INVASION DES BARBARES. ROYAUME D'AUSTRASIE
Aprés bien des révolutions et des guerres sanglantes, les différentes provinces de l'empire avaient été réunies sous le sceptre de Théodose [“, et l’on se flattait de voir le colosse ‘romain reprendre quelque vigueur; malheureusement Théodose mourut jeuné et laissa ses états à deux fils peu dignes de lui succéder (an. 595). Cependant, les péuples barbares avaient été tellement frappés d'admiration et de crainte pendant le règne de ce prince, qu’il se passa prés de dix ans avant qu'ils osassent insulter de nouveau les frontières de l'empire. La Gaule jouit, pendant ce temps, d'une paix et d'une sécurité qu’elle ne connaissait plus. Claudien trace, avec l’emphase et l’exagération familières aux poëtes, un tableau magnifique de la prospérité de notre patrie. « Les » Saliens, qui n’avaient, dit-il, d’autre exercice que les com- d bats, commencent à cultiver la terre; les Sicambres chanx gent leurs épées en faulx et en instruments de labourage. Les Belges ménent sans crainte leurs troupeaux au delà du Rhin; ..... on chasse librement dans la forêt Hercy- » nienne et l’on peut sans danger abattre les bois que Îles. » Barbares avaient.consacrés à l'exercice de leur culte, et qu'ils regardaient comme des divinités. Ils chérissent, ils respectent Jeurs vainqueurs, ils s’honorent de servir dans
TO = » leurs armées et de combattre sous keurs aigles. La » province romaine n’est pas plus soumise aux empereurs, : » que les Franc ne le sont aux rois que les maîtres de » l'empire leur ont donnés (1). »
Mais cette paix ne devait pas être longue. En 406, les Alemans, les Vandales et les Suëves traversèrent le Rhin et envabhirent la Gaule: ils furent immédiatement suivis d’une nuée d’autres peuples barbares, et il devint impossible de leur opposer une résistance efficace. La Première Belgique fut, à raison même de sa position géographique, immédiatement conquise et dévastée. La ville de Trèves, tant de fois menacée par les Barbares, tomba en leur pouvoir et fut saccagée sans miséricorde. Metz se préparait à opposer une vigoureuse résistance; mais on dit que, pendant la nuit qui précéda l’arrivée des Barbares, un pan de muraille s’écroüûla et rendit là défense impossible. Metz fut pillé et brülé (2). Les petites villes de la Première Belgique n’eurent pas un meilleur sort; des fouilles faites sur l'emplacement de Solimariaea : ont prouvé qu'elle avait été prise d'assaut, après un terrible combat. On a découvert, sur l'emplacement des. fossés, des glaives, des fers de lance, des casques et des débris d’armures. De nombreux squelettes étaient épars çà et là, les uns couchés dans diverses positions, les autres assis et appuyés contre la base des murailles; la place .une fois prise, les Barbares massacrèrent les habitants, pillèrent et brülérent les maisons et se retirérent, sans même laisser dans cette malheureuse ville un seul être vivant, puisque les morts ne reçurent pas la sépulture, et que les armes ne furent pas recueillies (3). | |
Les Barbares, païens pour la plupart, égorgèrent même,
4) V. in Primum consul. Stilic., lib. E, v. 222 et seq.
(2) V. Orose, lib. VIE, c. 40; S. Prosper, Chronic., ad ann. 406 ; Vita s, Trudonis, dans Mabillon, Acta ss. ord. s. Bened. , sæe. 20, p. 1076.
(3) V. M. Beaulieu, ibid.. t. I, p. 227 et 228.
par fanatisme ou par amusement, plusieurs personnages que leurs vertus et le genre de leur mort ont fait mettre au rang des martyrs. Tel est saint Donatus ou saint Don, qui fut tué près de Varangéville, sur la rive droite de la Meurthe, dans le lieu où s'élevait une chapelle commémorative démolie au siècle dernier ; tel est aussi saint Livier, qui fut martyrisé près du vicus de Marsallum (1). | : Pendant la première moitié du V° siècle, les pays arrosés par la Moselle et la Meuse furent presque continuellement sillonnés par différents peuples barbares, qui therchaient des terres où ils pussent s'établir. En 454, une dernière invasion, plus terrible que les précédentes, vint causer dans Ja Première Belgique de nouveaux ravages et de nouveaux malheurs. La ville de Metz, qui avait été en partie reconstruite depuis l'incendie de 406, fut saccagée une seconde fois. On sait que les Huns s’avancérent ensuite vers le centre de la ‘Gaule. La ville de Troyes, exposée sans défense à leur fareur, s'attendait à subir le sort le plus affreux, mais son évéque, saint Loup, alla trouver Attila, parvint à le fléchir et obtint que Troyes fût respectée. Attila fut même tellement frappé par l'extérieur majestueux et les vertus de saint Loup, qu’il le garda près de lui et ne le renvoya qu’au moment où les Huns traversérent le Rhin, pour s’enfoncer dans les one de la Germanie (2). |
A cette époque, la Première Belgique dépendait « encore, au moins nominalement , de l'empire romain. Trèves n’offrait plus, au reste, qu’une ombre de son ancienne splendeur ; trois fois elle avait été prise el pillée par les Barbares; et, chose incroyable, si elle n’était attestée par un témoin oculaire, ceux de ses habitants qui avaient échappé à la mort n'avaient pas
(1) V. Benoit Picart, Hist. de Toul, P- 213 et 24 ; Meurisse, Hist. des évesques de Metz, p. 52.
(2) V. Grégoire de Tours, Hist. Frane., lib. IE, c. 6; Vita s. “Lups dans Surius, au 29 juillet. L
rougi de demander aux empereurs le rétablissement des jeux du cirque. C’est alors que Salvien leur adressa, dans son livre . : du gouvernement de la Providence, cette foudroyante apostrophe, qui demeurera comme un éternel monument de la dégradation profonde produite par le paganisme (1). Peu de temps après la retraite des Huns, Trèves fut définitivement - détacliée de l'empire et passa sous la domination des Francs. Frédégaire rapporte que l’empereur Avitus, étant venu visiter cette ville, outragea la femme d’un sénateur trévirois nommé Lucius , et que celui-ci, pour se venger, livra la ville aux Francs, par qui elle fut ravagée une quatrième fois (2). |
Au milieu de toutes ces secousses, les églises de la Première Belgique restèrent heureusement debout ; la succession épiscopale ne fut pas interrompue sur les quatre sièges de Trèves, de Metz, de Toul et de Verdun, et les évêques préparérent en silence la régénération dont les siècles suivants furent témoins. Quelques uns ne se bornèrent même pas à raffermir la foi des fidèles confiés à leurs soins, et à combattre chez eux contre le polythéisme ; 6n les vit prendré part aux affaires de l’église universelle, ou aider les évêques voisins dont la position était encore plus difficile que la leur. Nous avons dit plus haut que saint Sévère, métropolitain: de Trèves, s'était rendu dans la Grande Bretagne pour y combattre le pélagianisme ; le même évêque voulut aussi parcourir la Première Germanie, pour annoncer l'évangile aux païens que l’on n'avait pu convertir avant l'invasion, et à ceux qui s'étaient fixés dans cette contrée à la suite de l'invasion elle-même (3).
La Première Belgique, soumise à l’autorité des rois francs, suivit et partagea Îles IOnUUS de ep qu'ils avaient
(4) V. de Gubern. Dei, lib. VIE, dans la Bibl. max. Patrum, t. - NI, p. 364.
(2) V. Frédégaire, Chronic., lib. IV, ec. 7.
(3) V. Vita s. Germani Autissiodorensis; lib. Il, c. 1, dns les Bollan- | . au 31 juillet.
fondé, et nous sortirions du plan que nous nous sommes tracé si nous entreprenions de raconter avec détail tout ce qui peut se rattacher à cette histoire ; on ne trouvera donc ici que les particularités relatives aux contrées dont la Lorraine se forma dans les siècles suivants. | : C’est une ville de ce pays qui peut revendiquer l'honneur d’avoir initié à-la connaissance du christianisme Clovis, le véritable créateur de la monarchie des Francs. Après la bataille de Tolbiac, pendant laquelle il avait promis à Dieu de se convertir, s’il rempoñtait la victoire, Clovis traversa la Première Belgique. Arrivé dans la ville de Toul, il demumda à l’évêque, saint Ursus, un ecclésiastique instruit ei “éapable d'enseigner à un roi les principes de la religion chrétienne. L'évèque lui amena saint Védast ou Vaast. Ce prêtre était originaire d'Aquitaine, mais s'était retiré dans le diocèse de Toul, où il avait embrassé la vie érémitique. La renommée de ses vertus et de ses austérités l’obligea bientôt de sortir de sa retraite. Il partit avec Clovis et l’accompagna jusqu’à Reims, en lui exposant les dogmes et la morale du christianisme (1). Clovis étant mort en 511, ses quatre fils partagérent ses états, et notre pays fit partie du lot qui échut à Thierry. Ce prince, né d’une concubine, avant le mariage de Clovis, fut le premier roi des Francs orientaux, et son royaume prit le nom d’Austrasie ou royaume de l’est. On sait que les vallées de la Meuse et de la Moselle avaient été conquises et occupées par une tribu franque distincte de celle dont Clovis était le chef. Ces Franes orientaux, auxquels on donna le nom de ripuaires, n'avaient ni les mêmes coutumes, ni les mêmes lois que les autres Francs, et cette différence de mœurs, d'habitudes et de lois peut éclaircir certaines questions, dont la solution semble présenter des difficultés insurmontables. Thierry , quoique fils d’une concubine sans doute païenne,
(4) V. Vita s. Vedasti, dans les Bollandistes, au 6 février. T.L 6
eut de gränds égards pour le clergé catholique ; il avait surtout une vénéralion profonde pour saint Nicétius, métropolitain de Trèves, malgré la liberté avec laquelle le prélat lui reprochait souvent ses fautes. Saint Nicétius usa d’une liberté semblable à l'égard de Théodebert, fils et successeur de Thierry. Il le reprenait souvent, avec une louable hardiesse, et ne ménageait pas davantage les vices des familiers du prince. Un dimanche, Théodebert s'était présenté dans la métropole de Trèves, avec plusieurs courtisans auxquels le saint évêque avait interdit d'assister au sacrifice de la messe. Après la lecture des leçons et l’oblation du pain et du vin, Nicétius se tourna vers le roi et lui dit : « Nous n’acheverons le saint sacrifice que si les » excommuniés se relirent de l'église ». Le roi voulut d’abord s'y opposer, mais finit par applaudir lui-même à la noble fermeté de l’évêque (1). °
Le prince était, au reste, un homme violent et de mauvaises mœurs; on sait. qu'il avait chassé son épouse Visigarde et qu'il vivait avec une gauloise, d’une famille distinguée, nommée Deutérie. Cette femme, qui était mariée, avait une fille fort belle; craignant que cette dernière ne la supplantât, elle gagna, à prix d’or, le conducteur du char de la jeune fille, et ce misérable la précipita dans la Meuse, au moment où elle traversait la ville de Verdun (2).
Théodebert mourut après un règne de quinze ans, et eut pour successeur son fils Théodebald ; le récit des actions de . ce prince n'appartient pas à notre sujet; nous devons cependant mentionner un événement qui eut lieu sous son règne, et qui prouve que le pouvoir royal, quoiqu'absolu en apparence, était quelquefois dominé par les violentes passions de la multude. Théodebald reçut des plaintes nombreuses contre le gallo-romain Parthénius, que Théodebert avait chargé de
(4) V. Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, c. 17, no 2. (2) V. idem., Hist. Franc., lib. IL, c. 26.
l'administration des impôts. Parthénius, qui avait conservé les traditions de la fiscalité impériale, exercé sa charge avec beaucoup de rigueur et même entrepris d'établir de nouvelles impositions, élait devenu odieux au peuple. Sachant que le roi montrait peu de dispositions à le défendre, il voulut luimème se rendre à Trèves pour haranguer la multitude et essayer de l’apaiser. Il se mit en route, accompagné de deux évêques. Ceux-ci, ayant vu, à leur arrivée à Trèves, que la vie de Parthénius-était menacée, l’introduisirent furtivement dans la métropole et le cachèrent dans un coffre, sur lequel ils étendirent des draperies et des ornements d'église; mais cette ruse fut inutile ; car le peuple furieux entra dans l'édifice, et, ayant découvert Parthénius, le tira dehors avec violence, l’attacha à un poteau et le lapida (1).
En 555, le roi Théodebald mourut, et ses états tombérent au pouvoir de Clotaire I‘, roi de Soissons, qui réunit, comme Clovis, tous les pays occupés par les Francs. Après sa mort, arrivée en 561, ces pays furent divisés de nouveau, et le royaume d'Austrasie fut cédé à Sigebert [°', un des fils de Clotaire. Les rois d’Austrasie avaient jusqu'alors résidé à Metz; Sigebert, sans doute pour surveiller plus facilement les entreprises .de ses frères, choisit pour demeure la cité de Reims, qui est, en effet, bien plus rapprochée du centre de Ja France (2) ; mais, sous le successeur de Sigebert, Metz redevint la capitale de l’Austrasie. Sigebert ayant été assassiné après un règne assez court, son fils Childebert monta sur le trône, et peu de temps.après, Gontran, roi de Bourgogne, dont les deux fils n’avaient pas vécu, voulut adopter Childebert, qui était encore jeune. El y eut, à cette occasion, une assemblée solennelle à Pompierre, sur le Mouzon , entre la Marche-en- Barrois et Neufchâteau (an. 577). Gontran, après avoir em-
(1) V. idem, ibid., c. 36.
(2) V. idem, ibid.. lib. 1V, ce. 22.
2sph
brassé son neven, lui dit : « Puisque Dieu, en punition de » mes péchés, m'a enlevé mes deux enfants, je veux que dé- » Sormais: vous me teniez lieu de fils ». Ensuite, il le fit asseoir sur son trône, et ajouta : « Je vous donne tout mon » royaume ; à l'avenir le même bouclier nous couvrira et la » même lance nous défendra. Si Dieu me donne plus tard » des enfants, je vous regarderai toujours comme mon fils, » et il y aura entre.vous et moi, et nos deux familles une :» concorde éternelle ». Ils mangèrent ensemble et se séparèrent “mais leur amitié ne dura pas longtemps (1). Ils se réconcilièrent quelques années après, ct, en 587, ils eurent une seconde entrevue dans le diocèse de Langres; ce fut en cette circonstance qu’eut lieu le meurtre de Gontran-Boson, que nous nous bornerons à mentionner ici, bien que la généreuse intervention de Magnéric, métropolitain de Trèves, et de saint Airy, évêque de Verdun, rattache en quelque sorte à l’histoire de notre patrie ce sanglant épisode des annales mérovingiennes. Trois années plus tard, saint Airÿ éprouva de nouveau combien les idées de paix et de commisération étaient encore étrangères aux descendants des conquérants de la Gaule. Deux des principaux leudes austrasiens, Ursion et Berthefred, avaient ourdi une conspiration contre le roi Childebert et sa mère Brunehaut. Ils avaient engagé dans cette conspiration Ranching, seigneur neustrien qui se trouvait alors en Austrasie, et ils comptaient massacrer Childebert et Brunehaut , s'emparer des deux fils du roi, Théodebert et Théoderic, qui étaient encore enfants, .et les faire proclamer rois d’'Austrasie et de Bourgogne, pour régner sous leur nom, en qualité de maires du palais. Gontran, ayant appris le: projet de ces leudes, en prévint Childebert ; celui-ci manda aussitôt Ranching, qui se présenta sans défiance et fut mis à mort, au moment où il quittait le roi. Ursion et Berthefred
(1) V. idem, ibid., lib. V, e. 47 et 48.
avaient réuni des hommes affidés et s’avançaient vers Metz,
dans le but de mettre leur dessein à exécution; mais ayant
connu la mort de Ranching, ils se hâtèrent de se retirer, avec
leurs complices, dans un château que Grégoire de Tours appelle Castrum Vabrense, parce qu’il était situé dans le
Pagus Vabrensis, nommé aujourd'hui la Voivre. Ce château
occupait une montagne assez haute, sur laquelle s’élevait
aussi une église dédiée à saint Martin (4). Les soldats du roi
d'Austrasie ne tardèrent pas à en faire le siège. Brunehaut, : qui avait été marraine d’une des filles de Berthefred, voulut
le sauver, mais il refusa de quitter Ursion. Les soldats atta-
quérent l’église de Saint-Martin, dans laquelle les conjurés
s'étaient réfugiés, et Ursion fut tué dans le combat. Son com-
plice parvint à s'échapper, au milieu du tumulte, et, ayant
gagné la ville de Verdun, choisit pour asile l’oratoire de la
maison épiscopale ; les soldats de Childebert entourérent la.
maison et demandèrent que Berthefred leur fût livré ; saint Airy s’y refusa et défendit l’entrée de sa demeure ; alors les
assaillants montèrent sur le toit de l’oratoire, lancérent les tuiles et les poutres sur Berthefred et l’assommérent ainsi, avec trois de ses domestiques. Saint Airy fut fort irrité de ce
que ce seigneur eùt été tué, malgré la sainteté du lieu où il se
trouvait, et Childebert, pour calmer l’évêque, lui envoya de
magnifiques présents ; néanmoins, celui-ci demeura inconso-
lable de la mort de Berthefred, qu’il croyait innocent, et sur-
tout de l'assassinat de Gontran-Boson (2).
Cette affaire eut encore d’autres suites. On découvrit que Giles, métropolitain de Reims, ‘avait trempé dans la conjuration ; Childebert le fit arrêter et conduire à Metz, el convoqua un concile à Verdun, pour le mois d'octobre 590 ; mais saint
(4) Les antiquaires et les historiens ne sont pas d’accord sur le lieu où il faut chercher le Casérum Vabrense. Il est probable que ‘ce casirum : : était peu éloigné d’Hattonchâtel.
(2) V. Grégoire de Tours, Hist. Franc. lib. IX, e. 9 et 25.
Airy ayant représenté que la ville de Verdun n'était pas en état de recevoir convenablement une si nombreuse assemblée, le concile se tint à Metz au mois de novembre. Giles fut reconau coupable et déposé, ainsi que l’abbé du fameux monastère de Saint-Remy, qui était son complice (1).
La même année, ou l’année suivante, la ville de Metz fut soumise au plus cruel traitement par une armée franque qui se rendait en Italie. Les soldats, attirés par l’appât du butin que devait leur offrir une cité aussi riche et aussi populeuse, la traitérent en ville conquise et y commirent même de grandes cruautés (2).
Childebert, qui, en 593, avait réuni le royaume de Boürgogne à celui d’Austrasie, mourut en 596. Son fils aîné Théodebert, qui n’avait que dix ou onze ans, fut roi d’Austrasie ; le second, Théoderic, âgé seulement de neuf ans, eut la Bourgogne ; mais leur aïeule Brunehaut gouverna en leur nom, et ‘ce ne fut pas sans gloire. Elle ne fut pas heureuse toutefois dans la guerre qu’elle eut à soutenir contre Frédégonde, qui régnait en Neustrie comme tutrice de son fils Clotaire IT, et ses troupes perdirent une sanglante bataille à Latofao (3). Quelques historiens lorrains, et notamment Dom Calmet, ont prétendu que ce lieu: correspondait à Liffol ou Liffou-le-Grand, près de Neufchâteau ; mais il est probable que Latofao était plus rapproché du royaume de Neustrie, ou même situé dans ce royaume.
En 610, Théodebert et Théoderic se brouillèrent au sujet du partage que leur aïeule avait fait des états de leur pére. Après plusieurs négociations, ils en vinrent à une guerre ouverte. Théoderic, ayant réuni une armée formidable et s'étant assuré la neutralité de Clotaire IL, roi de Neustrie,
(1) V. idèm, ibid., e. 38.
(2) V. idem, ibid., lib. X, ce. 3.
(3) V. Frédégaire, Chronie., lib. V, e. 47.
pénétra dans l’Austrasie du côté de la Champagne. Il s’empara de la forteresse de Nasium et s’avança vers la cité de Toul. : Son frère accourait à sa rencontre, et ils se Jivrérent bataille sur le territoire de cette ville. Théodebert vaincu se sauva à Metz, puis à Cologne. Ayant rassemblé une nouvelle armée, il livra une seconde bataille à Tolbiac, fut encore défait et tomba entre les mains de son frère, qui le fit périr et réunit ‘sous son pouvoir les deux royaumes d’Austrasie et de Bourgogne. Théoderic mourut lui-même à Metz, au moment où il allait porter la guerre dans les états de Clotaire (4).
Celui-ci forma alors le projet de conquérir les royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, et tout conspirait à favoriser ce dessein ; Théoderic avait, il est vrai, laissé quatre fils, mais c'étaient des enfants hors d’état d’agir par eux-mêmes ; Brunehaut, leur bisaïeule, était fort âgée, et d’ailleurs détestée par les leudes austrasiens et bourguignons, las de se voir gouvernés par une femme ; la plupart d’entr'eux préféraient beaucoup la domination de Clotaire, et les plus puissants, Arnulf, qui fut plus tard évêque de Metz, et Pépin, son ami, prirent chaudement parti pour ce prince et firent recevoir ses soldats dans plusieurs villes (2). La suite de cette révolution appartient à l’histoire générale de France ; on sait que l’entreprise du roi de Neustrie eut pour résultat l'extermination de la fa-
mille de Théoderic, et l'élévation de Clotaire sur les trônes d’Austrasie et de Bourgogne (an. 613).
Cet état de choses ne dura qu’un petit nombre d'années. Quoique Clotaire eût respecté l’indépendance de l’Austrasie, les leudes de ce royaume furent bientôt fatigués d’obéir à un prince qui ne résidait pas ordinairement au milieu d'eux, et le roi, pour les satisfaire, fut obligé, en 622, de céder à son fils Dagobert I‘ le royaume d’Austrasie, à l'exception toute-
(1) V. idem, ibid., c. 37, 38, 39 et 42.
(2) V. idem, ibid., c. 40.
fois de la forêt des Ardennes, des montagnes des Vosges, et des provinces occidentales qui avaient autrefois dépendu de ce royaume. Comme Dagobert était encore fort jeune, Clotaire lui. donna pour ministres Arnulf et Pépin (4).
Arnulf, ou plutôt saint Arnould , ‘était né à Lay, village situé à peu de distance de Nancy. Son père, qui se nommait Arnoald-Bogis, étaitun des principaux officiers du roi Childebert. Arnould montra, dès sa plus, tendre jeunesse, une . grande intelligence, et l’on vit, de bonne heure, se développer chez lui le germe des talents qui devaient plus tard le rendre digne de s'asseoir dans le conseil des rois francs. Sa piété et sa charité étaient plus remarquables encore, et l’on dit qu’un pieux solitaire appelé Stéphanus, qui avait quitté l'Italie pour venir se fixer dans les environs de Lay, déclara que Dieu lui avait révélé, avant la naissance d’Arnould, que cet enfant devait être un jour la gloire de l'Eglise et le père des pauvres. Il ne se destina pas cependant à l’état ecclésiastique, et reçut, au contraire, une éducation militaire ; mais la culture de son intelligence ne fut pas négligée, et il fit dans l'étude des lettres des progrès rapides. Les services qu’il rendit dans une guerre contre les tribus saxonnes ne restèrent pas sans récompense ; Théodebert lui confia un gouvernement assez important , et la douleur que causa à saint Arnould la mort de ce prince, son bienfaiteur, l’engagea à favoriser Clotaire et à jouer un rôle actif dans la révolution qui amena la réunion momentanée des divers royaumes francs. On fait remon-
ter à cette époque, et même plus haut, sa liaison avec Romaric, leude austrasien, fort attaché au parti de Théodebert, et qui avait tout perdu après la défaite et le meurtre de ce prinee. Arnould, qui n'avait pas cessé de vivre comme un anachorète, mème au milieu des camps et à la suite des rois, forma le projet d'abandonner ses biens et de se retirer, avec son ami Ro-
(4) V. idem, ibid., c. 47.
22 0 maric, dans le monastère de Lérins ; mais Dieu en avait disposé autrement. L’évêque de Mètz Papolus étant mort en 614, on vit se renouveler uhe de ces scènes si fréquentes dans les premiers siècles de l'Eglise. Le clergé et le peuple de la ville de Metz demandérent à l’unanimité Arnould pour évèque. Clotaire y consentit volontiers, et Arnould fut, malgré ses larmes et sa résistance, obligé de se charger du lourd fardeau de l’épiscopat. Doda son épouse prit le voile dans un monastère de Trèves et y mourut dans l'exercice des plus pures vertus (1). Malgré le désir que te nouvel évêque éprouvait de se Hvrer tout.entier à l'administration de son diocèse, il fut contraint de prendre part au gouvernement; Clotaire continua à l’appeler dans ses conseils, et cette charge devint encore plus pesante lorsque Dagobert fut mis en possession de l’Austrasie. Arnould n'usa jamais de son influence que pour inspirer au jeune roi les sentiments de modération, de conciliation et de justice qui n’avaient pas été le partage de ses prédécesseurs, et c'est en réalité au saint prélat que le royaume des Francs dut le bonheur et la paix qui signalèrent le règne de Dagobert [°', homme sans capacité, sans mérite, et dont le nom serait oublié aujourd’hui, s’il n’avait eu pour ministres trois grands hommes : Arnould, saint Eloy et Pépin. L'amour de la retraite devenait plus vif de jour en jour chez l’évêque de Metz ; quand il le pouvait sans que l’état ou son diocèse en: souffrit, il allait habiter une de ses villas et passait quelques jours dans la prière et la méditation. Enfin, voulant rompre entièrement avec le monde, et pensant que Dagobert pouvait se passer de ses conseils, il lui demanda instamment la permission de quitter la cour, grâce qu’il avait déjà inutilement sollicitée de Clotaire IT. Dagobert refusa; Arnould fit de nouvelles instances ; alors le roi, dont le carac-
(4) V. Vita s. Arnulphi, dans Mabillon, Acta ss. ord. s. Bencd., sæc. 2, p. 150 ; vita s. Clodulphi, ibid., p. 1044.
tére était três-violent, s’écria : < Arnould, si vous vous obsti- » nez à vous retirer, je ferai trancher la tête à votre fils bien » aimé. Ma vie, lui répondit le saint évêque, est entre les » mains de Dieu, et vous prouvez que vous ne savez pas » maîtriser votre caractère, puisque vous voulez faire périr » un homme innocent ». Dagobert, outré de colère, tira alors son épée et tâcha de frapper l’évêque; mais celui-ci s’écria : « Ah! malheureux prince, qu’allez-vous faire? Vous me » rendez le mal pour le bien. Frappez! Je suis disposé à » mourir et prêt à donner mon sang pour obéir à celui qui >» est mort pour moi ». Tant de fermeté désarma le roi, et la reine, étant entrée et ayant appris ce qui venait d'arriver, fit de vifs reproches à Dagobert. Ce dernier, passant tout-à-coup de la ” fureur à l'admiration et au respect, se jeta, avec la reine, aux pieds de l’évêque et lui dit : « Allez, Seigneur, dans la soli- » tude, puisque vous le voulez ; mais daignez, avant de partir, » nous pardonner le chagrin que nous vous avons causé » (1). Arnould les bénit et sortit du palais. Le bruit de son départ s'était déjà répandu dans la ville, et les pauvres, dont le prélat avait toujours été la providence, s'étaient réunis à la porte de la demeure royale. Saint Arnould se vit, dès qu’il fut sorti, entouré d’une foule immense de pauvres, d’infirmes, d’orphelins, qui le conjuraient, en pleurant, de ne pas abandonner la ville de Metz. « Mes enfants, leur dit- » il, les yeux baignés de larmes, Dieu vous enverra un autre » pasteur, qui veillera sur vous, car vous ne me verrez plus » longtemps. Cherchez seulement le royaume de Dieu et sa » justice, et tout le reste vous sera donné comme par sur- » croît .» Il fit ensuite élire pour évêque saint Goëric, distribua aux pauvres le peu qui lui restait et se retira dans la solitude des Vosges. Nous aurons plus loin occasion de parler de la vie austère qu’il y mena.
(4) V. Vita s. Arnulphi, ibid., p. 154.
01 = Arnould avait eu de son mariage deux fils: Clodulf, qui fut évêque de Metz longtemps après son père, et Ansigise ; ce dernier épousa Béga, fille de Pépin, et fut père de Pépin d’Héristal, aïeul de Charles Martel, bisaïeul de Pépin-le-Bref et trisaïeul de Charlemagne.
Après le départ de saint Arnould, tout le poids des affaires retomba sur Pépin, qui, en qualité de maire du palais, en avait toujours, au reste, supporté la part la plus lourde. Il s’adjoignit saint Cunibert, métropolitain de Cologne, et, sous leur habile administration, le royaume d'Austrasie et les royaumes de Neustrie et de Bourgogne s’élevèrent à un haut degré de prospérité et de splendeur, malgré la faiblesse et les désordres de Dagobert. Ce prince avait, en effet, quatre femmes qu’il décorait du nom de reines, sans compter plusieurs comcubines, et, pour satisfaire l’avidité de toutes ces femmes, ainsi que de leurs famille, el pour subvenir aux dépenses de ce véritable harem, il chargea ses sujets de divers impôts et ne craignit pas: d'usurper les biens de quelques églises (1).
Il demeurait ordinairement en Neustrie, depuis la mort de son père, dont il avait recueilli tout l'héritage; mais, dès l'année 632, il réunit à Metz une assemblée des évêques et des leudes d’Austrasie, et céda ce royaume à son fils Sigebert, qui n’était encore qu’un enfant (2). Il voulut, sans doute, par là donner satisfaction aux Francs orientaux, qui ne pouvaient se résigner à obéir à un roi résidant hors de leur pays. On a écrit cependant que le but de Dagobert avait été de rendre plus facile la répression des brigandages que différentes tribus slaves et germaniques commettaient sur les frontières de la Germanie (3).
(1) V. Frédégaire, Chronic., lib. V, ce. 58-61.
(2) V. idem, ibid., e. 75. |
(3) V. Dom Calmet, Hist. de Lorraine, 4re édit., t. I, col. 399. Nous citerons toujours la première édition, à moins que nous n’avértissions du contraire.
Dagobert, en abandonnant à son fils Sigebert le royaume d’Austrasie, confia le gouvernement à saint Cunibert et à Adalgise, duc du palais. Pépin resta maire du palais de Neustrie, et, après la mort de Dagobert, arrivée au mois de janvier 638, il revint en Austrasie et partagea le pouvoir avec Cunibert. Il mourut en 640, et son fils Grimoald lui succéda comme maire du palais ; il eut pour compétiteur un leude nommé Otton, qui avait surveillé l’éducation du roi ; mais Grimoald, soutenu par saint Cunibert et par les nombreux amis de Pépin, parvint à écarter Otton, et, pour se mettre à l'abri de nouvelles inquiétudes, il le fit assassiner (1). Ce crime fut le prélude de plusieurs autres, qui faillirent compromettre pour toujours l'avenir si brillant de la famille de Pépin de Landen.
* Sigebert IT, qui était monté sur le trône à l’âge de trois ans et qui mourut. jeune , ne ressembla nullement à ses prédécesseurs. Ceux-ci étaient presque tous des hommes fiers, violents, belliqueux, vindicatifs, livrés, sans retenue, à leurs passions et à leur penchant pour la débauche et les rapines. Sigebert, au contraire, était un homme de mœurs douces et tranquilles, redoutant la guerre, craignant de verser le sang, même pour la cause la plus juste. I} ne fit qu’une fois la guerre contre un gouverneur rebelle , et se repentit de l'avoir faite ; ami de l'Eglise et des moines, il s’occupa de fonder des monastères. Les abbayes étaient alors et furent longtemps l'asile de la piété et de la science, et en établissant, au milieu du pays des Francs, ces maisons de prière et d’étude, il con- tribua, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, à répandre la civilisation dans le royaume d’Austrasie. La plupart des monastères fondés par Sigebert étaient situés hors des limites de notre patrie, el il serait inutile par conséquent d’en donner la nomenclature ; mais nous ne pouvons nous dispenser de mentionner la célèbre abbaye de Saint-Martin-lès-Metz. Elle fut
(1) V. Frédégaire, ibid., c. 86 et 88.
d’abord établie sur le mont Saint-Quentin, qui est tout voisin de cette ville, puis transférée dans un des faubourgs, d’où lui
est venu le nom de Saint-Martin-des-Champs (1). Avec son amour pour la paix et la tranquillité, Sigebert devait être peu en état de réprimer les usurpations du maire du palais. Grimoald réussit, en effet, à se réserver la décision des affaires importantes, et ne laissa guère au prince que l’appareil et les dehors de la royauté. Il osa pousser plus loin ses prétentions. Sigebert, quoique marié depuis plusieurs années, n'avait pas d'enfants ; fatigué des obsessions du maire du palais, il lui promit d'adopter son fils Childebert et de lui laisser le trône, si la reine demeurait stérile (2). Cette adoption, qui devait avoir pour résultat de faire sortir le sceptre de. la famille mérovingienne , mécontenta extrémement les leudes austrasiens. Mais, vers l'année 652, la reine accoucha d’un fils, qui fat nommé Dagobert, et Grimoald parut renoneer à ses ambitieux projets. Il n'en était rien cependant.
Sigebert II mourut en 656, et, aussitôt après le décès du saint roi, Grimoald s’empara de la personne de Dagobert, qui n'avait encore que quatre ou cinq ans. Il ordonna de le raser et de le conduire secrètement en Ecosse, répandit le bruit que le jeune prince était mort, lui fit faire de magnifiques obséques, et, alléguant l'adoption par Sigebert If de son propre fils Childebert, il le plaça sur le trône et régna sous son nom, comme maire du palais. Mais les leudes austrasiens ne supportérent pas celte usurpation ; ils conspirèrent contre Grimoald, le mirent à mort, ainsi que son fils, et ne sachant ce
(4) 11 y avait déjà, au commencement du Vil: siècle, hors dela ville de Metz une église dédiée à saint Martin. Saint Romaric y alla prier en 613, au rapport d’un biographe contemporain. Saint Sigebert se borna, sans doute, à fonder un monastère près de cette église. V. Vita s. Romarici, dans Mabillon, Acta ss. ord. s. Bened., sæc. 20, p. 417. -
(2) V. Vita s. Sigeberti, dans Duchesne, Hist. Franc., t. 1, p. 593.
OR qu'était devenu le jeune Dagobert, décernérent la couronne au roi de Neustrie, Clovis IL, frère de Sigebert.
Clovis mourut lui-même peu de temps après (1), et ses étais
furent. partagés entre ses deux fils aînés. Childéric, le second, “eut l'Austrasie, et son frère aîné, Clotaire IIL roi de Neustrie, étant décédé peu de temps après, les royaumes francs se trouvérent encore une fois réunis.
Childéric IT résida alors en Neustrie, et l’Austrasie fut gouvernée par Wolfang, maire du palais, et par la reine Imnechilde, veuve de Sigebert. Cette princesse, ayant appris que son fils Dagobert avait été relégué dans l'ile de Bretagne et n’était pas mort, comme Grimoald l'avait prétendu, fit prier saint Wilfrid, métropolitain d'Yorck, de renvoyer le jeune prince dans le pays des Francs. Il revint, en effet ; Childéric, sur la demande du maire Wolfang et des amis de Sigebert II, lui céda l'Alsace et la Souabe, et Dagobert régna paisiblement sur ce petit état, pendant quelques années (2). Childéric ayant été assassiné en 675, son frère Théoderic, qui avait été enfermé dans l’abbaye de Saint-Denis, fut proclamé roi de Neustrie, et Dagobert, soutenu par le crédit de Wolfang, prit possession du royaume d’Austrasie, sur lequel il avait les droits les plus légitimes.
Ce prince avait les goûts pacifiques et les vertüs de son père ; du reste, on sait peu de choses sur ses actions et son gouvernement. Vers 678, il eut à combattre Théoderie, roi de Neustrie, ou pour mieux dire le maire du palais Ebroïn, qui administrait pour le faible descendant de Clovis ; il y eut, pendant cette guerre, de grands ravages commis sur les frontières de l’Austrasie ; les églises mêmes furent pillées et brûlées, avec les corps des saints qu’elles contenaient (3). L'année
(4) V. Mabillon, Analecta, édit. in f°, p. 516-520.
(2) V. Vitas. Wilfridi, dans Mabillon, Acta ss. ord. s. Bened., sæc. 3°, part. I, p. 691.
(3) V. Vita sanctæ Salabergæ, dans Mabillon, ibid, sæc. 2e, p. 497.
= 08 suivante, Dagobert IT, étant allé chasser dans la partie méridionale de la forét des Ardennes, fut assassiné, le 23 décembre, par un nommé Jean, qui était son filleul. On croit que le maire du palais Wolfang fat massacré en mème temps que le roi. D'après le martyrologe d'Adon, cette scène sanglante se serait passée dans la forêt de Voivre, en un lieu nommé Scortias, à trois milles du domaine royal de Stenay (1). Si l’on en croit, au contraire, le cartulaire de l’abbaye de Gorze, Dagobert aurait péri dans la forêt de Voivre, près d’une fontaine appelée Arphays, qui coule au pied d’un chêne, sur le territoire de Mouzay, et le meurtrier aurait porté le nom de Grimoald (2).
Quoiqu'il en soit, on voit, par cette citation, que le souvenir du règne et du meurtre de Dagobert II s'était conservé dans les contrées qui avaient formé les états de ce prince ; et ‘les érudits du XVIF siècle n'auraient pas eu besoin, pour rétablir Dagobert sur la liste des rois de France, de recourir à la vie de saint Wilfrid.
Les historiens ne sont pas d'accord sur les causes de l’assassinat du roi d’Austrasie ; suivant l’opinion qui nous semble la mieux fondée, ce meurtre serait l’œuvre d’'Ebroïn, qui, voulant: être maître de l’Austrasie, comme il létait de la Neustrie et de la Bourgogne, n'aurait pas trouvé de moyen plus facile de parvenir à ses fins que de faire périr Dagobert et le maire du palais. Ce qui est certain, c'est que beaucoup de leudes austrasiens et plusieurs évêques trempèrent dans le complot; et lorsque saint Wilfrid traversa la Gaule, en revenant de Rome, il fut arrêté et faillit être mis à mort par les meurtriers de Dagobert (3). Ebroïn ne recueillit pas
(4) V. le Martyrologe d’Adon, au 10 des calendes de janvier.
(2) V. l'extrait de ce cartulaire dans Calmet, Hist., t. [., preuves, col. 469. La bibliothèque du grand séminaire de Nancy possède l'original ou du moinsune ancienne copie de ce cartulaire.
(5) V. Vita s. Wilfridi, dans Mabillon, ibid., sæc. 3°, part. [, p. 695.
= 96 = cependant les fruits de son crime ; l'assassinat du saint roi excita dans l’Austrasie une grande indignation ; les Francs orientaux refusèrent de subir le joug d’Ebroïn et de ses complices, et comme il leur était impossible de placer sur le trône un prince de la famille royale, car il semble que le fils de Dagobert était mort ou avait été massacré, à peu prés en même temps que celui-ci, ils choisirent pour chef deux d’entr'eux, qui s'étaient fait remarquer par leur habileté et leur courage. Le premier était Pépin d'Héristal, fils d’Ansigise, et par conséquent pelit-fils de saint Arnoüld et de Pépin de Landen ; le second se nommait Martin ; il était proche parent de Pépin, et l’on croit, non sans: raison, qu'il était fils de saint Clou ou Clodulf, autre fils de saint Arnould, qui fut, comme son pére, engagé dans les liens du mariage, . avant d'occuper le siège épiscopal de Metz (1).
Les deux leudes austrasiens prirent le titre de ducs, et après avoir fait donner une honorable sépulture à Dagolgrt dans l’église Saint-Remy de Stenay (2), ils rassemblèrent leurs partisans et se disposèrent à résister à Ebroïn. Il paraît même qu'ils ne craignirent pas d’envahir la Neustrie; ne sanglante bataille s’engagea près d’un bourg ou d’un village qui est appelé Lucofao et Lucofago dans le Gesta regum francorum, Locofao dans les manuscrits de la continuation de Frédégaire. Les historiens lorrains, toujours disposés à revendiquer pour leur pays l’honneur d’avoir été le théâtre de grands événements, ont prétendu que Lucofao, qui signifie
(4) V. Vita s. Clodulphi, dans Mabillon, ibid., sæc. 2, p. 1045; Annales benedictini, t. 1, p. 563.
(2) En 872, sous le règne de Charles-le-Chauve, on procéda à la translation des reliques de:saint Dagobert, qui furent placées dans une châsse, eton établit des chanoines dans l'église Saint-Remy ; mais, en 1069, Godefroy de Bouillon remplaça les chanoines par des religieux bénédictins, et ce fut l’origine du prieuré de Saint-Dagobert de Slenay, qui dépendait
de l’abbaye de Gorze. V. Calmet, Hist., t. I, col. 437, ct preuves, col, 469, 470, 502, 503 et 504.
le bois des hètres, devait être identifié avec le bourg de Liffol ou Liffou (4) ; mais il est certain que la bataille de Lucofao fut livrée dans les environs de Laon, et sans doute près du village de Lafau, à trois ou quatre lieues de cette ville (2). Les ducs austrasiens furent vaincus. Pépin parvint à s’échapper, et Martin fut obligé de s’enfermer dans la ville de Laon. Ebroïn lui promit la vie, s’il voulait se rendré, et. l'ayant attiré de la sorte dans la villa d’'Erchrecum (Ecry-sur- Aisne ), où il campait, il le fit massacrer, avec ses compagnons (3). Pépin, arrivé heureusement en Austrasie, prit immédiatement les mesures nécessaires pour réparer le désastre de Lucofao, et parvint à empêcher Ebroïn d’envahir l’Austrasie. Ebroïn fut lui-même assassiné, peu de temps après, et eut pour successeurs plusieurs maires aussi incapapables qu'oppresseurs ; beaucoup de leudes et d’évèques neustriens furent contraints de se réfugier en Austrasie; et quand tout sembla prèt pour une révolution, Pépin se mit à la tête d’une armée considérable et attaqua la Neustrie. Une bataille décisive, livrée à Testry près de Saint-Quentin, le rendit maître absolu. Le maire du palais de Neustrie fut tué, et le roi Thierry II se trouva trop heureux de conserver le titre et les honneurs royaux. Pépin nomma maire du palais de Neustrie un homme dévoué appelé Norbert, et se contentant pour lui-même du titre de maire du palais d’Austrasie, revint se fixer dans cette contrée, qui était le véritable siège de sa puissance et le berceau de sa famille (4). | A partir de cette époque, le royaume des Francs, agité par
(1) V. notamment Calmet, Hist., t. I, col. 438.
(2) V. Lebeuf, Dissertations sur l’histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. Ï, p. 365 et suiv.
(3) V. la continuat. de Frédégaire, dans Duchesne, Hist. Franc., t. I, p. 668. | (4) V. ibid., t. 1, p. 668-670; Annales Metenses, ibid., t. III, p. 264
oi
tant de troubles et de dissensions, ravagé par tant de guerres, commença à se relever et à se rétablir. La sage administration de Pépin opéra, dans peu d'années, une révolution presque complète ; il ne se contenta pas de mettre de l’ordre dans le gouvernement ; il travailla également, et avec bonheur, à policer et adoucir les mœurs de la nation franque qui étaient . restées assez sauvages, et que les funestes exemples donnés par les rois et lès maires du palais avaient encore perverties et corrompues. Le récit de toutes les entreprises de Pépin appartient à l’histoire de France, et nous n’entrerons pas dans plus de détails à cet égard ; ajoutons seulement que Pépin, avec un titre modeste, était le véritable roi des Francs. Thierry III mourut en 69 et fut remplacé par ses deux fils : Clovis IIT, qui régna seulement quatre ans, et Childebert III, dont la vie se prolongea jusqu’en 711. Pépin mit ensuite sur le trône Dagobert IF, fils de Childebert.
La mort du maire du palais, arrivée le 46 décembre 714, plongea non seulement l’Austrasie, mais tout le pays des Francs ‘dans un abime de déchirements, d’invasions et de guerres sanglantes, dont on ne sortit qu'en 719, au moment où Charles Martel, fils naturel de Pépin, fut parvenu à s'emparer du gouvernement et à acquérir une autorité semblable à celle qu'avait possédée son père. L'exposé de tous ces événements ne peut trouver place ici, non plus que l’histoire de l’administration de Charles Martel. Ce prince, étant tombé malade dans le palais de Verberie, convoqua près de lui les leudes de Neustrie et d’Austrasie , et, avec leur assentiment, partagea les royaumes francs entre ses deux fils aînés : Carloman eut l’Austrasie et les pays situés au delà du Rhin; Pépin-le-Bref obtint la Neustrie et la Bourgogne. Charles mourut peu après (an. 744), et ses deux fils lui succédèrent ; mais -quoiqu'ils eussent, comme leur père et leur aïeul, toute la réalité du . pouvoir, ils jugèrent à propos de placer sur le trône un fantôme de roi, Childéric IE, qui appartenait à la famille méro-
= 00 vingienne (4). En 747, Carloman prit le parti d'entrer dans un monastère ,.et laissa le gouvernement de l'Austrasie à son fils Drogon, mais, au bout de quelques années, Pépin, dont l'ambition égalait les talents, déposséda Drogon , fit donner la tonsure cléricale à ce jeune homme et aux autres fils de Carloman, et se trouva seul maitre de la France (2).
(4) V. cependant Mabillon, Annales bened., t. II, p. 120 et 121. De cu ibid., p. 151.