertus que, après la . mort de saint Agrèce, il fut unanimement choisi pour le remplacer. Ce fut sous l’épiscopat de saint Maximin que s’éleva la première cathédrale de Trèves, et cet édifice, qui existe encore à peu près intact, mais entouré et masqué, presque de toutes parts, par des constructions du moyen âge, forme le centre et comme le noyau de la cathédrale actuelle. C’est ‘aussi dans le même temps, c’est-à-dire vers l’année 335, que l'iustre Athanase, patriarche d'Alexandrie, fut relégué à Trèves par l’empereur Constantin, qui était, comme on sait, imbu de l’hérésie d’Arius, dont saint Athanase se montrait le plus ardent adversaire (1). Il demeura dans cette ville pendant deux où trois ans, et sa présence n’y fut pas inutile ; car l'hérésie arienne, d’abord renfermée dans les provinces orientales
y avait des églises dans les Germanies et les Gaules. Ces paroles peuvent certainement s'entendre des contrées qui formèrent plus tard la Première Belgique; v. Adversus Hæreses, lib. L, ce. 10, n°$ 1 et 2; v. aussi Tertullien, Adversus Judæos, c. 7. | |
(1) V. Socrate, Hist, ecclés., liv. L, c. 55.
de l'empire, commençait, grâce à la protection impériale, à gagner du terrain en Occident. En 546, on fut obligé d’assembler à Cologne un concile, composé d’évèques gaulois, pour juger Euphratas, évêque de cette ville, qui avait adopté les erreurs des Ariens, et qui, malgré une première condamnation prononcée par quelques uns de ses collègues, s’obstinait .à répandre des doctrines destructives du christianisme. Saint Maximin assista à ce concile, qui eut pour résultat la condamnation et la déposition d'Euphratas (1). Le saint prélat mourut l’année suivante, laissant un grand nombre de disciples, formés par ses exemples, et qui continuërent la lutte contre le paganisme dans les parties septentrionales de la Première Belgique, où il comptait encore d’assez nombreux partisans. Saint Paulin, disciple et compatriote de saint Maximin, lui succéda sur le siège métropolitain de Trèves. En 349, l’année même de son élévation à l’épiscopat, il fut chargé par le pape Jules [°° d'une mission vers saint Athanase; en 3553, il assista au concile d'Arles, et pendant que la plupart des évêques, intimidés par la présence et les menaces de l’empereur Constance, protecteur des Ariens, consentaient à trahir la vérité, saint Paulin et quelques autres prélats résistèrent courageusement, et représentérent à l’empereur que ce qu’il exigeait était contraire aux canons. « J'entends, répondit l’empereur, » que ma volonté vous serve de règles et de canons; les évè- » ques de Syrie souffrent bien que je leur parle ainsi; vous » agirez de même ou vous prendrez le chemin de l'exil ». C'est ce que firent ces généreux évêques; saint Paulin, après avoir été envoyé dans divers lieux, fut enfin relégué en. Phrygie et Y mourut, quatre ans après le concile d'Arles (2). Cé fut vers ce temps que saint Jérôme vint dans la Première
(1) V. Labbe, Concil., t. Il, col. 615-617. La réalité du concile de
Cologne a été contestée, mais les raisons données à l'appui de ce doute ne nous semblent pas décisives.
(2) V. Sulpice Sévère, Hist. ccelés., liv. I